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HISTOIRE DE L'EMPIRE


PAR M. THIERS.[1]




J’ai vu, il y a quelques années, chez un écrivain légitimiste, qui passe avec raison pour avoir beaucoup d’esprit, et qui a plus de sens encore que d’esprit, un portrait de Napoléon en costume de premier consul, avec cette inscription tracée sur le cadre : « Après Marengo et avant le meurtre du duc d’Enghien. » Cet hommage, concis et sincère, à la gloire de Napoléon dans la plus belle période de sa vie m’est souvent revenu à la mémoire en lisant le beau travail où M. Thiers vient de consigner les faits d’une autre époque à la fois glorieuse et fatale pour l’empereur : — après Iéna et avant la guerre d’Espagne.

M. Thiers n’avait pas, comme l’admirateur, de Napoléon qui lui a consacré, pour toute appréciation, les deux lignes que je viens de citer, le droit de circonscrire ainsi sa pensée. L’inflexible tâche de l’historien était à remplir. Il lui fallait abaisser celui qu’il avait élevé si haut, et auquel il avait rendu exacte justice en l’élevant aux cimes de l’histoire, briser pour ainsi dire celui qu’il avait légitimement adoré, devoir pénible, accompli à regret, avec une douleur qui s’exprime sans affectation à chaque ligne du nouveau livre de M. Thiers, où apparaît, non sans charme, une sévérité mélancolique qui ne refuse pas quelques larmes à celui qu’elle immole aux exigences de la vérité. Un ancien, Sénèque, je crois, a dit que le plus beau spectacle qui puisse s’offrir est celui d’un homme de bien luttant avec l’adversité. Le spectacle que donne un historien épris d’un héros qu’il a suivi avec orgueil dans toutes les phases d’une radieuse vie, et qui se voit forcé de sonder les égaremens de ce grand cœur, offre un aspect non moins touchant.

Ce huitième volume renferme toutes les péripéties du drame déplorable qui commença à Madrid, à Aranjuez, au Buen-Retiro, et se dénoua au château de Valençay, ou, pour mieux dire, au revers septentrional des Pyrénées, abaissées en 1814 par les fausses combinaisons de Napoléon, et dans un sens inverse à celui que Louis XIV attacha aux paroles qu’il adressait, dit-on, à son fils allant régner en Espagne ; drame plein de sinistres présages, où l’on voit se détacher les premiers fragmens d’un vaste empire, s’affaisser les premières assises du gigantesque établissement de 1809, et s’enfuir déjà avec la fortune la grandeur que nous avaient conquise quinze années de batailles livrées à l’Europe entière.

L’écrivain, l’homme d’état n’a pas failli dans cette œuvre, l’écueil a été traversé avec talent, avec intrépidité ; sans nous livrer au découragement qui suit souvent l’enthousiasme déçu, sans se laisser entraîner lui-même d’un seul pas aux ménagemens qui pouvaient paraître dus à certaines circonstances, écartant d’une main patiente, mais ferme, les voiles qui cachaient encore une dernière part des fautes et des erreurs de Napoléon, M. Thiers nous a livré l’analyse sérieuse, profonde, complète, trop sévère peut-être, de cette déplorable affaire. Quant à l’agencement, à la conduite historique de ce dernier travail de M. Thiers, la pensée en appartient aux meilleures traditions de l’antiquité et des temps modernes ; large manière, exposé des détails administratifs, autant qu’ils servent à préparer dans notre esprit et à expliquer les événemens ultérieurs, mise en scène successive des personnages habilement amenés près du personnage principal, tout rappelle, dans ce magnifique tableau, les bonnes pages de Polybe, les meilleures parties de Guicciardini.

Avant que de passer à l’œuvre, qu’il me soit permis de m’arrêter quelques momens devant l’historien lui-même.

L’Histoire de la Révolution française, commencée il y a vingt-cinq ans par M. Thiers, fut, avec le trop bref récit de M. Mignet, la première révélation sentie et profonde qui nous fut faite sur cette grande crise sociale, quelquefois peu comprise par ceux-là même qui y avaient pris le plus de part. C’était (en ce qui est des premiers volumes du moins) l’œuvre d’un jeune homme nouveau venu, sinon dans le monde des grandes idées, du moins dans les hautes sphères où elles reçoivent leur consécration ; souvent, j’ose le dire et sans embarras, séduit par le succès qu’obtiennent des esprits qui ne sont que téméraires, gagné par sa propre ardeur à leur audace, devinant les grands caractères qui s’étaient évanouis comme des rêves, et dont il ne pouvait trouver de traces que dans le reflet d’événemens aussi rapidement effacés. C’est ainsi que M. Thiers pénétrait alors, par la force de son esprit, dans une région en quelque sorte close. Bientôt, lorsqu’il aborde les approches du consulat, M. Thiers se présente comme un écrivain déjà admis à participer aux plus importantes affaires, et l’on reconnaît un homme qui passera bientôt des conseils à l’action. L’autorité de sa parole, l’avantage moral de ses relations, se manifestent à chacune de ses pages ; à la sûreté des traits, à la certitude des opinions, il est clair que les personnages sont familiers à l’historien, qu’il les a étudiés de près et à son aise, et qu’il puise dans le fond même de leur conscience les lumières qu’il répand sur leurs actes. Plus tard, M. Thiers revient prendre sa place sur le siège de l’histoire, au sortir des plus hautes transactions de ce monde, éclairé par la pratique, ayant tenu lui-même les rênes du gouvernement de la France, maître dans la connaissance des hommes illustres ou marquans qui se maintiennent sur le théâtre de la politique, et ne les jugeant plus sur des actes tout publics ou sur des entretiens intimes, mais les ayant éprouvés à la pierre de touche dans la double situation où l’homme livre tout le mystère de sa personnalité, dans l’accomplissement des devoirs de l’obéissance ou dans l’exercice du commandement. Plus la marche de son travail le rapproche des temps modernes, plus les hommes lui sont connus, moins les derniers restés de l’époque révolutionnaire ont de secrets à lui révéler, et plus il entend distinctement les vibrations de cet empire, qu’il s’apprête à faire revivre, sous toutes ses faces, dans notre esprit. Enfin, voilà que M. Thiers reprend sa plume, après qu’une nouvelle révolution a fait explosion sous les pas de ses anciens collègues du pouvoir, non plus 1830, commotion politique sous laquelle la terre de France n’a tremblé qu’un instant pour se raffermir encore pendant dix-huit ans, mais un mouvement qui se ramifie jusqu’aux extrémités du monde, soulève tout de ses bases, entraîne les trônes, laisse à demi renversés ceux qu’il n’engloutit pas, et nous découvre un abîme béant qu’il faut à la fois sonder et combler, ou périr. Quels motifs de méditation pour un écrivain placé, comme le furent tous les grands historiens, au sommet ou au centre des affaires ! quel thème de retours sur les événemens et sur les hommes pour qui est armé de tous les genres d’expérience, et quel sujet que l’étude de la forte organisation dont Napoléon dota la France, au milieu des douleurs d’une telle énigme !

