Histoire des fortifications et des rues de Québec/02

Texte établi par Typographie du "Canadien" (p. 15-51).

les

RUES DE QUÉBEC.

La Haute-Ville, avec ses grands chênes, ses noyers, ses ormes majestueux, quand elle faisait partie de la forêt primitive, a dû être un endroit fort giboyeux. Si Champlain et son lieutenant et beau-frère, Étienne Boulé, ainsi que ses amis de la Basse-Ville, eussent été moins ardents à pourchasser d’autres hôtes de la forêt bien plus dangereux, au lieu de faire mention seulement des renards qui rôdaient autour de « l’habitation, » ils auraient noté quelques-unes des parties de chasse qui ont dû se faire sur les déclivités boisées du Cap-au-Diamant et dans les halliers du Coteau Sainte-Geneviève, surtout quand le scorbut ou la disette rendaient indispensable l’usage des viandes fraîches. Perdrix, bécasses, lièvres, castors, renards, caribous, ours, ont dû fréquenter les hauteurs et les vallées de l’antique Stadacona.

En 1617 la chasse dut céder le pas à la culture : le premier habitant de la Haute-Ville, l’apothicaire Louis Hébert, de Paris, y établissait feu et lieu. Cette année là, « il commença aussitôt, dit l’abbé Ferland, à défricher le terrain sur lequel se trouvent la cathédrale, le Séminaire et cette partie de la Haute-Ville qui s’étend depuis la rue Sainte-Famille jusqu’à l’Hôtel-Dieu ; il bâtit une maison[1] et un moulin, vers la partie de la rue Saint-Joseph où elle reçoit les rues Saint-François et Saint-Flavien. Ces édifices paraissent avoir été les premiers qui aient été élevés sur l’emplacement occupé par la Haute-Ville. » La rue Sainte-Famille tire son nom de son voisinage de l’église paroissiale de Québec, dont le titre comme cathédrale était l’Immaculée Conception de la bienheureuse Vierge Marie, mais qui fut plus tard érigée en paroisse sous la vocable de la Ste. Famille. Le nom de rue Saint-Flavien fut donné à cette rue, lors de l’établissement de la fête des SS. martyrs Flavien et Félicité, dont les reliques ont été données à la cathédrale par Mgr de St. Valier. À cette époque reculée, il ne pouvait y avoir que des sentiers étroits, des avenues irrégulières suivant les détours de la forêt. Ces sentiers s’aplanirent, s’élargirent avec le temps. Champlain et Kirtk s’occupèrent peu de la voirie. On n’avait pas encore pensé aux Grands-Voyers, en la Nouvelle-France.

Un des premiers soucis du gouverneur de Montmagny, après avoir fortifié la place, fut de faire préparer un plan de la ville, d’aligner et d’élargir, de redresser les rues ; certes, ce n’était pas sans besoin. S’il eût poussé encore plus loin cette utile réforme, il aurait épargné à notre municipalité bien des ennuis, au public bien des embarras. Quoiqu’il en soit, on avait, le 17 novembre 1623, pratiqué une descente à la Basse-Ville, moins dangereuse que celle qui existait déjà.

L’été, l’on voyageait par eau, d’ordinaire en canots d’écorce ; l’hiver, on avait recours aux raquettes. À quelle année remontent les voitures à roues ? C’est ce qu’il nous a pas été donné de découvrir. Le premier cheval, destiné au gouverneur de la colonie, arriva de France en 1648. Son Excellence l’employait-il comme cheval de selle seulement ? ou bien, quand il allait, au jour de l’an, saluer les Jésuites, les bonnes Dames Ursulines, leur porter leurs étrennes[2], se faisait-il mener en carriole, et en calèche pendant la belle saison ? Voilà encore un point pour nos antiquaires.

Bien qu’il y eût des bestiaux à Québec en 1623, on se servit pour la première fois de bœufs pour labourer, le 27 avril 1628.

Le 16 juillet 1665,[3] un navire français amenait douze chevaux ;[4] c’était, sans doute, des montures pour le brillant état-major du grand marquis de Tracy, vice-roi. Ces fringants militaires du colonel de Salières, cette jeunesse dorée du marquis de Tracy, montés sur leurs douze chevaux français, que les aborigènes ébahis nommaient des « orignaux d’Europe, » menaient grand train à Québec. Y avait-il des tandem, des driving clubs, en 1665 ? Quen sabe ? Ce n’étaient pas tous des saints comme Paul Dupuy[5] que ces militaires du colonel de Salières ! Le major Lafredière aurait pu vendre des points au plus enragé gamin que les guards de la reine Victoria aient compté dans la colonie deux siècles plus tard.

S’il y avait à Québec douze chevaux de gentilshommes, ils ne passaient pas toute leur existence à l’écurie. Les sentiers escarpés de la Haute-Ville durent s’aplanir, s’élargir ; la voie publique cessa d’être réservée aux piétons seulement. C’est là précisément où nous voulons en venir.

En effet, les rues de Québec prirent rapidement de l’importance, en 1665. Les améliorations effectuées, pendant l’administration du chevalier de Montmagny, avaient été fort goûtées. L’illustre chevalier avait ses rues Saint-Louis, Sainte-Anne, Richelieu, d’Aiguillon, Saint-Jean, pour honorer son roi et maître, Louis XIII, la belle reine, Anne d’Autriche, le duc de Richelieu, sa nièce, la duchesse d’Aiguillon, le bon prêtre M. LeSueur de Saint-Sauveur.

