Histoires, légendes, destins/Texte entier

  Table des Matières  
Texte établi par Les Éditions Modernes Limitée (1p. cov.-243).
PIERRE DAVIAULT
HISTOIRES,
LÉGENDES,
DESTINS
Les Éditions Moderne Limitée
Montréal


HISTOIRES — LÉGENDES — DESTINS











OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

L’Expression juste en traduction
(Notes de traduction, 1re série)

Questions de language
(Notes de traduction, 2e série)

Traduction…
(Notes de traduction, 3e série)

L’Expression juste en traduction
(Edition révisée des deux premières séries des
Notes de traduction)

La Grande Aventure de LeMoyne d’Iberville

Le baron de Saint-Castin, chef abénaquis

Les carnets d’un liseur :
Artistes, Aventuriers, Grands hommes

Contes populaires du Canada français
(fascicule du Journal of American Folklore)
TRADUCTIONS
L’Après-guerre, de J. C. Corbett
L’Inde d’aujourd’hui, de Duffett, Hicks et Parkin.

PIERRE DAVIAULT
Les carnets d’un liseur
HISTOIRES
LÉGENDES
DESTINS
Daviault - Histoires, légendes, destins, 1945 (page 7 crop).jpg
Les Éditions Moderne Limitée
Montréal


Copyright 1945 par les Éditions Moderne Limitée
Montréal.
Imprimé au Canada Printed in Canada.

TABLE DES MATIÈRES

Pages
À José

Duc, maréchal de France et capucin

Les époques troublées révèlent, à eux-mêmes et au monde, des hommes hors de la commune mesure. Ainsi en a-t-il été, en France, pendant l’ère des guerres religieuses. Et, dans ce temps calamiteux (comme écrivait le féroce poète d’Aubigné), peu de personnages ont connu un destin aussi étrange que cet Henri de Joyeuse, duc, maréchal de France, capucin, grand-père de Mlle de Montpensier (la Grande Mademoiselle), dont l’autre grand-père fut Henri IV.

Les aventures de ce grand seigneur guerrier devenu moine n’ont rien de banal, on l’imagine sans peine. Cherchons-en les péripéties dans le livre que lui a consacré Jean Cruppi.

Avant de trouver dans le cloître, écrit notre auteur, un abri définitif contre le siècle et contre lui-même, Du Bouchage (il était comte du Bouchage) a pu s’égarer dans l’erreur et céder à l’orgueil, jamais aux passions viles. Sa vie est belle, malgré tous ses détours, par l’unité de ses efforts vers Dieu. Il fut un de ces coureurs d’idéal, huguenots ou ligueurs, cœurs profonds, fidèles à leur foi, qui ont préservé la flamme et transmis le flambeau. Parmi eux, il méritait une humble place que l’histoire ne lui a pas accordée.

Il avait de qui tenir. Son père, Guillaume de Joyeuse, dès avant la prêtrise, avait été nanti de l’évêché d’Alet et il vivait, pieux et austère, à l’ombre de sa cathédrale, quand la mort de son frère aîné le laissa seul rejeton mâle de sa maison. Avec l’assentiment de Rome, il quitta la crosse pour l’épée et devint lieutenant-général en Languedoc, charge qu’avait exercée son frère. Guillaume épousa Marie de Batarney, nièce du connétable de Montmorency et, par conséquent, alliée à la famille royale.

L’enfance d’Henri de Joyeuse se passa parmi le tumulte de la guerre civile, où son père était engagé à fond, côté catholique et monarchiste. Le spectacle de tant d’horreurs ne donnait au jeune homme que dégoût des querelles humaines. Brillant élève, il gardait précieusement un secret que sa mère seule partageait. Quand il en fit part au père de la Hocque, gardien du couvent des Cordeliers où il désirait entrer à titre de novice, le religieux lui répondit :


« Prenez garde ; ceux qui se viennent cacher sous nos habits à l’âge où vous êtes, sont des fuyards qui craignent le péril. Pour quitter le monde avec mérite, il faut l’avoir connu ; et, pour le vaincre, il est nécessaire d’en venir aux mains avec lui. »


Henri, peu convaincu, méditait de s’enfuir en un couvent de l’Ombrie, quand son père, mis au courant, l’expédia avec ses frères Anne, Scipion et François au collège de Navarre, à Paris. Les jeunes du Bouchage y connurent un cadet de Gascogne, Novaret de Lavalette, futur duc d’Épernon. Lavalette et l’aîné des Joyeuse ne s’attardèrent pas au collège, ne rêvant que plaies et bosses.

Henri poursuivait de brillantes études. Ses progrès en philosophie étonnaient et des docteurs venaient de divers collèges pour discuter avec lui. Mais son frère Anne l’appelait bientôt à la cour et Henri, fort attaché à son aîné, ne résista pas, tandis que François restait au collège, où il devait prendre le grade de docteur en droit canon (il fut plus tard cardinal).

Sa piété, ses mœurs sévères dans un tel milieu firent l’étonnement et bientôt la conquête d’un roi (Henri III) qui s’entendait à approuver le bien et à suivre le pire.


Faible, débauché, Henri III s’abîmait souvent en orgies de remords et de pénitence. Ayant la surprise de voir Henri de Joyeuse vivre à la cour tout en maintenant la dignité de sa conduite et l’ardeur de sa piété, le roi le prit pour confident de ses aspirations religieuses.

Il le fit, à seize ans, grand maître de la garde-robe. Joyeuse s’acquitta de ses fonctions avec aisance.

Henri de Joyeuse alla guerroyer quelque peu contre les huguenots. Puis il fut entraîné dans l’apothéose de son frère, qui épousait la demi-sœur de la reine. Les dépenses de ses noces extravagantes scandalisèrent Paris, rongé par le fisc. Anne devint duc ; son père, maréchal de France ; son frère Scipion, gamin de seize ans, grand prieur de Toulouse et François, archevêque de Narbonne.

Mais Henri se faisait de plus en plus austère et on le voyait fréquenter assidûment le couvent des Capucins. Anne craignait que son frère ne méditât de reprendre son ancien dessein. Avec le roi, il complota de le marier à la sœur du duc d’Épernon, Catherine de Lavalette. Le roi fit si bien qu’Henri ne put refuser, bien qu’il n’eût jamais vu sa future.

Catherine et Henri furent surpris de s’aimer. L’une avait quinze ans, l’autre dix-huit. À la cour, on les considérait comme de « parfaits amants » et l’on croyait Henri définitivement converti au monde. Ils s’installèrent faubourg Saint-Honoré, dans une maison modeste, joignant le jardin des Capucins. Les religieux avaient permis à Joyeuse d’ouvrir dans leur muraille une porte communiquant avec le couvent. L’apprenant, le roi fit ouvrir une porte dans les Tuileries pour avoir accès aux Capucins.

La vie d’Henri de Joyeuse et celle de sa femme devinrent presque monacales. Quand ils pouvaient s’échapper de la cour, ils se livraient aux exercices de la plus stricte dévotion. Henri disait tous les jours le bréviaire.

Le roi s’attachait à Henri de Joyeuse comme à la planche de son salut spirituel. Il le comblait de faveurs, le faisait chevalier du Saint-Esprit, gouverneur de l’Anjou et du Maine, puis de la Touraine et du Perche. Henri combattait Condé et faisait à Brouage grand massacre de huguenots.

Une fille lui naissait, précisément au retour de cette expédition. Loin de l’attacher au monde, cet événement sembla le plonger de plus en plus dans la vie monastique. La nuit, à l’heure de matines, il allait au chœur chez les Capucins et suivait avec eux l’office. Un jour, Henri se décida à demander à sa femme une séparation qui lui permettrait d’entrer au couvent.

L’épouse, la mère surtout, s’affola. Ne pouvaient-ils vivre ensemble aux pieds du Christ ? Le jeune ménage adopta une vie pour ainsi dire conventuelle. Leur train de maison était celui des grands seigneurs. Mais, dans l’intimité, il était celui d’un couvent et gentilshommes, pages, écuyers devaient se soumettre à cette règle.

Le 10 août 1587, Catherine mourait, à l’âge de 22 ans. Un mois après, au cœur de la nuit, Henri de Joyeuse quittait son hôtel pour se rendre au couvent des Capucins, de l’autre côté du jardin. À la lueur des flambeaux, il revêtit la bure et reçut le nom d Ange. Anne et Henri III eurent beau, le lendemain, tempêter à la porte des Capucins, frère Ange resta à la cuisine où, disait-on, il lavait la vaisselle à la perfection. À quelques jours de là, le roi écrivait à « mon frère Ange », lui demandant une règle assurée pour suivre la vertu.

Les événements se précipitaient. Anne de Joyeuse, ce jeune général de vingt-sept ans qui avait failli battre le futur Henri IV lui-même, se faisait tuer à Coutras. À cette nouvelle, grande joie chez les huguenots, particulièrement en Languedoc. Montmorency sortait de Revel, au pied de la montagne Noire, et allait battre Scipion de Joyeuse, grand prieur de Toulouse.

Vint la journée des Barricades, où le duc de Guise, s’il n’avait tergiversé, aurait pu renverser le roi, mais qui n’eut d’autre résultat que d’affoler celui-ci. Henri III s’enfuit à Chartres. Le provincial des Capucins, le père Bernard, y vit une faute politique qui pouvait nuire irrémédiablement à la Ligue, c’est-à-dire au parti catholique. Il résolut d’aller supplier le roi de rentrer dans sa capitale et, à cette fin, de se faire accompagner de frère Ange.

Frère Ange n’aspirait qu’à la solitude la plus absolue : celle du couvent ne lui suffisait pas. « Désir orgueilleux », rétorquait son supérieur, qui l’amena avec lui.

Bernard et Ange ne réussirent pas dans leur mission. Mais le roi résolut de se les attacher et il les emmena avec lui à Blois où il allait se fixer.

Ils y étaient lors du meurtre du duc de Guise, qui réjouit tous les Ligueurs, et aussi quand fut assassiné le cardinal de Guise (toujours selon les plans du roi), ce qui déplut fort. À Rome, le cardinal de Joyeuse, un « moins de trente ans », s’employait à amortir le coup de ce dernier meurtre. Il y réussit d’ailleurs.

Henri de Joyeuse, mêlé à tous ces événements, obtint enfin de passer en un coin de l’Italie. Il s’en alla à Florence, puis à Venise étudier la théologie.

La France ne s’apaisait pas. Le jacobin Jacques Clément assassina Henri III dans Paris. Bientôt, Henri IV s’emparait de la couronne, mais une bonne partie du royaume continuait à le combattre, particulièrement le Languedoc, où les Joyeuse (le vieux maréchal, le duc Scipion et le cardinal François rentré de Rome) régnaient en maîtres absolus. Montmorency les combattit et, un beau jour, à Villemur, il défit Scipion qui perdit la vie au cours de la bataille. Toulouse était en danger, d’autant plus que le vieux maréchal de Joyeuse venait aussi de trépasser.

Le père Ange (il avait prononcé ses vœux) y était arrivé depuis quelque temps, appelé par son frère l’archevêque.

À la nouvelle du désastre de Villemur, les magistrats, les parlementaires et les nobles fidèles à la Ligue se précipitèrent chez le cardinal lui demandant de prendre le commandement des troupes. On ne concevait pas la lutte sans un Joyeuse. François « s’excusa sur sa profession et déclara en outre qu’il n’avait jamais conduit une armée ». Quelqu’un s’écria : « Donnez-nous le père Ange ! » Le bruit s’en répandit dans la ville et, bientôt, le peuple assiégeait le couvent des Capucins.

Les théologiens déclarèrent que, vu le danger où la ville était de tomber dans l’hérésie, le père Ange devait sortir de religion. Tourmenté entre sa passion pour la solitude et le désir de maintenir les traditions de sa famille, Ange y consentit, se réservant le droit de reprendre la bure.

Le père Ange, redevenu Henri de Joyeuse, prit le titre de duc, vacant depuis la mort de Scipion. Montmorency et Henri IV lui-même éprouvaient des inquiétudes, ayant été sûrs du triomphe en Languedoc. Un autre Joyeuse allait rallier toute la province et l’on savait que le cardinal et Henri, ces deux prêtres, n’accepteraient pas Henri IV tant que le pape n’aurait pas ratifié la réconciliation. Le roi abjura et la plupart des évêques se rallièrent, mais les Joyeuse ne se contentaient pas de si peu. Cependant, Henri avait conclu une trêve avec l’adversaire et il vivait en famille, sa mère et sa fille l’ayant rejoint.

Le cardinal partit pour Rome où, avec d’Assot et du Perron, il obtint l’absolution d’Henri IV. Cela prit de longs mois.

Assez pour que les choses se gâtent à Toulouse. Henri IV envoya une véritable ambassade en cette ville, chargée d’y négocier avec Joyeuse de puissance à puissance. L’abbé de Villeloin, chef de l’ambassade, se rendit au Parlement qui décida de déléguer des « personnes de qualité » pour traiter avec le roi de Navarre et, en même temps, de mettre le cardinal de Joyeuse, toujours à Rome, au courant des négociations. Villeloin retourna à Paris peu satisfait et Henri IV le renvoya à Toulouse avec une lettre fort sèche. Le Parlement accueillit mal cette lettre et Joyeuse aussi. Il allait se rapprocher du parti extrême auquel sa famille s’était toujours opposée. Il fit adopter, par les États, des articles où l’on exigeait des assurances du roi « nouveau converti ». D’abord, on ne voulait pas de Montmorency comme gouverneur.

On semblait avoir trouvé un compromis, quand Montmorency commit la maladresse de faire décider à Béziers par les États favorables à Henri IV que le gouvernement du Languedoc lui resterait en entier. D’autre part, un nouveau négociateur du roi manqua de sang-froid. On apprit bientôt à Toulouse qu’Henri IV acceptait les articles des États, sauf ceux qui intéressaient Joyeuse, auquel le roi offrait, en guise d’aumône, le chapeau de cardinal.

Le duc, écrit le biographe, repoussa d’un geste méprisant le cadeau et se jeta dès lors avec emportement dans les actes les plus discutables de sa vie. L’homme avait 30 ans ; il était en pleine sève. Dans les actes qu’il accomplit pour obliger Henri IV à céder, à le satisfaire, il y avait tout ce qui compose la passion des hommes et leur faiblesse, l’ardeur du sang, l’orgueil, les vieilles haines, tous les frémissements d’un ambitieux déçu qui voit triompher ses rivaux.

Joyeuse répondit au roi par une déclaration de guerre. À Toulouse, comme le Parlement était passé au parti du roi, Joyeuse le chassa.

Le duc de Ventadour et le maréchal de Martignon se disposèrent à marcher contre la ville. Joyeuse s’y mit en bon état de défense et les généraux du roi n’osèrent l’attaquer.

Peu de temps après, Rome accordait l’absolution au roi, qui signa enfin un traité avec Joyeuse. Celui-ci devenait maréchal de France, lieutenant général de Toulouse, gouverneur de Narbonne, etc.

On le vit ensuite mener un train d’un faste inouï. En 1597, sa fille épousait un Bourbon, le duc de Montpensier. Devenue veuve, elle devait épouser Charles de Lorraine, duc de Guise.

Le mariage célébré, on vit Henri de Joyeuse redevenir tout grave. Décidé à redevenir le Père Ange, il en informa le roi qui, incorrigible, s’écria : « Notre paix est assurée, puisque nos capitaines se font moines ».

Entré au couvent des Capucins de Paris, le père Ange était ensuite envoyé à Toulouse et, bientôt, obtenait de passer encore une fois dans sa chère Italie. Il entra à Rome les pieds nus, un cierge à la main. Il en ressortit pour aller à Venise, où il avait jadis étudié, afin d’apaiser un conflit entre le pape et le doge. Comme il rentrait en France, il mourut subitement, à Rivoli. Porté par deux mulets « bardés de blanc », accompagné d’une escorte de cavalerie et du duc de Savoie à pied sur une longue distance, Ange-Henri de Joyeuse rentra définitivement à Paris.

Plus tard, le père Joseph, « éminence grise » de Richelieu, demanda à être enterré aux pieds du père Ange.

27 décembre 1942.

L’héroïque existence de Damien le lépreux


Bien que de nationalité belge, le père Damien, apôtre des lépreux, est célèbre surtout dans les pays de langue anglaise. Cela vient d’un incident littéraire qui eut du retentissement à l’époque. Peu après la mort du père Damien, un pasteur insultait à sa mémoire dans une lettre devenue publique. Le grand écrivain Robert-Louis Stevenson, auteur de Dr Jekyll and Mr Hyde, protestant mais admirateur du défunt, répondit au détracteur en une lettre énergique, qui finit par prendre place dans le volume intitulé : Virginibus Puerisque and Later Essays. C’est là que l’auteur du présent article apprit à connaître et à admirer le père Damien. Stevenson s’est rarement élevé à une telle éloquence, à une telle véhémence. Sa lettre fameuse est un beau morceau de littérature. Du reste, Stevenson avait les haines tenaces et son hideux M. Hyde porte justement le nom du pasteur diffamateur.

C’est encore un écrivain de langue anglaise qui ramène, ces semaines-ci, le père Damien sur la scène de l’actualité. En effet, John Farrow vient de publier à New-York une excellente biographie de notre héros, sous ce titre : Damien the Lepper. Farrow, soit dit en passant, est le mari d’une grande vedette d Hollywood (Maureen O’Sullivan, si je ne m’abuse) ; il est quelque chose comme directeur de cinéma. Ce qui ne l’empêche pas d’être bon écrivain et apologiste vibrant du père Damien. Son livre a eu du succès aux États-Unis, où la critique s’en est fort occupée. Voilà qui nous justifierait d’en parler ici, dans cette chronique de l’actualité littéraire. La vie du père Damien est, du reste, un sujet passionnant.

Joseph de Veuster (qui prit le nom de Damien, quand il entra en religion), naquit à Tremeloo, en Belgique, le 3 janvier 1840. Origine modeste : les parents étaient paysans. Rien ne distingua d’abord l’enfant qui avait plutôt la tête dure et n’apprenait pas trop facilement à l’école.

Devenu adolescent, il suivit son frère aîné, Pamphile, dans la congrégation dite de Picpus. Il y entra parmi les frères convers, vu son défaut d’instruction. Mais il mit tant d’acharnement à apprendre le latin avec son frère, qu’on l’admit à l’étude de la théologie.

Il était encore dans les ordres mineurs qu’il demandait à partir pour les missions des îles Sandwich, à la place de son frère qu’une grave maladie empêchait de s’embarquer.

Peu de temps après son arrivée à Hawaï, l’évêque du lieu lui conférait le sacrement de l’ordre et lui confiait une paroisse immense dans une île éloignée. C’est alors que Damien de Veuster révéla son énergie, son activité débordante et sa débrouillardise. En peu de mois, il transforma l’île abandonnée en une paroisse bien organisée. Un fait montrera son cran. Des sorciers, qu’il gênait, s’étaient réunis dans une caverne, avec bon nombre de naturels dont ils chauffaient le fanatisme par des incantations et les excitaient à tuer le missionnaire. L’apprenant, le père Damien se précipita au milieu de la réunion, en pleine nuit, seul et sans armes, parmi les demi-sauvages fanatisés. Il eut le dessus.

Depuis la venue des blancs, la lèpre se répandait dans Hawaï. Les lépreux devinrent si nombreux que le gouvernement hawaïen décida de les isoler dans une île bien à eux, Molokai, où ils seraient condamnés à vivre et à mourir. Les autorités avaient même conçu le plan d’en faire des colons, pour qu’ils cultivent la terre et se suffisent à eux-mêmes. Ainsi, ils ne coûteraient plus rien. C’était barbare, puisque ces malheureux, dont le corps tombait en putréfaction, ne pouvaient se livrer à des travaux de ce genre.

Se trouvant un jour à une réunion ecclésiastique, le père Damien entendit l’évêque raconter qu’il n’y avait plus de prêtre à Molokai depuis qu’une ordonnance du gouvernement avait décrété que quiconque mettait les pieds à Molokai n’en pourrait plus sortir. Le missionnaire qui s’y rendrait s’enter­rerait vivant, pour ainsi dire. De nombreux volon­taires s’offrirent immédiatement. L’évêque choisit Damien de Veuster. Un navire était en partance. À une heure d’avis, Damien s’embarquait, accom­pagné de l’évêque qui le laissa sur le rivage de Molokai.

Les nouveaux paroissiens du père Damien l’attendaient sur la rive. Il eut un mouvement de recul en les apercevant. L’évêque lui offrit de le ramener. Damien secoua énergiquement la tête, brusqua les adieux et s’élança parmi les lépreux. Les moins atteints étaient déjà défigurés. Oreilles enflées, nez déformés, joues violettes, c’était là les moindres horreurs. Aux autres, il manquait des doigts, une main, un pied. Les corps se désagrégeaient, tombaient en morceaux. C’était un spectacle d’épouvante et, de ce monde d’Apocalypse, se dégageait une odeur de charnier.

Un examen rapide apprit à Damien de Veuster que les malheureux vivaient dans la malpropreté la plus abjecte, et la plus honteuse débauche. Abandonnés de tous, sombrés dans un désespoir intégral, ces parias s’abandonnaient à toutes les fanges.

Le missionnaire en oublia sa défaillance du début. Il y avait une œuvre immense à accomplir. Son incroyable énergie se réveilla. Il s’attaqua à la besogne avec une fougue irrésistible. Tout d’abord, il nettoya la chapelle, qu’il décora de couleurs violentes au goût des Hawaïens et qui devaient, plus tard, étonner les blancs. Il attira les moins malades qui lui prêtèrent main-forte. Allant, venant, du matin au soir, il mit de la propreté partout, éleva des bâtisses.

Pour lui-même il ne lui restait pas de temps. Pendant des semaines, il coucha sous un arbre, à la belle étoile.

L’une de ses premières réformes consista à donner quelque dignité aux funérailles, incidents fréquents dans cette île de cauchemar. Jusque-là, on se contentait de jeter dans un trou d’une couple de pieds les cadavres enveloppés de toiles. Damien creusa lui-même des tombes suffisantes et il se mit à fabriquer des cercueils. On calcule qu’il en fit 2,000 durant son séjour.

L’eau manquait. À force d’écrire aux autorités d’Honolulu, il obtint des tuyaux. Ayant découvert une source, il établit un aqueduc convenable. Comme une tempête avait détruit les misérables huttes des colons, il se rend à Honolulu pour réclamer des matériaux, car il voulait loger convenablement son monde. Ces messieurs du Bureau d’hygiène le reçurent fort mal, le menaçant même de peines sévères pour avoir contrevenu à l’édit qui interdisait à quiconque avait mis le pied à Molokai d’en jamais sortir. Mais il avait ameuté l’opinion publique et le Bureau dut s’exécuter. Jusqu’à la fin de sa vie, il devait être en lutte avec les autorités qui ne voulaient rien faire pour les lépreux.

Ses fonctions les plus importantes, il va sans dire, consistaient à réconforter les mourants. Comme il n’y avait pas de médecin dans l’île, il soignait les corps aussi bien que les âmes. Il s’improvisa même chirurgien.

Le père Damien reconstruisit l’hôpital, tombé en ruines. Il éleva une chapelle pour les gens les plus éloignés : dorénavant, il devait dire la messe à deux endroits chaque dimanche. Enfin, il fonda un orphelinat où, comme à l’hôpital, il se faisait aider des lépreux les moins atteints.

Dès le début, il s’était fait une règle de ne montrer aucune répulsion.

Aussi n’hésitait-il pas à manger des mets préparés par des lépreux et dans les plats qui leur servaient. Il allait jusqu’à prêter sa pipe aux malheureux. Il savait bien qu’il ne pouvait échapper à la contagion. Aussi, pourquoi d’inutiles précautions ? De toutes façons, il devait entrer en contact avec les lépreux. Ne pansait-il pas leurs plaies ?

L’évêque ayant obtenu un adoucissement aux inflexibles règles put lui rendre visite. La régente du royaume d’Hawaï se rendit aussi à Molokai et accorda une décoration à Damien. Le Bureau d’hygiène (composé d’Anglais) fut outré et, dès ce moment, se déclara la rivalité de missionnaires concurrents.

Le nom de Damien, en effet, commençait à missionnaire, il en exprima sèchement son mécontentement. Mais cette gloire devait lui valoir le triomphe de la cause qu’il plaidait vainement auprès du Bureau d’hygiène. L’opinion publique ameutée forçait ces messieurs, sortis d’Oxford ou Cambridge, à se préoccuper des lépreux.

En se rasant, un matin, Damien se renversa sur le pied un bol d’eau bouillante. Il n’en ressentit aucune douleur. Il connut par là qu’il était atteint de la lèpre : l’insensibilité est le premier symptôme de l’effroyable maladie. On ne le sut qu’à l’arrivée du médecin qu’on se décidait enfin à envoyer à Molokai. Damien ayant refusé de lui serrer la main à son arrivée, il expliqua ensuite au médecin étonné qu’il était lépreux. La maladie avait déjà fait des ravages. Le médecin le força à se rendre à l’hôpital que tenaient depuis peu de temps des religieuses à Honolulu (religieuses venues des États-Unis, attirées uniquement par le renom du père Damien). Mais il n’y put rester. Songeant à tout ce qu’il restait à faire à Molokai, il obtint d’y rentrer au bout de quinze jours.

Bientôt, il fut tout défiguré et il sut que la fin approchait. Alors, son caractère, qui avait toujours été prompt, s’adoucit. Il souriait à tous et toujours. Il se lança dans une activité frénétique, voulant mettre son œuvre au point avant de s’en aller pour le grand voyage.

Des aides volontaires lui vinrent de divers quartiers et, parmi eux, un aventurier extraordinaire, Joseph Dutton, qui avait été officier dans l’armée nordiste aux États-Unis, puis trappiste et grand voyageur. Dutton était venu, comme les autres, attiré par le retentissement de l’œuvre accomplie par Damien. Il devait passer toute sa vie à Molokai, comme son maître. Des religieuses vinrent aussi, des prêtres. Enfin, les lépreux ne resteraient plus dans le dénuement où les avait trouvés Damien de Veuster.

De toutes parts arrivait de l’aide. Un pasteur protestant, le révérend Chapman, lui envoya mille livres pour ses œuvres.

La mort vint en 1889. Le prince de Galles (plus tard Edouard VII) prononça un éloge magnifique du défunt devant une réunion où se voyaient, entre autres, le cardinal Manning, l’archevêque anglican de Canterbury, le banquier juif Rothschild, le duc de Westminster, sir James Paget, Edward Clifford, artiste américain qui avait passé des semaines à Molokai avec Damien. La réunion décida d’ériger un monument sur l’île des lépreux, de créer un Institut Damien pour l’étude de la lèpre et de lancer une vaste enquête sur l’état des lépreux dans tout l’Empire britannique. Le paysan de Tremeloo déclenchait un vaste mouvement, qu’il n’avait pas rêvé. Son œuvre se continuait.

Elle se continuait d’abord par les soins de sa famille. Il était à peine mort que son frère Pamphile, religieux de Picpus aussi, obtenait d’aller le remplacer à Molokai…

C’est alors que se produisit l’infamie qu’on ne saurait qualifier.

Un révérend Hyde, d’Honolulu, quatre ans avant la mort du père Damien, s’était rendu à Molokai. Il avait publié dans la Hawaian Gazette un compte rendu enthousiaste de son voyage. Le père Damien était, pour lui, « ce noble et généreux prêtre catholique qui s’est rendu à Molokai en 1873 pour réconforter les lépreux et dont la besogne a eu un tel succès ». Mais, dès la mort du père Damien, il écrivait à un pasteur de Londres une lettre où il déblatérait sur le compte du père Damien, « homme sale, grossier, têtu et rempli de préjugés. Il n’a pas été envoyé à Molokai, ajoutait-il, mais y est allé sans ordre de personne… Il n’a aucunement contribué aux réformes et aux améliorations, lesquelles ont été l’œuvre de notre Bureau d’hygiène. Il n’était pas pur dans ses relations avec les femmes et la lèpre dont il est mort vint de ses vices et de son manque de soins. D’autres ont beaucoup fait pour les lépreux, nos ministres, les médecins de l’État, d’autres encore, mais sans l’idée catholique de mériter la vie éternelle ».

C’était une suite de calomnies infâmes. La lettre fut publiée dans un journal missionnaire. On ne sut jamais pourquoi Hyde avait si bien changé d’avis. Poussé au pied du mur, il ne sut apporter une seule preuve à l’appui de ses dires. Il se borna à mentionner que Damien était fils de paysan, ce qui, disait-il, était la preuve qu’il avait dit vrai. C’était monstrueux, insensé ; un coup monté d’une aberration inouïe.

R. L. Stevenson, se trouvant dans les parages d’Hawaï, recueillit des témoignages, se rendit à Molokai et il répondit à Hyde avec retentissement, « dans l’intérêt de l’humanité entière et de la décence publique dans le monde entier ». Il rappelait de dures vérités. Votre lettre, disait-il en substance, vient d’un sentiment humain, le seul sentiment humain que je vous connaisse encore : c’est que votre secte avait laissé passer l’occasion de faire ce que Damien a fait et que vous le regrettez amèrement. Le sens le plus élémentaire de l’honneur aurait dû vous commander de vous taire.

Vous ne possédiez pas ce sens de l’honneur. Il ne vous convenait pas de décrier, dans votre confortable maison d’Honolulu, le paysan, peu raffiné à vrai dire, qui s’est enterré dans un endroit d’horreur où « tout un attelage de bœufs ne pourraient vous entraîner ». Vous vous êtes déshonoré aux yeux de l’humanité ; vous avez ramassé un ragot sur la pureté de Damien : un ivrogne ayant émis cet avis dans un bar d’Apia, ses auditeurs l’avaient battu presque à mort. Vous n’avez pas la sensibilité des hommes grossiers qui fréquentent les bars d’Honolulu. Je crains, ajoutait Stevenson, que vous n’ayez même pas le sens de comprendre comment l’humanité tout entière a reçu votre lettre. Devant la vie de Damien, « le cœur le moins tendre serait ému de pitié ; vous, vous n’avez trouvé dans votre cœur que le courage d’écrire votre lettre ! »

Ayant prouvé que Hyde avait calomnié Damien, Stevenson continuait : « Voyez-vous maintenant quelle idée vous avez donnée de votre cœur ? Je vais essayer encore de vous le faire comprendre. Vous avez eu un père : supposez qu’on vous raconte la même histoire à propos de ce père. Je n’exagère pas, sans doute, votre sensibilité en pensant que vous la repousseriez avec horreur et que la dernière chose à laquelle vous songeriez serait de rendre compte de cette histoire dans une revue religieuse. Eh bien, l’homme qui tente d’accomplir ce que Damien a fait est mon père comme il est le père des ivrognes du bar d’Apia et le père de tous ceux qui aiment la bonté ; il serait le vôtre aussi, si Dieu vous avait donné la grâce de le voir ainsi ».

L’an dernier, en 1936, les restes du père Damien étaient exhumés du cimetière de Molokai et expédiés en Belgique. Sur le quai d’Anvers, le roi des Belges et le cardinal-archevêque de Malines vinrent les recevoir…

24 décembre 1937.

L’étrange destin de Jacques de Liniers,
comte de Buenos-Aires


Histoire étonnante que celle de ce comte de Buenos-Aires, Français amené par les circonstances à se constituer le dernier défenseur de l’Espagne dans l’Argentine insurgée contre la métropole. Destin hors série, s’il en fut.

Personnage au-dessus de la commune mesure, Jacques de Liniers, comte de Buenos-Aires, a été un de ces êtres prédestinés que paraissent susciter ou plutôt projeter devant eux les grands drames de l’histoire pour être à leur hauteur et pour cristalliser autour de certains noms tout le romantisme d’époques fiévreuses.

Liniers apparaît encore dans l’histoire comme le symbole ou la personnification d’une vertu vénérée, mais peu pratiquée : la fidélité sans défaillance au devoir, même quand ce devoir apparaît d’une noblesse ou d’une utilité douteuses.

Cet homme n’est pas connu comme le mérite sa mémoire. Un livre de MM. Max Dorian et F. de Vaux de Foletier vient de paraître qui met en lumière cette belle figure.

Cadet d’une famille de neuf fils, ayant choisi le métier des armes, il avait fait son apprentissage dans l’ordre de Malte, puis était passé dans le régiment de Royal-Piémont, commandé par le baron de Talleyrand.

À vingt ans, Jacques de Liniers s’ennuyait à Carcassonne, où le régiment tenait garnison. Des armements se faisaient en Espagne contre la Régence d’Alger. C’était la promesse de belles aventures. Un mot de démission à M. de Talleyrand, embarquement sur une frégate de Carthagène : voilà notre Liniers lancé dans l’armée espagnole. D’autres Français s’y trouvent : un duc de Crillon, un prince de Rohan, dont Liniers devient aide de camp.

La campagne contre les Barbaresques finie, le jeune homme ne consent pas à abandonner l’aventure. Il bâcle des études maritimes. Puis, enseigne de frégate, il cingle du côté des Indes occidentales où Portugais et Espagnols se battent.

Par la suite, il prend part à la tentative esquissée par la flotte espagnole pour aider contre l’Angleterre, et de concert avec la France, les colonies de l’Amérique du Nord en révolte. Le vaisseau manque de sombrer. Notre enseigne mate un début de mutinerie, sabre au poing, puis écrit à son frère : « Si nous arrivons, tu recevras cette lettre par le courrier ordinaire. Mais si notre destinée est d’être la pâture des monstres marins, je prie celui dont je ferai le repas de prendre la route de la Seine, pour te l’envoyer par la petite poste ».

Les voyages reprennent, l’apprentissage se complète. Liniers parvient enfin à Buenos-Ayres, où l’attend son destin. Il a 35 ans, il est capitaine de vaisseau, il s’appelle maintenant don Santiago Liniers. On le nomme gouverneur par intérim de la province des Missions.

La guerre règne entre l’Espagne et l’Angleterre. Du reste, on se bat partout dans le monde, parce que le dieu de la guerre règne en France. Le 24 juin 1806, une colonne anglaise s’empare de Buenos-Aires par surprise. Si paradoxale que paraisse cette affirmation au premier abord, ce fut le début de la fortune pour notre homme.

Le vice-roi espagnol l’avait tenu à l’écart. Liniers n’avait pas participé à la défense de la ville. Non compris dans la capitulation, il n’a pas juré de garder la paix à l’égard de l’Angleterre. D’autre part, le vice-roi, qui a fui honteusement, est mal vu. Liniers se rend à Montevideo où il expose un plan. On lui donne le commandement des troupes. Pauvres troupes en vérité. En hâte, mais avec méthode, il rassemble les éléments que peuvent fournir les provinces voisines. Il se constitue une armée de 1,300 hommes, bien composée, bien encadrée. Le 2 juillet, il sort de Montevideo à la tête de ses soldats. Il jure qu’il vaincra.

Le 12 août, la petite armée, grossie en route de volontaires nombreux, donne l’assaut à Buenos-Aires. La bataille est rude. Le soir, Liniers reçoit la capitulation de Beresford, le général anglais.

Le bruit de cette victoire se répand dans les colonies. Liniers devient héros du soir au matin. Si bien qu’on le force à accepter la dictature militaire.

Il en profite pour renforcer l’armée, car il prévoit le retour des Anglais. En effet, ceux-ci reparaissent en février 1807 et s’emparent de Montevideo. Ils n’osent, toutefois, s’attaquer à Buenos-Aires.

Au début de juillet, ils s’y décident, forts de 10,000 hommes. Liniers se porte à leur rencontre, mais ils refusent la bataille en rase campagne. Don Santiago Liniers se replie sur sa capitale, ayant conçu un plan hardi.

Quand les Anglais se présentent devant Buenos-Aires, aucune résistance ne les arrête. Sur plusieurs points à la fois, ils pénètrent et s’avancent dans la ville où règne un silence de mort. Arrivés au centre, sur la Plaza Major, ils entendent un coup de feu. Aussitôt, une énorme clameur s’élève de partout. De chaque fenêtre, de chaque ruelle, des rafales de mitraille déferlent sur l’envahisseur. La ville se met à cracher la mort. Les Anglais veulent résister, ils s’acharnent ; mais leurs cadavres s’amoncellent dans les rues. Ce qui en reste se replie et, le lendemain, Liniers impose ses conditions : les Anglais évacueront complètement avant deux mois le Rio de la Plata ; ils laisseront des otages comme marque de leurs bonnes intentions.

Débarquant en Angleterre, le commandant anglais des troupes d’assaut, Whitelock, passe en conseil de guerre, où il perd son emploi et est déclaré « totalement incapable de servir Sa Majesté en aucun poste militaire ».

Bien différent, le sort qui attend Liniers. Un long cri s’est élevé à Buenos-Aires et dans toutes les provinces : « El Reconquistador ! El Reconquistador ! » Le titre reste à Liniers jusqu’à sa mort. La légende s’est emparée de lui. Superstitieusement, on croit qu’il possède des attributs hors du naturel. Liniers est l’égal des Cortez, des Pizarre, des Almagro. La cour de Madrid le comble d’honneurs : il devient chef d’escadre, vice-roi, gouverneur et capitaine général de toutes les provinces du Rio de la Plata.

Mais Napoléon poursuit la conquête de l’Europe. Le voici en Espagne. À Buenos-Aires, on voit les Français d’un mauvais œil et l’on est tenté d’oublier les services du reconquistador, bien qu’aucun geste n’autorise à douter de sa fidélité. Le vice-roi va jusqu’à recevoir avec une froideur glaciale, et en espagnol, l’envoyé de Napoléon, Sassenay, ami d’enfance de Liniers. (Napoléon l’avait choisi à cause de cette qualité.) Liniers entend toutefois rester neutre.

Un intrigant de Montevideo en profite pour pêcher en eau trouble. Il déclare la guerre à Napoléon ! Puis dresse sa ville contre Buenos-Aires. Il y réussit d’autant mieux qu’il vient d’arriver chez lui un envoyé de la junte de Séville, fidèle aux Bourbons d’Espagne. Mais, après s’être appuyé sur le loyalisme, Elio de Montevideo fait volte-face et transforme son mouvement qui tend désormais vers l’indépendance.

Suivent de sombres micmacs, où Liniers s’accroche fidèlement à sa loyauté envers ses maîtres espagnols, dont la cause est perdue dans l’Amérique latine. Il en est mal récompensé. De Montevideo, on le fait passer pour tiède (il n’a pas voulu déclarer la guerre à Napoléon !). Si bien que la junte suprême lui enlève la vice-royauté et lui fait une retraite dorée, en lui conférant le titre de comte de Buenos-Aires, avec pension de 100,000 réaux. Le peuple de Buenos-Aires lui offre de se révolter, sous ses ordres. Il refuse ; malgré l’ingratitude de l’Espagne, il lui sera fidèle, il ne trempera pas dans la révolution. Liniers s’en va en exil. Il s’enfonce dans les Pampas, — où les gauchos reçoivent magnifiquement le héros de la Reconquista, pour se réfugier à Cordoba.

La révolution gronde à Buenos-Aires. Cisneros, successeur de Liniers, est débordé. Faisant taire son amour-propre, il envoie un courrier au comte de Buenos-Aires, porter un appel éperdu.

La cause est désespérée, l’Espagne a agi brutalement avec le Français qui avait pourtant sauvé sa colonie. Malgré tout, Liniers ne songe pas à résister, il ira vers son destin.

Cordoba n’adhère pas à la cause révolutionnaire. Liniers y recrute un semblant d’armée, puis se met en marche. Son plan consiste à réunir en route toutes les forces des provinces, depuis Montevideo et le Paraguay, jusqu’au Haut-Pérou. Des messagers partent pour toutes les vice-royautés encore fidèles. Le génie militaire et organisateur de notre homme peut encore sauver le régime espagnol.

Mais il est mal secondé, trahi de toutes parts. Il s’obstine et l’aventure se termine dans un guet-apens. Liniers est fait prisonnier par les révolutionnaires, qui le fusillent, ainsi que toute son escorte.

Ferdinand VII, remonté sur le trône d’Espagne, reconnut la grandeur du héros, en ajoutant à son nom celui de comte de Lealtad, c’est-à-dire de la Loyauté. (On a la coutume en Espagne de ces titres de noblesse : duc de la Victoire, prince de la Paix…) Mais les descendants de Liniers ne portent maintenant que le titre de comte de Buenos-Aires.

En 1862, la reine Isabelle recevait solennellement, sur les quais de Cadix, les restes de Liniers qui furent portés au Panthéon.

19 février 1938.

Les aventures d’un Canadien au Mexique
dans les premières années du XVIIIe siècle


Contons, aujourd’hui, les aventures d’un Canadien aux Mexique, dans les premières années du xviiie siècle.

