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Historiens espagnols : Mendoza - Moncada - Melo


HISTORIENS ESPAGNOLS.




MENDOZA. - MONCADA. - MELO. [1]




La littérature espagnole est encore, à proprement parler, peu connue en France. L’immortel Don Quichotte et quelques comédies, voilà à peu près tout ce qu’en sait la grande masse des lecteurs. Cette littérature est pourtant une des plus riches, peut-être même la plus riche de l’Europe, pour le nombre des auteurs et des écrits. Son seul défaut est d’être un peu ancienne, d’avoir fleuri à une époque reculée, et de ne s’être pas renouvelée, comme ses sœurs, par des productions plus modernes. L’Espagne n’a rien à opposer à Byron, à Walter Scott, à Goethe, à Schiller, à cette pléiade de grands écrivains qui a illustré le commencement de ce siècle chez plusieurs peuples, et qui a attiré récemment notre attention sur les langues et les littératures de l’Angleterre et de l’Allemagne. L’Espagne n’a même que peu de noms à citer dans le XVIIIe siècle ; il faut remonter plus haut encore, se vieillir de deux dents et même de trois cents ans, aller jusqu’au temps de la maison d’Autriche, jusqu’à cette grande période qui commence à Charles-Quint et qui finit à Charles II, pour trouver la véritable époque littéraire de l’Espagne ; mais aussi, quand une fois on a pris la peine de se transporter au milieu de ces siècles oubliés, on est étonné de l’incomparable fécondité du génie espagnol et des fruits nombreux qu’il a produits.

Pour ne prendre qu’une portion de cet immense sujet, bornons-nous à la littérature historique. L’Espagne passe pour avoir eu peu d’historiens. Les seuls noms d’historiens qui aient franchi les monts sont ceux de Mariana, de Solis et de Zurita. Il s’en faut bien cependant que ce soit là tout le bagage historique de l’Espagne. Ces trois hommes sont loin de donner une idée des trésors que possède leur pays dans ce genre. L’annaliste de l’Aragon, Zurita, est un chroniqueur consciencieux, mais diffus, et dans la foule des chroniqueurs espagnols il s’en trouve plus d’un qui, pour la franche couleur du récit, l’emporte de beaucoup sur lui. La grande histoire de Mariana est une œuvre admirable de patience, d’érudition et de style ; mais si les critiques nationaux apprécient beaucoup la manière large et savante de ce Tite-Live de l’Espagne, qui passe pour le modèle du castillan classique, peut-être les étrangers ne trouvent-ils dans son immense composition ni assez de critique, ni assez de vie et de mouvement. Solis est le plus intéressant des trois ; mais ce charme qu’il doit à son sujet, certains juges sévères le lui reprochent comme un défaut, et on a dit souvent de son livre que c’était plus un roman qu’une histoire.

Or, il y a en Espagne des écrits historiques qui passent pour être aussi classiques et plus animés que Mariana, aussi agréables et plus véridiques que Solis, aussi exacts et moins indigestes que Zurita. Et pour trouver dans cette littérature des œuvres historiques au moins égales à celles que nous connaissons, il n’est pas nécessaire de fouiller la poudre des bibliothèques, d’en exhumer des chefs-d’œuvre ignorés ; il suffit de s’en rapporter au jugement des Espagnols eux-mêmes, de les consulter un peu sur leurs propres écrivains. Il est bien entendu aussi qu’il ne peut être question de ces documens originaux d’où l’on peut tirer des révélations nouvelles pour l’histoire du pays. De pareils documens sont innombrables en Espagne, et ils promettent une moisson des plus abondantes, des plus curieuses, à qui prendra la peine de les explorer. Mais nous voulons parler d’œuvres d’art, de compositions vraiment littéraires, dignes d’attirer l’attention par elles-mêmes et de servir de modèles, comme celles de Guichardin en Italie et de Robertson en Angleterre. Il en est trois surtout dont le nom est resté jusqu’ici très peu connu chez nous, quoiqu’elles soient célèbres en Espagne : c’est l’Histoire de la Guerre de Philippe II contre les Moresques de Grenade, par don Diego Hurtado de Mendoza, l’Histoire de l’Expédition des Catalans et des Aragonais contre les Turcs et les Grecs, par don Francisco de Moncada, et l’Histoire du Soulèvement de la Catalogne sous Philippe IV, par don Francisco Manuel de Melo.

Un jeune littérateur espagnol, M. Eugenio de Ochoa, qui s’est voué à faire connaître à la France et à l’Europe la littérature de son pays, a publié récemment en France, un volume qui fait partie de sa collection des meilleurs auteurs espagnols, et qui porte ce titre expressif : Trésor des historiens espagnols (Tesoro de historiadores españoles). Ce volume contient les trois histoires dont nous venons de parler, et ce n’est pas un des moins importans de la collection de M. Ochoa. Au dire des Espagnols les plus instruits, Mendoza, Moncada et Melo sont leurs premiers historiens, même sans en excepter Mariana et Solis. Cette opinion est peut-être exagérée, mais elle est juste au fond, surtout pour Mendoza et Melo. Il est seulement à regretter que l’étendue de ses compositions et l’importance de leurs sujets ne soient pas en rapport avec leur mérite ; ce sont plutôt des fragmens historiques que des histoires, mais des fragmens d’un grand prix, et, en fait d’art, l’étendue n’est pas toujours nécessaire.

L’Histoire de la guerre de Grenade est la première et la plus ancienne des trois. Cette guerre est la dernière que les Maures aient soutenue dans les montagnes des Alpuxarras ; elle a eu lieu dans les années 1568, 1569 et 1570. L’histoire a été écrite aussitôt après, car l’auteur est mort en 1575 ou 1577. Cervantes était encore alors prisonnier chez les Maures, et Mariana rentrait à peine en Espagne, de ses voyages à l’étranger. Ainsi, c’est d’un devancier de Cervantes et de Mariana eux-mêmes, et conséquemment d’un des pères de la littérature espagnole, qu’il s’agit ici. La France en était encore à Brantôme ; les Essais de Montaigne n’avaient pas paru ; en Angleterre, Shakespeare venait de naître. L’Europe entière, excepté l’Italie, sortait à peine de la barbarie du moyen-âge. Avant de nous occuper du livre, jetons un coup d’œil sur la vie de l’auteur, qui ne fut pas seulement un des plus grands écrivains de l’Espagne, mais un des plus illustres seigneurs de son temps.

Don Diego Hurtado de Mendoza naquit à Grenade, à la fin de 1503 ou au commencement de 1504. Son père, don Iñigo Lopez de Mendoza, second comte de Tendilla et premier marquis de Mondejar, était fils du premier comte de Tendilla, neveu du premier duc de l’Infantado, et petit-fils du premier marquis de Santillane. Sa mère, doña Francisca Pacheco, était fille de don Juan Pacheco, marquis de Villena, et premier duc d’Escalona. Don Diego fut le cinquième enfant mâle de cette union. Ses frères occupèrent tous de grands emplois. L’aîné, don Luis, fut capitaine-général du royaume de Grenade ; le second, don Antonio, vice-roi des deux Amériques ; le troisième, don Francisco, évêque de Jaen ; le quatrième, don Bernardino, général des galères d’Espagne.

Son père, que les historiens espagnols appellent le grand comte de Tendilla, avait été nommé par Ferdinand-le-Catholique gouverneur Militaire de Grenade, aussitôt après la conquête. C’est à lui que revint la tâche difficile de faire accepter le joug chrétien par la population moresque à peine soumise et toute pleine encore des souvenirs de sa longue lutte. Il y parvenait par un mélange de bienveillance et de justice, de fermeté et de douceur, quand le zèle inexorable du cardinal Ximenès vint détruire son ouvrage et provoquer autour de lui des soulèvemens populaires. Il réprima alors avec un courage intrépide les séditions qu’un autre avait fait naître ; sa femme elle-même prit une part virile à ses dangers, et les clameurs furieuses de l’Albaicin, faubourg populaire de Grenade, retentirent plus d’une fois autour du berceau de ses enfans. C’est au milieu de ces scènes violentes, de ces murmures tour à tour étouffés et grondans, de ces colères subites d’un peuple qui mord sa chaîne, de ces combats et de ces alertes de chaque jour, que naquit et grandit dans l’Alhambra le futur historien de la dernière défaite des Maures.

Il passa sa première enfance à Grenade, où il commença ses études, et où il prit les premières notions de la langue arabe qu’il cultiva toute sa vie. Il fut envoyé ensuite à la fameuse université de Salamanque, où il étudia les langues anciennes et la philosophie du temps. C’est là, dit-on, qu’il écrivit pour se divertir le premier roman bouffon qu’ait eu l’Espagne, et qui a servi de modèle à tous les autres, la Vie de Lazarille de Tormes, petit livre très court, mais très vivement écrit, sans drame, sans conclusion, sans intrigue, sans dénouement, mais contenant une série de portraits épisodiques tracés avec verve. Lazarille est un pauvre diable de valet qui a bien de la peine à trouver à vivre ; il passe successivement sous plusieurs maîtres, et, à l’aide de ce cadre ingénieux et commode, l’auteur esquisse gaiement les diverses conditions de la société espagnole à cette époque. Tout ce qu’on sait de la haute naissance de Mendoza, des hautes dignités qu’il remplit plus tard, et du caractère sévère qu’il montra, ne s’accommode guère avec la vulgarité de cette œuvre comique, dont la forme et le fond sont également populaires. Aussi, plusieurs critiques ont-ils douté que Mendoza en fût réellement l’auteur. Cette singularité s’explique cependant par la joyeuse liberté de la vie d’étudiant au moyen-âge, et par le mélange des conditions et des fortunes, qui a de tout temps caractérisé les universités d’Espagne, où le mendiant vit d’égal à égal avec le grand seigneur.

Si Mendoza est le véritable inventeur de Lazarille de Tormes, ce n’est pas pour lui une petite gloire. Jamais livre n’eut plus de succès et plus d’imitateurs. Toute une littérature en découle. Il ne fut pas sans influence sur la création de Don Quichotte ; il inspira en Espagne, et plus tard en France, tous ces romans d’aventures dont la longue liste se termine par un chef-d’œuvre, Gil Blas. Comme tous les précurseurs, l’auteur de Lazarille a été éclipsé par ceux qui l’ont suivi ; son nom même est devenu un mystère. Ce court écrit n’en est pas moins la source d’où sont sorties tant d’imaginations amusantes et de piquantes plaisanteries. Le style est déjà la perfection du genre ; c’est bien cette manière alerte, cavalière, moqueuse, que tant d’écrivains ont imitée. La langue de Lazarille est toute pleine de ces locutions familières et vivantes, sorties du peuple, dont la plupart paraissaient alors dans un livre pour la première fois, et que toutes les langues de l’Europe, surtout la nôtre, ont cherché plus tard à s’approprier.

