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HISTOIRE
du
TAMBOUR LEGRAND.

Fragmens traduits de H. Heine[1].


Elle était aimable et il l’aimait ; mais lui, il n’était pas aimable et elle ne l’aimait pas.
(Ancienne pièce de théâtre.)

Madame, connaissez-vous cette vieille pièce ? c’est une pièce tout-à-fait distinguée, seulement un peu trop mélancolique. J’y ai une fois joué le rôle principal, et toutes les dames pleuraient. Une seule ne pleura point, elle ne versa pas une larme, et ce fut là justement la pointe de la pièce, la véritable catastrophe. —

Oh ! cette seule larme ! elle me tourmente toujours, elle fait l’objet de toutes mes pensées. Satan, lorsqu’il veut perdre mon âme, me murmure à l’oreille un chant malicieux sur cette larme qui n’a pas été pleurée, une fatale chanson, avec une mélodie encore plus fatale. — Ah ! ce n’est que dans l’enfer qu’on entend cette mélodie.

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Vous pouvez vous figurer comment on vit dans le ciel, madame, d’autant plus que vous êtes mariée. Là, on s’amuse d’une façon vraiment exquise, on a tous les divertissemens possibles on passe ses jours dans la joie et les plaisirs, absolument comme Dieu en France. On dîne du matin au soir, les volailles rôties volent çà et là la saucière au bec, et se sentent très flattées lorsqu’on veut bien les prendre ; des tourtes au beurre, dorées, poussent droites comme des tournesols ; partout des ruisseaux de bouillon et de vin de Champagne ; partout des arbres auxquels flottent des serviettes ; on mange, on s’essuie la bouche et l’on mange de nouveau sans fatiguer son estomac. On chante des psaumes, ou l’on joue et l’on badine avec les tendres petits anges, ou l’on va promener sur la verte prairie de l’Alleluia et les belles robes blanches flottantes vous habillent commodément, vous parent à merveille, et rien ne trouble votre sérénité. Nulle douleur, pas un déplaisir ; même lorsqu’un autre marche par hasard sur les cors de vos pieds, et vous dit : Excusez ! vous lui répondez en souriant et avec satisfaction : Tu ne m’as point fait mal, frère ; au contraire, mon corps en a ressenti une plus douce et plus céleste volupté.

Mais de l’enfer, madame, vous n’en avez aucune idée. De tous les diables vous ne connaissez que le plus petit, le gentil croupier de l’enfer. Encore ne l’avez-vous vu que dans l’opéra de don Juan, et ce petit trompeur ne vous semble-t-il jamais assez brûlant, bien que nos honorables directeurs de théâtre emploient en sa faveur autant de flammes bleues, de pluies de feu, de poudre et de colophonium que peut en désirer un bon chrétien en enfer.

Cependant, en enfer, les choses vont beaucoup plus mal que se le figurent les directeurs de théâtre. Il y règne une chaleur infernale, et dans les jours caniculaires où je le visitai, c’était à ne pas la supporter. Vous ne pouvez avoir une idée de l’enfer, madame ; nous en recevons peu de nouvelles officielles. — Mais que les pauvres âmes qui sont là-bas soient obligées de lire tous les mauvais livres qu’on imprime en haut, ceci est une calomnie. La vie de damné n’est pas aussi dure, Satan n’inventera jamais des tortures aussi raffinées. En revanche, la peinture du Dante est trop modérée dans son ensemble, elle est par trop poétique. L’enfer se présenta à moi comme une grande cuisine bourgeoise, avec un poêle immense sur lequel se trouvaient trois rangées de pots de fer, et dans ces pots étaient les damnés. Ils y cuisaient.

Dans la première rangée étaient les pécheurs chrétiens, et, le croirait-on ? leur nombre n’était pas trop petit, et les diables attisaient le feu sous eux avec une activité toute particulière. Dans une autre rangée étaient les juifs, qui criaient sans cesse, et que les diables taquinaient de temps en temps, comme il arriva à un gros prêteur sur gages tout essoufflé, qui se plaignait de cette chaleur insupportable, et sur lequel un petit diable versa quelques pintes d’eau glacée, afin qu’il vît que le baptême est un véritable bienfait. Dans la troisième rangée étaient les païens, qui, ainsi que les juifs, ne peuvent prendre part à la félicité éternelle, et qui doivent brûler éternellement. J’entendis un de ceux-ci, sous lequel un diable à quatre griffes mettait de nouveaux charbons, s’écrier du fond de son pot : Épargnez-moi ; j’étais Socrate, le plus sage des mortels ! J’ai enseigné la vérité et la justice, et j’ai sacrifié ma vie pour la vertu ! Mais le diable à quatre griffes, sot diable s’il en fut jamais, ne se laissait pas troubler dans son office et murmurait : Bah ! il faut que tous les païens brûlent, et nous ne pouvons pas faire d’exception pour un seul homme. — Je vous assure, madame, que c’était une chaleur épouvantable, et des cris, des soupirs, des gémissemens, des contorsions, des grincemens, des hurlemens à faire frémir. — Et, à travers tous ces bruits effroyables, on entendait distinctement cette fatale mélodie de la chanson sur la larme qui n’a pas été pleurée.


Madame, l’ancienne pièce de théâtre que j’ai citée est une tragédie, bien que le héros n’y soit pas égorgé, et qu’il n’égorge pas. Les yeux de l’héroïne sont beaux, très beaux. — Madame, ne sentez-vous pas l’odeur de violette ? — Ses yeux sont si beaux et si bien aiguisés, qu’ils me pénètrent dans le cœur comme des poignards, et sortent certainement par le dos, regardant de l’autre côté. — Mais je ne mourus pas de ces yeux assassins. La voix de l’héroïne est aussi très belle. — Madame, n’entendez-vous pas chanter un rossignol ? Une belle voix, une voix soyeuse, un doux tissu des tons les plus ravissans, et mon âme en fut enveloppée, et je me décidai à revenir…

Il est généralement reçu, madame, qu’on se tient un monologue avant que de se brûler la cervelle. La plupart des hommes profitent dans cette occasion de celui d’Hamlet, être ou n’être pas. C’est un bon passage, et je l’aurais volontiers cité ici. — Mais chacun se préfère, et quand on a écrit, comme moi, des tragédies où se trouvent de tels discours de sortie de la vie, comme, par exemple, dans mon immortelle tragédie d’Almanzor, il est bien naturel qu’on donne la préférence à ses propres vers, même sur ceux de Shakespeare. Dans tous les cas, ces sortes de sermons sont un usage très louable. On gagne au moins du temps par là. C’est ainsi que, récitant mon monologue en vers, je m’arrêtai quelque temps au coin de la Strada San Giovanni, et lorsque j’étais là comme un criminel, condamné à mourir, tout-à-coup je la vis venir !

Elle portait une robe de soie bleu de ciel, et son chapeau rose ; et ses yeux me regardaient si doucement, son regard chassait si bien la mort, il donnait si bien la vie ! — Madame, vous avez lu dans l’histoire romaine que, dans la vieille Rome, lorsque les vestales rencontraient sur leur chemin un criminel que l’on conduisait au supplice, elles avaient droit de lui faire grâce, et le pauvre malheureux conservait sa vie. — D’un seul regard elle m’avait sauvé de la mort, et j’étais devant elle, animé d’une nouvelle existence, et comme ébloui de l’éclat de sa beauté. Elle passa et me laissa vivre.


Elle me laissa vivre et je vis, et c’est l’affaire principale.

Que d’autres jouissent de la pensée que leur bien-aimée viendra orner leur tombeau de fleurs et l’arroser de leurs larmes. — Ô femmes ! haïssez-moi, riez de moi ; baffouez-moi, mais laissez-moi vivre. La vie est trop follement douce, et le monde est si agréablement sens dessus dessous ! C’est le rêve d’un dieu pris de vin, qui s’échappe, à la française, du banquet divin, et s’en va dormir dans une étoile solitaire, ignorant qu’il a créé tout ce qu’il vient de rêver ; et les images de son rêve se présentent, tantôt avec une extravagance incroyable, tantôt harmonieuses et raisonnables. L’Iliade, Platon, la bataille de Marathon, la Vénus de Médicis, le Moustier de Strasbourg, la révolution française, Hegel, les bateaux à vapeur, sont de bonnes pensées détachées de ce grand rêve du dieu ; mais elles ne dureront pas long-temps. Le dieu se réveillera : il frottera ses paupières endormies ; il sourira, et notre monde s’écroulera dans le néant. Il aura cessé d’exister.

