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Société de l’Histoire universelle (Tome Ip. 3-6).

PRÉAMBULE

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L’Asie est en quelque manière le centre géographique de notre planète. L’Europe — quatre fois et demi plus petite — lui constitue à l’ouest comme un déversoir naturel. L’Asie communique avec l’Amérique par l’arcade du détroit de Behring et n’est séparée de l’Afrique que par la profonde entaille de la mer Rouge tandis que les archipels égrenés à l’est, le long de ses rivages, font de l’Océanie une sorte de prolongation de son territoire. Elle forme, d’autre part, la plus grande masse de terres hautes qui existe. On l’a appelée parfois : le toit du monde. On l’a aussi appelée : la mère du monde, considérant que l’humanité a reçu d’elle non seulement ses principales religions mais la plupart des plantes, des animaux domestiques, des instruments aratoires et maints autres éléments de progrès.

Ce qui distingue la géographie de l’Asie, c’est son caractère divergent. Elle est comme morcelée en compartiments que les montagnes isolent les uns des autres. Ses grands fleuves se dirigent du centre vers les trois façades qui ouvrent sur des océans et sous des cieux entièrement dissemblables. Aucun rapport de climat, de faune ou de flore n’existe entre la façade sibérienne, la chinoise ou l’hindoue. À part la formidable dépression qui, entre le Thibet et le Tian Chan, ramène brusquement le sol presqu’au niveau de l’Inde et crée des bassins fermés dont les eaux ne s’écoulent pas — tels ceux du Tarim, du lac Balkach et de la mer d’Aral — la région centrale se tient à des altitudes moyennes de quatre mille mètres et davantage. C’est l’immense royaume des herbes. Le froid intense qui y sévit pendant l’hiver couvre le sol de neige ; puis, subitement, ce sol imbibé d’eau se trouve exposé aux ardents rayons du soleil. Il se produit alors comme une explosion végétale. L’herbe croît avec abondance à une hauteur considérable, étouffant tous autres germes. Point d’arbres ; rien que de l’herbe sur des étendues sans fin. En conséquence une seule forme de travail est possible, le travail pastoral. Encore y faut-il la présence du cheval. Comme l’a fait observer Edmond Demolins, la steppe est essentiellement adaptée au cheval et c’est le cheval qui adapte la steppe à l’homme. Elle constitue un « gigantesque haras naturel ». On peut dire que c’est le cheval qui a réalisé l’unité des peuples nomades et a permis les invasions car, sans lui, la vie nomade est presque impraticable ; avec lui, elle s’impose.

Le travail pastoral présente certaines particularités qu’on ne saurait négliger de retenir. Il entraîne la communauté ; il est peu intense et non progressif ; il rend la prévoyance superflue et l’approvisionnement en stocks, incommode. Il suffit aux besoins ; le lait de jument est la base de l’alimentation des nomades de l’Asie centrale. Mais il ne comporte ni clientèle ni concurrence ; donc point d’engagements salariés et une poursuite très relative de la richesse puisque « nul n’a intérêt à s’approprier une partie du sol ». D’autre part, la facilité de dresser de nouvelles tentes à côté des anciennes rend aisée la vie en commun d’un grand nombre de ménages de la même famille. Chaque famille obligée de produire ce dont elle a besoin a par conséquent intérêt à retenir dans son sein le plus grand nombre de ses membres. Le père ou patriarche conserve près de lui ses fils mariés ou célibataires et celles des filles qui ne se marient pas dans le voisinage. Quand l’étendue ou la fertilité des pâturages n’est plus en rapport avec l’importance de la communauté, on scinde celle-ci par un essaim. Dans le nouveau groupement, l’autorité passe généralement à un ancien. Ainsi, pas de pouvoirs extérieurs à la communauté ; point d’individualisme ni d’esprit d’initiative.