Quoi qu’il en soit de l’origine de ce livre, don Diego ne donna pas, dans tous les cas, beaucoup de temps à de pareilles distractions. Porté par son génie, dit son historien, aux actions de bruit et de renom, il passa en Italie dès qu’il fut en âge de porter les armes, et y combattit plusieurs années. On ne sait pas avec certitude à quelles batailles il assista ; on voit seulement que, dans son histoire de la guerre de Grenade, il compare quelquefois ce qu’il a sous les yeux à ce qui se passait dans les nombreuses armées qu’il a déjà vues, et qui étaient guidées, les unes par l’empereur Charles-Quint, les autres par le roi François de France ; d’où l’on peut conclure qu’il assistait à la bataille de Pavie et aux autres principaux épisodes de la grande lutte qui ensanglantait alors l’Italie. Presque tous les écrivains de l’ancienne Espagne ont porté les armes. La vie militaire était pour eux comme la préparation indispensable de la vie littéraire. Il ne paraît pas cependant que Mendoza ait long-temps fait la guerre ; même à cette époque il employait beaucoup plus son temps en Italie à suivre les universités qu’à courir les hasards de la campagne.

On était alors dans la première moitié du XVIe siècle, c’est-à-dire vers la fin du plus beau temps de l’Italie moderne, celui qu’on a appelé le siècle de Léon X. Près de cent ans s’étaient écoulés depuis la chute de Constantinople, la renaissance des lettres antiques avait eu le temps de faire des progrès immenses en Occident. Les fameuses universités de Bologne, de Padoue, de Pavie, de Rome, brillaient de tout leur éclat. Les arts commençaient à décroître, après avoir atteint l’apogée de leur perfection possible ; Raphaël venait de mourir. La littérature s’élevait encore ; Machiavel finissait, le Tasse allait naître, Guichardin écrivait. L’Italie était la maîtresse de la civilisation universelle ; toutes les nations allaient s’instruire à son école. Il y avait surtout, entre l’Espagne et cette terre privilégiée, des rapports intimes et en quelque sorte fraternels. L’esprit italien débordait sur l’Espagne par toutes les voies, par la guerre, par le commerce, par la politique. Ce qu’on a appelé le siècle d’or en Espagne a succédé au siècle de Léon X, et en dérive directement.

Mendoza put s’abreuver largement à ces sources du génie ; il passa en Italie environ trente ans. Charles-Quint l’avait distingué, et lui donna plusieurs postes de confiance. En 1538, il était ambassadeur à Venise ; plus tard, il fut nommé gouverneur de Sienne, et enfin ambassadeur à Rome. Il ne revint en Espagne qu’après la mort de Charles-Quint. Il fut mêlé, pendant ses ambassades, à toute la politique de son temps. Ce fut lui qui assista pour l’empereur aux premières réunions du concile de Trente, et qui adressa, au nom de son maître, au pape Paul III une vigoureuse et solennelle protestation contre le déplacement du concile. Mais au milieu de ces graves occupations, son plus grand penchant fut toujours pour les lettres. Il s’entourait de savans avec qui il aimait à converser. Il dépensait beaucoup de temps et d’argent à rechercher les manuscrits antiques pour les sauver de la destruction. Il envoya à ses frais dans le fond de la Grèce, au mont Athos, des émissaires chargés de recueillir ces précieux monumens de l’antiquité. L’Europe moderne lui doit plusieurs œuvres importantes qui se seraient probablement perdues sans lui, ou qui du moins nous seraient parvenues tronquées ; on cite, entre autres, les œuvres de Josèphe, dont la première édition complète a été faite avec les manuscrits de sa bibliothèque.

Un jour il apprit que le grand-seigneur Soliman attachait beaucoup de prix à la délivrance d’un jeune Turc qui avait été fait prisonnier par les chrétiens. Il racheta lui-même le captif et le renvoya au grand-seigneur sans rançon. Soliman se montra très touché de cet acte de courtoisie et fit demander à Mendoza comment il pouvait lui témoigner sa reconnaissance d’une manière digne de tous deux. Mendoza répondit qu’il préférait aux plus riches trésors quelques manuscrits grecs. Les historiens varient sur la quantité de volumes que le grand-seigneur lui envoya aussitôt. Les uns disent qu’il y en avait un vaisseau tout chargé, les autres en comptent seulement trente-un, dont ils donnent la liste ; d’autres, enfin, prenant un terme moyen entre ces deux versions, parlent de six grandes malles pleines. Cette histoire prouve toujours l’intérêt que mettait Mendoza à tirer des mains des infidèles les restes de l’antiquité. Sa réputation de bibliophile était si bien établie, qu’on l’a accusé d’avoir volé les manuscrits laissés par le cardinal Bessarion à la république de Venise, ce qui, certes, est la plus grande preuve de passion que puisse donner un amateur.

Le célèbre humaniste, Paul Manuce, lui dédia l’édition qu’il publia des œuvres philosophiques de Cicéron. D’autres savans du temps lui firent également hommage de leurs écrits. Un nommé Juan Perez de Castro, docteur et chapelain d’honneur de Philippe II, étant allé le voir à Venise et lui ayant été recommandé par ses amis, l’annaliste d’Aragon Zurita et Gonsalo Perez secrétaire du roi, il lui montra les trésors de sa bibliothèque ainsi qu’une traduction qu’il avait faite en espagnol de la Mécanique d’Aristote, et l’étonna tellement par la variété de ses connaissances, que le bon docteur, ne sachant comment exprimer son admiration, écrivait à Zurita : On dit que le roi le fera évêque et sa sainteté cardinal.

Mendoza était universel ; il ne se contentait pas de la politique et de la science, il était encore poète. Un des premiers il débrouilla l’art confus des vieux romanciers de son pays ; il excella dans plusieurs genres originaux, et entre autres dans les petits poèmes particuliers à l’Espagne et qu’on appelle letrillas. Son célèbre aïeul, le marquis de Santillane, en avait fait avant lui ; lui-même en fit avant Gongora, Quevedo et Villegas, qui sont restés les maîtres du genre.

Sa fin fut assez singulière. Il avait été compris dans la disgrace qui atteignit, à l’avènement de Philippe II, presque tous les vieux serviteurs de Charles-Quint. Privé de ses emplois, il vivait à la cour de Madrid, peu agréable au roi et peu recherché des courtisans. Son humeur était devenue chagrine et violente. Un jour il se prit de querelle avec un gentilhomme dans l’intérieur du palais ; celui-ci ayant tiré son poignard, Mendoza, qui avait alors plus de soixante ans, le saisit par le milieu du corps et le jeta sans plus de façon du haut d’un balcon dans la rue. Le roi fut très irrité de ce qu’il regarda comme un outrage à la majesté souveraine ; il exila Mendoza qui se retira à Grenade, où il passa ses dernières années uniquement occupé de travaux littéraires. C’est là qu’il écrivit l’histoire des évènemens qui se passaient sous ses yeux. Il n’avait pas eu le temps de donner la dernière main à son travail quand il mourut à l’âge de plus de soixante-dix ans. Il légua au roi sa précieuse bibliothèque, qui a formé la principale partie de celle de l’Escurial.

Son histoire ne fut pas publiée tout d’abord. On jugea qu’il pouvait y avoir quelque danger à la mettre au jour, quand la guerre qu’elle racontait finissait à peine et quand tous les personnages dont elle parlait étaient encore vivans. La première édition ne parut qu’en 1627, quarante ans après la mort de Mendoza ; ce fut le licencié don Louis Tribaldos de Tolède, bibliothécaire du duc d’Olivarès et historiographe des Indes (cronista mayor de Indias ), qui la fit imprimer à Lisbonne. Dès son apparition, elle acquit une haute réputation. Elle fut réimprimée plusieurs fois depuis 1627, et, comme elle n’allait pas tout-à-fait jusqu’à la conclusion de la guerre, le comte de Portalègre y ajouta une suite.

La guerre des Alpuxarras est en quelque sorte le dernier chant de la grande épopée espagnole. Les Maures de Grenade, depuis leur conversion forcée, avaient conservé secrètement leurs mœurs, leur langue et leur religion, et subissaient impatiemment, depuis près d’un siècle, le joug de leurs vainqueurs, quand les mesures tyranniques de Philippe II les poussèrent à bout. Ils élurent pour roi un gentilhomme de Grenade, qui s’appelait comme chrétien don Fernand del Valor et qui s’appela comme roi des Maures Aben-Humeya, du nom des anciens califes de Cordoue, dont il descendait. Ils s’enfermèrent dans les hautes montagnes qui séparent Grenade de la mer, et y résistèrent pendant trois ans à toutes les forces du roi d’Espagne. Le premier général qui fut envoyé contre eux fut le marquis de Mondejar, don Inigo Hurtado de Mendoza, cousin de l’historien. Il échoua dans cette guerre pénible où chaque rocher était une forteresse qu’il fallait emporter d’assaut. Après lui, Philippe II donna le commandement de ses troupes au marquis de Los Veles, qui ne fût pas plus heureux. Enfin le jeune don Juan, fils naturel de Charles-Quint, vint faire ses premières armes contre ce formidable rempart ; après bien des essais infructueux, il parvint à pénétrer au cœur de ces montagnes réputées inaccessibles. Le combat qui finit la guerre fut livré sur les collines de Munda, célèbre déjà par la victoire de César sur les fils de Pompée.

Le souvenir de cette campagne est aussi vivant et aussi populaire en Espagne que celui de tous les autres épisodes de la grande croisade contre les Maures. Bien des traditions épiques et romanesques s’y rattachent. Calderon a mis en scène une de ces traditions dans sa comédie intitulée : Aimer après la mort, ou le Siège de l’Alpuxarra (Amar despues de la muerte, o et Sitio de la Alpuxarra). Au commencement de la seconde journée, le théâtre représente le camp de don Juan d’Autriche au pied des montagnes ; un nommé don Juan de Mendoza, car ce nom de Mendoza vient toujours au souvenir des Espagnols quand il est question de guerre contre les Maures, fait au jeune prince une longue et magnifique description de l’Alpuxarra et des belliqueuses populations qui l’habitent. Puis l’armée chrétienne défile sur le théâtre, et ici vient une espèce de dénombrement à la manière d’Homère :

DON JUAN.

Quel est ce premier corps de troupes ?

MENDOZA.

Prince, c’est la milice de Grenade et de tous les pays arrosés par le Xenil.

DON JUAN.

Qui les commande ?

MENDOZA.

Le marquis de Mondejar, comte de Tendilla, gouverneur (alcayde) perpétuel de l’Alhambra. (Tambours et trompettes.)

DON JUAN.

A ce nom, le Maure en Afrique tremble. Et qui sont ceux-ci ?

MENDOZA.

Ceux de Murcie.

DON JUAN.

Quel est leur chef ?

MENDOZA.

Le grand marquis de los Veles.

DON JUAN.

Que ses hauts faits portent au loin sa renommée ! (Tambours et trompettes.)

MENDOZA.

Ceux-ci sont ceux de Baeza ; leur chef est un soldat qui mérite qu’on lui élève des statues pour éterniser sa mémoire : don Sanche d’Avila, seigneur.

DON JUAN.

Pour tant qu’elle fasse, la renommée fera peu pour lui, si elle ne dit qu’il est élève du duc d’Albe, et qu’il a appris à cette école à vaincre et à n’être pas vaincu. (Tambours et trompettes.)

MENDOZA.