Ce Canadien était de la race fortement trempée, des coureurs de bois et des explorateurs, ce qui était tout un. Coureur de bois, il ne l’était pas à la façon des pauvres diables qui adoptaient ce métier par nécessité alimentaire. Notre homme était de famille illustre en la Nouvelle-France, de l’une des familles qui, depuis la fondation de la colonie, collaboraient à l’administration de l’État nouveau. C’était un Juchereau de Saint-Denis.

Il lui arriva des aventures bien curieuses au Mexique. Outre leur pittoresque, ces aventures ont un intérêt plus général en ce qu’on y peut voir un autre indice de l’activité dévorante, de la curiosité insatiable qui lançaient les Français dans tous les coins du continent américain, de la baie d’Hudson au golfe du Mexique. Ils ont tout vu, tout découvert, tout exploré. L’épopée française en Amérique, terminée si brutalement par la faute de la politique, est plus grandiose encore qu’on ne l’imagine généralement.

Mais restons dans notre sujet. Pierre Le Moyne d’Iberville qui avait parachevé la découverte de la Louisiane et y avait fondé une colonie, avait vu (ce diable d’homme prévoyait tout) la possibilité d’étendre la prise de possession vers l’ouest et de rejoindre les mines d’argent du Mexique. Il envisageait même de s’emparer de ce pays où les Espagnols n’étaient pas fortement établis et y étaient en butte à l’hostilité des Indiens qu’ils traitaient durement. Renseigné par ses espions (il avait un Intelligence Service merveilleux), d’Iberville avait présenté à son ministre un rapport circonstancié où il faisait l’inventaire des établissements espagnols et il concluait en se faisant fort de prendre le pays. Auparavant, il voulut déloger les Anglais du littoral de l’Atlantique et c’est en cours de réalisation de ce projet qu’il mourut du mal de Siam en rade de la Havane.

Une dizaine d’années plus tard, son oncle Juchereau de Saint-Denis, partait de la Louisiane pour une expédition vers le Mexique. Officiellement, il allait y trafiquer, mais on doit penser que son but véritable était tout autre. D’abord, n’était-il pas envoyé par le propre gouverneur de la Louisiane, Lamothe-Cadillac, qui avait eu sûrement connaissance du projet de M. d’Iberville et qui devait songer à le relever ? Juchereau lui-même était bien au courant, puisque, à la demande de son neveu, il avait fait des incursions vers l’ouest. Lamothe-Cadillac engageait 10,000 livres dans l’entreprise. Ce n’était pas pour des prunes. Ensuite, la façon, restée inexplicable autrement, dont les Espagnols emprisonnèrent Juchereau, fait penser qu’ils ne le voyaient pas venir en commerçant. D’ailleurs, Pénicaut, dans sa relation, avoue quelque part que le commerce était un prétexte, et puis l’aventure se termina par la construction d’un fort à la frontière. Malgré l’opinion de certains historiens, je vois au voyage de Juchereau des motifs inavoués.

Donc, en 1712 affirme Pénicaut, en 1714 déclare Pierre-Georges Roy, M. Juchereau de Saint-Denis partait de l’île Dauphine pour se diriger vers le village des Natchitoches, sauvages avec lesquels il avait fait alliance en 1701. C’était à la Rivière-Rouge. Saint-Denis y bâtit deux maisons et distribua des instruments de culture. Puis, y laissant 12 des 22 Français qu’il avait amenés, il s’adjoignit trente Indiens et partit pour le Mexique. Au bout de 150 lieues, il toucha le territoire espagnol au Presidio del Porto. Le gouverneur en était don Pedro de Vilesca. (Nous lui garderons ce nom, malgré M. Roy, parce que Pénicaut qui vécut par là pendant un an donne ce nom ; il devait le savoir !) Don Pedro en référa au gouverneur de la province qui envoya 25 soldats chercher M. de Saint-Denis, lui enjoignant de venir, avec son seul valet de chambre et, donc, d’abandonner son escorte. Les choses se corsaient dès le début. Le gouverneur garda notre homme chez lui pendant des mois et, finalement, l’expédia à Mexico chez le vice-roi, duc de Linarès. Celui-ci, sans plus tarder, fit jeter Juchereau de Saint-Denis en prison. Mais des gens qui avaient connu d’Iberville s’entremirent en faveur de son oncle. Le vice-roi, apprenant au surplus que Saint-Denis s’était fiancé en passant à la fille de Pedro de Vilesca, lui offrit d’entrer au service du roi d’Espagne ; Saint-Denis déclina avec beaucoup de grâce.

Immédiatement, et voilà encore un des coups de théâtre inexpliqués de cette aventure, le vice-roi libère Juchereau, le confiant simplement à la surveillance d’un de ses officiers qui s’ingénie à le distraire. De son côté, le duc de Linarès comble Juchereau de cadeaux, entre autres de 300 livres en argent et d’un magnifique cheval. Il invite parfois le Canadien à dîner et Juchereau s’émerveille de la richesse prodigieuse du vice-roi, qui possède une merveilleuse vaisselle d’argent et 2,000 chevaux de toute beauté. Enfin, Linarès laisse partir Juchereau, le priant de conduire des missionnaires dans des régions éloignées, ce dont notre homme s’acquitte à merveille, après quoi il se rend au Presidio del Porto où l’attend la belle dona Maria de Vilesca.

Il arrive à peine que se produit un incident étrange. (Tout est étrange où passe ce curieux homme.) Quatre villages indigènes dépendant du Presidio, en ayant assez des brutalités espagnoles, avaient décidé d’émigrer. Avec armes et bagages, ils étaient partis pour aller s’établir à 200 lieues. Fort ennuyé, don Pedro de Vilesca prie Juchereau de les lui ramener, sachant la popularité du Canadien parmi les sauvages. Suivi de son seul valet, Juchereau se lance à la recherche des fuyards qu’il réussit à ramener en leur promettant, au nom des Espagnols, un traitement plus humain et en les effrayant par le récit de guerres incessantes auxquelles se livrent les tribus où ils se rendent. Don Pedro lui en est si reconnaissant qu’il consent au mariage immédiat lequel se célèbre en grade pompe.

Juchereau de Saint-Denis passe trois mois avec sa femme, après quoi il rentre en Louisiane sans madame Juchereau, malade, mais avec un oncle de celle-ci, don Juan de Vilesca.

Que raconta-t-il à Lamothe-Cadillac ? Toujours est-il qu’il n’était plus question de commerce. Le gouverneur de la Louisiane fit élever un fort chez les Natchitoches pour tenir les Espagnols en échec. En même temps, on attirait d’autres tribus dans le voisinage et on leur enseignait la culture. Une colonie nouvelle naissait. Le fort était à peine construit qu’une troupe espagnole s’y montrait, n’en connaissant pas l’existence et ayant reçu l’ordre de s’avancer en territoire français. Preuve nouvelle que les relations n’étaient pas trop bonnes entre les voisins. De fait, la guerre devait éclater en 1719. Mais n’anticipons pas.

Les aventures de Juchereau chez les Mexicains n’étaient pas finies. M. Roy raconte qu’en 1716, notre homme formait une société pour aller faire le commerce chez les Espagnols de la Rivière du Nord, c’est-à-dire au Présidio del Porto. Là, ses marchandises auraient été saisies et il aurait fait le voyage de Mexico pour se les faire remettre. Mais Pénicaut, témoin oculaire, place à cette époque une tout autre histoire. Sans chercher à démêler qui a raison des deux, racontons l’histoire de Pénicaut, parce qu’elle est d’un romanesque fou.

Quand le temps en fut venu, M. de Saint-Denis reconduisit son oncle Juan de Vilesca jusqu’aux Natchitoches. L’Espagnol poursuivit sa route avec son escorte et le Canadien resta au fort, rongé de nostalgie à la pensée de la femme dont il était séparé. Mais, que faire ? Il ne pouvait obtenir de passeport, parce que, écrit Pénicaut, « le prétexte du commerce n’aurait plus été reçu pour une excuse » et qu’il aurait été infailliblement arrêté.

Par bonheur, son fidèle valet, Jalot, avait toute la débrouillardise, — nous dirions aujourd’hui : le système D, — que possèdent les laquais dans la comédie classique. Un jour que son maître rêvait en un petit bois, Jalot cueillait des fraises qu’il offrait à Juchereau, lui disant qu’il y en avait de meilleures au Mexique. Et le dialogue suivant s’engagea :

« — Oui, répondit Saint-Denis, et je voudrais y aller pour une autre cause, — Eh bien… répondit le tentateur. — Impossible, tu le sais bien. » Et alors Jalot, d’une voix insinuante : « Je sais des chemins à travers bois. J’ai été quatre fois en ma vie au Mexique, sans mauvaise rencontre. Allons-y, sous prétexte de chasse ».

Jalot n’eut pas de peine à décider l’aventurier-né qu’était son maître. Trois jours plus tard, les deux hommes annonçaient qu’ils allaient à la chasse et ils se lançaient dans l’aventure, n’ayant pour tout bagage que leurs fusils et des munitions. Voyageant de nuit, se cachant de jour, chassant pour se nourrir, ils mirent deux mois à se rendre dans les environs du village de don Pedro. Le tout était d’y pénétrer, mais Jalot avait plus d’un tour dans son sac. Il fit le projet de mener son maître dans le jardin de don Pedro de Vilesca au fort de la nuit. Il révéla à Juchereau par la même occasion qu’il avait lui-même laissé une amoureuse en cet endroit, ce qui expliquait peut-être son zèle.

Juchereau parvint auprès de sa femme, qu’il trouva, romantiquement, à soupirer dans le jardin, au clair de la lune. Ne nous appesantissons pas sur les joies du retour. Il y avait des ombres au tableau.

Notre homme apprit que, depuis six mois, 25 cavaliers et un officier l’attendaient pour le mener au vice-roi, qui comptait bien sur son retour. Don Pedro de Vilesca lui-même avait ordre d’arrêter son gendre. Par parenthèse, croit-on que le duc de Linarès aurait fait un tel déploiement contre un simple commerçant ?

Pour ne pas attirer d’ennui à son beau-père, Juchereau resta caché un an dans la chambre de sa femme et son valet, en un petit salon au-dessus, les deux hommes ne prenant le frais que la nuit. Au bout de ce temps, on apprit que la mèche était éventée et que Juchereau serait incessamment arrêté. Son beau-père, pour l’avoir caché, craignait les pires conséquences de son acte et, pour commencer, la perte de son poste de gouverneur. Le Canadien, pour éviter tout désagrément à don Pedro, résolut de s’en aller. La nuit venue, avec son valet, il se jeta de nouveau dans les bois afin de rentrer en Louisiane. Le voyage se fit comme la première fois, sauf qu’il fut agrémenté de surprises, de mauvaises rencontres et de combats contre des cavaliers espagnols, sans doute lancés à la recherche des fugitifs. Il faut lire le récit circonstancié de Pénicaut. Il y a là tous les éléments du plus passionnant roman d’aventures aux cent péripéties.

Juchereau ne retourna plus au Mexique. Il ne revit sa femme que quatre ou cinq ans plus tard, quand il fut devenu gouverneur au fort des Natchitoches. Ce qui ne veut pas dire qu’il eut ensuite une vie paisible. Mais la suite de ses aventures ne nous regarde pas pour aujourd’hui.

17 juillet 1937.

L’histoire mouvementée de la France Antarctique


Nous avons raconté, dans un article précédent, les mésaventures de M. de Roberval au Canada. Pour aujourd’hui, voyons un peu l’histoire mouvementée de la France Antarctique, histoire peu connue et surtout déformée par certains historiens. Nous appuyant surtout sur l’excellente Histoire de la Marine française de M. de la Roncière, nous allons tâcher de nous y reconnaître. Le récit est non seulement attachant ; il a en outre un intérêt de premier plan pour les Canadiens, parce que l’histoire de la France Antarctique se rattache à celle du Canada, comme on va le voir.

Le voyage de M. de Roberval au Canada, préparé de la façon retentissante que nous avons vu, avait été jusqu’au bout un piètre fiasco. Par la même occasion, Jacques Cartier avait déçu l’immense espoir qu’il avait fait naître avec son royaume de Saguenay. Il en rapportait des cailloux qu’il avait pris pour des diamants : l’aventure se terminait par un proverbe et un éclat de rire. Le Canada paraissait trop rude. On renonça à y envoyer des expéditions officielles. Ce qui n’empêcha pas les particuliers, et surtout les neveux de Cartier, d’y faire de fructueux voyages de traite.

Cartier vieillissait dans son modeste manoir de Limoilou, entouré de la considération des écrivains et des savants. Rabelais s’y rendit pour entendre raconter les belles expéditions du Malouin, et aussi le moine André Thévet, cosmographe dont nous nous entretenions la semaine dernière. Cartier parlait non seulement du Canada, mais aussi du Brésil, où il avait voyagé dans sa jeunesse, au service des Portugais.

Le Brésil ! Voilà une belle terre, chaude, accueillante et proche de celles où les Espagnols trouvent tant de richesses. Voilà qui doit tenter les Français convaincus de la nécessité de s’établir dans des terres neuves.

Bientôt partait, en grand mystère, la roberge de Saint-Malo. C’était l’une des huit belles embarcations que le roi avait fait construire sur le modèle des row-barges anglaises et dont chacune était attachée à un port différent.

Le moine Thévet faisait partie de l’expédition, qui se dirigeait vers le Brésil. Elle était commandée par le vice-amiral Durand de Villegagnon, qu’un écrivain devait appeler, beaucoup plus tard, le roi d’Amérique. Ce n’était pas, comme certains historiens l’ont affirmé, la fuite de proscrits huguenots. Avant de s’embarquer, Villegagnon communia de la main du père Thévet. C’était un voyage que le roi Henri II protégeait et pour lequel il avait accordé 10,000 livres. Villegagnon amenait 600 hommes, gens de métiers et laboureurs, pour aller fonder la France Antarctique.

Après diverses péripéties, il parvient dans la baie de Rio-de-Janeiro et il aborde dans une île qui porte encore aujourd’hui le nom de Villegagnon. Les indigènes le reçoivent fort bien. Leur chef, Quoniambec, est un affût vivant : un canon de campagne sur chaque épaule, il tourne le dos à l’ennemi et il fait feu. Adversaire redoutable, évidemment. Bientôt, le fort Coligny s’élevait dans l’île et, sur le continent, la bourgade de Henryville.

En février 1556, Thévet rentrait en France, rapportant, entre autres curiosités, une herbe dont la combustion lente « calmait la faim et guérissait la coryza ». Il l’appela angoumoisine, parce qu’il venait d’Angoulême. On la nomma plus tard nicotine, quand Nicot en eut envoyé à la reine, et nous en faisons maintenant une grande consommation sous le nom de tabac. En même temps, passait l’océan le neveu de Villegagnon, capitaine général de la flotte en la France Antarctique. Par son entremise, Villegagnon réclamait trois ou quatre mille soldats « pour conquérir les Indes ». « Coligny, écrit un historien, eut alors une idée absurde et généreuse qui gâta tout : exporter au Brésil une religion qui n’avait point cours en France ».

Au lieu de soldats, l’amiral envoyait des pasteurs suisses et 300 jeunes gens et jeunes filles. Quand arriva cette mission, la France Antarctique était en ébullition. La discipline sévère établie par Villegagnon avait donné naissance à un complot où le vice-amiral faillit perdre la vie. Les pasteurs y ajoutèrent les discussions théologiques : neuf sectes se partagèrent les habitants de la colonie. Pour comble, on y transporta aussi un mode de gouvernement républicain inspiré de celui que Calvin avait implanté à Genève. Villegagnon, malgré sa bonne volonté, s’aliéna la sympathie des calvinistes et l’anarchie politique se mêla à l’anarchie religieuse. Divers groupes se détachèrent pour aller fonder des établissements ailleurs.

Villegagnon réussit à se débarrasser des brouillons qui repassèrent en France où ils lui firent, ainsi qu’à sa colonie, une réputation si noire qu’il devint impossible de recruter des colons. Le vice-amiral se dirigea vers la métropole pour rétablir les colons. Il allait en repartir avec deux grands vaisseaux de guerre, quand il apprit qu’en son absence les Portugais, commandés par Men de Sa, s’étaient emparés de Fort-Coligny. Harcelé par Villegagnon, le conseil royal exigea réparation, reconstruction du fort et dommages-intérêts sous peine d’une rude guerre de course. Villegagnon obtint une escadre de huit vaisseaux avec laquelle il allait détruire les établissements portugais au Brésil. Les Portugais étaient mortellement inquiets. Mais les guerres de religion vinrent à point pour diviser Coligny et Villegagnon. Coligny dirigea l’escadre, montée seulement de huguenots, vers la Floride.

Une poignée de colons français tenaient encore tête au Brésil. Il fallut une escadre de onze vaisseaux portugais pour en venir à bout. Après quoi parurent quatre vaisseaux français qui livrèrent un rude combat, mais furent vaincus. À la place de la France Antarctique, s’éleva Rio-de-Janeiro.

La France n’abandonnait pas, cependant, le projet de s’établir dans les régions riantes des terres neuves et Coligny songeait toujours à y envoyer ses huguenots. En 1562, deux roberges royales, commandées par Jean Ribault et René de Laudonnière, prenaient la mer. Les équipages n’étaient composés devenir célèbre. Bien contre son gré. Son frère ayant publié une de ses lettres dans une revue que de huguenots. Bientôt, on touchait le continent américain à l’endroit autrefois appelé Franciane par Verazzano. De là, les navires suivirent la côte jusqu à l’embouchure d’un fleuve qu’on baptisa le Jourdain. Les explorateurs descendirent en chan­tant les psaumes. Dans un îlot, qu’ils appelèrent Charlesfort, ils élevèrent une petite forteresse. C’était dans la Floride.

Ribault ne tarda pas à quitter sa colonie, où il laissait 28 hommes, pour continuer ses explorations. Quand il rentra en France, la guerre civile régnait et Coligny, passé dans le camp des insurgés, ne pouvait plus l’aider. Ribault s’en alla en Angleterre où il publia le récit de son voyage. La reine Elizabeth lui promit la forte somme s’il voulait remettre Charlesfort à un aventurier anglais et il allait s’y résoudre, le protestant en lui l’emportant sur le Français, quand apparurent sur les côtes de l’Angle­terre, dans un bâtiment à la dérive, les colons laissés en Floride qui, après avoir massacré leur commandant et désespérés de ne pas recevoir de secours, s’étaient rembarqués. C’en était fini de Charlesfort.

La paix revenue, Laudonnière (en 1564) repar­tait pour la Floride avec trois vaisseaux. Il alla s’établir à un endroit qu’il nomma la Caroline en l’honneur de Charles IX. Cela n’avait rien de com­mun avec l’actuelle Caroline américaine. Les débuts furent pénibles et Laudonnière échappait de justesse à une entreprise du pirate anglais Hawkins, quand arriva de France une escadre commandée par Jean Ribault, rentré dans le giron de la patrie.

Mais en même temps était partie une puissante flotte d’Espagne pour déloger les Français de la Floride. Les deux escadres se rencontrèrent devant la Caroline et les Français eurent le dessus. Le commandant espagnol Menendez courut se mettre à l’abri au rio de San Augustin en attendant des renforts. Au lieu de garder la défensive, comme le conseillaient ses officiers et Laudonnière, Ribault se porta vers les Espagnols, dégarnissant même le fort d’une partie de ses troupes. Un ouragan dispersa ses navires et Menendez en profita pour aller investir la Caroline, où il n’y avait plus que seize soldats. Le fort fut pris et les prisonniers, pendus. Puis, entendant les Indiens raconter que des navires français avaient fait naufrage, Menendez alla cueillir un équipage. Les marins se rendirent sans combattre. Mais, au mépris de toutes les lois de la guerre, au lieu de leur accorder la vie sauve, on les massacra, n’exceptant que huit marins catholiques. Le lendemain, les Espagnols rencontraient un autre équipage naufragé, celui de Jean Ribault. Celui-ci capitula immédiatement. « Êtes-vous luthériens ? » lui cria-t-on. « Tous », répondirent les naufragés qui entonnèrent un psaume. Malgré la reddition sans résistance, les poignards espagnols se levèrent et ce fut une nouvelle boucherie. Le cadavre de Ribault fut déchiqueté et sa tête, envoyée comme trophée à Séville. La Floride française n’existait plus.

Quand les débris de l’expédition rentrèrent en France, ce fut un cri d’horreur. Mais Catherine de Medicis, régente, au lieu de venger l’honneur national, eut peur des Espagnols et réprimanda les rescapés. Il se trouva un justicier pour venger l’outrage, Dominique de Gourgues, vieux soldat couvert de gloire qui agit de son propre chef et qui, catholique convaincu, se préoccupait peu de savoir si les massacrés étaient protestants : ils étaient Français et cela lui suffisait. Avec ses maigres ressources, il équipa trois navires montés de Gascons. Il fit mine de se rendre en Afrique, pour pouvoir sortir de France malgré l’hostilité de la reine et pour donner le change aux Espagnols, mais il se dirigea vers les Antilles, où il révéla enfin son but. Il allait en vengeur. Ses Gascons acceptèrent cette mission avec enthousiasme.

Il n’a que 150 hommes avec lui, mais ce sont des Gascons ! Il se renforce de 300 Indiens et il tombe bientôt sur la Caroline, devenue San Matheo où sont « les voleurs et les meurtriers ». Ce n’est pas long. En quelques minutes, la forteresse est aux mains de Gourgues et ses défenseurs, tués ou pris. Il en réchappe 30, que Gourgues fait brancher aux arbres. Mais la forteresse saute à cause d’une mine qu’a placée le commandant avant de s’enfuir.

Les Indiens font à Gourgues un départ triomphal. En France, malgré les rebuffades de la Cour, il est acclamé comme vengeur de l’honneur national. L’entreprise l’a ruiné et le roi est loin de songer à le rembourser. Gourgues se venge du roi en le servant avec héroïsme lors du siège de La Rochelle qui suit bientôt.

Et telle fut la fin des aventures américaines des Français, jusqu’à la reprise des expéditions vers le Canada.

3 juillet 1937.

Le tragique voyage de la « Jeannette »


Le commander Edward Ellsberg publiait récemment à New-York un livre, Hell on Ice, qui a tout de suite connu la grande popularité. Il y raconte de façon dramatique l’histoire, jusque-là imparfaitement connue, du tragique voyage de la Jeannette à la recherche du pôle nord, vers la fin du siècle dernier. On n’avait publié, jusqu’ici, que des récits fragmentaires et expurgés. Ellsberg a sorti des archives de la Marine, à Washington, le dossier complet. Son récit est d’un intérêt passionnant, d’autant plus qu’il l’attribue à un des survivants et qu’il analyse les réactions psychologiques de malheureux perdus dans les glaces polaires.

L’expédition de la Jeannette avait été organisée par Gordon Bennett, propriétaire du New York Herald, personnage extraordinaire toujours en quête d’incidents sensationnels de nature à mousser le tirage de son journal. Quelque temps auparavant, il avait envoyé Stanley à la recherche de Livingstone, perdu au cœur de l’Afrique. Le retentissement de cette mission lui avait plu. Il en avait envoyé une autre vers les sources du Nil.

Où aller ensuite ? Il accueillit joyeusement le projet du capitaine George-Washington De Long, qui se faisait fort de trouver le pôle nord. De Long lui fit acheter la Jeannette, seul navire existant qui pût faire le voyage, affirmait-il. Bennett ne tarda pas à déchanter. Il fallut effectuer de telles réparations à la Jeannette pour la renforcer que le coût en doubla. Quand l’ingénieur en chef désigné par le ministère de la Marine, George-Wallace Melville, vit le bateau, il n’en fut pas enchanté, loin de là. Et il commença par commander de nouvelles machines. C’était de mauvais augure. D’autant plus que le ministère de la Marine voyait l’expédition d’un mauvais œil et ne prêtait son concours qu’à contre-cœur.

En ce temps-là, on pensait que le Groënland s’étendait jusqu’au pôle et que l’île Wrangel, dont plusieurs explorateurs niaient l’existence, touchait à la Sibérie. Personne n’avait une idée même approximative de l’état des mers au delà du détroit de Behring : on pensait même que le courant de la mer du Japon s’y faisait sentir, de sorte que la mer aurait été libre jusqu’au pôle. C’est dans cet inconnu que se lançait De Long, pour tomber tout de suite dans les ennuis. Son navire pouvait résister à de fortes pressions, mais non pas s’élever au-dessus des glaces. Nansen a été le premier à construire un vaisseau, le Fram, aux côtés arrondis, qui pût subir avec succès un hiver dans les mers arctiques.

La Jeannette quittait San Francisco, le 8 juillet 1879. Son état-major se composait du capitaine De Long, commandant ; du lieutenant Chipp, commandant en second ; de Melville, ingénieur en chef. Jérôme Collins, journaliste, devait raconter le voyage à l’intention du New York Herald. Le professeur Newcomb était chargé des études scientifiques.

D’abord escorté par un navire de la Marine de guerre, la Jeannette, ayant charbonné à la baie Saint-Laurent, dans la mer de Behring, en Sibérie, se lançait seule dans l’aventure le 27 août.

Dès le 6 septembre, elle était prise dans les glaces près de l’île Wrangel. Elle devait y rester jusqu’à la fin de 1880, c’est-à-dire environ quinze mois. Elle n’en sortit que pour tomber en une situation plus dangereuse encore.

Pendant l’immobilité forcée, De Long organisa, malgré une température impossible, un régime systématique d’observations scientifiques. La vie était dure, mais l’énergique commandant la rendait supportable. Pour une partie de son monde, au moins. Les plus faibles ne purent la supporter. Un homme perdit la raison. D’autres sombrèrent dans la mélancolie.

« Dunbar, raconte Melville, ne parlait pas à Newcomb ; Collins et moi ne nous regardions plus ; Newcomb n’adressait la parole à personne ; Collins n’était guère mieux, ne causant aimablement qu’avec Danenbower ; Chipp, silencieux de nature, n’était pas porté à la conversation ; Dunbar devenait taciturne à cause de la maladie qui le vieillissait ; le capitaine, conscient de sa responsabilité, se cantonnait dans une réserve extrêmement officielle ; seuls le docteur Ambler et moi causions comme des êtres humains et normaux… Nous avions souvent l’air d’assister aux funérailles d’un ami très cher. Au fond, en effet, nous avions l’impression d’aller à des funérailles et nous agissions en conséquence. Seulement, ces funérailles étaient les nôtres. »

Collins, le journaliste, était parti avec le titre de matelot, parce que la Marine n’aurait pas admis un civil dans l’expédition. Il vivait et mangeait, cependant, avec les officiers. Quand, pris dans les glaces, le capitaine promulgua un règlement assez sévère pour éviter l’indiscipline, Collins se révolta. On eut beau lui faire remarquer que les officiers eux-mêmes devaient se soumettre au règlement, il invoquait son titre de représentant de Gordon Bennett pour n’en faire qu’à sa tête. Son exemple aurait pu être néfaste. De Long dut se montrer ferme et même sévir, quand l’insubordination de Collins dépassa toutes les bornes. Le malheureux journaliste, dont l’humeur venait de son peu de préparation à une telle aventure et peut-être de la méfiance de ses compagnons qui redoutaient ce qu’il pourrait écrire au retour, faillit hâter le dénouement fatal. Il ne devait pas raconter son voyage : le froid et la faim le vainquirent sur la côte de Sibérie.

De Long avait bien choisi son équipage. Ses hommes étaient capables d’une énergie extraordinaire quand se présentait un danger. Les glaces, en effet, avaient parfois des mouvements inquiétants et le navire pouvait être écrasé. Un jour, une fissure considérable se produisit. L’eau montait dans la coque, les pompes à bras ne suffisant plus. Sous la direction de Melville, l’équipage entreprit de remettre les chaudières sous pression, malgré le froid, malgré l’eau qui envahissait tout, malgré les difficultés sans nombre. Il faut lire ce récit pour comprendre ce que peuvent l’ingéniosité et le courage de l’homme.

En décembre 1880, la Jeannette sortait de sa prison. Mais la navigation était impossible dans une mer déchaînée, encombrée d’icebergs, de champs de glace. Jusqu’en juin 1881, elle s’en alla à la dérive, vers le nord-ouest, sans espoir de jamais atteindre son but.

Le 10 juin, deux champs de glace entre lesquels se trouvait le bateau se rapprochèrent soudain. La pression était trop forte. De Long sut que la fin était proche. Sans tarder, il ordonna d’évacuer le navire et d’emporter tout ce qu’il fallait pour un long voyage. On assista alors à un autre acte d’héroïsme, comme on en avait tant vu depuis le début de la malheureuse expédition.

Jusque-là, l’équipage avait évité le scorbut grâce aux conserves de tomates que De Long, plus renseigné sur ce point que la plupart de ses contemporains, avaient emportées à cette intention.

Quand on abandonna la Jeannette, la provision de tomates était épuisée, il ne restait plus, pour combattre la terrible maladie, qu’un demi-baril de jus de limon, mais flottant à fond de cale dans la coque déjà éventrée. Un immense matelot russe, nommé Starr, s’enroula un câble autour des reins, en confiant l’autre extrémité à deux copains, puis plongea à la recherche de la précieuse barrique, dans l’obscurité de la cale.

L’équipage possédait trois canots. Mais il fallait d’abord traverser un champ de glace. On construisit des traîneaux pour y mettre les embarcations, pendant que la Jeannette se contractait ou s’enflait suivant les mouvements de la glace. Tout le monde s’attela aux étranges voitures, se dirigeant au sud, vers la Sibérie. Au bout de quelques jours, on s’aperçut que le mouvement de dérive avait porté la glace à 25 milles au nord du point de départ. Ce furent, sur la banquise accidentée, des jours d’horreur où les plus faibles faillirent périr. L’un d’eux perdit la raison.

Enfin, on parvint à la mer libre. De Long, Chipp et Melville commandaient, chacun, un canot. L’embarcation de Chipp, la plus petite, était à peine à la mer qu’elle chavirait ; et tout son monde se noya. Melville réussit à aborder dans un village sibérien où il se ravitailla et parvint à se mettre en communication avec le monde civilisé qui n’avait plus entendu parler de la Jeannette depuis deux ans et qui, en vain, avait envoyé des missions à sa recherche.

De Long avait touché la côte beaucoup plus au nord, en un point désolé. Se mettant en quête d’habitations d’un côté, il envoya un homme, de l’autre, vers Melville, pensait-il. L’émissaire, en effet, rejoignit l’ingénieur en chef, qui, ayant forcé les naturels à lui livrer leurs réserves de poisson, se lança à la découverte de son capitaine. Au bout de plusieurs jours, il retrouva sa trace, marquée par les cadavres de ses compagnons. Tous avaient péri et l’on suit en toute son horreur la marche de leur calvaire dans le journal que De Long avait tenu jusqu’à la fin et que, au moment de succomber, il avait eu l’énergie de lancer sur une petite éminence pour l’empêcher d’être enseveli sous la neige. Il n’existe pas de document authentique d’une lecture aussi navrante.

Melville et ses compagnons, grâce au gouvernement russe, finirent par rentrer aux États-Unis.

30 juillet 1938.

Ella Lynch, la tragique amazone du Paraguay


L’histoire mouvementée des républiques sud-américaines présente peu de personnages aussi pittoresques que Francisco Lopez, dictateur du Paraguay dans les années 60 du XIXe siècle, et son amie Ella Lynch. C’est la biographie de Lopez et d’Ella que William Barrett raconte dans le livre fortement documenté qu’il a intitulé Woman on Horseback.

À la mort du tyran Francia (qui avait détruit même les écoles pour mieux asseoir sa puissance), Carlos Lopez prit le pouvoir au Paraguay. Carlos Lopez fut dictateur, il va sans dire, mais il redonna des institutions à son pays.

Le fils de Carlos, Francisco, avait alors 14 ans. Il s’empressa de s’instruire, car il avait de l’ambition. À 18 ans, il devenait général, ses goûts le portant vers les choses militaires. Admirateur des Napoléon (Napoléon III régnait alors sur la France), ayant appris le français avec un précepteur, il rêvait de donner au Paraguay une armée forte, instruite et outillée comme celle de la France. Il s’en alla donc en Europe acheter du matériel et des navires de guerre. Comme tout l’or du Paraguay se trouvait entre les mains du dictateur, Francisco éblouit aisément Londoniens et Parisiens. Il ramena de Paris, dans ses bagages, une magnifique Irlandaise élevée en France, du nom d’Ella Lynch, qui ne le quitta plus.

Dès cette époque, Francisco Lopez formulait sa politique. À peine au pouvoir, il attaquerait les voisins qui ne lui seraient pas favorables, afin d’imposer à tous l’idée d’une confédération de La Plata, opposée à l’empire du Brésil où régnait la famille de Bragance. Le Paraguay deviendrait la Prusse de l’Amérique du Sud et Francisco, le plus grand empereur américain. Le curieux c’est qu’il fut tout près de réussir, malgré la coalition du Brésil, de l’Argentine et de l’Uruguay. Or la population du Paraguay dépassait à peine le million. C’est précisément le nombre (un million) d’hommes que Francisco fit perdre à ses ennemis au cours d’une terrible guerre de cinq années (1865-1870) qui a de curieuses analogies avec la guerre de 1914 à 1918. Seule, la trahison, d’ailleurs, vint à bout de cet homme terrible.

Ce ne fut pas Lopez qui attaqua, mais plutôt le Brésil et l’Argentine, entraînant l’Uruguay à leur suite.

Les troupes paraguayennes remportèrent de brillantes victoires dès le début des hostilités. Tout de suite, on constata la supériorité de cette armée organisée par un militaire de grande classe.

Une trahison et une lâcheté amenèrent bientôt la ruine de la flotte de guerre achetée en Europe par Lopez. Mme Lynch créa alors un excellent service d’espionnage qui découvrit des intelligences avec l’ennemi même dans la famille de Lopez et convainquit de trahison le général Robles, chef de l’état-major général. Ella Lynch, promue colonel, abandonna les vêtements féminins pour ne plus porter que l’uniforme de son grade.

La guerre durait depuis un an, quand le général Estigarriba, chargé d’effectuer une diversion en territoire brésilien, livra à l’ennemi, pour de l’or, la plus belle armée de Lopez.

Le dictateur paraguayen paraissait bien battu. Mais ce diable d’homme avait plus d’un tour dans son sac. Une solide forteresse, mais armée seulement de 3 canons, arrête la flotte et l’armée ennemies à la frontière pendant 6 mois. En même temps, une petite troupe d’élite pénètre en Argentine et en refoule vers le Paraguay 80,000 bêtes à cornes. Désormais, on aura recours à ce procédé pour assurer le ravitaillement : un groupe d’hommes choisis franchiront ou contourneront la ligne ennemie pour atteindre les convois ou les dépôts de vivres. Ce coup de main réussira chaque fois.

Lopez établit trois lignes de tranchées en position ascendante, chacune commandant la précédente, technique qu’on reprendra en 1914. Dans les pays alliés et aux États-Unis, se poursuit une propagande effrénée sur les prétendues atrocités commises par Lopez, propagande alimentée par le ministre des États-Unis au Paraguay, un nommé Washburn, diplomate vraiment étrange. Mais, en même temps, Lopez refuse l’offre du major Maulove, corsaire qui vient de faire ses preuves dans la guerre civile des États-Unis et qui met à sa disposition trois excellents navires.

Malade, Lopez reçoit les plénipotentiaires alliés qui demandent à causer : l’ennemi est disposé à conclure la paix à d’excellentes conditions, exigeant simplement l’abdication du dictateur. Celui-ci sait bien qu’on désire uniquement l’éloigner de la scène afin d’avoir facilement raison de son pays. Il repousse les offres.

Les Alliés concentrent alors toutes leurs forces pour une suprême attaque contre Curupaiti, forteresse qui les tient en échec. Repoussés, ils perdent 9,000 hommes, tués, et 4,000 prisonniers. Les Paraguayens n’ont eu que 54 tués ou blessés et ils ont ramassé 3,000 fusils, sans parler d’un immense matériel de toutes sortes. Un simple yacht transformé en brûlot a tenu la flotte alliée en respect. La révolution éclate en Argentine et en Uruguay. Le Brésil, tenu bien en main par son empereur, reste seul en lice, mais se voit forcé de porter son effort militaire à l’extrême limite.

Les étrangers d’Asuncion, furieux de la guerre qui les empêche de poursuivre l’exploitation éhontée du Paraguay à laquelle ils se livraient antérieurement, répandent à l’étranger les bruits les plus atroces et les plus faux sur la tyrannie de Lopez. Ils inventent, entre autres, l’histoire des « chemises de peau de Mme Lynch ». Celle-ci, à les en croire, aurait imaginé d’enfermer les espions dans des peaux d’animaux fraîchement tués, puis d’exposer les malheureux au soleil. Les peaux, se rétrécissant, auraient étouffé les victimes. Washburn met à la disposition des calomniateurs son immunité diplomatique. Cerveau brûlé, homme obscur, protégé uniquement par un frère politicien, il y voit le moyen de s’attirer la gloire.

L’Argentine rentre en scène. En effet, l’allié argentin de Lopez qui avait déclenché la révolution selon un plan arrêté même avant le début de la guerre, avait abandonné la bataille dès qu’on lui avait offert la forte somme. D’un autre côté, le Chili et la Bolivie n’entraient pas en lice, ainsi qu’ils l’avaient promis. Le petit Paraguay restait seul contre les grandes puissances.

Le 2 novembre 1867, Lopez tente un vaste coup de main. Six milles Paraguayens attaquent un long convoi de ravitaillement, dont ils s’emparent, puis ils s’abattent sur Tuyuti, base des Alliés. Lopez appuie avec une autre armée : les Alliés sont bientôt en pleine déroute, déroute que Lopez pourrait transformer en victoire définitive s’il lui restait assez d’hommes pour se lancer à la poursuite des armées en fuite.

L’émeute gronde de nouveau en Argentine, le président Flores de l’Uruguay est assassiné. Le ministre d’Angleterre à Buenos-Aires vient négocier la paix, mais exige la démission de Lopez que la propagande alliée représente comme le bourreau de son peuple. Lopez offre de se retirer pendant deux ans, afin de démontrer sa popularité. On refuse.

En même temps, Ella Lynch, dans Asuncion, découvre de noirs complots de la famille Lopez qui s’est entendue avec le Brésil pour porter à la tête du Paraguay un frère de Francisco. Elle constate aussi qu’un beau-frère de Lopez, Bedoya, a volé une bonne partie du Trésor. Le ministre des Finances, Salis, se livre aussi à de mystérieuses tractations. En quelques heures, Ella arrête Bedoya et Salis, dont les soldats se fusillent mutuellement sur son ordre. La famille Lopez est mise hors d’état de nuire.

Constatant que les étrangers achètent pour une bouchée de pain les terres et les joyaux des Paraguayens, cette femme décidée s’en empare elle-même, moyennant des bons de monnaie dont elle établit le cours forcé.

La guerre entrait dans une phase hallucinante, dont l’histoire n’offre aucun parallèle.

Les Alliés approchant d’Asuncion, Lopez évacue tout le monde vers Luque. Le gros de son armée se trouve à Hamaita. Il en retire la plus grande partie par les marais du Chaco, traînant avec lui les gros canons qu’il remplace, au haut des murailles, par des canons de bois. L’armée se retire à San-Fernando. Puis Lopez ramasse tout ce qu’il reste de Paraguayens et les amène dans les collines, en arrière de son armée. Et l’on a le spectacle fantastique d’une nation tout entière en marche vers un nouveau destin. C’est ce que Lopez appela le « Calvaire de la nation ».

Une ville s’élevait dans les marais de San-Fernando. Les femmes avaient été réunies en une armée que commandait Ella Lynch. Bientôt, la victoire était encore possible. Mais Humaita devait tenir encore quelque temps. Cette fois encore, Lopez comptait sans la trahison. Martinez, commandant du fort, se vendit, comme tant d’autres lieutenants du dictateur.

La nation redevint nomade en pleine saison des pluies. Des tranchées se creusèrent à Villeta et Angostura. Ce dernier endroit devint un nouvel Humaita, à 50 milles des marais. Malgré toutes les difficultés, les Paraguayens firent la moisson, cette année-là encore. Le général Diaz, à la tête de 500 hommes, tenta une incursion dans les lignes ennemies : partis fantassins, les Paraguayens revinrent cavaliers. L’exploit se renouvela et, bientôt, Lopez eut une nouvelle cavalerie.

Les Alliés attaquèrent Villeta. La victoire semblait leur sourire, quand, à la tête de milliers de femmes, Ella Lynch tomba sur leur flanc. Ils prirent la fuite.

Les combats se succédaient. Trahi sans cesse, Lopez, à la Noël de 1868, n’avait plus que 60 hommes autour de lui. Il se retira avec eux parmi les collines d’Oscurra. Les Alliés avaient établi un gouvernement à Asuncion, où les gens rentrèrent. Mais les hommes ne tardèrent pas à revenir vers Lopez. Au printemps, il était à la tête d’une armée de 10,000 soldats.

Le comte d’Eu, prince impérial, prit le commandement des Alliés et déclara Lopez hors la loi.

