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Chez l'auteur (p. 31-32).

Une vieille s’en va


C’était le printemps. L’herbe était verte, les bourgeons des arbres s’étaient mués en petites feuilles qui deviendraient de grandes feuilles, les lilas étaient chargés de grappes mauves qui s’ouvriraient sous peu et deviendraient des fleurs odorantes, les oiseaux chantaient dans les branches, la rivière était toute chatoyante au soleil, sur la grève, des hommes peinturaient leur chaloupe, lui faisaient une toilette neuve, l’on entendait les coups de marteau des charpentiers qui construisaient une petite maison pour le fils du laitier qui se marierait sous peu, des femmes courbées travaillaient dans leur jardin et sur la route passa le corbillard conduisant au cimetière, cette vieille de quatre-vingt-cinq ans morte deux jours auparavant. Certes, elle était bien âgée la pauvre, mais malgré cela, elle avait eu beaucoup de misère à trépasser. Souvent, autrefois, elle avait crié sa détresse : « Je serais bien mieux morte. Je suis seule, pas capable de marcher. J’attends la mort et elle ne vient pas ». Mais maintenant, on aurait dit qu’elle ne pouvait se décider à en finir, à quitter cette vie où, pourtant, elle avait eu plus de peine que de joie.


On s’attendait à ce qu’elle expire d’un moment à l’autre, mais elle a été plus de deux jours à l’agonie, absolument inconsciente, hoquetant à toutes les huit ou dix secondes. Dans la chambre, les heures étaient longues, lourdes, monotones, marquées par ce lugubre hoquet. Finalement, comme si un ressort se cassait, la vieille avait ouvert les mâchoires, avait eu un suprême hoquet et avait rendu le dernier soupir. Elle était si maigre, m’a-t-on dit, que sa peau pendait sur ses os comme des guenilles sur une corde à linge. Maintenant, on la portait à sa dernière demeure. Dans le matin ensoleillé, l’on entendait le glas de la petite église.

Ce n’était pas un événement cette conduite en terre d’un pauvre corps. Simplement, une infime existence était finie.