La rue Saint-Louis, au siècle dernier, était habitée par bien des notabilités. Le juge en chef Sewell occupait l’Hôtel actuel du Gouvernement : il décéda en 1839. Il y avait l’Hôtel de M. de Lotbinière, lieutenant civil et criminel ; en 1758 la maison de la chère amie de Bigot, madame Péan, où le juge Emsly résidait en 1815 : plus tard, le gouvernement l’acheta pour en faire une caserne d’officiers ; vis-à-vis la Cour de Justice l’on voyait le Kent House, où Sa Grâce le Prince Édouard séjourna (1791-4.)[6] et où résida vers 1820-4, feu le juge Olivier Perreault. Sur le même côté de la rue, un peu à l’ouest, était en 1815 la résidence de l’Hon Thos. Dunn, d’abord marchand, puis juge, puis membre du Conseil Exécutif, puis, plus tard enfin, lieutenant-gouverneur ou administrateur sous le titre de président du Conseil. Cette antique habitation fut la première qu’occupèrent les Frères des écoles Chrétiennes, à leur arrivée en cette ville en 184-. Le No 42, la maison du tonnelier François Gobert où l’on déposa la froide dépouille du général Montgomery, le 31 déc. 1775, est devenue historique.

L’abbé Vignal, avant d’être sulpicien, logeait à l’encoignure des rues Parloir et Stadacona. Il cultivait son terrain qu’il avait défriché et en donnait le produit au soutien du monastère des Ursulines. Plus tard, il quitta l’office de chapelain des Vierges du cloître pour s’affilier au séminaire Saint-Sulpice. Les Relations des Jésuites nous ont conservé le récit de sa fin tragique, à Laprairie de la Magdeleine, vis-à-vis de Montréal, le 27 oct. 1661. Là, le pauvre sulpicien fut tué, rôti et mangé par les sauvages. De nos jours, les sommités judiciaires, parlementaires et les avocats ont accaparé cette rue. Vous y trouvez Sir N. F. Belleau, premier lieutenant-gouverneur, l’hon. H. L. Langevin, le juge en chef Duval — les juges Taschereau, Tessier, Bossé, Caron, MM. P. Pelletier, H. Taschereau, députés — MM. Bossé, Languedoc, Hamel, De Chêne, Parkin, Dunbar, cum multis aliis, dont les clients sont aussi matinaux qu’au temps d’Horace :

« Sub cantu galli. »

« De la Basse-Ville, dit Faillon, on montait à la Haute-Ville par un chemin tortueux pratiqué entre les rochers, et sûr la droite on rencontrait le cimetière. Ce chemin, qui aboutissait à l’église paroissiale, se divisait en deux : d’un côté, il conduisait chez les Jésuites et à l’Hôpital (Hôtel-Dieu), de l’autre au fort des Sauvages et au château Saint-Louis. Le château, ou le fort du Roi, gardé par des soldats nuit et jour, sous les ordres du gouverneur, était de forme irrégulière, flanqué de bastions armés de pièces d’artillerie, et offrait à l’intérieur plusieurs corps de logis séparés les uns des autres. À quarante toises de là environ, on voyait, du côté du midi, un petit jardin clos, à l’usage du gouverneur, et devant le château, à l’ouest, était la Place-d’Armes (le rond) en forme de trapèze. » (Inégal et raboteux, et nivelé après 1820.)

« Sur l’un des côtés de cette place, l’on voyait un bâtiment attribué d’abord à la sénéchaussée et qui portait le nom de Palais : c’était là sans doute qu’en 1664, le Conseil Souverain tenait ses séances. De la Place-d’Armes partait le grand chemin que l’on appelait « La Grande Allée » qui conduisait au Cap-Rouge ; à droite et à gauche de ce chemin, étaient quelques emplacements donnés à des particuliers pour y bâtir. Le Fort des Sauvages était ce réduit, dont on a parlé, qui servait d’asile aux tristes restes de la nation huronne, formant en tout quatre-vingts âmes, en l’année 1665. Il continua d’être occupé par eux jusqu’à la paix faite avec les Iroquois, après l’arrivée des troupes ; ils le quittèrent alors pour se livrer à la culture des terres. » (À eux octroyées par les RR. PP. Jésuites, à Sainte-Foye.)

« Outre les bâtiments des RR. PP. Jésuites, construits en 1635, ceux des Religieuses et ceux de l’Hôpital (Hôtel-Dieu), on voyait à la Haute-Ville une maison située derrière le chevet de l’église paroissiale, où habitait Mgr de Laval. C’était probablement ce qu’il appelait son Séminaire, et où il fit élever des jeunes gens qu’on put promouvoir un jour au sacerdoce » (et qu’il maintint pendant un grand nombre d’années à ses frais).

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le séminaire de québec

« C’était au Séminaire que le prélat résidait avec ses prêtres, au nombre de huit, qui composaient alors tout le clergé séculier de Québec. Là était aussi l’église de Notre-Dame, en forme de croix latine, construite en pierre, et regardée dans ces commencements de la colonie comme un vaste et magnifique bâtiment. On y observait, pour la célébration du Service Divin, le cérémonial des évêques ; les prêtres, ainsi que les jeunes clercs élevés au Séminaire, assistaient toujours aux offices, comme aussi dix ou douze enfants de chœur. En outre, les fêtes solennelles, on y chantait la messe, les vêpres et le salut, avec accompagnement d’un instrument à cordes et de l’orgue qui ajoutaient beaucoup à l’harmonie et à la douceur du chant. Quand le roi eut repris le Canada, il fut question de fortifier la ville de Québec, qui comptait alors soixante-dix maisons. Comme la Haute-Ville était établie sur un rocher, formant une sorte de triangle, environné des deux côtés par les eaux du fleuve Saint-Laurent, on conçut le projet de la fermer par un mur d’enceinte avec de gros bastions, du côté où elle n’était pas défendue par l’élévation de son assiette et par l’eau, et de faire à ce mur trois portes pour la commodité des particuliers. On se proposait aussi de fortifier la Basse-Ville, en ajoutant à la plate-forme deux bastions avancés, d’où l’on pût battre les navires sur le fleuve Saint-Laurent. »[7]

L’auteur des « Anciens Canadiens » a fait ressortir d’une manière frappante le contraste entre 1757 et 1857 pour ce même local — en 1857 nous avions encore les troupes de Sa Majesté Britannique. « C’est toujours, dit-il, la même cathédrale pour la structure, minus sa tour moderne, qui semble supplier les âmes charitables, soit de l’exhausser, soit de couper la tête à sa sœur géante, qui a l’air de la regarder sous cape, avec mépris, du haut de sa grandeur.