Retranché dans Pirebebuy, le dictateur dut s’enfuir devant les vagues d’assaut des Alliés qui, entrés dans la ville, mirent le feu à un hôpital où se trouvaient 600 blessés. Dans les bois, Lopez repoussa une attaque de l’armée ennemie. Après quoi, il s’aperçut que 87 de ses gardes de corps étaient des espions qui communiquaient ses plans aux Alliés. Pour la première fois, il se convainquit que sa famille le trahissait. Sa mère, son frère, sa sœur avaient causé ses défaites.

Implacable, il leur appliqua le traitement réservé aux traîtres. Mais il remit l’exécution au lendemain. Le matin de ce jour, une nouvelle bataille s’engageait et, tout de suite, Lopez était tué, murmurant avant de rendre le dernier soupir : « Muero con mi Patria », Je meurs avec ma patrie.

La population du Paraguay, qui était de 1,337,489 avant la guerre, ne comptait plus que 28,000 hommes et 192,000 femmes et enfants.

Ella Lynch passa en Europe, où elle allait réclamer au docteur Stewart, médecin établi autrefois à Asuncion, la fortune que Francisco Lopez avait confiée à sa garde à l’intention d’Ella. Stewart refusa de rendre un sou. Condamné par les tribunaux d’Écosse, il se déclara ruiné. Ella Lynch mourut de faim dans Paris.

29 avril 1939.

Hsieh Pingying, l’ardente patriote Chinoise


La guerre européenne nous fait oublier l’autre, la sino-japonaise, dont l’horreur, pour ses victimes ne le cède sans doute pas à la première.

Mais ces événements, qui durent depuis plus de trois ans, sont si loin de nous, dans un monde si étranger, — au siècle de la T. S. F. et de l’avion, — qu’ils nous apparaissent dans un vague brumeux. Il faut dire aussi qu’ils font couler moins d’encre.

Justement, vient de paraître, aux États-Unis, un livre qui nous ouvre des horizons assez stupéfiants sur cet enfer que les Japonais ont entrepris, avec grand succès, de créer en Chine. Le titre anglais se lit Girl Rebel. C’est la traduction des passages les plus caractéristiques d’ouvrages dus à la plume d’une jeune Chinoise, Hsieh Pingying, et traduits par deux autres Chinoises, Adet et Anor Lin. Ces traductrices sont filles de Lin Yutang, dont le nom est maintenant bien connu de quiconque suit un peu le mouvement littéraire américain. Vous savez bien : il est l’auteur d’un bouquin de très grande vente, The Importance of Living et d’au moins deux romans, favorablement accueillis aussi.

Adet et Anor Lin dédient leur traduction à Pearl Buck (romancière de Mother Earth et de nombreux ouvrages dont la scène se situe en Chine). Le nom de cette Américaine vient naturellement à l’esprit quand on ouvre Girl Rebel, vu que Pearl Buck a étudié des personnages de même allure dans son Patriot. La comparaison mène à une constatation intéressante : Pearl Buck, on le voit bien, a parfaitement observé les Chinois au milieu de qui elle a vécu de nombreuses années, mais elle les a observés de l’extérieur. Hsieh Pingying au contraire, — et c’est naturel, — les a observés de l’intérieur. Résultat : les personnages de la Chinoise sont plus près de nous, nous paraissent moins bizarres, font moins exotique. D’où il faut conclure que, malgré ses aspects superficiels, l’homme n’est pas tellement différent sous une latitude ou une autre, et aussi que l’exotisme en littérature est un procédé bien artificiel.

Comme le titre l’indique assez, l’œuvre raconte l’histoire d’une petite personne en rébellion. Contre quoi ? Contre les institutions anciennes : la famille vieux-jeu, la société, etc. Il faut tout dire : Hsieh Pingying est communiste, ou plutôt elle l’a été. Le communisme, pour elle comme pour de nombreux jeunes gens en Chine, a été l’occasion de se libérer de traditions désuètes et paralysantes, mais il les a conduits au patriotisme le plus ardent. C’est justement le sujet que Pearl Buck étudiait dans son Patriot, paru l’an dernier. Mentionnons tout de suite que Girl Rebel n’est pas un roman, mais se compose de l’autobiographie et des mémoires de guerre de l’auteur.

Je ne l’ai pas encore mentionné ? Hsieh Pingying a porté, elle porte toujours l’uniforme de Chiang-Kai-Shek. Ah ! croyez-m’en, les patriotes chinois, hommes et femmes, n’entendent pas le patriotisme à demi ; ils paient de leur personne et, à constater leur détermination, on se persuade que le Japon ne viendra jamais à bout de leur pays.

Hsieh appartient à une famille à l’aise, mais ancrée dans les traditions les plus vénérables d’un pays dont la civilisation remonte à des milliers d’années et n’a guère bougé au cours des siècles. Le père était professeur dans les maisons d’enseignement secondaire et la mère se distinguait par une volonté de fer. Première originalité chez la jeune fille, Hsieh a voulu pousser ses études assez loin, tout comme ses frères, qui sont tous professeurs. La mère a fini par céder.

Fiancée dès l’âge de quatre ans, comme cela se fait là-bas, Hsieh a été de bonne heure témoin du martyre des jeunes mariées, qui appartiennent à leur belle-famille et qui sont brutalisées par leur belle-mère. Ah ! les belles-mamans chinoises !… Hsieh avait résolu d’échapper à cette tyrannie.

Elle a réussi à retarder de beaucoup l’enveloppage des pieds grâce auquel les Chinoises ont des pieds minuscules, mais ne peuvent guère marcher. Elle n’a pas gardé longtemps ses bandelettes. Heureusement, car elle n’aurait pu être soldat.

D’abord élève dans un pensionnat, Hsieh Pingying demande ensuite à fréquenter l’école normale. Une opportune grève de la faim a raison de la maman qui a l’instruction féminine en horreur.

La révolution de 1926 la surprend à l’école normale. Sans tarder, l’ardente jeune fille, comme plusieurs de ses camarades masculins et féminins, part pour l’Académie militaire et politique où les jeunes gens apprennent la technique de la révolution communiste. Rompus au métier par une discipline très stricte, les étudiants s’en vont bientôt au front, en mission de propagande. Ils sont si bien formés qu’apercevant, à l’arrivée dans le territoire où la révolution bat son plein, Hsieh n’éprouve aucune émotion à voir, étendus, les cadavres de six propriétaires fonciers. C’était vers le nord de la Chine ; la tradition y avait été plus rigoureuse qu’ailleurs : les femmes y avaient des pieds de deux pouces de long, de quatre au plus. Une vieille paysanne s’écrie, en voyant venir les jeunes militantes : « Il m’a fallu vivre jusqu’à 80 ans pour voir des diables femelles aux cheveux courts, aux grands pieds et vêtus d’uniformes militaires ».

La terreur atteignait son comble. Par exemple, les paysans ayant dénoncé trois propriétaires en une réunion publique, on fit monter les victimes sur la plateforme et on les y fusilla sans plus tarder.

Le gouvernement provincial de Wuhan, où ces horreurs se passaient, changea soudain de politique et abandonna ses alliés communistes. Du soir au lendemain, les révolutionnaires virent leur tête mise à prix : ce fut le sauve-qui-peut.

Hsieh parvint jusqu’à son village natal. Elle n’échappait à la mort que pour tomber dans l’étreinte des vieilles traditions. Sa mère exigea le mariage immédiat, pour remplir l’engagement pris de nombreuses années plus tôt. Le trousseau était prêt ; la mariée aurait au moins 40 malles de robes, sans compter le reste : la famille s’en trouverait grandement honorée. Il ne fallait plus tarder.

La fiancée ne l’entendait pas de la même oreille. On l’enferma dans sa chambre comme dans la prison la plus sévère. On s’entêtait de part et d’autre, mais, au bout de quelques mois, Hsieh dut céder. Elle se maria, mais s’enfuit tout de suite, pour courir la grande aventure. Tour à tour professeur, journaliste, écrivain, bohème, la jeune rebelle connut la misère, la prison, mais aussi la liberté. Ses pérégrinations la ramènent au Wuhan, où elle apprit qu’au lendemain de son départ précipité, les seigneurs de la guerre avaient instauré leur propre terreur : toute jeune femme surprise les cheveux courts avait été fusillée sans autre forme de procès, car les cheveux courts dénotaient la révolutionnaire. Malgré tout, note Hsieh, « je ne puis vivre sans la révolution ».

Elle rentre pour quelque temps au village natal, se réconcilie avec sa mère, s’en va à Shanghaï où, en trois semaines, elle écrit deux livres dont les droits d’auteur lui permettent d’aller étudier au Japon. Elle quitte ce pays en 1931, après l’incident de Moukden, « chassée par les impérialistes ». Activité révolutionnaire, journalisme et littérature, enseignement, nouveau voyage au Japon : le temps passe. Soudain, à l’été de 1937, les Japonais envahissent la Chine.

Hsieh Pingying se trouve dans un sanatorium, car la fatigue et la maladie ont eu raison de sa forte constitution. N’empêche, dès le mois de septembre, elle part pour la zone de combat et elle y est encore. « Je ne rentrerai pas chez moi, a-t-elle juré, tant que les nains envahisseurs n’auront pas été vaincus ». L’ardeur de son patriotisme a vaincu la maladie.

Car il est arrivé à Hsieh Pingying l’aventure merveilleuse qu’ont connue tous les jeunes Chinois émancipés, qu’ils fussent du Kuomintang ou du parti communiste : ils ont senti se réveiller en eux l’amour du vieux sol chinois, qu’obscurcissaient, depuis la révolution de 1911, les luttes fratricides et égoïstes. Le Japon a voulu profiter de cette désagrégation interne, mais, au lieu de l’accentuer, il y a mis fin et créé une forte unité nationale. « Nous avons perdu les provinces mandchoues depuis six ans, écrit notre auteur, mais ce n’est qu’aujourd’hui que nous sentons le désir de battre l’envahisseur. »

Il n’est plus question de communisme pour Hsieh, ni de propagande révolutionnaire. La jeune fille dirige un groupe d’infirmières dans la zone des opérations de guerre. Le danger l’enchante. Quelqu’un s’étonnait de la voir rire alors qu’on prenait sa photo à la veille d’une grande bataille. « Pourquoi ne rirais-je pas, puisque nous combattons pour assurer la liberté du peuple ? » (Le langage révolutionnaire ne disparaît tout de même pas.)

Elle a des mots admirables. « Ils ne peuvent nous tuer tous, écrit-elle. Quand un régiment a fondu, un autre va le remplacer. Lorsqu’il n’y aura plus de soldats, il restera le peuple et, les maris disparus, il y aura les femmes. Ils ne peuvent nous tuer tous ! » — « Nous devons défendre Shanghaï, nous devons défendre Lunghua. Il ne faut pas que nous perdions un pouce de ce sol glorieux ! »

Mais Hsieh est très humaine. « Pendant que les avions japonais nous bombardaient, dit-elle, j’ai pensé que la chose la plus triste du monde est la guerre, que la pire de toutes c’est encore la guerre, que la plus grande chose du monde c’est la guerre ! »

Un jour, ses subordonnées la surprennent habillant une poupée qu’elle a trouvée dans une maison abandonnée où on les a cantonnées. « Ha ! ha ! notre chef de groupe qui joue à la poupée ! » Elle ne s’arrêta pas pour si peu.

Les anecdotes de ce genre abondent dans le livre. Un jour, Hsieh dîne chez un général. Un bombardier japonais s’amène, mais le général ne bouge pas. « Il ne faut pas s’en faire, dit-il. Que ce gaillard se livre à son bombardement, je me livre à mon repas. J’aime mieux mourir heureux et satisfait. » Et il se sert de légumes.

9 novembre 1940.

Les aventures d’Eric Muspratt dans les îles du Pacifique


J’ai le plaisir de vous présenter, aujourd’hui, Eric Muspratt. Vous ne le connaissez peut-être pas, si vous ne suivez pas de près la production littéraire d’Angleterre. Muspratt n’a pas encore eu les honneurs de la traduction, que je sache.

Il les mériterait, et bien d’autres encore.

Eric Muspratt n’est pas un personnage ordinaire. C’est pourquoi je me suis dit qu’il serait malheureux de vous le laisser ignorer.

En un mot comme en cent, Eric Muspratt est un peu l’Henri de Monfreid des Anglais. Entendez que Muspratt est l’aventurier intégral, comme Monfreid, qui a bourlingué sur toutes les mers du Sud et pénétré dans tous les pays les plus impénétrables, pour y vivre de la vie des naturels, toujours comme Monfreid.

Ces particularités ne suffiraient pas à retenir notre attention : il existe un certain nombre de ces « anti-civilisés », qui ne peuvent supporter les contraintes de la civilisation dont nous sommes si fiers, qui ne respirent à l’aise que parmi les primitifs. Seulement, Eric Muspratt, comme Henri de Monfreid, est en outre un bon écrivain et qui a eu l’excellente idée de faire connaître au grand public les détails de son existence aventureuse. Ses livres se lisent, je ne dirai pas comme un roman, mais mieux que le plus passionnant des romans, parce qu’on y sent vibrer un homme qui est un spécimen superbe d’humanité.

Avant d’aborder l’analyse de ses œuvres, je me permets de vous présenter mon homme, me guidant du reste sur les détails qu’il donne dans la préface de My South Sea Island.

Eric avait de qui tenir. Son père était un pasteur, qui s’était distingué à Cambridge dans la nage, la course et le canotage. Ces hauts faits le préparaient mal, sans doute, à sa profession. C’est-ce qu’il pensait, doit-on croire, car il abandonnait bientôt la chaire pour les planches du théâtre. De là, il passait dans l’armée. Puis il fut successivement cordonnier, photographe, maître d’école, secrétaire d’un évêque, marin, peintre en bâtiments, voiturier, cocher propriétaire d’une écurie de louage, aviculteur, pêcheur, charpentier de navires et chauffeur de taxi. Sans compter les innombrables métiers qu’il exerçait entre temps et dans les diverses parties du monde.

Le fils de cet homme inconstant naquit en Angleterre en l’année 1899. Il débuta dans la vie, à neuf ans, en qualité de camelot. Sa onzième année le vit apprenti chez un boulanger. Deux ans plus tard, il commençait à apprendre le métier de dentiste.

Tout cela était trop calme pour le garçon. Il se fit donc marin. À la suite de quoi, il devint vagabond à travers les États-Unis, le Canada, le Mexique et Hawaï. Puis il s’en alla aux Antipodes. La guerre le surprit en Australie, où il se chauffait au soleil depuis quelques mois. Il partit dare-dare pour l’Europe, en qualité de soldat. Après quoi, il revint en Australie, âgé de vingt ans.

Il fit alors un effort sérieux pour se fixer. Ayant loué une plantation d’ananas, il projeta d’amener auprès de lui sa mère et ses sœurs. Il se mit résolument à l’œuvre. Mais l’aventure l’appela de nouveau irrésistiblement : on lui offrait, pour six mois, la direction d’une plantation de cocotiers aux îles Salomon. C’en était trop pour notre homme. Abandonnant les ananas, il se jeta dans les cocos.

Les six mois passés aux îles Salomon, il entendait honnêtement reprendre son exploitation australienne. Mais son démon le poursuivait. Il reprit ses pérégrinations à travers le Queensland, l’Australie méridionale, l’Australie occidentale, les Territoires du Nord, l’État de Victoria, les Nouvelles-Galles du Sud et la Tasmanie. Après quoi, travaillant de ci de là, il fit le tour de l’Afrique et de l’Asie, puis vagabonda à travers une douzaine de pays européens.

Muspratt passa six mois dans un hospice des Indes, accusé de vagabondage. Il fit divers séjours dans les prisons du Cap, de France, d’Angleterre, d’Égypte, de Serbie, de Hongrie et d’Autriche. Ces petits ennuis lui venaient du fait qu’il voyageait sans passeport et souvent dans la situation peu agréable du rat de cale. De fait, il se fit rat de cale à onze reprises différentes : il devenait spécialiste en ce domaine.

Les circonstances le forcèrent à exercer les métiers de marin, de chauffeur, de garçon de table, de cuisinier, de mineur, de terrassier, de valet de ferme, de bouvier, de modèle pour les artistes, de boxeur poids lourd, de bûcheron, de commis voyageur, d’interprète, de commis, entre autres.

Eric Muspratt explique les raisons qui l’ont amené à prendre la plume, dans sa préface à My South Sea Island : « Depuis des années, écrit-il, je projetais de composer des livres, tout d’abord pour réformer le monde ; ensuite pour l’expliquer si possible et pour en faire comprendre l’inépuisable intérêt par le récit de mes aventures. Le présent ouvrage constitue ma première tentative dans ce domaine ». Voilà au moins un écrivain qui a quelque chose à dire et qui sait ce qu’il veut dire.

Son premier livre, intitulé My South Sea Island comme nous venons de le voir, relate les aventures de Muspratt pendant ses six mois de séjour dans les îles Salomon.

Par la suite, ainsi qu’il le raconte dans Wild Oats, il tenta de rentrer en Australie sans argent et sans passeport.

Bientôt, il laissait les pays du Pacifique pour regagner l’Europe. Telle était du moins son intention. Mais ce beau projet l’amena tout simplement dans « l’une des plus agréables prisons que j’aie jamais connues », à Port-Saïd.

Sorti de geôle, il dirigea ses pas, si l’on peut dire, dans une autre direction, c’est-à-dire vers les Indes. Et afin de s’y rendre, en ayant assez de la prison pour l’heure, il voulut gagner honnêtement son passage en se faisant chauffeur à bord d’un paquebot : il connut toutes les horreurs de la chambre de chauffe d’un grand bateau, en juillet, sur la Mer Rouge.

Dans son livre suivant, The Journey Home, il raconte les aventures qui lui arrivèrent ensuite aux Indes. Le tableau qu’il y peint de l’Inde mystérieuse diffère totalement de l’idée qu’on se fait généralement de ce pays. Songez que Muspratt a été le seul écrivain à connaître la vie du paria, sans argent et sans passeport, dans le pays des castes et de la bureaucratie. Évidemment, ses souvenirs ne sont pas ceux des mandarins de lettres qui voyagent en première classe, dînent chez les maharajahs et couchent dans les palaces.

Après une vie extrêmement mouvementée, où il pensa bien y passer, Muspratt réussit à rentrer en Australie où l’attendait sa famille, qu’il y avait appelée avant son départ pour les îles Salomon. Il ne devait pas encore connaître le repos, mais, au contraire, misères et déceptions.

Dans les œuvres d’Eric Muspratt, se révèle un homme au courage indomptable et à la force extraordinaire, qui se cherche et se découvre lentement. Si Muspratt est un aventurier, il ne faudrait pas lui attribuer l’âme d’un bandit. Ce qu’il cherche dans l’aventure, c’est en quelque sorte le secret de la vie et, plus encore, l’équilibre de son être. Insatisfait des civilisations, comme des systèmes sociaux et philosophiques, il veut trouver un coin où l’homme vive sans artifice, dans le plein épanouissement de sa nature.

Muspratt est cultivé, même s’il lui manque certaines formations que dispensent les écoles. Il s’émeut facilement devant les spectacles grandioses de la nature, et il sait les décrire avec sobriété, mais efficacité. Il pénètre le secret des êtres et, quand il y est parvenu, il se livre à des réflexions qui sont d’une profonde philosophie. C’est une philosophie qui n’emprunte rien qu’à la vie. Tout cela, sans jamais appuyer : les récits de Muspratt sont vivants et dramatiques.

Arrêtons-nous plus particulièrement au premier livre de notre auteur, My South Sea Island, puisque, aussi bien, nous en avons déjà cité la préface.

À vrai dire, il y aurait peu d’anecdotes à y glaner. Le livre vaut par l’atmosphère qui y règne. L’auteur nous transporte comme par magie dans ce milieu tropical, parmi les sauvages primitifs dont les plus vieux gardent le souvenir de leur ancien cannibalisme ; où se placent d’inoubliables tableaux de récifs de corail, de chasses au sanglier, de courses avec les alligators.

Eric Muspratt allait remplacer, pendant six mois, un vieux planteur qui éprouvait le besoin de se retremper, après vingt ans d’exil, dans la civilisation. C’était à San-Cristobal, l’île la plus lointaine de l’archipel, située à six jours de l’Australie. Mumford, le planteur, était un ancien marin qui avait pris sa retraite sur ce coin de terre. L’île était et est encore (cela se passait en 1920) dans la sauvagerie la plus absolue, hors quelques traces de civilisation le long de la côte. Le plus proche voisin de la plantation Mumford habitait à vingt-cinq milles. Le seul contact avec le monde civilisé était assuré par un petit vapeur qui faisait une courte escale à Waiboroni (lieu où était située la plantation) tous les six mois.

Le planteur, entre les visites du vapeur, ne voyait jamais un blanc. Il y avait, sur la côte, une couple de villages indigènes où il trouvait quelques distractions. Ses employés venaient de ces villages ou bien de l’île de Malaita, où les naturels sont si féroces que le gouvernement interdit aux blancs d’y mettre le pied sans escorte. San-Cristobal compte une population assez nombreuse, mais composée surtout de naturels de la jungle, dangereux à l’extrême. On voit dans quel milieu le jeune homme était appelé à vivre pendant six mois.

L’exploitation comprenait six cents acres de terre plantés de cocotiers. Elle consistait aussi dans la traite avec les naturels. À lire la description de ces échanges, on se rappelle les débuts de notre pays.

L’argent est inconnu dans ces îles bienheureuses, si ce n’est sous la forme de coquillages. Mais cette monnaie primitive est rare et le blanc peut difficilement se la procurer. Les échanges se font donc par la méthode du troc et qui veut commercer dans les îles Salomon doit se munir d’une pacotille. On échange, contre l’ivoire végétal et le coprah, de brillants calicots, des miroirs et du tabac ou des pipes. Les naturels ont peu de besoins. La nature leur fournit, pour ainsi dire sans travail de leur part, la nourriture et le vêtement. Ils ne travaillent, à la cueillette des denrées que leur achètent les blancs, que pour se procurer ce qui à leurs yeux constitue le luxe.

Eric Muspratt relève un fait curieux et d’autres voyageurs corroborent son témoignage sur ce point. C’est qu’on ne saurait aller nulle part, dans les îles du Pacifique, sans rencontrer quelque descendant de ces mutins de la Bounty qui, un jour, déposèrent leur capitaine en mer et, avec des Tahitiennes, allèrent fonder une nouvelle nation à l’île Pitcairn. Ces métis étranges, qui ne ressemblent à aucune autre race, ont essaimé partout. On rencontre dans tout le Pacifique, assure Muspratt, des gens nommés Buffet : ce sont les descendants de l’un des mutins. Du reste, Muspratt lui-même descend de l’un des marins révoltés de la Bounty. Cette particularité explique peut-être son goût de l’aventure.

On serait tenté de philosopher sur le destin remarquable qu’eurent les fameux mutins. Ce sont peut-être les seuls êtres humains qui aient jamais réussi à réaliser le rêve du Paradis terrestre.

C’est, en effet, d’un tel rêve que naquit leur aventure. Évidemment, ils songeaient d’abord à s’évader de la marine anglaise où, dans ce temps, les hommes étaient traités avec une brutalité inhumaine. Ils voulaient surtout, se créer un pays à eux, loin des contraintes des lois humaines, dans ces archipels où la vie est d’une douceur incomparable. Bien d’autres, avant et après eux, ont fait ce rêve. Eux seuls l’ont réalisé. Leur réussite a été si complète qu’elle s’est prolongée après eux, dans cette race de Pitcairniens qu’ils ont créée. Peut-on y voir la puissance créatrice d’une grande idée ?

La vie est paradisiaque dans les îles bienheureuses. Mais un danger y guette le blanc : la malaria, qui peut être mortelle, ou qui vide un homme de toute vitalité. Muspratt arrivant à San-Cristobal était un merveilleux animal humain. Sa force herculéenne, son habileté inégalable à tous les sports, en particulier à la nage, lui conféraient un prestige inégalable auprès d’êtres primitifs pour qui le bon fonctionnement de l’organisme est le bien suprême. Lui-même, du reste, considérait la force physique comme la plus précieuse richesse. La malaria en fit une loque. De deux cents livres, son poids tomba à cent quarante. La nage lui devint pénible, les longues marches impossibles. Depuis, la crainte d’une rechute toujours possible empoisonne son existence. Tel est le tribut qu’il faut payer dans ce « paradis terrestre » du Pacifique.

4 décembre 1937.

La curieuse vie de Mme de La Ferté-Imbault, reine des Lanturelus


M. Constantin Photiadès, dans sa biographie de la Reine des Lanturelus, nous montre d’abord son héroïne recevant les compliments de ses sujets à l’occasion d’une convalescence. Gentilshommes, femmes de qualité, académiciens, ecclésiastiques, diplomates étrangers se pressaient à la fête. On y remarquait le comte de Creutz, ambassadeur de Suède ; le baron de Blome, ministre de Danemark ; le prince Bariatinsky, ministre de Russie et le nonce pontifical, Mgr Doria Pamphili. Dès son arrivée, saluée d’acclamations et de vivats, elle était portée en triomphe, dans les bras du ministre de Russie et du nonce, jusqu’à une chambre fastueuse où l’attendait un trône. On posa sur sa tête une couronne digne de Sémiramis. Et, quand vint le moment des discours, la reine quelque peu sourde, se fit donner un cornet acoustique de proportions colossales, qu’elle approcha de son oreille en riant très fort pour encourager l’hilarité générale.

On lui lut une adresse en vers, dont voici un couplet :

Ô mes amis, rendons grâce aux dieux !
Elle entendra ses sujets à merveille,
Et, pour tout autre que pour eux,
Elle fera la sourde oreille.

Mme de la Ferté-Imbault réunissait chaque lundi à déjeuner, quelques hommes d’esprit, dont le baron de Grimm. Un beau lundi de 1771, le marquis de Croismare s’excusa, se disant malade. La marquise, dépitée, lui envoya des couplets impertinents qui finissaient par le refrain : Lanturelu, lanturelu, lanturelu ! Le malade répondit de même, se servant du même refrain ; la marquise répliqua ; tous les amis entrèrent dans le jeu et l’on s’envoya, d’hôtel à hôtel, des couplets sur le refrain de Lanturelu. Le succès en fut tel qu’on décida de commémorer ce tournoi, dès la convalescence de M. de Croismare, par la fondation d’un Ordre des Lanturelus dont Mme de la Ferté-Imbault devint la grande-maîtresse. Les plus grands seigneurs en faisaient partie ; les ducs de Nivernais, de Saxe-Gotha et de Rohan. La curiosité que soulevait l’Ordre s’étendait à toute l’Europe. Dès la première année de la fondation, le baron de Grimm, en voyage à la cour de Catherine II, devait renseigner à fond l’impératrice sur le fameux cénacle. Quelque temps après, le czarévitch, futur Paul Ier, de passage à Paris, sollicitait la permission de présenter ses respects à la reine des Lanturelus. En effet, Mme de la Ferté-Imbault avait reçu un nouveau titre : Sa Très Extravagante Majesté lanturelurienne, fondatrice de l’Ordre et autocrate de toutes les Folies.

Curieuse femme que cette Mme de la Ferté-Imbault. Si elle était capable des loufoqueries les plus étourdissantes, elle était connue de quelques intimes comme un esprit sérieux, nourri de la lecture des plus grands philosophes.

Cette dualité lui avait été imposée dès l’enfance par la nécessité d’amadouer une mère ombrageuse.

Mme de la Ferté-Imbault était fille de cette célèbre Mme Geoffrin que l’historien des salons littéraires ne saurait ignorer. De condition modeste, épouse d’un bourgeois immensément enrichi, très belle au surplus et spirituelle, Mme Geoffrin réunissait chez elle tout ce que le premier quart du XVIIIe siècle comptait de sommités littéraires, artistiques, scientifiques ou aristocratiques.

Née en 1715, sa fille Marie-Thérèse jouissait de beaucoup d’esprit et d’un fort joli minois. Négligée par la mère, elle comprit très tôt qu’il est bon de cacher certaines qualités propres à inspirer la jalousie même à l’auteur de ses jours. Dans le salon de Mme Geoffrin elle affecta d’abord un mutisme qui confinait à la stupidité. Plus tard, ennuyée de ce rôle, elle adopta celui d’espiègle, se livrant à toutes les fantaisies que lui suggérait un esprit endiablé. Moyennant quoi, elle était tolérée par l’autoritaire Mme Geoffrin qui n’aurait pas souffert auprès d’elle une érudite capable de la jeter dans l’ombre.

Au fond, Marie-Thérèse n’aimait que les sciences abstraites, auxquelles l’initiaient, en des conversations insoupçonnées de la mère, les plus grands esprits de l’époque, Fontenelle, Montesquieu, l’abbé de Saint-Pierre. À 15 ans, l’enfant avait la cervelle farcie d’Aristote, de Plutarque, de Sénèque et de Malebranche.

En 1733, on lui présente un brillant jeune homme, le marquis de la Ferté-Imbault, descendant du maréchal d’Estampes, que ses parents, éblouis par tant de noblesse, ont déjà agréé comme prétendant. Mauvais poète, esprit chagrin, le jeune homme est en outre affligé de parents arbitraires qui se joignent à lui pour rendre la vie impossible à la jeune femme. Fort heureusement, le mari et le beau-père quittent bientôt cette vallée de larmes et laissent une veuve de 22 ans prête à prendre son essor grâce à la fortune héritée du père Geoffrin.

Marie-Thérèse dut habiter avec sa mère et, comme par le passé cacher son érudition. Mais, libre, elle pouvait retrouver des cercles où elle jouissait de la liberté. Bientôt, on se la disputa. Elle se prêtait de bonne grâce aux attentions, mais, jamais, elle ne dérogea d’une conduite au-dessus de tout soupçon. Aussi repoussa-t-elle les avances de Mme de Pompadour et mordit-elle au sang le prince de Conti, homme débauché, dont on l’avait contrainte à baiser la main.

Par contre, elle devint fort amie de Mlle de la Roche-sur-Yon, princesse de Conti, avec qui elle fit un long séjour à Lunéville. Le roi Stanislas Leczinski, exilé de Pologne, régnait alors sur la Lorraine. Il ménagea un accueil enthousiaste aux deux voyageuses et, bientôt, se consuma d’amour pour Mme de la Ferté-Imbault. Il lui parla même mariage, ce qui irrita sa fille, reine de France.

Le prince de Condé, le duc et la duchesse de Chevreuse la cultivent, non moins que les Pontchartrain. Elle s’attache aux parlementaires persécutés par le roi (non sans raison), et à divers hommes d’Église, entre autres au cardinal de Bernis dont elle devient la grande amie.

Toujours passionnée de philosophie, elle n’en reste pas moins entichée de coquecigrues et de déraison. Cette dualité est devenue sa seconde nature et enchante ses amis.

À l’intention de la duchesse de Rohan-Chabot, Mme de la Ferté-Imbault avait composé un excellent résumé des travaux de Malebranche. Son amie, Mme de Marsan, gouvernante des enfants de France, en fut si enchantée qu’elle en parla au roi. À la suite de quoi Louis XV pria la marquise de choisir les morceaux de littérature et de philosophie qui seraient mis sous les yeux des princesses. Bientôt, durant les absences du roi à Fontainebleau, Mme de la Ferté-Imbault devait se transporter à Versailles pour donner aux filles de Louis XV un cours de philosophie. Les courtisans ne l’ignoraient pas et la vogue de la marquise en devint plus grande encore, si possible. Elle songea alors à utiliser les nombreuses notes recueillies depuis son enfance afin de composer un traité au service de sa foi, qu’elle avait fort ardente, au point de chasser ignominieusement d’Alembert de la chambre où agonisait Mme Geoffrin, ce qui lui valut la haine des Encyclopédistes et la défection de nombreux Lanturelus.

L’influence qu’exerçait Mme de la Ferté-Imbault devait se manifester de façon curieuse. Les princes du sang s’étaient éloignés de Versailles, quand Louis XV avait chassé les parlementaires. Peu de temps après, désireux de renouer les relations, les princes de Condé et de Bourbon chargeaient Mme de la Ferté-Imbault, non seulement d’engager les conversations avec le Château, mais surtout de les justifier auprès des autres princes. La fille du marchand de drap devenait ainsi arbitre entre les personnages les plus puissants du royaume.

Avec les années, l’empire exercé par la marquise allait s’accentuant. Devenue la grande amie de Mme Élizabeth, sœur de Louis XVI, elle refusa de s’exiler quand vint la Révolution et elle s’éteignit paisiblement, le 15 mai 1791, sans avoir été inquiétée par la Terreur.

2 septembre 1939.

Étranges et tendres aventures de Dames et Cavaliers de jadis


Avec M. Edmond Pilon, qui vient de publier un livre charmant intitulé Dames et Cavaliers, faisons revivre aujourd’hui quelques figures attachantes du passé. L’amour et l’aventure se mêlent dans ces histoires, dont chacune pourrait fournir la matière d’un beau drame.

En ce mois de juin 1606, M. de Bassompierre n’était pas encore maréchal de France, mais il était déjà le favori du bon roi Henri IV. Celui-ci venait justement de le nommer son représentant au mariage du duc de Bar et de Mlle de Mantoue. Il devait partir dans les trois jours pour Nancy en un équipage splendide. Mais il ne voulait pas s’éloigner sans satisfaire la curiosité qu’avait éveillée en lui une lingère du Petit-Pont, qui lui paraissait la plus belle des femmes.

Quelque temps auparavant, passant devant la boutique des Deux-Anges, où se débitaient de beaux colifichets pour dames et messieurs, Bassompierre avait été attiré par le sourire de la jeune fille qui paraissait tout ébahie de la bonne mine de ce seigneur magnifique. Celui-ci avait fini par pénétrer dans la boutique, où la lingère l’avait reçu bien cordialement. Elle était d’une grâce acide et provocante ; sous une apparence de simplicité, elle cachait un mystère que l’éblouissant Bassompierre résolut de percer avant son départ. Il lui demanda donc un rendez-vous. Elle répondit : « Ce sera chez une de mes tantes qui se tient en la rue Bourg-l’Abbé proche des Halles, auprès de la rue aux Ours, à la troisième porte du côté de la rue Saint-Martin. Je vous attendrai depuis dix heures jusqu’à minuit ; je laisserai la porte ouverte. À l’entrée, il y a une petite allée que vous passerez vite, car la porte de ma tante y répond, et vous trouverez un degré qui vous mènera à mon second étage ».

La veille de son départ, Bassompierre se rend au rendez-vous. Arrivé à la maison décrite, il met la main sur la garde de son épée et cherche à ouvrir la porte. Elle est fermée. Il frappe du pommeau de son épée ; une lumière vacille au-dessus de lui et une voix rude lui demande ce qu’il désire. Sans répondre, il s’éloigne, puis refait le chemin parcouru, craignant de s’être trompé de porte. Cette fois, l’huis est ouvert. Trébuchant, il monte le degré qu’on lui avait indiqué : là-haut une lumière fumeuse l’appelle. Il pousse la porte d’une chambre et, raconte-t-il dans ses mémoires, « je trouvai que cette lumière était la paille d’un lit que l’on y brûlait, et je vis deux corps nus étendus sur la table de la chambre ». Les corps étaient des cadavres. Quant à la belle lingère, point de traces !

On a beau être soldat intrépide, la vue d’un tel spectacle ne laisse pas que d’impressionner. Bassompierre descendit l’escalier quatre à quatre, se croyant poursuivi par Belzébuth. Arrivé chez lui, pensant que les deux corps étaient ceux de pestiférés, il se fit chauffer du vin dont il avala de grands verres : remède souverain contre la peste qu’il avait appris en Allemagne. Le lendemain, il partait pour son ambassade.

Au retour de Nancy, dès le débotté, il courut au Petit-Pont. À l’enseigne des Deux-Anges, où il voulut se renseigner, la belle lingère ne se trouvait pas et personne ne semblait comprendre de qui il s’agissait. Bassompierre fit enquête aussi au Bourg-l’Abbé : jamais il ne put apprendre quels étaient les corps que les corbeaux étaient venus quérir un soir pour les porter au charnier des Saints-Innocents.

Ce conte fantastique frappa plus tard Chateaubriand qui écrivit à son sujet et qui chercha, en vain, à percer le mystère.

— L’histoire des amours d’Hélène de Tournon, que la reine Margot raconta dans ses mémoires, était si touchante que, à en croire M. Abel Lefranc, Shakespeare s’en est inspiré dans Peines d’amour perdues et dans Hamlet (épisode de la mort et des funérailles d’Ophélie).

Hélène avait passé quelque temps en Bourgogne chez sa sœur Claude, mariée à Philibert de Rye, baron de Balançon. Elle y avait plu au jeune marquis de Varanbon, dont la terre était située près de Balançon. Puis elle était revenue chez la reine Marguerite, à Paris. Elle aimait Varanbon, mais sa mère la gourmanda. Quant à son amoureux, il était destiné à l’Église et son frère n’entendait pas qu’il abandonnât ces projets pour épouser la belle Hélène.

Afin de distraire celle-ci, la reine Margot l’emmena dans les Flandres, où elle s’en allait pour gagner don Juan d’Autriche, fils de Charles-Quint, à la cause de son frère, le duc d’Alençon. Ce voyage fut d’un faste inouï. Et don Juan reçut la reine à Namur par des fêtes inimaginables.

Mais la tragédie ne tarda pas à assombrir la brillante compagnie. Pour donner le change à son frère, vu le grand nombre de gens présents, M. de Varanbon ne fit pas « seulement semblant de cognoître » la belle Hélène.

Celle-ci était toute dolente déjà au départ de Paris. Devant la froideur apparente de son amoureux, la pauvre, trop jeune pour deviner la ruse, « tomba dans le despit, le regret et l’ennuy ». Ce fut au point qu’elle « se trouva tellement saisie qu’elle ne put plus respirer qu’en criant et avec des douleurs mortelles ». Et la reine Margot ajoute :

« N’ayant nulle autre cause de son mal, la jeunesse combat huit ou dix jours la mort qui, armée de despit, se rend enfin victorieuse, la ravissant à sa mère et à moy, qui n’en fismes pas moins de deuil l’une que l’autre ».


Le pathétique atteignit son comble aux obsèques de la belle morte d’amour. Ces obsèques eurent lieu à Liège, où une partie de la cour s’était transportée. C’est exactement l’histoire des obsèques d’Ophélie, ou plutôt les obsèques d’Ophélie s’inspirent tout à fait de celles d’Hélène de Tournon. Dans le drame shakespearien, le prince Hamlet, qui a délaissé Ophélie, revient au Danemark après un long séjour en Angleterre. Il arrive au moment où le convoi funèbre emporte au cimetière d’Elseneur, sous une jonchée de fleurs, le corps de « celle qui fut l’âme de son âme ». Le prince demande : « Quelles sont ces funérailles dont toute la cour se lamente ? Il faut que la morte soit d’une noble famille. Tenons-nous à l’écart un moment ».

De même, dans notre histoire, le marquis de Varanbon, ayant entendu parler de l’excès de douleur d’Hélène, obtient une commission de don Juan d’Autriche pour la reine Marguerite et il file vers Liège ventre à terre. Il trouve, en arrivant, un convoi que suivent les belles dames et les grands seigneurs, un char entouré d’enfants et de prêtres chantant le De Profundis. Sur le char, « un drap blanc couvert de chapeaux de fleurs ». Il demande ce que c’est. On lui répond que « c’est le corps de Mlle de Tournon ».

Entendant ces mots, Varanbon « se pasme et tombe de cheval ». On le transporte dans un logis comme mort et le coup « le laissa quelque temps sans aucune apparence de vie ». Mais l’âme « estant revenue l’anima de nouveau pour luy faire esprouver la mort qui, d’une seule fois, n’eust assez puny son ingratitude ».

— On disputera encore longtemps, dans les pays de langue anglaise, sur la question de savoir si Marie Stuart fut une gourgandine ou bien une malheureuse victime de la grande Elizabeth. M. Jean Héritier, dans un beau livre paru récemment, semble avoir démontré sans l’ombre d’un doute que Marie fut, en effet, victime d’intrigues politiques. Si elle fut coupable, ce fut par imprudence. Mais ses adversaires l’ont si bien noircie pour justifier Elizabeth de l’avoir fait mettre à mort qu’on entretient encore des soupçons à son sujet.

Un fait certain, c’est que Marie Stuart était d’une beauté et d’une grâce si extraordinaires que les hommes, tous les hommes, ne pouvaient s’empêcher de l’aimer et de faire des folies pour elle.

Parmi ces amoureux de la belle reine d’Écosse, il en est un dont l’histoire est particulièrement attachante. C’est Chastelard.

Pierre de Chastelard, raconte Brantôme, était un seigneur accompli en tout. Occupé de poésie, d’escrime, de paume, c’était un vrai personnage de l’Heptaméron. Poète, beau danseur, brave escrimeur, il brillait parmi « l’escadron volant » de Catherine de Médicis. Mais sa vie tourna au tragique à cause d’une folie.