Les négociations et les intrigues qui précédèrent la guerre nationale de l’Espagne contre Napoléon ont été l’objet des études et des controverses d’un grand nombre d’historiens. L’un des plus anciens, le comte de Toréno, eut peut-être le tort d’écrire son histoire du soulèvement de l’Espagne avec trop de livres, lorsqu’il pouvait avoir plus amplement recours aux personnages marquans des deux pays, qu’il avait tous fréquentés et dont l’estime lui était acquise. M. de Toréno était un homme d’état, on ne peut lui refuser ce titre. Il réunissait à l’élévation. des vues, à la générosité du cœur, des sentimens de patriotisme un peu calmes, il est vrai, mais réels ; c’est ce patriotisme même qui nous rend suspects les jugemens qu’il a portés. Espagnol d’antique roche, de bon vieux sang chrétien, comme on dit en Espagne, l’un des membres les plus élevés de cette aristocratie castillanne qui subsiste encore au milieu des révolutions si diverses dont l’Europe a été le théâtre, parce qu’elle a su en tout temps conserver une certaine communauté avec le peuple, et s’identifier avec ses penchans comme avec ses croyances, M. de Toréno était trop préoccupé des infortunes de son pays pour se placer avec impartialité sur le terrain neutre de l’histoire ; mais son livre a du prix en ce qu’il représente assez fidèlement les opinions espagnoles. C’est, pour qui sait y lire, un bon recueil de documens sur l’héroïque soulèvement de l’Espagne, et, bien que l’auteur ait pris soin de nous avertir que son ouvrage est non pas seulement espagnol, mais européen, ce n’est que sous le point de vue, honorablement exclusif, de la défense de la patrie que son livre a quelque valeur.

Un homme d’état, désigné à cet effet par Napoléon lui-même, muni d’un mandat impérial posthume pour écrire l’histoire de notre diplomatie moderne [2], et admis à consulter les documens amoncelés dans le précieux dépôt des archives du ministère des affaires étrangères, M. Bignon, a longuement exposé, dans son Histoire de France sous Napoléon, les différentes phases des négociations qui précédèrent la chute des Bourbons d’Espagne en 1808 ; mais, dès le début de son récit, cet historien éminent se jette dans une série de considérations complexes qui semblent dénoter, dans mon humble opinion, le besoin qu’il éprouve involontairement d’épancher son blâme plutôt sur le système politique que Napoléon avait conçu à l’égard de l’Espagne que sur le tribut que l’homme de génie paya, en cette circonstance difficile, aux passions humaines ; en un mot, pour parler plus net que M. Bignon, sur la duplicité et la perfidie qui présidèrent aux opérations militaires et aux actes politiques de Napoléon à cette époque. En effet, M. Bignon, dont le coup d’œil étendu et l’esprit sûr méritent assurément tout notre respect, et qui avoue d’ailleurs, avec l’austère probité qui le distingue, tout ce qu’il y avait de repréhensible dans le parti pris par Napoléon de démembrer l’Espagne et de détrôner en même temps son souverain, s’interdit, par un reste de vénération peut-être excessive pour le héros qu’il a admiré de si près, un examen trop détaillé de sa conduite. Le plus grand tort de Napoléon en cette circonstance fut un tort politique, selon M. Bignon ; il devait choisir entre les deux plans qu’il avait conçus simultanément. La politique impériale devait être et rester nationale, et non devenir une ambition de famille, tandis que Napoléon voulait concilier, et satisfaire en même temps ces deux besoins de son ame. Abattre les Pyrénées au profit de la France, se donner une barrière contre l’Espagne en lui enlevant les provinces de l’Èbre, comme il avait dû, pour sa sûreté, tenir les clés de l’Italie et de l’Allemagne en restant maître du Piémont et des forteresses du Rhin, telle était, au dire de M. Bignon, la véritable politique à suivre en 1808. M. Bignon avait le droit, sans doute, de se maintenir dans ces hautes régions spéculatives et de n’abaisser pas trop ses regards sur des faits qui pouvaient lui paraître secondaires près de ces grandes questions ; mais, de son côté, le lecteur est en droit de désirer quelque chose de plus, et de s’attendre à ce qu’on l’introduise plus complaisamment dans le foyer secret des affaires.

Un autre historien, le comte Thibaudeau, homme non moins émiment, qui siégea nombre d’années dans le conseil d’état près de Napoléon, a écrit également l’histoire diplomatique de l’empire ; mais le labeur ne supplée pas à l’initiation, et M. Thibaudeau a été plus souvent à même de recourir aux pièces officielles, aux dépêches pour ainsi dire publiques et aux souvenirs, d’ailleurs pleins d’intérêt, que lui fournit sa longue et honorable carrière politique, qu’aux dépôts secrets. La sévérité des opinions républicaines de M. Thibaudeau se fait sentir dans tout son ouvrage, et il se peut qu’il ait trop chargé de l’inflexible poids de ses arrêts le côté de la balance que M. Bignon allége avec trop de sympathie peut-être.

Les Mémoires de Savary offrent des documens que les historiens ont dû consulter avec précaution. Ses dépêches relatives à l’affaire d’Espagne ont plus d’importance. Nous verrons tout à l’heure qu’il n’a pas été permis à tout le monde de les connaître.

L’abbé de Pradt, qui a écrit sur toutes les affaires temporelles de ce monde était, on le sait, le plus passionné de tous les prélats qui se sont mêles de politique. J’ai souvent entendu l’archevêque de Malines discourir, avec la fougue brillante qui l’animait toujours, sur la conduite de Napoléon à l’égard des Bourbons d’Espagne, et, dans sa conversation comme dans son livre, l’homme d’église et l’historien me semblent avoir complètement disparu derrière l’homme d’esprit. D’ailleurs, M. de Pradt n’aimait pas Napoléon. Il ne pouvait pardonner à l’empereur de n’avoir pas découvert, dans la personne de son ambassadeur à Varsovie, l’étoffe d’un cardinal de Richelieu, ou tout au moins d’un Mazarin. Aussi son livre, qui a gardé le parfum de ses rancunes, a-t-il été consulté par tous les écrivains étrangers, tandis qu’il a été négligé, à juste titre, par nos historiens nationaux. L’homme éclairé qui a prédit l’indépendance, aujourd’hui accomplie, des colonies d’Amérique, était cependant bien propre à jeter de vives lumières sur les questions que fit naître la décadence de l’Espagne, au moment où Napoléon décida que le temps était venu de l’envahir ; mais on ne juge sainement des passions d’autrui qu’en se dépouillant préalablement des siennes, et l’abbé de Pradt ne s’était jamais assez sérieusement occupé des préceptes de l’Évangile pour se souvenir de celui-là.

Le comte de Las-Cases n’a, dans ses mémoires, d’autre pensée que celle de reproduire les opinions de l’empereur sur lui-même. Il a accompli en serviteur loyal ce pieux devoir que s’était imposé sa fidélité.