Cette troupe qui s’approche est la vieille brigade (tercio) de Flandres, qui est venue des bords de la Meuse aux bords du Xenil, d’une belle contrée dans une contrée plus belle encore, etc. [2],


Le sujet de cette pièce de Calderon, Aimer après la mort,, est tiré d’un livre original et curieux de Ginez Perez de Hita, intitulé Histoire des guerres civiles de Grenade, et qui tient beaucoup plus du roman historique que de l’histoire proprement dite. Il s’agit d’un Maure dont la maîtresse a été tuée par les Espagnols dans le sac d’une des villes de l’Alpuxarra, et qui se fait soldat dans l’armée chrétienne pour y découvrir et y poignarder le meurtrier de celle qu’il aimait. Cette tragique histoire n’est pas la seule dont la tradition se soit conservée, et l’historien de la guerre des Moresques aurait pu aisément remplir son récit de semblables épisodes. Don Diego Hurtado de Mendoza a pris le sujet d’un côté plus sérieux ; laissant le roman à Perez de Hita et la poésie aux romances populaires, il a voulu reproduire la manière des grands historiens de l’antiquité. Son style même est un calque des écrivains latins. On en jugera, autant qu’on peut en juger dans une traduction, par le début de son histoire, qui en est en même temps le morceau le plus frappant

« Mon dessein, dit-il, est d’écrire la guerre que le roi catholique d’Espagne don Philippe II, frère de l’invincible empereur don Carlos, eut à soutenir dans le royaume de Grenade contre les rebelles nouvellement convertis, guerre qu’en partie j’ai vue et en partie apprise de gens qui y appliquèrent leurs mains et leur esprit. Je sais bien que plusieurs des choses que je vais écrire paraîtront à aucuns petites et menues pour l’histoire, en comparaison des grandes choses qui d’Espagne ont été écrites ; guerres longues et de succès divers ; prises et désolations de cités populeuses ; princes vaincus et pris ; querelles entre pères et fils, frères et pères, beaux-pères et gendres ; dépositions et restaurations royales rois morts par le fer ; extinctions de dynasties ; changemens dans l’ordre de, succession aux trônes : champ libre et immense, large carrière pour les écrivains. J’ai choisi un chemin plus étroit, laborieux, stérile et sans gloire, mais qu’il sera utile d’avoir ouvert pour ceux qui viendront après nous ; des commencemens méprisables, une rébellion de bandits, une conjuration d’esclaves, un tumulte de manans ; des rivalités, des haines, des ambitions, des prétentions ; point de préparatifs, point d’argent ; des dangers d’abord méconnus, niés ou dédaignés ; de la négligence et de la mollesse chez des hommes qui avaient coutume de pourvoir à de plus grandes affaires ; et ce ne sera pas une peine perdue que de montrer de quels misérables principes, de quelles causes imperceptibles peuvent naître de grands embarras, des difficultés et des malheurs publics presque sans remède. On verra une guerre de peu d’apparence au dedans, mais considérée au dehors comme de grande conséquence ; qui, tant qu’elle dura, tint attentifs et non sans espérance les princes amis et ennemis, de loin et de près ; d’abord cachée et soignée en secret, puis découverte et grossie par la peur des uns et l’ambition des autres ; la tourbe que j’ai dite se ramassant petit à petit et parvenant à se réunir en manière d’armée ; l’Espagne contrainte de soulever toutes ses forces pour étouffer le feu ; le roi sortant de son repos et marchant à la révolte ; puis remettant le soin de l’affaire à son frère don Juan d’Autriche, fils de l’empereur don Carlos, à qui le souvenir des victoires de son père avait fait un devoir de rendre bon compte de lui-même, ce qu’il fit en effet ; enfin des combats de chaque jour contre l’ennemi ; le froid, la chaleur, la faim ; défaut de munitions et d’appareils de toute sorte ; des pertes renaissantes, des morts à n’en pas finir ; jusqu’à ce que nous vîmes les rebelles, nation belliqueuse et armée, confiante dans ses montagnes et dans le secours des Barbares et des Turcs, vaincus, rendus, arrachés de leur terre, dépossédés de leurs biens ; les hommes et les femmes pris et enchaînés, les enfans captifs et vendus à l’encan ou forcés à habiter un pays lointain ; une captivité, une transmigration nationale non moindre qu’aucune de celles qui se lisent dans les histoires. Victoire incertaine et si pleine de périls, que souvent il y eut lieu de douter qui de nous ou des ennemis Dieu avait voulu punir, jusqu’à ce qu’enfin l’issue eût montré que nous étions les menacés et eux les châtiés. Qu’ils acceptent donc, qu’ils accueillent cette œuvre de ma volonté libre, dégagée de toute haine et de tout amour, ceux qui voudront voir un exemple et prendre une leçon, seule récompense que je prétende pour mon travail, et sans qu’il reste de mon nom aucune autre mémoire ! »

Quoique nous ayons traduit aussi littéralement qu’il nous a été possible, nous n’espérons pas avoir donné une idée de la concision énergique de ce morceau. Le défaut du style de Mendoza, c’est la recherche dans la brièveté, l’obscurité, l’embarras ; sa grande qualité est la saillie, le relief puissant, la force. Nous craignons bien de ne lui avoir laissé que ses défauts. L’imitation de Salluste et de Tacite y est sensible ; on y trouve la coupe latine dans toute sa savante et expressive hardiesse, et en même temps l’emphase espagnole dans ce qu’elle a de plus sonore et de plus superbe. Il est impossible surtout de rendre en français l’effet que fait dans la période cette courte phrase : Le roi sortant de son repos et marchant à la révolte (el rey salir de su reposo y acercarse a ella) ; on croit voir toute cette puissante monarchie de Philippe II se soulevant avec effort dans ses fondemens pour écraser une poignée de révoltés. Rien n’est magnifique aussi comme la fin de cette longue tirade où l’auteur fait intervenir Dieu avec tant de majesté au milieu des luttes sanglantes des hommes : Si bien qu’il y eut souvent lieu de douter qui de nous ou des ennemis Dieu avait voulu punir, jusqu’à ce qu’enfin l’issue eût montré que nous étions les menacés (amenazados) et eux les châtiés (castigados). Amenazados, castigados, mots amples et retentissans dont la pompeuse redondance termine dignement une des pages les plus solennelles qu’on ait jamais écrites !

Mendoza continue sur ce ton, et, en s’appliquant de plus en plus à donner à son récit les formes de l’histoire antique, il trace des caractères et des descriptions, il dispose des scènes et des épisodes, il tire des enseignemens, il accompagne chaque fait important de réflexions et de sentences ; il pousse l’imitation jusqu’à mettre des discours dans la bouche de ses personnages, et, dans ces discours, il reproduit fidèlement les tours les plus caractéristiques de ses modèles. Dans son premier livre, il suppose une allocution de Fernand de Valor aux Maures pour les exciter à la révolte, et là se retrouvent tous les procédés employés en pareil cas par Tacite ou par Salluste, tels que le brusque passage du discours direct au discours indirect, et réciproquement. Tous ces emprunts sont faits avec une énergie et une puissance remarquables ; l’espagnol, enfant du latin, se prête sans trop d’effort à tout ce que veut Mendoza. C’est à la fois une résurrection et une création.

Les critiques modernes trouveront sans doute que cette manière manque trop d’originalité pour mériter d’être admirée. Nous ne sommes pas tout-à-fait de cet avis. L’originalité est sans doute une grande qualité, mais ce n’est pas la seule. Il n’y a pas seulement des différences dans l’humanité, il y a aussi des ressemblances. Autant il serait tyrannique de prétendre tout ramener, dans l’art comme dans la société, à un type commun, autant il serait funeste au véritable goût de ne rechercher, de n’estimer que la diversité. L’originalité, quand elle est franche et de bon aloi, a un très grand charme, mais ce charme même n’est pas suffisant s’il est isolé. Ce n’est pas tout d’avoir une physionomie à part, il faut encore que cette physionomie soit belle, c’est-à-dire qu’elle se rattache par quelque côté aux règles éternelles du beau. Ces règles existent donc ; il n’est pas vrai que tout soit relatif, comme il n’est pas vrai que tout soit absolu. Il y a plus : s’il fallait absolument faire un choix entre les deux extrêmes, nous aimerions mieux la tendance à un type unique de beauté que la recherche exclusive de la variété. Ce qui est humain et général est supérieur à ce qui est national et individuel ; le premier est le produit libre et réfléchi de l’esprit humain travaillant sur lui-même, le second n’est que le résultat passif d’une sorte de fatalité.

Le type le plus accompli du genre historique est sans contredit l’histoire antique. Il serait sans doute plus glorieux de trouver ce modèle que de l’imiter, mais il est trouvé ; les modernes ne peuvent que l’étudier pour s’en inspirer. Sans doute, on peut dire qu’il ne faut pas le reproduire trop exactement, trop servilement, et qu’il a besoin d’être modifié suivant les temps et les pays. On peut reprocher à Mendoza d’avoir été trop loin dans son obéissance, et on verra bientôt que cette opinion est la nôtre. Mais l’abus ne prouve rien contre l’usage ; ce n’est pas l’imitation de l’antiquité qu’il faut blâmer en elle-même ; nous devons à cette imitation toutes les grandes littératures de l’Europe moderne, à commencer par la nôtre. C’est du moment où elle a régné que date le ’réveil de l’esprit humain dans les arts, les lettres, les sciences même, après le sommeil du moyen-âge. Mendoza est un de ceux qui, par leur vie entière comme par leurs écrits, ont le plus contribué à la renaissance en Europe, et il est à la tête de ceux qui l’ont transportée en Espagne. A ce double titre, il mérite encore plus que de l’admiration, il mérite de la reconnaissance.

Ce qu’on appelle le style, cet art particulier qui tient au langage lui-même, nous vient en particulier de l’antiquité latine. Ce n’est pas sans motif que le mot qui sert à désigner le style est d’origine latine ; le style est latin comme son nom. La littérature grecque brille par la richesse, l’inspiration, l’invention ; la littérature latine, moins abondante, moins spontanée, cherche la perfection dans le détail et crée le style. Le style est la grande originalité des Latins. Virgile est un des plus pauvres inventeurs qui aient existé ; il ne trouve rien par lui-même ; il ne sait que recueillir de tous les côtés des lambeaux de poètes grecs, les arranger, les coudre ensemble. Qu’a-t-il donc pour lui- ? Il a le style. Mais il a autant de génie dans le style qu’Homère en a pu avoir dans la création de son monde épique. Il sait mettre dans un seul vers des trésors de poésie. Les autres écrivains latins ont le même genre de mérite. L’incomparable concentration de cette rude langue romaine, qui s’était formée par l’habitude du commandement, soit dans la législation, soit dans la guerre, soit dans les mœurs austères du patriciat, leur prête une énergie naturelle qu’ils perfectionnent et polissent par le travail. Ils ont par eux-mêmes la force de la concision, ils empruntent aux Grecs le charme de l’élégance, et poussent à ses dernières limites la science de l’expression.