Marie Stuart vivait en ce temps-là à la cour de France. Elle était reine-dauphine, parce qu’elle avait épousé l’héritier de la couronne. Elle devint Marie de France, quand son mari, François II, monta sur le trône.

Mais le jeune roi régna peu. Bientôt la mort l’emportait et Marie, rappelée par ses sujets écossais, dut quitter la France qu’elle aimait tant. On lui composa une escorte brillante, dans laquelle figurait Pierre de Chastelard. Depuis longtemps déjà, notre beau seigneur aimait la reine éblouissante. Le voyage allait le rapprocher de l’objet de sa flamme et lui donner on ne sait quels espoirs.

On descendit au Petit-Leith. Les puritains, agents de Knox, vinrent, gourmés et hostiles, complimenter la nouvelle reine, fervente catholique « et donc, — pour eux, — un peu diablesse ». Puis, on s’en alla à Édimbourg où la blonde reine s’enferma dans le lugubre château d’Holyrood. Parmi ses rudes Écossais, les délicats Français qu’elle avait amenés avec elle faisaient tache.

Dans ces deux contrastes, entre la religion de la reine et de ses sujets d’une part et de l’autre entre la civilisation raffinée dans laquelle elle avait été élevée et la sauvagerie du pays sur lequel elle était appelée à régner, se trouve la véritable cause de la tragédie qui devait conduire la belle Marie Stuart sous la hache de l’exécuteur.

À Édimbourg, tout était fait pour blesser Marie. Habituée qu’elle était aux raffinements, jeux et galantes façons des cavaliers de la Cour de France, elle ne put se résigner à rester entourée des sombres suppôts de Knox qui ne cherchaient d’ailleurs qu’à la prendre en faute. Elle voyait d’un œil favorable les Français restés auprès d’elle.

Chastelard s’ingéniait à l’égayer, par des chansons, par des vers de sa façon. Marie lui en sut gré, bien sûr. Quand il partit pour rentrer à Paris, peut-être lui exprima-t-elle sa gratitude par un sourire un peu plus appuyé, par une pression de main un peu plus forte qu’il n’est dans les habitudes des souverains. Notre fou y vit bien autre chose. Il quitta Édimbourg avec la délégation, apparemment calme, mais les feux couvaient en lui.

En France, les guerres de religion sévissaient. Étant protestant mais ne voulant pas rompre avec la Cour ni combattre ses coreligionnaires, Chastelard sollicita la permission de rentrer en Écosse. On la lui accorda aisément. Et Pierre courut à Calais : il ne devait plus revoir sa patrie.

Fanfaron, galant, spirituel et amoureux, Chastelard reparut à Holyrood. Déjà prise dans les mailles du filet, déchirée entre les intrigues de son demi-frère Murray et les brimades du Knox fanatique et rigide, Marie l’accueillit comme un souffle du printemps au milieu de l’hiver.

Pierre tombait au milieu de l’essaim de filles d’honneur, toutes jolies, dont Marie Stuart s’était entourée. C’était les quatre Marie : Mary Beaton, Mary Livingstone, Mary Seton et Mary Fleming. Avec elles et la reine, Chastelard reprit les séances de musique et de poésie qui égayaient l’exil en Écosse.

Il n’était pas de fête à la Cour écossaise sans Chastelard. Celui-ci suivait la reine partout. C’était en tout bien tout honneur. Mais notre homme brûlait d’un « feu trop haut » pour sa souveraine. Quant à Marie, trop tendre, elle commit l’imprudence d’accorder des privautés, sans aucune conséquence quand une reine n’est pas en cause. C’était, par exemple, étant à la promenade, de s’appuyer à l’épaule de Chastelard ou même, assure-t-on, de laisser celui-ci lui prendre un baiser entre la nuque et la collerette.

Le beau cavalier interprétait tout avec trop de chaleur. Il commit un jour l’insigne folie de s’aller cacher sous le lit de la reine. Deux des Marie, filles d’honneur, le surprirent. La reine voulut se montrer clémente et se borna à l’exiler de la Cour. Il ne comprit pas. Suivant Marie Stuart dans le Fife, où se transportait la Cour, il osa encore une fois pénétrer dans la chambre de la souveraine, se cachant derrière une portière. L’apercevant, la reine poussa un cri de frayeur. Son demi-frère Murray, qui était dans la pièce voisine, accourut, la dague à la main et appelant la garde. Cette fois, il n’y avait pas moyen d’étouffer le scandale, d’autant plus que Knox s’en emparait pour crier bien haut contre la reine catholique. Livré aux juges, Pierre de Chastelard fut condamné à avoir la tête tranchée pour le crime de lèse-majesté. Ce qui eut lieu le 22 février 1563.

« Tout ce que demanda ce brave cavalier fut, avant de gravir les degrés de l’échafaud, qu’on lui apportât, une fois dernière, les Hymnes de son maître et ami Pierre de Ronsard. Et là, sans que le courage lui faiblît, il entonna, d’une voix à peine tremblante l’invocation funèbre à la mort : C’est une grande déesse… » Sa lecture achevée, « se tournant vers le lieu où il pensait que la reine fût », il s’écria bien haut : « Adieu, la plus belle et la plus cruelle princesse du monde, adieu ! » Comme l’écrivit Brantôme, « d’avoir voulu s’attaquer à un si haut soleil, Chastelard s’y perdit comme Phaéton ».

Mlle Serment était une provinciale de beaucoup de culture venue à Paris pour se répandre dans le monde des beaux esprits. Comme sa bonne étoile la suivait partout, elle eut bientôt une entrevue avec le grand Corneille, pour qui elle nourrissait une admiration passionnée. Mlle Serment fut si troublée de cet honneur qu’elle se laissa choir aux pieds du grand poète et lui embrassa la main. Le lendemain, elle recevait de Corneille ce joli madrigal :

Mes deux mains à l’envi se disputent de leur gloire,
Et dans leurs sentiments jaloux,
Je ne sais ce que j’en dois croire.
Phyllis, je m’en rapporte à vous ;
Réglez mon amour par le vôtre.
Vous savez leurs honneurs divers :
La droite a mis au jour un million de vers ;

Mais votre belle bouche a daigné baiser l’autre.
Adorable Phyllis, peut-on mieux décider
Que la droite lui doit céder ?

L’incident fut connu. Mlle de Scudéry le commenta chez les Précieuses et il en résulta que Mlle Serment fut à la mode dans les cercles des beaux esprits.

22 mai 1937.

Misères et grandeurs de la vie des artistes


Aux beaux jours des grandes tournées théâtrales en Amérique (de troupes anglaises, il va sans dire), un machiniste londonien du célèbre acteur Forbes-Robertson, excédé des interminables randonnées en chemin de fer, s’écrie : « Christophe Colomb n’a eu aucun mérite à découvrir l’Amérique. Ce fichu continent est si grand qu’il n’aurait jamais pu le manquer ».

Je tire cette anecdote de l’ouvrage (tout récent), Among the Immortals, où Lowell Thomas, auteur qui s’est fait une réputation avec la pensée des autres (rappelez-vous : Lowell Thomas a été d’abord l’exploiteur de Lawrence d Arabie), raconte les souvenirs de l’impresario Percy Burton. Tout cela vient de loin. Un impresario, simple intermédiaire entre l’artiste et le public, exploitant (je ne dis pas exploiteur !) de l’art en marge de l’art : et puis un reporter qui sert à son tour d’intermédiaire entre l’impresario et le lecteur. En somme, comme dans le vers célèbre, nous n’avons que l’ombre d’une ombre de mémoires. Le livre n’en est pas moins bourré de renseignements.

Percy Burton, qui dirigeait la tournée de Forbes-Robertson, décide un jour de faire venir de Londres son exemplaire d’Hamlet portant des indications de mise en scène. Il eut beaucoup de mal à la passer à la douane, où, entre autres questions, le douanier lui demanda : « Vous connaissez, personnellement, l’auteur de cette pièce ? »

— Shakespeare évoque le nom de Bernard Shaw. (On sait que Shaw ne voit, sérieusement, qu’un dramaturge qui lui puisse être comparé depuis l’antiquité : Shakespeare, comparaison d’ailleurs défavorable à celui-ci.) Or Shaw indiquait, un jour, un jeu de scène à un acteur chargé de créer une de ses pièces :


« En entrant en scène, votre expression doit indiquer au public que vous venez de perdre un ami cher et intime qui vous laisse une grosse fortune. » Ce qui fera dire à sir James Barrie, en une circonstance analogue et pour se moquer : « En entrant en scène, faites comprendre à l’auditoire que vous avez une tante dans le Shropshire ». Et ces mots rappellent l’interrogatoire auquel un directeur de théâtre soumettait un acteur sans engagement : « Avez-vous une belle-mère ? Oui, à Streatham. — Je regrette ! Il me faut, pour le rôle, un acteur dont la belle-mère s’est noyée en pleine mer ».


— Sait-on pourquoi La Dame aux Camélias d’Alexandre Dumas porte le titre de Camille aux États-Unis, alors qu’aucun personnage de la pièce ne s’appelle ainsi ? Eh bien, quand Sarah Bernhardt vint jouer la Dame aux États-Unis, l’imprésario chercha un titre que pourraient, du moins, prononcer les Américains. « Appelons-ça Camille », dit-il. Comme on lui faisait observer que, si ce nom rappelait vaguement le son de Camélias, il n’avait rien à voir avec la pièce. « Et puis, après ? Le public n’y verra que du feu ! »

— À propos de Sarah, rappelons qu’un soir, irritée contre les mauvais hôtels où la promenait son imprésario, elle remplaça une longue tirade de son rôle par une charge à fond de train contre les hôtels américains. Personne ne s’en aperçut, pas même les critiques qui se piquaient de connaître parfaitement le français, et l’on applaudit à outrance la fougue qu’y avait mise la grande actrice.

— Le public n’est pas toujours plongé en des transes qui l’empêchent de bien se rendre compte. Un soir, le grand acteur sir Henry Irving jouait un sombre mélo sur une scène encore plus sombre.

Comme il venait de tuer son fils et s’écriait : « Grands dieux ! Qu’ai-je fait ? » une voix s’éleva dans le poulailler : « Frotte donc une allumette ; nous allons tous chercher avec toi ! »

— Une autre fois, sir John Hare (les acteurs anglais, du moins avant la guerre, se faisaient facilement sirer), jouant le rôle d’un vieux vagabond sympathique, cherchait dans sa poche des bribes de tabac pour en remplir sa pipe. Il sursauta soudain, un objet mystérieux lui ayant frôlé la tête. C’était un spectateur tout ému, des lointains balcons, qui lui lançait sa blague à tabac !

Le même John Hare, dans une autre pièce, défendait vaillamment sa femme, contre les accusations de son frère. « Très bien, cria tout à coup une voix partie des places populaires ; défends ta vieille ! »

— Wilson Barrett (par exception, il n’était pas sir) faisait remettre son théâtre à neuf. Les ouvriers travaillaient si bien et si diligemment qu’il résolut de les récompenser, par un supplément en plus de leur salaire. Que pouvait-il leur donner qui leur ferait plus de plaisir que des billets de faveur ? Les ouvriers acceptèrent, vinrent applaudir Barrett le dimanche, puis, à la fin de la semaine, chacun inscrivit sur sa facture : « Quatre heures de travail supplémentaire, dimanche soir, 8 shillings ».

Sir Charles Wyndham (celui-là l’avait, le titre !) était renommé pour son avarice. Un jour qu’on bouleversait le pavé du Strand, à Londres, près du théâtre où jouait Wyndham, quelqu’un demanda : « Mais pourquoi tout ce chambardement ? On a réparé le pavé, il y a deux mois à peine ? » À quoi l’interlocuteur répondit : « Vous ne le saviez pas ? Wyndham a perdu une pièce de trois pence, ici même ! »

— Wyndham éprouva un soir un bien grand plaisir. Le roi Édouard ayant assisté à une de ses représentations fit ensuite venir le régisseur et lui dit : « Dites à M. Wyndham que je n’ai jamais vu de loge pire que celle-ci. Dites-lui aussi de parier une petite somme sur le cheval Persimmon ». Dans la semaine qui suivit, tout le personnel du théâtre nagea dans des flots d’or.

— Bien d’autres acteurs aimaient passionnément l’argent. L’un d’eux, qui refusait d’acquitter l’impôt sur le revenu, fut un jour forcé de rendre gorge. Il dit au percepteur : « Je vais payer, mais dites à la reine (Victoria) qu’à l’avenir elle ne me considère plus comme l’une des sources de son revenu ».

— Burton possède un magnifique étui à cigarettes dans lequel il a fait sertir un humble sou, dont voici l’histoire. À la fin de chaque année, Forbes-Robertson (sir John !) lui réglait sa facture, mais en omettant toujours de son chèque les shillings et les pence. L’administrateur ne se faisait pas faute de reporter ces petites sommes sur la facture de l’année suivante. Quand Forbes-Robertson se retira définitivement du théâtre, il fit un chèque en omettant le demi-penny que comportait la facture. Tirant une pièce de cuivre de sa poche, il le remit à Burton, en disant : « Celui-ci, tu ne pourras pas le mettre sur la facture de l’an prochain ».

Dans le même ordre d’idées, rappelons cette anecdote où Horatio Bottomley, directeur du journal John Bull, joua un rôle. L’administrateur du journal s’aperçut un jour que le garçon de bureau, depuis des mois, volait des timbres-poste. Tout indigné, il alla raconter la chose au patron qui répondit : « Allons, mon vieux ! Rappelons-nous que, nous aussi, nous avons débuté bien modestement ».

— Sir Ernest Shackleton, raconte toujours notre auteur, va voir une grande dame, qui se lance incontinent dans l’éloge dithyrambique du dernier ouvrage publié par l’explorateur. Celui-ci proteste avec modestie, ajoutant toutefois : « Un passage, cependant, me paraît assez bien ». Il saisit le livre qui se trouvait sur une table à portée de sa main afin de retrouver ce passage : la dame n’en avait pas coupé une seule page !

— La modestie des bons écrivains est souvent réelle. C’est ainsi que Somerset Maugham, un des meilleurs dramaturges et romanciers anglais d’avant-guerre (qui continue du reste à produire d’excellentes œuvres), se récriait énergiquement quand John D. Williams lui demandait la permission d’adapter à la scène sa nouvelle intitulée : Rain. « Il n’y a pas la matière d’une pièce de théâtre, là-dedans », disait-il. Or, quand Williams eut réalisé son projet, peu de pièces obtinrent, au xxe siècle, un succès aussi considérable que Rain.

— Ne quittons pas les écrivains sans dire un mot d’Edgar Wallace, cet auteur si fécond de drames et de romans policiers. On sait qu’il écrivit une nouvelle de 40,000 mots en 36 heures (sur des blancs de télégrammes) et tout un roman en moins d’une semaine. Mais voici où il se dépassa. Son représentant américain devait apporter de Londres à New-York le manuscrit d’une nouvelle pièce qu’un directeur attendait, pour l’ouverture de sa saison, dans la métropole américaine. Il devait s’embarquer le samedi matin. Or, le jeudi, la pièce n’était pas commencée. Il voulait au moins emporter un scénario. « Ne vous inquiétez pas, dit Edgar Wallace, tout ira bien ». Le samedi matin, en effet, le représentant partait, avec le manuscrit définitif d’une pièce en trois actes.

— Le poète Swinburne était un écrivain plus sérieux. Aussi sa gloire ne fait-elle qu’augmenter tandis qu’Edgar Wallace, à peine mort, est déjà bien oublié.

Pour en arriver à vous raconter que Swinburne avait passé une longue soirée, chez des amis, à lire les quatre premiers actes de son drame, La Duchesse de Malfi. Exténué, autant que ses auditeurs au moins, il mit son manteau et sortit de la maison ; mais pour y rentrer aussitôt en coup de vent. « Il faut tuer la duchesse avant de nous coucher ! » annonça-t-il. Et il lut le cinquième acte.

— Forbes-Robertson jouait Roméo et Juliette avec Modjeska. À la fin de la fameuse scène du balcon, Roméo constate qu’un mauvais plaisant a retiré l’échelle, grâce à laquelle il devait s’enfuir de chez la belle. « Que faire ? » murmure Robertson. Étouffant à grand peine une formidable envie de rire, Juliette-Modjeska répond : « Saute ! » Et Roméo saute d’une hauteur de douze pieds.

Sir Henry Irving arrive en retard à une répétition de sa troupe et aperçoit un jeune acteur qui fait rire ses camarades par des imitations du patron. « Excellent ! s’écrie Irving. C’est même si bien qu’il n’y a pas place pour nous deux dans la même troupe ! »

— C’est au même Irving qu’un journaliste un peu naïf demandait : « Vous sentez-vous toujours bien dans la situation décrite par l’auteur ? », — « Mon vieux, répond l’acteur, certaines scènes de Dante (pièce que jouait souvent Irving) se passent en enfer. Je n’y suis pas du tout. »

— L’ambassadeur de Chine près de la cour de Saint-James, Wu, mit bien du temps à s’assimiler les conventions dites réalistes du théâtre occidental. Il gardait à l’esprit le souvenir de la franchise qui, dans la millénaire civilisation chinoise, préside aux divertissements. (En Chine, chacun sait ça, les machinistes manipulent les décors au vu et au su de tout l’auditoire ; un acteur attend sa scène, non pas en coulisse, mais assis paisiblement au fond du plateau ; le public prend part au spectacle et l’on ne cherche pas à créer l’illusion scénique comme chez nous.) Eh bien, certain soir, enthousiasmé par le jeu d’Irving, l’ambassadeur Wu se précipite en scène, au beau milieu d’un acte, afin de serrer chaleureusement la main de l’acteur.

4 mars 1939.

Les étrangetés de quelques grands personnages


Le génie, en tout cas le grand talent, s’accompagne souvent de bizarreries de caractère que les gens rassis appellent de la folie. Ceux qui cependant s’arrêtent à réfléchir ne prononcent pas condamnation si facilement. Où s’arrête ce qu’on est convenu d’appeler le normal et où commence l’anormal ? Pour juger, il faudrait tenir compte de tant de considérations, connaître tant d’éléments, que les personnes prudentes se bornent à constater sans exprimer une opinion définitive. Qui connaîtra jamais la vérité secrète d’une puissante personnalité ; qui sondera vraiment les reins et les cœurs ?

Quoi qu’il en soit, il y a intérêt à connaître de telles anomalies, non pas seulement par curiosité morbide, mais parce qu’elles éclairent sur l’homme et sur l’œuvre.

Le grand musicien russe Tchaïkovski n’eut pas une vie sentimentale heureuse. Il avait épousé une jeune fille qui s’était jetée à sa tête et qui, d’ailleurs, était une rouée. Peut-être faudrait-il employer un terme plus sévère à son endroit : des lettres d’elle révèlent qu’elle demandait de l’argent à Tchaïkovski d’une manière qu’on appellerait tout simplement du chantage. Le compositeur connut si peu le bonheur avec elle, qu’il écrivait un jour : « J’ai appris qu’un être humain peut désirer avec passion, avec folie, la mort d’un autre ».

Il y eut une autre femme dans la vie de Tchaïkovski, et ce fut une histoire bien extraordinaire.

Nadejda von Meck était restée veuve de bonne heure, avec un certain nombre d’enfants et une fortune immense. Passionnée de musique, elle prisait particulièrement celle de Tchaïkovski. Elle lui écrivit, mais ce ne fut pas simplement une de ces innombrables lettres de femmes dont s’encombre le courrier de tout homme qui jouit de quelque notoriété. Une amitié solide, qui pouvait bien être de l’amour chez Nadejda, lia bientôt ces deux êtres. Amitié qui dura de nombreuses années et qui s’exprimait en des lettres fréquentes. L’étrange, c’est qu’ils ne se virent jamais, sauf une fois que leurs voitures se croisèrent rapidement et par accident. Nadejda veillait de loin sur son musicien ; elle l’entourait de soins et elle lui fournit assez d’argent pour lui assurer l’indépendance financière.

Elle l’invitait dans son grand domaine et il y faisait des séjours prolongés, servi par une foule de domestiques. Mais elle-même avait grand soin de s’éloigner alors pour ne pas le rencontrer. Un véritable conte de fée.

Tchaïkovski se maria, alors que duraient encore ces étranges relations et l’on a lieu de croire que Nadejda en ressentit une peine profonde. Mais, s’apercevant bientôt que son musicien était malheureux, elle lui redonna tout son cœur et la correspondance reprit plus que jamais.

Désemparé par la vie, Tchaïkovski se reposait sur Mme von Meck du soin de diriger son existence. Un jour, à la veille de s’embarquer pour New-York où il allait inaugurer la salle Carnegie, il reçut de Nadejda une lettre dans laquelle elle lui disait que, ruinée, elle ne pouvait plus lui être d’aucune utilité. Tchaïkovski répondit que, même si elle ne pouvait plus lui envoyer d’argent, elle serait toujours son appui moral. Il ne reçut pas de réponse.

Plus tard, Tchaïkovski apprit que la fortune des von Meck n’avait reçu aucune atteinte. Ce fut un rude coup pour le musicien. Il se dit que la jeune veuve ne l’avait jamais aimé et que, en grande dame opulente, elle avait charmé ses loisirs de campagnarde par cette innocente aventure avec le grand homme. Il avait été son jouet, son passe-temps. Mais il se refusa à le croire et il écrivit une lettre passionnée à son amie. On lui renvoya la lettre, en lui faisant savoir que Nadejda était malade, de corps et d’esprit. Ce fut la fin. Tchaïkovski ne tenta plus de communiquer avec Mme von Meek. Il comprenait que ce qu’il avait pris pour une amitié idéale n’avait été qu’une farce dont il était la victime.

Ce que Tchaïkovski ne savait pas, c’est que le fils de Nadejda avait été gravement malade et avait vu sa raison s’éteindre. La mère, persuadée qu’elle avait négligé son enfant pour s’occuper du lointain ami, en éprouvait un remords qui prenait la force qu’on imagine dans cette âme de Russe étrange et passionnée. Pour ne pas tourmenter le musicien, elle lui cacha cet incident. Quatre ans plus tard, elle mourait, inconsolée.

Un autre musicien célèbre, Claude Debussy, fut en relation avec Mme von Meck. En 1880, celle-ci demandait au directeur du Conservatoire de Paris de lui envoyer un jeune pianiste qui pourrait enseigner la musique à ses enfants et jouer des duos avec elle. On lui expédia Debussy, alors âgé de dix-huit ans.

Tout de suite, Debussy gagna la sympathie de Mme von Meck, qui reconnaissait tout son talent. Par malheur pour lui, il s’éprit de la fille de son hôtesse, Sonia, et il alla incontinent la demander en mariage. Ce fut vite fait. La veuve sourit, serra la main de Debussy et le fit partir immédiatement pour la gare, où le train le prit pour Paris. On l’invita à revenir chez les von Meck quand Sonia fut bien mariée et que Debussy fut célèbre, mais le compositeur, n’oubliant pas sa déconvenue, refusa.

Thomas de Quincey, excellent écrivain anglais mais plutôt hermétique, est connu surtout pour ses Confessions d’un fumeur d’opium. Narcomane, Quincey le fut certes, mais bien moins qu’on pourrait croire et une part de ses confessions ont été faites de chic.

C’était un nerveux et un halluciné. Sa vie se passait dans des transes continuelles. Il craignait la folie, la mort volontaire et la combustion spontanée. Cette dernière crainte nous paraît risible, mais rappelons-nous que les savants de son temps croyaient à la combustion spontanée.

Thomas de Quincey avait des manies plus… normales. Il n’aurait jamais voulu donner une pièce d’argent ou un sou qui fût sali. S’il lui en tombait entre les mains, comme cela arrive à tous, il nettoyait soigneusement la pièce avec un morceau de flanelle. Après quoi il l’enveloppait dans du papier et la cachait quelque part chez lui. Souvent, il l’oubliait et à sa mort on en découvrit un grand nombre dans des endroits bien imprévus. (Rappelons, à ce propos, ce journaliste canadien qui n’admet dans ses goussets que des billets de banque tout neufs.)

Quand Thomas de Quincey portait un manuscrit à l’imprimerie, il sortait une petite brosse de sa poche et il époussetait son papier avec soin. Les compositeurs ne se faisaient pas faute de salir ensuite copieusement le manuscrit, comme il arrive aux compositeurs de toutes les parties du monde et de tous les temps.

Mais de Quincey avait une manie autrement étonnante, c’est-à-dire celle du déménagement. Cela se voit souvent. Ce qu’il y avait de particulier dans le cas de Quincey, c’est que, prenant un nouveau logement, il ne se décidait pas à abandonner l’ancien. Il payait le loyer des deux. Bientôt, il eut, dans Édimbourg où il demeurait, toute une série de chambres dont il acquittait le loyer. Connaissant sa distraction, des propriétaires peu scrupuleux lui réclamaient du reste la location de pièces qu’il n’avait jamais occupées ou qui étaient louées à d’autres depuis longtemps. Il payait sans rechigner. Arrivant dans un nouveau logis, il ne tardait pas à l’encombrer de livres et de journaux. Quand tout était bien couvert, de sorte qu’il ne pouvait plus bouger sans en déplacer une pile, il s’en allait ailleurs, ordonnant de ne rien déranger.

Henri Heine, le grand poète prussien et si célèbre… à Paris, aimait à raconter cette anecdote : Une nuit qu’il subissait une crise terrible de la maladie qui le rongeait, sa femme, accourue près de lui, s’affolait. À travers ses sanglots, elle lui disait : « Non, Henri, tu ne feras pas cela ; tu ne mourras pas, tu auras pitié. J’ai déjà perdu mon perroquet ce matin ; si tu mourais, je serais trop malheureuse ». Heine ajoutait : « C’était un ordre, j’ai obéi : j’ai continué de vivre… vous comprenez, quand on me donne de bonnes raisons… »

Chopin fut toujours un grand nerveux. Un soir de concert, on remarqua qu’il était extrêmement agité. Au cours d’une pause, un ami alla lui demander s’il était souffrant. « Non, répondit le pianiste, mais il y a devant moi une spectatrice qui bat la mesure avec son pied et si ce n’était pas pour les pauvres, j’enverrais le piano à tous les diables ! »

Voici maintenant une autre anecdote qui, si elle montre que Chopin était nerveux, indique aussi qu’il avait de l’esprit et qu’il savait remettre à leur place les gens mal élevés. Quelqu’un l’invita à déjeuner, en ajoutant : « Surtout, n’oubliez pas le piano ! » Au jour dit, Chopin fit porter un piano chez l’hôte avec sa carte où il avait écrit : « Voici l’instrument demandé ! »

20 mars 1937.

Parmi les mémoires de Lucie DeLarue-Mardrus


Quand Sacha Guitry épousa Charlotte Lysès (ce fut la première femme, autant qu’on puisse s’en assurer, de ce comédien beaucoup marié), il crut se payer la tête du notaire de Honfleur, Me Bréard, qui dressait le contrat de mariage, en lui dictant la liste de ce qu’il apportait en mariage. Liste fort longue où se voyaient : un crayon, une pendulette cassée, un clou, une paire de gants, etc. Sans broncher, le vieux tabellion normand écrivait, puis, tranquillement, dit : « C’est vingt-cinq francs par objet ». Et le franc valait quelque chose, en ce bon vieux temps. Épouvanté, Sacha s’écria : « Je retire tout ! »

Nous cueillons cette anecdote dans les Mémoires de Lucie Delarue-Mardrus.

Cette poétesse-romancière-sculptrice-musicienne-écuyère, qui a eu des succès en tout mais n’a jamais tout à fait réussi (comme elle s’en plaint elle-même), ne se laisse pas facilement démonter.

Dès ses débuts, « en dépit de ma timidité » (qu’elle dit !), elle alla montrer des vers à François Coppée, qui, en ayant lu quelques-uns, lui dit :


« Ça vous amuse beaucoup de faire des vers ?

Oui

Moi, je vous conseillerais plutôt de coudre, de faire du ménage… enfin de vous occuper d’autre chose. »

Coppée ajouta :

« Quel âge avez-vous ?

Vingt ans.

Vingt ans !… Et ça dit ça comme si c’était tout naturel !… Dépêchez-vous de le dire, que vous avez vingt ans ! Ça passe si vite ! Au revoir, mon enfant. »


Il est vrai que la petite eut des encouragements. Dans une réunion, Sully Prud’homme, qui avait lu de ses œuvres, lui dit :


« C’est cette petite fille-là qui fait des vers d’hommes ?… Regardez ce visage ! Regardez ces yeux ! Et vous avez entendu cette voix, cette musique !… Eh bien ! je vais vous lire un des poèmes de cette enfant ! »


Sarah Bernhardt, chacun le sait, jouissait d’un sale caractère.


« Elle avait un secrétaire nommé Pitou, personnage trapu, grimaçant, aux bras trop longs, qui savait tout, disait-elle, et qu’elle traitait parfois d’étrange manière, car je la vis un soir lui jeter à la figure un verre d’orangeade qu’il venait de lui apporter, et qui n’était pas assez frais pour son goût. »


Lucie connut Pétain à cette époque. À l’en croire, il eut un faible pour elle. Le capitaine Pétain était fort épris d’art et de musique.

« Nous avions des discussions littéraires assez vives. Je voyais bien que je l’intéressais, mais il avait déjà cet air froid qui devait caractériser le grand maréchal, ce qui n’empêcha pas un certain flirt, assez agressif, de nous réunir. »


Quand vint la première de Pelléas et Mélisande à l’Opéra-Comique, Maurice Maeterlinck préparait la Vie des Abeilles et soignait une ruche sur sa fenêtre. Une brouille à mort était survenue entre Debussy et Maeterlinck.


« Celui-ci s’exerçait au revolver pour tuer Debussy. Un matin il prit pour cible mouvante sa chatte noire qui s’avançait en ronronnant vers lui dans le parc, et la tua sans hésiter. »


Le poète Robert de Montesquiou, descendant de d’Artagnan, régentait alors de main de maître la haute société.


« Les dames du grand monde avaient une peur panique de ses humeurs à la Louis XIV et s’empressaient autour du grand seigneur de lettres qui leur donnait ses ordres d’une voix criarde, et avec des mots recherchés dans lesquels il mettait parfois un esprit si mordant.

Il me faut après-demain une magnifique carpe glacée, et toute parée, pour un grand déjeuner que je donne à des hôtes de marque.

« La dame n’était même pas invitée à ce déjeuner, mais elle envoyait la carpe. Si elle ne l’envoyait pas, elle était rayée des fêtes, puis, à la première occasion, devant cent personnes, exécutée d’un coup de flèche mortel. »


Montesquiou savait faire la part des choses et aucune querelle ne le portait à mépriser une belle œuvre. Il eut un duel avec Henri de Régnier, mais il admira toujours le poète et faisait réciter de ses vers dans ses fêtes par les meilleurs acteurs.

Quand il mourut, sept personnes seulement le menèrent au cimetière de Versailles, où, de par le désir qu’il en avait exprimé, un marbre noir, — anonyme, sans aucune inscription, — marque sa sépulture.

Alfred Jarry, auteur du fantastique Ubu-roi, menait la vie de bohême intégrale. Un soir, il avait invité divers écrivains, dont Octave Mirbeau, à déjeuner à la campagne. Les gens trouvèrent le couvert mis sur un établi.


« Les assiettes étaient des ronds découpés dans du papier. Au centre, sur une feuille de chou, s’allongeait, pour tout repas, un barbillon cru ; car Jarry, qui pêchait beaucoup à la ligne, avait l’habitude de manger le poisson à sa sortie de l’eau, sans même arracher l’hameçon. »


Autre original, Gustave-Charles Toussaint, procureur de la république à Tananarive, était, bien que grave magistrat, poète frénétique.


« De cuisantes nostalgies le poussaient parfois vers d’étranges contrées. Traversant seul et à pied une région anthropophage dans je ne sais quel pays, Toussaint, menacé d’être cuit et mangé comme trois Anglais qui l’avaient précédé, s’était sauvé de la broche et de la dent en arborant un chapeau haut de forme par cinquante degrés à l’ombre et en vociférant, sans cesser de marcher droit devant lui, des poèmes d’Émile Verhaeren.


Les sauvages, le prenant pour un prophète inconnu, renoncèrent, tout en se prosternant, à l’idée de le rôtir. »

Un soir qu’il dînait dans une guinguette avec le ménage Mardrus, il laissait s’accumuler les plats, refusant de manger pour parler tout à son aise. À la fin, il mélangea le tout (poissons frits, ragoûts, légumes, poire cuite) et l’avala ainsi.

Ayant traversé le désert de Gobi, il résuma ses impressions de voyage en cette phrase : « J’ai vu là-bas, j’ai vu la panthère des neiges et le coquelicot bleu ! » On n’en put tirer une autre syllabe.

Rodin montrait à la sœur de Lucie Delarue une statue qu’il venait de terminer : elle représentait une adolescente accroupie au bord d’une vasque ébréchée.

— Il faut que vous la baptisiez, dit-il. Moi, je ne sais pas ce que je fais. Ce sont mes amis qui nomment mes œuvres.

— Je l’appelle, dit l’autre, « Source de Volupté ».

Appelée à se prononcer à son tour, Lucie opta pour : « Le mystère des sources ». Rodin adopta ce titre.

La femme de Pierre Hermant, compositeur et frère de l’académicien Abel Hermant, possède un pouvoir étonnant sur les animaux. Un jour, elle aperçoit un groupe de paysans devant une barrière, effrayés à la vue d’un taureau dangereux, les cornes barrées d’une planche. À la stupéfaction des hommes, elle pénètre dans le champ, gratte gentiment la tête de l’animal et, tranquillement, lui retire la planche, affirmant « qu’on n’a pas le droit d’embêter les bêtes ». Le taureau se laissait faire « comme un simple veau ».

La dame Delarue-Mardrus n’a pas les idées de tout le monde. Écuyère, comme on l’a décrit, elle forma et exécuta le projet de donner à Fémina une conférence intitulée les Haras, où elle faisait des démonstrations montée sur un pur-sang de Saumur, qui déconcerté par la scène trop étroite du théâtre Marigny, ruait copieusement dans les toiles de fond.

Et pour finir, ce mot de Gabriele d’Annunzio, qui avait toute l’arrogance des Italiens (mais on sait ce qu’elle recouvre !) :

Je suis plus que prince ! Je suis moi !

3 mai 1941.

Figures marquantes et personnages pittoresques au début de notre siècle


Cécil Rhodes, que nous connaissons ici surtout par les bourses d’études qu’il a fondées, a été l’un des artisans les plus ardents et les plus efficaces de l’Empire britannique, tel qu’il existe maintenant. Il voyait très nettement comment cet ensemble de peuples arriveraient à vivre ensemble dans l’harmonie, comme en fait foi cette phrase, particulièrement intéressante pour nous : « Je ne pense pas que les Boërs disparaîtront, pas plus que les Canadiens-français. Les Boërs resteront des Afrikanders, mais en union étroite avec les Anglais dans le sein de l’Empire. Tous poursuivront leur œuvre à l’ombre du drapeau anglais ». Rhodes prononçait ces paroles au lendemain de la guerre du Transvaal, « sa » guerre.

Cette phrase se retrouve dans les mémoires d’un journaliste, R. D. Blumenfeld, du London Express, qui, comme tout bon journaliste, a interviewé un nombre incroyable de personnages remarquables au cours de sa carrière. Lui, a eu la bonne idée de recueillir les souvenirs qu’il a gardés de ces gens : ses mémoires sont comme le défilé de tous les hommes qui ont occupé la scène, en Angleterre et ailleurs, depuis une cinquantaine d’années. De fait, il a intitulé son livre : R. D. B.’s Procession.

— Qui n’a entendu, ou n’a chanté lui-même la Marche du Général Boulanger ? Il faut être tout jeune pour ignorer cette musique entraînante et un peu canaille, qui non seulement a été à certaine époque le chant de ralliement des nationalistes français, mais apparaît maintenant comme le symbole du XIXe siècle finissant.

Le général fut, pendant quelques années, extrêmement populaire. On attendait toujours de lui le coup d’État qui renverserait la république. Le coup d’État ne se produisit pas et Boulanger partit pour l’exil. À Blumenfeld qui lui demandait : « Pourquoi n’avez-vous pas réalisé votre projet ; vous l’auriez réussi, sans opposition, au moins une douzaine de fois ; comme les deux Napoléon, vous vous seriez fait empereur », le général répondit : « Jamais je n’y serais arrivé sans verser le sang de mes compatriotes. Le gouvernement se méfiait de moi et il était prêt, comme c’était son devoir. Il n’aurait pu m’arrêter, mais il me répugnait de causer la mort de mes semblables ». Clemenceau, le Tigre, attribuait cet insuccès à une toute autre cause : « Boulanger, disait-il, était un homme charmant et il avait de bien jolies manières. Mais à quoi servent les belles manières à un homme qui veut renverser le gouvernement ? Personne n’a jamais dit que Bonaparte avait de jolies manières. Moi-même, je n’en ai guère… »

— Voilà une autre chanson (franchement canaille, celle-là !) que même la toute dernière génération ne doit pas ignorer : elle est entrée dans les mœurs, si l’on peut dire. Mieux que la Marche du Général Boulanger, elle caractérise l’époque. Ta-ra-ra-boom-de-ay, c’est toute la « noce » du temps où « il faisait bon vivre » ; l’époque des boulevardiers et des danseuses de music-hall (qu’on a fait revivre depuis quelques années à Paris sous le titre de French Cancan).

Si l’on en croit Blumenfeld, cette chanson donna le signal de l’émancipation dans l’Angleterre victorienne, étouffée depuis des années sous un formalisme et un puritanisme rigoureux. C’est peut-être exagéré, mais on peut affirmer qu’elle concrétisait en quelque sorte le sentiment vague de chacun.

Vulgaire, certes, cette chanson l’était. Mais Lottie Collins, qui la chantait et la dansait, y mettait un tel mouvement et tant de signification qu’elle en prenait un sens admirable. Henri Rochefort — voilà encore un nom qui évoque à merveille le début de notre siècle — Henri Rochefort, exilé à Londres d’où il dirigeait l’Intransigeant par le moyen d’une dépêche quotidienne, l’entendit un soir. « Chanson stupide, grommelait-il. Banale ! Absurde ! » Mais quand clamant boom-de-ay ! du haut de sa voie, la chanteuse se lança dans sa danse folle au milieu du frou-frou de ses jupons de dentelle d’où émergeaient ses jambes gantées de noir (comme disaient les romanciers folâtres de ce temps-là), il dressa l’oreille et… l’œil, si l’on peut dire. L’impudence, la hardiesse de l’artiste le confondaient. Depuis bien longtemps, la scène anglaise n’avait admis autant de liberté ; jamais encore, sous le règne de Victoria, une femme n’avait osé montrer ses jambes en public.

Lottie Collins avait trouvé la chanson aux États-Unis, où elle n’avait guère de succès. L’artiste sentit qu’elle en tirerait un grand parti, si elle pouvait lui associer la danse à laquelle elle pensait depuis quelque temps. Un « minstrel » américain (autre institution sombrée dans le néant, que celle des « minstrels » !), du nom de Sayers, avait écrit les stupides paroles ; un Anglais nommé Richard Morton en avait fait une version à l’usage du public londonien.

Le début n’éveillait rien de particulier, mais arrivait le refrain :

I’m just the very thing, I’m told,
That in your arms you’d like to hold !
Ta-ra-ra-boom-de-ay !

Sur la syllabe « boom », la chanteuse lançait sa jambe à une hauteur incroyable et c’était le signal d’une danse vertigineuse, folle, qui mettait la salle en une joie indescriptible.

Invariablement accompagnée de son mari, Lottie Collins, inconnue auparavant, était demandée partout pour chanter son refrain. Elle commençait la soirée au Tivoli Music Hall. De là, elle passait au Gaiety où, pour 150 livres sterling par semaine elle faisait un tour de chant d’un quart d’heure. Elle allait ensuite dans d’autres théâtres ou dans des salons. En tout, elle gagnait alors 1,000 livres par semaine, soit près de $5,000. C’est gentil. Mais à ce jeu violent, — car elle se dépensait énormément dans sa danse, — elle s’usa très vite.

— Barnum ! Voilà encore un nom qui évoque toute cette époque. Et Barnum évoque irrésistiblement Jumbo ou le général Tom Thumb.

Jumbo, — ai-je besoin de vous le rappeler ? » — était un éléphant géant qui faisait l’orgueil du grand homme des cirques. Il l’avait acheté au jardin zoologique de Londres et les Anglais éprouvèrent une violente émotion quand ils apprirent qu’ils allaient perdre leur bel éléphant. C’était le sujet de toutes les conversations et de graves journaux ne dédaignèrent pas d’en parler. Pour comble, quand on voulut transporter Jumbo, il s’avisa de s’asseoir en plein Marylebone Road, rue très fréquentée de Londres, où, pendant des heures il interrompit toute circulation. Le représentant de Barnum câbla au patron qui répondit : « Laissez-le dans la rue ; c’est la meilleure réclame que nous puissions trouver ». Mais Barnum fut des années avant de se risquer en Angleterre avec son cirque, justement à cause de Jumbo.