Parlerai-je de Southey, de Harding, de Londonderry, de sir Walter Scott, de Cevallos ? Leurs écrits sur la guerre d’Espagne et ses antécédens ne sont, en quelque sorte, qu’une continuation de cette guerre même, une prolongation des guérillas dont nous eûmes à souffrir dans la Péninsule. Ils ne sont bons aujourd’hui qu’à constater la terreur profonde que les entreprises audacieuses de Napoléon avaient laissée, même long-temps après sa chute, parmi les nations étrangères. L’Histoire de l’Europe, publication tory de Archibald Alison, œuvre plus calme et plus équitable, n’est à mentionner et à lire que pour compléter l’impression qu’on peut recueillir de tous les jugemens conçus au point de vue étranger sur cette mémorable époque. Alison a mis son travail sous la protection de cette phrase de Tite-Live : Quod, Hannibale duce, Carthaginienses cum populo romano gessere ; ce que je traduirais : « Une histoire de Rome au point de vue carthaginois ! »

M. Armand Lefebvre, auteur d’une Histoire des Cabinets de l’Europe pendant le Consulat et l’Empire, a écrit dans des conditions plus favorables, et son talent a pu se développer à l’aise dans l’indépendance et l’acquit que lui donnaient à la fois une jeunesse passée loin des intérêts qu’il avait à débattre et ses études au sein même des affaires étrangères dont il fut long-temps un des plus laborieux employés. C’est au milieu même des archives de ce ministère que M. Armand Lefebvre conçut l’idée d’écrire, avec le secours des documens laissés à sa disposition, les actes des cabinets de l’Europe pendant les quinze premières années de ce demi-siècle déjà si pesant dans l’histoire. Les lecteurs de ce recueil ont pu juger, par quelques fragmens pleins d’intérêt, de l’excellence de ce travail semé de vues solides, de détails précieux, où s’enchâssent habilement quelques-uns de ces portraits finement tracés, tels que nos anciens agens diplomatiques se plaisaient à les crayonner dans leurs dépêches, pour instruire et récréer le roi leur maître. Plusieurs points historiques importans ont été éclaircis par M. Lefebvre, des questions délicates ont été traitées avec succès dans son livre ; en un mot, il a fait un digne usage des trésors historiques que la confiance de ses chefs lui avait ouverts. Toutefois M. Lefebvre ne pouvait tirer de ces précieuses archives que ce qui s’y trouvait. Peut-être ignorait-il l’existence cachée de la partie la plus importante des pièces diplomatiques relatives à l’affaire d’Espagne, de la correspondance de Napoléon avec Murat, Savary et ses autres agens, enfouie dans le dépôt particulier du Louvre, lieu plus secret, plus inaccessible, et qui est aux archives du ministère ce qu’est aux Studj de Naples le musée réservé où l’on dérobe aux curieux maintes vérités trop nues et certaines scènes qui ont besoin d’un voile. Une note de M. Thiers, placée à la fin de son livre, et qui pourrait lui servir d’introduction, si les livres si lucides de M. Thiers avaient besoin de préface, note pleine d’égards pour le talent de M. Lefebvre, nous fait connaître toute la valeur des documens qui se trouvent dans ce dépôt du Louvre.

Les rois aiment à traiter par eux-mêmes les affaires étrangères, où, dans les états despotiques comme dans les pays constitutionnels, la personnalité du souverain est plus en jeu qu’ailleurs. Les souverains médiocres échappent seuls à ce besoin. Le roi de Prusse Frédéric II était encore plus grand diplomate que grand homme de guerre ; Philippe II, Louis XIV, étaient des négociateurs consommés. A un degré au-dessous, Louis XV, Joseph II, l’empereur Alexandre, rédigeaient eux-mêmes une partie des dépêches que signaient leurs ministres. Que le destin donne un jour à l’Angleterre, où les formes constitutionnelles sont si affermies et si respectées, un souverain d’un esprit actif et supérieur, que le successeur futur de cette ligne de rois gentlemen, agronomes ou matelots, de ces princesses vouées par leurs vertus et leur grace même aux plaisirs du monde et au culte des devoirs domestiques, soit doué d’un vaste entendement politique, constitué comme l’étaient Élisabeth et Henri VIII, c’en sera fait de la fiction représentative, et la barrière qu’elle oppose à l’activité royale sera bientôt abaissée. Un despote de génie tel que Napoléon pouvait moins que tout autre abandonner à ses ministres la direction de ses relations extérieures, qui n’étaient, après tout, que le résultat de ses propres conceptions. Le choix de M. de Champagny comme successeur de M. de Talleyrand, qui venait de céder à la puérile idée de faire figurer le descendant des Bozons parmi les grands dignitaires de l’empire, indique assez que Napoléon ne demandait que la capacité d’un bon commis à son nouveau ministre. Disons, contrairement à l’opinion de M. Armand Lefebvre, que M. de Talleyrand lui-même n’exerça pas près de Napoléon, et dans la direction des affaires étrangères, tout l’ascendant qu’on lui a bénévolement prêté. Ce ne fut qu’après la chute de Napoléon que le négociateur au congrès de Vienne prit la haute main en Europe, et exerça dans les cabinets étrangers cette influence suprême qu’il conserva jusqu’à sa mort. Quoi qu’en dise M. Lefebvre, les admirateurs, les partisans de Napoléon et tous ceux dont la fortune dépendait de la stabilité de l’empire, ne furent ni surpris, ni inquiets le jour où M. de Talleyrand se retira ostensiblement des affaires, car depuis quelque temps il n’y figurait que pour mémoire. Napoléon et M. de Talleyrand n’éprouvaient pas une confiance très sérieuse l’un pour l’autre, et ce sont là de fâcheuses conditions entre souverain et ministre pour faire marcher de grandes choses. Napoléon, qui ne disait guère tous ses projets, les communiquait rarement à M. de Talleyrand, et le ministre usait encore plus souvent de sa perspicacité pour deviner son maître que pour pénétrer les desseins des cabinets avec lesquels on avait à traiter. M. de Talleyrand, et M. Lefebvre l’a très bien remarqué, n’a empêché aucune faute, n’a fait prévaloir aucune idée durable et féconde ; il n’a pas laissé la moindre trace d’un effort courageux et sincère pour maîtriser l’ambition impériale et fonder en Europe un état de choses régulier sur les bases du respect des droits anciens et de l’équité. M. Lefebvre pouvait ajouter que M. de Talleyrand était trop sous le joug de son ambition personnelle, ambition bien vulgaire près de celle de Napoléon, pour concevoir de telles pensées. Se bornant à flatter l’empereur lorsque celui-ci jugeait à propos de s’ouvrir ou éprouvait le besoin de consulter, à le deviner, comme j’ai dit, pour faire précéder la pensée impériale de son approbation anticipée, fonction plus digne du chambellan que du ministre, il se réservait de contrecarrer sourdement ces desseins, s’ils lui semblaient de nature à compromettre son avenir ou troubler sa quiétude. C’est ainsi qu’à Tilsitt, l’empereur Alexandre recueillait par un de ces intermédiaires féminins, toujours semés sur la route de la politique russe, et en réalité de M. de Talleyrand, quelques-unes des idées politiques que Napoléon discutait le matin, dans le cabinet, avec son ministre des affaires étrangères. A Dieu ne plaise que j’admette, sur la foi de quelques ennemis de la mémoire de M. de Talleyrand, que de semblables révélations eurent lieu de sa part, lorsque l’allié chaleureux eut fait place à l’adversaire déclaré : je n’entends nullement faire le triste office d’accusateur ; mais je tenais à dire, en passant, qu’en acceptant M. de Champagny au lieu de M. de Talleyrand, Napoléon n’avait rien ou peu perdu, et qu’il n’avait pas changé, en réalité, de ministre des affaires étrangères ; car le ministre, c’était lui, Napoléon.

