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Histoire naturelle/XVII/Chapitre 1

< Histoire naturelle‎ | XVII

Traduction par Emile Littré.
(1p. 608-609).
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LIVRE XVII.




I. (i.)

1 Les arbres croissant spontanément sur la terre et dans la mer sont décrits. Reste à décrire ceux que le génie inventif de l'homme forme plutôt qu'il ne les fait naître. Mais auparavant j'exprimerai mon étonnement qui après la pénurie primitive que j'ai décrite (xvi, 1) où la forêt appartenait en commun aux bêtes fauves, et où l'homme disputait aux quadrupèdes les fruits tombés, aux oiseaux les fruits pendants, le luxe ait attaché aux arbres un prix si exorbitant. L'exemple le plus célèbre de cet excès est, je pense, celui de L. Crassus et de Cn. Domitius Ahenobarbus. 2 Crassus fut un des plus illustres orateurs romains; il possédait une maison magnifique, cependant il y en avait de plus belles : celle de Catulus, qui vainquit les Cimbres avec Marius, placée aussi sur le mont Palatin, et surtout la plus belle de toutes à cette époque, du consentement universel, celle que possédait sur le mont Viminal C. Aquilius, chevalier romain, moins célèbre par sa science du droit que par sa maison. Cela n'empêcha pas qu'on ne reprochât à Crassus sa maison. Crassus et Domitius, appartenant l'un et l'autre aux plus nobles familles, ayant été l'un (an de Rome 659) et l'autre (an de Rome 658) consuls, furent revêtus conjointement de la censure, l'an de Rome 662. Leur censure fut féconde en querelles, à cause de la dissemblance de leurs mœurs. 3 Un jour, Cn. Domitius, d'un naturel emporté, et enflammé par la haine, que la rivalité rend plus agressive, fit


un grave reproche à Crassus d'habiter, lui censeur, une maison d'une aussi grande valeur, déclarant en donner 6 millions de sesterces (1,260,000 fr.). Crassus, qui à une présence d'esprit imperturbable joignait une finesse railleuse et spirituelle, répondit qu'il acceptait, à part six arbres qu'il se réservait. Je n'en donne pas un denier, dit Domitius, si les arbres n'en sont pas. Eh bien, Domitius, reprit Crassus, lequel des deux donne un mauvais exemple et mérite d'être noté par sa propre censure, de moi qui demeure honnêtement dans une maison reçue par héritage, ou de vous qui estimez six arbres 6 millions de sesterces ? Ces arbres étaient des lotos (cellis australis, L.) dont les rameaux touffus donnaient un ombrage délicieux; Caecina Largus, propriétaire de la maison et l'un des grands de Rome, les faisait voir souvent dans ma jeunesse; 4 et puisque j'ai déjà parlé de la longévité des arbres (XVI, 85), j'ajouterai qu'ils ont subsisté jusqu'à l'époque où Néron incendia Rome, c'est-à-dire cent- quatre-vingt ans : ils seraient encore verts et jeunes si ce prince n'avait hâté la mort des arbres mêmes. Et qu'on ne s'imagine pas que du reste la maison de Crassus fût sans valeur et qu'elle n'enfermât rien de remarquable, sauf les arbres signalés par Domitius dans sa querelle : quatre colonnes de marbre du mont Hymette (xxxvi, 3, et 24, 11) que Crassus avait fait venir pour son édilité à l'effet d'orner la scène, étaient dressées dans son atrium; et alors nul édifice public n'avait de colonnes de marbre.




LIBER XVII

I. (i.)

1 Natura arborum terra marique sponte sua provenientium dicta est ; restat earum, quæ arte et humanis ingeniis fiunt verius quam nascuntur. Sed prius mirari succurrit, quæ retulimus pænuria pro indiviso possessa feris, depugnante cum his homine circa caducos fructus, circa pendentes vero et cum alitibus, in tanta deliciarum pretia venisse, clarissimo (ut equidem arbitror) exemplo L. Crassi atque Cn. Domiti Ahenobarbi. 2 Crassus orator fuit in primis nominis Romani : domus ei magnifica, sed aliquanto præstantior in eodem Palatio Q. Catuli, qui Cimbros cum C. Mario fudit, multo vero pulcherrima consensu omnium ætate ea in colle Viminali C. Aquili, equitis Romani clarioris illa etiam quam iuris civilis scientia, cum tamen obiecta Crasso sua est. 3 Nobilissimarum gentium ambo censuram post consulatus simul gessere anno conditæ urbis DCLXII frequentem iurgiis propter dissimilitudinem morum. Tum