Jumbo mourut d’avoir trop bu de bière !

Le nain Tom Thumb était une « sensation », comme les aimait Barnum. La vieille reine Victoria, vers l’époque de son jubilée, demanda qu’on le lui amène. Barnum se rendit au palais avec son petit protégé, à qui il avait fait une leçon sévère, lui apprenant entre autres choses qu’on n’adresse pas le premier la parole à un souverain. Quelle consternation, quand le nain s’écria, à un moment donné :

« All right, lady ! » Mais la reine se mit à rire et lui donna de petites tapes sur la tête.

Tom Thumb portait sérieusement son titre de général d’opérette. Ne s’avisa-t-il pas, un beau jour, d’engager une longue discussion avec le duc de Wellington sur la bataille de Waterloo ? « Ce fut le plus beau moment de ma vie », disait ensuite Barnum.

On ne saurait parler des débuts de notre siècle, sans mentionner Sarah Bernhardt.

Notre journaliste ne manqua pas de l’interviewer. Sarah développa devant lui une magnifique théorie sur l’éducation des enfants. Elle insistait surtout sur la nécessité de leur enseigner la politesse, des manières courtoises. À l’en croire, si l’on suivait sa théorie, le monde ne serait peuplé que de gens raffinés. « Il faut apprendre à tout garçon, à toute petite fille, quel que soit son milieu social, à se conduire avec courtoisie ; à se tenir, à s’asseoir convenablement, à entrer dans une pièce ou en sortir ! »

Juste à ce moment, un jeune homme bruyant fit une entrée non moins bruyante dans la loge de Sarah où se passait la scène. Sans enlever son chapeau, il lança : « Bonjour, maman ! » Puis, il frotta une allumette sur la table de toilette de sa mère et se laissa tomber avec fracas dans un fauteuil, son chapeau toujours sur la tête. Et Sarah continuait à parler de la nécessité de la politesse !

Ce fils, Maurice, était d’ailleurs un fameux viveur, qui ruinait consciencieusement sa mère. On dit que la divine Sarah ne put abandonner la scène, après avoir perdu une jambe, parce que les prodigalités de son fils la forçaient à gagner de l’argent coûte que coûte. Elle passa les dernières années de sa vie dans la pauvreté, malgré les sommes folles qu’elle avait gagnées autrefois. Certains de ses amis lui proposèrent même de jouer un film, alors que la mort la guettait, pour lui procurer le peu d’argent dont elle avait encore besoin.

Décidément, nous allons passer en revue toute la galerie des célébrités d’avant-guerre. Mais Anna Pavlova a régné dans le domaine de la danse bien après le grand conflit.

Elle ne se révéla à l’Europe que vers 1910. Elle avait alors vingt-cinq ans, mais elle dansait depuis quinze ans en Russie. Son succès fut foudroyant dès le début.

Cependant, les journalistes l’avaient reçue avec méfiance. Blumenfeld, invité à déjeuner pour la rencontrer, avait d’abord décliné l’invitation. L’hôte insistant, en excellent snob qu’il est, il accepta parce que des personnages déjà cotés devaient s’y trouver. À la fin du repas, Pavlova, très gentiment, lui offrit sa photo, une immense carte de deux pieds de hauteur qu’elle autographia. Le journaliste l’oublia volontairement dans le fiacre qui le ramenait à son journal. Un mois après, on se serait battu pour l’obtenir !

Ne cherchez pas de transition entre Pavlova et le multi-millionnaire, fondateur des bibliothèques publiques aux États-Unis. Le seul lien visible, entre eux, est que tous deux appartiennent à l’époque qui nous intéresse.

Carnegie se rappelait ses modestes origines. Se promenant dans les rues de Londres avec un ami, celui-ci lui demanda de l’accompagner chez un orfèvre où il voulait acheter un cadeau pour des amis dont on allait fêter les noces d’argent. L’ami acheta un vase à roses qu’il paya douze livres. Quand ils sortirent du magasin, Carnegie dit à l’autre : « Pourquoi n’avez-vous pas dit au commis que le vase est trop cher ? » — « N’importe, il fallait essayer de l’avoir à meilleur compte. » — « Nous n’étions pas dans un bazar du Caire où le marchandage est de règle ; nous sortions de la boutique du plus grand orfèvre de Londres. » — « Il est évident, dit Carnegie, avec un sourire de supériorité, que vous ne savez pas acheter, même à Londres. » Quelques minutes plus tard, à son tour, Carnegie voulut faire une emplette. Entrant dans une boutique, il dit au commis : « Envoyez-moi 2,000 cigares de telle marque ». Son ami jubilait : « Ah ! ah ! comme vous vous y prenez mal ! Vous ne savez même pas ce que vous coûtent vos cigares ». — « Je le saurai quand je recevrai la facture », répondit Carnegie. « Mais, rappelez-vous ce que vous m’avez dit… » — « Ce n’est pas la même chose : je viens de faire un achat en gros ; vous achetiez au détail. » Jamais l’autre ne sut ce que Carnegie voulait dire.

Comme tous les hommes d’État, lord Birkenhead était souvent invité à adresser la parole à des sociétés ou des groupements dont il ignorait tout.

Un soir qu’il devait parler ainsi après un dîner, il demanda en se mettant à table, au journaliste qu’il connaissait : « Qu’est-ce que c’est que ces gens qui nous reçoivent ? » L’autre lui apprit qu’il s’agissait d’une société d’ingénieurs. Quand vint son tour de parler, Birkenhead se lança dans une savante dissertation sur l’utilité de la science, sur la mécanique, les théories de l’énergie : on aurait pensé qu’il se préparait depuis des semaines ; en réalité, avant d’arriver, il ignorait le premier mot de ce qu’il allait dire.

Plus tard dans la soirée, il revit le même journaliste au cercle. « Quels étaient donc ces gens, qui nous ont reçus à dîner, ce soir ? » demanda encore Birkenhead.

On n’en finira jamais de raconter toutes les anecdotes révélatrices du caractère si original de « Lawrence of Arabia ». En voici une, typique.

Il faut savoir, pour en apprécier la saveur, que Lawrence doit sa célébrité à ses livres « Seven Pillars of Wisdom » et « Revolt in the Desert ». Peu d’auteurs ont vendu un si grand nombre d’exemplaires d’ouvrages très dispendieux.

Comme le directeur d’une revue lui demandait un article sur l’Arabie et la Mésopotamie, il répondit : « Un mot de vous, et me voilà rejeté aux ténèbres extérieures. Tenez-vous donc tranquille. Savez-vous que j’exècre le souvenir de mes aventures en Arabie ? Ma seule consolation, c’est que je n’en ai jamais tiré un sou. Je n’en tirerai aucun, non plus, bien qu’on parle tant de mes succès de librairie. Voilà. La publicité (quorum pars magna estis) m’a fait perdre : (1) Mon emploi d’avant-guerre ; (2) Mon nom d’avant-guerre ; (3) Ma bourse d’Oxford ; (4) Toutes les pauvres chances que j’avais de recommencer ma carrière. Et vous m’en proposez encore ! Hoots ! À vous, T. E. Shaw ».

Lawrence nous a ramenés à la guerre de 1914. Voici, sur ce sujet, une petite anecdote où l’on reconnaîtra tout un côté de la personnalité bouillante de notre ministre de la Milice en ces temps-là.

Un député au Parlement de Westminster nommé Lowther avait formé une brigade de volontaires, au début de la guerre. Il en voulait le commandement, bien qu’il ne fût pas un soldat de carrière. Il avait fait la guerre du Transvaal, mais il ne possédait pas l’expérience voulue pour commander toute une brigade.

Notre député résolut de voir le grand seigneur de la guerre, lord Kitchener. Kitchener le reçut fort bien, mais chercha à lui faire comprendre qu’il exposerait la vie de ses hommes en voulant les conduire au feu sans posséder l’expérience d’un soldat de métier. Lowther ne voulait rien entendre et, pour comble, lord Kitchener lui demanda tout à coup pourquoi il portait un uniforme ornementé des insignes du grand État-major. Le député répliqua : « Parce que, monsieur, j’ai l’honneur d’être le représentant personnel en Angleterre de sir Sam Hughes, ministre de la Milice au Canada, et ce titre me donne le droit, je crois, de porter ces insignes ».

1er février 1936.

Les souvenirs d’un chasseur de chez Maxim’s


On peut maintenant, grâce au recul des événements, voir tout un symbole dans la date où le sort a voulu que paraisse le livre, sans importance certes, de José Roman, intitulé Mes souvenirs de chasseur de chez Maxim’s. C’était à la mi-1939, juste avant l’effondrement d’un monde : le dernier tableau d’une tragi-comédie. Quoi qu’il arrive, il n’existera plus de boîte ahurissante comme celle de Maxim, dont le chahut accompagnait joyeusement, — lugubrement, — les derniers moments d’une civilisation agonisante. La dame de chez Maxim’s a vécu et il y a loin du champagne de la rue Royale à l’eau de Vichy !

Il fallait un témoignage qui restât de cette époque, qui fût une leçon. Le bouquin du chasseur de chez Maxim’s (ce n’est pas celui de la comédie d’Yves Mirande) peut constituer ce témoignage. La page titre, déjà, en dit long. D’abord, le nom de l’auteur : Espagnol sorti de la bourgeoisie marchande, ayant fréquenté de grandes écoles en compagnie de fils d’ambassadeurs ou de ducs, tombé au ruisseau de Paris ; le type parfait du métèque. Et puis, cette appellation Chez Maxim’s, ni française ni anglaise, inspirée de l’une et l’autre langue, ne respectant ni l’une ni l’autre : à ranger dans la même catégorie de cosmopolitisme bâtard et malsain que le titre de Dekobra : La Madone des Sleepings.

Il est, — il était, — d’usage chez Maxim’s de ne pas donner de numéros au vestiaire. On y entendait des noms si illustres ! Le premier apprentissage des chasseurs ou des garçons consistait à reconnaître d’un coup d’œil le grand-duc Cyrille, Sa Majesté Léopold II, Mme Réjane, Liane de Lancy ou Mme de Promeneur. Chacune de ces personnes aurait été mortifiée qu’on ne la reconnût pas ; chacune se glorifiait auprès de ses amis d’appeler par son petit nom le chasseur de chez Maxim’s et de taper sur l’épaule du maître d’hôtel : c’est là, en effet, le summum de la célébrité, le fin du fin dans la haute noce. Du reste, les maîtres d’hôtel étaient des athlètes et parfaitement capables de sortir en vitesse de beaux et riches Argentins trop bruyants.

On avait une façon admirable, chez Maxim’s, de se débarrasser des fâcheux. Un client dont on ignorait le nom avait l’habitude de s’endormir sur sa table lorsqu’il avait bu plus que de raison. Un soir il s’endormit pour toujours. On lui crie : « Monsieur, on ferme ! » On constate qu’il est mort. Gérard, le chef des chasseurs (celui qui inspira Yves Mirande), le prend par un bras ; un de ses subordonnés s’empare de l’autre bras et tous deux portent le malheureux dans un fiacre en disant au cocher : « Faites faire le tour du lac à ce monsieur et après ramenez-le hôtel du Louvre ». À l’hôtel, le concierge aperçoit une face violacée. « Cocher, dit-il, d’où venez-vous ? » — « De chez Maxim’s. » — « Eh bien, retournez-y, vous promenez un mort. » Au restaurant, le cocher crie à Gérard : « Vous m’avez chargé un mort ! Venez voir dans ma voiture ». — « Cocher, de répondre l’autre, ce que vous avez dans votre voiture ne m’intéresse pas, pas plus que vos imaginations fantaisistes. Si vous avez un mort, portez-le à la morgue. » Et le cocher, résigné : « Hue, cocotte ; à la Morgue ».

Un noceur, Maurice Bertrand, à qui le patron de chez Maxim’s, Eugène Cornuché, refusait une bouteille après le départ du sommelier, se vengeait à quelques jours de là. À l’heure de l’apéritif, un cortège funèbre s’arrête devant la boîte et, à l’horreur du chasseur, les croquemorts descendent le cercueil du corbillard et l’entrent dans le restaurant, suivis de Maurice Bertrand. On dépose l’objet sur une table, on l’entoure de bougies, malgré les protestations du personnel et Maurice Bertrand dit aux clients : « Venez voir une dernière fois notre malheureux ami ». Le couvercle soulevé, on aperçoit, reposant sur un coussin de velours, un jéroboam de champagne… Voilà comment on s’amusait aux environs de 1900…

Maurice Bertrand, représentant d’une grande maison de champagne (comme le fut plus tard monsieur de Ribbentrop, par parenthèse), faisait partie du Gin-Club, fondé par Eugène Cornuché et qui réunissait des fêtards dont l’unique souci dans la vie était de trouver le moyen de tuer le temps.

C’était l’époque des grandes dames de petite vertu. Les deux plus en vue, la belle Otéro et Liane de Pougy, rivalisaient avec férocité, mettaient tout en œuvre pour s’éclipser l’une l’autre. Une année, la première donne au Casino de Monte-Carlo une fête où elle paraît parée de nouveaux et somptueux bijoux. Mais Liane de Pougy, qui a été informée des intentions de sa rivale, entre dans la salle très en retard, portant une robe de satin noir fort simple, ornée uniquement d’une croix étincelante. Le prince S… l’accompagne et elle se fait suivre d’une petite femme laide et littéralement couverte de diamants. Liane s’avance vers la belle Otero et, désignant cette petite femme, elle dit : « Je vous présente ma femme de chambre. Je lui fais porter mes bijoux comme je lui fais porter mes valises ». Ces dames, pour être dépourvues d’éducation, ne manquaient pas d’un certain esprit.

Un soir, — longtemps après ! — les gagnants français de la coupe Davis (on sait ce que signifie ce trophée dans le monde du tennis), buvaient du champagne à la terrasse de chez Maxim’s. Il y avait là Lacoste, Cochet, Borotra, Brugnon. Que de gloire ! Mais où sont les neiges d’antan ? Au milieu d’eux, sur un guéridon, la Coupe scintillait à la lueur du clair de lune et des lampes électriques.

Le temps passant, l’alcool aidant, les joueurs finirent par partir, oubliant leur coupe. Les garçons ne la virent pas, affairés à l’intérieur auprès d’une clientèle de soupeurs plus brillants que jamais : Paul Poiret, au milieu d’un lot de jolies filles ; trois ou quatre maharadjahs ; Douglas Fairbanks. Le comte d’O… entre tout à coup, portant triomphalement le trophée. Effarement. « Hé, hé, dit-il, ne me croyez pas devenu champion de tennis : j’ai trouvé ça à la terrasse. On viendra peut-être réclamer cet objet ? » On le mit à la caisse : les gagnants ne vinrent réclamer la coupe tant convoitée que plusieurs semaines plus tard…

Les grands hommes de la défunte Troisième république défilaient chez Maxim’s. M. Herriot, tout intimidé à sa première visite ; Mandel, l’homme de Clemenceau ; « Pierre Laval, si peu représentatif, que je n’arrivais pas à l’appeler Monsieur le Président » (titre qu’ont en France tous les premiers ministres passés et présents) ; M. Bergery, du Front populaire.


« Nos hommes politiques ne sont pas toujours très distingués, écrit le chasseur blasé. Certains même ne savent pas se tenir à table ; ainsi M. Maurice de Rothschild, baron et sénateur, affectionne le macaroni au fromage, mais au détriment de la blancheur du plastron de sa chemise. Il est, d’ailleurs, toujours vêtu avec négligence. » On ne peut tout de même pas l’appeler nouveau riche.

Le député breton Le Pévèdec faisait souvent la joie de l’omnibus (salle ouverte au commun des mortels) : « On ne lui aurait pas permis de s’exhiber dans la salle du fond ». Pour manger, il n’a besoin ni de fourchette ni de couteau. « Il empoigne un morceau de viande, le ronge jusqu’à l’os et jette les détritus sous la table. Lorsqu’il a terminé son repas, il fait comme le boa, il s’endort. » C’est Roman, non pas moi, qui le raconte.

Même avant de devenir l’homme le plus richement appointé de France, Jouhaux, grand manitou des syndicats ouvriers à tendance révolutionnaire, « grand pontife de la démocratie », écrit l’auteur des « Souvenirs », aimait à fréquenter chez Maxim’s. « Je le vois encore, écrit notre chasseur, faisant honneur aux mets délicats et dégustant en connaisseur les crûs de choix. Foin des londrès, régal exceptionnel du prolétaire : M. Jouhaux ne fumait, — tout au moins ces jours de bombance,que d’authentiques Havane. » Pour un « damné de la terre », mince alors !

José Roman répare ce qu’il a pu écrire de désobligeant sur les Rothschild. « Tous les Rothschild, lit-on vers la fin du bouquin, se conduisent, dans leur vie privée, en véritables hommes de cœur. Simples, n’aimant pas à se faire remarquer, ils ignorent ce qu’est l’insolence ; leurs femmes ne se croient pas obligées de s’exhiber couvertes de diamants, telles des vitrines de bijoutiers ainsi que le font trop de femmes, aveuglées par la richesse de leur mari. »


Par contre, voyons ce jeune baron belge qui se fait précéder de son secrétaire, s’entoure d’une douzaine de jeunes femmes habillées à la garçonne et souvent le cigare au bec, dont l’homme d’affaires sort des liasses de billets de mille pour payer cent francs de cocktails et dont l’arrogance est suprême. C’est, paraît-il, « le fils du plus grand des affairistes de Belgique ». Mais il a un frère qui consacre la presque totalité de ses revenus à faire du bien.

2 novembre 1940.

L’histoire du canal de Suez


Les événements militaires ont conféré au canal de Suez une actualité qui pourrait devenir brûlante. Il n’est pas hors de propos, par conséquent, d’en revoir brièvement l’histoire, du reste fort intéressante, en nous guidant sur un ouvrage tout récent : The Suez Canal, par Hugh J. Schonfield.

Cette histoire remonte à la plus haute antiquité. À vrai dire, les communications entre l’Occident et l’Orient n’ont pas d’abord pris la forme que nous leur connaissons maintenant. Avant l’avènement des empires grec ou romain, on sentait moins la nécessité d’un passage entre la Mer Rouge et les villes établies le long du Nil. Dès les débuts de la civilisation égyptienne, il se faisait un commerce fort lucratif entre ce que nous appelons maintenant la Somalie et la terre des pharaons qui commerçait aussi avec les pays situés au delà du golfe Persique.

La tradition veut que le premier canal qui ait réuni la Mer Rouge au Nil ait été établi par Sésostris, pharaon de la douzième dynastie. Au VIIe siècle avant Jésus-Christ, cette voie d’eau était tombée en décadence au point de se remplir peu à peu. Ce n’est qu’en 521 que le conquérant perse Darius rétablit et élargit le canal des pharaons. Au cours des siècles suivants, on améliora sans cesse le canal et Ptolémée Philadelphe, au iiie siècle, conçut le projet de l’établir d’une mer à l’autre. Mais il abandonna ses plans, parce qu’on lui représentait que le niveau de la Mer Rouge était tellement plus élevé que celui de la Méditerranée que le pays en serait inondé. Cette croyance étrange persista d’ailleurs jusqu’au XIXe siècle de notre ère.

Les Romains puis les Arabes conservèrent le canal jusqu’en 776, alors que le calife Aben-Jafar-Al Mansour le ferma définitivement pour faire le blocus des villes saintes en révolte, la Mecque et Médine.

Le commerce entre l’Occident et l’Orient par voie de l’Égypte déclina peu à peu et cessa tout à fait, quand les voyages de Marco Polo et d’autres voyageurs eurent ouvert la voie septentrionale vers les Indes et la Chine. Très fréquenté aux xiiie et xive siècles, cette route fut progressivement abandonnée à mesure que s’étendait la puissance de la Turquie. Et sa décadence entraîna la fin de la suprématie commerciale de Venise et de Gênes, fondée sur les relations avec le Levant.

Le monde désirait un nouveau moyen de communiquer avec l’Orient. Christophe Colomb le cherchait vers l’ouest, tandis que Vasco de Gama s’en allait vers le sud, le long de la côte occidentale de l’Afrique, et doublait le cap de Bonne-Espérance. Colomb découvrit un monde nouveau, mais Vasco de Gama ouvrit au commerce une voie qui servit jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Ruinés, les Vénitiens songeaient à reprendre le canal du Nil à la Mer Rouge, puis un pacha turc d’Égypte reprit le projet qui resta à l’état de projet.

La France s’y intéressait. L’Angleterre et la Hollande faisaient le commerce avec l’extrême Orient par la voie du cap de Bonne-Espérance. Mais les armateurs de Marseille, qui empruntaient la voie de la Méditerranée, devaient recourir au coûteux procédé des caravanes assurant la correspondance entre le Caire et Suez. Un auteur anonyme écrivait à Richelieu que la seule solution se trouverait dans le percement d’un canal de Suez au Caire, comme il en existait sous les « anciens rois d’Égypte et peut-être du temps de Salomon ». De cette façon, notait-il : « Les Turcs enrichiront leur pays ; Venise renaîtra ; Marseille deviendra puissante ; l’antique commerce de l’Abyssinie reverra le jour. Les Espagnols se trouveront affaiblis dans la Méditerranée et tous les autres princes, raffermis ». Les difficultés politiques étaient alors insurmontables.

Le philosophe allemand Leibnitz proposa à Louis XIV d’y mettre fin en s’emparant de l’Égypte. Colbert rétorqua froidement qu’on n’était plus au temps de saint Louis le Croisé et que la vogue des guerres saintes était finie. Néanmoins, il se forma une Compagnie du Levant qui, grâce au monopole du transport et au droit de navigation dans la Mer Rouge pour les navires chrétiens, réussit à abaisser notablement les frais.

Jacques Savary, dans son ouvrage intitulé Le Parfait Négociant, insista sur la nécessité du canal, du point de vue commercial. Le commerce avec les Indes prenait une ampleur extraordinaire et la rivalité de la France et de l’Angleterre, chacune utilisant une route différente, devenait intense.

C’est cette rivalité, justement, qui confirma l’Angleterre dans sa résolution de s’assurer la maîtrise des mers. La France perdit son empire aux Indes, comme en Amérique, mais son ascendant ne faisait que grandir en Égypte. Fort étrangement, le gouvernement anglais ne songeait pas à s’en inquiéter, persuadé que la route du cap de Bonne-Espérance serait toujours la meilleure. Vint Napoléon Bonaparte.

Charles Magallon, consul général de France en Égypte, envoyait dépêche sur dépêche pour démontrer la nécessité de posséder l’Égypte, du point de vue commercial. Il convainquit si bien Talleyrand que le Directoire le manda à Paris. Magallon présenta un mémoire qu’il terminait par ces mots : « Quand la République française régnera au Caire et par conséquent à Suez, peu importe qui aura le cap de Bonne-Espérance ». Le Directoire décida d’envoyer une armée en Égypte, sous le commandement du général Bonaparte. Ses instructions renfermaient ces mots : « L’armée d’Orient prendra possession de l’Égypte. Le commandant en chef… fera percer l’isthme de Suez ». À cet effet, des savants, entre autres Lepère, accompagnaient l’expédition. Lepère se livra à des études approfondies et conclut à l’impossibilité du projet, à cause de la différence des niveaux. Mais d’autres ne partageaient pas son avis. La paix d’Amiens mit fin au projet, mais la France continua de s’y intéresser.

La secte des Saint-Simoniens, tellement chimérique par certains côtés, entretenait par ailleurs des idées fort pratiques, entre autres celle du percement de l’isthme de Suez. Ils formèrent la Société d’études du canal de Suez, qui ouvrit la voie à l’entreprise de Lesseps. Leurs ingénieurs, Negrelli, Stephenson et Talabot, poussèrent les études fort loin. On reconnut, surtout, la fausseté de la différence des niveaux. Mais les Saint-Simoniens ne purent obtenir une concession.

Lesseps, dont la mésaventure à Panama ne doit pas faire oublier le très grand mérite, réussit à calmer les jalousies politiques. Diplomate fort habile et doué d’un grand charme, il s’était lié, en Égypte où il avait été consul, avec Mohammed Saïd, fils du vice-roi. Il s’était surtout intéressé au projet de canal, qu’il avait étudié sous tous ses aspects. Quand Mohammed Saïd prit le pouvoir, Lesseps s’empressa de se rendre en Égypte, où le vice-roi l’avait d’ailleurs invité. Il fut reçu à Alexandrie par Mohammed lui-même, qui l’emmena avec lui dans sa visite d’apparat au Caire, lui donnant à cette occasion un magnifique cheval arabe.

Le 15 novembre 1854, au coucher du soleil, dans le désert, Lesseps causait tranquillement avec le pacha, quand il jugea le moment bien choisi d’exposer ses idées. Mohammed Saïd lui dit : « Vous m’avez convaincu. J’accepte votre plan. Nous allons, au cours du voyage, aviser aux moyens de le mettre à exécution ». Sur ce, il appela ses généraux et pria de Lesseps de reprendre son exposé.

Lesseps réussissait là où les gouvernements avaient épuisé en vain leurs moyens de persuasion.

Le corps diplomatique l’apprenait bientôt avec un étonnement qu’on imagine. L’ambassadeur d’Angleterre se mit à imaginer toutes sortes d’objections, bien que son gouvernement, allié à la France pour la guerre de Crimée, ne soulevât aucune opposition officielle.

Lesseps se rendit en Angleterre pour défendre son point de vue. Il entendait réaliser son projet sans soulever les animosités politiques. Sa société devait être de caractère international et, à cette fin, il réservait à chaque nation intéressée un certain nombre d’actions. Le gouvernement anglais ne l’aidait aucunement, mais Lesseps sut s’attirer l’appui du monde commercial de Grande-Bretagne. Bientôt il put entreprendre effectivement la besogne. Mais ça, c’est une autre histoire, ainsi que disait, justement, un Anglais, Kipling.

2 août 1941.

Du nouveau sur Mayerling


Si nous revenions sur la tragédie de Mayerling ? Une fois encore, mais ce sera la dernière. Notre excuse, c’est qu’il vient de paraître plusieurs livres où sont exposées des théories nouvelles sur le mystère qui entoure la mort de l’archiduc Rodolphe et de la baronne Marie Vetsera. Ces théories témoignent au moins de l’imagination de leurs auteurs ; toutes s’accordent sur un point, comme nous le verrons.

Le premier de ces livres a paru aux États-Unis, sous ce titre : He did not die at Mayerling, et le sous-titre : « Autobiographie de « R », Hapsbourg devenu américain, écrite en collaboration avec Henry Lanier ». Malgré le sérieux des auteurs, c’est probablement une colossale mystification. Mais l’histoire est amusante.

« R » se prétend le fils légitime du prince-héritier Rodolphe d’Autriche. À son avis, le corps qui repose dans l’église des Capucins, à Vienne, parmi les Hapsbourgs défunts, n’est pas celui de Rodolphe, mais d’un vagabond qu’on avait défiguré à dessein. Rodolphe ne serait pas mort à Mayerling, mais aurait émigré en Amérique du Sud, où il aurait fait de l’élevage pendant de nombreuses années.

Toujours d’après le même auteur, le prince ayant conspiré contre son père allait être arrêté : la police avait tout découvert. Il décida de se tuer. Ses amis, au contraire, imaginèrent toute une mise en scène pour le sauver. Un médecin (américain, naturellement) leur trouva le cadavre d’un inconnu mort à l’hôpital. Ils le transportèrent dans la forêt de Mayerling, où Rodolphe se rendait souvent.

Ils prenaient leurs dispositions là-bas, lorsque survint Marie Vetsera, conspiratrice au même titre que lesdits amis du prince et non pas amoureuse de Rodolphe. Apercevant un homme en train de fusiller le cadavre, elle s’écria : « Vous avez tué l’archiduc ! » Pour abréger les explications, ou par accident, l’homme au revolver tira… Et voilà pour quoi l’on trouva le corps de la pauvre Marie à côté du fameux macchabée.

Pendant ce temps, Rodolphe fuyait à travers l’Allemagne.

Quant à « R », — c’est une tout autre histoire, — il serait le fils d’une femme épousée en secret par l’archiduc. Le médecin (américain, toujours) qui assistait à la naissance de « R » s’empare de l’enfant, que la mère voulait tuer, et l’emporte aux États-Unis.

La mère disparut fort à propos dans les montagnes de Suisse où, peu de temps après, racontait-on, un accident avait mis fin à ses jours malencontreux. Rodolphe épousa la princesse Stéphanie de Belgique. Alors, réapparut la première légitime, dotée d’un nouveau mari. Ainsi y avait-il double bigamie. Mais « R » ne nous dit pas comment tout cela se termina.

Plus sérieux sont les mémoires que le baron Lafaurie vient de publier sous le titre : La vérité sur Mayerling. La vérité, c’est beaucoup dire, et l’on serait tenté de murmurer au digne Baron : Tu te vantes, mon bon !

Cependant, les circonstances ont permis à Lafaurie de fréquenter bien des gens qui avaient connu Rodolphe et son entourage. Il faut donc lui accorder quelque attention. En outre, on fait grand état de l’interdiction prononcée contre son livre en Autriche.

Lafaurie retient aussi l’histoire de la conspiration. Mais ce ne serait pas là, à l’en croire, la cause principale du drame. Marie Vetsera, à Mayerling, aurait voulu arracher à Rodolphe la promesse de l’épouser, quand Stéphanie aurait disparu du paysage. Rodolphe aurait refusé. Furieuse, la belle Marie l’aurait alors blessé outrageusement. À la suite de quoi, l’archiduc l’aurait bel et bien mise à mort, puis se serait tué pour éviter le scandale.

Qu’y a-t-il de vrai là-dedans ? Allez-y voir.

Le plus intéressant de tous ces ouvrages est celui de la princesse Stéfanie, ancienne princesse héritière d’Autriche, maintenant comtesse de Lonyay. Elle intitule ses mémoires (qui viennent de paraître à Bruxelles), Je devais être impératrice.

Comme sa tante, l’impératrice Charlotte du Mexique, Stéfanie, victime innocente, est une figure pathétique. Non pas seulement parce que le trône lui a échappé, surtout par les calomnies qu’on a répandues sur son compte afin d’excuser dans une certaine mesure l’inexcusable Rodolphe. On l’a représentée comme une femme laide, stupide et guindée, qui blessait l’artiste qu’il y avait en Rodolphe. Rien n’était plus injuste.

La princesse Stéfanie, — ses photos le démontrent, — était belle. Elle avait reçu une éducation parfaite et elle était loin de manquer d’esprit. Évidemment, ce n’était pas une évaporée : elle avait été élevée avec une sévérité brutale par Léopold II, ce roi à la barbe et au caractère solennels, et par la reine Marie-Henriette, que les infidélités de son mari plongeaient dans la tristesse.

Stéfanie avait tout fait pour s’attacher son mari, se conformant à tous ses caprices, se mettant à la gêne pour adopter son genre de vie. Sur un point, il est vrai, elle refusa de le suivre.

Un soir, prête à tout, elle l’avait accompagné, déguisée en bourgeoise, dans un café douteux où Rodolphe compromettait sa dignité en compagnie de filles et de mauvais garçons. La princesse héritière fut dégoûtée et refusa net, par la suite, toutes les invitations de cette nature.

Rodolphe, s’il n’aimait pas sa femme, appréciait fort son caractère et il était fier d’elle. Une volumineuse correspondance que publie sa veuve en convainc.

Mais il était perdu de mœurs et de santé. N’avait-il pas été jusqu’à se faire accompagner à Bruxelles, où il allait demander la main de la fille du roi, par une bourgeoise de Vienne ?

Souffrant en outre de sa trouble hérédité bavaroise (celle des Hapsbourgs ne valait guère mieux), Rodolphe devait sombrer dans la folie si la mort ne le prenait pas.

Déjà, quelque temps avant la tragédie, il avait offert à sa femme de se tuer avec elle. Stéfanie avait repoussé la proposition avec horreur.

La princesse est persuadée que Marie Vetsera aimait l’archiduc, mais que lui-même était incapable d’amour. Il se rendit à Mayerling, décidé à en finir, parce que ses complots politiques allaient lui valoir sous peu une arrestation scandaleuse. Mais, faible, il ne voulait pas partir seul, et c’est ainsi qu’il entraîna la malheureuse fille.

L’auteur publie une lettre, inédite jusqu’ici, que Rodolphe lui écrivit de Mayerling pour lui dire adieu. Cette lettre ne laisse subsister aucun doute sur le suicide.

Nous avons vu que tous ces auteurs s’accordent pour assigner au mystère de Mayerling des causes politiques. La baronne Larisch, celle qui avait favorisé les amours de Rodolphe et Marie, avait exprimé cet avis, il y a longtemps. Tout récemment encore, l’archiduc Léopold de Toscane se prononçait catégoriquement en ce sens.

Rappelons brièvement les faits. Peu de temps avant sa mort, le prince héritier avait confié à sa cousine, madame Larisch, une cassette mystérieuse qu’elle devait garder jusqu’à ce qu’on la lui réclamât en donnant un signal convenu. Le lendemain de Mayerling, un inconnu donnait ce signal et recevait la cassette. Il se faisait ensuite connaître : c’était l’archiduc Salvator, qui disparut ensuite de façon mystérieuse. Or, cette cassette, au dire de Léopold, renfermant tous les documents relatifs à la conspiration de Rodolphe, qui voulait se faire proclamer roi de Hongrie du vivant de son père.

5 mars 1938.

Histoires d’espionnage


Aimez-vous les histoires d’espionnage ? J’entends les histoires vraies et non pas les romans policiers.

Robert Boucard, en France, s’est donné pour mission de raconter la vie des espions de la Grande Guerre. Il a publié plusieurs volumes, qui ont eu un tirage considérable et qui, parfois, ont soulevé des controverses passionnées. On n’a pas encore mis en doute la véracité de ses récits.

Cueillons aujourd’hui quelques faits dans l’un de ces bouquins, Les Dessous des Archives Secrètes.

Durant la Grande Guerre, les États-Unis avaient subi bien des avanies sans trop se fâcher contre l’Allemagne. Ils se décidèrent brusquement à prendre part à la guerre quand ils apprirent que l’Allemagne projetait d’envahir leur territoire. Ils l’apprirent grâce à un espionnage de maître.

Le 23 février 1917, l’ambassadeur des États-Unis, Page, était mandé de toute urgence au Foreign Office de Londres. Là, M. Balfour lui remit un télégramme révélant les préparatifs faits par l’Allemagne pour porter la guerre en territoire américain, avec l’aide du Mexique. L’Allemagne avait décidé de pousser la guerre sous-marine à outrance et de couler même les neutres. Elle pensait bien que cette décision ferait sortir les États-Unis de leur torpeur et elle entendait prendre les devants. Une circonstance favorable se présentait : le président du Mexique, M. Carranza, avait à se plaindre du président Wilson qui battait partout sa politique en brèche. Excellente occasion de se venger et, en même temps de se consolider. En outre, l’Arizona, arraché autrefois au Mexique par la force des armes, aspirait à se détacher des États-Unis. Enfin, l’Allemagne offrait un intéressant concours financier et des armements importants. Le Mexique devait recevoir aussi, outre l’Arizona, le Texas et le Nouveau-Mexique, anciens territoires mexicains aussi. Le Mexique, de son côté, s’efforcerait d’entraîner le Japon dans l’alliance contre les États-Unis. Comme on le voit, le coup était bien monté. Il échoua à cause d’une indiscrétion.

Berlin ne possédait pas de câble direct pour communiquer avec son représentant au Mexique. Le message avait été expédié au comte von Bernstorff, ambassadeur d’Allemagne à Washington, avec l’ordre de le transmettre à son collègue de Mexico.

Page câbla immédiatement la traduction anglaise du message, faisant suivre le texte chiffré par la valise diplomatique. Balfour avait pu renseigner l’ambassadeur américain, parce que, depuis peu, les Anglais, dont l’Intelligence Service constitue le service d’espionnage le mieux organisé du monde, possédaient le code secret de l’Allemagne. Mais, comme ils ne voulaient pas, en révélant ce fait aux Allemands, amener ceux-ci à changer de chiffre, ils exigèrent des États-Unis qu’ils n’indiquent pas comment ils avaient connu le message. Le président Wilson donna sa parole et la respecta, mais il eut à en souffrir parce que certains doutaient de l’authenticité du document.

Il avait fallu plusieurs semaines au service secret de l’Angleterre pour déchiffrer le message. Au lieu de l’envoyer en un seul morceau, les Allemands l’avaient déchiqueté pour en faire un véritable casse-tête chinois. Les opérateurs de T.S.F. de l’amirauté britannique avaient intercepté tous les fragments. Mais l’Intelligence Service avait aussi un autre texte à sa disposition. En effet, vu l’importance de l’affaire, Zimmermann, ministre allemand des affaires étrangères, avait envoyé une confirmation du premier message par l’intermédiaire de son ministre à Stockholm et cette dernière dépêche était parvenue à Mexico par le circuit Stockholm-Buenos Ayres-Washington.

Enfin, ce qui confond l’imagination, c’est que Berlin fit passer une troisième version du message par le propre ministère des affaires étrangères des États-Unis ! En effet, Zimmermann demanda à l’ambassadeur des États-Unis à Berlin de câbler à son département des instructions destinées à l’ambassadeur allemand à Washington. Cela s’était déjà fait d’ailleurs. Les Allemands n’hésitèrent pas, cette fois, à recourir à ce moyen, pour une dépêche qui prévoyait l’invasion des États-Unis, tant ils avaient confiance dans leur chiffre.

Quand Page télégraphia ce texte au président Wilson, ce fut une bombe, comme bien on pense. Wilson passa quelques jours à s’assurer de l’authenticité du document. Puis on apprit de Berlin que, pressé de questions, M. Zimmermann avait avoué sa paternité du fameux document. Les États-Unis n’avaient plus qu’à déclarer la guerre à l’Allemagne.

Celle-ci persista néanmoins dans son projet d’alliance avec le Mexique et le Japon. Elle fit même parvenir de fortes sommes à son représentant pour organiser, en attendant mieux, le sabotage des voies ferrées dans l’Amérique du Nord. Notre Pacifique Canadien était visé dans ces projets.

Pour dépister les Allemands, l’Intelligence Service fit croire que le fameux code avait été volé à von Eckbardt, ambassadeur d’Allemagne à Mexico et, à cette fin, répandit un ingénieux récit du cambriolage supposé des bureaux de von Eckbardt.

Les polices secrètes des Alliées, qui n’avaient pu se procurer le code diplomatique des Allemands, apprirent un jour qu’il en existait un exemplaire au poste de T.S.F. de la kommandantur de Bruxelles. Mais ce poste n’avait qu’un personnel réduit et de toute confiance.

Un accident survenu à l’appareil força les Allemands à réquisitionner les services d’un jeune ingénieur de renom, Alexandre Szek.

Pour s’assurer de sa loyauté, on perquisitionna chez lui, où l’on trouva un appareil de son invention s’adaptant à toutes les longueurs d’ondes. Comme ils avaient les meilleurs renseignements sur son compte, les Allemands l’attachèrent à leur poste de T.S.F., car il était le seul à pouvoir manier son appareil.

Szek était un autrichien, fils d’un familier de l’empereur d’Autriche, mais il était né en Angleterre, dans la banlieue de Londres. Alors qu’il travaillait au poste des Allemands, il connut le directeur de la Libre Belgique qui le gagna à sa cause. Alors, les agents de l’Intelligence Service décidèrent de le circonvenir. Ils y arrivèrent et lui demandèrent enfin le code diplomatique.

Il aurait pu enlever le lourd volume à couverture de plomb dont il se servait pour les transmissions ou réceptions. Mais il importait de ne pas éveiller les soupçons pour que le code serve toujours. Szek en entreprit donc la copie, durant ses heures de garde, la nuit. Les Allemands eurent-ils vent de sa trahison ? On perquisitionna chez lui et on lui enjoignit de ne pas sortir de la province de Brabant, sous peine de mort.

Quand il eut copié le code et un grand nombre de ses combinaisons, il songea à faire parvenir le fruit de son travail en Angleterre. Les patriotes belges, admirablement organisés, lui procurèrent de faux passeports et des guides qui lui firent franchir la frontière hollandaise. Il arrivait en Hollande le 15 août 1915.

Là on perd sa trace. Son père s’efforça, après la guerre, de se renseigner sur son sort. Mais en vain. Aujourd’hui encore, le malheureux père poursuit ses recherches sans succès. Pourtant, le fameux code, remis au major Oppenheim en Hollande, parvenait à Londres quelques jours après. À Londres, aujourd’hui, on feint même d’ignorer le nom d’Alexandre Szek. C’est qu’on voulait à tout prix éviter une indiscrétion pour éviter en même temps que la Wilhemstrasse change son chiffre.