N’importe ; je vis. Ne suis-je qu’une ombre, qu’une image d’un songe, cela vaut encore mieux que le froid, noir et vide néant de la mort. La vie est le plus grand de tous les biens ; et le pire de tous les maux, c’est la mort. Que les lieutenans des gardes de Berlin en rient et traitent de lâche le prince de Hombourg parce qu’il recule devant sa tombe ouverte. — Henri Kleist avait autant de courage que ses camarades bardés et busqués, et malheureusement il l’a prouvé. Mais tous les esprits vigoureux aiment la vie. L’Egmont de Goethe ne se sépare pas volontiers « des amicales habitudes de l’existence ». L’Edwin d’Immermann tient à la vie « comme un petit enfant se tient au sein de sa mère », et bien qu’il soit dur d’exister par la grâce d’autrui, il demande cependant grâce :

« Car vivre, respirer est après tout le bien suprême. »

Quand Ulysse trouve Achille dans les enfers, à la tête de la phalange des héros morts, et qu’il lui vante sa renommée parmi les vivans et sa gloire parmi les morts, celui-ci répond :

 
— Ne me parle pas de la mort pour me consoler, Odysseus !
« J’aimerais mieux labourer les champs comme un esclave,
« Être un pauvre homme sans patrimoine et sans héritage,
« Que de commandera tous ces morts qui ont disparu de la terre !

Je vis ! L’artère de la nature fait battre ma poitrine, et quand je respire avec joie, des milliers d’échos me répondent. J’entends la voix des rossignols. Le printemps les envoie pour tirer la terre de son sommeil. Le soleil se meut trop lentement, je voudrais fouetter ses chevaux de feu afin qu’ils s’élancent avec plus d’ardeur. Mais lorsqu’il se plonge dans la mer, et que la puissante nuit s’élève avec ses yeux pleins de désirs, oh ! alors un bonheur véritable me pénètre, les vents du soir se jouent contre mon cœur comme des jeunes filles caressantes, les astres m’appellent à eux et je m’élève, et je m’élance au-dessus de cette petite terre et des petites pensées des hommes…


Mon Dieu, si j’avais assez de foi pour transporteries montagnes, le Johannisberg serait justement celle que j’emmènerais toujours à ma suite. Mais puisque ma foi n’est pas assez forte, il faut que mon imagination vienne à mon aide, et qu’elle me transporte sur les bords enchantés du Rhin.

Oh ! c’est là un beau pays, plein de grâce, et chauffé par un brillant soleil. Les montagnes se mirent dans des flots bleus et étincelans, avec leurs vieilles ruines de châteaux, leurs forêts et leurs cités gothiques. Là les bons bourgeois se tiennent sur le seuil de leurs portes, au déclin d’un jour d’élé ; ils boivent dans de grandes cruches et causent amicalement entre eux, devisant du vin qui viendra bien, de la bonne chère qu’ils feront, de la cherté du tabac, des exactions de la régie, se disant que les hommes sont égaux, et que Guerres est un fameux compère.

Je ne me suis jamais occupé de tous ces discours. J’aimais mieux prendre place sous l’ogive de la fenêtre, près des jeunes filles, rire de leur rire, me faire jeter leurs fleurs au visage, et jouer le fâché jusqu’à ce qu’elles m’eussent conté leurs secrets ou d’autres importantes histoires. La belle Gertrude, comme elle se réjouissait quand je venais m’asseoir auprès d’elle ! C’était une fille qui ressemblait à une rose épanouie, et lorsqu’elle se jeta un jour à mon cou, je crus qu’elle allait brûler et s’évaporer dans mes bras. La belle Catherine, que sa douceur avait d’harmonie quand elle me parlait, et que ses yeux étaient d’un bleu pur et céleste, d’un bleu que je n’ai jamais trouvé ni dans les hommes ni dans les animaux, et bien rarement dans les fleurs ! Mais la belle Hedwige m’aimait ; car dès que je m’approchais d’elle, sa tête s’inclinait vers la terre et sa chevelure noire, tombant sur son visage qui rougissait, ne laissait voir que ses yeux brillans qui traversaient ce voile sombre. Ses lèvres pudibondes ne prononçaient pas un mot, et moi je ne pouvais non plus rien dire. Je toussais, elle tremblait, quelquefois elle me faisait dire par ses sœurs de ne pas gravir si rapidement les rochers, et de ne pas me baigner dans le Rhin quand j’avais chaud et quand j’avais bu. J’écoutais quelquefois sa pieuse prière devant la petite image de la vierge ornée d’un treillage d’or et éclairée par une lampe qui brûlait dans une niche au-dessus de la porte, je l’entendais distinctement qui priait la mère de Dieu de me défendre de grimper, de me baigner et de boire. Je serais certainement devenu amoureux de cette belle fille si elle avait été indifférente, mais je fus indifférent parce qu’elle m’aimait. — Madame, lorsqu’on veut se faire aimer de moi, il faut me traiter en canaille.

La belle Jobanna était la cousine des trois sœurs, et je venais m’asseoir avec plaisir auprès d’elle. Elle savait les plus belles légendes, et lorsque, de sa main blanche, elle désignait, par la fenêtre, les montagnes où s’étaient passées toutes ces choses qu’elle racontait, j’étais tout-à-fait sous le prestige ; les vieux chevaliers sortaient distinctement des ruines de leurs châteaux, et leurs habits de fer retentissaient sous les coups qu’ils se portaient ; la nymphe du Rhin apparaissait sur le sommet de la montagne, et chantait sa douce et dangereuse chanson, et le Rhin murmurait d’un ton si grave, si calme, et à-la-fois si terrible, et la belle Johanna me regardait si singulièrement, d’un air si intime et si mystérieux, qu’elle semblait appartenir elle-même au monde fantastique dont elle contait les merveilles. C’était une fille pâle et élancée ; elle était mortellement malade, et toujours rêveuse, ses yeux étaient clairs comme la vérité elle-même, ses lèvres pieusement arrondies, et dans les traits de son visage, on lisait une grande histoire, mais c’était une sainte histoire, hélas ! — Quelque légende d’amour ? Je l’ignore, et je n’eus pas le courage de la lui demander. Quand je la contemplais long-temps, je devenais serein et tranquille ; c’était pour mon cœur comme un paisible jour de fête.

En de tels momens, je lui contais des historiettes de mon enfance, et elle m’écoutait toujours sérieusement, et si singulièrement ! Lorsque je ne pouvais me rappeler les noms, elle m’en faisait souvenir. Et lorsque je lui demandais avec étonnement d’où elle savait ces noms, elle me répondait en souriant qu’elle les avait appris des oiseaux qui venaient becqueter aux vitres de sa croisée, et elle voulait me faire croire que c’étaient les mêmes oiseaux que dans mon enfance j’avais achetés de mes épargnes aux impitoyables petits paysans qui les dénichaient, et que j’avais rendus à la liberté. Mais je crois qu’elle savait tout, parce qu’elle était si pâle ; et véritablement elle mourut bientôt. Elle savait aussi quand elle mourrait, et elle voulait que je la quittasse auparavant. Au départ, elle me donna ses deux mains. — C’étaient des blanches, des douces mains, et pures comme une hostie, — et elle me dit : « Tu es bon, mais quand tu deviendras méchant, songe à la petite Véronique qui est morte. »

Les oiseaux babillards lui avaient-ils aussi trahi ce nom ? Je m’étais souvent cassé la tête dans mes heures de souvenir, je n’avais jamais pu retrouver ce cher petit nom.

Maintenant que je l’ai retrouvé, ma première enfance refleurit avec toute sa fraîcheur dans ma mémoire. Je suis redevenu un enfant, et je joue avec d’autres enfans sur la place du château, à Dusseldorf, au bord du Rhin.


Oui, madame, là je suis né, et je fais expressément cette remarque pour le cas où, après ma mort, sept villes, — Schilda, Kraehwinkel, Polkwilz, Bockum, Dülken, Goettingue et Schœppenstaedt, — se disputeraient l’honneur d’être ma patrie.

Dusseldorf est une ville sur le Rhin, où vivent seize mille personnes, où se trouvent en outre enterrées quelques centaines de mille autres personnes ; et parmi ces dernières, comme disait ma mère, il s’en trouve qui feraient mieux de vivre : par exemple, mon grand-père et mon oncle, le vieux M. de Geldern et le jeune M. de Geldern, qui étaient tous deux des docteurs si célèbres, qui guérirent tant de gens, et qui se virent cependant forcés de mourir eux-mêmes. Et la pieuse Ursule, qui me portait enfant sur ses bras ; elle y est aussi enterrée, et un rosier pousse sur sa tombe. — Elle aimait tant l’odeur des roses dans sa vie, et son cœur n’était que douceur et parfum de roses ! Le vieux et prudent chanoine est aussi là-bas, enterré. Dieu ! quelle mine chétive il avait, lorsque je le vis pour la dernière fois ! Il ne consistait qu’en esprit et en emplâtres ; cependant il étudiait jour et nuit, comme s’il eût craint que les vers trouvassent trop peu d’idées dans son cerveau. Et toi, petit Wilhelm, tu reposes aussi là, et moi j’en suis cause. Nous étions camarades d’école dans le cloître des Franciscains, et nous passions le temps à jouer de ce côté du cloître où la Düssel coule entre des murs de pierre, et je dis : « Wilhelm, va donc chercher ce petit chat qui vient de tomber dans la rivière. » — Et joyeusement, il mit le pied sur la planche qui traversait le ruisseau, tira le petit chat de l’eau, mais il y tomba lui-même, et lorsqu’on le retrouva, il était mouillé et mort. Le petit chat a vécu encore bien longtemps.