Cn. Domitius, ut erat vehemens natura, præterea accensus odio, quod ex æmulatione avidissimum est, graviter increpuit tanti censorem habitare, pro domo eius identidem promittens, 4 Et Crassus, ut præsens ingenio semper, ut faceto lepore sollers, addicere se respondit exceptis sex arboribus. Ac ne uno quidem denario, si adimerentur, emptam volente Domitio, Crassus : Utrumne igitur ego sum, inquit, quæso, Domiti, exemplo gravis et ipsa mea censura notandus, qui domo, quæ mihi hereditate obvenit, comiter habentem, an tu, qui H. S. sexagies sex arbores æstimes ? 5 [Hæc] fuere loti, patula ramorum opacitate lascivæ, Cæcina Largo e proceribus crebro iuventa nostra eas in domo sua ostentante, duraveruntque — quoniam et de longissimo ævo arborum diximus — ad Neronis principis incendia, quibus cremavit Urbem, annis clxxx. Postea cultu virides iuvenesque, ni princeps ille adcelerasset etiam arborum mortem. 6 Ac ne quis vilem de cetero Crassi domum nihilque in ea iurganti Domitio fuisse licendum præter arbores iudicet, iam columnas VI Hymetti marmoris, ædilitatis gratia ad scenam ornandam advectas, in atrio eius domus statuerat, [cum]



Tant les goûts somptueux sont modernes ! A cette époque les arbres rehaussaient tellement le prix des maisons, que sans ces arbres Domitius ne voulut pas tenir un marché même proposé par la haine. 5 Les arbres ont aussi fourni des surnoms aux anciens ; tel est te soldat surnommé Fronditius, qui, traversant le Vulturne à la nage, ceint d'une couronne de feuillage, se distingua par de hauts faits dans la guerre contre Annibal. La famille Licinia eut des Stolons (xviii, 4) ; on donne le nom de stolons aux rejetons inutiles dans les arbres ; et le Licinius qui imagina de détruire ces rejetons reçut, le premier, le surnom de Stolon. Les lois antiques avaient pris aussi les arbres sous leur sauvegarde ; les Douze Tables (Tab. ii, 4) défendaient de couper à tort les arbres d'autrui, sous peine d'une amende de vingt-cinq as pour chaque pied. Est-il à croire que nos aïeux, qui évaluaient à ce prix les arbres à fruit, aient jamais pensé que des lotos iraient au prix exorbitant que je viens de rappeler ? Au reste, les arbres à fruits ne présentent pas des changements moins merveilleux : plusieurs arbres dans la banlieue donnent annuellement un revenu de 2.000 sesterces (420 fr.) ; un seul pied rapporte plus qu'un domaine tout entier ne rapportait jadis. C'est pour cet intérêt qu'on a imaginé la greffe et l'adultère des arbres, afin que les fruits mêmes ne naquissent plus pour les pauvres. Maintenant nous allons exposer les procédés à l'aide desquels on obtient surtout un pareil revenu, c'est-à-dire la véritable et parfaite culture. Aussi nous ne nous occuperons pas des méthodes vulgaires ni de celles qui ont l'assentiment commun, mais nous traiterons des faits incertains et douteux, dans lesquels l'industrie se trompe le plus. Affecter l'exactitude quand il n'en est pas besoin n'est pas notre fait. Avant tout, envisageons d'un point de vue général les influences qui appartiennent en commun à tous les arbres, celles du ciel et du sol.