Et, pendant une guerre, n’y a-t-il pas intérêt, parfois, à supprimer à propos une vie humaine (alors que la vie humaine a si peu de valeur) pour sauvegarder des intérêts supérieurs ?

Parfois, en effet, les espions disparaissent mystérieusement. L’histoire du capitaine Cumming est édifiante à cet égard.

Cumming était aide de camp de l’amiral sir Reginald Hall, grand maître de l’Intelligence Service ; il devint l’animateur du Naval Secret Service. Homme ardent, il se fatigua bientôt de la besogne de cabinet qu’il exécutait à Londres. Il demanda une mission dans un domaine plus dangereux.

Par la voie de la Russie, on l’envoya en Roumanie surveiller les agissements des Allemands et presser la propagande pro-alliée qui tendait à amener les sujets du roi Ferdinand dans les rangs des Alliés.

À Bucarest, Cumming fit d’utile besogne. Il découvrit, entre autres choses, que les Allemands avaient secrètement emmagasiné dans les caves de leur légation 250 caisses de puissants explosifs et 600 bonbonnes contenant des microbes virulents. Cumming communiqua ce renseignement à monsieur Parumbaru, ministre des affaires étrangères de Roumanie pour l’édifier sur les méthodes de guerre des Allemands. Il fut donc pour quelque chose dans la déclaration de guerre de la Roumanie aux Empires centraux.

Cumming suivit les opérations de l’armée roumaine, et alors il disparut mystérieusement. Le 10 mars 1922, au cours d’un gala donné à l’Albert Hall de Londres, on vit réapparaître, énigmatique et souriant, l’officier disparu depuis des années. On s’empressa autour de lui, on le questionna sur son absence. Cumming se borna à répondre : « Pourquoi voulez-vous que le vice-amiral Cumming se souvienne de l’invraisemblable odyssée du capitaine de vaisseau ? Ne violez pas mon mystère… »

John Lewington était un sous-officier de la marine de guerre embarqué au début des hostilités sur le Sandfly. Bientôt après, sa famille apprenait qu’il avait été tué au cours d’un engagement et recevait divers objets qui avaient appartenu au marin.

La guerre finie, la stèle élevée à Portsmouth, port d’attache du navire où se trouvait Lewington, porta le nom de ce dernier parmi la liste des glorieux disparus.

Or, en octobre 1921, un homme se présentait à la villa où habitait la famille Lewington à Cippenham. Sa sœur, qui le vit la première, fut prise d’une indicible terreur : « Maman, s’écria-t-elle, John est ressuscité ».

Il fallut se rendre à l’évidence : John était revenu, sinon ressuscité. Sa mère lui reprocha de ne l’avoir pas prévenue de son retour.

— Ne me demandez rien, dit-il, ce serait inutile… Il m’est impossible de vous dire où et comment j’ai vécu ces six dernières années. Je dois oublier ce passé ; d’ailleurs je l’ai juré. Ce n’est qu’à ce prix que j’ai eu la vie sauve. Je vous en supplie, respectez mon silence. Qu’il vous suffise de savoir que je n’ai pas été malheureux.

John revenait, en effet, très bien vêtu, accompagné de bagages confortables et le portefeuille bien garni de billets de banque. Sa mère crut alors qu’il avait déserté.

— Pour vous rassurer, dit-il, j’irai régulariser ma situation militaire au bureau de l’amirauté de Portsmouth.

Ce qui fut fait. On effaça son nom de la stèle et le Daily Mail de Londres raconta son mystérieux retour.

Au début de mai 1918, à cause d’une trahison, l’état-major allemand s’empare de la ligne d’agents disséminés par la France dans ses départements envahis, c’est-à-dire à l’arrière de la ligne ennemie. La grande bataille s’engageait, il importait de rétablir coûte que coûte le contact avec l’arrière.

Or, vers le même temps, un espion français, qui se faisait passer pour agent allemand et, comme tel, était au mieux avec l’état-major de l’espionnage germanique établi à Saint-Sébastien en Espagne, recevait du général von Schultz, chef de cet état-major, la mission d’aller délivrer un prince allemand arrêté par les Français comme un vulgaire espion. Le nom du prince n’était pas dévoilé, il portait officiellement le nom d’Otto Zimmermann ; mais c’était évidemment un personnage de premier plan, car le général dit à l’espion français de mettre tout en œuvre, et même les sommes les plus folles pour réussir.

L’agent français, dont on ne connaît que le matricule C. 25, rentra donc en France et, avec les précautions d’usage, fit connaître la situation à ses chefs.

Un plan hardi s’élabora dans les bureaux du service secret en France. Le prince allait reconquérir sa liberté, en effet, et C. 25 serait l’auteur de l’évasion. Ainsi s’assurerait-il la reconnaissance de ses supposés chefs allemands et aussi du prince. Il pourrait pénétrer à l’arrière des lignes ennemies et reconstituer le service d’espionnage si malencontreusement détruit.

Pour éviter toute indiscrétion, C. 25 devait réaliser l’évasion par ses propres moyens, sans mettre les directeurs de la prison au courant, si ce n’est de sa qualité d’agent français. C. 25 agit par les moyens classiques : entrevue secrète avec le prisonnier dans sa cellule, lime et échelle de corde. À l’heure fixée, une automobile, tous feux éteints, cueillit le prince et l’espion, qui se dirigèrent par petites étapes vers la frontière espagnole. Ayant réussi à la franchir, ils allèrent trouver le général von Schultz qui, tout heureux, demanda à Berlin l’envoi d’un sous-marin pour transporter le prince.

Celui-ci, rempli de gratitude, ne voulait plus se séparer de son sauveur. C. 25 joua l’hésitation, puis consentit à suivre le prisonnier en Allemagne.

Le sous-marin se présenta bientôt et le prince fit admettre son sauveur à bord malgré l’ordre qu’avait le commandant de ne jamais embarquer d’étranger. Contournant les Îles Britanniques, pour éviter les îles flottantes que les Anglais venaient de mettre dans la Manche pour combattre les sous-marins, on arriva bientôt en Allemagne, non sans avoir coulé quelques navires alliés. C. 25 resta trois mois chez l’ennemi, chaudement protégé par le prisonnier qu’il avait sauvé. Il réussit à réorganiser le service d’espionnage, puis il revint chez lui.

Le 18 juillet 1919, les journaux du monde entier annonçaient le suicide, à Potsdam, du prince Joachim de Prusse, le plus jeune fils de l’ex-kaiser. Les motifs de son suicide apparaissaient mystérieux.

Or, prétend Boucard, ce prince Joachim était celui que C. 25 avait fait évader de la prison de France. La veille de sa mort, il aurait appris le rôle néfaste qu’il avait joué malgré lui, c’est-à-dire qu’il avait servi à l’organisation du service d’espionnage en activité à l’époque de la bataille qui devait consacrer la chute de l’Allemagne. Ardent patriote, il n’aurait pu supporter l’idée d’avoir été l’un des artisans de la défaite de sa patrie.

5 juin 1937.

Les exploits du capitaine Rintelen pendant la Grande Guerre


Est-ce à cause des craintes qu’inspire l’état des relations internationales ? Cherche-t-on, dans l’histoire de la dernière guerre européenne, des leçons applicables à la prochaine ? Toujours est-il que les ouvrages relatifs à la Grande Guerre n’ont jamais eu tant de vogue.

L’un des plus révélateurs est celui du capitaine de la marine von Rintelen, paru en anglais sous le titre de The Dark Invader. L’auteur y fait la lumière sur un des épisodes les plus mystérieux de la guerre. Habile, plein de ressources, ne reculant devant rien, Rintelen avait organisé le sabotage des navires employés au transport des munitions entre les États-Unis et les pays alliés. Les États-Unis n’étaient pas encore sortis de leur neutralité, mais puisqu’ils aidaient ses ennemis, l’Allemagne ne se faisait pas scrupule de contrecarrer ce commerce. On reste libre d’apprécier comme on l’entend les moyens qu’elle mettait en œuvre à cette fin.

Rintelen, il va sans dire, se heurta à des difficultés innombrables, dont certaines lui étaient suscitées par les diplomates allemands : Bernstoff, von Papen (célèbre par la suite dans la politique allemande) et Boy-Ed. L’auteur de Dark Invader les accuse de stupidité et d’incompétence grossières. Ne s’étaient-ils pas fait voler le grand code secret (vol qui devait du reste permettre à l’Angleterre de dévoiler les machinations de l’Allemagne tentant d’entraîner le Mexique dans une guerre contre les États-Unis et, par voie de conséquence, ranger ce dernier pays aux côtés des Alliés) ? N’avaient-ils pas continué à se servir de ce code pendant des semaines après que Rintelen les eût prévenus de cet exploit des espions anglais ? Rintelen va jusqu’à insinuer que la stupidité de Papen, officier mondain du premier régiment des uhlans de la Garde et attaché militaire à l’ambassade de Washington, s’accompagnait d’intentions assez louches. Ce ne sont là qu’accessoires. L’auteur se propose d’abord de raconter ses exploits à New-York.

Attaché au grand état-major de la marine, Rintelen avait, dans les débuts de la guerre, rempli des missions délicates. Il avait, par exemple, transporté des sommes considérables aux commandants du Goeben et du Breslau, deux croiseurs qui avaient échappé aux flottes alliées de la Méditerranée et s’étaient réfugiés à Constantinople. Une autre fois, il s’était rendu à Copenhague afin d’acheter 300 mitrailleuses, que le fabricant avait déjà vendues aux Russes, mais qu’il ne se faisait pas scrupule de revendre aux Allemands, attendu que les Russes ne pouvaient les embarquer, à cause des protestations allemandes auprès du gouvernement neutre. Le droit international s’opposait aussi au transport de ces armes à destination de l’Allemagne. Mais Rintelen fit si bien qu’il se servit des agents russes mêmes pour faire embarquer les mitrailleuses à bord d’un navire battant temporairement les couleurs du tsar.

En 1915, le grand état-major allemand se plaignait que ses troupes recevaient, mais sur la tête, abondamment de munitions fabriquées aux États-Unis. L’Allemagne protesta auprès de ce dernier pays qui répondit, logiquement, que l’Allemagne n’avait qu’à passer des commandes aux fabriques américaines celles-ci les rempliraient avec promptitude. Seulement, la flotte anglaise empêchait les navires allemands de passer, de sorte que l’Allemagne ne pouvait profiter de l’offre. Il ne restait qu’à empêcher les Alliés de s’approvisionner outre-Atlantique.

Rintelen, (qui parlait admirablement l’anglais avant la guerre !), reçut l’ordre de se rendre à New-York incognito et d’y prendre les moyens qu’il fallait pour arriver à son but. Il devait, en particulier, acheter les stocks d’explosifs disponibles, afin de les détruire : puisque l’Allemagne ne pouvait se les procurer, les Alliés ne les recevraient pas non plus. Rintelen recevait carte blanche. Il avait à sa disposition des sommes illimitées ; les attachés militaire et naval devaient se mettre à son service.

À New-York, Rintelen se rendit compte qu’il ne pourrait jamais acheter toutes les munitions fabriquées aux États-Unis. Il chercha à agir par des moyens plus efficaces et plus secrets, d’autant plus que les attachés, Papen et Boy-Ed, voyaient d’un mauvais œil ce supérieur improvisé.

Rintelen se mit à mener une vie double. Le soir, en habit, il fréquentait les cercles et les théâtres. Le jour, en vêtements humbles, il parcourait la région du port. Il se rendit compte que de nombreux marins allemands battaient le pavé à New-York, leurs navires étant immobilisés. Il s’aperçut aussi qu’une grande partie des ouvriers du port étaient des Irlandais, très montés contre l’Angleterre.

Avec un nommé Max Weiser, exportateur de son état, il fonda la maison E. V. Gibbons, Inc., commerce en tous genres. Il entra de la sorte en relations avec bien des gens.

C’est alors qu’un chimiste allemand, le docteur Scheele, vint lui proposer une invention. Il s’agissait d’un détonateur formé d’un tuyau de plomb, de la dimension d’un cigare. Au milieu, un disque de cuivre pressé et soudé divisait le tube en deux compartiments. Dans l’un, on mettait de l’acide picrique ; dans l’autre, de l’acide sulfurique ou toute autre substance inflammable. Les bouts étaient bouchés à l’aide de cire et d’une rondelle de plomb. L’épaisseur du disque de cuivre variait, de sorte que les acides prenaient plus ou moins de temps à le traverser : quand ils se mêlaient, une flamme silencieuse, mais intense, de 20 à 30 centimètres de longueur, s’échappait par les deux bouts.

Les essais ayant réussi et l’invention étant achetée, Rintelen songea à fabriquer son engin en grandes quantités. Pour éviter les complications internationales, il ne voulait pas que la fabrication se fît en territoire américain. Boniface, avocat assez louche et qui devait rendre bien des services, arrangea tout : il suffisait de transformer en usine un des navires allemands internés. On choisit le Friedhich der Grosse, commandé par le capitaine von Kleist.

On fabriquait de nuit. Bientôt, deux détonateurs étaient placés, par les soins des arrimeurs irlandais, dans la cale du Phœbus, navire anglais chargé d’obus à destination d’Archangel. Au jour prévu, le journal Shipping News annonçait que le Phœbus avait pris feu en mer.

Le plan réussissait. À partir de ce moment, il ne partit pas un transport de munitions qui n’eût, à bord, les terribles engins. Tous ne périssaient pas, parce qu’on avait soin de placer les tubes de plomb loin des munitions. Quand un incendie se déclarait, le commandant noyait sa dangereuse cargaison, afin de sauver son navire. Le but de Rintelen était atteint : les obus ne pouvaient plus servir aux Alliés.

Ce succès ne suffisait pas à notre homme. Par l’entremise du comte Ignatieff, attaché militaire à l’ambassade parisienne de la Russie, la maison E. V. Gibbons importait des vins de France. À la suite de quoi, Ignatieff recommanda cette excellente maison à l’agent de la Russie à New-York. Si bien que nos commerçants obtinrent d’importantes commandes pour la fourniture à l’armée russe de viandes en conserve, de selles, de brides, de mules, de chevaux, de chaussures, de sous-vêtements, de gants et de munitions. Les contrats signés, la maison les escompta à la banque où elle obtint de la sorte trois millions de dollars. Un navire fut chargé. Mais il emportait, outre la marchandise, trente détonateurs. Il ne manqua pas de brûler en mer. Moyennant finances, l’agent russe obtint que E. V. Gibbons, Inc. remplace la marchandise. Chargée sur des barques qui devaient la transporter aux navires, elle coula malheureusement dans le port.

Dans le même temps, Rintelen créait des succursales de sa société d’incendiaires dans presque tous les ports américains. Mais il dut user de précautions, parce que les Irlandais, poussés par leur haine de l’Angleterre, avaient été jusqu’à placer des bombes dans la salle du courrier de l’Ancona : Un grand nombre de passagers auraient pu périr.

Scheele voulut user de chantage. Rintelen lui remit un chèque de $10,000, qu’il eut le soin de lui faire enlever. Après quoi, il prit des garanties contre le chimiste. Grâce à une femme soudoyée par l’habile Boniface, Scheele se vit sans cesse menacé de la prison.

Un beau jour, on trouva un tube de plomb suspect à bord d’un navire qui avait été détourné de la route d’Archangel vers Marseille. La police anglaise procéda à une enquête minutieuse et Rintelen s’aperçut qu’on le suivait. La maison E. V. Gibbons fut liquidée et le capitaine alla se reposer sur une plage fashionable, où, se faisant passer pour un officier londonien chargé d’une mission secrète, il réussit à lancer l’attaché militaire anglais sur une fausse piste.

Rentré à New-York, Rintelen fonda une société, cette fois, la Mexico North Western Railway Company. L’ingénieur allemand Fay lui vendit une invention dont l’objet était d’arracher les gouvernails des navires en mer : une aiguille attachée à l’arbre de couche perçait peu à peu un détonateur. On obtint plusieurs succès.

L’activité de Rintelen ne connaissait plus de bornes. Quelques grèves avaient éclaté parmi les débardeurs irlandais, mais la Fédération américaine du travail y mit ordre promptement. Notre Allemand imagina de créer un nouveau syndicat, dont il alimentait la caisse.

L’organisation marcha à merveille. Des personnages, ignorant pour qui ils travaillaient, prononcèrent des discours humanitaires contre le transport des munitions. Quand les ouvriers apprirent que le nouveau syndicat versait des indemnités de grève aux membres d’un jour, ils n’hésitèrent plus à s’inscrire. Des succursales se fondèrent partout. L’embarquement des munitions fut paralysé. Les journaux s’inquiétèrent. Des financiers versèrent des millions aux vieux syndicats qui reprirent pied. Alors, Rintelen songea à fomenter des grèves dans les fabriques de munitions.

En même temps, ayant appris l’arrivée à New-York du révolutionnaire mexicain Huerta, Rintelen alla lui proposer de soulever une révolution au Mexique avec l’aide de l’or allemand, à condition qu’il déclare ensuite la guerre aux États-Unis. Tout allait bien, quand Huerta fut empoisonné.

C’est alors que l’envoyé extraordinaire de l’Allemagne apprit le vol du code secret. Il prévint qui de droit, mais on ne l’écouta pas.

Il s’était abouché avec les Irlandais, avec qui il préparait un vaste mouvement pour appuyer la révolte de sir Roger Casement, quand il reçut, par l’entremise de Boy-Ed, l’ordre de rentrer en Allemagne.

Le navire qui le transportait vers la Hollande fut arrêté au large des côtes anglaises. Amené à Londres, Rintelen, qui voyageait grâce à un passeport suisse bien en règle et sous le nom de Gaché, se fit reconnaître par le ministre de Suisse. On allait le relâcher quand il apprit qu’on faisait une enquête à Berne. Il préféra se rendre tout de suite, afin d’être traité comme prisonnier de guerre. L’amiral Hall et lord Hershell, qui reçurent sa soumission, l’amenèrent dîner dans un grand cercle londonien avant de le remettre entre les mains de la police militaire. Au cours de ce dîner très mondain, Rintelen apprit qu’il avait été rappelé à New-York par un télégramme expédié d’Angleterre, grâce au code volé.

Tout allait bien, mais, un beau jour, le capitaine fut traduit devant une cour martiale. Officier allemand, disait-on, il avait pénétré en Angleterre en temps de guerre. Il démontra à ses juges qu’il avait été amené de force en territoire britannique et que par conséquent il devait être considéré comme prisonnier de guerre. Le lendemain, au camp de concentration, on lisait dans le Daily Mail que Rintelen venait d’être exécuté à la Tour de Londres. Il fêta ses funérailles à la cantine.

Il sut ensuite que les Anglais avaient appris son histoire au complet par des papiers trouvés dans les bagages de von Papen qui rentrait en Allemagne grâce à un sauf-conduit anglais : ce diplomate n’avait pas songé que, si le sauf-conduit lui permettait de passer, il ne garantissait pas l’inviolabilité des bagages.

Les États-Unis ayant déclaré la guerre à l’Allemagne, les Anglais envoyèrent leur prisonnier à New-York où il fut condamné à quatre ans de prison. Il rentrait en Allemagne en 1921, mais, loin de le récompenser de son zèle, on le fuyait, on voulait oublier certains épisodes de la guerre.

10 septembre 1938.

L’implacable et sanglant destin du dernier tsar de toutes les Russies


Pour les « moins de trente ans », l’écoulement du tsarisme et l’exécution de la famille impériale de Russie sont des événements qui entrent dans les brumes de l’histoire. Personne, d’ailleurs, en dehors du « continent eurasique » (comme on a appelé la Russie), n’en a parfaitement saisi la signification sur le coup. Cela se produisait au plus fort d’une guerre effroyable ; les nouvelles étaient déformées par la censure et puis noyées dans le flot de communiqués relatifs aux hostilités. On était blasé sur les « incidents » et la plus grande révolution de l’histoire (avec celle de 1889) passa quasi-inaperçue. Depuis, on a beaucoup écrit sur le sujet. Mais les causes immédiates de la révolution restent obscures. Du moins, on ne sait pas assez que l’une des principales parmi ces causes résidait dans la fantastique tournure d’esprit du tsar et de la tsarine, personnages étranges s’il en fût. Une excellente biographie parue récemment permet de reconstituer la vie secrète du couple tragique. Elle a pour titre : Devant la Révolution — la vie et le règne de Nicholas II et pour auteur, Essad-Bey, homme particulièrement bien placé pour connaître le sujet.

Ce qui frappe surtout dans ce livre, c’est que Nicholas II parut dès sa naissance marqué du destin. Des événements étranges et malheureux surgissaient sans cesse dans sa vie, semblant annoncer le sort final du tsar. Avec un art consommé et parfois hallucinant, Essad-Bey fait ressortir ces incidents ; il les enchaîne comme les actes d’une tragédie.

Les Russes superstitieux avaient toujours vu le prince Nicholas avec gêne. On murmurait à son propos, d’un air de mauvais augure : « Il est né le jour du martyr Job ! ». Ce qui, paraît-il, était néfaste.

Le jeune tsarévitch avait été élevé dans le sombre château de Gatchina, seul, loin de tout compagnon de son âge, et dans l’ombre redoutable de son père, le tsar Alexandre III. Cette solitude morale convenait d’ailleurs à la nature renfermée du prince. Sauf plus tard avec sa femme, jamais Nicholas ne permit à personne de lire dans sa pensée. Il était à l’extérieur d’une indifférence absolue que ne trahissaient pas ses yeux gris et impénétrables. D’une politesse achevée et byzantine, il opposait cette cuirasse à tous ceux qui auraient voulu exercer une influence quelconque sur lui. Avec cela, entêté, immuable dans ses idées ou ses préjugés, il n’acceptait aucun conseil et les événements ne parvenaient pas à modifier une seule de ses décisions. Il était effectivement en marge de la vie. Par malheur, la femme qu’il épousa ne fit que le pousser plus avant dans cette voie.

Son père, homme d’une force herculéenne et d’une activité dévorante, tenait son fils éloigné de toute affaire et avait sur lui l’opinion la plus défavorable. Un jour, comme un ministre proposait de nommer l’héritier du trône au poste de président du comité pour la construction du Transsibérien, le tsar lui demanda d’une voix étonnée : « Avez-vous donc jamais causé avec Son Altesse Impériale le grand-duc héritier ? » Le ministre ayant répondu par l’affirmative, l’empereur dit amèrement : « Vous ne vous êtes donc pas aperçu que le tsarevitch est un crétin ? »

Le tsar Alexandre préférait de beaucoup son fils cadet, le grand-duc Georges. On racontait qu’il songeait à écarter l’aîné du trône pour y faire monter Georges.

Afin de secouer la torpeur du tsarevitch, Alexandre le fit entrer dans un régiment. Nicholas prit goût à la vie dans les cercles d’officiers et bientôt l’on sut qu’il aimait la danseuse Kchesinskaia. Il n’y avait pas moyen de lui faire entendre raison.

Pour couper court à l’aventure, le tsar envoya son fils faire le tour du monde à bord d’un cuirassé où nulle femme n’était admise. Le grand-duc Georges l’accompagnait.

Un jour, ennuyés par le long voyage, les officiers du navire de guerre organisèrent des jeux sur le pont. Des lutteurs et des boxeurs amateurs excitèrent l’admiration de tous. Le grand-duc Georges dit tout à coup à son frère : « Nicki, essayons-nous nos forces ? » Les deux princes ôtèrent leur veste. Les deux corps s’étreignirent. Nicholas y allait avec une fougue, devant laquelle Georges rompait, le sourire aux lèvres. Les yeux injectés de sang, le tsarevitch allait clouer son frère sur le pont, selon les règles du jeu, quand un cri d’épouvante s’éleva. Les deux frères s’étaient trop rapprochés de l’escalier et, les bras étendus, Georges tomba à pic dans le trou béant, pour aller heurter le fer du premier pont. Les officiers se précipitèrent. Nicholas regardait, les yeux vides d’expression. Le prince Bariatinski, commandant de l’expédition, accourut et fixa ses yeux droit dans les yeux de Nicholas.

Le grand-duc Georges mourait de phtisie quelques années plus tard dans un sanatorium des montagnes caucasiennes. On ne parla plus de modification à la loi de succession. Mais les dignitaires de l’Empire chuchotaient craintivement sur le grand-duc qui, né le jour du martyr Job, répandait la mort autour de lui. Ce chuchotement accompagna Nicholas toute sa vie et l’initié pouvait en déduire le mot redoutable de « fratricide ».

La date du couronnement de Nicholas II avait fait l’objet d’un choix malheureux. Les maîtres de cérémonie et les métropolites avaient choisi le septième jour après l’anniversaire de l’empereur parce que le nombre sept est heureux. Seulement, ils ne s’étaient pas aperçu que ce septième jour tombait un 13. Les moujiks parlaient avec effroi de la volonté sinistre qui avait fixé cette date.

Au cours de la cérémonie du couronnement, fatigué à un moment donné de la procession, le tsar, chancelant, chercha un appui de sa main droite. La paume s’ouvrit et le sceptre d’or tomba avec un son métallique. Des courtisans se précipitèrent pour relever le sceptre. Mais les témoins de l’incident murmuraient, livides : « Il est né le jour du martyr Job ».

Les fêtes du couronnement devaient comporter la distribution de cadeaux au peuple, suivie de l’exécution d’une cantate solennelle en présence du tsar. On avait choisi le champ de manœuvre Khodinski pour cet événement. Ce terrain était semé de trous, de fossés et de tranchées. Le gouverneur de Moscou, le grand-duc Serge, n’avait pas daigné faire combler ces trous ou fossés. De simples planches jetées au-dessus devaient suffire.

Au matin du 16 mai, un demi-million de personnes se pressaient dans le champ Khodinski : à l’extrémité, s’élevaient des pyramides de timbales en étain aux armes impériales, qui devaient être distribuées à tout venant.

Tout à coup, sans qu’on sût pourquoi, la foule se précipita d’un commun mouvement vers les timbales. La police débordée ne put indiquer les endroits dangereux. En quelques instants les fossés et les tranchées étaient remplis de corps hurlants sur lesquels venaient s’entasser d’autres corps, que d’autres encore piétinaient. Quand on parvint à rétablir l’ordre, on constata que cinq mille personnes avaient perdu la vie dans l’accident !

Le tsar fit annoncer que la famille de chaque victime recevrait mille roubles sur sa cassette privée. Mais il ne voulut pas écouter les jeunes grands-ducs qui lui demandaient de décommander toutes les fêtes et de destituer son oncle, le grand-duc Serge. Il se rendit dans l’après-midi au champ de manœuvre où l’orchestre exécuta la cantate comme si rien n’était arrivé et, le soir, il ouvrit le bal avec la tsarine, au palais. Au moment où il commençait à danser, les jeunes grands-ducs quittèrent la salle ostensiblement.

Quand la nouvelle de l’accident se répandit dans l’immense empire, popes et paysans murmurèrent : Le tsar de malheur !

La mère de Nicholas avait voulu le marier à une princesse d’Orléans, fille du prétendant au trône de France. Avec obstination, le tsarevitch répétait : Je n’épouserai qu’Alix de Hesse. Cette Alix, bien que petite-fille de Victoria d’Angleterre et nièce du kaiser Guillaume, était de petite maison par son père. À la cour russe où elle avait paru, les courtisans, constatant l’hostilité de la tsarine, lui avaient fait mauvaise figure et ils l’appelaient en riant : la mouche hessoise. Elle en conçut une méfiance farouche de la cour. Nicholas avait enfin obtenu le consentement de son père et il avait vu Alix dans une petite cour allemande à l’occasion du mariage d’une autre petite-fille de la reine Victoria. Mais, timide, il n’osait faire la « grande demande ». Guillaume d’Allemagne, plus hardi, avait réglé la question. Faisant venir Nicholas dans sa chambre un beau matin, il lui mit un casque sur la tête, des fleurs dans les bras et lui dit : « Maintenant, en avant ! Nous allons demander la main d’Alix ».

Devenue tsarine, sous le nom d’Alexandre Feodorowna, Alix se fit fervente orthodoxe et elle tomba dans un mysticisme exalté. Plus têtue encore que son mari, elle considérait celui-ci véritablement comme l’incarnation de Dieu sur la terre. L’empire russe était une autocratie, mais non pas une despotie. Le tsar faisait les lois qu’il voulait, mais, tant que les lois n’étaient pas abrogées, il devait s’y soumettre autant que ses sujets. La tsarine ne le comprenait pas : pour elle, rien ne devait limiter la puissance du tsar.

Elle n’admettait même pas que les autres membres de la famille royale ou des ministres pussent dire un mot sur les affaires de l’État. C’est pourquoi le couple impérial se terra dans le château de Tsarkoie-Sélo où même les parents les plus rapprochés étaient rarement admis.

Dans cette solitude effrayante pour des souverains, le couple sentait parfois la nécessité d’une présence étrangère. Alors il faisait appel à des êtres fantastiques qui ne se recommandaient que par un mysticisme dévoyé et dont le dernier en date fut le sinistre Raspoutine.

Le premier fut un nommé Klopov, qui voulait devenir le « sécheur de larmes » impérial de Nicholas II. Son but était de parcourir l’empire pour redresser tous les torts. Le tsar s’y laissa prendre. Il donna à Klopov 300 roubles et un papier écrit de sa main enjoignant à toutes les autorités russes d’accomplir tout ce que Klopov exigerait d’elles. Armé d’un tel pouvoir, l’homme s’en alla par l’empire, ouvrant les prisons, abrogeant des lois, causant un indescriptible tohu-bohu jusqu’à ce que les ministres eussent enfin fait comprendre à l’empereur la nécessité d’abroger les pouvoirs conférés au petit propriétaire foncier Klopov.

Witte le puissant ministre, méprisait le tsar qui « cherchait toujours des chemins détournés et, par ces chemins détournés, arrivait toujours au même but : un sale bourbier ou une flaque de sang ».

Le couple impérial alla jusqu’à s’engouer d’un ancien boucher lyonnais devenu spirite pour augmenter ses revenus. Le boucher-spirite de Lyon vint à la cour moscovite où on le combla d’honneurs, qu’il sut exploiter comme il convenait.

Cela ne suffisait pas encore. Nicholas dénicha une espèce d’ermite qui venait de mourir. Sur la foi de vagues racontars, il s’imagina que cet ermite, du nom de Séraphime, intercéderait si bien dans le ciel qu’il ferait naître le fils attendu vainement par le couple impérial qui n’avait encore que quatre filles. En dépit du Saint Synode et des dignitaires de l’Église, il canonisa Séraphime au mépris de toutes les lois ecclésiastiques et il institua un culte exagéré au nouveau saint. Quand le tsarevitch naquit enfin, le tsar ne voulut pas entendre les gens qui venaient lui représenter que Séraphime n’avait peut-être pas eu une vie exemplaire.

C’est le même mysticisme, éloigné de la réalité, qui devait donner naissance à la fatale guerre avec le Japon, en 1904. Nicholas aimait d’un amour mystique les régions extrême-orientales de son empire. Il rêvait au jour où la puissante paysannerie sibérienne conquerrait l’Orient païen et ajouterait à l’éclat de la couronne russe. Déjà, l’influence de la Russie se faisait sentir puissamment dans l’Orient. La Russie ne dominait-elle pas en Mandchourie ? N’avait-elle pas construit une forteresse à Port-Arthur, en plein territoire chinois ?

Le tsar voulut annexer la Corée à son empire. Un capitaine de cavalerie de la garde, Besobrasov, élabora un mirifique projet de conquête pacifique : une compagnie, semblable à l’ancienne compagnie anglaise des Indes, devait accomplir toute la besogne. Moscou fut pris d’un enthousiasme fou, le tsar devint actionnaire de la compagnie. Mais madame Besobrasov disait dans les salons : « Je n’arrive pas à comprendre comment mon mari peut jouer un rôle aussi considérable. On ne s’est donc pas aperçu que c’est un demi-fou ? » Elle ne savait pas que seuls les fous ou les demi-fous plaisaient au tsar.

Ce que le tsar ne savait pas, lui, c’est qu’un peuple de l’Orient était sorti de la léthargie et se préparait, dans le silence, à faire sentir sa puissance.

La guerre eut pour cause aussi les désirs du ministre de l’Intérieur, Plehve. Constatant l’activité grandissante des révolutionnaires, Plehve songea qu’une bonne petite guerre apporterait la diversion nécessaire. La victoire achèverait de consolider le pouvoir. Aussi ne se gêna-t-on point. Le Japon se rebiffa et le tsar déclara la guerre. On sait quel résultat pitoyable il obtint.

Les hostilités terminées par une défaite écrasante, la révolution gronda dans les rues de la capitale russe. Dirigées par le moine Gapone, provocateur au service de la police, les hordes populaires se dirigèrent vers le palais impérial. Une décharge des fusils de la troupe dispersa le rassemblement, mais consacra la désaffection du peuple à l’égard du « petit père le tsar ».

Le grand-duc Serge, oncle de Nicholas, était gouverneur de Moscou. Il régnait par la terreur. Un jour, un anarchiste lança une bombe sur sa voiture et le grand-duc fut tué. Quand la nouvelle de l’attentat parvint au château de Peterhof, où se trouvait la cour, le prince Frédéric-Léopold de Prusse s’habillait pour le dîner. « Naturellement, dit-il à l’aide-de-camp qui lui apportait la nouvelle, le dîner intime est décommandé ». On alla aux renseignements. Le dîner n’était pas décommandé. Le prince de Prusse acheva de s’habiller et descendit au salon. Le tsar et le grand-duc Alexandre s’y trouvaient déjà et riaient à gorge déployée. Le dîner fut extrêmement gai. Le prince de Prusse dit à quelqu’un : « Le tsar ignore encore l’attentat ? — Non, l’impératrice douairière lui a communiqué la nouvelle ». Le Prussien regarda avec effroi l’empereur riant : « Incompréhensible, murmura-t-il, absolument incompréhensible ». Le grand-duc Serge avait été l’oncle préféré de Nicholas !

Quand on avait rapporté à Nicholas la nouvelle de la terrible défaite de Moukden, il jouait au tennis. Ayant lu le télégramme sinistre, il le mit tranquillement dans sa poche et reprit sa partie qu’il joua avec tant d’application qu’il la gagna.

Quelque temps après l’assassinat du grand-duc Serge, le général Kasbitch, gouverneur d’une province orientale, vint rendre compte au tsar de troubles ouvriers qui avaient éclaté dans son gouvernement. Il avait fait appel à la troupe, mais, au moment où la rencontre devait se produire, le général avait adressé aux ouvriers un discours si bien senti que les gens du peuple s’étaient retirés émus et honteux. « Ainsi, conclut le général, je réussis à éviter une effusion de sang et des victimes inutiles. »

Le visage du tsar se crispa en une grimace hideuse. Les poings fermés, il se jeta sur le général et s’écria : « Il fallait tirer, général, tirer dans le tas ! Il fallait les mettre en pièces ! À coup de baïonnettes et de fusils ! »

Le général eut un mouvement de recul. Il descendit les escaliers quatre à quatre et s’enfuit. Le soir même, il remettait sa démission.

Les paroles du tsar avaient été entendues dans l’antichambre. On les connut bientôt dans toute la Russie. Tout le pays chuchotait avec horreur : « Le tsar sanglant, le tsar sanglant ».

27 février  1937.

Les procès funambulesques de Salvator l’alchimiste


On sait que les écrivains, même les plus célèbres, empruntent des sujets à leurs devanciers, quand ils ne les prennent pas tout préparés dans la vie. Valdombre publie justement une étude fouillée sur ce sujet.

Ni dans un cas ni dans l’autre, on ne doit chercher noise aux emprunteurs. L’homme étant au fond identique à lui-même sous toutes les latitudes ou à toutes les époques ; la nature, d’autre part, étant économe de ses moyens d’action et aimant à se répéter, le nombre des situations ou dramatiques ou comiques reste forcément restreint et l’on ne saurait guère en inventer de toutes neuves sans tomber dans le fantasmagorique. Les mêmes sujets se répondent, comme des échos, d’œuvre en œuvre. Du reste, le sujet importe peu ; c’est dans la façon de le traiter que l’auteur peut déployer son talent, son originalité.

Cette introduction prépare, vous vous en doutez, le récit d’un de ces emprunts, qui sont des plagiats de la vie.

Les gens d’un certain âge, — les plus de 30 ou 40 ans, — connaissent la comédie de Georges Courteline, Un client sérieux, et se sont toujours dit, sans doute, qu’une intrigue si loufoque ne peut naître que dans l’imagination d’un dramaturge fantaisiste. Eh bien, non. Pierre Bourchardon, dans ses Procès burlesques, révèle que Courteline transposait tout bonnement à la scène un fait réel. Du moins, si Courteline ne connaissait pas cette histoire, il la réinventait de toutes pièces et la coïncidence était bien extraordinaire.

Voyons d’abord l’intrigue du dramaturge. La scène unique nous fait assister à l’audience du tribunal correctionnel, où le substitut Saint-Paul Mépié, avant d’aborder les affaires du jour, demande à tous le Journal Officiel : il attend sa révocation « parce que le cousin du gendre du beau-frère de sa belle-sœur a décidé sa tante à mettre son filleul aux jésuites de Vaugirard ». Comme on le voit, cela se passait aux beaux temps de l’anticléricalisme. C’est loin !

Sur ce, commence l’interrogatoire d’Oscar-Ildefonse Lagoupille, lampiste au ministère des affaires étrangères. Lagoupille fréquente un petit café, Au pied qui remue, où, chaque jour, il dépense six sous, soit le prix d’une consommation, grâce à quoi et à de savants mélanges où jouent leur rôle : un café noir, trois morceaux de sucre, une carafe d’eau et un carafon de cognac, il se confectionne : un mazagran, un gloria, une eau sucrée, un grog, une fine et enfin un brûlot. Un beau soir, il a rossé le limonadier, monsieur Alfred. Me Barbemolle défend Lagoupille avec des accents pathétiques.

Mais, au milieu de ce plaidoyer, le substitut apprend non seulement qu’il est révoqué mais que Me Barbemolle le remplace. Interrompant à peine le fil de son discours, sans rien perdre de sa verve, ce dernier abandonne sans transition la défense de Lagoupille pour se mettre à invectiver ce « lampiste par profession, mais ivrogne par caractère ».

La mésaventure de Lagoupille avait d’abord été celle de Joseph Salvator dit Novaro, « alchimiste par goût et assassin par nécessité ». Poursuivant, au XIXe siècle, la chimère de la « pierre philosophale », Salvator, possesseur de vagues notions de chimie acquises dans le Piémont, continuait à Paris des expériences mystérieuses qui le ruinaient. Aussi, pour vivre, avait-il recours à divers expédients, entre autres à la fabrication de fausse monnaie.

Un jour qu’il essayait de passer à son épicier une pièce de cinq francs sortie de son atelier, il se vit menacer du commissaire de police. Ne l’entendant pas de cette oreille, il prit la fuite, poursuivi par le brave commerçant et son commis. Pour se débarrasser d’eux, Salvator les attendit l’un après l’autre et leur administra à chacun plusieurs coups de couteau. Cet exploit, on le pense bien, l’amena aux assises, d’autant plus qu’une de ses victimes était passée de vie à trépas.

On assista à un spectacle extraordinaire. Armé d’un énorme rouleau de papier, Salvator se lançait en des discours funambulesques, prononcés avec un accent terrible, dès que la moindre question lui était posée. Il tenait uniquement à bien affirmer qu’il possédait le secret de fabriquer de l’or. Il demandait, il exigeait qu’on le mît à l’épreuve dans le tribunal même. C’était d’une grande habileté, au fond, car ainsi il retardait les débats sur le fond de l’affaire. II obtint même de discuter son affaire avec le savant Gay-Lussac.

Quand les magistrats le serraient de trop près, il se fâchait. « Il faut que je me défende, disait-il. Sinon, qu’on le dise, qu’on le dise tout de suite, ou je vais m’en aller ! » Et déjà, le chapeau sur la tête et son éternel rouleau de papier sous le bras, il se dirigeait vers la porte. Il fallait que les gendarmes le saisissent à plein corps pour le ramener à son banc, où il déroulait son papier pour reprendre la lecture de son exposé.

Salvator en voulut trop faire et, croyant à un certain moment détruire scientifiquement les preuves accumulées par la police, il aggrava au contraire son cas. Les avocats passèrent à leurs discours.

Le procureur royal (on était sous Louis-Philippe) était le célèbre Plougoulm, le plus éloquent qu’on eût entendu dans un tribunal depuis au moins soixante ans, affirmait-on. Il prononça un réquisitoire terrible contre le faux-monnayeur assassin.

Salvator lui répondit en une harangue furieuse. Mais le président du tribunal donna quand même la parole à son jeune avocat qui, visiblement, n’était pas en possession de ses moyens. Profondément ému, balbutiant, cherchant ses mots, et encore plus ses idées, ne finissant pas ses phrases, il omit de discuter les principales charges.

