Histoire du Montréal, 1640-1672/14

De l’automne 1651 jusqu’a l’automne 1651 au départ des navires du Canada.


Cette année le pays ayant changé de commandant, d’abord le gouverneur nouveau voulut faire connaître à Messieurs du Montréal les bons sentiments qu’il avait pour eux et les bons traitements qu’ils en devaient espérer, en retranchant 1,000 livres d’appointements que Messieurs de la Compagnie générale donnaient à M. de Maison-Neufve, tant pour lui en qualité de Gouverneur de Montréal, que pour sa garnison. Je ne veux rien dire touchant la conduite que ce bon Monsieur a observée à l’égard de cette Isle, d’autant que je veux croire qu’il a toujours eu de très-bonnes intentions quoiqu’elles lui aient été moins avantageuses, que s’il avait plus soutenu cette digue, les inondations Iroquoises n’auraient pris si facilement leur route sur Québec et n’y auraient pas fait les dégâts qu’elles y ont faits, où elles n’y ont pas toujours même respecté sa famille ; le nouveau Gouverneur ayant promis à M. de Maison-Neufve avant son départ pour la France, 10 soldats dont il lui avait fait passer les armes par avance, mais il les fit partir si tard et les mit si nus dans une chaloupe qu’ils y pensèrent geler de froid ; on les prit pour des spectres vivants qui venaient, tout squelettes qu’ils étaient, affronter les rigueurs de l’hiver. C’était une chose assez surprenante de les voir venir en cet équipage en ce temps là d’autant qu’il était le 10 décembre, cela fit douter longtemps que ce fut des hommes et on s’en put convaincre que lorsqu’on les vit de fort près ; au reste ces hommes étaient les plus malingres si nous regardons leur constitution, même deux de ces dix étaient encore enfants, lesquels à la vérité sont devenus de fort bons habitants dont l’un s’appelle St. Auge (Onge ?) et l’autre se nommait la Chapelle. Ces pauvres soldats ne furent pas plus tôt ici qu’on tâcha de les réchauffer le mieux qu’on put en leur faisant faire bonne chère et en leur donnant de bons habits, et ensuite on s’en servit comme des gens à repousser les Iroquois que nous avions tous les jours sur les bras ; aussitôt que l’été fut venu, Mlle Mance désireuse de savoir des nouvelles de M. de Maison-Neufve qui était toute l’espérance de ce lieu, pria M. Clos [1] major de cette place, de la vouloir escortée jusqu’aux Trois-Rivières afin de lui faciliter le voyage de Quebec M. Clos en ayant obtenu la permission et ayant descendu avec elle aux Trois-Rivières où ils demeurèrent quelques jours en l’attente d’une commodité pour Québec. Voici que des sauvages arrivèrent du Montréal qui disent que les Iroquois y étaient plus méchants et plus terribles que jamais, que depuis leur départ on était si épouvanté que les Français ne savaient que devenir. M. le Major entendant ce discours, laissa Mlle Mance attendre le départ de feu M. Duplessis qui devait se rendre à Kèbecq, et remonta au plus vite au Montréal, où tout le monde y fut encouragé par son retour. A son arrivée il y fut récréé et affligé en même temps par une histoire bien surprenante ; voici le fait : une femme de vertu qu’on nomme présentement la bonne femme Primot fut attaquée à deux portées de fusil du château. D’abord que cette femme fut assaillie elle fit un cri de force ; à ce cri, trois embuscades d’Iroquois se levèrent et se firent paraître et trois de ces barbares se jetèrent sur elle afin de la tuer à coups de haches, ce que cette femme voyant, elle se mit à se défendre comme une lionne, encore qu’elle n’eut que ses pieds et ses mains, au trois ou quatrième coup de hache, ils la jetèrent bas comme morte et alors un de ces lroquois se jeta sur elle afin de lui lever la chevelure, et de s’enfuir avec cette marque de son ignomineux trophée, mais notre amazone