II. (II.)

1 Les arbres aiment surtout l'aquilon (nord-est) (ii, 46), qui les rend plus touffus, plus vigoureux, et donne plus de solidité au bois. C'est un point sur lequel la plupart se trompent : dans les vignobles, il ne faut pas mettre les échalas de manière qu'ils couvrent les ceps contre ce vent : il ne faut prendre cette précaution que contre le vent du nord. Bien plus, les froids survenant à propos contribuent beaucoup à la solidité des arbres, et ils en favorisent le bourgeonnement ; l'arbre, si le vent du sud le caresse, se fatigue, et surtout lors de la floraison. Des pluies surviennent-elles immédiatement après la floraison, les fruits périssent totalement ; et même il suffit que le temps soit nuageux ou que le vent du midi souffle, pour que la récolte des amandiers et des poiriers soit perdue (xvi, 46). 2 La pluie, vers le lever des Pléiades (xviii, 66), endommage extrêmement la vigne et l'olivier, attendu qu'à cette époque commence le travail du bourgeonnement (xvi, 39 et 42) ; c'est la l'intervalle de quatre jours ; critique pour les oliviers (xvii, 30, 2) ; c'est là ce vent du sud nuageux et fatal qui décide de leur sort, et dont nous avons parlé (xvi, 46). Les céréales aussi mûrissent plus mal sous l'influence du vent du midi, mais mûrissent plus vite. Les froids nuisibles sont ceux qui surviennent avec le vent du nord ou hors de saison. Il est très avantageux pour toutes les semailles que pendant l'hiver règne l'aquilon (nord-est). 3 On désire alors les pluies, et la cause en est manifeste ; car les arbres, épuisés par le fruit qu'ils ont porté, et fatigués en outre par la




in publico nondum essent ullæ marmoreæ. Tam recens est opulentia, tantoque tunc plus honoris arbores domibus adferebant, ut sine illis ne inimicitiarum quidem pretium servaverit Domitius. 5 Fuere ab his et cognomina antiquis : Frondicio militi illi, qui præclara facinora Volturnum transnatans fronde inposita adversus Hannibalem edidit, Stolonum Liciniæ genti. Ita appellatur in ipsis arboribus fruticatio inutilis, unde et pampinatio inventa primo Stoloni dedit nomen. Fuit et arborum cura legibus priscis, cautumque est xii tabulis ut, qui iniuria cecidisset alienas, lueret in singulas æris xxv. Quid existimamus ? venturasne eas credidisse ad supra dictam æstimationem illos, qui vel frugiferas tanti taxaverant ? 6 Nec minus miraculum in pomo est multarum circa suburbana fructu annuo addicto binis milibus nummum, maiore singularum reditu quam erat apud antiquos prædiorum. Ob hoc insita et arborum quoque adulteria excogitata sunt, ut nec poma pauperibus nascerentur. 7 Nunc ergo dicemus, quo[nam] maxime modo tantum ex his vectigal contingat, veram colendi rationem absolutamque prodituri. Et ideo non volgata tractabimus nec quæ constare animo advertimus, sed incerta atque dubia, in quibus maxime fallitur vita. Nam diligen-


tiam supervacuis adfectare non nostrum est. Ante omnia autem [in universum et] quæ ad cuncta arborum genera pertinent in commune de cælo terraque dicemus.

II. (ii.)

1 Aquilone maxime gaudent, densiores ab adflatu eius lætioresque et materie firmiores. Qua in re plerique falluntur, cum in vineis pedamenta non sint a vento eo opponenda et id tantum a septentrione servandum. Quin immo tempestiva frigora plurimum arborum firmitati conferunt, et sic optime germinant, alioqui, si blandiantur austri, defetiscentes, ac magis etiam in flore. 2 Nam si, cum defloruere, protinus sequantur imbres, in totum poma depereunt, adeo ut amygdalæ et piri, etiam si omnino nubilum fuit austrinusve flatus, amittant fetus. Circa vergilias quidem pluvere inimicissimum viti et oleæ, quoniam tum coitus est earum. hoc est illud quadriduum oleis decretorium, hic articulus austrinus nubili spurci, quod diximus. Fruges quoque peius maturescunt austrinis diebus, sed celerius. 3 Illa sunt noxia frigora, quæ septentrionibus aut præposteris fiunt horis. Hiemem quidem aquiloniam esse omnibus satis utilissimum. Imbres vero tum expetendi evidens causa est, quoniam arbores fetu exinanitas et foliorum quoque amissione languidas