La ville de Düsseldorf est très belle, et lorsqu’on y pense de loin, quand par hasard on y est né, on éprouve un singulier sentiment. Moi j’y suis né, et il me semble alors que j’ai besoin de retourner tout de suite dans ma patrie. Et quand je dis la patrie, je parle de la rue de Bolker et de la maison où j’ai vu le jour. Cette maison sera un jour très remarquable, et j’ai fait dire à la vieille femme qui la possède, qu’elle ne la vende pas pour rien au monde. Elle n’obtiendrait pas aujourd’hui, pour toute sa maison, les profits que feront les servantes avec les nobles anglaises voilées de vert, qui viendront voir la cbambre où j’aperçus pour la première fois la lumière, et le poulailler où mon père m’enfermait lorsque j’avais volé des raisins, et la porte brune sur laquelle ma mère m’apprenait à lire les lettres écrites avec de la craie. — Ah ! mon Dieu, madame, si je suis devenu un écrivain célèbre, il en a coûté beaucoup de peines à ma pauvre mère.

Mais ma renommée dort encore dans le bloc de marbre de Carrare. Le laurier de maculature dont on a orné mon front n’a pas encore répandu son parfum dans l’univers, et, quand les nobles anglaises, voilées de vert, viennent à Düsseldorf, elles passent sans s’arrêter devant la célèbre maison, et vont directement à la place du Marché, regarder la noire et colossale statue équestre qui s’élève au milieu. Cette statue est censée représenter l’électeur Jean Wilhelm. Il porte une armure noire et une longue perruque pendante. — Dans mon enfance, j’ai entendu conter que l’artiste chargé de fondre cette statue avait remarqué avec effroi, pendant l’opération, que la quantité du métal n’était pas suffisante, et que les bourgeois de la ville étaient alors accourus et qu’ils avaient apporté leurs cuillères d’argent pour compléter la fonte. — Et moi, je m’arrêtais souvent devant l’image de ce cavalier, et je me cassais la tête à calculer combien de cuillères d’argent pouvaient avoir été jetées là-dedans, et combien de tourtes en pommes on aurait pu se procurer pour le prix de toutes ces cuillères. Les tourtes en pommes étaient alors ma passion. — Maintenant c’est l’amour, la vérité, la liberté et la soupe à la tortue. — Non loin de la statue de l’électeur, au coin du théâtre, se tenait d’ordinaire un drôle singulièrement bâti, aux jambes en forme de sabre, avec un tablier blanc, et portant suspendue devant lui une corbeille remplie de ces savoureuses tourtes en pommes, qu’il savait vanter avec une voix de chantre et d’un accent irrésistible : — Les tourtes sont toutes fraîches, sorties du four. Sentez, sentez les tourtes ! — Vraiment, dans mes années de maturité, chaque fois que le tentateur a voulu me surprendre, il a emprunté cette voix séduisante. Je n’aurais jamais passé douze heures chez la signora Giulietta, si elle n’avait pris ce doux et odorant accent des tourtes en pommes ; et en vérité les tourtes en pommes ne m’auraient pas aussi fortement tenté, si le boiteux Hermann ne les avait pas si mystérieusement couvertes de son tablier blanc. Ce sont les tabliers qui… mais les tabliers m’entraîneraient hors de mon texte. Je parlais de la statue équestre qui avait tant de cuillères d’argent dans le ventre et pas de soupe, et qui représente l’électeur Jean Wilhelm.

Ce dut être un brave seigneur, aimant beaucoup les arts et lui-même très habile. Il fonda la galerie de tableaux de Dusseldorf ; et à l’observatoire, on montre encore un instrument qu’il a confectionné dans ses heures de loisir. — Il en avait vingt-quatre par journée.

Dans ce temps-là, les princes n’étaient pas des personnages tourmentés comme ils le sont aujourd’hui. La couronne qui leur poussait sur la tête y tenait fermement. La nuit ils mettaient un bonnet de coton par-dessus et dormaient tranquillement, et tranquillement à leurs pieds dormaient les peuples ; et, quand ceux-ci se réveillaient le matin, ils disaient : Bonjour ! père. — Et les princes répondaient : Bonjour ! chers enfans.

Mais tout-à-coup les choses changèrent. Un matin, à Dusseldorf, lorsque nous nous réveillâmes, et que nous voulûmes dire : « Bonjour, père, » le père était parti, et dans toute la ville régnait une sourde stupéfaction. Tout le monde avait une mine funèbre, et les gens s’en allaient silencieusement sur le marché, et y lisaient un long papier, affiché sur la porte de la maison de ville. Le temps était sombre, et cependant le mince tailleur Kilian portait sa veste de nankin, qu’on ne lui voyait jamais qu’au logis, et ses bas de laine bleue tombaient sur ses talons, de manière à laisser passer tristement ses petites jambes nues ; et ses lèvres minces tremblaient, tandis qu’il lisait le papier affiché sur cette porte. Un vieil invalide du Palatinat lisait à-peu près à haute voix, et, à chaque mot, une larme bien claire découlait sur sa blanche et vénérable moustache. J’étais près de lui et je pleurais avec lui, et je lui demandai pourquoi nous pleurions. Il me répondit : L’électeur remercie ses sujets de leur loyal attachement pour lui. Puis il continua de lire, et à ces mots : « et il les dégage de leur serment de fidélité », il se mit à pleurer encore plus fort. C’est une fâcheuse chose que de voir ainsi pleurer si fort tout-à-coup un vieil homme, avec un uniforme passé et un visage de soldat couvert de cicatrices. Pendant que nous lisions, on enleva l’écusson électoral qui décorait l’hôtel-de-ville. Tout semblait vide et mort : on eût dit qu’on s’attendait à une éclipse. Les conseillers se promenaient lentement çà et là, de l’air désœuvré qu’on a quand on est remercié, et le vieux bailli de ville lui-même semblait n’avoir plus d’ordres à donner. Il écoutait avec une paisible indifférence le fou Aloïsius qui beuglait les noms des généraux français, tandis que l’ivrogne Gumpertz courait les rues en chantant : Ça ira, ça ira ! et en traînant la jambe.

Pour moi, je m’en allai à la maison où je me mis à pleurer en disant : L’électeur nous remercie. Ma mère ne savait que penser, moi je savais ce que je savais ; j’allai me coucher en pleurant, et dans la nuit je rêvai que le monde allait finir. Les beaux jardins de fleurs et les prairies vertes étaient enlevées de la terre et roulées comme des tapis, le bailli de la ville était monté sur une haute échelle et décrochait le soleil comme un réverbère, le tailleur Kilian était là tout proche et il se disait : « Il faut que j’aille à la maison et que je fasse une belle toilette, car je suis mort et on va m’enterrer. » Et le ciel devenait de plus en plus sombre, quelques étoiles brillaient parcimonieusement, et elles tombèrent sur la terre, comme des feuilles jaunies dans l’automne ; peu-à-peu tous les hommes disparaissaient ; moi, pauvre enfant, j’errais de côté et d’autre avec inquiétude. Je m’arrêtai enfin près d’une métairie, et je vis un homme qui remuait la terre avec une pelle, et auprès de lui une laide femme qui portait dans son tablier quelque chose de semblable à une tête d’homme coupée. C’était la lune, elle la plaça avec soin dans la fosse ouverte, et derrière moi j’entendis le vieil invalide qui sanglotait et qui épelait ces mots : « L’électeur remercie ses sujets. »

Lorsque je me réveillai, le soleil reparaissait comme d’ordinaire sur la fenêtre, dans la rue on entendait les tambours, et lorsque j’entrai dans la chambre de mon père pour lui donner le bonjour, je le trouvai en manteau à poudrer, et j’entendis son perruquier qui lui disait que ce matin même on devait prêter serment au nouveau grand-duc Joachim, dans la maison de ville ; que celui-ci était de la meilleure famille, qu’il avait épousé la sœur de l’empereur Napoléon ; qu’il avait vraiment bonne tournure avec ses belles boucles de cheveux noirs, et que son cortège plairait certainement à toutes les femmes. Pendant ce temps le tambour se faisait toujours entendre dans la rue, je m’approchai de la porte de la maison, et je vis la marche des troupes françaises, ce joyeux peuple de la gloire qui traversait le monde en chantant et en faisant sonner sa musique, les visages graves et sereins des grenadiers, les bonnets d’ours, les cocardes tricolores, les baïonnettes étincelantes, les voltigeurs pleins de jovialité et de point d’honneur, et le grand et tout puissant tambour-major tout brodé d’argent qui savait lancer sa canne à pomme dorée jusqu’au premier étage, et ses regards jusqu’au second, aux jeunes filles qui regardaient par les croisées. Je me réjouis de voir des soldats logés à la maison, ce qui ne réjouissait pas ma mère, et je courus à la place du marché. Elle avait un aspect tout différent. Il semblait que l’univers eût été badigeonné de neuf. Un nouvel écusson était appendu à la maison de ville, le balcon était recouvert de draperies de velours brodé, des grenadiers français montaient la garde, les vieux conseillers avaient pris des mines nouvelles et leurs habits des dimanches ; ils se regardaient à la française et se disaient bonjour. De toutes les fenêtres regardaient les dames ; des bourgeois curieux et des soldats bien propres couvraient la place ; et moi ainsi que d’autres enfans, nous grimpâmes sur le grand cheval de l’électeur pour regarder à notre aise toute cette foule tumultueuse du marché.