Le collège des Jésuites, métamorphosé maintenant en caserne, présentait bien le même aspect qu’aujourd’hui ; mais qu’est devenue l’église construite jadis à la place des halles actuelles ? où est le bocage d’arbres séculaires, derrière ce temple, qui ornait la cour maintenant si nue, si déserte, de cette maison consacrée à l’éducation de la jeunesse canadienne ? La hache et le temps, hélas ! ont fait leur œuvre de destruction. Aux joyeux ébats, aux saillies spirituelles des jeunes élèves, aux pas graves des professeurs, qui s’y promenaient pour se délasser d’études profondes, aux entretiens de haute philosophie, ont succédé le cliquetis des armes, les propos de corps-de-garde, souvent libres et saugrenus. À la place du marché actuel, des boucheries très-basses, contenant tout au plus sept à huit étaux occupaient une partie du terrain, entre la cathédrale et le collège. Entre ces boucheries et le collège coulait un ruisseau qui, descendant de la rue Saint-Louis, traversait la rue Couillard et le jardin de l’Hôtel-Dieu, dans sa course vers la rivière Saint-Charles. Nos ancêtres avaient des goûts bucoliques très-prononcés !

Les maisons qui avoisinent le marché sont, pour la plupart, à un seul étage, à l’encontre de nos constructions modernes, qui semblent vouloir se rapprocher du ciel, comme si elles craignaient un autre déluge. »

La rue Couillard rappelle un des personnages les plus importants de l’ère de Champlain, Guillaume Couillard. Il faudrait tout un volume pour retracer les incidents historiques qui se rattachent à la Grande Place du Fort. Nous en avons indiqué un bon nombre aux premières pages (10-16) de l’Album du Touriste. Nous ajouterons à ce que nous avons déjà dit les détails suivants :

Il paraîtrait que là où s’élève le Union Hotel de 1804, — les bureaux actuels du Journal de Québec, — le gouverneur d’Ailleboust résidait vers 1650. « Il s’était réservé, le 10 janvier 1649, la pièce de terre comprise entre la rue du Fort et la rue du Trésor, d’une part, et les rues Buade et Sainte-Anne, de l’autre. À l’encoignure des rues du Trésor et Buade, côté Ouest, Jean Côté avait un emplacement. Il le donna en dot, en 1649, à sa fille Simonne, qui se maria à Pierre Soumandre. »

Voisin des bureaux actuels du Journal de Québec demeura pendant une vingtaine d’années Vallières de St. Réal, — un des aigles du barreau, — une de nos gloires nationales.

Sur la côte De Léry, débouche la vaste Université — L’Université Laval — qui, en grande partie, est due à l’initiative du Révd. Messire Ls. Casault. Sa charte — Une Charte Royale — date du 8 décembre 1852.

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Le terrain de l’évêché, qu’occupe maintenant la modeste bâtisse du Parlement, faisait partie du clos de Couillard. Ce terrain avait été vendu à Mgr de St. Vallier par la veuve Talon. La maison de Couillard était dans le jardin actuel du Séminaire, devant la porte qui donne sur la Grande Allée : les fondations en furent retrouvées en 1866 par l’abbé Laverdière.

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Mgr de laval.

Le grand évêque Laval, le procureur-général Ruette d’Auteuil, Louis de Buade, Sainte-Hélène, le héros canadien,[8] revivent dans les anciennes rues du même nom, tandis que Frontenac, Iberville, Fiedmont, se rappellent à votre souvenir dans des rues modernes. Le vieux pilote écossais, Abraham Martin, qui possédait trente-deux arpents de terre dans le faubourg Saint-Jean, bornait au nord son domaine par la côte qui porte son nom, la côte d’Abraham. Ce vieux loup de mer, si l’on en croit le Journal des Jésuites, n’était qu’un vieux polisson.

La mythologie a prélevé tribut sur une lisière du faubourg Saint-Louis : le maître de l’Olympe payen a sa ruelle, la rue Jupiter. Une buvette célèbre, Jupiter’s Inn, lui donna son nom. Du reste, pourquoi Jupiter n’aurait-il pas sa buvette, aussi bien que Neptune ? L’astronomie moderne fait acte de présence dans la rue Arago.[9]

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les ursulines de québec.

La rue du Parloir mène aux Ursulines ; au commencement du siècle, le juge de Bonne y résidait. Les Ursulines ont nommé, d’après leur patronne, la première rue à l’ouest qui coupe à angles droits les rues Saint-Louis et Sainte-Anne.

Désirez-vous voir une scène des anciens jours aux environs de la rue Saint-Louis ? voici ce que vous dira l’abbé Casgrain :

« Il existe au monastère des Ursulines de Québec un petit tableau qui rappelle une touchante tradition des premiers temps du Canada ; c’est une peinture, faite par un artiste canadien, d’après d’anciens croquis conservés depuis longues années au monastère… La toile représente l’antique forêt qui couronnait le promontoire de Québec à la naissance de la colonie. Au centre du tableau s’élève, à travers les érables et les grands pins, le premier monastère fondé, en 1641, par Madame de la Peltrie[10] ; sur l’avant-scène se dessine, en perspective, la maison que cette fondatrice fit bâtir pour son propre usage, trois années plus tard. L’espace compris entre ces deux édifices est occupé par un défriché entouré d’une palissade[11], où l’on voit paître un troupeau de brebis. À gauche du tableau, une large issue perce la forêt : c’est la Grande Allée, devenue depuis la rue Saint-Louis, qui conduisait au village de Sillery. Deux cavaliers, vêtus à la Louis XIV, se rencontrent sur cette voie : l’un est M. d’Ailleboust, gouverneur de la colonie, et l’autre M. de Plessis-Bochard, gouverneur des Trois-Rivières. Ils sont interrompus au milieu de leur conversation par un chef sauvage qui leur présente une peau de castor.