Tous les grands écrivains modernes ont puisé à cette source commune. Dante prend Virgile pour guide dans ses vers comme dans son voyage. On a retrouvé dans Boccace les formes de style de Cicéron. Montaigne est tout latin. Pourquoi Mendoza aurait-il tort de l’être ? Avant de partir pour l’Italie, il écrit Lazarille de Tormes, qui est tout espagnol ; à son retour, quand il a été éprouvé par les fortes études et les grands emplois, il préfère l’imitation de l’antiquité, il veut être classique. C’est qu’il a senti, par l’usage de la vie et par la réflexion, combien l’une des deux manières est supérieure à l’autre. Lazarille était une boutade charmante et pleine de verve ; la guerre de Grenade est une œuvre de goût et de travail. Le premier écrit de Mendoza avait la grace de la jeunesse ; le second a la puissance de l’âge mûr. Dans le roman, il était léger et facile. Dans l’histoire, il est sérieux et élevé. Il ne se contente plus de faire des esquisses, il veut peindre ; c’est un politique, un philosophe, un moraliste, qui cherche les causes des évènemens, qui analyse les caractères, juge les actions humaines, et fait passer dans sa langue la gravité solennelle de ses pensées. Il est plus grand par l’histoire que par le roman.

On peut même dire que, sous un certain rapport, il n’est pas moins original. Lazarille n’est pas tout-à-fait sans précédens en Espagne ; quand il n’y aurait que la Célestine, cette création singulière de la fin du XVe siècle, demi-drame et demi-roman, ce serait assez pour lui en trouver au moins un. L’Histoire de la guerre de Grenade n’en a pas. C’est la première histoire digne de ce nom qui ait été écrite en espagnol. Zurita, le contemporain et l’ami de Mendoza, est le seul qui pourrait lui disputer ce rang ; mais la différence entre les deux ouvrages est si grande, que la comparaison devient impossible. Zurita se distingue surtout par la patience et l’érudition ; il cherche uniquement à mettre de l’ordre dans la confusion des annales aragonaises, et la seule étendue de son livre suffirait pour montrer qu’il n’a guère pu s’attacher à la forme. L’histoire de Mendoza est au contraire très courte, comme celles de Salluste ; elle forme tout au plus un volume, et ne comprend que 120 pages de l’édition compacte de M. Ochoa. La question d’art et de style y domine. Ni Lopez de Ayala, ni Hernando del Pulgar, ni aucun des chroniqueurs qui avaient précédé, n’avaient été, à proprement parler, des écrivains, des historiens ; Mendoza est bien le premier. Mariana l’a suivi de prés, mais n’a pas été tout-à-fait son contemporain.

Il a d’ailleurs, au milieu de toute cette affectation latine, un autre genre de recherche qui devrait désarmer les critiques romantiques c’est le goût de l’archaïsme. On peut voir, il est vrai, dans ce nouveau trait, une autre imitation de l’antique, et en particulier de Salluste, qui aimait aussi les vieux mots et les vieilles tournures de langage ; mais il est plus naturel d’en faire honneur à un retour instinctif de Mendoza vers le génie de son pays. Il fait beau voir ce vieux guerrier, ce vieux politique, ce vieux hidalgo, recherchant avec soin toutes les locutions qui ont une antique saveur espagnole, et les enchâssant de son mieux dans les formes latines de son style. Rien n’a plus grand air et plus noble figure de gentilhomme, et c’est une manière qui sied bien au descendant de l’illustre maison de Mendoza. Par là aussi l’écrivain gagne un peu de cette originalité si précieuse, si recherchée ; il n’est pas seulement érudit et classique, il est encore Castillan, et des meilleurs ; sous ce rapport, il n’est pas sans quelque ressemblance avec ces anciens seigneurs français qui nous ont laissé de si vivans modèles de la bonne vieille langue féodale.

Tout cela suffirait déjà pour constituer une véritable personnalité d’écrivain ; il faut y joindre le caractère de l’homme, qui se peint dans ce qu’il écrit. Mendoza a des passions et des idées à lui. On sent qu’il n’aime pas les rigueurs exercées contre les Maures. La persécution contre les Maures n’a jamais été véritablement populaire en Espagne ; c’était le pouvoir royal et non l’esprit public qui s’était fait oppresseur. On retrouve dans les romances, dans les chroniques, dans tous les documens du temps, des marques nombreuses de la sympathie des Espagnols pour une nation brave et brillante, qui s’était noblement défendue. Dans la pièce de Calderon citée plus haut, le beau rôle appartient aux Maures. Mendoza n’a pas été tout-à-fait aussi loin que Calderon, mais tout son livre est un blâme indirect de la politique suivie par Philippe II. Voilà pourquoi on mit tant de ménagemens à le publier. On n’attendit pas seulement que le terrible roi fût mort ; on voulut encore que son fils Philippe III, qui avait suivi son système de persécution, fût mort aussi. Les sentimens de modération et d’humanité à l’égard des Maures étaient héréditaires dans la maison de Mendoza ; il n’avait eu qu’à se souvenir des traditions paternelles. Cette disposition sévère et juste perce déjà dans le début, tel que nous l’avons traduit ; elle reparaît à toutes les pages, et au travers des ménagemens dont la couvre la loyauté du Castillan et du vieux chrétien.

Puis, en examinant de prés les motifs de cette impartialité, on ne la trouve pas complètement exempte de considérations personnelles. Miendoza était en disgrace au moment où il écrivait, partant peu en=clin à approuver ce qui s’était fait sans sa participation. Il avait servi l’empereur Charles-Quint, c’est tout dire. On sait quelle lutte sourde s’établit, pendant toute la vie de Philippe II, entre les actes du roi régnant et les souvenirs de son père. Plus Philippe essayait de lutter contre cette grande mémoire, plus elle pesait sur lui. Mendoza ne laisse pas échapper une seule occasion de nommer Charles-Quint avec emphase. Il l’appelle l’invincible, le jamais vaincu ; et nunca vencido emperador don Carlos. On voit qu’il compare avec un plaisir secret les embarras que donnèrent à Philippe II quelques Maures révoltés dans un coin de l’Espagne, avec les grandes affaires qui remplirent la vie tout européenne de l’empereur ; d’un côté, une rébellion de bandits, une conjuration d’esclaves, un tumulte de manans ; de l’autre, de grandes guerres, des prises et désolations de cités populeuses, de rois vaincus et pris, etc. Enfin il trouve que les préparatifs ont été mal faits, que les commencemens ont été négligés, que la guerre a été mal menée, jusqu’à ce qu’intervienne le rival de Philippe II, le héros futur de Lépante, don Juan d’Autriche, ce prince victorieux dont les soldats disaient, quand il les guidait au combat : Celui-là est le véritable fils de l’empereur ! Este es verdadero hijo del emperador !

Mendoza, comme on voit, n’est pas seulement un rhéteur, c’est un homme. Ce mélange de passions, qui le rend impartial, n’est pas moins curieux à étudier que ses artifices de composition et de style. Il reste lui-même en imitant. Son éloquence n’est pas toute d’emprunt ; elle sort aussi du fond de son ame. Il revêt de formes antiques des pensées et des sentimens personnels. Maintenant, qu’on l’accuse d’être maniéré, pénible, quelquefois obscur, qu’on dise même qu’il n’a pas tiré de son sujet tout le parti qu’il en pouvait tirer, à son point de vue, et qu’il est quelquefois plus guindé que ; profond, plus méticuleux que véritablement politique : ces reproches seront fondés. Ce n’est pas un homme de génie ; il n’a pas réussi dans tout ce qu’il a tenté. Pour la forme, il manque de fondu et de naturel ; pour la connaissance des hommes, le jugement, la pénétration, il est assez souvent, malgré ses ambassades, au-dessous de ses prétentions et de ses modèles. Mais ces défauts sont surtout de son temps et de son pays. Il mérite d’être loué pour ce qu’il a essayé, même sans un complet succès, et il est encore, malgré ses imperfections, un des personnages littéraires les plus importans de son siècle.

Après Mendoza vient Moncada. Celui-ci est encore un très grand seigneur. On s’est généralement accoutumé à croire que la grandesse espagnole a toujours vécu dans l’ignorance et l’oisiveté ; c’est une erreur. Sans parler des temps féodaux et héroïques, les nobles d’Espagne avaient encore conservé beaucoup d’activité pendant le XVIe siècle et même pendant le XVIIe. Ils ne sont tombés dans l’inertie que lorsqu’une langueur fatale a gagné la nation entière. Cette langueur elle-même n’est pas, quoi qu’on ait l’air d’en croire aujourd’hui, la conséquence forcée du climat. Il y a eu des temps où l’Espagne a été très laborieuse, très animée. La noblesse était alors à la tête du mouvement dans toutes les directions ; presque tous les écrivains du siècle d’or étaient nobles, et quelques-uns appartenaient aux plus illustres familles du pays. Ce n’était pas déroger que de se livrer aux travaux de l’esprit, bien au contraire. En Espagne comme en Italie, la science et le goût étaient considérés comme les complémens nécessaires d’une naissance distinguée ; l’ignorance n’est venue qu’avec la décadence. Tout s’enchaîne dans les avantages humains : puissance, richesses, lumières, viennent ou s’en vont ensemble, et les uns les autres ne s’obtiennent et ne se conservent que par le travail.

On sait quelles furent au XIIIe siècle les luttes de la maison d’Anjou et de la maison d’Aragon pour la possession de la Sicile. Ces luttes finirent en 1303 par le mariage de don Frédéric, roi de Sicile, frère du roi don Jaime d’Aragon, avec une fille de Charles II, roi de Naples et fils de Charles d’Anjou. Les soldats et capitaines d’aventure qui avaient servi sous les drapeaux aragonais pendant la guerre se trouvèrent sans occupation après la paix ; ils choisirent pour chef un célèbre aventurier du temps nommé Roger de Flor, et cherchèrent par toute l’Europe le moyen d’utiliser leurs bras. Andronic Paléologue, empereur d’Orient, étant en ce moment assailli par les Turcs, leur fit proposer de venir à son secours. Ils y consentirent et s’embarquèrent pour le Levant. Là ils tirent, suivant la chronique, des prodiges de valeur, remportèrent des victoires signalées, et délivrèrent Andronic. Aussitôt après leur commune victoire, la désunion se mit entre l’empereur et ses défenseurs, soit qu’il y eût ingratitude de la part de la cour de Bysance, soit qu’il y eût excès d’exigence de la part des Catalans ; ceux-ci traversèrent et dévastèrent alors en tout sens l’empire d’Orient, qu’ils étaient vénus sauver, et, après- avoir répandu partout la terreur, finirent par s’emparer du duché d’Athènes. Telle est la nouvelle campagne des dix mille, dont Moncada s’est fait le Xénophon, quatre siècles après, en donnant à son récit ce titre pittoresque : Expédition des Catalans et des Aragonais contre les Turcs et les Grecs.

Don Francisco de Moncada, troisième marquis d’Aitona et comte d’Osuna, naquit à Valence en 1586, dix ans environ après la mort de Mendoza. Son grand-père, le premier marquis d’Aitona, était alors viœ-roi du royaume de Valence, et son père vice-roi de Cerdagne et d’Aragon, et ambassadeur à la cour de Rome. Cette grande maison de Moncada est une des gloires de l’Aragon, comme celle de Mendoza est l’honneur de la Castille. Elle. a eu des branches en Sicile et en France, en Sicile par les ducs de Montalte et les princes de Paterna, en France par les vicomtes de Béarn et les comtes de Foix, d’où sont sortis les rois de Navarre. Don Francisco, l’historien, fut ambassadeur d’Espagne auprès de l’empereur Ferdinand II, et plus tard gouverneur des états de Flandres pour Philippe IV, et généralissime de ses armées. Il mourut dans la province de Clèves, en 1635, à l’âge de quarante-neuf ans. Son fils, don Guillen Ramon de Moncada, qui lui succéda dans ses charges et dignités, fut vice-roi de Galice et un des régens du royaume pendant la minorité du roi Charles II.