Pierre, le fils du voisin, et le long Kurz faillirent se casser le cou dans cette circonstance, et c’eût été une bonne affaire ; car l’un s’enfuit plus tard de la maison de ses parens, s’en alla avec les soldats, déserta, et fut fusillé à Mayence. L’autre fit des découvertes géographiques dans les poches d’autrui, fut nommé en cette considération membre d’une maison de correction, la quitta un beau jour, passa la mer, et mourut à Londres par l’effet d’une cravate trop étroitement serrée.

Le long Kurz nous dit qu’il n’y aurait pas d’école ce jour-là à cause de la prestation de serment. Il nous fallut long-temps attendre. Enfin le balcon se remplit de messieurs bariolés, de drapeaux, de trompettes, et M. le bourgmestre, dans son célèbre habit rouge, lut un discours qui s’allongeait un peu comme de la gomme élastique, ou comme un bonnet de coton dans lequel on jette une pierre. J’entendis les derniers mots, il dit distinctement qu’on voulait nous rendre heureux ; et à ces mots, les trompettes sonnèrent, les drapeaux s’agitèrent, les tambours roulèrent ; et les vivat retentirent de toutes parts. Et moi-même je criai vivat, en me tenant de toutes mes forces au vieil électeur. Cette précaution était nécessaire, car la tête me tournait ; je croyais déjà voir tous ces gens marcher sur la tête et le monde tourner, lorsque le vieil électeur me dit tout bas : « Tiens-toi ferme à ma longue perruque. » Et ce ne fut qu’au bruit du canon qui résonnait sur le rempart que je revins à moi, et que je descendis lentement du cheval électoral.

En revenant à la maison, je revis le fou Aloïsius qui dansait sur une jambe en hurlant les noms des généraux français, et l’ivrogne Gumpertz courir les rues en chantant ça ira ! Je dis à ma mère : « On veut nous rendre heureux, c’est pourquoi il n’y a pas d’école. »


Le jour suivant le monde était rentré dans l’ordre, et l’école était ouverte comme auparavant, et comme auparavant on y apprenait par cœur les rois de Rome, les dates chronologiques, les nomina en im, les verbes irréguliers, le grec, l’hébreu, la géographie, la langue allemande et le calcul. — Dieu ! la tête m’en tourne encore. Tout cela, il fallait l’apprendre par cœur, et plus d’une de ces choses me servit beaucoup dans la suite, car, si je n’avais pas su par cœur l’histoire des rois de Rome, il m’eût été plus tard fort indifférent de savoir si Niebuhr a prouvé ou n’a pas prouvé qu’ils n’ont jamais existé ; et si je n’avais pas su les dates chronologiques, comment aurais-je pu me retrouver par la suite dans la grande ville de Berlin, où toutes les maisons se ressemblent comme les gouttes d’eau les unes aux autres, et où l’on ne peut trouver ses connaissances si l’on n’a leurs numéros dans la tête. À chaque visite, je songeais à un événement historique dont la date correspondît avec le numéro de la maison ; aussi chaque personne me rappelait-elle un fait de l’histoire. Le banquier Gumpel, la destruction de Jérusalem, et ainsi d’autres.

Pour le latin, vous ne pouvez vous faire une idée, madame, de la complication de cette chose. Si les Romains avaient été obligés d’apprendre d’abord le latin, ils n’auraient pas eu de temps de reste pour conquérir le monde. Ce peuple heureux savait déjà au berceau quels substantifs prennent im à l’accusatif ; moi, au contraire, il me fallait l’apprendre à la sueur de mon front. Mais il est toujours bon que je le sache ; car, par exemple, si en soutenant une thèse latine à Goëttingue, j’avais dit sinapem au lieu de sinapim, quelle honte c’eût été pour moi ! Mais, madame, les verbes irréguliers se distinguent des verbes réguliers en ce qu’on reçoit beaucoup plus de coups en les apprenant. Dans les sombres circuits du cloître des Franciscains, non loin de la classe, pendait alors un grand crucifix de bois peint en gris, une image de désolation qui s’approche encore quelquefois de moi dans mes rêves, et qui me regarde tristement, avec ses yeux fixes et sanglans. Je m’arrêtais souvent devant cette image, et je priais : « Ô toi, pauvre Dieu, également tourmenté, si cela t’est possible, fais donc, ô Dieu, que je retienne les verbes irréguliers dans ma mémoire. »

Du grec, je ne veux pas seulement en parler ; j’en parlerais avec trop d’aigreur. Les moines du moyen âge n’avaient pas tout-à-fait tort lorsqu’ils prétendaient que le grec est une invention du diable. Dieu connaît les souffrances que j’en ai éprouvées. Avec l’hébreu, cela allait mieux, car j’ai eu toujours une grande préférence pour les Juifs, bien qu’ils m’aient crucifié jusqu’à cette heure ; mais je m’accommodais avec l’hébreu aussi bien que ma montre qui avait beaucoup de relations intimes avec les prêteurs sur gages, et qui a dû s’accoutumer, dans ses longs séjours chez eux, aux mœurs juives.

Quant au français, je l’ai poussé fort loin. Il n’y a pas longtemps, dans une noble société, j’ai compris presque la moitié de la conversation de deux comtesses allemandes, dont l’une compte plus de soixante-quatre ans et un pareil nombre d’aïeux. Que ne dois-je pas au tambour français qui logea si long-temps chez mon père, par billet de logement, qui avait la mine d’un diable, et qui était bon comme un ange, et surtout qui tambourinait si bien !

C’était une petite figure mobile, avec une noire et terrible moustache, sous laquelle s’avançaient fièrement deux grosses lèvres rouges, tandis que ses yeux de feu tiraient de tous les côtés.

Moi, petit enfant, je tenais à lui comme un grateron, et je l’aidais à rendre ses boutons luisans comme des miroirs, et à blanchir sa veste avec de la craie ; car monsieur Legrand voulait plaire. — Et je le suivais au corps-de-garde, à l’appel, à la parade : ce n’était alors que joie et retentissement des armes. Les jours de fête sont passés !

Monsieur Legrand ne savait que des lambeaux d’allemand, seulement les expressions principales. « Du pain. — Un baiser. — Sur mon honneur. » — Mais il savait parfaitement se faire comprendre sur sa caisse. Ainsi, quand je ne savais pas ce que signifiait le mot liberté, il me tambourinait la Marseillaise, et je comprenais. Si j’ignorais la signification du mot égalité, il me jouait la marche : Ça ira, ça ira ! les aristocrates à la lanterne ! et je comprenais. J’ignorais le mot bêtise, il jouait la marche de Dessau, que nous autres Allemands, à ce que dit Goethe, nous avons jouée en Champagne, et je comprenais. Il voulut un jour m’expliquer le mot l’Allemagne, et il me joua cette simple et primitive mélodie que l’on joue, les jours de foire, devant des chiens dansans, et qui retentit ainsi : Dum, dum, dum[2] ! Je me fâchai, mais je compris cependant.

Il m’enseigna de la même manière l’histoire moderne. Je ne comprenais pas, il est vrai, les mots qu’il me disait, mais comme il tambourinait toujours en parlant, je savais ce qu’il voulait dire. Au fond, c’est la meilleure méthode d’enseignement. On comprend très bien l’histoire de la prise de la Bastille, des Tuileries, etc., quand on sait ce que les tambours dirent en ces occasions. Dans notre Compendium scolaire, on lit seulement :

« Leurs Exc. les barons et comtes et mesdames leurs épouses furent décapitées. »

« Leurs Altesses les ducs et princes et LL. AA. leurs épouses furent décapitées. »

« S. M. le roi et la reine son épouse furent décapitées. »

Mais lorsqu’on entend retentir le sanglant roulement de la guillotine, on comprend parfaitement toutes ces choses et l’on en sent les raisons. Madame, c’est une marche terrible. Elle me faisait chanceler sur mes jambes, lorsque je l’entendais, et je fus très satisfait lorsque je l’oubliai. On oublie ces choses-là en vieillissant. Les jeunes gens ont maintenant tant de choses à retenir dans leurs têtes ! Whist, boston, tables généalogiques, protocoles, dramaturgie, liturgie ; et vraiment j’aurais beaucoup de peine à retenir long-temps une mélodie. Mais pensez donc, madame ! Un jour j’étais assis à table avec toute une ménagerie de comtes, de princes, de princesses, de chambellans, de gentilshommes de la chambre, d’échansons, de grands-maîtres de la cour, d’officiers de bouche et de vénerie, comme se nomment tous ces domestiques de distinction, et leurs sous-domestiques s’empressaient derrière leurs chaises, et leur présentaient les assiettes pleines. Moi qui passais inaperçu, j’étais assis tout désœuvré, sans la moindre occupation pour mes mâchoires, pétrissant de la mie de pain et tambourinant des doigts par ennui. Tout-à-coup, à mon grand étonnement, je tambourine la sanglante marche de la guillotine, oubliée depuis longtemps.