Son discours créa un profond malaise dans la salle. Le président allait déclarer les débats clos quand, brusquement, on vit se lever l’avocat général Plougoulm qui dit à peu près : « Nous sommes dans une situation délicate. Le jeune avocat que vous venez d’entendre, messieurs les jurés, était animé d’un zèle louable, mais le zèle ne suffit pas toujours… La défense de l’accusé a-t-elle été complète ? Nous ne le pensons pas ». Et Plougoulm d’énumérer toutes les circonstances favorables à l’accusé que son avocat aurait dû faire valoir.

Tant et si bien que Salvator bénéficia des circonstances atténuantes et ne fut condamné qu’aux travaux forcés.

Est-ce de ce drame funambulesque que Courteline a tiré sa comédie ?

16 novembre 1940.

L’histoire tragi-comique de Sarda Tragine, le bandit de l’Ariège


Il est de mode, chez les intellectuels américains ou les hommes d’État anglais, de se donner, auprès des journalistes qui ont la manie de l’enquête, pour liseurs de romans policiers. C’est une pose comme une autre. Elle correspond à une réalité, en certains cas, paraît-il. Merveilleux moyen de détente, dit-on. On m’affirme que de graves juristes, chez nous, partagent ce goût.

Je ne l’ai pas. Rien ne me semble plus frelaté que ces laborieux échafaudages de malices cousues de fil blanc et de secrets qui ne restent mystérieux que par la bonne volonté du lecteur.

Les récits de procès véritables ne présentent pas les mêmes inconvénients : ils ont l’intérêt de biographies romancées. Encore ne faut-il pas leur accorder l’importance que leur donnait Édouard Drumont dans De l’or, de la boue, du sang, par exemple.

En un mot comme en cent, j’ai feuilleté un volume des Procès burlesques de Pierre Bouchardon. J’y ai noté de bonnes histoires. En voici une. Il y avait, en 1837, dans l’Ariège, au petit village de Leychert, un homme coléreux, qui s’appelait Pierre Sarda et qu’on avait surnommé Tragine. Ayant frappé de deux coups de couteau un pauvre particulier qui en garda le lit pendant cinq semaines, il passa en cour d’Assises ; toute blessure entraînant l’incapacité de travail constituait alors un crime. Tragine avait été dénoncé par le maire du lieu, Guillaume Pic, qui le craignait à un tel point qu’il essaya de se défiler, l’audience venue.

Tragine lui en garda néanmoins une rancune tenace.

Condamné à cinq ans de prison et enfermé dans la Tour ronde à Foix, il s’en évada en même temps qu’un compagnon avec lequel il adopta l’existence du bandit de grand chemin. L’association dura peu de temps. Bientôt, on trouvait ce compagnon, mort, au beau milieu de la route, un coup de couteau au ventre. La cour d’Assises condamna Tragine, pour homicide volontaire, au bagne perpétuel. Mais il demeurait imprenable.

On ne l’appelait plus que le bandit de l’Ariège. La gendarmerie n’aurait jamais pu le rejoindre. Et ceux qui prenaient part aux « chasses à l’homme », parfois organisées contre lui, le craignaient trop pour y aller de tout leur cœur. Il gardait son domicile à Leychert où il paraissait souvent. Pierre Sarda passait sur les routes la tête haute, vêtu de drap bleu, le fusil sur l’épaule et les pistolets à la ceinture. Les gens lui parlaient chapeau bas et l’appelaient monsieur Tragine.

Monsieur Tragine payait bien leurs services.

En effet, il ne volait pas souvent, se bornant alors à dévaliser quelque banquier ou notaire, où il trouvait une ample moisson d’écus, dont il faisait profiter les pauvres diables.

Il pensait avant tout à se venger de Pic et de sa famille. Il allait, proférant les plus terribles menaces contre ces gens : il défendait aux ouvriers agricoles de travailler pour eux. Mal en prit à Baptiste Rouzaud, dit Castaurias, de l’avoir oublié. Surpris près de la fontaine, appelée la Fountasse, où il menait boire le cheval de la maison, Baptiste, d’abord copieusement battu à coups de crosse de fusil, se vit précipiter au fond de la fontaine dont les dalles lui meurtrirent la figure.

Les gendarmes reparurent à Leychert et, sans preuve, Tragine prétendit que la dénonciation émanait de Pierre Pic, dit Lavignasse, père de Guillaume. Tragine le rejoignit dans un champ assez éloigné des habitations. Il lui lâcha un coup de fusil dans l’abdomen, puis le larda de coups de couteau. Le solide vieillard en réchappa. D’autant mieux que, sa vengeance satisfaite, Tragine avait porté Lavignasse hors du pré, l’avait embrassé sur les deux joues, avant d’aller prévenir un voisin et la fille de sa victime. Mais il n’en affirmait pas moins que toute la famille Pic y passerait.

Les autorités s’émurent. Une compagnie entière de soldats vinrent camper au village ; ils remplissaient complètement la maison de Guillaume Pic. Or, un soir qu’ils venaient de se coucher et que Guillaume allait manger une bouchée à la cuisine avant de monter lui-même, un coup de feu éclatait à la fenêtre. Le maire, ou plutôt l’ex-maire à cette époque, s’écroulait. Tragine l’avait eu en dépit de la soldatesque. Ces Pic avaient l’âme chevillée et Guillaume n’en mourut pas plus que Pierre.

La chasse s’organisa méthodiquement, mais seule la ruse devait venir à bout du bandit.

Celui-ci jugeait bon de mettre, pour quelque temps, entre lui et la police, une frontière, celle de la république d’Andorre en l’occurrence. Il lui fallait un passeport. Il le demanda au maire de Larcat, commune voisine du pays d’Andorre. Le maire refusa d’abord, puis, se ravisant, donna un rendez-vous à Tragine. C’était un guet-apens habilement monté. Tragine prit de nouveau le chemin de la cour d Assises. L’homme qui eut l’honneur de l’arrêter, pour le confier aux gendarmes, portait le nom poétique d’Antoine Delnomdedieu.

Les faits paraissaient évidents. Le procès traîna quand même. Outre que les bonnes gens manifestaient une répugnance invincible à témoigner contre leur bandit, celui-ci se disait si bien la victime des Pic, il invoquait avec de si bons arguments le cas de légitime défense que le jury et même les magistrats hésitaient. N’avait-il pas secouru Lavignasse après l’avoir blessé ? Il prétendait que ce Lavignasse l’avait d’abord menacé de sa faux. Il racontait aussi qu’il n’avait tiré que dans les jambes de l’ancien maire.

Et puis, il noyait le procès d’un flot de paroles intarissable. Quand le juge voulait l’arrêter, il s’écriait : « On veut me condamner sans m’entendre, comme on a fait à Jésus ! » Ou bien il trépignait de rage, jetait sa casquette par terre et la piétinait. D’autres fois, il affirmait : « J’aime mieux m’en aller ; vous ne m’écoutez pas, votre injustice me dégoûte ». Il joignait le geste à la parole et les gendarmes avaient toutes les peines du monde à le retenir.

La justice n’eut raison de lui que lorsqu’intervint le procureur général Plougoulm, avocat de grand talent, dont certain exploit inspira à Courteline l’une de ses meilleures comédies (celle où l’avocat de l’accusé devient brusquement substitut du procureur). Mais, comme disait Kipling, c’est une autre histoire.

Le jury accorda à Tragine le bénéfice des circonstances atténuantes. Il faut dire que ses deux victimes, Pic père et fils, étaient bien vivantes : on n’avait pas établi la preuve des autres crimes. Condamné aux travaux forcés, il plaisanta : « Ces messieurs m’ont trouvé trop petit ; ils n’ont pas voulu me raccourcir davantage ». Il était, en effet, tout court.

On l’exposa au pilori, comme le voulait le code pénal de ce bon vieux temps.

Pendant plusieurs heures, en pleine place publique, il échangea des plaisanteries avec la foule qui, prise d’enthousiasme pour cet excellent bandit, fit pleuvoir les pièces de monnaie qui devaient lui adoucir le régime de la prison. Ça aussi, le code le permettait.

11 mai 1940.

L’étrange histoire de Marie Lafarge
et de ses deux procès


Pour une fois, je cède à la tentation de raconter une « cause célèbre ». L’affaire Lafarge, en son temps, défraya la chronique du monde entier. Mme Marcelle Tinayre lui redonne l’actualité dans le livre qu’elle lui consacre.

Cela se passait vers 1840. Sous le règne de Louis-Philippe, le roi-citoyen. Ce détail ajoute à l’extraordinaire de ce récit, comme on va le voir.

L’héroïne était fille du colonel Cappelle, petite-fille du riche Collard, qui avait épousé une fille de Mme de Genlis et de Philippe-Égalité. Elle était donc petite-nièce du roi régnant.

Cette parenté lui servait, d’autant qu’elle était la nièce de gens puissants, comme M. de Garat, régent de la Banque de France, et de M. de Martens, diplomate prussien. Elle fréquentait la bonne société et la famille royale l’admettait dans son intimité, jusqu’à un certain point. Marie était une enfant spirituelle, mais terriblement indépendante. Ayant le goût du danger, elle le cherchait partout.

Son père meurt et alors cesse la belle vie dans les garnisons où on la traite en princesse, comme il se doit. Sa mère se remarie avec Eugène de Coëhorn, qui agit, à l’égard des enfants de sa femme, moins comme un second père que comme un grand frère. La bonne vie va recommencer, quand le malheur frappe de nouveau : la mère de Marie meurt. M. de Coëhorn ne tarde pas à se remarier. Antonine, la sœur aînée de Marie, est mise en pension par les soins de Mademoiselle, sœur du roi Louis-Philippe. Marie va d’une tante à l’autre, du foyer des Martens à celui des Garat, ou de la famille Montbreton à celle des Nicolaï. Les orphelines ont une fortune considérable encore ; les tantes songent à marier Marie, dont le caractère les inquiète.

Marie est romantique, portée à déformer la réalité. Au physique, elle est belle, mince ; la figure mangée par de beaux yeux noirs et pathétiques ; sa voix a un son qui remue le cœur.

Son goût des inventions névrosées finit par trouver un splendide aliment. Il faut raconter cette histoire ici, parce qu’elle figurera dans le drame final.

Marie se promenait souvent aux Champs-Élysées avec sa cousine de Nicolaï. Elles y rêvaient toutes deux, sous la surveillance d’une duègne. Mais la duègne ne pouvait empêcher ses protégées de remarquer un « beau ténébreux » qui les suivait dans leur promenade. Marie Cappelle apprend qu’il s’agit d’un nommé Félix Clavé, fils d’un professeur. Mlle de Nicolaï ne peut songer à devenir Mme Clavé, mais ne lui plairait-il pas d’être aimée en secret ? Marie Cappelle voit l’occasion d’une intrigue. Elle écrit à Félix, lui donne des rendez-vous et finit par le présenter à Mlle de Nicolaï. Cette dernière s’effraye et écrit ses adieux à Félix. Marie Cappelle renoue elle-même les fils de l’intrigue ; revoit Félix, lui écrit, en reçoit des lettres et l’entretient dans l’espoir, tout en continuant à agiter l’esprit de Mlle de Nicolaï.

La famille découvre tout, Marie doit rendre les lettres relatives à cette affaire. Mais elle en garde quelques-unes, qui lui serviront plus tard.

Tout le monde se préoccupe de marier sans retard la dangereuse fille.

Mlle de Nicolaï, devenue dans l’entrefaite vicomtesse de Léautaud, l’invite à la campagne pour lui présenter un mari en perspective. Le mari en question se dérobe au dernier moment et, dans le même temps, monsieur de Léautaud constate qu’on a volé, au châlet, les diamants de sa femme. L’auteur reste introuvable. Mais on le trouvera plus tard…

Les bonnes tantes dénichent enfin un mari pour leur nièce de vingt-trois ans. C’est un industriel limousin, M. Pouch-Lafarge, qui cherche femme. Le provincial n’est pas de son monde, il est mal décrassé. Mais on pousse au mariage.

Pouch-Lafarge présente d’ailleurs l’affaire sous un jour acceptable. Il décrit le beau pays qu’il habite. La jeune femme déchante dès le mariage. Son mari était avide, brutal. Il la brusqua et, dès l’abord, se l’aliéna.

La brutalité du mari provoqua des scènes douloureuses, dès l’arrivée et, dans une lettre pathétique, Marie lui redemande sa liberté. Un oncle de Lafarge, qui connaissait la vie, réussit à arranger les choses et les époux parurent pendant quelque temps s’entendre à merveille. Cette entente n’était pas sérieuse. Un exemple le démontrera. Lafarge et Marie firent leur testament, chacun léguant sa fortune à l’autre. Mais le mari s’empressa d’en faire un autre par lequel il donnait ses biens à sa mère et à sa sœur.

Apparemment, Charles Lafarge était un maître de forges prospère. Il allait atteindre à la grande fortune quand il aurait fait breveter une certaine invention. Mais il lui fallait de l’argent pour l’exploiter. C’est alors que Marie lui apporta des diamants dissimulés dans un sachet de satin rouge. « J’ai ces diamants depuis l’âge de huit ans, dit-elle. Ils avaient été confiés à une vieille bonne par mon ancêtre paternel. »

Les diamants ne suffisaient pas. Lafarge partit pour Paris afin d’intéresser à son affaire les riches parents de sa femme. Cela n’alla pas tout seul. Le séjour à Paris se prolongeait, Charles demandait constamment à Marie de solliciter platement sa famille.

Marie se lassa. Elle vit bien que Charles ne possédait pas l’envergure d’esprit qui lui aurait permis de faire fortune. Allait-elle rester toute sa vie la compagne d’un tel être ?

Il y avait beaucoup de rats au Glandier. Marie Lafarge (Charles étant toujours à Paris) décida de se débarrasser des rongeurs. Elle envoya donc un domestique au bourg voisin lui acheter un peu d’arsenic.

Dans le temps, la famille du Glandier avait résolu d’expédier une caisse de bonnes choses à l’exilé, entre autres des gâteaux dont il raffolait. Sa mère était célèbre pour ses « choux ».

On lui en enverrait. Marie eut une idée charmante : à une heure convenue, Charles, à Paris, et la famille, au Glandier, mangeraient, en même temps de ces bons choux. Charles serait même prié d’inviter à cette occasion la sœur de Marie. Quand les pâtisseries furent prêtes, la jeune femme apporta dans sa chambre celles qui étaient destinées à son mari et qu’elle se chargeait de mettre dans la caisse.

Une lettre de Marie précéda la caisse à Paris. À l’heure dite, Charles, enchanté, alla chercher son colis au bureau des diligences. Rentré à sa chambre, il défit le paquet, qui contenait un billet de sa mère. Il remarqua que sa femme, dans sa lettre, parlait d’un gâteau, mais que sa mère mentionnait « des » gâteaux. La boîte ne renfermait qu’un gâteau. Simple inadvertance, se dit-il.

Le lendemain, le garçon de l’hôtel courait chez le beau-frère de Charles, Félix Buffière : M. Lafarge avait été, toute la nuit, secoué par des tranchées et des vomissements épouvantables. Félix lut la lettre de Marie ; plus tard, il devait se rappeler qu’il n’y était pas question d’une invitation à la sœur.

À quelque temps de là, Charles put rentrer au Glandier. Il avait obtenu son brevet et emprunté 25,000 francs. Il était loin des 200,000 francs qu’il voulait. Ce fait pouvait confirmer Marie dans l’idée peu reluisante qu’elle se faisait de l’habileté de son mari. Elle ne connaissait pas tout ! En réalité, Charles Lafarge était couvert de dettes.

C’était en janvier 1840, soit cinq mois après le mariage de Charles et Marie.

Le soir de son arrivée chez lui, Charles Lafarge dut s’aliter et il voulut faire la dînette dans sa chambre avec sa femme. Cette nuit-là, il eut encore des vomissements, comme à Paris. On appela le médecin, qui diagnostiqua une indigestion causée par des truffes. Quand le médecin partit, Marie lui demanda une ordonnance pour se procurer de l’arsenic, parce que les rats n’étaient pas disparus…

La maladie se prolongea. Marie soignait son époux, qui en venait même à refuser les soins de sa mère. C’est que sa femme était si bonne ! Un jour, celle-ci fut souffrante. Charles l’apprit et aussi que Marie prenait des laits de poule. Il manifesta le désir d’en partager un avec elle, délicate pensée d’amoureux. On en confectionna donc un dans la chambre de Marie. Quand on le porta à Charles, celui-ci dormait. Marie demanda que le lait de poule restât dans sa chambre, pour que Charles eût son illusion entière, à son réveil.

Charles put enfin boire son lait de poule, toujours en l’absence de Marie. Sa mère et Mlle Brun, personne en visite au Glandier, remarquèrent qu’il ne le buvait pas en entier et elles constatèrent qu’il y avait au fond du verre un sédiment étrange.

On retrouva ce sédiment dans d’autres breuvages, les jours suivants. On sut que Mme Charles avait encore commandé de l’arsenic. La rumeur se répandait parmi les ouvriers de l’usine que Charles Lafarge mourait empoisonné. On persuada Charles de ne plus rien accepter de sa femme et l’on fit appeler de nouveaux médecins qui administrèrent des contre-poisons. Trop tard ! Charles s’éteignait le 13 janvier. Immédiatement le procureur du roi était saisi de l’affaire.

En même temps, M. de Léautaud accusait Marie du vol des diamants commis à son château l’été précédent. Marie Cappelle-Lafarge allait faire face à tout.

D’abord, elle accusera le commis Denis du meurtre de son mari. En effet, n’avait-il pas rejoint secrètement Charles à Paris ? N’avait-il pas intérêt à voler le brevet de son maître ? Elle-même a acheté de l’arsenic. Mais ne l’a-t-elle pas fait ouvertement ?

Quant à l’affaire des diamants, elle prétendit que Mme de Léautaud, l’ancienne Mlle de Nicolaï, les avait envoyés à Félix Clavé, parti pour l’Algérie.

L’affaire des diamants s’instruisit d’abord et Marie fut condamnée à deux ans de prison. Elle en appela.

Vint l’accusation de meurtre. Entre temps, des créanciers de Lafarge s’étaient révélés, apportant des billets qui étaient des faux, signés par Lafarge du nom de parents de sa femme. Ainsi, les affaires du mari allaient bien mal et il était devenu faussaire. N’y avait-il pas suicide ?

Les audiences furent longues et Marie triompha presque. Les deux premières expertises ordonnées par le tribunal ne purent conclure à la mort par l’arsenic. Le jury était ébranlé, quand on s’avisa de faire venir un chimiste célèbre, qui s’enferma avec ses aides pendant des jours avec toutes les pièces disponibles, y compris des lambeaux du malheureux Lafarge qu’on avait exhumé. Il conclut péremptoirement à la présence de l’arsenic. Mais, en même temps, arrivait d’Algérie une lettre transmettant l’attestation d’un homonyme de Clavé qui avait reçu par erreur une boîte envoyée par Mme de Léautaud. L’histoire que racontait Marie au sujet des diamants était donc vraie ?

Sur ce, le jury rendit son verdict, déclarant Marie coupable « avec circonstances atténuantes ». Elle était condamnée à la peine des travaux forcés à perpétuité, à une heure d’exposition publique et aux frais du procès.

Marie n’était pas vaincue. L’appel dans l’affaire des diamants n’avait pas été entendu. Pendant un an, cette triste héroïne fit traîner les procédures, entretenant l’état de fièvre dans le public. Aux audiences, le duc de La Rochefoucauld vint expliquer que c’était la duchesse, et non pas Mme de Léautaud, qui avait envoyé une boîte de couleurs à Félix Clavé, le priant de la remettre au jeune comte de La Rochefoucauld, son fils. Quant à Clavé, du fond du Mexique, il envoya une lettre pour protester contre les insinuations de Marie Cappelle.

Celle-ci perdit son procès. Mais, dans sa cellule, elle écrivit ses mémoires et des lettres qui parvenaient aux journaux, dans lesquelles elle se donnait pour victime de Mme de Léautaud et de Félix Clavé.

L’aumônier de la prison intercéda pour elle auprès de la reine Marie-Amélie. Celle-ci ne fit pas grand chose, gênée par la parenté qui existait entre l’arrière-petite-fille de Philippe-Égalité et la famille royale, mais elle lui fit remettre la peine de l’exposition publique.

En 1852, le prince Napoléon, devenu président de la République, la gracia, sans doute à cause de cette parenté avec une ancienne famille régnante. Et Marie finit ses jours en province.

7 mai 1938.

L’Académie française à la veille de la Révolution


Piron est connu de la foule par son épitaphe :

Ci-git Piron, qui ne fut rien,
Pas même académicien.

À vrai dire, on connaît aussi certain quatrain irrévérencieux, qu’on se garderait de reproduire ici.

Il faudrait savoir si la fameuse épitaphe a bien été gravée sur sa tombe. Petit mystère de l’histoire littéraire que je n’ai pas vérifié, ou que j’ai oublié.

Ce que je veux mettre en lumière, c’est que l’épitaphe, écrite à loisir, est celle d’un écrivain soucieux de se composer un personnage pour la postérité. Ils sont tous de même, involontairement. Aussi, donnent-ils aux événements le « coup de pouce » qui les présentera dans un jour avantageux. Un brin d’exagération ne fausse pas la vérité, ou si peu ; il suffit à changer du tout au tout l’aspect de cette vérité.

Piron fut académicien. Il le fut peu de temps, trop peu de temps à son gré. Ainsi s’expliquent ses deux vers. En juin 1753, l’Académie l’élisait dans les formes. Vingt-quatre heures après, le roi, qui exerçait le droit de veto sur toutes les élections, rejetait celle du licencieux poète.

Pour couper court aux commentaires, Sa Majesté exprima le désir qu’il fût donné un remplaçant à Piron avant dix jours.

Le 1er juillet 1753, Buffon était élu, par l’intervention du duc de Richelieu. Or Buffon, la fois précédente, s’était galamment retiré devant Piron. On lui tenait compte de ce beau geste.

Il succédait à l’évêque Languet de Gergy, qui avait été un esprit à l’opposé de celui de Buffon. Celui-ci décida, en conséquence, et rompant avec la tradition, de ne pas prononcer l’éloge de son prédécesseur. On assure qu’il aurait été marri de faire l’éloge de qui que ce fût. Ne sachant que dire, il composa un chef-d’œuvre, le Discours sur le style, que la culture française doit à un caprice de grand homme.

On lit ces détails dans le troisième volume de La vie secrète de l’Académie française par René Peter.

On y voit bien d’autres choses.

Buffon fut tenu pour grand homme dès ses premiers essais. Peut-être parce qu’il déconcertait. Porté par tempérament vers les sciences mathématiques et physiques, il se donnait à l’observation des animaux. Il n’aimait point les vers, mais il en écrivait, et de pas mauvais. On cite de lui ce quatrain, qu’il écrivit sur les genoux d’une jolie femme :

Sur vos genoux, ô ma belle Eugénie,
À des couplets je songerais en vain ;
Le sentiment étouffe le génie
Et le pupitre égare l’écrivain.

La jeunesse de Buffon fut « vibrante et fougueuse ». À quoi l’on ne reconnaît pas le savant en herbe. Tout jeune, il se prend de mots, à Angers, avec un Anglais, le provoque en duel, le blesse et fuit à Dijon. Peu de temps après, il part pour le midi de la France et le nord de l’Italie, où il rencontre un autre Anglais, le riche et jeune duc de Richmond, avec qui il se lie cette fois. Il se lie surtout avec le précepteur du duc, l’Allemand Hinckmann, si passionné pour la nature qu’il en donne le goût à Buffon.

Celui-ci voulut voir chez eux ces Anglais qui prenaient une telle importance dans sa vie. De l’Angleterre, où il fit un séjour, il rapporta le goût du luxe, de l’élégance et des grandes façons qui devait contribuer à sa célébrité peut-être autant que ses ouvrages écrits en collaboration avec des « nègres ».

La mère de Buffon mourut bientôt. Tout de suite, l’écrivain fut aux prises avec son père, homme ayant largement passé la cinquantaine et qui prétendait épouser une fille de vingt-deux ans. Il l’épousa et Buffon voulut se faire rendre compte de la fortune de sa mère. On allait passer devant les tribunaux, quand Buffon s’aperçut que sa belle-mère était charmante. Les affaires d’argent s’arrangèrent et notre homme vécut en famille, dans les limites des bonnes mœurs et du respect filial.

Lui-même, vingt ans plus tard, se prit d’amour pour une demoiselle dont il était l’aîné de vingt-cinq automnes. Il l’épousa et elle le rendit heureux.

Elle le rendit heureux pendant dix-sept ans, après quoi elle mourut. Ce qui le chagrina fort.

Il n’avait pas eu le temps de se consoler qu’une peine cuisante venait y ajouter.

Buffon le fils avait pris le métier des armes. Il avait aussi pris femme, avant d’atteindre sa majorité.

Sa fortune militaire est d’abord éblouissante. De lieutenant, il passe capitaine et on lui donne des emplois flatteurs. Mais on chuchote qu’il le doit non seulement à son mérite, mais au charme de sa femme, que le duc d’Orléans (le futur Philippe-Égalité) a remarquée.

Entendant cela, Buffon le père écrit à son fils de quitter immédiatement l’armée et « feu votre femme ». Le fils obéit.

En ce temps-là, l’Académie n’était pas une sorte de symbole, comme aujourd’hui, mais une assemblée délibérante, où l’on bataillait ferme, naturellement ; où il y avait des partis et des intrigues de couloirs.

On allait bientôt y engager une partie d’importance.

Grâce à l’appui tout-puissant des aimables perruches qu’étaient ces dames de la haute noblesse, les philosophes, Voltaire en tête, avaient résolu d’obtenir la majorité à l’Académie. Ils y furent aidés par Mme de Pompadour. Tant et si bien qu’un jour, le parti adverse s’aperçoit que les philosophes vont enfin réaliser leur ambition. Tous les gros bonnets de l’Encyclopédie se trouvent sous la coupole, à l’exception de Rousseau, de Diderot et de Condillac.

Le parti des dévots, comme on disait, résolut de se lancer à l’attaque.

Justement à cause de certains micmacs, Lefranc de Pompignan venait d’être élu, sans concurrent. Cette gloire lui monta à la tête et, lors de sa réception, il fit un discours d’une violence inouïe contre la philosophie et les philosophes qu’il signala comme des dangers publics.

Le pauvre ! Les philosophes n’en firent qu’une bouchée. Voltaire fit la croisade des quand, des qui, des quoi, des car, des ah ! des oh !, en raison du nombre de ces mots dont était parsemée la diatribe de Pompignan. On lui dénie son titre de marquis, on l’assimile au bourgeois-gentilhomme, on ne lui épargne rien. Pour comble, les gens de son parti restent cois, aucun ne prend sa défense. Voltaire, enfin le terrasse par sa satire de la Vanité. Pompignan, s’enfouissant dans son Languedoc, ne reparut jamais à Paris.

Le parti philosophe prenait bientôt sa revanche en élisant La Condamine, savant qui avait un joli brin de plume.

Le lendemain de son élection, un quatrain courait dans Paris :

La Condamine est aujourd’hui
Reçu dans la troupe immortelle.
Il est bien sourd : tant mieux pour lui ;
Mais non muet : tant pis pour elle.

L’auteur de cette méchanceté était… La Condamine lui-même.

C’est à lui aussi qu’on doit cette boutade :

Sire Harpagon, confondu par le prône
De son pasteur, dit : « Je veux m’amender ;
Rien n’est si beau, si divin que l’aumône,
Et de ce pas je vais… la demander ».

Notre homme était extrêmement curieux. Passant dans l’appartement de la duchesse, où il demeurait, pendant qu’elle écrivait une lettre, il se pencha sur l’épaule de la dame pour voir ce qu’elle écrivait. Ce que voyant, l’autre mit : « Je vous en dirais bien davantage si M. de La Condamine n’était derrière moi, lisant ce que je vous écris ». Il protesta avec force : « Ah ! madame, rien n’est plus injuste et je vous assure que je ne lis pas ».

Il mourut héroïquement, s’étant offert à un jeune chirurgien qui venait d’inventer une méthode nouvelle pour guérir un mal dont souffrait La Condamine. Le chirurgien ne voulait pas, l’autre rétorquait : « Je suis vieux et malade, si vous échouez on dira que la nature y a aidé ; si vous réussissez, je rendrai compte de votre méthode à l’Académie ». Le chirurgien échoua…

La Révolution grondait bientôt. Le parti des philosophes, qui l’avait préparée, en souffrit cruellement. Plusieurs furent guillotinés, les autres durent se terrer au fond des campagnes.

19 mars 1938.


La vie anecdotique de l’Académie française
au temps de Napoléon


Collin d’Harleville était de la fournée d’académiciens que créa Napoléon quand il rétablit l’Académie française abolie d’abord à la Révolution. Collin n’avait pas de titres littéraires bien apparents. Certain confrère disait de lui que sa vie fut plus d’un poète que ses vers. À vrai dire, il écrivit des pièces gentilles, « monté sur un loyal Pégase de labour », à l’instar d’un père « émule à la fois de Cincinnatus et de Tityre ».

Ce doux poète n’entretenait qu’une piètre opinion à l’égard de l’argent. Un jour, retenu à sa chambre par la maladie, il reçut la visite d’Arnaud-Baculard, académicien vaudeviliste, surnommé l’homme aux petits écus parce qu’il avait la manie d’emprunter même des sommes fort modiques. La visite se passa sans tapage. Ce dont Collin ne s’étonna plus quand, le visiteur parti, il constata que de beaux écus de six livres avaient disparu de la cheminée où Baculard s’était appuyé plus que de raison et où Collin les avait jetés négligemment avant de se mettre au lit. Le poète, en pantoufles et robe de chambre, court après le vaudeviliste qu’il rattrape sur le quai. « Tu m’as pris mes cent vingt francs ! — Mais oui, fait l’autre. — Mon Dieu, poursuit Collin, c’est que j’en avais bien besoin ! — Et moi aussi, dit Baculard ! — Il faut absolument que je paye aujourd’hui même soixante francs qu’on va venir chercher tout à l’heure, soupira Collin. — Oh ! qu’à cela ne tienne ! déclare Baculard avec fierté. Je ne voudrais point laisser dans l’ennui un ami tel que toi. Les voici. » Sur quoi, d’un geste magnifique, il lui consent la somme demandée. — « Ah ! merci, ah ! merci, dit Collin, sans toi je me demande comment j’aurais fait ! » Depuis si on parlait mal de Baculard en sa présence, Collin d’Harleville s’écriait : « Évidemment, il a bien ses petits défauts ; mais il m’a tiré d’un rude embarras ! »

C’est René Peter qui raconte cette anecdote savoureuse dans le quatrième volume, tout récent, de sa Vie secrète de l’Académie française.

Collin n’était pas le plus négligeable des académiciens de Bonaparte. L’époque manquait d’écrivains. Mais il s’en trouvait et, parmi eux, Lacretelle aîné, qui n’est du reste comparable en aucune manière, pour le talent, à l’actuel académicien Jacques de Lacretelle.

Il était célèbre au barreau. Appelé à défendre deux juifs de Metz à qui on refusait des brevets de marchands (que devient un juif qui ne peut être marchand ?), il avait eu, devant les autorités municipales, un mot irrésistible : « À vous de décider, messieurs, si les juifs sont des hommes ».

Pourtant Lacretelle avait la parole timide. En conséquence de quoi, il écrivait ses plaidoiries qu’il récitait ensuite les yeux sur ses papiers. Il écrivit tant qu’il devint écrivain. Il concourut pour un prix académique, où il fut battu par Garat, futur académicien, autre avocat qui avait eu la tâche peu enviable d’annoncer à Louis XVI qu’il devait se rendre à la guillotine, tous les recours ayant été repoussés.

Lacretelle revint à la charge, ayant encore pour rival un jeune avocat de grand talent, c’est-à-dire Robespierre, futur doctrinaire de la Terreur. Il fallait discourir sur le préjugé des peines infamantes. Robespierre mit dans son discours des phrases d’une humanité si touchante qu’il faillit gagner le prix. Lacretelle l’emporta, mais, tout en blâmant le style prétentieux de son rival, il loua fort « les bons sentiments de l’excellent jeune homme ».

Par la suite, l’admiration de Lacretelle pour Robespierre s’attiédit au point de valoir à cet homme indépendant la réputation de royaliste forcené, ce qui faillit lui coûter la tête. Mais il n'était pas tellement royaliste qu’il n’encourût, sous la Restauration, la colère de Louis XVIII. En conséquence de quoi, il connut de près, pendant un mois, la « paille humide des cachots ».

Raynouard était un attachant poète, dont la tragédie des Templiers remporta un éclatant succès à la Comédie française. Mais, l’auteur n’en vit pas une seule représentation. Il préférait, à l’agitation de la ville, le murmure de son ruisseau. Il fuyait les intrigues. Malgré cela, ou peut-être à cause de cela, il acquit une influence énorme à l’Académie. Ce fait est assez remarquable pour qu’on le note.

L’Académie admettait volontiers les auteurs dramatiques. Elle dédaignait les interprètes de leurs pièces. Dès le début, elle avait fermé ses portes à Molière. À vrai dire, elle aurait bien accueilli l’auteur du Misanthrope, mais à condition qu’il abandonnât les planches, se bornant à écrire. C’était demander l’impossible à Molière.

Mais non pas à Picard, qui sollicita le fauteuil de l’un des académiciens créés par Napoléon. (Ils se mirent à décéder très tôt et avec une régularité merveilleuse.) Picard était auteur et acteur. Il promit, une fois élu, de ne plus jouer aux chandelles. L’Académie l’admit dans son sein.

Sur quoi, patronné par Legouvé, le grand tragédien Talma fit acte de candidat. Talma avait de nombreux atouts. Il n’était pas seulement l’acteur le plus célèbre de son temps. Il avait des lettres, du monde et de la fortune. Il avait aussi une femme, également fort riche et douée de beaucoup d’esprit, qui recevait à ravir. La reconnaissance du ventre valait bien des appuis à Talma. Il en avait un, plus précieux que tous : celui de l’empereur qu’il avait aidé (moralement, politiquement et financièrement), en des heures moins prospères. Talma ne veut point abandonner les planches. La lutte est rude. Finalement, Lacretelle jeune est élu.

Ce Lacretelle avait des titres plus sérieux que l’aîné du nom, et puis il n’était point si jeune. Il était célèbre surtout pour sa fidélité à un amour malheureux. Ayant aimé dans sa jeunesse une demoiselle Le Sénéchal, belle comme le jour, il avait été écarté par la mère qui lui préférait le quadragénaire et fabuliste Florian. Florian, qui n’avait pas les naïvetés d’un autre fabuliste, Jean de la Fontaine, avait pris des renseignements et ayant recueilli des bruits alarmants sur la fortune de la famille, avait décliné la main qu’on lui offrait. Après quoi la Terreur l’avait mis en prison, d’où il ne sortit que pour mourir des craintes qu’il y avait éprouvées. Sur ce, Mme Le Sénéchal fit venir Lacretelle, qui accourut le cœur plein d’espoir. Ce fut pour s’entendre dire qu’on avait trouvé à la belle Sophie un nouveau parti, très avantageux quant à la fortune. Et, pour comble, Sophie elle-même dit au malheureux : « J’ai une grande faveur à demander à mon frère, c’est d’être mon témoin au contrat ». — « Ici, raconte Lacretelle, se termine un roman aussi triste que tronqué. »

Toutes les femmes ne traitaient pas Lacretelle avec autant de sans-gêne. Il avait près de soixante-quinze ans et s’appelait toujours Lacretelle jeune quand une coquette, d’un âge appareillé au sien, lui demanda des vers. Il s’en garda bien, ayant le sens du ridicule. Elle l’attrapa dans un salon, un beau soir, et lui dit, faisant jouer les lourdes grâces qu’on imagine : « Monsieur de Lacretelle, vous si galant et si flatteusement attentif envers moi, vous pour qui la poésie est sans mystère, ayez donc la bonté de me trouver un mot qui rime avec coiffe ». (Vous ai-je dit que la dame caressait parfois la Muse ?) À quoi Lacretelle répondit sans se déconcerter : « Madame, ce que vous me demandez là est impossible ; comment pourrais-je trouver cette rime ? Ce qui appartient à la tête d’une femme n’a jamais ni rime ni raison ».

Mais revenons au théâtre et à l’Académie. Ce fut en passant par le théâtre que Charles-Guillaume Étienne parvint à l’Académie. Il n’emprunta pas la voie directe, comme tant d’autres ; sa course fut tortueuse.

Chaque pièce d’Étienne (il était auteur et aucunement acteur) eut un sort étrange. La première, intitulée Le Pacha de Suresnes, alarma Mme Campan par le bruit qui s’était répandu que cette pièce censurait le pensionnat dont elle était la directrice. Napoléon aimait bien Mme Campan, mais il ne se crut pas forcé d’empêcher la représentation ainsi que l’aimable dame le lui demandait.

Étienne écrivit ensuite Les Eaux de Spa ou la Maladie en cours. Cette fois, Mme Récamier apprit que cette comédie la mettait en scène sous les traits de la femme d’un banquier enfuie avec un galant. La célèbre belle s’agita, tant et si bien que le directeur du théâtre, non sans empocher une jolie somme, refusa de monter la pièce. Or, au contraire de Mme Campan, l’affriolante Récamier avait encouru le déplaisir du maître de l’heure. Napoléon se sentit beaucoup de sympathie pour Étienne, surtout quand ce dernier eut ajouté à ses œuvres un petit divertissement dont il offrit la primeur à Sa Majesté qui était fort encensée dans l’aimable piécette. L’empereur se fit présenter l’auteur, l’interrogea d’abondance comme à son ordinaire, puis dit à son secrétaire d’État : « Maret, je vous recommande ce jeune homme ; il faut nous l’attacher ».

Sur quoi, honneurs et privilèges lucratifs de se mettre à pleuvoir sur Étienne. Ce qui ne l’empêcha pas d’écrire. Il produisit Les deux Gendres. Et tout de suite, ce fut un tollé ; la pièce rappelait Les Deux Fils de Piron ; on cria au plagiat. Puis on découvrit, à la Bibliothèque impériale, une pièce d’un jésuite intitulée Conaxa ou les Gendres dupés. Le drame d’Étienne rappelait au surplus le Roi Lear. Évidemment, il n’y avait pas plagiat ; tout au plus pouvait-on parler d’influence. Mais Étienne eut le tort d’avouer qu’il avait lu Conaxa, pièce vieille de deux siècles. On ne pensa plus à son apport personnel, à sa façon de frapper les vers, à ses développements originaux. Le scandale était grand.

Sur ce, se produisit une vacance à l’Académie. Maret, devenu duc de Bassano, invita la Compagnie à réhabiliter Étienne aux yeux de l’opinion publique. Étienne fut élu.

1er octobre 1938.

Les singularités des écrivains au temps de Louis XVIII


Chateaubriand, questionné sur les dessous de sa candidature à l’Académie française, répondit : « J’avais reçu l’ordre du duc de Rovigo de me présenter comme candidat à l’Institut, sous peine d’être enfermé pour le reste de mes jours à Vincennes ».

Le grand imaginatif exagérait. L’empereur, qui avait eu des démêlés avec l’auteur d’Atala, mettait sa coquetterie à favoriser sa candidature. Il avait laissé entendre que l’accession de Chateaubriand au fauteuil devenu vacant par la mort de Marie-Joseph Chénier ne lui déplairait pas. En outre, Napoléon le fit recommander à certaines personnalités de l’Académie.

Chateaubriand, se sachant combattu par les philosophes, hésitait à risquer l’aventure. Ses partisans, qui formaient une majorité, lui envoyèrent son ami Fontanes pour le décider. De là à déclarer que c’était un ordre, il n’y avait qu’un pas, vite franchi par celui qui avait décrit les Florides et l’embouchure du Mississipi sans les avoir vues.

L’élection assurée, Napoléon dit en souriant : « Vous prenez l’homme à défaut du livre », faisant allusion à l’affaire du Génie du Christianisme repoussé au concours des prix décennaux. C’est ce que nous apprend René Peter dans le quatrième volume de son ouvrage intitulé la Vie secrète de l’Académie française.

Chateaubriand se composait un personnage. Acharné à se dire l’ennemi de Napoléon, il inventait des persécutions.

À la suite de l’exécution du duc d’Enghien, il avait donné sa démission de ministre plénipotentiaire dans le Valais. Plus tard, dans les Mémoires d’Outre-tombe, il raconta que l’incident avait causé une tragédie et qu’il avait dû s’enfuir.

