Histoires ou Contes du temps passé (1697)/Original/A Mademoiselle


Contes de Perrault 1697 dedicace.jpg


A
MADEMOISELLE


MADEMOISELLE,


On ne trouvera pas étrange qu’un enfant ait pris plaisir à composer les Contes de ce Recueil ; mais on s’étonnera qu’il ait eu la hardiesse de vous les presenter. Cependant, MADEMOISELLE, quelque disproportion qu’il y ait entre la simplicité de ces Recits & les lumieres de votre esprit, si on examine bien ces Contes, on verra que je ne suis pas aussi blamable que je le parois d’abord. Ils renferment tous une morale trés-sensée, & qui se découvre plus ou moins, selon le degré de pénetration de ceux qui les lisent ; d’ailleurs, comme rien ne marque tant la vaste estenduë d’un esprit, que de pouvoir s’élever en même temps aux plus grandes choses, & s’abaisser aux plus petites ; on ne sera point surpris que la même Princesse à qui la nature & l’éducation ont rendu familier ce qu’il y a de plus élevé ne dédaigne pas de prendre plaisir à de semblables bagatelles. Il est vray que ces Contes donnent une image de ce qui se passe dans les moindres Familles, où la loüable impatience d’instruire les enfans fait imaginer des Histoires dépourveuës de raison, pour s’accommoder à ces mêmes enfans, qui n’en ont pas encore ; mais à qui convient-il mieux de connoître comment vivent les Peuples, qu’aux Personnes que le Ciel destine à les conduire ? Le desir de cette connoissance a poussé des Heros, & même des Heros de vostre Race, jusque dans des huttes & des cabanes, pour y voir de prés, & par eux-mêmes, ce qui s’y passoit de plus particulier, cette connoissance leur ayant paru nécessaire pour leur parfaite instruction. Quoi qu’il en soit, MADEMOISELLE,


Pouvois-je mieux choisir pour rendre vrai-semblable
    Ce que la Fable a d’incroyable ?
    Et jamais Fée, au tems jadis,
    Fit-elle à jeune Créature
    Plus de dons, & de dons exquis,
    Que vous en a fait la Nature ?

Je suis avec un trés profond respect,


MADEMOISELLE,


De Vôtre Altesse Royale,


Le trés-humble & trés-
obeissant serviteur.
P. Darmancour.