— Et qu’arriva-t-il ?

Madame, ces gens ne se laissèrent pas troubler dans leur repas, ne songeant pas que d’autres gens qui n’ont rien à manger pourraient bien se mettre tout-à-coup à tambouriner de ces marches qu’on croit tout-à-fait oubliées.

Est-ce un talent inné en moi que celui du tambour ? ou l’ai-je acquis de bonne heure ? bref, il est dans tous mes membres, dans mes mains, dans mes pieds, et il se fait jour involontairement. Je me souviens du jour où j’entendis à Goëttingue, le professeur Saalfeld qui, dans sa raide mobilité, sautait de côté et d’autre dans sa chaire, et s’échauffait afin de pouvoir injurier chaudement l’empereur Napoléon. — Non, pauvres pieds, je ne puis vous en vouloir, et je ne vous saurais même pas mauvais gré si vous vous étiez exprimés plus énergiquement ; mais avec quel ardeur on vous entendit tambouriner sur le parquet ! Moi, l’élève de Legrand, pouvais-je entendre injurier l’empereur ! l’empereur ! l’empereur ! le grand empereur !

Dès que je pense au grand empereur, ma mémoire se charge de nuances dorées et vertes comme le printemps, une longue allée de tilleuls s’élève subitement devant moi, sous les branches touffues chantent de joyeux rossignols, une chute d’eau murmure ; sur des parterres arrondis, des fleurs éclatantes courbent d’un air pensif leurs petites têtes ; les tulipes semblent me saluer fièrement dans leur balancement, les lis se penchent d’un air mélancolique, les roses me sourient, la violette soupire ; je suis transporté dans le jardin de la cour à Dusseldorf, où j’étais si souvent couché sur le gazon écoutant attentivement monsieur Legrand, qui me racontait les faits héroïques du grand empereur, et me tambourinait les marches qui avaient accompagné ces faits, si bien que je voyais et que j’entendais tout. — Je vis ainsi la marche à travers le Simplon. — L’empereur en avant, et derrière ses braves grenadiers qui grimpent, tandis que les oiseaux de proie effrayés s’envolent avec un croassement, et que les glaciers résonnent dans l’éloignement. — Je vis l’empereur, le drapeau à la main, sur le pont de Lodi. — Je vis l’empereur en manteau gris, à Marengo. Je vis l’empereur à cheval, à la bataille des Pyramides ; rien que fumée de poudre, que mamelucks ! — Je vis l’empereur à la bataille d’Austerlitz. Oh ! comme les balles sifflaient sur la plaine glacée. — Je vis, j’entendis la bataille d’Iéna : Bum ! Bum ! Bum ! — Je vis, et j’entendis les batailles d’Eylau, de Wagram… Non, je ne pus le soutenir ! monsieur Legrand tambourinait de manière à me déchirer mon propre tympan.


Mais que devins-je, lorsque je le vis lui-même, de mes propres yeux, lui en personne, hosannah ! l’empereur ?

Il venait d’entrer dans l’allée du jardin de la cour à Dusseldorf. En me pressant à travers la foule ébahie, je songeais aux faits et aux batailles que monsieur Legrand m’avait tant tambourinés, mon cœur battait la générale, et en même temps, je pensais à l’ordonnance de police qui défend de passer à cheval dans les allées, sous peine de 5 thalers d’amende. Et l’empereur avec sa suite chevauchait au beau milieu de l’allée, les arbres interdits se courbaient en avant ; à mesure qu’il avançait, les rayons du soleil dardaient en tremblotant et d’un air de curiosité à travers le vert feuillage ; et sur le ciel bleu, on voyait distinctement étinceler une étoile d’or. L’empereur portait son simple uniforme vert, et le petit chapeau historique. Il montait un petit cheval blanc, et le cheval marchait si fier, si paisible, si sûrement, d’une manière si distinguée ! — Si j’avais été alors le prince royal de Prusse, j’aurais envié le sort de ce petit cheval. L’empereur se penchait négligemment sur sa selle, presque abandonné ; d’une main il tenait sa bride élevée, de l’autre il frappait amicalement le cou du petit cheval. — C’était une main de marbre qui éclatait au soleil, une main puissante, une de ces deux mains qui avaient dompté l’anarchie, le monstre aux mille têtes, et réglé la grande lutte des peuples ; — et elle frappait bonnement le cou de ce cheval. Sa figure avait aussi cette couleur que nous trouvons dans les têtes de marbre des statues grecques et romaines ; les traits étaient noblement réguliers comme ceux des figures antiques, et dans ces traits on lisait : « Tu n’auras pas d’autre Dieu que moi. » Un sourire qui donnait le calme voltigeait sur ses lèvres, et cependant on savait que ces lèvres n’avaient qu’à siffler, et la prusse n’existait plus. Elles n’avaient qu’à siffler ces lèvres, et c’en était fait de tout le saint empire romain. C’était un œil clair comme le ciel, il pouvait lire dans le cœur des hommes, il voyait rapidement, d’un regard, toutes les choses de ce monde, tandis que nous, nous ne les voyons que l’une après l’autre, et que souvent nous n’en apercevons que les ombres et les couleurs. Le front n’était pas aussi serein : là se jouait le génie des batailles ; là se rassemblaient ces pensées aux bottes de sept lieues, à l’aide desquelles l’empereur traversait invisiblement le monde, et je crois que chacune de ses pensées eût fourni à un écrivain allemand de l’étoffe pour écrire sa vie durante.

L’empereur chevauchait paisiblement au milieu de l’allée. Aucun officier de police ne lui disputait le passage. Derrière lui, montée sur des chevaux écumans, chargée d’or et de plumes, galopait sa suite ; les tambours retentissaient, les trompettes sonnaient, et le peuple criait de ses mille voix : Vive l’empereur !


L’empereur est mort ! Sur une île abandonnée de la mer des Indes est sa tombe solitaire, et lui pour qui la terre était trop étroite, il repose tranquillement sous un petit monticule, où cinq saules pleureurs laissent pendre avec désespoir leur longue chevelure verte, où un petit ruisseau s’écoule en laissant échapper un plaintif murmure. On ne voit pas d’inscription sur sa pierre funèbre ; mais Clio y a gravé en caractères invisibles des paroles qui retentiront comme la voix des esprits, dans les siècles.

Grande-Bretagne ! à toi appartient la mer ; mais la mer n’a pas assez d’eau pour laver la honte que cet illustre défunt t’a léguée en mourant. Ce n’est pas ton sir Hudson ; c’est toi qui fus le sbirre sicilien que les rois conjurés apostèrent pour venger secrètement sur cet homme venu du peuple ce que les peuples avaient exercé publiquement à l’égard d’un des leurs. — Et il était ton hôte, et il s’était assis à ton foyer !

Jusque dans les siècles les plus reculés, les enfans chanteront en France et rediront la terrible hospitalité du Bellérophon, et lorsque ces chants d’ironie et de larmes retentiront au-delà du canal, les joues de tous les honnêtes Anglais se couvriront de rougeur. Mais un jour viendra où ce chant se fera entendre sur les ruines de l’Angleterre ; les tombes de Westminster seront en ruines et dispersées ; la royale poussière qu’elles renferment, livrée aux vents et oubliée. Et Sainte-Hélène sera le tombeau sacré où les peuples de l’Orient et de l’Occident viendront en pèlerinage sur des vaisseaux pavoises.

Merveille ! les trois plus grands adversaires de l’empereur ont éprouvé un sort également misérable. Londonderry s’est coupé la gorge ; Louis XVIII a pourri sur son trône, et le professeur Saalfeld est toujours professeur à Goëttingue.


C’était par un clair et froid jour d’automne. Un jeune homme, avant l’aspect d’un étudiant, se promenait lentement dans les allées du jardin de la cour à Dusseldorf. Quelquefois, comme par humeur enfantine, il repoussait du pied les feuilles roulées qui couvraient le sol ; mais d’autres fois il levait douloureusement les yeux vers les branches desséchées des arbres qui soutenaient encore quelques petites feuilles jaunies. Cette vue lui rappelait les paroles de Glaucus :

 
« Comme les feuilles dans les bois, ainsi vont les races des hommes ;
« Le vent jette à terre et dessèche les feuilles, et au printemps,
« Il vient d’autres feuilles, d’autres bourgeons ;
« Ainsi la race humaine ! celui-là vient, l’autre passe. »

En des jours écoulés le jeune homme avait levé ses regards sur ces arbres avec d’autres pensées : c’était alors un petit garçon, cherchant des nids d’oiseaux et des hannetons d’été, qui lui plaisaient fort lorsqu’ils bourdonnaient et se réjouissaient de cette belle vie, contens d’une savoureuse feuille verte, d’une goutte de rosée, d’un chaud rayon de soleil et de la douce odeur des herbes. Dans ce temps-là, le cœur de l’enfant était aussi joyeux que ces légers insectes. Depuis, son cœur était devenu vieux : le soleil n’y pénétrait plus ; les fleurs n’y avaient plus de parfum ; le doux rêve de l’amour y était même effacé. Dans ce pauvre cœur ne se trouvait plus rien que courage et désespoir ; et, pour dire ce qu’il y a de plus douloureux, ce cœur, c’était le mien.