M. de Talleyrand jouait, dans son ministère même, le rôle d’un ambassadeur à Paris, gagnant, épiant, flattant, conciliant les hommes opposés, cherchant à plaire au maître, usant au profit des affaires, mais dans certaines limites, de sa parfaite connaissance du monde et du personnel diplomatique, de la considération qui s’attachait à luimême comme descendant d’une illustre et antique lignée, comme régulateur émérite des formes de la cour disparate qu’on tâchait de construire. Aux quartiers-généraux, où le mandait quelquefois Napoléon, M. de Talleyrand jouait un rôle moins brillant. Les coups de canon, qui se faisaient souvent entendre de près au quartier impérial, n’étaient pas du goût de M. de Talleyrand, et là, l’empereur, plus rapproché de ses agens militaires, se sentait encore moins confiant en son ministre, dont les travaux roulaient sur des questions générales, sur des faits accomplis ou près de s’accomplir. Quant aux faits ultérieurs, il eût été difficile de les surprendre à Napoléon, qui les cachait à Duroc, à Savary et même à Caulaincourt, son agent de prédilection.

A l’époque dont traite ce huitième volume de M. Thiers, la pensée impériale n’était d’ailleurs connue de personne. Les agens de Napoléon à Madrid, militaires ou diplomates, marchaient, guidés pas à pas par la main de Napoléon, sans distinguer le but vers lequel ils s’acheminaient. Il y a plus : Napoléon n’avait pas complété sa propre pensée et flottait entre plusieurs projets sans se résoudre. Ce qu’il y avait de grand et de généreux en son cœur se révoltait à l’idée d’être désapprouvé par les honnêtes gens, de choquer la conscience humaine, d’ouvrir une page sombre de plus dans ses comptes avec l’histoire. Il s’arrêtait indécis après chacune de ses démarches. Sa correspondance, compulsée par M. Thiers, fournit la preuve de cet état de son esprit. La correspondance officielle des affaires étrangères, qui consiste en quelques dépêches de M. de Champagny aux agens à Madrid, et en dépêches très nombreuses et très prolixes de M. de Beauharnais, ambassadeur de France en Espagne, ne répand que peu de lumières sur cette ténébreuse négociation. Le fait est bien simple. Les véritables agens de Napoléon étaient ses généraux, ses envoyés militaires : c’était Murat, et, plus tard, Duroc et Savary. Les ordres du ministre de la guerre, relatifs à l’envahissement du nord de l’Espagne, au passage de troupes destinées en apparence à l’expédition du Portugal, qui ne fut qu’un prétexte pour l’affaire subséquente, les ordres financiers pour l’approvisionnement des corps, pour fixer le contingent de fonds et de munitions nécessaires aux besoins matériels du soldat et à sa sécurité pendant la durée probable de l’occupation, sont les véritables indices des desseins successifs de Napoléon. Quant à l’ambassadeur, il ne pouvait, il ne devait rien savoir. M. de Beauharnais était un homme médiocre et plein de probité. On sait que, dès le début de sa mission, il avait conçu, lui aussi, son idée personnelle. Il s’était rapproché du prince des Asturies, depuis Ferdinand VII, dans l’espoir de l’amener à épouser une de ses parentes, Mlle de Tascher, nièce de l’impératrice Joséphine, et son faible esprit, uniquement concentré dans cette pensée, s’épuisait à la suggérer à Napoléon sous mille ambages que l’empereur s’obstinait à ne pas comprendre, comme à présenter au prince royal d’Espagne et à Joséphine de mesquines combinaisons pour réaliser cette fin. Napoléon, qui ne trompait M. de Beauharnais que pour faire tromper la cour d’Espagne par le pauvre ambassadeur à son propre insu, écrivait à Murat, qui occupait déjà militairement les provinces espagnoles et la capitale : « Ne dites rien à Beauharnais, que Beauharnais l’ignore ; » et Murat se hâtait de clore toutes ses lettres par ces mots : « Je n’ai rien dit à Beauharnais. » Cependant Murat, qui ne disait rien, ne savait rien. Napoléon avait bientôt compris que Murat, se voyant à la tête d’une armée française, rêverait la couronne d’Espagne pour lui-même, et, comme il avait décidé que son général passerait roi ailleurs, il se bornait à lui commander de marcher en divisions serrées, de ne pas froisser, par l’indiscipline des troupes, le sentiment national espagnol, de couvrir, d’occuper tel ou tel point. Pour sa conduite politique, il le laissait à la merci de l’ambassade, laquelle recevait régulièrement de M. de Champagny, ou plutôt de M. d’Hauterive, des dépêches rédigées avec talent, mais longues, flasques, équivoques, où la pensée de l’empereur était délayée et affaiblie, car Napoléon écrivait en marge de ces minutes qu’on lui soumettait : « Dites telle chose à Beauharnais. » Lorsque Murat, fatigué de cette longue et incomplète phraséologie, demandait directement des instructions à Napoléon, Napoléon répondait : « Je vous ai ordonné de marcher à distance de combat, de suivre telle direction stratégique ; ce sont des ordres militaires. Quand je voudrai vous donner des instructions, vous en recevrez. » Et Murat, ainsi que Beauharnais, continuait à s’agiter et à parader dans le vide.

Quelle intrigue ! Napoléon travaillait à rendre tout gouvernement impossible en Espagne, sans se laisser pénétrer ; Beauharnais travaillait à marier Ferdinand avec une personne de sa famille ; Murat, à se faire roi ; Ferdinand, à conserver la couronne arrachée par surprise à son père ; la reine et Godoï, à la replacer sur la tête de Charles IV, c’est-à-dire à la retenir dans leurs mains. Tous se trompaient, Napoléon les trompait tous, et l’inexorable destin réservait à Napoléon la plus cruelle, la plus amère de toutes les déceptions, la ruine de ses projets en Espagne, ruine qui devait entraîner celle de son trône. — « C’est cette malheureuse guerre d’Espagne qui m’a ruiné ! » disait Napoléon sur son rocher de Sainte-Hélène.