L’Histoire de l’expédition des Catalans et des Aragonais, écrite un demi-siècle après celle de Mendoza, parut à peu près en même temps. Elle fut imprimée pour la première fois à Barcelone, en 1623. L’auteur avait alors trente-sept ans ; il la dédia à don Juan de Moncada, archevêque de Tarragone, son oncle. Malgré le haut rang de l’écrivain et le mérite éminent de l’œuvre, la négligence des Espagnols pour leurs richesses littéraires commençait à devenir si grande, que l’histoire de Moncada ne tarda pas à tomber dans un profond oubli. Depuis cette année 1623, où elle vit le jour, jusqu’en 1805, elle ne fut pas une seule fois réimprimée.

Il serait difficile cependant de trouver à la fois un sujet plus intéressant et un plus parfait modèle de narration historique. Moncada a beaucoup moins d’éclat que Mendoza, mais il a plus de charme. Il est toujours clair et attachant. Son livre n’est pas sans quelque rapport, pour l’élégance sobre, naturelle et facile du récit, avec l’Histoire de Charles XII de Voltaire, ce chef-d’œuvre de prose française. Malheureusement son sujet n’est pas original ; il ne raconte pas ce qu’il a vu. Tous les grands historiens ont écrit sur des évènemens contemporains. Il est à peu près impossible de mettre dans une œuvre de seconde main la vie dont l’histoire a besoin. L’expédition de la grande compagnie aragonaise était pour Moncada, Aragonais lui-même, un grand souvenir national. C’est ce qui l’a tenté. Avec son talent de style, il devait faire, et il a fait en effet, d’un pareil sujet Une œuvre très agréable, très littéraire ; voilà tout. Pour qui vent bien connaître cette expédition, il ne dispense pas de recourir aux sources ; et, pour comble de malheur, le chroniqueur primitif est lui-même un narrateur charmant, car ce n’est rien moins que le Froissard catalan, Ramon Muntaner.

La chronique de Ramon Muntaner est connue en France depuis la traduction que M. Buchon en a donnée. L’histoire de Moncada ne prévaudra jamais contre elle. Quel que soit l’art du détail, jamais l’écrit académique et poli du grand seigneur de la cour de Philippe III ne pourra lutter avec la relation naïve et colorée du compagnon de Roger de Flor. Muntaner était un des chefs de l’expédition ; il s’est embarqué sur les lins, ou navires du temps, qui portèrent à Constantinople les aventuriers enrôlés par Andronic ; il a assisté aux fêtes données pour l’élévation de son ami Roger à la dignité de mégaduc de l’empire et pour son mariage avec une nièce de l’empereur. Il a vu de ses yeux la lâcheté des Grecs, la barbarie des Turcs, la perfidie des Génois, qui jouèrent toute sorte de mauvais tours aux Aragonais pour les chasser d’Orient. Il s’est battu tout comme les autres, tantôt contre les Génois, tantôt contre les Turcs, tantôt contre les Grecs, et il a donné et reçu d’aussi bons coups que personne ; il s’est fortifié dans Gallipoli après la mort du mégaduc, assassiné par trahison dans le palais impérial, et il a été long-temps gardien du sceau de la grande compagnie, qui portait un saint George avec cette fière inscription : Sceau de l’ost des Francs qui règnent sur la Macédoine. Enfin, quand il était de retour dans son pays, vieux et blessé, il a eu une apparition qui lui a ordonné de raconter les faits et gestes de ses compagnons.

« Je me trouvais un jour, dit-il au début de sa chronique, en un mien domaine nommé Xiluella, dans les environs de Valence. Là, étant dans mon lit et dormant, m’apparut un vieillard vêtu de blanc qui me dit : « Muntaner, lève-toi, et songe à faire un livre des grandes « merveilles dont tu as été le témoin, et que Dieu a faites dans les u guerres où tu as été, car il plaît au Seigneur que ces choses soient manifestées par toi… » A ces paroles, je m’éveille, pensant trouver le prud’homme qui me parlait ainsi, et je ne vis personne. Aussitôt je fis le signe de la croix sur mon front, et restai quelques jours sans vouloir entreprendre cet ouvrage. Mais un autre jour, dans le même lieu, je revis en songe le même homme, qui me dit : « 0 mon fils ! que fais-tu ? Pourquoi dédaignes-tu mon commandement ? Lève-toi et fais ce que je t’ordonne. Sache que, si tu obéis, toi, tes enfans, tes parens, tes amis, en recueilleront le bon mérite devant Dieu en faveur des peines et des soins que tu te seras donnés… » Aussitôt il fit sur moi le signe de la croix, et appela la bénédiction de Dieu sur moi, ma femme et mes enfans, et je commençai à écrire mon livre. »

Comment serait-il possible de lire le récit d’une croisade ailleurs que dans une chronique qui commence ainsi ? Comment préférer un autre historien à un homme qui a été lui-même un des croisés, qui voit en songe des vieillards vêtus de blanc, et qui écrit d’après l’ordre de Dieu pour appeler la bénédiction céleste sur sa femme et ses enfans ? Songe à faire un livre des grandes choses que Dieu a faites dans les guerres où tu as été : ces chroniqueurs du moyen-âge sont tous les mêmes ; les choses que Dieu a faites, comme dit la grande chronique française : Gesta Dei per Francos. Muntaner serait un barbare, il aurait écrit dans un style informe et confus, qu’il serait encore intéressant à lire, tant il y a de charme dans ces révélations immédiates des idées et des sentimens du passé. Et il s’en faut bien que Muntaner soit un barbare : c’est au contraire un écrivain à peu près accompli dans son genre. La Catalogne et l’Aragon étaient des pays très civilisés au XIVe siècle. Ils avaient hérité de la civilisation provençale du midi de la France, étouffée par la guerre contre les Albigeois. Le catalan, qui est la langue de Muntaner, est à très peu de chose près la langue des troubadours, langue très travaillée, très polie, peut-être trop, car elle tombe dans le raffinement et la subtilité. Il existe toute une littérature catalane qui n’est qu’une annexe de la littérature provençale. Muntaner est un des meilleurs écrivains de cette littérature ; il n’a pour rival que le héros aragonais du XIIIe siècle, le roi batailleur qui a écrit lui-même les aventures glorieuses de sa vie, celui que l’histoire appelle Jacques-le-Conquérant, don Jayme et conquistador.

Tout se réunit donc pour faire de Muntaner un rival redoutable pour Moncada. Le plus souvent, l’historien espagnol ne fait que mettre en pur castillan la prose chevaleresque du chroniqueur catalan. Il n’aurait pu donner à son travail un côté piquant et neuf qu’en contrôlant, à l’aide des historiens grecs, le récit de Muntaner ; mais cet avantage même lui était interdit, car l’orgueil national ne s’en serait pas accommodé. Ce Muntaner, qui fait le saint homme quand il est devenu vieux, et qui reçoit avec tant de dévotion les avertissemens divins, n’était pas, à ce qu’il paraît, aussi scrupuleux qu’il le dit quand il était en Romanie avec les siens. Pachymère et Nicéphore parlent des Aragonais et des Catalans de la grande compagnie, qu’ils appellent des Italiens, comme d’une véritable peste qui se serait répandue dans l’empire d’Orient. D’après leur version, l’empereur aurait eu mille fois raison d’essayer de se débarrasser de ces auxiliaires incommodes, qui étaient plus insolens et plus avides que les Turcs eux-mêmes. Il est probable, en effet, que des soldats de métier, qui n’avaient d’autres moyens d’existence que leur épée, ne se distinguaient guère par toutes les vertus que leur prête libéralement Muntaner. Il y aurait là une recherche curieuse à faire pour qui n’aurait d’autre intérêt que celui de la vérité. Moncada n’y pouvait pas songer ; il était forcé de prendre le sujet par son côté brillant, patriotique, et il ne pouvait être alors que ce qu’il est, la doublure de Muntaner.

Or, Muntaner raconte à merveille, lui aussi. Toute cette campagne n’est qu’une suite de batailles, et il décrit les batailles avec un feu admirable, en homme qui s’y comportait si bravement, qu’il reçut en un seul jour treize blessures entre lui et son cheval. Vous croiriez par momens lire Montluc, avec qui il a beaucoup de rapports, comme soldat et comme écrivain. On voit qu’il se plaît au milieu des camps et qu’il aime la bagarre pour elle-même. Quand il faut dire une bonne fanfaronnade, il ne recule pas. Il n’est pas embarrassé non plus quand il faut faire le bon apôtre, comme on a vu. Aussi ne pouvons-nous que plaindre Moncada d’avoir dépensé tant de goût et de beau langage pour un sujet déjà épuisé, et, sans nous arrêter plus long-temps à l’expédition catalane, nous allons passer au troisième écrivain du Tesoro, à l’historien de la révolte de la Catalogne, Melo. Avec lui nous retrouverons l’originalité d’un sujet contemporain, l’importance politique qui manque aussi à ce roman militaire de la grande compagnie, et de plus ce qu’a de coulant et de net le style de Moncada uni à ce qu’a de fort et d’antique la manière de l’historien de la guerre de Grenade.

Il y a entre Melo et Moncada un intervalle de temps un peu plus court qu’entre Moncada et Mendoza. Mendoza écrivait vers 1570, Moncada vers 1620, Melo vers 1650. La vie de ces trois hommes comprend toute la période littéraire de l’Espagne. On peut dire que la littérature espagnole a commencé avec Mendoza et a fini avec Melo. Ce qui a précédé l’un et suivi l’autre n’est rien en comparaison de ce qui se trouve entre eux. Après Melo, il y a moins encore qu’avant Mendoza ; on ne peut guère plus nommer que Solis, qui mourut en 1686, et qui clot définitivement la liste des grands écrivains nationaux. Quand Melo parut, on en était déjà à la seconde moitié du siècle d’or. La première génération, celle de Cervantes, de Mariana, de Lope de Vega, avait disparu ; la seconde, celle de Calderon et de Moreto, tirait à sa fin. Nous avons vu avec Mendoza le premier effort de la grande histoire en Espagne ; nous allons voir le dernier avec Melo. L’astre éclatant qui avait long-temps éclairé l’Europe allait descendre de l’horizon. L’Espagne avait pris de l’Italie le sceptre littéraire et l’avait tenu dans ses mains pendant un siècle entier. Elle allait maintenant le passer à la France, dont le temps était venu. Le premier d’une famille de grands hommes, Corneille avait déjà commencé sa gloire par l’invitation des poètes espagnols ; Pascal n’avait pas écrit, Bossuet et Racine grandissaient encore, et la monarchie naissante de Louis XIV se débattait contre les troubles de la minorité.