« À quelques pas de son habitation, madame de la Peltrie se tient debout auprès d’un autre chef sauvage qui l’écoute, la tête inclinée dans l’attitude du plus profond respect, pendant que d’un air plein de noblesse et d’autorité, elle l’instruit des saintes vérités de la foi. Cette scène contraste admirablement avec une autre qui se passe à deux pas de là ; c’est un guerrier sauvage qui, d’un air dédaigneux et impératif, donne des ordres à une sauvagesse qui paraît être sa femme, mais qu’à son attitude soumise et humiliée, on prendrait plutôt pour une esclave…

« Non loin de ce groupe, un missionnaire (le Père Jérôme Lalemant) après avoir visité quelques cabanes de sauvages réunies autour de la maison de madame de la Peltrie, s’achemine dans un petit sentier qui s’enfonce sous les sombres arcades de la forêt. Mais ce qui, surtout, attire et charme le regard dans ce tableau, c’est un groupe de jeunes enfants attentives aux leçons d’une religieuse que l’on voit, à droite, assise à l’ombre d’un frêne. L’impression qu’éveille cet antique souvenir est d’autant plus délicieuse et plus vive, qu’en détournant un instant la vue du tableau, on aperçoit encore aujourd’hui, dans l’enceinte du cloître, la tête chauve du vieux frêne sous lequel la tradition nous montre la Vénérable Mère de l’Incarnation catéchisant les petites sauvagesses, et instruisant les jeunes filles de la colonie[12]. »

La rue Sainte-Ursule et les environs semblent être particulièrement affectés à l’art d’Hippocrate. Médecins et chirurgiens y pullulent ; là résident le Dr James Sewell, son fils le Dr Collin Sewell, MM. Landry, Lemieux, Boswell, Belleau, Russell père, Russell fils, Baillargeon, Larue, Rowan, Fortier, médecins distingués. Malgré le séjour de tant d’éminents membres de la faculté, le quartier est sain : on y vit longtemps.

Les rues Craig, Carleton, Haldimand, Dalhousie, Richmond, Prevost, Aylmer, perpétuent la mémoire de sept gouverneurs anglais.

Il y a quelques années, le Conseil-de-Ville, sur motion du conseiller Ernest Gagnon, dont le nom est identifié avec nos chants populaires, enleva à la partie de la rue d’Aiguillon, extra muros, sa nomenclature, pour lui substituer le nom du célèbre jésuite historien, de Charlevoix ; à la section de la rue Saint-Joseph, en dedans des murs, il conféra le nom de l’historien national F. X. Garneau, à la rue Saint-François il donna, depuis, le nom de notre historien Ferland, et chacun d’applaudir.

Les rues du Prince-Édouard à Saint-Roch et Donnacona, près des Ursulines, nous redonnent deux personnages importants du passé : un prince moderne de l’Angleterre et Donnacona, un prince du Canada primitif.

La rue qui conduisait de la rue Saint-Jean au palais de l’Intendant, sur les rives du Saint-Charles, s’appela plus tard la rue des Pauvres, parce qu’elle traversait le terrain ou domaine dont le revenu était affecté aux pauvres de l’Hôtel-Dieu. Dans cette rue Deschenaux, le secrétaire de Bigot, faisait sa demeure (vis-à-vis l’hôtel Albion) ; la propriété appartient aux héritiers LaRue. Avoisinant la porte du Palais, à l’ouest, l’on voit la caserne des Artilleurs et l’arsenal brûlé d’abord, en 1816, puis restauré. Sur ce site, l’on éleva, en 1750, une caserne : puis vers 1804, la prison du District y fût installée jusqu’en 1814 : plusieurs grands criminels furent pendus à cet endroit. À l’encoignure de cette rue et de la rue Saint-Jean, l’on voit, au troisième étage du magasin de M. Côté, l’antique statue du général Wolfe, sculptée en 1771 par les frères Cholet, d’après la commande qui leur en avait été faite par un loyal boucher, M. George Hipps, propriétaire alors de la maison du coin, sur des dessins fournis par M. James Thompson, senior, sergent au 78e Régt., (Fraser’s Highlanders), qui avait servi sous Wolfe. Faites le tour des remparts et vous découvrez l’ancienne résidence du général de Montcalm, offerte en vente dans la Gazette de Québec, de 1784. Elle appartient, maintenant, à M. Venner. En arrière, vers l’ouest, l’on voit une solide sculpture, construite par les autorités militaires, à l’épreuve du feu — une poudrière. Dans la rue Saint-Jean existait le Bureau des Pauvres, qu’avait fondé Mgr de Saint-Vallier, pour empêcher les mendiants de Québec d’aller mendier dans les campagnes. Plus tard, ses vues de bienfaisance et de philanthropie le décidèrent à fonder l’Hôpital-Général, pour venir en aide à l’humanité souffrante. Cette circonstance fit fermer le Bureau des Pauvres, appelé aussi « Maison de la Providence. »

Dans cette même rue Saint-Jean, dans la maison occupée plus tard par M. C. Hamel, résidait, en 1845, le vieux millionnaire George Pozer, propriétaire de la maison historique Le chien d’or, remplacée en 1873 par notre Bureau des Postes. M. Pozer subit un long et coûteux procès, intenté par le Conseil-de-Ville, plutôt que de niveler les marches de cette maison, qui empiétaient sur la rue. Ce règlement municipal rencontra presque autant d’opposition que celui qui enjoint la vaccine à Montréal.

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le général wolfe.

