Histoire racontée par la mer

Histoire racontée par la mer
L’Auto (p. 1-8).


Histoire racontée
par la mer

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………… que d’autres que nous se proposaient de gagner le pôle en dirigeable. Dès que le bruit de ce projet commença à retentir dans la presse, Ceintras et moi, qui avions travaillé en silence et qui étions prêts, décidâmes de partir immédiatement. Au commencement de l’été polaire, nous débarquâmes au Spitzberg et, le 4 juin, les opérations de remontage et de gonflement étant terminées, nous nous élevâmes au-dessus de la Terre du Nord-Est. Le grondement du moteur sembla refouler autour de nous le silence épais des solitudes ; les hélices furent embrayées… Un frémissement, un léger bond en avant, et l’immense oiseau prit son essor en nous entraînant vers la plus étrange exploration qu’eussent jamais tentée les hommes.

Vers la fin du deuxième jour, l’aéronef dépassa le point extrême atteint par Nansen et entra dans le mystère des régions vierges. Presque confortablement installés dans notre cabine que chauffait un appareil utilisant les gaz d’échappement, nous devisions avec une tranquillité d’esprit surprenante. Et, par les hublots, nous continuions à voir le paysage que les récits des explorateurs nous avaient rendu familier. C’était toujours le chaos de glaces et de neige évoquant l’image d’une mer que le froid eût figé au moment de sa plus prodigieuse fureur.

— Voilà ! dit Ceintras avec un geste de dépit ; toujours la même chose, pour changer !… Dans quelques heures, nos appareils marqueront que nous passons au-dessus du pôle… Et puis… et puis, ce sera tout…

— Qui sait ? essayai-je d’insinuer. La mer libre…

— Ah ! baste, la mer libre ! ricana-t-il. D’ailleurs, la verrions-nous, on nous en a tant rabattu les oreilles que ce ne serait encore rien de bien neuf…

Mais, pouvions-nous prévoir alors le mystère et l’horreur inouïe qui nous attendaient ?

À peine nous étions-nous tus qu’un spectacle imprévu frappa nos yeux : le ciel, en face de nous, s’illumina. Je crus d’abord à une aurore boréale ; mais, c’était moins une lueur magnétique et diffuse que le reflet d’une gigantesque flamme cachée qui eût vacillé par instant. Ce qui me surprit, ce fut surtout la coloration violette de cette source lumineuse ; le paysage qu’elle éclairait n’avait véritablement plus rien de terrestre. Cependant, le rideau de brumes se déchirait à l’horizon, et l’immobile soleil du pôle apparaissait, énorme et terne. Mais il était au milieu de cette clarté comme un ver-luisant sous l’éclat d’une lampe à arc ; ce n’était pas de lui que venait la lumière du jour étrange qui succédait à la pénombre où nous avions navigué jusque-là. Nous ouvrîmes les hublots pour mieux nous rendre compte… et nous nous regardâmes avec une stupéfaction émerveillée : l’affreux froid cinglant n’existait plus et la température était presque douce.

À cent pieds environ au-dessous de nous apparaissaient des rocs, des gazons, des végétations à mesure que nous nous avancions vers la chaleur et la lumière. Puis, nous entendîmes une sorte de cri poussé évidemment par un animal ; les yeux cloués au sol, nous n’y remarquâmes rien, sinon que les derniers vestiges de neige avaient curieusement l’air de se mouvoir… Mais nous attribuâmes ce fait bizarre à quelque phénomène d’optique ou à la surexcitation de nos sens. D’ailleurs, notre attention fut bientôt sollicitée par un nouveau phénomène. L’intensité de la surnaturelle lumière diminuait, et ce fut bientôt une sorte de crépuscule sillonné de radiations et de fluorescences. La peur nous prit, nous voulûmes fuir ; alors, regardant le tachymètre, nous constatâmes que nous n’avancions plus ; toute la vitesse fut donnée, le moteur ronfla éperdument, mais l’aiguille indicatrice, après avoir une seconde oscillé faiblement, rétrograda vers 0… On eût dit que nous étions entravés par d’invisibles et impalpables chaînes… En même temps, un inexplicable sommeil nous envahissait ; nous essayâmes de résister. En vain. J’entendis Ceintras me demander d’une voix exténuée : « Que faire ? » Je n’eus pas la force de répondre. Et nos esprits sombrèrent dans une profonde nuit.