Don Francisco Manuel de Melo naquit à Lisbonne le 23 novembre 1611. Le Portugal appartenait alors à l’Espagne, et Melo commença par servir le gouvernement espagnol. Il prit les armes de très bonne heure, combattit long-temps en Flandre, où il parvint au grade de mestre de camp, et prit part ensuite comme tel à la guerre contre les Catalans révoltés. Cette guerre s’ouvrit en 1640 ; Melo n’avait alors que vingt-neuf ans, mais il avait déjà fait ses preuves littéraires par des compositions poétiques estimées. Le roi Philippe IV et son ministre le comte-duc d’Olivarès le chargèrent d’écrire l’histoire de la campagne. Il remplissait avec zèle son double devoir de soldat et d’historien, quand survint la séparation du Portugal et de l’Espagne. Justement soupçonné de dévouement à son pays, il fut saisi, chargé de fers et conduit à Madrid, où il passa quatre mois en prison. Dès qu’il fat libre, rien ne put l’empêcher de passer en Portugal, où il rendit d’utiles services au duc de Bragance devenu roi. Il prit part à la négociation du traité de paix entre le Portugal et l’Angleterre, contribua activement à la formation d’une armée nationale et fit construire sous sa direction une partie des fortifications de Lisbonne. Il fut bien mal récompensé de tous ces efforts patriotiques ; persécuté en Espagne pour son attachement au Portugal, il paraît avoir été persécuté en Portugal pour avoir servi l’Espagne ; il fut accusé d’un meurtre, et enfermé dans la vieille tour de Lisbonne, où il resta douze ans. C’est pendant cette longue captivité qu’il acheva son histoire. Relâché faute de preuves, il fut exilé au Brésil, on ne sait trop pourquoi, et ne revint à Lisbonne que pour y mourir, en 1667.

L’histoire de Melo ne parut pas d’abord sous son nom. Il prit le nom de Clemente Libertino, Clément l’Affranchi, parce qu’il était né le jour de saint Clément et qu’il se considérait sans doute comme un ancien esclave de l’Espagne affranchi par l’émancipation du Portugal. De plus, il dédia son livre au pape Innocent X, sous prétexte que le pape était le juge suprême entre un roi et une rébellion. Ces diverses précautions décèlent un véritable embarras et une sorte de honte ; évidemment Melo avait quelque peine à s’avouer l’auteur d’une œuvre écrite dans une autre langue que la sienne, et dont le sujet lui avait été donné par une nation étrangère et ennemie. Il est heureux qu’il n’ait pas complètement cédé à ces scrupules et qu’il n’ait pas supprimé son histoire ; l’Espagne y aurait perdu un des plus beaux monumens de sa littérature, et le genre historique un de ses chefs-d’œuvre.

Son sujet est bien loin d’avoir l’intérêt national des deux autres. Lui-même s’en plaint en plus d’un endroit. « On accusera, dit-il dès le début, mon histoire d’être triste, mais on ne peut raconter des tragédies sans catastrophes. » Et plus loin : « Je voudrais être venu dans des temps de gloire ; mais puisque la fortune, en donnant à d’autres l’honneur d’écrire les heureux triomphes des Césars, ne m’a laissé à raconter que malheurs, séditions, combats et massacres, enfin une sorte de guerre civile et ses lamentables conséquences, j’essaierai du moins de rapporter à la postérité les grands évènemens du temps présent avec assez de soin et de clarté pour que ce pénible récit puisse soutenir la comparaison avec de plus agréables et de plus utiles. » Comme le dit Melo, son sujet est triste, triste pour les Catalans qui luttent misérablement contre la nécessité, triste pour le roi qui n’obtient qu’avec les plus grands efforts un médiocre avantage. Il y a loin de là à l’effet épique de la dernière guerre des Maures ou de l’expédition aragonaise en Orient. Les mauvais jours étaient venus pour la monarchie de Philippe II ; il ne s’agissait plus pour elle de s’agrandir, mais de se conserver. Chaque jour en détachait quelque lambeau, si bien que, le roi Philippe IV ayant pris, malgré ses pertes, le nom de grand, on fit la mauvaise plaisanterie de le comparer à un fossé qui devient d’autant plus grand qu’on lui ôte davantage.

On remarquera cependant le mot dont se sert Melo pour caractériser la guerre qu’il va raconter : una guerre como civil, une sorte de guerre civile. Ce n’était pas tout-à-fait une guerre civile au temps de Melo qu’une lutte entre Castillans et Catalans. « Parmi les nations ale l’Espagne, dit ailleurs l’historien, la Catalogne est la plus attachée a sa liberté ; entre las mas naciones de España, son amantes de su libertad. » Encore aujourd’hui, l’esprit de cette province est particulièrement indépendant ; c’était bien autre chose encore il y a deux siècles. Avant d’être complètement réduite par Philippe V, Barcelone n’a pas soutenu moins de cinq sièges en soixante ans, et le dernier, en 1713 et 1714, contre les forces réunies de la France et de l’Espagne. Le soulèvement dont il s’agit fut un des plus terribles, il commença en 1639 et ne finit qu’en 1653. On put croire un moment que c’en était fait, et que la couronne d’Espagne perdait la Catalogne, comme elle venait de perdre le Portugal, l’Artois et le Roussillon. Géographiquement-la Catalogne n’était pas plus unie au reste de la péninsule que le Portugal, et elle n’en était guère moins distincte historiquement. Long-temps elle n’avait fait qu’un avec la Cerdagne et le Roussillon, et elle était encore indécise entre les tendances qui la poussaient vers la France et celles qui la poussaient vers l’Espagne. Ces dernières ont fini par l’emporter, comme plus naturelles, mais non sans résistance et sans déchiremens.

Considérée sous ce point de vue, l’insurrection de 1639 a plus `d’importance qu’une insurrection ordinaire. Ce n’est pas seulement une population qui se soulève contre son gouvernement, c’est une nationalité qui se débat contre l’absorption. Les Catalans révoltés se donnèrent à la France ; Richelieu et Mazarin envoyèrent successivement des troupes à leur secours ; la maison d’Autriche et la maison de Bourbon se heurtèrent en Catalogne en même temps que sur beaucoup d’autres points. En voilà autant qu’il en fallait pour donner lieu à une grande histoire comme celle du soulèvement des Pays-Bas ou de la révolution du Portugal ; il n’y manquait que la consécration du succès. Malheureusement le livre de Melo est bien loin d’être la relation complète de cette insurrection. Des treize années que dura la guerre, il ne raconte que la première. Il s’arrête au moment où il quitta l’armée, c’est-à-dire au premier siège de Barcelone par le marquis de Los Veles, et n’écrit que ce qu’il a vu. A cette époque, l’affaire était loin de la gravité qu’elle prit depuis. Ce n’était encore qu’une querelle de prince à sujets ; les deux plus puissantes monarchies du monde ne s’étaient pas rencontrées sur ce champ de bataille ; Philippe IV n’avait pas marché en personne contre les rebelles, Richelieu n’avait pas pris Perpignan ; le mouvement de Barcelone n’avait encore d’autre valeur que celle d’un épisode isolé et en quelque sorte domestique.

Il est extrêmement fâcheux que Melo n’ait pas écrit toute l’histoire de la guerre de Catalogne. Au lieu d’être un fragment précieux, son livre serait un monument. Mais, si l’ouvrage a peu d’importance historique, il n’en est pas de même sous le rapport littéraire. Melo réalise l’idéal que Mendoza avait cherché. Sa manière est la complète harmonie des formes grecques et latines et du génie espagnol. Ses compatriotes, grands amis de comparaisons antiques, disent que c’est le Tacite de l’Espagne. Il n’y a pass trop d’exagération dans cet ambitieux rapprochement. Le style de 1ielo n’est pas tout-à-fait exempt de l’enflure nationale ; c’est le seul défaut qu’on puisse lui reprocher. Eu reste, il est ferme, énergique, concis, et en même temps animé et pittoresque. Ses jugemens sont plus raisonnés que ceux de Mendoza, ses réflexions mieux appropriées. Quant au point de vue, il est le même. Melo n’est pas moins sévère pour le despotisme de Philippe IV, que Mendoza pour celui de Philippe II. Il est remarquable que les deux plus beaux fragmens historiques que possède l’Espagne soient des critiques de son gouvernement.

Le premier livre contient le récit du soulèvement de Barcelone et de l’assassinat du comte de Santa-Coloma, vice-roi. Nous allons essayer de traduire la dernière partie de ce récit, qui passe pour un chef-d’œuvre. On y verra que les émeutes se ressemblent beaucoup dans tous les temps. On trouve dans celle-ci tout ce qui caractérise de nos jours ces sortes d’échauffourées en Espagne, et même ailleurs : la sourde agitation du peuple au début, la complicité tacite des magistrats municipaux, le petit nombre et la bassesse des hommes d’action, l’abandon complet des représentans de l’autorité centrale, les lâches conseils, les précautions timides, la crainte de la responsabilité, la milice fraternisant avec les mutins, le désordre pénétrant peu à peu partout et relâchant tous les liens du devoir et de l’obéissance, la fureur populaire une fois déchaînée se portant aux plus grands excès, et quelquefois une catastrophe sanglante terminant la tragédie. Malgré son penchant pour la cause des Catalans, Melo ne flatte pas le portrait ; il le peint au contraire des plus vigoureuses couleurs, de sorte qu’il semble avoir donné le programme éternel, et comme la formule générale des fameux pronunciamientos.

« Le mois de juin venait de commencer. C’est l’usage antique de la province que, dans ce mois, descendent des montagnes sur Barcelone des bandes de moissonneurs, gens pour la plupart violens et hardis, qui vivent librement le reste de l’année, sans occupation et habitation certaines. Ils portent le désordre et l’inquiétude partout où ils sont reçus, mais il paraît que, le moment de la moisson venu, on ne peut pas se passer d’eux. Cette année, les hommes de sens craignaient particulièrement leur arrivée, pensant bien que les circonstances présentes favoriseraient leur audace, au grand dommage de la paix publique. Ils entraient habituellement à Barcelone la veille de la fête du corps du Seigneur. Il en arriva plus tôt cette année, et leur nombre, plus grand qu’à l’ordinaire, donna de plus en plus à penser à ceux qui se défiaient de leurs projets. Le vice-roi, averti de cette nouveauté, essaya de détourner le danger. Il fit dire à la municipalité qu’il lui paraissait convenable, à la veille d’un jour si sacré, que l’entrée de la ville fût interdite aux moissonneurs, de peur que leur nombre n’encourageât le peuple, qui s’agitait déjà, à tenter quelque mauvais coup.