Le vainqueur de M. de Montcalm, le général Wolfe, compte non-seulement une statue au coin des rues du Palais et Saint-Jean ; il a encore sa rue, la rue Wolfe. De même, son illustre rival de Montcalm réclame tout un quartier de la ville. Est-ce que l’amoureux jeune capitaine de l’Albemarle, Nelson, allait flirter avec la séduisante Dlle Prentice, en 1782, dans la rue qui porte maintenant son nom ? Plusieurs rues dans les faubourgs Saint-Louis, Saint-Jean et Saint-Roch portent les noms des éminents citoyens, qui en donnèrent le site, ou qui, par leur esprit public, ont laissé une mémoire aimée parmi le peuple : MM. Berthelot d’Artigny, Grey Stewart, T. C. Lee, Buteau, Finlay, Hudon, Smith, Salaberry, Scott, Tourangeau, Pozer, Panet, Bell, Robitaille, Ryland, Saint-Ours. La largeur de la plupart des rues de la ville varie de trente à quarante pieds ; la rue la plus spacieuse est la rue de La Couronne[13]. Les propriétaires ont droit à toutes nos félicitations pour les beaux arbres qu’ils y ont fait planter.

Québec comprend une dizaine de fiefs. Le Fief du Sault-au-Matelot appartient au Séminaire. Les Ursulines, la Fabrique, les héritiers Larue, l’Hôtel-Dieu, les Récollets, tous avaient leurs fiefs. La Fabrique possède un fief, en outre du Fief du Cap-aux-Diamants ; le Fief de la Miséricorde appartient à l’Hôtel-Dieu. Les héritiers Larue possèdent le fief de Bécancourt et celui de Villeraye. Il y a aussi le Fief Sasseville. Le fief des Récollets appartient maintenant à la Couronne.

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ruines du palais de l’intendant.

Saint-Roch doit une dette de reconnaissance à Mgr de St. Vallier, qui a laissé son nom à la rue qu’il côtoya si souvent dans ses visites à l’Hôpital-Général, où il alla clore sa laborieuse carrière. Monseigneur paraît avoir eu des prédilections particulières pour cette localité. Il avait fondé cet hospice à ses frais : il en fit son séjour pour ne pas payer un chapelain, et pour louer son évêché à l’Intendant : c’était le troisième hospice que le prélat avait fondé et doté. Puis, vint l’intendant De Meulles qui, vers 1684, dota la pointe Est du quartier d’un édifice remarquable par ses dimensions, sa magnificence, ses jardins ornés, — le Palais de l’Intendant

— où Talon avait laissé une brasserie en décadence et « près de dix-sept arpents de terre non occupés. » Louis XIV, sur l’avis de son intendant De Meulles, prodigua de vastes sommes pour y ériger un palais fastueux, où la justice française se rendait, et plus tard, sous Bigot, elle se vendait. Nos illustres ancêtres, au reste, n’étaient pas hommes à se chagriner pour de telles vétilles. Façonnés de longue main aux ineffables douceurs du régime féodal, sans oublier les corvées et ces adorables et royales lettres de cachet, qui, au rapport de l’abbé Faillon, pouvait au besoin atteindre même le clergé, que leur importaient les institutions d’un peuple libre, le texte de la Grande Charte ! À cet endroit était le célèbre magasin où Bigot, Cadet et consorts revendaient à d’énormes profits les provisions, etc., que le roi de France envoyait à la population affamée de Québec en 1758. Le peuple nommait la Maison, La Friponne. Près du site de l’ancienne brasserie de Talon, où Frontenac avait interné l’abbé de Fénélon[14], en attendant son procès, s’élève maintenant la brasserie de M. Boswell. Aux yeux des « libres et indépendants électeurs » de la Vacherie, au siècle dernier, nul doute que le palais de l’Intendant ne semblât une huitième merveille. La capitulation du 18 septembre 1759, enleva vraisemblablement une noble partie de sa splendeur à la huitième merveille, qui subit une éclipse totale lorsque les boulets des milices canadiennes, en 1775-6, en délogeaient les envahisseurs du sol, les sans-culottes d’Arnold, comme le colonel Caldwell l’écrivait en 1776 à son ancien chef, le général Murray. On appelait la Vacherie les vastes pâturages au pied du côteau Sainte-Geneviève, où paissaient en été les vaches de la cité, et où maintenant se groupent tant d’orgueilleux magasins, sur les rues des Fossés, Craig, de la Couronne, etc.

Si la rue Saint-Pierre eût eu, en 1775, pour voie de communication régulière avec cette « seconde Basse-Ville » la rue Saint-Paul (ouverte en 1816) nul doute que le soleil du progrès n’y eût luit près d’un demi-siècle plus tôt.

« Quelques projets d’amélioration, dit l’abbé Ferland, pour la ville de Québec, furent proposés au ministre par M. de Meulles. Depuis assez longtemps l’on reconnaissait la nécessité d’obtenir un local pour la demeure de l’intendant et pour la tenue des séances du conseil, le château Saint-Louis fournissant à peine un logement convenable au gouverneur et à ceux qui composaient sa maison. M. de Meulles proposa d’acheter un grand édifice de pierre que M. Talon avait fait bâtir pour servir de brasserie, et qui, depuis plusieurs années, était resté inoccupé. Placé dans une position fort commode sur le bord de la rivière Saint-Charles et à quelques pas de la Haute-Ville, ce bâtiment, avec des réparations et des additions, pourrait fournir, outre une résidence convenable pour l’intendant, des salles et des bureaux pour le conseil souverain et les cours de justice, des voûtes pour les archives et une prison pour les criminels.