Tel fut, au centre de l’Asie — et tel est encore dans une certaine mesure — cet immense réservoir des pasteurs nomades. En un semblable milieu et avec de pareilles conditions d’existence, le surpeuplement devait fatalement se produire et entraîner l’émigration et les invasions. Il en fut ainsi, en effet, dès l’origine des temps historiques. Or ces hauts plateaux, rudes et grandioses, communiquent par d’autres plateaux graduellement abaissés et dont la ligne continue traverse l’Asie du sud-ouest au nord-est, avec des plaines d’attirance : la Mandchourie et la Chine à l’est, le Turkestan et la Mésopotamie à l’ouest. La steppe s’y prolonge en quelque sorte, facilitant d’autant mieux la descente que les nomades n’éprouvent pas l’obligation de modifier soudainement leurs conditions d’existence. Par le Turkestan russe et la Russie méridionale, le domaine des herbes atteint les bouches du Danube et rejoint la puzta hongroise. Vers le nord, l’épaisse zone forestière que traversent les fleuves sibériens présente cette particularité que, le long des berges de ces fleuves s’étendent en général des bandes herbues propres au passage des troupeaux. C’est du côté de l’Inde que les communications sont vraiment ardues à cause de la barrière qu’oppose le massif de l’Himalaya. On n’y peut guère pénétrer qu’en tournant l’obstacle par les étroits défilés ouvrant sur le Penjab et l’Afghanistan.

À l’heure où le rideau de l’histoire se lève, des sociétés civilisées sont déjà constituées en Mésopotamie — en voie de constitution en Chine et dans l’Hindoustan. Là seront des États plus ou moins solides, capables pourtant de résister à la pression incessante des nomades qui occupent le centre du continent. Ceux-ci s’écouleront alors par groupes restreints vers le nord ou le nord-ouest, à moins que, sous la conduite d’un chef plus hardi, plus entreprenant ou bien sous l’aiguillon de quelque famine résultant d’une épizootie ou d’un cataclysme atmosphérique, de véritables expéditions ne viennent à s’organiser, se déversant en hordes de pillage sur les terres fertiles de l’est et de l’ouest. Surgisse enfin un « seigneur de guerre », un Attila, un Gengis Khan, un Tamerlan, hommes doués d’une énergie, d’une ambition et d’une audace également exceptionnelles et ce seront de formidables raids emportant tout sur leur passage et aboutissant à la création d’empires énormes mais éphémères. Attila (449-453) ravage tout l’occident et menace Rome et Paris. Gengis Khan (1207-1227) s’empare à six ans de distance de Pékin et de Samarcande. Les soldats de son fils Ogotaï incendient Moscou, envahissent la Pologne et la Hongrie et menacent en même temps la Corée. Tamerlan (1369-1405) se rend maître d’Herat, de Tiflis, d’Ispahan puis, tourné vers l’Inde, en fait la conquête en quelques mois. De toutes ces annexions brutales, rien d’apparent ne demeure. Bien plus : l’attrait de la vie pastorale est tel que, le maître disparu, ses cavaliers souhaiteraient souvent se replier vers la steppe bien aimée. Après la mort d’Attila beaucoup des siens retournent d’où ils viennent et ceux qui se fixent en occident et se laissent muer en agriculteurs sédentaires sont longtemps tourmentés par le regret de la grande vie libre et chevauchante à travers les espaces aux horizons illimités.

Quelque chose, toutefois, a survécu : quelque chose d’essentiel dans l’histoire de l’Asie : le mouvement. L’Asie, avons nous dit, est divisée en compartiments isolés les uns des autres. La vie sociale y serait restée stagnante, la pensée s’y serait consumée sur place sans les courants déterminés par ces épopées barbares, bienfaisantes en cela malgré leurs sanguinaires violences. Derrière elles se dessinèrent les routes pacifiques des caravanes commerciales et, grâce à elles, des rapports intermittents mais féconds s’établirent non seulement entre l’occident et l’orient mais entre les différentes parties de l’Asie elle-même.

Voici donc ce qu’on peut appeler le « mécanisme asiatique ». La géographie en a donné la formule et réglé le fonctionnement. Le retenir dans l’esprit fournit la clef de toute compréhension en ce qui concerne les peuples de l’Asie. Il faut toujours s’y référer avant de chercher à pénétrer la mentalité de ces peuples, à interpréter leurs religions, leur art, leur philosophie.

Descendons maintenant vers ces pays si longtemps et obstinément convoités par les barbares du centre et qui furent souvent victimes de leurs propres richesses et prospérité : empires de l’est (Chine et Thibet, Annam, Corée, Japon) ; empires du sud (Hindoustan, Birmanie, Siam, Cambodge, Afghanistan) ; empires de l’ouest (Chaldée, Perse, Arménie, Géorgie).