se sentant ainsi saisie, tout d’un coup reprit ses sens, se leva et plus furieuse que jamais elle saisit ce cruel avec tant de violence par un endroit que la pudeur nous défend de nommer, qu’à peine se put-il jamais échapper, il lui donnait des coups de hache par la tête, toujours elle tenait bon jusqu’à ce que déréchef elle tomba évanouie par terre et par sa chute elle donna lieu à cet Iroquois de s’enfuir au plus vite, ce qui était l’unique chose à quoi il pensait pour lors, car il était prêt d’être joint par nos Français lesquels accouraient de toutes parts ; au reste cette action fut suivie de quelque chose d’assez plaisant, d’autant que les Français qui menaient au secours ayant aidé à relever cette femme, un d’entre eux l’embrassa par signe d’amitié et de compassion, elle revenant soi et se sentant embrassé déchargea un gros soufflet à ce client affectueux, ce qui obligea les autres à lui dire : “ Que faites-vous, cet homme vous témoigne amitié sans penser à mal, pourquoi le frappez-vous ?” “ Parmanda, dit-elle, en son patois, je croyais qu’il me voulait baiser.” C’est étonnant les profondes racines que jette la vertu lorsqu’elle se plait dans un cœur, son âme était prête à sortir, son sang avait quitté ses veines et la vertu de la pureté était encore inébranlable dans son cœur. Dieu bénisse le saint exemple que cette bonne personne a donné à tout le monde en cette occasion pour la conservation de cette vertu. Cette bonne femme Mme Primot, dont nous parlons, est encore en vie et s’appelle communément Parmenda à cause de ce soufflet, qui surprit tellement un chacun que le nom lui en a demeuré. Les Iroquois, sur la fin de l’été, las de ne pouvoir se venger des coups reçus et des pertes nouvelles qu’ils faisaient encore tous les jours, résolurent de se rendre plus bas afin de voir s’ils réussiraient mieux, ce qu’ils firent malheureusement pour nous, ainsi que la mort de M. Duplessis, gouverneur le Trois Rivières, et d’une grande partie des habitants de ce lieu le fait voir à ceux qui lisent les relations des Révérends pères Jésuites, lais comme ceci n’est pas de notre fait, passons outre et disons lue Mlle. Mance ne revit pas M. de Maison-Neufve, comme elle pensait, cette année ; mais qu’elle eut seulement de ses nouvelles par lesquelles il lui mandait qu’il espérait de revenir l’an suivant avec plus de cent hommes, qu’il avait vu adroitement la bonne fondatrice sans faire semblant de rien, qu’il lui avait fait connaître l’état des choses, qu’il y avait sujet d’en espérer encore beaucoup, qu’il ne manqua pas de lui écrire sans lui donner à connaître qu’elle elle était. Cette lettre consola beaucoup Mlle Mance dans ce pénible retardement de notre cher Gouverneur ; car par elle on voyait tout se disposer pour son retour l’an suivant, ce qui lui était fort incertain auparavant, d’autant que M. de Maison-Neufve lui avait dit et à M. DesMuseaux, auquel il avait laissé ses ordres en tout événement : “ Je tâcherai d’amener 200 hommes, ils nous seraient bien nécessaires pour défendre ce lieu ; que si je n’en ai pas du moins 100, je ne reviendrai point, et il faudra tout abandonner, car aussi bien la place ne serait pas tenable.” Mlle Mance ayant eu ses nouvelles et ayant donné ordre aux affaires de France, vint promptement au Montréal afin de lui faire part de ce qu’elle avait appris et le soulager dans cette fâcheuse année qu’il fallait encore passer en l’absence de son cher gouverneur.

  1. Lambert Glosse.—Il était venu en 1641 avec M. de Maison-Neufve et commandait en second la garnison ; il était d’une famille noble, les écrits du temps l’appellent indifféremment sergent major de la garnison, major de la garnison, major de ce lieu ou du fort ou de la ville, ou enfin du Montréal.