« Auprès de l’ancienne brasserie, M. Talon possédait une étendue de terre d’environ dix-sept arpents en superficie, et dont personne ne se servait. Une partie de ce terrain, dans le plan de M. de Meulles, pouvait être réservée pour les jardins et dépendances du palais de l’intendant, tandis que le reste serait partagé en emplacements et deviendrait une seconde Basse-Ville qui pourrait un jour se prolonger au pied du cap. Il croyait que si ce plan était adopté, les nouveaux quartiers de Québec s’étendraient dans cette direction, et non sur les hauteurs, presque toutes occupées par les communautés religieuses. »[15]

On voit d’après le journal de Panet, que Saint-Roch existait en 1759 — que les femmes et les enfants du quartier n’étaient pas indifférents au sort de la patrie aux abois.

« Le même jour, (31 juillet 1759), » dit Panet, « nous entendîmes dans le quartier Saint-Roch un grand cri de femmes et d’enfants qui criaient « Vive le Roi ! »

« Je montai sur la hauteur » (sur le coteau Sainte-Geneviève ?) « et je vis la première frégate tout en feu ; peu de temps après une fumée noire dans la seconde, qui sauta et qui prit ensuite en feu. » Le 4 août, on recevait à Saint-Roch quelques bombes de 80. Le 31 août, on lit que deux soldats, pour avoir volé un quart d’eau-de-vie dans la maison de Charland, quartier de Saint-Roch, furent pendus à trois heures après-midi. En ce temps-là, le général ou le Recorder ne badinait pas. Qui était ce Charland de 1759 ? était-ce le même qui, seize ans plus tard, ferraillait avec Dambourgès, au Sault-au-Matelot ?

Depuis l’inauguration de la domination anglaise, Saint-Roch s’est peuplé d’une manière frappante ; on y voit un réseau de rues embrassant en superficie plusieurs lieues ?

La voie publique la plus ancienne du quartier est probablement la rue Saint-Vallier. On se rappelle encore le beau jardin et la modeste demeure du Frère Louis sur le côté nord de cette rue : dans le grenier du Frère Louis fut découvert, vers 1845, le vénérable drapeau de Carillon. La rue Desfossés tire son nom vraisemblablement des fossés qui servaient à égoutter les pâturages de la Vacherie. La rue du Vieux Pont date de la fin du siècle dernier ; celle de Dorchester rappelle l’administrateur aimé et populaire qui, sous le nom de Sir Guy Carleton, conduisait les milices de Québec à la victoire, en 1775.

La rue Craig reçut ce nom de Sir James Craig, vieux militaire hydropique qui, en 1807, administra les affaires tambour battant. Elle fut élargie et agrandie de dix pieds après l’incendie de 1845. Le site du marché Saint-Paul fut acquis de l’ordonnance royale, le 31 juillet 1831.

Le pont Dorchester fut bâti en 1822.

La rue Saint-Joseph, à Saint-Roch, qui n’avait d’abord que 25 pieds de largeur, par la libéralité des particuliers, fut portée à 40 pieds.

Ceci engagea la corporation à la prolonger au-delà des limites de la cité jusqu’au chemin de Lorette et l’a rendue la plus utile et l’une des plus belles rues de Saint-Roch.

Quand la plus spacieuse rue du quartier, la rue de la Couronne, large de soixante pieds, reçut-elle les cérémonies du baptême ? à coup sûr, ce dut être avant 1837, l’ère de Papineau. La rue du Roi rappelle sans doute le règne de George III ; ainsi que la rue de la Reine. L’hon. John Richardson, de Montréal, vers 1815, donnait son nom à la rue qui traverse les terrains que la couronne venait de lui concéder pour les héritiers de feu William Grant, Receveur-Général, qui, lui aussi, léguait son nom à une rue avoisinante. Un Monsieur Henderson possédait des terrains dans le voisinage de l’Usine du Gaz, au commencement du siècle : il fallait donc y créer une rue Henderson. Le quai du gaz est bâti sur le site de l’ancienne jetée, dont nous avons vu une mention vers 1720. Cette digue se composait de pierres entassées les unes sur les autres et servait à abriter le débarcadère au Palais contre le vent du nord-est. En 1815, le Col. Bouchette dit que c’était une promenade assez fréquentée ; maintenant l’extension du quai n’en laisse aucune trace.

La rue de l’Église date sans doute de la construction de la belle église de Saint-Roch, vers 1812. Le site en fut donné par l’hon. John Muir, mort en Écosse, en 1823.

L’espace nous manque pour décrire convenablement une multitude de localités, de rues et ruelles de Saint-Roch ; nous terminerons ces notes hâtives par quelques détails topographiques.

Saint-Roch, comme la Haute-Ville, comprend plusieurs fiefs. À partir du fief du Séminaire, à venir jusqu’au quai du gaz, les grèves avec le droit de pêche appartenaient originairement à l’Hôtel-Dieu, par concession du 21 mars 1648. Elles ont été concédées depuis à d’autres. La Couronne possède une réserve importante vers l’ouest de cette concession ; puis vient la concession de 1814 ou 1815 aux héritiers de Wm. Grant, occupée maintenant par plusieurs chantiers. Jacques-Cartier qui, en 1535-6, hivernait dans les environs de Saint-Roch, a donné son nom à toute une division municipale de ce riche faubourg, aussi bien qu’à une Halle fort achalandée.

Descendons cette antique et tortueuse côte de la Basse-Ville qui a retenti sous les pas de tant de régiments, où les Gouverneurs Français et Anglais ont tant de fois entendu leurs noms acclamés par des foules avides d’émotions, où les Vice-Rois de la France et de l’Angleterre, depuis le fastueux marquis de Tracy au fier comte de Durham, montaient au château Saint-Louis, entourés de leurs brillants états-majors, au son du canon et des fanfares guerrières. Nous voilà à la principale artère du commerce dans la vieille capitale — la rue Saint-Pierre, large de vingt-quatre pieds seulement.