Or, comme tout drame humain a son côté comique, M. de Beauharnais, lancé un bandeau sur les yeux dans ce dédale, et qui savait aussi peu ce qui se passait à Madrid que ce qui se tramait à Paris, tremblait d’écrire au ministère et n’envoyait que des bribes d’informations, sous prétexte qu’il était dangereux de déposer le secret de ses négociations dans les bureaux du ministère des affaires étrangères. M. de Champagny, tout naturellement très surpris de cette réserve de M. de Beauharnais, lui écrivit que les bureaux méritaient toute sa confiance, qu’ils avaient été en tous temps gardiens des plus grands intérêts du gouvernement et dépositaires de ses secrets les plus importans ; que le devoir d’un agent près d’une cour étrangère est de faire connaître à son gouvernement, sans restriction, sans réserve, tout ce qu’il voit, tout ce qu’il entend, tout ce qui parvient à sa connaissance ; que, placé pour voir et pour entendre, pourvu de tous les moyens d’être instruit, ce qu’il apprend n’est pas chose qui lui appartienne et qu’elle est la propriété de celui dont il est le mandataire : leçon cruelle que l’ambassadeur avait méritée. M. Thiers n’eût pas donné avec autant de goût que d’esprit la mesure de l’incapacité relative de M. de Beauharnais, que cette admonition seule la décèlerait. Eh quoi ! un homme initié ou censé l’être aux plus hautes affaires, un ambassadeur envoyé au poste le plus délicat et le plus important était parti avant d’avoir apprécié l’admirable organisation des bureaux avec lesquels il devait correspondre ; il ignorait quel profond sentiment du devoir a toujours régné, et comme par tradition, dans cette partie si honorable et si modestement laborieuse de la diplomatie française !

Si j’ai mentionné cet épisode, ce n’est nullement, on peut m’en croire, dans la pensée de louer ou de justifier les bureaux du ministère des affaires étrangères, qui n’ont, certes, besoin d’éloges ni de justifications, et qui ont bien le droit de se croire au-dessus de tous les blâmes et de tous les panégyriques ; j’ai voulu seulement montrer combien était grande la pénurie de documens sur l’affaire d’Espagne et quelle persévérance il a fallu à l’historien, puisque M. de Beauharnais lui-même se croyait obligé de voiler ses pensées vis-à-vis du ministère et en droit de se permettre des réticences.

En présence même de la correspondance de Napoléon, déposée au Louvre, de ses lettres à M. de Talleyrand, à ses agens à Madrid, Savary, Bessières, Lobau, M. de Tournon, M. de Grouchy, M. de Monthyon, l’historien demeure en doute sur les intentions de Napoléon, ce qui est tout simple, puisque ces intentions ne se formaient qu’en raison des événemens, qui s’accumulaient avec une rapidité inconcevable. En outre, chacun de ces agens n’était que partiellement informé. Il fallait donc reconstruire l’ensemble des pensées de Napoléon avec l’ensemble de ses ordres. M. Thiers l’a fait avec un rare bonheur.

M. Thiers ne conteste pas que Napoléon n’ait conçu de bonne heure l’idée systématique de renverser les Bourbons d’Espagne ; mais par quels moyens ? Le plus simple de ces moyens, il semble que c’était la guerre comme savait la faire Napoléon ; mais à qui la faire, cette guerre ? La fameuse proclamation que fit le prince de la Paix, la veille de la bataille d’Iéna, donnait un motif légitime d’attaquer l’Espagne ; mais Napoléon était alors occupé avec le Nord, et, quand ses embarras cessèrent de ce côté, le prince de la Paix et le roi d’Espagne étaient à ses pieds. Napoléon ne trouvait, parmi ceux qui régnaient ou qui gouvernaient en Espagne, personne qui eût du sang aux ongles, pour me servir de l’expression espagnole ; et bien que ses dernières victoires lui eussent laissé les mains libres du côté de la Prusse et de la Russie, il avait à compter avec une troisième puissance plus redoutable, l’opinion publique. Long-temps avant cette époque, l’empereur disait à Monge : « Nous avons été en Égypte ; en Orient, je pouvais traverser l’Inde, monté sur un éléphant, mon drapeau dans une main, mon épée dans l’autre : c’était faisable et magnifique, mais ici il faut que nous fassions tout à la pointe de nos mathématiques. » Or, frapper cruellement, anéantir un ennemi presque déclaré, mais à terre et vaincu d’avance, c’était un mauvais calcul qui pouvait donner des mécomptes en Europe. Il devenait nécessaire de chercher une autre voie.

Il résulte des appréciations de M. Thiers que Napoléon passa par les trois phases suivantes :

Donner une princesse française à Ferdinand en n’exigeant aucun sacrifice de la part de l’Espagne ;

Donner une princesse française, mais exiger les provinces de l’Èbre et l’ouverture des colonies espagnoles, que désirait tant le commerce français ;

Enfin, détrôner la dernière branche des Bourbons.

Le premier projet fut bientôt abandonné. Il est clair que ce n’est pas en vue d’un si mince résultat que Napoléon se décida à donner à la Russie la Finlande et à prêter l’oreille au projet du partage de l’empire turc, projet tout en faveur de la puissance russe. Le second plan, plus rationnel parce qu’il offrait des avantages à la France, tandis que le premier n’en offrait aucun, succomba devant la rapidité des événemens, qui abaissèrent les Bourbons d’Espagne au point qu’il devenait impossible de contracter avec l’un d’eux une alliance de famille. Le troisième plan restait, il fut adopté.

Napoléon exposa long-temps ses motifs avant que de s’arrêter définitivement à cette détermination extrême, la plus conforme à son caractère et à ses idées comme fondateur d’une dynastie. Que disait sans cesse Napoléon, hésitant et arrêté au seuil de ces grandes résolutions où il entrevoyait prophétiquement les désastres qui s’ensuivirent ? « Mes institutions, ma dynastie, dépendent de l’état où je laisserai l’Europe. Les Bourbons de Naples et d’Espagne sont les ennemis naturels de ma couronne. Aujourd’hui, c’en est fait des Bourbons de Naples, et les Bourbons d’Espagne sont, par leur nullité, incapables de me nuire ; mais ils sont, par cette nullité, à la merci de mes ennemis. » Il disait encore, avec le laisser-aller qui lui était bien permis en se jugeant lui-même : « Aujourd’hui, l’homme de génie est à Paris, le sot est à Madrid mais il peut arriver qu’un jour le sot soit à Paris, et si ce jour-là l’homme de génie était sur le trône à Madrid, qu’adviendrait-il de ma dynastie ? » Cette inquiétude pour sa descendance, qui était une des grandes préoccupations de Napoléon, l’amena peu à peu à chasser Ferdinand et son père.