Je me réveillai baigné de lumière violette. Il faisait jour… Je compris de suite que le ballon reposait sur le sol. Affolé, sans me soucier de Ceintras qui dormait encore, j’ouvris la porte de la cabine… Ah ! comment dire l’affreuse terreur qui m’étreignit ? Devant moi, c’était un grouillement d’êtres inconnus, gros à peu près comme des phoques, aux corps cylindriques, entièrement dépourvus de membres, et recouverts de poils blancs, qui s’émurent et s’agitèrent au bruit de la porte. J’eus immédiatement l’intuition que ces monstres étaient doués de raison et d’intelligence ; d’ailleurs, j’avais eu le temps d’entrevoir ça et là, des constructions et des machines d’aspect inusité, qui devaient être leurs œuvres. Après un mouvement de recul à ma vue, ils se rapprochèrent de moi en rampant, pareils à de grandes limaces qui eussent été agiles et rapides… Mais, au repos, pour mieux m’examiner, ils se soulevèrent sur la partie antérieure de leurs corps, et je vis alors, au-dessous de tentacules repliées en forme de capuchon, des faces grotesquement, odieusement humaines. Ils fixaient sur moi leurs yeux rosâtres et semblaient se communiquer leurs impressions par un susurrement très léger.

Je regardai le ballon. Il était intact et nullement dégonflé ; mais, ayant vainement fait écouler toute l’eau qui nous servait de lest, je me rendis compte qu’il reposait sur une longue pierre rectangulaire et brune, due évidemment à l’industrie du peuple polaire, et qui constituait une sorte d’aimant infiniment puissant ; la poutre armée y adhérait aussi irrésistiblement que si on l’y eût soudée. Et je compris ce qui avait entravé la veille le vol de notre ballon ; utilisant, par des procédés qui m’échappaient, une énorme force magnétique, les monstres l’avaient attiré à eux, sans doute pour nous observer de plus près…

Je suis là, dans leur pays, parmi eux, depuis quelques heures, seul, ou comme seul, puisque Ceintras ne s’est réveillé que pour devenir fou et tuer dans un accès de terreur démente trois des monstres qui s’étaient avancés pour l’examiner à son tour. De ce fait, j’ai perdu mon dernier espoir, qui était de lier commerce à la longue avec le peuple polaire et de me faire entendre de lui. Après la fatale imprudence de Ceintras, les monstres se sont enfuis avec de longs susurrements plaintifs et ont disparu dans des trous sur lesquels se sont ouvertes, puis refermées des trappes de fer ; j’ai eu le temps d’apercevoir dans un lointain lumineux, comme une grande ville souterraine, d’entendre le grondement de leurs machines… Prodigieuses m’apparaissent dès à présent leur intelligence et leur puissance ; ainsi, j’ai la certitude que ce sont eux qui produisent artificiellement, pour qu’une vie civilisée et sociale soit possible en ces latitudes, ce jour et cette nuit qui nous surprirent tant… La nuit va revenir bientôt, avec le froid et le sommeil magnétique. Nous réveillerons-nous jamais ?

Nul doute que les monstres ne soient en train de décréter notre mort. Ils immoleront naturellement aussi les êtres de mon espèce qui, par la suite, s’aventureront en leur domaine… Avec un affreux serrement de cœur, je pense que des hommes s’apprêtent à renouveler notre expérience. Le temps me presse. Je vais enfermer ce papier dans un vieux bidon d’essence et le jeter dans un fleuve qui coule près d’ici ; la banquise sans doute est au bout de ce fleuve ; j’espère que la lente dérivation des glaces ramènera ce document vers la patrie humaine. Puisse Dieu guider mon message et qu’il arrive à temps !…

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Charles DERENNES.