La rue Saint-Pierre est vraisemblablement plus ancienne que sa sœur, la rue Sault-au-Matelot, voisine de la rue Saint-Pierre. Là où la banque[16] de Québec fut érigée en 1862, étaient, au siècle dernier, les bureaux, la voûte, le quai de John Lymburner, marchand bien connu. L’onde du Saint-Laurent baignait le quai même où s’élevaient les bureaux et voûtes que la Banque de Québec a remplacé : ces bureaux, en 1834, étaient occupés par la Banque de Montréal. Les navires des postes de la Compagnie de la Baie d’Hudson étaient amarrés au quai en arrière. Il y avait trois Lymburner : John, mort vers 1816, Mathew, et Adam le plus lettré des trois : ils étaient sans doute parents. Il y avait plus que des soupçons sur la loyauté d’Adam envers la couronne britannique, en 1775 ; néanmoins ses talents oratoires, ses connaissances en droit constitutionnel, le firent déléguer en Angleterre pour plaider la cause de la colonie devant les autorités métropolitaines ; son discours est reproduit dans le Canadian Review, publié à Montréal en 1826.

Le colonel Caldwell[17] mentionne que le gouverneur Guy Carleton avait fait braquer un canon sur le quai de la maison de Lymburner, pour tirer sur les Bostonnais, en 1775, lorsqu’ils tentèrent une surprise dans le quartier Sault-au-Matelot. On voit encore dans la maison voisine, au sud de cette dernière, et appartenant aux héritiers Atkinson, de fort massives voûtes, d’origine française probablement.

Sur le site où est le bureau de M. McGie il y avait, en 1759, l’entrepôt de marchandises de M. Pérault : d’après de nombreuses lettres et factures trouvées en ce grenier, et qu’un antiquaire nous a remises, M. Pérault avait des relations commerciales fort étendues au Canada et en France.

La rue Saint-Pierre est devenue le quartier-général du haut commerce ; des bureaux d’assurance sur la vie, contre les accidents par le feu. Les institutions monétaires y trônent orgueilleusement : la Banque de Montréal, la Banque de Québec, la Banque Union, la Banque Nationale, la Banque Stadacona, la Banque de l’Amérique Britannique.

Dans cette rue demeurait, en 1774, le capitaine Bouchette qui, l’année suivante, dans son vaisseau « Le Gaspé » nous ramenait sain et sauf, en dépit des Yankees, Sir Guy Carleton, notre gouverneur. M. Bouchaud, marchand, M. Panet, N. P., le père de Mgr B. C. Panet, y résidaient, aussi bien que M. Boucher, maître du Port (Harbour Master), qui fut nommé à ce poste par le Gouverneur R. S. Milnes, sur la recommandation du Duc de Kent, dont il avait piloté le vaisseau (porteur du 7e Régt.) de Québec à Halifax.

Le bureau où se rédige le Morning Chronicle, fondé en 1847, appartenait en 1759 à M. Jean Taché, syndic des marchands, « homme probe et d’esprit, » disent les Mémoires, un de nos premiers poëtes. Il composa un Poème sur la mer ; c’est l’ancêtre de feu Sir E. P. Taché, du romancier Marmette, etc. Il possédait alors en outre de grands bureaux, que l’incendie dévorait en 1845 sur le quai Napoléon, et une maison de campagne sur le chemin Ste. Foye, plus tard Holland House. Ce local, pendant près d’un demi siècle, fut un café fort achalandé par les marins de long cours, sous le nom de Old Neptune Inn ; le Dieu de la mer armé d’un trident formidable, placé au-dessus de la porte, menaçait les passants. Nous nous rappelons comme d’hier ses formes colossales : il a disparu depuis près de trente ans.

Parallèle à la rue Saint-Pierre, court la rue Notre-Dame, qui conduit à la petite église de la Basse-Ville, nommée d’abord Notre-Dame de la Victoire en souvenir de la victoire remportée, en 1690, sur l’assiégeant Sir William Phipps ; plus tard Notre-Dame des Victoires, en mémoire de la défaite de l’escadre de l’amiral Sir Hovenden Walker en 1711. Ce coin de la rue Saint-Pierre occupe probablement les avenues et les parterres où Champlain cultivait les roses vers 1615. En face de l’église Notre-Dame des Victoires, et sur le site occupé actuellement par l’hôtel Blanchard, les Dames Ursulines, en 1639, trouvèrent un asile, « à une toute petite habitation, espèce de magasin, alors la propriété de Sieur Juchereau des Châtelets, située au pied du sentier de la montagne, » où le gouverneur, M. de Montmagny, dit-on, leur envoya porter leur premier souper en Canada.

L’endroit a encore d’autres traditions, de suaves mémoires : la bonne, la jeune, la belle madame de Champlain, vers 1620, y enseignait le catéchisme sous l’ombrage des bois aux marmots hurons qui s’extasiaient en voyant leurs traits reproduits dans le petit miroir que leur bienfaitrice portait suspendu à son côté.

Parmi les nombreuses voûtes et magasins de la Basse-Ville, en 1682, le feu éclata et réduisit en cendres une grande partie des édifices. Sur une partie de ces décombres, on construisit plus tard Notre-Dame de la Victoire ; ouvrons le tome II du Cours d’Histoire du Canada, de l’abbé Ferland, et lisons :

« D’autres ruines se trouvaient (en 1684) au centre des affaires à la Basse-Ville ; c’étaient des murs noircis et lézardés, l’ancien magasin (de Champlain) qui, des mains de la compagnie, était passé dans celles du roi ; il était resté dans l’état où l’avait laissé le grand incendie qui, quelques années auparavant (1682), avait détruit la Basse-Ville. Mgr de Laval obtint, en 1684, cet emplacement de M. de la Barre, afin d’en faire une chapelle succursale pour l’avantage des habitants de la Basse-Ville. Ce don ne fut cependant ratifié qu’un peu plus tard en faveur de M. de St. Vallier. Au mois de septembre 1685, MM. de Denonville et de Meulles firent expédier la concession pure et simple de ce lieu pour l’érection d’une église, que le digne évêque bâtit avec le temps sous le nom de Notre-Dame de la Victoire. » Le débarcadère des petites embarcations, en aval de la vieille halle (maintenant le marché Finlay)[18] a sans doute emprunté son nom La Place du Débarquement, du site avoisinant, en face de l’église Notre-Dame, connue comme La place de Notre-Dame.