Cette inquiétude n’était pas la seule qui préoccupât Napoléon. Il se voyait pressé de prendre un parti en Espagne et d’en finir ; car il sentait que les amitiés qu’il avait contractées au nord ne présentaient pas des conditions de durée. L’empereur Alexandre s’était, il est vrai, payé d’embrassades à Tilsitt ; mais il avait payé Napoléon en même monnaie, et rien n’était moins solide que l’alliance qui fut alors plutôt ébauchée que conclue entre les deux empires. Alexandre goûtait fort les manières réservées de Savary, envoyé de Napoléon en Russie, et le protégeait, par ses prévenances, contre les froideurs polies, mais hautaines, de la société de Saint-Pétersbourg. Dans son désir sincère de plaire à Napoléon, sans abandonner des prétentions qu’il était difficile de faire agréer à son nouvel allié, il avait fait choix de M. de Tolstoy pour son ambassadeur à Paris, et lui avait recommandé de se conformer aux goûts de l’empereur, de le suivre à la chasse, à la guerre, de le rassurer sur les accusations de versatilité qui pouvaient être adressées au cabinet russe. Il demandait à Napoléon l’autorisation de faire élever en France les cadets destinés à servir dans la marine russe, qu’on envoyait avant en Angleterre, où ils contractaient ce que l’empereur Alexandre nommait avec adresse un fâcheux esprit ; il demandait des armes françaises pour ses troupes armées de fusils de mauvaise qualité, disant, avec non moins de finesse, que les deux armées, étant destinées à servir les mêmes desseins, pouvaient avoir des armes communes ; il envoyait à Napoléon les plus belles zibelines de la Sibérie, et lui écrivait familièrement qu’il voulait être désormais son marchand de fourrures : Napoléon n’en distinguait pas moins la pointe d’un aiguillon sous les courtois procédés et les flatteuses paroles de l’empereur Alexandre. Napoléon, de son côté, avait beau employer ses plus séduisantes, ses plus irrésistibles manières ; offrir, en retour des présens russes, les somptueux produits de Sèvres ; envoyer M. de Caulaincourt comme ambassadeur en Russie, en échange de M. de Tolstoy : l’empereur Alexandre se sentait les mains vides dans ce marché ; il insistait sans cesse près de Caulaincourt, comme il avait fait près de Savary, pour la réalisation de ce qu’il appelait les engagemens de Tilsitt, c’est-à-dire pour le démembrement de l’empire turc à son profit, et Napoléon ne pouvait se dissimuler qu’il n’obtiendrait le concours réel de la Russie, dans sa querelle avec l’Angleterre, qu’en abandonnant les provinces du Danube.

L’alliance russe n’était donc étayée que sur des sentimens personnels, faibles bases que le moindre souffle pouvait détruire. M. de Talleyrand, qui avait retrouvé à Fontainebleau, où résidait Napoléon, quelques lueurs de la confiance de l’empereur, était chargé d’entretenir M. de Tolstoy dans des dispositions favorables, et la tâche n’était pas toujours facile, car M. de Tolstoy se sentait perdu, s’il n’obtenait le démembrement de la Turquie. Il était venu à Paris dans cette pensée ; il croyait qu’elle avait été adoptée franchement à Tilsitt par Napoléon, et son langage, sa correspondance, ainsi que ses manières, commençaient à se ressentir de l’amertume de ses déceptions. Ajoutons, avec M. Thiers, que le caractère vif et les manières pressantes de M. de Tolstoy avaient déjà plus d’une fois importuné l’empereur, et l’on comprendra combien la situation était tendue. D’un autre côté, M. de Caulaincourt réussissait mal en opposant le calme et la gravité à l’impatience de l’empereur Alexandre, qu’il voyait chaque jour en société d’une dame que l’affection d’Alexandre a rendue célèbre. La société de Saint-Pétersbourg n’avait pas mieux accueilli M. de Caulaincourt que son prédécesseur, et la bienveillance impériale tenait lieu de tout à l’ambassadeur de France en Russie. J’ai entendu l’envoyé d’une grande puissance qui se trouva plus tard dans le même lieu en situation semblable, et je me hâte de nommer lord Durham pour éviter toute méprise, je l’ai entendu, dis-je, poser à ce sujet une théorie ingénieuse. Lord Durham assurait que, dans un état représentatif, un agent doit compter avec tout le monde et s’assurer l’opinion publique, mais que, dans les états despotiques, il est de luxe, pour un ambassadeur, de se plier aux exigences de la société et de prendre le soin et la fatigue de gagner les bonnes graces des salons. Là, disait-il, où tout dépend d’une seule volonté, pourquoi se préoccuper des accessoires ? La faveur du maître y suffit à tout. — Ce système serait excellent, si le chef absolu d’un état n’était pas souvent livré lui-même à l’influence de son entourage. Pour ne parler que du temps où M. de Caulaincourt représentait la France à Saint-Pétersbourg, l’empereur Alexandre fut souvent ébranlé par l’influence des adversaires de la politique de Tilsitt, tels que les Czartoryski, les Strogonoff et d’autres, qui prédisaient avec raison que Napoléon ne mettrait jamais la Moldavie et la Valachie dans les mains de la Russie.

Sans doute, Napoléon pouvait s’étendre au midi, s’emparer du trône espagnol pour un de ses frères, s’y asseoir lui-même, du gré de la Russie, ou du moins du consentement de l’empereur Alexandre ; mais jouer à la fois l’Espagne et la Russie, mettre la main sur la Péninsule et arrêter le bras russe déjà levé sur les principautés du Danube, c’était une entreprise féconde en embarras et en périls. Les projets, les plans de distribution de l’Europe se succédaient, il est vrai, chaque soir entre l’empereur Alexandre, son ministre, et M. de Caulaincourt, chez Mme de Narischkine ; mais, quand il était question de soumettre ces plans à Napoléon, il était rare que M. de Caulaincourt lui-même n’en fût pas effrayé ou ne les trouvât chimériques. Pendant ce temps Napoléon se trouvait entraîné en Espagne, et comme poussé jusqu’au terme extrême de ses vues par l’état de plus en plus critique des affaires.

Les pensées successives de Napoléon au sujet de l’Espagne se traduisent par des faits. D’abord, il exige de M. de Lima l’expulsion des Anglais du Portugal. Il ne veut ensuite que faire intervenir l’Espagne en Portugal, pour forcer cette dernière à accomplir l’expulsion. Puis, il prépare une armée pour forcer la main à l’Espagne dans cette question et intimider le prince de la Paix. Sa brouille avec le saint-siège, ses affaires avec la Prusse et la Russie, suspendent quelque temps l’accomplissement de ses intentions ; mais, au mois de juillet 1807, Napoléon, laissé libre par la paix de Tilsitt, et plus que jamais préoccupé de la mer, veut que l’Espagne prenne part à son système. L’inertie volontaire de Godoy et l’état déplorable de la Péninsule l’irritent encore ; sa colère, son ambition, se colorent, à ses yeux, de l’apparence d’une nécessité politique ; l’état prospère de ses finances, parfaitement exposé par M. Thiers, achève de lui débarrasser les mains, ses projets grandissent. Il envoie Murat à Madrid.

