Histoires ou Contes du temps passé (1697)/Original/Les Fées

Claude Barbin (p. 105-116).
Clouzier - 1697 - Les Fées.png


LES FÉES.


CONTE.


Il estoit une fois une Veuve qui avoit deux filles : l’aisnée luy ressembloit si fort d’humeur et de visage, que qui la voyoit, voyoit la mere. Elles estoient toutes deux si desagreables et si orgueilleuses, qu’on ne pouvoit vivre avec elles. La Cadette, qui estoit le vray portrait de son pere pour la douceur et l’honnesteté, estoit avec cela une des plus belles filles qu’on eust su voir. Comme on aime naturellement son semblable, cette mere estoit folle de sa fille aisnée, et en même temps avoit une aversion effroyable pour la Cadette. Elle la faisoit manger à la Cuisine & travailler sans cesse.

Il falloit entre-autre chose que cette pauvre enfant allast deux fois le jour puiser de l’eau à une grande demy lieue du logis, & qu’elle en raportast plein une grande cruche. Un jour qu’elle estoit à cette fontaine, il vint à elle une pauvre femme qui la pria de luy donner à boire ? Ouy da, ma bonne mere, dit cette belle fille, & rainçant aussi-tost sa cruche, elle puisa de l’eau au plus belle endroit de la fontaine, & la lui presenta, soûtenant toûjours la cruche afin qu’elle but plus aisément. La bonne femme ayant bu, luy dit, vous estes si belle, si bonne, & si honneste, que je ne puis m’empêcher de vous faire un don, (car c’estoit une Fée qui avoit pris la forme d’une pauvre femme de vilage, pour voir jusqu’où iroit l’honnesteté de cette jeune fille.) Je vous donne pour don, poursuivit la Fée, qu’à chaque parole que vous dirés, il vous sortira de la bouche où une Fleur, où une Pierre précieuse. Lorsque cette belle fille arriva au logis, sa mere la gronda de revenir si tard de la fontaine. Je vous demande pardon, ma mere, dit cette pauvre fille, d’avoir tardé si long-temps, & en disant ces mots il luy sortit de la bouche deux Roses, deux Perles, & deux gros Diamants. Que voy je là, dit sa mere toute estonnée, je crois qu’il luy sort de la bouche des Perles & des Diamants, d’où vient cela, ma fille, (ce fut là la premiere fois qu’elle l’appela sa fille.) La pauvre enfant luy raconta naïvement tout ce qui luy estoit arrivé, non sans jetter une infinité de Diamants. Vrayment, dit la mere, il faut que j’y envoye ma fille, tenez Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de vôtre sœur quand elle parle, ne seriez vous pas bien aise d’avor le même don, vous n’avez qu’à aller puiser de l’eau à la fontaine, & quand une pauvre femme vous demandera à boire, luy en donner bien honnestement. Il me feroit beau voir, répondit la brutale, aller à la fontaine : Je veux que vous y alliez, reprit la mere, & toute à l’heure. Elle y alla, mais toûjours en grondant. Elle prit le plus beau Flacon d’argent qui fut dans le logis. Elle ne fut pas plustost arrivée à la fontaine qu’elle vit sortir du bois une Dame magnifiquement vestuë qui vint luy demander à boire, c’estoit la même Fée qui avoit apparu à sa sœur, mais qui avoit pris l’air & les habits d’une Princesse, pour voir jusqu’où iroit la malhonnesteté de cette fille. Est-ce que je suis icy venuë, luy dit cette brutale orgueileuse, pour vous donner à boire, justement j’ai apporté un Flacon d’argent tout exprés pour donner à boire à Madame ? J’en suis d’avis, beuvez à même si vous voulez. Vous n’estes guere honneste, reprit la Fée, sans se mettre en colere, & bien, puisque vous estes si peu obligeante, je vous donne pour don, qu’à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou un serpent ou un crapau. D’abord que sa mere l’aperçeut, elle luy cria, Hé bien ma fille ! Hé bien, ma mere, luy répondit la brutale, en jettant deux viperes, & deux crapaux, O ! Ciel, s’écria la mere, que vois-je là, c’est sa sœur qui en est cause, elle me le payera ; & aussi-tost elle courut pour la battre. La pauvre enfans s’enfuit, & alla se sauver dans la Forest prochaine. Le fils du Roi qui revenoit de la chasse, la rencontra, & la voyant si belle, luy demanda ce qu’elle faisoit là toute seule & ce qu’elle avoit à pleurer. Helas ! Monsieur, c’est ma mere qui m’a chassée du logis. Le fils du Roi qui vit sortir de sa bouche cinq ou six Perles, & autant de Diamants, la pria de luy dire d’où cela luy venoit. Elle luy conta toute son avanture. Le fils du Roi en devint amoureux, & considerant qu’un tel don valoit mieux que tout ce qu’on pouvoit donner en mariage à une autre, l’emmena au Palais du Roi son pere, où il l’épousa. Pour sa sœur elle se fit tant haïr, que sa propre mere la chassa de chez elle ; & la malheureuse aprés avoir bien couru sans trouver personne qui voulut la recevoir, alla mourir au coin d’un bois.


MORALITÉ

Les Diamans et les Pistoles
Peuvent beaucoup sur les esprits ;
Cependant les douces paroles
Ont encor plus de force, et sont d’un plus grand prix.


Autre Moralité

L’onnesteté couste des soins,
Et veut un peu de complaisance ;
Mais tost ou tard elle a sa récompense,
Et souvent dans le temps qu’on y pense le moins.