Ce même jour, j’étais revenu dans ma vieille ville natale ; mais je ne voulais pas y passer la nuit, et mes désirs m’appelaient à Godesberg, pour m’asseoir aux pieds de mon amie et parler de la petite Véronique. J’étais venu visiter mes chers tombeaux. De tous mes amis, de tous mes parens que j’avais laissés vivans, je n’avais retrouvé qu’un oncle et une cousine. Si je revoyais quelques figures dans les rues, elles ne me reconnaissaient pas, et la ville elle-même semblait me regarder avec des yeux étrangers. Un grand nombre de maisons avaient été repeintes ; des visages nouveaux se montraient aux croisées ; tout semblait si mort et si Irais, comme les plantes qui poussent dans un cimetière ! Où jadis on parlait français, on entendait la langue prussienne, une petite cour s’était même formée en ce lieu, et les gens portaient des titres singuliers. Le coiffeur de ma mère était devenu le coiffeur de la cour. On voyait surtout des tailleurs de cour, des cordonniers de cour, des cabaretiers de la cour. Toute la ville semblait un lazareth pour les courtisans malades. Le vieil électeur seul me reconnut. Il était toujours à son ancienne place, mais il semblait devenu plus maigre ; c’est que, sur cette place, il avait vu toutes les misères du temps ! J’étais comme au milieu d’un rêve, et je pensais à la légende des villes enchantées. Je courus à la porte de la ville, au jardin de la cour. Il y manquait plus d’un arbre, plus d’un avait péri, et les quatre grands peupliers qui m’apparaissaient autrefois comme des géans verts, étaient devenus petits. Quelques jolies filles se promenaient, parées, bariolées et semblables à des tulipes ambulantes. Je les avais connues dans leur enfance ; nous étions enfans du même voisinage, et j’avais joué avec elles au jeu de Madame monte à sa tour. Mais ces belles filles, que j’avais vues comme des boutons de rose, hélas ! elles étaient devenues des roses fanées, et sur plus d’un front, dont la vue me troublait le cœur, Saturne avait découpé avec sa faux de profondes rides. L’humble salut d’un homme que j’avais connu riche, et qui était tombé jusqu’à la condition de mendiant, m’émut profondément. Comme partout, dès que les hommes sont en décadence, ils subissent les lois de Newton, et gravitent vers les régions inférieures avec une effroyable rapidité. Un seul personnage n’avait pas changé. C’était un petit baron qui sautillait gaîment, comme jadis, le long du jardin de la cour, tenant d’une main la basque de son habit, et agitant de l’autre sa mince canne de jonc. Il avait toujours la même figure, douce et amicale, le petit chapeau rond, la petite queue d’autrefois, seulement des cheveux blancs avaient remplacé les cheveux noirs dont elle se composait ; mais, quelle que fût sa gaîté apparente, j’appris cependant que le pauvre baron avait essuyé beaucoup de traverses. Son visage avait beau vouloir le cacher, les cheveux blancs de sa petite queue le trahissaient par derrière ; mais la petite queue elle-même semblait cependant vouloir dissimuler, tant elle frétillait avec aisance.

Je n’étais pas fatigué, mais j’éprouvais l’envie de m’asseoir encore une fois sur le banc de bois où jadis j’avais gravé le nom de la fille que j’aimais. J’eus peine à retrouver ces lettres, tant on y avait inscrit de nouveaux noms. Hélas ! un jour je m’étais endormi sur ce banc, et j’y avais rêvé d’amour et de bonheur. Les anciens jeux de mon enfance revinrent tous à ma pensée, et les anciennes et belles légendes ; mais un jeu nouveau et faux, une nouvelle et affreuse légende se mêlait à tous ces souvenirs. C’était l’histoire de deux pauvres âmes qui devinrent infidèles l’une à l’autre, et qui poussèrent dans la suite la déloyauté si loin, qu’elles manquèrent même à la fidélité qu’elles devaient au bon Dieu. C’est une fâcheuse histoire, et quand on n’a rien de mieux à faire, on pourrait bien en pleurer. Dieu ! autrefois la terre était si belle, et les oiseaux chantaient tes louanges éternelles, et la petite Véronique me regardait d’un œil tranquille, et nous allions nous asseoir devant la statue de marbre, sur la place du château. — D’un côté s’élevait le vieux château dévasté, où il revient des spectres, où la nuit se promène une dame sans tête, vêtue de soie noire avec une longue queue flottante ; de l’autre côté est un grand édifice blanchi, dont les appartemens supérieurs sont couverts de tableaux aux cadres éclatans et en bas sont amoncelés des milliers de livres que moi et la petite Véronique nous examinions avec curiosité, lorsque la pieuse Ursule nous élevait sur ses bras à la hauteur des fenêtres. Plus tard, ayant grandi, je gravis les hautes échelles, je descendis les livres, et j’y lus si long-temps que je ne craignis plus rien, surtout fort peu les femmes sans tête ; et je devins si savant, que j’oubliai tous les anciens jeux, et les légendes, et les images, et la petite Véronique, et même jusqu’à son nom.

Tandis qu’assis sur le vieux banc du jardin de la cour, je rétrogradais en rêvant le passé, j’entendis derrière moi des voix confuses qui s’apitoyaient sur le sort des pauvres Français pris dans la guerre de Russie, qui avaient été traînés comme prisonniers en Sibérie, qu’on y avait retenus plusieurs années, bien que la paix fût faite, et qui s’en revenaient seulement alors dans leur patrie. Lorsque je levai les yeux, j’aperçus en effet ces orphelins de la gloire. La misère nue apparaissait à travers les trous de leurs uniformes déchirés ; mais avec leurs visages défaits, leurs yeux enfoncés et plaintifs, dans leur démarche chancelante, et quoique mutilés et boitant pour la plupart, ils gardaient cependant toujours la marche et le pas militaire, et chose bizarre ! un tambour avec sa caisse marchait se traînant à leur tête. Ma première pensée se reporta avec une terreur secrète à l’histoire merveilleuse des soldats qui, tombés le jour dans les combats, se lèvent dans la nuit sur les champs de bataille et reprennent la route de leur pays, à cette vieille et antique chanson populaire :

 
Le tambour bat, partout il retentit sur la plaine,
Les voilà qui s’avancent au pas,
Toutes les rues s’éclairent
Tran, tran, trall, trall, trall,
Ils passent les nombreux bataillons.

À l’aube du ciel les ossemens se lèvent
Tous ces spectres reprennent leurs rangs,
Les tambours baltans marchent en tête,
Tran, tran, trall, trall, trall,
Ils passent les nombreux bataillons, etc.

Vraiment le pauvre tambour français semblait sortir de la tombe. Ce n’était qu’une petite ombre couverte d’une capote grise, sale et grasse, un visage jaune et mort, avec une pauvre moustache qui tombait douloureusement sur des lèvres livides ; les yeux semblaient des tisons éteints où pointaient encore quelques étincelles, et cependant, à une seule de ces étincelles, je reconnus monsieur Legrand.

Il me reconnut aussi ; il m’attira près de lui sur le gazon, et nous nous y retrouvâmes assis comme jadis, lorsqu’il me professait sur le tambour la langue française et l’histoire moderne. C’était toujours la vieille caisse bien connue, et je ne pouvais assez admirer comment il avait pu la défendre contre la rapacité russe. Il tambourinait encore comme autrefois, sans parler toutefois. Mais si ses lèvres restaient sévèrement serrées, ses yeux, qui brillaient d’un air vainqueur lorsqu’il jouait les anciennes marches, ne s’exprimaient qu’avec plus d’éloquence. Les peupliers près de nous tremblèrent lorsqu’il fit de nouveau retentir la sanglante marche de la guillotine. Il tambourina aussi comme autrefois les vieux combats de la liberté, les anciennes batailles, les exploits de l’empereur, et il semblait que le tambour fût un être animé qui se réjouissait de parler après un aussi long silence. J’entendis de nouveau le grondement du canon, le sifflement des balles, le bruit des armes ; je revis le courage héroïque de la garde, les drapeaux flottans, je revis l’empereur à cheval. — Mais sans cesse il se glissait un ton funeste au milieu de tout ce joyeux tumulte ; du fond du tambour s’échappaient des sons où l’emportement le plus vif et le deuil le plus profond étaient confondus ; il semblait que ce fût à-la-fois une marche triomphale et une marche funèbre ; les yeux de Legrand s’ouvraient largement comme des yeux de spectre, et j’y voyais un vaste champ de glaces, blanc et uni, et couvert de cadavres. — Il jouait la bataille de la Moskwa.

Je n’aurais jamais pensé que cette vieille et rude caisse de tambour pût rendre des accens aussi plaintifs que ceux qu’en tirait en ce moment monsieur Legrand. C’étaient des larmes tambourinées, et elles résonnaient toujours plus doucement, et, comme un sombre écho, elles se répétaient en profonds soupirs dans la poitrine de Legrand. Et celui-ci devenait de plus en plus faible, il prenait de plus en plus l’apparence d’un spectre, ses rudes mains tremblaient de, froid, il semblait rêver et n’agitait plus que l’air avec ses baguettes. Enfin il tendit l’oreille, comme pour écouter des voix dans l’éloignement, puis me regarda d’un œil creusé, anéanti et suppliant. — Je le compris. — Puis, sa tête tomba sur le tambour.