Il n’a pas échappé à M. Thiers que, dès son retour d’Italie où il avait vainement tenté de se rapprocher de son frère Lucien, Napoléon avait demandé au sénat une levée de quatre-vingt mille conscrits sur le contingent de 1809, levée votée avec un enthousiasme complaisant, bien que la paix de Tilsitt eût rendu en apparence superflue cette augmentation de nos forces militaires. C’est qu’en effet notre armée s’était diminuée par l’écoulement de troupes, secret et presque insensible, qui se faisait en Espagne, mesure qui semble attester que Napoléon avait déjà conçu de vastes desseins ou s’attendait à de grands événemens de ce côté. Le corps expéditionnaire du Portugal, composé de quarante mille hommes, et qui avait été formé à Bayonne, mais qui, selon le traité de Fontainebleau, ne devait entrer en Espagne que sur la demande formelle du gouvernement espagnol, porté à l’insu de celui-ci à soixante mille hommes, avait passé la frontière, et prenait, non pas la route de Lisbonne, mais celle de Madrid. Nous voyons dans l’écrit du général Foy que quatre mille hommes d’infanterie et quatre mille hommes de cavalerie, avec un parc de quarante pièces d’artillerie, commandés par Dupont, avaient franchi la Bidassoa, prenant la route de Valladolid, où se trouvait leur quartier-général. Un second corps, commandé par Moncey, comptait vingt-cinq mille hommes d’infanterie, trois mille chevaux et une artillerie nombreuse ; il avait promptement suivi le premier en se dirigeant vers l’Èbre, et, pour hâter sa marche, on avait transporté les troupes en poste à travers les départemens de la France, tandis qu’à l’autre extrémité des Pyrénées, Duhesme, avec douze mille hommes d’infanterie, deux mille hommes de cavalerie et vingt canons, pénétrait en Catalogne et gagnait la route de Barcelone.

Pendant ce temps, le prince des Asturies, accusé d’entretenir des intelligences secrètes avec Napoléon, était arrêté dans le palais de l’Escurial, et comparaissait devant le conseil privé sous le poids du crime de haute trahison. Une proclamation royale et une dépêche de Charles IV, adressée à Napoléon, le présentaient comme un fils dénaturé qui avait tenté de détrôner et de faire assassiner son père. Napoléon, qui avait en ses mains les lettres que le prince des Asturies lui avait adressées et qui renfermaient des propositions plus insensées que coupables, se borna à répondre qu’il ne voulait avoir rien à démêler dans les affaires domestiques de la famille royale d’Espagne, et qu’il entendait s’en tenir aux termes du traité de Fontainebleau, traité déjà violé par l’entrée des troupes françaises en Espagne et la prise de possession des provinces du nord de l’Ebre, comprenant la Navarre et la Catalogne, des différens passages des Pyrénées et de la ligne des places fortifiées, telles que Pampelune, Barcelone, Saint-Sébastien et Figuières, au-delà desquelles rien ne pouvait s’opposer à la marche de l’armée jusqu’à Madrid. Enfin les projets de Napoléon ne devaient-ils pas avoir mûri quand le prince de la Paix, vaincu à son tour par le prince des Asturies, fut précipité du pouvoir, traqué par la populace de Madrid et plongé dans une prison ; quand Ferdinand, proclamé roi à la suite de l’abdication forcée de son père, lui demanda son appui et la confirmation de sa couronne usurpée, tandis que le vieux souverain dépouillé accusait Ferdinand près de l’empereur ? Les indices des derniers projets de Napoléon se signalent de plus en plus ; Murat, son lieutenant, s’avance rapidement sur Madrid. Le corps de Moncey, la garde impériale et l’artillerie concentrée à Burgos prennent la route de Somo-Sierra ; Dupont, avec deux divisions de son corps et sa cavalerie, entre dans les défilés de Guadarrama, et la troisième division de ce corps est placée en observation à Valladolid pour surveiller les troupes espagnoles qui occupent la Galice. En même temps, tous les points abandonnés par ces différens corps sont occupés par la réserve sous les ordres de Bessières. Tous ces faits ne sont-ils pas parlans, et d’ailleurs, à la nouvelle des événemens d’Aranjuez reçue par Napoléon à Paris dans la nuit du 26 mars, Napoléon n’avait-il pas immédiatement offert la couronne d’Espagne à son frère Louis, qui eut le courage et l’esprit d’opposer un refus au désir de l’empereur ? La lettre de l’empereur à Louis-Napoléon est du 27 mars 1808. M. Thiers cite en entier cette lettre, où se trouvent ces mots : « J’ai résolu de placer un prince français sur le trône d’Espagne, et j’ai jeté les yeux sur vous. » Voilà une date précise pour fixer le terme des résolutions diverses entre lesquelles avait flotté Napoléon ; il n’était plus indécis que sur le choix du souverain qu’il destinait à l’Espagne, et, comme il avait décidé que le trône serait occupé par un prince de sa famille, Lucien se renfermant dans ses opinions, qui ressemblaient à des rancunes, et Louis, déjà fatigué de sa royauté en Hollande, détournant sa tête du poids d’une plus lourde couronne, c’était sur Joseph que le choix impérial devait se porter.

Sur ce terrain solide, débarrassé du travail ingénieux des conjectures, M. Thiers trace à grands traits les événemens ; son dernier livre, intitulé Bayonne, a tout l’intérêt du drame, sans rien perdre de la majesté et du calme de l’histoire. Il est inutile de parler des événemens de Madrid. Ces événemens ont pris, sous la plume de M. Thiers, de nouvelles proportions, un plus haut intérêt, une vivacité charmante, s’il est permis d’appliquer un tel mot au hideux amas de frayeurs, de fanfaronnades, de haines de famille, de turpitudes et de bassesses qui déshonorèrent la royauté espagnole à cette époque, flot impur qui submergea Napoléon.

Napoléon avait sans doute un autre rôle à jouer que celui-là. Les trahisons espagnoles, les intrigues de l’Angleterre, la honte de l’expédition de Copenhague, dont une main habile et hardie a tracé dans ce recueil même l’émouvant tableau, ne sauraient motiver sa conduite. On pourra dire que tant d’actes d’immoralité publique, qui excitèrent l’indignation de l’Europe, ont, par la funeste autorité de l’exemple, contribué à relâcher la morale politique de l’empereur, et l’ont amené à s’écarter, à son tour, de la ligne du devoir qui devait être plus étroite pour un grand homme couronné que pour tout autre souverain. N’était-il pas plus sage, plus expédient même de combattre l’Angleterre avec d’autres armes que celles qu’elle employait ? N’était-ce pas peut-être un moyen de s’assurer le concours fidèle du continent ému, troublé par cette politique perverse ? Je dis peut-être, car il est téméraire de juger de questions si hautes et si ardentes du modeste point de vue où nous sommes, et de tracer rétrospectivement à l’homme de génie engagé dans de telles luttes en face d’une coalition secrète et d’ennemis abattus, mais non réconciliés, sa ligne de conduite, sans tenir compte de ce qu’il pouvait avoir dans ses mains. La Russie, par exemple, ne tenait à Napoléon que par l’espoir de posséder les provinces danubiennes, et Napoléon, qui reculait à la seule pensée de les promettre, pouvait-il les accorder ? Les rigueurs de Napoléon à l’égard de la Prusse n’irritaient-elles pas la Russie, déjà mécontente de n’avoir obtenu dans ses arrangemens que la Finlande, don précieux qu’elle paya seulement de quelques flatteries stériles et de quelques blocs de pierre, accordés quarante ans plus tard à la tombe du héros ?