« Mais les conseillers de Barcelone (ainsi se nomment les magistrats municipaux, qui sont au nombre de cinq), satisfaits en secret de l’irritation du peuple, et espérant que de ce tumulte sortirait la voix qui appellerait un remède aux malheurs publics, s’excusèrent sur ce que les moissonneurs étaient hommes connus et nécessaires pour la récolte. Ce serait, disaient-ils, une grande cause de trouble et de tristesse que de fermer les portes de la ville ; on ne savait d’ailleurs si la multitude consentirait à obéir à l’ordre d’un simple héraut. Ils essayaient ainsi de faire peur au vice-roi, pour qu’il adoucît la dureté de ses manières ; d’un autre côté, ils cherchaient à se ménager une justification, quoi qu’il arrivât. Santa-Coloma leur répondit impérieusement, eu insistant sur le péril qui les attendait s’ils continuaient à recevoir de tels hommes ; mais les magistrats lui répondirent à leur tour qu’ils n’osaient point montrer à leurs concitoyens une telle méfiance, qu’on voyait déjà les effets de semblables soupçons, qu’ils faisaient armer quelques compagnies de la milice pour maintenir la tranquillité, que, dans tous les cas, si leur faiblesse était insuffisante, ils auraient recours à son autorité ; car c’était à lui d’agir, comme gouverneur de la province, tandis que les conseillers de la ville n’avaient que des avis à donner. Ces raisons arrêtèrent le vice-roi ; il ne crut pas convenable de prier, ne pouvant se faire obéir, et il craignit de montrer aux magistrats qu’ils étaient assez puissans pour avoir peut-être son sort dans les mains.

« Cependant arriva le jour où l’église catholique célèbre la fête du saint sacrement de l’autel ; c’était, cette année-là, le 7 juin. L’affluence des moissonneurs qui entraient en ville dura toute la matinée. Il en vint près de deux mille qui, réunis à ceux des jours précédens, formaient un total de plus de deux mille cinq cents hommes, dont plusieurs avaient d’affreux antécédens. Beaucoup avaient ajouté, dit-on, des armes nouvelles à leurs armes ordinaires, comme s’ils avaient été convoqués pour quelque grand dessein. Ils se répandaient en entrant dans toute la ville ; on les voyait se réunir par groupes bruyans dans les rues et sur les places. Dans chacun de ces groupes, il n’était question que des querelles du roi et de la province, de la violence du vice-roi, de l’emprisonnement du député et des conseillers, des, tentatives de la Castille et de la licence des soldats. Puis, frémissans de colère, ils marchaient en silence çà et là, leur fureur comprimée ne cherchant qu’une occasion pour éclater. Dans leur impatience, s’ils rencontraient quelque Castillan, ils le regardaient avec moquerie et insulte, quel que fût son rang, pour l’amener à un éclat. Enfin, il n’y avait aucune de leurs démonstrations qui ne présageât une catastrophe.

« En ce temps-là se trouvaient à Barcelone, attendant la nouvelle campagne, un grand nombre de capitaines et officiers de l’armée, et autres serviteurs du roi catholique, que la guerre de France avait appelés en Catalogne ; ils étaient vus en général avec déplaisir parles, habitans. Les plus attachés au roi, avertis par le passé, mesuraient leurs démarches ; les libres allures de la soldatesque étaient suspendues. Déjà plusieurs personnages de rang et de qualité avaient reçu des affronts que l’ombre de la nuit ou la crainte avaient tenus cachés. Les symptômes d’une rupture devenaient de plus en plus nombreux. Il y eut des maîtres de maison qui, s’apitoyant sur leurs hôtes, leur conseillèrent bien à l’avance de se retirer en Castille ; d’autres qui, dans l’emportement de leur rage, les menaçaient, à la moindre occasion, du jour de la vengeance publique. Ces avertissemens décidèrent un grand nombre d’entre eux, que leur emploi obligeait à accompagner le vice-roi, à se dire malades et dans l’impossibilité de le suivre ; d’autres, dédaignant ou ignorant le danger, allèrent au-devant.

« L’émeute s’était bientôt déclarée sur tous les points. Bourgeois et campagnards couraient en désordre. Les Castillans, terrifiés, se cachaient dans les lieux secrets, ou se confiaient à la fidélité suspecte des habitans, qu’ils tâchaient d’émouvoir, ceux-ci par la pitié, ceux-là par l’adresse, d’autres par l’or. La force publique accourut pour comprimer les premiers mouvemens, en cherchant à reconnaître et à saisir les auteurs du tumulte. Cette mesure, généralement mal accueillie, donna un nouvel aliment à la fureur populaire, comme des gouttes d’eau jetées sur une fournaise ne font qu’aviver le feu.

« On remarquait, parmi les séditieux, un moissonneur, homme féroce et terrible. Un officier subalterne de la justice le reconnut et essora de l’arrêter ; il s’ensuivit une rixe ; le paysan fut blessé ; ses compagnons accoururent en foule â son secours. Chaque parti fit de grands efforts, mais l’avantage resta aux montagnards. Quelques soldats de milice préposés à la garde du palais du vice-roi se dirigèrent vers le tumulte, que leur présence grossit au lieu de le calmer. L’air retentit de cris furieux. Les uns criaient vengeance ; d’autres, plus ambitieux, appelaient la liberté de la patrie. Ici c’était : Vive la Catalogne et les Catalans ! là : Meure le mauvais gouvernement de Philippe ! Formidables furent ces premières clameurs à l’oreille de ceux qu’elles menaçaient. Presque tous ceux qui ne les proféraient pas les écoutaient avec terreur, et n’auraient jamais voulu les entendre. L’incertitude, l’épouvante, le danger, la confusion, étaient égaux pour tous fous attendaient la mort par instans, car une populace irritée ne s’arrête guère que dans le sang. De leur côté, les rebelles s’excitaient mutuellement au carnage ; l’un criait quand l’autre frappait, et celui-ci s’animait encore à la voix de celui-là. Ils apostrophaient les Espagnols des noms les plus infâmes, et les cherchaient partout avec acharnement. Celui qui en découvrait un et le tuait était réputé par les siens vaillant, fidèle et heureux. La milice avait pris les armes, sous prétexte de rétablir la tranquillité, soit par l’ordre du vice-roi, soit par l’ordre de la municipalité, mais, au lieu de réprimer le désordre, elle ne fit que l’accroître.

« Plusieurs bandes de paysans, renforcées d’un grand nombre d’habitans de la ville, s’étaient portées sur le palais du comte de Santa-Coloma, pour le cerner. Les députés de la générale et les conseillers de ville accoururent aussitôt. Cette précaution, loin d’être utile au vice-roi, augmenta son embarras. Là fut ouvert l’avis qu’il ferait bien de quitter Barcelone en toute hâte, vu que les choses n’étaient déjà plus au point où il fut possible d’y porter remède. Pour le déterminer, on lui cita l’exemple de don Hugues de Moncada, qui, dans une circonstance analogue, s’était retiré de Palerme à Messine. Deux galères génoises à l’ancre près du môle offraient encore une espérance de salut. Santa-Coloma écoutait ces propositions, mais avec l’esprit si troublé que sa raison ne pouvait déjà plus distinguer le faux du vrai. Peu à peu il se remit ; il congédia d’abord presque tous ceux qui l’accompagnaient, soit qu’il n’osât pas leur dire autrement de songer à sauver leur vie, soit qu’il ne voulût pas avoir de si nombreux témoins dans le cas où il serait contraint de se retirer. Puis il rejeta le conseil qu’on lui donnait comme ayant de grands dangers, soit pour Barcelone, soit pour toute la province. Jugeant que la fuite était indigne de sa position, il sacrifia intérieurement sa vie à la dignité du mandat royal, et se disposa à attendre fermement à son poste toutes les chances de sa fortune.

« De la conduite des magistrats dans cette affaire, je n’en veux rien dire. Tantôt la crainte, tantôt le calcul, les portaient à agir ou à s’effacer, suivant leurs convenances. On donne pour certain qu’ils ne purent jamais croire que le peuple en viendrait à de telles extrémités, n’ayant guère tenu compte de ses premières démonstrations. De son côté, le misérable vice-roi continuait à s’agiter, comme le naufragé qui travaille encore à atteindre le rivage. Il tournait et retournait dans son esprit le mal et le remède : dernier effort de son activité qui devait être le dernier acte de sa vie. Renfermé dans son cabinet, il donnait des ordres par écrit et de vive voix ; mais on n’obéissait déjà plus ni à ses écrits ni à ses paroles. Les fonctionnaires royaux ne cherchaient qu’à se faire oublier et ne pouvaient lui servir en rien ; quant aux fonctionnaires provinciaux, ils ne voulaient ni commander ni encore moins obéir. Pour dernière ressource, il voulut céder aux réclamations du peuple, et lui remettre la direction des affaires publiques ; mais le peuple ne voulait déjà plus recevoir de lui aucune concession, car nul ne consent à devoir à un autre ce qu’il peut prendre par lui-même. Il ne put seulement pas réussir à faire connaître sa résolution aux mutins ; la révolte avait tellement désorganisé l’administration, qu’aucun de ses ressorts rie fonctionnait plus, comme il arrive au corps humain dans les maladies.

« A ce nouveau désappointement, il reconnut enfin combien sa présence était inutile, et ne songea plus qu’à sauver ses jours. Peut-être n’y avait-il d’autre moyen de calmer les mutins que de leur donner satisfaction en quittant la ville. Il l’essaya, mais sans succès. Ceux qui occupaient l’arsenal et le boulevard de la mer avaient forcé à coups de canon une des galères à s’éloigner. D’ailleurs, pour se rendre jusqu’au port, il fallait passer sous la bouche des arquebuses. Il rentra donc, suivi d’un petit groupe, au moment où les séditieux forçaient les portes. Ceux qui gardaient le palais se mêlèrent aux assaillans ou ne firent aucun, effort pour les arrêter. En même temps courait dans la ville une rumeur confuse d’armes et de cris. Chaque maison offrait une scène d’horreur : on incendiait les unes, on ruinait les autres ; aucune n’était respectée par la fureur populaire. La sainteté des temples était oubliée ; les asiles sacrés des cloîtres n’arrêtaient pas l’audace des assassins. Il suffisait d’être Castillan pour être mis en pièces, sans autre examen. Les habitans eux-mêmes étaient assaillis au moindre soupçon. Quiconque ouvrait sa porte aux victimes ou la fermait aux furieux était puni de sa pitié comme d’un crime. Les prisons furent forcées ; les criminels en sortirent non seulement pour être libres, mais pour commander.

« En entendant les cris de ceux qui le cherchaient, le comte comprit que sa dernière heure était arrivée. Déposant alors les devoirs du grand, il céda aux instincts de l’homme. Dans son trouble, il revint à son premier projet d’embarquement. Il sortit une seconde fois pour se rendre au rivage ; mais comme il n’y avait pas de temps à perdre, et que l’accablement retardait sa marche, il ordonna à son fils de prendre les devans avec sa faible suite, pour rejoindre le canot de la galère qui se tenait à portée non sans péril, et de l’y attendre. Ne comptant pas sur sa fortune, il voulait assurer au moins la vie de son fils. Le jeune homme obéit et atteignit l’embarcation, mais il lui fut impossible de la retenir près du rivage, tant on redoublait d’efforts du côté de la ville pour la couler. Il navigua donc vers la galère, qui attendait hors du feu de la batterie. Le comte s’arrêta et regarda le canot s’éloigner avec des larmes bien pardonnables chez un homme qui se sépare à la fois de son fils et de son espérance. Sûr de sa perte, il revint d’un pas chancelant par le rivage qui fait face aux coteaux de Saint-Bertrand, sur la route de Monjuich.