Monsieur Legrand n’a plus jamais battu le tambour dans cette vie. Son tambour n’a plus rendu un seul son dans ce monde ; il ne devait pas servir à rallier les ennemis de la liberté. — J’avais très bien compris le dernier regard, le regard suppliant de Legrand. Je tirai aussitôt l’épée que je porte dans ma cnne, et je perçai la peau du tambour.


Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas, madame !

Mais la vie est si fatalement sérieuse, qu’elle ne serait pas supportable sans cette alliance du pathétique et du comique. Les poètes savent cela. Aristophane ne nous montre les plus épouvantables images du délire humain que dans le riant miroir de la raillerie ; le grand désespoir du penseur qui comprend sa propre nullité, Goethe ne se hasarde à le montrer que dans les vers burlesques d’un jeu de marionnettes, et Shakespeare place les plus tristes plaintes sur les malheurs de l’humanité dans la bouche d’un fou qui secoue douloureusement ses grelots.

Ils ont tous pris modèle sur le grand poète primitif qui, dans sa tragédie universelle aux mille actes, a poussé à l’extrême ces contrastes que nous voyons tous les jours. Après le départ des héros viennent les Clowns et les Graziosi avec leurs bonnets de fou et leur marotte ; après les scènes sanglantes de la révolution et les hauts faits de l’empereur, reparaissent les épais Bourbons avec leurs vieilles facéties passées et leurs bons mots légitimes, et gracieusement accourt la vieille noblesse avec son sourire affamé, et derrière les prêtres avec leurs cierges, leurs croix et leurs bannières. Même dans la tragédie la plus pathétique, se glissent des traits comiques ; et le républicain désespéré qui se plonge, comme Brutus, un couteau dans le cœur, s’est peut-être assuré auparavant si la lame ne sentait pas le hareng. Sur cette grande scène du monde, tout va comme sur nos misérables planches de théâtre ; là il y a aussi des héros ivrognes, des rois qui ne savent pas leur rôle, des coulisses qui restent en l’air, des souffleurs hors d’haleine, des costumes qui sont l’affaire principale. — Et au ciel là-haut, au premier rang, est assise pendant ce temps la joyeuse troupe des anges qui nous lorgnent, nous autres comédiens, et le bon Dieu se tient gravement dans sa grande loge, qui s’y ennuie peut-être, ou bien qui calcule que ce théâtre ne peut durer long-temps, parce que certains acteurs ont trop de gages et d’autres trop peu, et aussi parce qu’ils jouent tous trop mal.

Du sublime au ridicule, madame, il n’y a qu’un pas. Tandis que j’écrivais la fin du chapitre précédent, et que je vous racontais comment mourut monsieur Legrand et comment j’exécutai fidèlement le testament militaire que j’avais lu dans son dernier regard, on frappa à la porte de ma chambre, et une pauvre vieille femme entra en me demandant amicalement si je n’étais pas médecin. Sur ma réponse affirmative, elle me pria fort amicalement de me rendre chez elle pour couper les cors des pieds à son mari.


· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Madame, je veux commencer un nouveau chapitre, et vous conter comme j’arrivai à Godesberg après la mort de Legrand.

En arrivant au Godesherg, je m’assis aux pieds de ma belle amie, et près de moi se coucha son grand chien brun ; et nous deux, nous regardions dans ses yeux.

Grand Dieu ! dans ces yeux se trouvait toute la félicité de la terre et du ciel tout entier. J’aurais pu mourir de bonheur en contemplant ses yeux, et si j’étais mort dans ce moment, mon âme se serait envolée droit sous ses paupières. Non, je ne puis décrire ces yeux ! Je veux faire venir de la maison des fous un de ceux dont la tête s’est dérangée par amour, afin qu’il me cherche dans l’abîme de sa folie une image à laquelle je puisse comparer ces yeux. — Soit dit entre nous, je suis moi-même assez fou pour n’avoir pas besoin d’aide en cette affaire.

Godd — m ! lui disait un jour un Anglais, si vous continuez à me regarder ainsi tranquillement, vos regards feront fondre à la-fois mon cœur et les boutons de cuivre de mon habit.

F — e ! disait un officier français, ce sont des yeux du plus gros calibre, qui vous lancent des regards de trente-six.

Mauvaises comparaisons !

Moi et le chien brun, nous étions silencieusement assis aux pieds de la belle dame ; nous la regardions et nous écoutions. Elle était assise près d’un vieux soldat grisonnant, une figure chevaleresque, dont le redoutable front était couvert de cicatrices. Ils parlaient tous deux des sept montagnes que colorait d’une teinte rouge le crépuscule, et devant lesquelles les flots bleus du Rhin passaient majestueusement et paisiblement. Que nous importaient les sept montagnes, et le crépuscule et les flots bleus du Rhin, et les barques aux voiles blanches qui flottaient à leur surface, et la musique qui retentissait sur une de ces embarcations, et le candide étudiant qui chantait si amoureusement sur cette barque ? — Moi et le chien brun nous regardions dans l’œil de notre amie, nous admirions son visage qui brillait au milieu de ses voiles et de sa chevelure noire, comme la lune lorsqu’elle se montre rose et argentée au milieu des nuages sombres. C’étaient de grands traits grecs, des lèvres hardiment arrondies, empreintes de mélancolie, de tendresse et de gaîté enfantine, et lorsqu’elle parlait, les paroles retentissaient profondément, comme des soupirs, et s’échappaient cependant vivement et avec impatience. Quand elle parla, oh ! alors, comme une joyeuse harmonie, se représentèrent tous les jeux de mon enfance, enfin par-dessus tout, la voix de la gentille Véronique retentit comme le son d’une clochette ; je pris la main de ma belle amie, et je la pressai contre mes yeux jusqu’à ce que ce bruit eût passé. Puis, je me levai en riant, le chien en aboyant, et le front du vieux général devint encore plus sévère et plus sombre.

Je m’assis de nouveau, je repris la petite main, je la baisai et je me mis à parler de la petite Véronique.


Madame, vous désirez que je vous décrive la tournure de la petite Véronique ; mais je ne veux pas. Vous, madame, on ne peut pas vous forcer de lire une ligne de plus que vous ne voulez ; moi, de mon côté, j’ai le droit de n’écrire que ce qui me plaît. Il me plaît donc de vous décrire en ce moment la belle main que j’ai baisée dans le précédent chapitre.

Avant tout, je dois en convenir, je n’étais pas digne de baiser cette main. C’était une belle main, si tendre, si transparente, si éclatante, si douce, si parfumée, si soyeuse, si aimable, — en vérité, j’ai envie d’envoyer chez l’apothicaire chercher douze gros d’épithètes.

Au doigt du milieu était un anneau avec une perle. — Je n’ai jamais vu perle jouer un si misérable rôle ; à l’index, elle portait un diamant ; c’était un talisman, car tant que je le voyais, j’étais heureux, car là où il était, était aussi le doigt, conjointement avec ses quatre collègues ; et souvent avec les cinq doigts elle me frappait la bouche. Mais elle ne frappait pas fort, et je l’avais toujours mérité par quelque parole impie. Quand elle m’avait frappé, elle s’en repentait aussitôt, elle prenait un gâteau, le rompait en deux, m’en donnait une moitié, et donnai l’autre moitié au chien brun, en disant avec un doux sourire : « Vous deux, vous n’avez pas de religion, et vous ne serez pas élus ; aussi faut-il vous donner des gâteaux dans ce monde, car il n’y aura pas de table mise pour vous dans le ciel. » Elle avait un peu raison ; j’étais alors très irréligieux, je lisais Thomas Payne, le Système de la nature, l’Indicateur westphalien et Schleiermacher ; je me laissais pousser la barbe et la raison, et je voulais m’en aller parmi les rationalistes. Mais lorsque la belle main passait sur mon front, ma raison s’arrêtait, je me sentais rempli de doux rêves, je croyais entendre chanter des cantiques et je pensais à la petite Véronique.

Madame, vous ne pouvez pas vous figurer combien Véronique paraissait jolie dans ce petit cercueil. Les cierges allumés qui étaient dressés autour d’elle jetaient leur clarté sur son petit visage pâle et souriant, et sur les rosettes de soie rouge et les feuilles de clinquant d’or dont sa petite tête et sa petite chemise mortuaire étaient ornées. La pieuse Ursule m’avait conduit le soir dans cette chambre tranquille, et en voyant ce petit cercueil, les cierges et les fleurs disposés sur la table, je crus d’abord que c’était une belle image de sainte en cire ; mais bientôt, je reconnus cette figure chérie, et je demandai en souriant pourquoi la petite Véronique était si tranquille ? Et Ursule me répondit : « Voilà ce que fait la mort. »

Lorsqu’elle dit : Voilà ce que fait la mort… Mais je ne veux pas conter à présent cette histoire, elle traînerait trop en longueur. Il me faudrait parler d’abord de la pie boiteuse qui sautillait sur la place du château et qui avait plus de huit cents ans, et tout cela me rendrait mélancolique.