Quoi qu’il en soit, nous voyons Napoléon accomplir rapidement sa destinée. Philippe II disait quelquefois au début de ses grandes entreprises : « Le temps et moi, nous en valons bien deux autres. » Napoléon eut le malheur de dédaigner trop souvent ce puissant allié de Philippe II, surtout dans cette affaire. Nous voyons dans un beau travail de M. Mignet comment Louis XIV prépara l’affaire de la succession espagnole, avec quel soin il ménagea l’Espagne, quelles recommandations il adressait à ses ambassadeurs, auxquels il enjoignait sans cesse de plaire aux Espagnols, de s’adapter à leurs goûts et jusqu’à leurs préjugés, et cependant, malgré tant de précautions et de lenteurs, Louis XIV se mit à deux doigts de sa perte. M. Thiers estime que la politique de Louis XIV était celle qui convenait à la France, et qu’elle n’avait rien de trop grand pour Napoléon. Rien n’était trop grand pour Napoléon, sans doute ; mais Louis XIV lui-même a-t-il agi selon les besoins de son temps et de son peuple ? Juger des actes d’un souverain et d’un gouvernement par le plus ou moins de succès de leurs combinaisons est une mauvaise méthode ; mais, tout résultat à part, les deux systèmes politiques de Louis XIV et de Napoléon à l’égard de l’Espagne étaient-ils bons ? Pouvaient-ils devenir profitables, même s’ils avaient été exempts de fautes ? Qu’il nous soit permis d’en douter. Je pense, pour ma part, qu’en méditant davantage sur la conduite de Louis XIV, Napoléon se serait arrêté sur la pente qui l’entraîna. M. Mignet l’a bien dit : « Louis XIV avait à choisir entre sa famille et la France. » Napoléon se trouvait dans une alternative semblable. Dans le conseil qui précéda l’acceptation du testament de Charles II, l’homme le moins éminent du cabinet, le duc de Beauvilliers, se livrant à la seule inspiration de son bon sens, se prononça contre l’envoi de Philippe V, et osant combattre Torcy, peut-être même Mme de Maintenon dans la personne de Torcy, prononça ce mot qui ne fut que trop vérifié : « Ce sera la ruine de la France. » La prédiction du duc de Beauvilliers a été accomplie deux fois, je pourrais dire trois fois même, car la dernière alliance espagnole que contracta la France, et ses éventualités, comptent, à mes yeux, parmi les causes qui ont amené les récens malheurs de notre pays.

Je me hâte de quitter ce terrain. Il est inutile de rappeler aux lecteurs de ce recueil les événemens de 1809. Ils sont encore présens à leur pensée, et le livre de M. Thiers les fera revivre plus complètement à leurs yeux : récit attachant où l’on suit avec une douleur mêlée d’admiration cet homme si grand, si merveilleux dans le mal comme dans le bien. Quelles ressources dans ce génie ! quelle profondeur dans la duplicité quand il se décide à y descendre ! Napoléon marche toujours en géant dans les champs de la gloire comme dans les abîmes.

La principale scène de ce drame, celle qui s’ouvre au château de Marac, près de Bayonne, quand les principaux personnages y sont assemblés, a surtout été admirablement tracée par M. Thiers. Charles IV, la reine, le prince de la Paix, Ferdinand et ses conseillers sont enfin en présence de Napoléon, amenés, Ferdinand par d’indignes ruses, les vieux souverains par leurs ressentimens contre le fils qui a usurpé leur couronne, et auquel Charles IV tenta d’infliger dans l’Escurial le terrible châtiment dont Philippe II frappa son fils dans l’Alcazar de Madrid. La scène se passe d’abord en observation de la part de l’empereur, occupé à démêler sur ces visages la médiocrité, l’abattement et l’astuce ; mais bientôt Napoléon, qui avait aperçu à quelle sorte de gens il avait affaire, les congédie tous, et ne retient que le chanoine Escoïquiz, le précepteur, le conseiller de Ferdinand, bel esprit de séminaire, ambitieux naïf et inexpérimenté, qui avait contribué, pour la plus grande part à déterminer le prince des Asturies à détrôner son père. Napoléon éprouvait le besoin de décharger son cœur du mystère d’iniquité qu’il y renfermait, et, après quelques mots de flatterie moqueuse, auxquels le chanoine se montre très sensible, il lui déclare, sans préambule, qu’il n’a fait venir les princes d’Espagne que pour leur ôter à tous, père et fils, la couronne de leurs aïeux, et il développe, en se promenant dans le salon, au malheureux chanoine, foudroyé par cette déclaration subite, tous les motifs qu’il a d’en finir avec Charles IV, son fils, Godoy et toutes leurs créatures. Les trahisons de la cour de Madrid pendant qu’il était occupé au nord, la nécessité de rendre à l’Espagne son importance passée et sa grandeur pour l’employer contre l’Angleterre, l’impossibilité de la laisser croupir plus long-temps sous une dynastie dégénérée, l’imbécillité du roi, la médiocrité et la fourberie de son fils, l’illusion d’une alliance de famille avec de tels princes, la difficulté de trouver une princesse supérieure pour dominer et guider un tel époux, l’obligation qu’il a contractée comme conquérant, comme fondateur d’un empire, de fouler aux pieds les considérations secondaires : rien n’est oublié par Napoléon dans cette effroyable nomenclature, durant laquelle, s’approchant de temps en temps du chanoine, qui était long de taille (el grande de cuerpo nez may hombre, dit un proverbe espagnol emprunté aux Arabes), Napoléon lui tirait l’oreille pour le rassurer, et entremêlait ses récriminations de quelques assurances amicales pour l’interlocuteur et les princes, auxquels il le chargeait d’offrir, à l’un le repos et le plaisir royal de la chasse dans un beau domaine en France, à l’autre la souveraineté de l’Étrurie, état qui, par son exiguïté, convenait aux étroites ressources intellectuelles du prince des Asturies.

C’est à cette scène et ce qui s’ensuivit (qui l’ignore ?) que se termine le huitième volume de l’Histoire du Consulat et de l’Empire, où l’historien laisse sur le trône d’Espagne Joseph-Napoléon, assis là par ordre de son frère, qui créait un danger pour dissiper une crainte, selon la belle expression de M. Mignet [3]. Résumons-nous : il résulte du livre de M. Thiers que rien ne justifie Napoléon des moyens qu’il a employés, ni les nécessités de sa dynastie, ni l’état de l’Espagne, ni le besoin de combattre l’Angleterre, ni la bassesse et les trahisons de Godoy, ni la médiocrité et la faiblesse de Charles IV, ni l’avilissement de la reine. L’historien de Napoléon n’a pas dissimulé l’inutilité des procédés odieux de son héros, la vanité de ses calculs ; il a rempli en honnête homme un devoir pénible. En terminant le dernier chapitre, qu’il a intitulé Bayonne, du lieu où se dénoua le grand drame qu’il retrace, M. Thiers dut éprouver ce que Napoléon éprouva après avoir laissé apparaître toute sa pensée devant Escoïquiz, se sentir le cœur soulagé d’un lourd fardeau ; mais Napoléon n’eut pas le bonheur de son historien, il ne venait pas de remplir douloureusement, il est vrai, une louable et honorable tâche.


L. DE VEIMARS.

  1. Huitième volume, chez Paulin, rue Richelieu, 60.
  2. « Je l’engage à écrire l’histoire de la diplomatie française de 1792 à 1815. » (Testament de Napoléon.)
  3. Négociations relatives à la succession d’Espagne sous Louis XIV. Introduction.