« Cependant son palais était envahi et sa disparition connue de tous ; on le cherchait avec fureur de tous les côtés, comme si sa mort devait être le couronnement de cette journée. Ceux de l’arsenal ne le perdaient pas de vue. Tous les yeux étant fixés sur lui, il vit bien qu’il ne pouvait échapper à ceux qui le suivaient. La chaleur du jour était grande, plus grande l’angoisse, certain le péril, vif et profond le sentiment de sa honte. L’arrêt avait été prononcé par le tribunal infaillible. Il tomba par terre en proie à un évanouissement mortel. C’est dans cet état qu’il fut trouvé par quelques-uns de ceux qui le cherchaient, et tué de cinq blessures à la poitrine. Ainsi mourut don Dalmau de Queralt, comte de Santa-Coloma. Triste leçon pour l’orgueil et l’ambition, car le même homme rat dans le même lieu et presque dans le même temps digne d’envie et de pitié. »

Certes, voilà l’histoire dans ce qu’elle a de plus philosophique et de plus dramatique à la fois. Melo est intraduisible comme àiendoz4, et notre version ne rend qu’à demi les qualités qui distinguent cette admirable narration. Nous espérons cependant qu’il en sera resté assez pour donner envie de connaître l’original : c’est tout ce que nous prétendons. Après ce portrait de l’émeute, nous allons montrer en quels termes Melo parle de la liberté, et nous aurons ainsi achevé de le faire connaître par aperçu. L’extrait qui va suivre est emprunté à un discours que Melo met dans la bouche d’un chef des révoltés, le chanoine Claris, car Melo fait aussi des discours à la manière antique. Voici comment s’exprime Claris, ou plutôt Melo, sur l’état de l’Espagne sous Philippe IV

« N’est-il pas vrai, dites-moi, que l’Espagne entière est lasse du joug ? Pourrions-nous douter que l’irritation ne soit égale dans toutes les provinces ? Il en faut une qui commence à se plaindre, une qui brise la première les liens de l’esclavage ; les autres suivront. Oh ! ne laissez pas échapper la gloire de donner le signal ! La Biscaye et le Portugal vous regardent, et si leurs peuples se taisent, ce n’est pas qu’ils soient satisfaits, c’est qu’ils attendent ; leur délivrance est à la charge de votre énergie. Aragon, Valence et Navarre dissimulent, il est vrai, leurs cris, mais non leurs soupirs. Ils pleurent silencieusement sur leur ruine ; n’en doutons pas, plus ils semblent abattus, plus ils sont prés du désespoir. La Castille elle-même, superbe et misérable à la fois, n’achète un mince triomphe qu’au prix d’une longue oppression. Demandez à ses habitans s’ils n’envient pas votre attachement à votre liberté. Et si tous les royaumes d’Espagne vous promettent leurs applaudissemens et leur appui, je ne vois pas qu’il vous soit plus difficile d’avoir d’autres auxiliaires. Doutez-vous du secours de la France ? N’est-il pas inévitable ? Dites, de quel côté craindriez-vous des ennemis ? Les Anglais, les Vénitiens, les Génois, ne cherchent en Castille que leur intérêt ; si l’or et l’argent qu’ils en tirent prennent un autre chemin, ce jour-là changeront leurs amitiés et leurs alliances. Les sages Hollandais ne pourront s’étonner (le vous voir suivre Durs traces, eux qui ont si glorieusement conquis leur liberté…

« Voyez notre province enclavée entre l’Espagne et la France. Ne soyez pas ingrats envers la nature, qui vous a donné la mer en face pour vous enrichir avec ses ports, la montagne au dos (à las espaldas) pour vous couvrir de ses aspérités ; à droite et à gauche, les deux plus grandes puissances de l’Europe, pour vous fortifier par leur opposition. Que vous manque-t-il, Catalans, sinon la volonté ? N’êtes vous pas les descendans de ces hommes fameux qui, après avoir arrêté l’orgueil de Rome, ont été le fléau des conquérans africains ? Ne gardez-vous pas quelques restes du sang de vos ancêtres ? de cette poignée de héros qui dompta la Grèce pour venger les injures de l’empire d’Orient, et qui, après l’ingratitude des Paléologues, osa donner des lois à Athènes pour la seconde fois ? Etes-vous changés ? Non, vous êtes les mêmes, j’en suis sûr ; vous ne tarderez à le paraître qu’autant que la fortune tarderait à vous en fournir l’occasion. Mais quelle plus juste occasion attendriez-vous, que l’affranchissement de votre patrie ? Vous avez vengé les injures de l’étranger, et vous ne vengeriez pas les vôtres ? Voyez les Suisses, ce peuple obscur, de mœurs grossières et de religion incertaine : il s’est lassé de vivre à l’ombre du diadème impérial, et aujourd’hui les plus grands princes sollicitent et achètent son appui. Voyez les Provinces-Unies : elles n’avaient pas une aussi belle cause que vous, et la fortune leur a donné la main pour les conduire à l’indépendance !

« Si ces exemples ne vous touchent pas, remuez donc quelqu’une des pierres de cette cité, et elle vous racontera la résistance que ces murs opposèrent à Jean II d’Aragon, jusqu’à ce que, capitulant à notre discrétion sous les yeux du monde, il entra en vaincu dans Barcelone, où nous le reçûmes en triomphateurs. Est-ce enfin la grandeur du roi catholique qui vous arrête ? Regardez-la de près, et vous cesserez de la craindre… Depuis combien d’années la voyez-vous baisser, cette formidable puissance ! Certes nous pouvons dire, à la vue de ses ruines, que sa grandeur se mesure plus par ce qu’elle a perdu que par ce qu’elle a possédé. Voulez-vous compter ce que, chaque jour lui enlève ? Des villes, vous en trouverez bon nombre en Flandre et en Lombardie détachées de son obéissance ; des contrées, demandez-les aux deux Indes ; des armées, la mer et le feu vous eu rendront compte ; des capitaines, la mort ou la lassitude vous répondront. »

Ce fier langage, il ne faut pas l’oublier, date du milieu du XVIIe siécle. Il prouve que l’énergie des ames n’était pas encore tout-à-fait éteinte en Espagne cinquante ans après Philippe II. De pareils traits abondent dans Melo. Ce qu’ils peuvent avoir de contradictoire, au premier abord, avec la description de l’émeute de Barcelone, disparaîtra pour quiconque lira l’histoire tout entière. Melo est un juste milieu dans toute la force du mot, ce qui est rare, difficile et particulièrement remarquable chez un Espagnol. Il n’aime ni le despotisme ni l’anarchie ; son esprit est ferme comme son courage. Il voit tout et juge tout avec une égale résolution. Pour lui comme pour nous, il est impossible d’absoudre ou de condamner, complètement le soulèvement de 1639. D’un côté, l’oppression était réellement intolérable, le gouvernement central méprisable et méprisé, le roi indifférent, le premier ministre ridicule, le vice-roi cruel et insolent ; de l’autre, l’insurrection mal commencée et mal conduite ne devait amener que de nouveaux maux, de plus grands désordres, une lutte sans éclat, et enfin une soumission à peu près absolue. Enfant d’un pays qui se révolta presqu’en même temps que la Catalogne, mais qui parvint à fonder sa liberté, Melo ne pouvait ni séparer ni réunir tout-à-fait les deux causes, et il faut l’en féliciter, car il est ainsi dans le vrai.

Du reste, cette belle histoire, dont les Espagnols sont aujourd’hui si fiers, a eu long-temps le même sort que celle de Moncada ; peu de temps après sa publication, elle tomba dans l’oubli le plus profond, et ce n’est que par hasard qu’elle en est sortie après cent cinquante ans. Un exemplaire de l’édition primitive étant venu, en 1806, entre les mains d’un érudit espagnol, don Antonio Capmany, celui-ci fut frappé de la perfection singulière du style, et une réimpression en fut faite à Madrid en 1808. Alors commença pour elle la popularité méritée dont elle jouit. Si ce fait est à la honte du temps passé, il est à l’honneur de notre époque. Dans le grand travail de résurrection que l’Espagne poursuit depuis cinquante ans sur elle-même, ce n’est pas un de ses moindres intérêts que de remettre au jour celles de ses gloires littéraires que la nuit du XVIIIe siècle avait obscurcies ; on voit qu’elle l’a fait pour quelques-uns de ses historiens. Nous sommes heureux, pour notre compte, d’avoir pu nous associer à ce juste retour.

L’époque du règne de Philippe IV est une des plus intéressantes de l’histoire d’Espagne pour des lecteurs français, puisque c’est celle de cette dernière lutte entre l’Espagne et la France qui se termina par la paix des Pyrénées, en 1659, après avoir duré près de trente ans. Grace au génie de Richelieu et à l’habileté de Mazarin, la France y vint à bout d’abaisser la puissance espagnole et de briser le cercle dont l’étreignaient les possessions de la maison d’Autriche. La guerre de Catalogne fut un des principaux épisodes de ce long duel entre les deux nations. Nous croyons donc ne pouvoir mieux finir cet article qu’en appelant l’attention sur un fait révélé par M. Ochoa dans son introduction au Tesoro de historiadores. Il existe à la Bibliothèque du roi, à Paris, un manuscrit en trois volumes in-folio, en espagnol, qui contient une histoire de la guerre de Catalogne plus complète que celle de Melo. D’après M. Ochoa, qui l’a parcourue, cette histoire doit avoir été écrite par un Catalan, témoin oculaire des évènemens et partisan déclaré de la domination française. Elle ne va pas tout-à-fait jusqu’à la fin de la guerre, puisqu’elle s’arrête en 1649, tandis que la prise de Barcelone est de 1652 ; mais c’est toujours huit ans de plus que Melo, et cette période est précisément celle où la France a pris la part la plus active à la lutte.

Il viendra certainement quelque jour où l’indication de M. Ochoa sera mise à profit. Les journaux viennent d’ailleurs de nous apprendre que M. Ochoa lui-même a été chargé par, le gouvernement français de dresser le catalogue des manuscrits espagnols qui se trouvent à la Bibliothèque du roi. Grace à cet acte libéral de notre gouvernement, il pourra examiner de plus près le manuscrit qu’il a signalé. Qui sait même s’il n’aura pas le bonheur de faire quelque découverte semblable à celle de Capmany ? La longue obscurité qui a couvert les noms de Moncada et de Melo donne un large cours aux conjectures et aux espérances. Peut-être quelque chef-d’œuvre inconnu, comme l’Histoire du soulèvement de la Catalogne, n’attend-il que le moment où une main intelligente le tirera de son obscurité. Nous souhaitons de tout notre cœur cette bonne fortune à l’intelligent éditeur du Tesoro de historiadores. Quand même la France ne serait pas aussi directement intéressée à cette nouvelle rencontre qu’elle paraît l’être à celle dont nous venons de parler, elle s’applaudira toujours de ce qui pourra étendre le patrimoine de l’esprit humain, surtout quand il s’agit d’un peuple qui nous a long-temps précédés et qui nous suit aujourd’hui dans la route de la civilisation.


LÉONCE DE LAVERGNE.

  1. Trosoro de historiadores españoles. - Librairie de Baudry.
  2. Mot à mot : troquant des perles pour des perles, trocando perlas a perlas.