Il me prend envie de conter une autre histoire. Elle est fort belle et convient parfaitement à cette place ; car c’est l’histoire que je voulais conter en commençant.


Ce n’était que ténèbres et douleur dans le sein du chevalier. Le dard de la calomnie ne l’avait que trop bien frappé, et comme il traversait la place San Marco, il lui sembla que son cœur allait répandre du sang et se briser. Ses jambes chancelaient de lassitude ; c’était une lourde journée d’été, et la sueur coulait de son front lorsqu’il entra dans la gondole. Il soupira profondément, s’assit machinalement dans la chambre tendue de noir de la gondole, regarda d’un air distrait les vagues molles de la Brenta, qui le transpostèrent dans un lieu bien connu, et, lorsqu’il descendit devant ce palais, qu’il connaissait si bien, il entendit qu’on lui disait : « La signora Laura est dans le jardin. »

Elle était débout, appuyée contre la statue du Laocoon, sous une touffe de roses rouges, à l’extrémité de la terrasse, non loin des saules pleureurs qui se penchaient mélancoliquement sur le fleuve : c’était une douce image de l’amour, répandant une exhalaison de roses. Pour lui, il s’éveilla comme d’un mauvais rêve, et se trouva plongé dans les délices et les désirs.

— Signora Laura ! dit-il, je suis un infortuné poursuivi par la haine, la misère et le mensonge. Puis il hésita et balbutia : Mais je vous aime. Puis une larme roula dans ses yeux, et les yeux humides, les lèvres tremblantes, il s’écria : Sois à moi ! aime-moi !

Un voile mystérieux a été jeté sur cette heure. Nul mortel ne sait ce que la signora Laura a répondu, et, lorsqu’on interroge à ce sujet son bon ange gardien dans le ciel, il se couvre la tête, soupire et se tait.

Le chevalier resta long-temps seul près de la statue de Laocoon. Sa figure était blanche et défaite. Il effeuillait machinalement toutes les roses, et brisa même quelques boutons. — L’arbre n’a plus jamais porté de fleurs. Au loin, un rossignol faisait entendre une chanson plaintive ; les saules étaient agités ; les vagues noires de la Brenta murmuraient sourdement ; la nuit s’éleva dans le ciel avec sa lune et ses étoiles, et une belle étoile, la plus belle de toutes, coula le long du ciel et disparut.


Vous pleurez ! madame.

Oh ! puissent ces yeux, qui versent de si belles larmes, éclairer encore long-temps le monde de leurs rayons, et puissent de tendres mains les fermer un jour, à l’heure de la mort ! Un doux baiser est encore une bonne chose à l’heure de la mort, madame, et puisse-t-il ne pas vous manquer ; et, lorsque votre belle tête fatiguée s’affaissera, et que vos cheveux noirs tomberont sur vos joues pâles, veuille alors Dieu vous rendre les pleurs qui ont coulé pour moi ; car je suis moi-même le chevalier pour qui vous avez pleuré, je suis moi-même le chevalier errant de l’amour, le chevalier de l’étoile tombée.

Vous pleurez ! madame.

Oh ! je connais ces larmes ! Pourquoi feindre plus long-temps ? Vous, madame, vous êtes vous-même la belle dame qui a déjà pleuré si amèrement à Godesberg, au récit de cette triste aventure de ma vie. Vos pleurs coulaient comme des perles ; le chien brun restait immobile ; le Rhin murmurait plus doucement ; la nuit couvrait la terre ; et j’étais assis à vos pieds, madame, regardant le ciel étoilé. Un moment je pris vos yeux pour deux étoiles. Mais comment peut-on confondre vos yeux avec des étoiles ? Ces froides lumières du ciel ne peuvent pas pleurer sur la misère d’un homme qui est si misérable, qu’il n’a plus de larmes.

Et j’avais encore des raisons particulières pour ne pas méconnaître ces yeux. Dans ces yeux, habitait l’âme de la petite Véronique.

J’ai calculé, madame, que vous êtes née juste le jour où mourut la petite Véronique. Johanna m’avait prédit que je retrouverais la petite Véronique à Godesberg, et je l’ai aussitôt reconnue. C’a été une mauvaise pensée à vous, madame, de mourir autrefois, lorsque nos jolis jeux commençaient à aller si bien. Depuis que la pieuse Ursule m’avait dit : « Voilà ce que fait la mort », j’allais seul et gravement dans la grande galerie de tableaux ; mais ces figures ne me plaisaient plus autant qu’autrefois : elles me semblaient tout-à-coup effacées. Un seul tableau avait conservé son coloris et son éclat. Vous savez, madame, de quel tableau je parle.

C’est celui du sultan et de la sultane de Delhi.

Vous souvenez-vous, madame, comme nous nous arrêtions durant des heures entières devant ce tableau ? Et, comme la pieuse Ursule souriait merveilleusement, lorsque les gens remarquaient que les figures du tableau ressemblaient tant aux nôtres ? Madame, je trouve que vous étiez fort ressemblante, et il est inconcevable que le peintre ait saisi jusqu’au costume que vous portiez alors. On dit qu’il était devenu fou, et qu’il avait rêvé cette image. Son âme résida-t-elle donc jadis dans ce grand singe sacré, qui se tenait derrière vous comme un jokei ? En ce cas, il dut se souvenir de ce voile gris d’argent sur lequel il répandit du vin, et qu’il tacha. Je fus content de le voir enlever : il ne vous habillait pas très bien. En général le costume de l’Europe vous va mieux que le costume indien. Sans doute tous les costumes conviennent aux jolies femmes. Vous souvenez-vous, madame, qu’un galant Brahmine (il ressemblait à Ganera, le dieu à la trompe d’éléphant, monté sur une souris) vous fit un jour ce compliment : « La divine Manéca, lorsqu’elle descendit de la cité d’or d’Indrah auprès du pêcheur royal Wiswamitra, n’était certainement pas plus belle que vous, madame. »

Vous ne vous en souvenez plus ! trois mille ans se sont à peine écoulés depuis que cela vous a été dit, et les jolies femmes d’ordinaire, n’oublient pas si vite un tendre compliment.

Quoi qu’il en soit, le costume indien sied mieux aux hommes que le costume d’Europe. Ô ! mes pantalons de Delhi, mes pantalons couleur de rose, semés de fleurs de lotus. Si je vous avais portés lorsque j’étais aux genoux de la signora Laura et que je la suppliais de m’aimer, le précédent chapitre eût fini autrement. Mais hélas ! je portais alors des pantalons couleur de paille, qu’un Chinois à jeun avait tissus à Nanking. Ma perte y était écrite. Je fus malheureux.

Souvent un jeune homme est assis à la table d’un petit café allemand, il boit tranquillement sa tasse de café, et pendant ce temps, dans le vaste empire de la Chine, pousse et fleurit son malheur ; on le tisse, on le teint, et en dépit de la grande muraille, il trouve son chemin jusqu’au jeune homme qui le prend pour un pantalon de nanking, qui le passe innocemment, et qui devient malheureux pour le reste de sa vie. Ainsi, madame, le malheur peut atteindre l’homme sans qu’il s’en doute. Le pauvre homme, il va, il vient, il siffle, il chante, tra la la, tra la la, la la.

Le pauvre homme !


Elle était aimable et il l’aimait ; mais lui, il n’était pas aimable, et elle ne l’aimait pas.
(Ancienne pièce de théâtre.)


— Et c’est à cause de cette histoire que vous avez voulu vous brûler la cervelle ?

— Madame, lorsqu’un homme veut se brûler la cervelle, il a toujours des raisons, vous pouvez le croire ; mais connaît-il lui-même ces raisons ; c’est là une question. Jusqu’au dernier moment, nous jouons la comédie avec nous-mêmes. Nous masquons notre misère, et tandis que nous expirons d’une blessure à la poitrine, nous nous plaignons d’un mal de dents.

Madame, vous avez certainement un remède pour le mal de dents. Moi, j’avais un mal des dents dans le cœur. C’est un terrible mal ; rien ne le guérit qu’en les plombant et en les frottant avec cette noire poudre à dents qui a été inventée par Barthold Schwarz.

Le mal, comme un ver, rongeait et dévorait mon cœur. Ce n’est pas la faute du pauvre Chinois, j’avais moi-même apporté ce mal au monde. Il germait déjà dans mon berceau, et lorsque ma mère me balançait, il se balançait avec moi, et quand elle chantait pour m’endormir, il s’endormait avec moi, et il se réveillait dès que j’ouvrais les yeux. Lorsque je devins plus grand, mon mal grandit, et enfin…

Parlons d’autre chose, de couronnes de fleurs, de jeunes filles, de bals masqués et de noces, tralla la, tralla la la, la la la, — la — la, — la…


H. Heine.
  1. La longueur de ce morceau nous empêche de le donner dans toute son étendue.
  2. Dumm, en allemand signifie bête.