À vrai dire, apprenant la démission (causée par l’état de santé de Mme de Chateaubriand), l’empereur avait dit simplement : « C’est bon ! » Puis il avait prié Talleyrand d’exprimer au ministre démissionnaire toute la bienveillance qu’il lui conservait. Chateaubriand partit pour la montagne, écrivant à un ami : « Je vais dans un trou horrible. J’espère n’y faire qu’un court séjour et solliciter quelque place obscure dans une bibliothèque qui me fixe à Paris ». Dans les Mémoires, cela devint : « J’étais bien aise de m’enfuir aux montagnes ! »

Élu à l’Académie, le grand écrivain prépara son discours de réception, qu’il lut ensuite, selon l’usage, devant une commission d’académiciens. Ce fut un scandale : le morceau renfermait une charge à fond de train contre les régicides, dont le prédécesseur Chénier fournissait le prétexte. Or, l’Académie comptait plusieurs personnages qui avaient voté la mort de Louis XVI : Sieyès, Merlin de Douai, Cambacérès. Or, ce dernier était le second personnage de l’État. Mais au fait, Napoléon se fit apporter le discours, qu’il corrigea, ratura, modifia. Son auteur eut ordre de le prononcer dans cet état. Chateaubriand, qui n’était pas breton pour rien, s’entêta ; Napoléon, qui était corse, refusa de céder. Quelques courageux s’entremirent, mais s’attirèrent cette réplique de l’empereur : « Depuis quand l’Institut se permet-il de devenir une assemblée politique ? Qu’il fasse des vers, qu’il censure la faute de langue ; mais qu’il ne sorte pas du domaine des Muses, ou je saurai l’y faire rentrer ! » Tant et si bien que Chateaubriand n’acquit le droit de siéger à l’Académie que lorsque Napoléon partit pour l’exil.

L’abbé de Voisenon n’avait pas de titres bien sûrs à la gloire académique. Aussi, dès son élection, fit-on ce distique sur son compte :

Voici donc élu Voisenon.
Faut-il que l’on pavoise ? Non.

Quand le poète Campenon, bien vu de l’empereur, fit acte de candidat, on écrivit :

Au fauteuil de Lelisle aspire Campenon.

Son talent suffit-il pour qu’on l’y campe ? Non.

Sait-on d’où vient la locution : « Il y aura du bruit dans Landerneau » ? C’est un valet comique qui répétait cette phrase, dans la pièce les Héritiers, créée en 1796, et dont l’auteur était Alexandre-Vinent Pineux Duval, écrivain breton élu à l’Académie vers ce temps-là.

Duval, directeur de l’Odéon, était membre du déjeuner « à la Fourchette », noble société gastronomique qui fournit plusieurs autres académiciens. Andrieux, Arnault, Daru, Picard, Parseval-Grandmaison, Lacretelle jeune, Étienne et Chateaubriand faisaient partie de ce groupe, dont les associés avaient juré, fourchette à la main, de s’entr’aider.

Il y eut tout de même du bruit quand un autre fervent de la Fourchette, nommé Aignan, se fit élire à l’Académie. M. de Jouy, compagnon lui aussi de la fameuse société, prétendit que, pour remplacer Bernardin de Saint-Pierre, il ferait beaucoup mieux que M. Aignan. Celui-ci, vague dramaturge, était surtout un excellent courtisan. Comme il avait la manie d’emprunter des textes à d’autres auteurs, on disait qu’il pillait « à tort et de travers ».

Aignan fut élu, grâce à la faveur impériale. M. de Jouy voulut vider la querelle sur le terrain. Les amis de la « Fourchette » l’en dissuadèrent, mais il se vengea par de cruelles épigrammes.

M. de Jouy eut bientôt sa revanche.

Napoléon partit pour l’île d’Elbe, le roi rentra dans Paris. Aignan avait été élu grâce à l’intervention impériale et M. de Jouy n’avait pas joui des faveurs de Napoléon qui avait même interdit la représentation de sa tragédie Bélissaire y voyant des allusions favorables à Moreau. (Sous la Restauration, du reste, on crut y percevoir des allusions favorables à Napoléon, de sorte que la pièce ne fut jamais représentée.)

M. de Jouy avait plu au comte de Provence exilé, par sa série des Ermites (l’Ermite de la Chaussée d’Antin, l’Ermite à la Guyane, l’Ermite en province, d’autres encore). Devenu Louis XVIII, le prince s’avisa que ces publications amusantes pourraient servir contre ses détracteurs. Il fit donc entrer M. de Jouy à l’Académie, où il eut la réputation d’être l’une des plus complètes nullités académiques.

L’Académie ne se transformant pas assez vite, au gré du nouveau monarque, il destitua les régicides et autres académiciens suspects, afin de nommer plusieurs de ses amis. L’Académie devint un cercle très élégant. Parmi les nommés, on comptait le cardinal Bourget, l’abbé duc de Montesquieu, les ducs de Lévis et de Richelieu, le marquis de Laplace ; quatre comtes : Laîné, Ferrand, Lally-Tollendal et Choiseul — Gouffier, le vicomte — philosophe Bonald, tous ceux-là pairs de France ; enfin, un membre du fameux déjeuner à la Fourchette (il en fallait bien un !), Louis-Simon Anger.

Anger écrivait beaucoup, mais mal. Comme on avait songé à nommer à sa place un certain Bouvet, quelqu’un fit ce quatrain :

De l’Institut Bouvet gratte à la porte.
L’admettrons-nous ? Plus tard on y pourra songer.
La bêtise aujourd’hui serait encore trop forte.
Pour aller pas à pas, nommons d’abord Anger.

Parmi les autres, Bonald était assurément un intellectuel de grande valeur. Lui mis à part, il ne restait qu’un homme de lettres, le sinistre Ferrand ; encore n’avait-il droit à ce titre, disait-on, que parce qu’il avait eu celui de directeur de la Poste aux lettres.

Montesquieu et Lally-Tollendal étaient de grands seigneurs (comme il en faut toujours à l’Académie, selon la conception de son fondateur) qui avaient montré un courage peu ordinaire au temps de la grande tourmente. N’est-ce pas l’abbé-duc qui avait porté à Bonaparte, premier consul, une lettre du futur Louis XVIII, dans laquelle celui-ci avait l’audace de reprocher au futur empereur « de bien tarder à lui rendre son trône » ? Lally-Tollendal, lui, avait offert à la Convention de quitter l’Angleterre pour défendre Louis XVI. Il se consacrait à la réhabilitation de la mémoire de son père, ce général irlandais au service de la France, odieusement condamné à mort sous Louis XV pour avoir succombé devant les Anglais à Pondichéry et après un procès manifestement truqué. Le général-comte Lally était pourtant renommé pour sa bravoure, mais il avait payé de sa vie les fautes de la politique coloniale de la France, fautes qui, au cours de la même guerre, avaient entraîné la perte de la Nouvelle-France et des Indes.

L’académicien Lally-Tollendal n’était, aux yeux du monde, son enfant que devant Dieu, car un mystère avait entouré sa naissance.

La veille de son supplice, le condamné « avait disputé, en l’honneur de son fils, quelques instants au glaive meurtrier ». Le jeune homme étudiait au collège d’Harcourt, sous le nom de Trophime. Un étranger se présente à lui « revêtu des insignes de la grandeur et frappé d’une sombre tristesse ». Cet étranger le contemple tendrement, l’interroge et, satisfait de ses réponses, lui ouvre les bras. « Je suis ton père ! »

Louis XVIII n’avait pas nommé lui-même les titulaires de tous les sièges vacants. Il en avait abandonné certains à l’élection des académiciens, bien sûr qu’ils ne voudraient faire aucune peine à leur Protecteur. On vota « en toute liberté », ce qui permit à un plaisant de déposer des bulletins aux noms de Molière et Jean-Jacques Rousseau, les grands oubliés de l’Académie.

Durant les Cent jours, Napoléon nomma au moins deux académiciens, Aignan et le poète Baour-Lormian. L’empereur repartit avant la réception de ce dernier. Baour-Lormian n’entra pas alors à l’Académie. Pourtant, il serait devenu avec facilité adulateur de la royauté. N’a-t-on pas écrit, de son temps : « M. Baour peut revendiquer le premier rang parmi les poètes louangeurs… Sa muse change et flétrit tour à tour au gré du destin ; elle n’attend point de lauriers, elle sollicite des pensions ».

Cependant, il ne dédaignait pas la satire. Et c’est ainsi qu’il fit ce quatrain sur Écouchard Lehrun :

Fidèle au mauvais goût comme à sa chambrière.
Il vécut et mourut de lui seul vénéré ;
Et durant soixante ans l’honneur lui fut sacré
À peu près comme la grammaire.

À quoi Écouchard, maître dans le genre, riposta par ce distique :

Ci-gît le Tasse de Toulouse.
Qui mourut in-quarto, puis remourut in-douze.

Baour-Lormian était si dormeur qu’on l’avait surnommé Balourd Dormant.

10 novembre 1938.

Histoire du grand reportage


Au début du XIXe siècle, l’Exchange Coffee House était, à Boston, le rendez-vous des hommes d’affaires et des politiciens, comme de tous les gens qui se piquaient d’être du bel air. Parmi les agréments que la maison offrait à sa clientèle se trouvaient deux news books, cahiers dans lesquels on inscrivait, dans l’un les nouvelles relatives au mouvement des navires dans l’autre les nouvelles d’intérêt général. Ce service avait tant de vogue que le propriétaire décidait, en 1811, d’envoyer des chaloupes au-devant des navires arrêtés à quelques milles au large pour attendre l’inspection préparatoire à l’entrée au port. Les chaloupes rapportaient, non seulement le nom du navire, de son capitaine et des passagers, mais les nouvelles d’Europe dont on était si friand. Telle a été, en somme, l’origine des agences de presse, aujourd’hui si puissantes et si bien organisées. Oliver Crambing raconte cette histoire dans le livre qu’il vient de publier chez les éditeurs Farrar et Rinehart, sous ce titre : AP, The Story of News. C’est la « biographie » de l’Associated Press.

Jusque-là, les journaux avaient publié des nouvelles, mais d’un intérêt problématique et à l’exactitude douteuse.

Les feuilles de Boston commencèrent à s’alimenter à l’Exchange Coffee House. Bientôt, New-York adoptait la même idée. Le Journal of Commerce décidait d’envoyer un bateau à voile au-devant des navires qui s arrêtaient au Sémaphore, d’où le télégraphe optique transmettait les nouvelles.

Bientôt, paraissait Gordon Bennett, le premier reporter au sens actuel du mot. Il fondait le Herald premier journal à un sou. Ce fut le début de la course à la primeur. Bennett employait des bateaux plus considérables pour la nouvelle étrangère. Il y joignait des courriers à cheval et des pigeons voyageurs, pour la nouvelle domestique. Le journalisme contemporain était fondé.

La lutte que se faisaient les journaux était ruineuse. Un directeur eut l’idée de mettre en commun les ressources de tous, afin d’éviter les doubles emplois. Le Journal of Commerce, le Herald, la Tribune, le Courrier, le Sun et l’Express constituèrent la coopérative à laquelle ils donnèrent le nom d’Associated Press.

La poste à un sou faisait son apparition, étendant le champ de rayonnement des journaux. D’un autre côté, des feuilles d’autres villes s’abonnaient au service des nouvelles. Mais elles restaient distinctes des journaux « associés ».

En 1851, on inaugurait le premier télégraphe. L’Associated Press envoya un représentant à Halifax, qui recueillait les nouvelles apportées par les navires de la Cunard. Il fut le premier correspondant étranger.

Le service prenait des proportions de plus en plus considérables. Pour la première fois dans l’histoire, un reporter s’attacha aux pas d’un candidat à la présidence des États-Unis. Ce candidat était Abraham Lincoln. Vint la guerre civile et, avec elle, la première censure militaire. Puis, ce fut le premier câble transatlantique et aussi le premier correspondant londonien de journaux américains.

La révolution éclatait à Hawaï en 1887. La reine Lilinokalani y perdit son trône. Un correspondant de l’Associated Press se trouvait sur les lieux, mais il n’y avait pas de câble océanique. Or, le capitaine d’un navire en partance refusait d’emporter le reportage jusqu’à San Francisco où il l’aurait remis au bureau du télégraphe. Moyennant $75, un matelot se chargea de cacher le papier sur sa personne.

Deux ans plus tard, éclataient des troubles à Samos. Un correspondant débarquait bientôt à Apia, mais écrivit, au lieu d’un récit de bataille, le compte rendu d’un ouragan terrible qui l’avait salué à son arrivée. Compte rendu si bien fait que la Tribune le publia en brochure.

La même année, des inondations causaient 2,000 morts à Johnstown, en Pennsylvanie. Après un voyage plein de périls, les reporters parvinrent à un endroit de la ligne télégraphique où les poteaux tenaient encore. Aucun bureau dans les environs, évidemment. Alors, l’un d’eux, télégraphiste, grimpa à un poteau et envoya la dépêche directement sur le fil.

Une agence rivale (la lutte recommençait !) s’entendait avec les télégraphistes pour voler les dépêches de l’Associated Press ; on ne comprenait pas l’honnêteté comme maintenant, en ce temps-là. (Il faut dire que les entreprises télégraphiques considéraient les nouvelles un peu comme leur propriété.) L’administrateur de l’AP eut l’idée de joindre, au récit d’une révolte aux Indes, un nom fictif de chef rebelle. Le rival publia le nom sans sourciller : la preuve était faite.

En 1898, lors de la guerre de Cuba, le correspondant de l’AP arrive à un bureau télégraphique, pour constater qu’un rival a déjà expédié sa dépêche, puis fait télégraphier des versets de la Bible afin de monopoliser la ligne. L’homme de l’AP, sans se décontenancer, exige du télégraphiste qu’il envoie son texte au tarif d’urgence avant tout autre, soit à raison de $1.67 le mot. La dépêche coûta $8,000 à l’agence.

Quand vint l’éruption du Mont Pelée, à la Martinique, le correspondant de la Guadeloupe, sans hésiter, fréta un navire qui le mena sur les lieux.

La guerre a toujours fait monter le tirage des journaux et, en conséquence, attiré les correspondants. En 1904, éclatait un grave différend entre le Japon et la Russie. Youalt, correspondant à Port-Arthur, centre des opérations, câblait bientôt au siège social de New-York : « Ai tiré sur vous traite de $80,000 ». L’administrateur trouva qu’il allait tout de même un peu fort. Il approuva totalement, quand il apprit que la somme servait à l’achat d’un navire destiné à transporter les dépêches jusqu’à la prochaine ville chinoise, Chefoo, où la neutralité protégeait contre la censure. La guerre finie, Youalt vendit l’embarcation en réalisant un bénéfice.

Au fort des hostilités, le correspondant Middleton (l’AP avait quelques hommes sur les lieux), mourut de dysenterie. Les deux armées conclurent un armistice à l’heure des funérailles. Les journalistes étaient bien vus en ce bon temps.

À la suite de la grande bataille de Liaoyang que livra Kouropatkin, le correspondant Kiriloff câbla une dépêche coupée brusquement. Un officier de l’artillerie russe la compléta en expliquant que Kiriloff avait été tué d’une balle au poumon. La vie du correspondant de guerre n’est pas sans risques, ainsi qu’on le voit.

En 1904, un chef de bandits nommé Raisuli avait capturé un riche Américain, Ion Perdicaris, et exigeait une forte rançon. Le secrétaire d’État John Hay prépare une belle dépêche diplomatique, dont il remet le texte au correspondant de l’AP venu l’interviewer. « Trop long, s’écrit le journaliste. Voici ce qu’il faut envoyer : Perdicaris vivant, ou Raisuli mort ». Hay se conforma à cet avis et le public américain admira son style qui eut, du reste, plein succès.

Sarah Bernhardt, au cours d’une tournée, prenait le train pour quitter San Francisco. Sur le quai de la gare, elle embrassa un reporter sur chaque joue, une pour l’Appeal, l’autre pour l’Examiner (deux journaux auxquels collaborait le jeune homme) ; puis sur les lèvres : « Pour vous-même », dit-elle. « Je représente aussi l’AP, s’écria le journaliste : 380 journaux à l’ouest du Mississipi seulement ! »

19 mai 1941.

Reporters et correspondants


Vers l’automne de 1917, Walker, correspondant de l’Associated Press, se trouvait à Chihuahua, au Mexique, d’où le révolutionnaire et bandit Pancho Villa entendait partir pour s’attaquer au gouvernement. Walker, à qui il faisait part de son intention, lui dit : « Ne commencez pas maintenant. Voyez-vous, les grandes joutes en vue du championnat mondial du baseball vont se produire en même temps : les nouvelles relatives à votre révolution seraient reléguées à une page intérieure des journaux ». Et Villa attendit la fin de la World Series. On trouve cette anecdote dans l’ouvrage d’Oliver Gromling, AP, The Story of News.

Le 7 novembre 1918, les journaux de New-York, et d’ailleurs, annonçaient la signature d’un armistice entre les Alliés et les Allemands, mais aucune confirmation précise ne venait d’Europe. En conséquence, l’Associated Press se refusait obstinément à transmettre cette nouvelle à ses abonnés. Ceux-ci protestaient avec véhémence ; la foule, mal renseignée par d’autres agences et des correspondants particuliers, manifestait contre l’AP qu’elle accusait de pro-germanisme. Il y eut même des émeutes en face des bureaux de l’agence. Mais celle-ci tenait bon, tant elle a le scrupule de la vérité. L’événement lui donna raison, ainsi qu’on le sait.

Trois ans plus tard, le monde attendait avec impatience les nouvelles venues d’un certain coin d’Égypte, où l’on prétendait avoir trouvé la tombe du roi Toutankhamon. L’événement était si considérable que le London Times avait constitué un syndicat qui, moyennant la jolie somme de $100,000, s’était assuré l’exclusivité des nouvelles officielles.

Or, un jour, on sut que les excavations allaient aboutir bientôt à la découverte la plus importante, celle du sarcophage même. Le représentant du Times attendait, confortablement installé dans une tente, sûr que le directeur de la mission le préviendrait le premier, et lui seul. Il y avait là de nombreux correspondants qui devaient se contenter de décrire l’atmosphère, de recueillir des nouvelles secondaires ou des rumeurs sans fondement.

Williams, de l’Associated Press, avait imaginé de se tenir dans la tente qui servait de quartier général à la mission, tout près des réservoirs d’eau potable où les travailleurs, suffoquant par une chaleur torride, allaient se désaltérer. À un certain moment, survint un des dirigeants des travaux, l’air tout mystérieux et exalté. Williams lui présenta un verre d’eau, en lui disant d’un ton détaché : « Ainsi, l’on a trouvé deux sarcophages ? » L’autre se récria : « Mais, non, un seul ! » — « Celui de Toutankhamon ? » précisa Williams. — « Certainement, dit le fonctionnaire, et aucun autre. » Le journaliste n’en demandait pas davantage : son truc avait réussi. Il put annoncer la découverte avant son collègue du Times.

Les grands reporters, les journaux et les agences de presse rendent souvent de grands services, même d’ordre national.

On sait que l’entrée des États-Unis dans la Grande Guerre a été précipitée par la fameuse dépêche Zimmermann. Zimmermann, chancelier de l’empire allemand, avait câblé des instructions à son ambassadeur de Mexico, lui enjoignant de promettre mer et monde au Mexique s’il déclarait la guerre aux États-Unis, ajoutant que le Japon se chargerait de son côté de faire des ennuis à l’Oncle Sam. L’Intelligence Service anglais, en possession depuis peu des codes allemands les plus secrets, avait intercepté ce message, l’avait déchiffré et communiqué aux États-Unis. Les corroborations ne manquaient pas, de sorte qu’il ne restait plus à la grande république qu’à entrer dans le conflit.

Afin de saisir fortement l’opinion publique de cette nécessité avant toute démarche décisive, le secrétaire d’État Lansing remit en secret à l’Associated Press, une copie de la dépêche, avec l’entente qu’il se verrait probablement obligé de désavouer son geste. Le correspondant consentit à publier le texte explosif à condition que Lansing consentît à répondre à trois questions, au cours de la réunion des journalistes que Lansing convoquerait après la publication et le désaveu. Ce qui fut fait. Devant les journalistes réunis, le secrétaire d’État répéta, ce qu’il avait fait par écrit, que l’Associated Press n’avait pas obtenu le texte par les voies officielles. Et le dialogue s’engagea : « Saviez-vous, monsieur le secrétaire d’État, que l’Associated Press possédait ce texte ? — Oui. — En avez-vous nié l’authenticité ? — Non. — Êtes-vous intervenu pour empêcher la publication ? — Non ».

Le correspondant Cooper causait un jour avec le président Coolidge et lui faisait part que la rumeur le disait fort près de ses sous. « Est-ce vrai, osa-t-il demander, qu’un membre du Congrès, venu vous voir, vous a demandé la bande d’un de vos cigares, en guise de souvenir et que vous ne lui avez donné, effectivement, que cette bande de cigare ? — Mais, répondit le président, il n’avait demandé que la bande et non le cigare, n’est-ce pas ? »

C’était le temps où le Mahatma Gandhi faisait beaucoup parler de lui. Un jour qu’il avait été arrêté, au début d’une de ses campagnes de désobéissance passive, il consentit à recevoir un correspondant de l’Associated Press. « Continuez votre excellente besogne, lui dit-il, continuez à faire connaître notre point de vue. Mais soyez juste aussi pour les Anglais. Je ne voudrais même pas qu’un cheveu tombât de la tête d’un Anglais à cause de moi. »

Et voici le récit d’un autre truc de journaliste. On se rappelle l’enlèvement du bébé Lindbergh ? On se rappelle que, la rançon versée, on trouva le bébé enterré dans un champ ? Eh bien, quand se produisit ce dernier incident, la police et toutes les autorités intéressées tinrent une réunion à la maison de campagne de Lindbergh. Les journalistes pressentaient une nouvelle intéressante. Aussi attendaient-ils avec impatience le résultat de la conférence.

Blackman, correspondant de l’Associated Press, ne se bornait pas à attendre : il cherchait un moyen de transmettre la nouvelle sans délai. Aucun télégraphe dans les environs et un seul téléphone : chez le boulanger du hameau voisin. Blackman se rend donc chez le boulanger, appelle son bureau de New-York et demande qu’on lui garde la ligne libre. À cette fin, l’employé de l’AP, à New-York, se met à lire à la femme du boulanger tous les bulletins de nouvelles arrivant sans interruption à l’agence. La boulangère ne demandait pas mieux, perdue qu’elle était dans sa campagne et elle écouta avec plaisir, jusqu’à ce que Blackman revint avec son « papier » sensationnel.

Et voici un truc qui évoque des incidents encore plus tragiques, si possible. Quand se produisit la purge sanglante du parti nazi, en 1934, Lochner, principal correspondant de l’Associated Press à Berlin, sachant qu’on l’empêcherait de transmettre avant plusieurs heures sinon jamais les nouvelles qui commençaient à filtrer, avait imaginé de se faire téléphoner toutes les heures du bureau de Londres. Il racontait ainsi tout ce qu’il apprenait, sans qu’on soupçonnât la moindre chose, puisqu’on ne le voyait faire aucune communication par les voies ordinaires. De la sorte, le monde a été renseigné plus tôt sur le drame monstrueux qui se jouait en Allemagne.

La vie du correspondant est pleine de danger. Au cours de la guerre civile d’Espagne, Nutter, représentant de l’Associated Press, téléphonait un jour à Londres, surveillé par un censeur loyaliste. Des coups de feu se firent bientôt entendre à proximité : les nationalistes attaquaient. Le censeur n’eut rien de plus pressé que de s’enfuir, criant à l’autre : « Si tu restes, raconte cette attaque à Londres comme tu voudras ». Ce que fit le journaliste, sans se soucier de la canonnade ni de la fusillade.

À quelques jours de là, trois correspondants, en route vers un secteur particulièrement actif, se faisaient tuer par un obus tombant sur leur voiture.

27 mai 1941.

Souvenirs sur Paul Bourget


Paul Bourget est mort. Pour beaucoup, la nouvelle de ce décès a été une grande surprise : on en était venu à considérer le vieux, mais toujours actif romancier comme une institution immuable. Avec lui disparaît le dernier représentant de ce groupe de grands écrivains qui dominaient dans le domaine des lettres françaises avant la Grande Guerre.

Vers la même époque, c’est-à-dire la période antérieure à 1920 pour être précis, il existait un quatuor de chefs de file dans la littérature anglaise, les Big Four, comme on disait : Arnold Bennett, John Galsworthy, Bernard Shaw, H. G. Wells. Les deux premiers sont morts ; les deux autres ont une vieillesse gaillarde. De même, en France, bien qu’on ne le reconnût pas aussi ouvertement, on avait un groupe de quatre écrivains de très grande notoriété : Pierre Loti, Maurice Barrès, Anatole France, Paul Bourget. La génération actuelle, celle des vingt ans, ne peut se faire une idée du prestige de ces quatre hommes : aucun écrivain, à l’heure actuelle, n’occupe une place si grande dans l’estime publique.

Il serait puéril de chercher à classer ces écrivains par ordre de mérite. Cependant, on peut dire que, à certains égards, l’influence de Bourget a été la plus marquée, atteignant un public plus large ; la plus profonde aussi, parce que Bourget faisait réfléchir sur des problèmes essentiels.

Paul Bourget a été bien discuté. Il était de mise, chez certains esthètes, de prononcer son nom avec le plus profond mépris. Si on y regarde de près, ces critiques venaient de trois causes bien nettes. Tout d’abord, on reprochait à Bourget sa frivolité, ce qui est assez comique quand on connaît le sérieux de ses préoccupations. On l’appelait le romancier « mondain ». Lui-même s’est expliqué sur ce point, dans une curieuse lettre autobiographique peu connue, que Victor Giraud a publiée dans son étude sur le maître :

« Comme j’ai placé plusieurs de ces études dans le monde des oisifs, afin d’avoir des cas plus complets, puisque c’est la classe où les gens peuvent le plus penser à leurs sentiments, j’ai dû subir tour à tour le reproche de frivolité, de snobisme et même de dédain envers les pauvres ! » Le curieux c’est que Paul Bourget n’avait rien du mondain. Il vivait au contraire très retiré. (Nous avons sur ce point le témoignage de Léon Daudet, dîneur et soupeur incorrigible). Réfugié au Plantier, son domaine de Costebelle, près d’Hyères sur la côte d’Azur, Bourget y passait l’automne et l’hiver (justement l’époque de la « saison » ), sortant peu, recevant seulement ses amis intimes. Ce qui ne l’empêchait pas, il va sans dire, d’avoir de « belles relations ».

Plusieurs aussi se sont fait l’écho des cris indignés de Léon Bloy, le Mendiant ingrat, sans examiner ce qui inspirait Bloy. Nous verrons, une autre fois, ce qu’il faut penser des attaques virulentes de celui-ci.

Enfin, Bourget dérangeait trop les petites idées des tenants de l’art pour l’art, théorie fort à la mode quand il parvint à la notoriété. Bourget n’a jamais écrit pour le simple plaisir. Passionné d’analyse, il poursuivait la vérité psychologique avec la conscience d’un savant, au sens actuel du mot. Plus soucieux d’exactitude que d’élégance, son style n’avait pas la splendeur ou la grâce qui caractérisaient les autres membres du fameux groupe des quatre. Mais quelle solidité, et quelle précision !

Pour se faire une idée de la place qu’occupait Paul Bourget dans le monde des lettres, il est intéressant de se rapporter à un numéro que la Revue hebdomadaire consacrait, le 15 décembre 1923, au jubilé littéraire de l’auteur du Disciple. Il y avait alors 50 ans, en effet, que Paul Bourget avait publié son premier article à la Revue des Deux Mondes.

Voyons un peu la liste des collaborateurs que la Revue hebdomadaire avait groupés à cette occasion : Edmund Gosse, Georges Brandès, Maurice Barrès, Henry de Cardonne, Henry Bordeaux, Léonce de Grandmaison, Charles Maurras, le professeur Faure, Tristan Derème, Marcel Bouteron, Edmond Jaloux, Henri Duvernois, Robert de Flers, Albert Thibaudet, Franc-Nohain, Georges Grappe, Jean-Louis Vaudoyer, Louis de Blois, Albert-Émile Sorel, Marcel Boulanger, Francis Carco, Eugène Marsan, Émile Henriot, Gérard Bauer, Pierre de Nolhac. Un écrivain qui reçoit, en même temps, les hommages d’hommes situés aux pôles opposés comme Maurras et Carco, cet écrivain mérite sûrement l’attention.

On a toujours pris Paul Bourget pour un Auvergnat. C’est une erreur. Son enfance s’est en effet passée en Auvergne, où son père était recteur de l’Académie de Clermont. Mais il a expliqué lui-même que c’était par pur hasard :

« Le métier de mon père, — il était professeur de mathématiques, — l’avait déjà promené, lors de ma naissance, d’une extrémité à l’autre du pays. Baptisé à Amiens, j’ai commencé d’apprendre à lire à Strasbourg, pour faire mes premières études à Clermont en Auvergne et les achever à Paris. »


Bourget descendait d’une très vieille famille de cultivateurs ardéchois, qui s’était élevée peu à peu, d’abord en s’alliant à la petite noblesse du crû, puis en se dirigeant vers les professions libérales. Le grand-père de l’académicien avait été ingénieur et son père, nous venons de le voir, professeur. M. Aurence a publié, sur cette famille du Vivarais, un livre très curieux.

L’élévation graduelle de sa famille, Bourget y avait réfléchi, comme il méditait sur tout. Elle lui inspira l’Étape, l’une de ses meilleures œuvres, peut-être son chef-d’œuvre. On en connaît la thèse : les familles doivent s’élever de degré en degré et il y a danger grave pour elles à brûler les étapes. Cette thèse souleva du reste de longues polémiques : c’est à cette seule occasion, notons-le en passant, que Paul Bourget se laissa entraîner dans une discussion de presse. Mais c’était avec le comte d’Haussonville et l’on devine sur quel ton élevé se maintint la controverse.

Bourget garda toujours des attaches étroites avec le pays de ses ancêtres et sa lointaine famille. Vers 1905, mourait une de ses cousines qui avait vécu toute sa vie dans ce petit pays. C’était une originale. Ménagère d’un bon curé de campagne, elle avait une sainte horreur des romans et des romanciers. Elle était au fait de la notoriété de son célèbre cousin, qui d’ailleurs entretenait avec elle des relations correctes. Ce cousin aurait dû recevoir sa part du patrimoine ancestral que détenait la vieille demoiselle. Mais celle-ci ne put surmonter son aversion pour le métier de Paul, et, en mourant, le déshérita !


« Il m’est impossible de fixer avec précision le moment où le goût d’écrire naquit en moi. Un de mes souvenirs les plus lointains me représente moi-même assis à mon bureau d’écolier, et employant mes dimanches à regarder un insecte piqué sur une planche de liège, afin de le décrire dans un grand ouvrage qui devait renfermer un tableau complet des bêtes d’Auvergne et l’histoire de mes promenades à leur recherche. J’avais un peu plus de six ans. Je me vois aussi, à ce même âge, lisant les pièces de Shakespeare… J’ai lu de la sorte, et sans que personne y fît attention, tous les drames historiques du grand poète anglais, entre ma cinquième et ma septième année avec un intérêt que j’explique par une tournure d’esprit particulière. »


Bourget a toujours gardé une prédilection pour Shakespeare, et certains critiques voient, dans l’influence exercée si tôt par le dramaturge élizabéthain sur l’esprit du romancier français, la cause du goût que celui-ci a toujours eu pour le drame et parfois le mélodrame.

Bourget fit de solides études. Au lycée, il poursuivit ses lectures en marge du programme d’études. « À quinze ans, mes camarades et moi, écrit-il, nous savions par cœur les deux volumes de vers d’Alfred de Musset, nous avions dévoré tous les romans de Balzac et ceux de Stendhal, Madame Bovary et les Fleurs du Mal. » Il lut ensuite Taine et Renan, Barbey D’Aurevilly, Goethe. Ainsi commençait-il à se donner cette culture qui fit l’admiration de tous ceux qui l’ont approché. Léon Daudet, Henry Bordeaux, tous ont proclamé que Bourget était l’homme le plus instruit qu’il était possible de rencontrer.

À cette époque, raconte M. de Cardonne, son compagnon de lycée, Paul Bourget était « un jeune homme simple, modeste, méditatif et plutôt mélancolique, avec un regard déjà profond ». Tout le contraire, encore une fois, du mondain évaporé que des farceurs ont voulu voir en Bourget.

Au sortir du lycée, son père aurait voulu le voir entrer à l’École normale supérieure, ce qui lui aurait assuré une carrière sûre et honorable ; la famille manquait de ressources. Mais Paul Bourget était attiré ailleurs. Il suivit, pendant quelque temps, le service de Maisonneuve à l’Hôtel-Dieu, car la médecine l’attirait. Dans toute son œuvre, on retrouvera l’écho de ces préoccupations et le professeur Faure pouvait écrire, en 1923 :

« Les critiques et les railleries contre son œuvre médicale se briseront sur le granit. C’est elle, c’est cette œuvre médicale, avec son talent d’écrivain et la puissance de son invention dramatique, qui fait la grandeur de son œuvre littéraire et qui assurera sa durée. » Et le professeur ajoute : « Cet homme a fait plus que beaucoup de médecins pour la gloire de la médecine ».

Mais il fallait vivre. Bourget donna des leçons. Il était résolu à se lancer dans les lettres et à demander à ce métier sa subsistance. Le grand principe de sa vie, il l’a exprimé en une formule concise : « Faire son œuvre à travers son métier et son esprit à travers son œuvre ». C’est parce qu’il apportait à ce métier la conscience d’un bon artisan que Bourget. a pu donner une si belle solidité à son œuvre.

Paul Bourget ne fréquentait que de jeunes littérateurs. Attiré par la poésie, il composa les poèmes qu’il devait plus tard réunir en volumes.

Le premier recueil parut en 1875. Paul Bourget avait fait ses débuts littéraires, deux ans plus tôt, à la Revue des Deux-Mondes, par un article fort remarqué sur le Roman réaliste et le Roman piétiste. Mais il ne parvint à sa véritable place dans le monde littéraire que lorsqu’il publia, à la Nouvelle Revue, à partir de 1881, ses Essais de Psychologie contemporaine. Alors, ce fut la gloire.

Il est bon de remarquer qu’il doit en quelque sorte cette notoriété à Mme Adam, qui l’incita à publier ses Essais. De même, Mme Adam, fondatrice de la Nouvelle Revue, avait lancé Pierre Loti, dont elle avait accueilli les premières œuvres.

Comme tout écrivain qui se respecte, Paul Bourget avait fait du journalisme, dès sa sortie du lycée. Ce fut d’abord au Globe, puis au Gaulois, au Parlement et au Journal des Débats avec lequel s’était fondu le Parlement. Bourget n’a jamais désavoué ses débuts. Quand il fit son voyage en Amérique, d’où il rapporta son livre Outremer, il ne faisait, disait-il, qu’un reportage pour le compte du New York Herald.

Paul Bourget a expliqué que lui-même sentait que ses poèmes renfermaient des souvenirs livresques. Il se savait trop loin de la vie. Il résolut de s’en rapprocher. Mais quelle formule adopter ?

« En 1880, écrit-il, c’est-à-dire tout voisin de ma trentième année, j’en étais encore à me demander quelle forme de poème ou de roman devait être adoptée. L’espèce de conte parisien que j’ai intitulé Edel traduit d’une manière assez exacte cette crise d’où j’allais sortir, éveillé précisément par l’insuccès absolu de cette tentative. »


Reconnaissant que son intoxication littéraire était la cause de cette sorte de déformation d’esprit, il résolut de vivre sa vie à lui. Mais, auparavant, il s’aperçut que cette intoxication avait un bon côté.

« Si les livres de ces auteurs avaient eu sur moi une influence si profonde, c’est qu’ils avaient correspondu à des besoins de ma pensée et de mon cœur inconnus de moi-même… J’entrevis la possibilité de dégager la Vie de cet amas de littérature, et j’entrepris d’esquisser un portrait moral de ma génération à travers les livres dont j’avais été le plus profondément touché. Les Essais et les Nouveaux Essais de psychologie contemporaine ont été composés avec cette idée. »

Bourget allait être amené ainsi au roman. « Ce que je recherchais dans les livres, dit-il encore, c’était non pas des écrivains, mais des états d’âme. » « De même que j’avais aperçu par delà les livres des sentiments vivants, par-dessous ces sentiments j’apercevais ces âmes vivantes, et le roman m’apparaissait comme la forme d’art la plus capable de les peindre. »

Bourget sera sans doute connu comme l’auteur du Disciple. C’est évidemment l’un de ses romans qui ont fait le plus de bruit et qui ont opéré (il ne faut pas craindre de l’écrire), une révolution dans le monde des idées.

On en connaît le thème. Le jeune intellectuel Robert Greslou est l’admirateur fanatique du philosophe Adrien Sixte, « iconoclaste des idoles spiritualistes ». Il entreprend une « expérience psychologique » sur la jeune fille d’une famille où il est précepteur. Quand elle découvre la vérité, la jeune fille s’empoisonne de désespoir. Greslou est arrêté comme assassin ; le frère de la victime, au courant de tout, demande l’acquittement de l’assassin mais, au sortir du tribunal, l’abat d’un coup de pistolet. Et le philosophe Sixte, à qui Greslou a fait parvenir son journal, apprend avec étonnement l’influence de ses doctrines.

Bourget se révélait tout entier dans ce livre. Non seulement il y étudiait un « cas », mais il posait le problème de la responsabilité intellectuelle. Telle était la démarche habituelle de sa pensée : rien ne lui plaisait comme de « tenir » un enchaînement de causes qui projetait une vive lumière sur une vie d’homme. Près de cinquante ans après le Disciple, il publiait Nos actes nous suivent, où l’on retrouve la même préoccupation.

Le livre eut un retentissement énorme. Dans les milieux intellectuels du temps, on n’avait jamais songé qu’une œuvre d’art dût tenir compte des conséquences qu’elle entraînait. Comme dit Victor Giraud, « le Disciple a détaché l’une de l’autre deux générations successives ».

Taine, le maître de Bourget, qui se reconnaissait avec raison dans le philosophe Sixte, écrivit au romancier une lettre douloureuse, d’où nous détacherons ces passages :

« Pour l’effet d’ensemble, il m’a été très pénible, je dirai, presque douloureux… Votre livre m’a touché dans ce que j’ai de plus intime… Je ne conclus qu’une chose, c’est que le goût a changé, que ma génération est finie, et je me renfonce dans mon trou de Savoie. Peut-être la voie que vous prenez, votre idée de l’inconnaissable, d’un au-delà, d’un noumène, vous conduira-t-elle vers un port mystique, vers une forme de christianisme. »


Intelligence lumineuse. Taine voyait juste en tout. Et, en effet, « le chrétien de pensée, sinon de pratique » comme se définissait M. Bourget lui-même, évolua très vite vers le catholicisme intégral et on le vit bien quand il publia ses ouvrages d’« apologétique expérimentale », comme il disait. Le plus beau est le Sens de la Mort, livre qui est peut-être un chef-d’œuvre, tout court.

Ces simples notes n’ont pas pour objet de présenter une étude d’ensemble sur Paul Bourget. Elles n’avaient pour objet que de signaler la perte que subissait le monde des lettres, le mois dernier, et de rappeler la très grande place que le romancier a tenue dans le domaine de l’esprit. Pour souligner davantage cette importance, terminons par la citation de quelques hommages rendus à Paul Bourget, de son vivant.

C’est d’abord Maurice Barrès, qui écrivait :


Dans l’ordre littéraire, à ce jour, nous n’avons pas mieux que ce maître. Un maître bienfaisant… Bourget est d’une profession, à laquelle depuis cinquante ans il demande ses ressources. Il a un métier. Celui d’homme de lettres. Il le sait complètement. Il sait écrire un poème, une étude critique, un récit de voyage, une nouvelle, un roman, une pièce de théâtre ; il sait conter et il sait dialoguer. Cet ensemble d’aptitudes, c’est la grande tradition des maîtres. »


Charles Maurras écrit de son côté :

« Bourget écrivain est plus et mieux que populaire ; Bourget politique et sociologue ne l’est pas encore. Il le sera. Il faut qu’il le soit. Sinon, quelle ingrate injustice ! Nous sommes quelques-uns à le savoir et dont le nombre va croissant : il n’est point de piété, si profonde soit-elle, qui atteigne aux magnificences du bienfait que ce bon génie distribue à sa patrie depuis si longtemps ! »


Et Léon Daudet :

« Paul Bourget… possède ce don majeur du grand romancier, qui est le sens du développement. La conduite de ses personnages, une fois posée, n’a rien d’arbitraire… Paul Bourget représente à mes yeux le summum de la curiosité intellectuelle… Enfin il est fort et riche en nuances ; ceci revient à dire que romancier, critique et dramaturge, il est de ceux qui se renouvellent, auxquels le frottement double de la vie et de la connaissance ajoute sans cesse de l’énergie mentale. »

11 janvier 1936.