C’est dans ces environs, un peu vers l’ouest, qu’avait lieu en juillet 1608, sous l’ombre discret d’un bois, près du jardin que Champlain s’y faisait « accommoder », l’historique entrevue qui sauva la colonie. Le secret en valait la peine : rien de surprenant si le loyal pilote de Champlain, le capitaine Testu, jugea à propos de conduire le fondateur de Québec à l’écart dans un bois avoisinant pour lui dévoiler l’odieuse trame qu’un des complices, Antoine Natel, serrurier, venait de lui confier sous le plus grand secret. Le chef de la conspiration était un nommé Jean du Val, venu en ce pays avec Champlain. On devait égorger Champlain, piller le magasin, puis rejoindre les vaisseaux espagnols et basques à Tadoussac. Comme il n’y avait alors dans la Nouvelle-France ni cour d’appel, qu’il n’était nullement question d’une Cour Suprême, le procès du chef de la conspiration fut bientôt instruit ; le sieur Jean du Val fut bel et bien « pendu et étranglé au dit Québecq, et sa tête mise au bout d’une pique, pour êstre plantée au lieu le plus éminent du fort. » Certes, cette livide tête de forcené, au bout d’une pique, près de la rue Notre-Dame, devait faire un effet pittoresque à la brunante.

Mais le brave capitaine Testu, le sauveur de Champlain et de Québec, qu’est-il devenu ? Champlain lui fait l’honneur de le nommer, voilà tout. Ni monument, ni poème, ni page d’histoire, rien pour commémorer son dévouement. À l’instar de celle de l’homme illustre dont il sauva les jours, sa tombe est ignorée. Il n’existe personne de sa descendance, d’après l’abbé Tanguay.

La plus vaste, la plus remarquable des solides voûtes françaises de la Basse-Ville est celle maintenant possédée par la succession Poston, sur le côté Nord de la rue Notre-Dame, presqu’en face de l’église. On prétend que ces voûtes étaient construites non-seulement à l’épreuve du feu, mais encore à l’épreuve de l’eau, aux grandes marées du printemps et de l’automne.

Pendant le siège de 1759 on voit, d’après le journal de Panet, que la Basse-Ville n’était qu’un monceau de ruines fumantes ; au 8 d’août, c’était un brasier. Les bombes de Wolfe et de Saunders avaient pénétré jusque dans les voûtes souterraines. Cette date fut fatale à bien des québecquois. « Les Anglais jetèrent des pots à feu sur la Basse-Ville, dont trois tombèrent, un sur ma maison, dit M. Panet, un sur une des maisons de la place du marché et dans la rue Champlain. Le feu prit à la fois dans trois endroits. En vain voulut-on couper le feu et l’éteindre chez moi ; il ventait un petit Nord-Est, et bientôt la Basse-Ville ne fut plus qu’un brasier ; depuis ma maison, celle de M. Desery, celle de M. Maillou, rue du Sault-au-Matelot, toute la Basse-Ville, et tout le Cul-de-Sac jusqu’à la maison du Sr. Voyer, qui en a été exempte, enfin jusqu’à la maison du Sr. de Voisy, tout a été consumé par le feu.

« Il y a eu sept voûtes qui ont été crevées ou brûlées ; celle de M. Perrault, le jeune, celle de M. Tachet, de M. Turpin, de M. Benjamin de la Mordic, Jehaune, Maranda. Jugez de la consternation. Il y eut 167 maisons de brûlées. »

Cent soixante-sept maisons incendiées devaient créer bien des lacunes. On sait où était le magasin de M. Perrault, jeune, de M. Taché. Mais qui nous indiquera où étaient les maisons de Desery, Mailloux, Voyer, de Voisy et les voûtes de MM. Turpin, de la Mordic, Jehaune, Maranda ?

On sait que Champlain, après son retour à Québec, en 1633, avait « eu le soin de réparer une batterie placée au niveau du fleuve, près du magasin, et dont les canons commandaient le passage entre Québec et la côte opposée. »[19] Or, en 1683, « cette batterie de canons posée dans la Basse-Ville, environnée presque de maisons de tous côtés, était éloignée du bord de la rivière et causait de l’incommodité au public ; » le gouverneur d’alors, Lefèbvre de la Barre[20] « ayant reconnu un endroit bien plus avantageux vers la Pointe des Roches et au bord du dit fleuve à haute marée qui, dit-il, battra bien plus avantageusement dans la rade et qui causera bien moins d’incommodités aux maisons de la dite Basse-Ville, » jugea à propos d’y transporter la dite batterie, et les Révérends Pères de la Compagnie de Jésus s’étant offert de contribuer aux frais qu’il conviendrait de faire, il leur concéda « une partie de l’emplacement qui est au-devant du lieu sur lequel est présentement posée la dite batterie de canons… entre la rue ou le grand chemin de charrettes venant du port[21] et la rue dite Saint-Pierre. »

Voilà donc l’origine du quai Napoléon et une mention bien distincte de la rue Saint-Pierre. La maison construite près de ce site fut vendue le 22 octobre 1763 à Wm. Grant, écuyer, qui, le 19 décembre 1763, achetait aussi le reste du terrain jusqu’à basse marée de Thos. Mills, écuyer, major de ville, lequel venait d’en obtenir la patente, le 7 décembre 1763, du gouverneur Murray, en récompense, comme il est dit au préambule de l’acte, de ses services militaires. Cette propriété qui, plus tard, appartenait à M. Wm. Burns, fut par lui cédée, le 16 octobre 1806, à M. J. W. Woolsey.

Le quai Napoléon, acquis en 1842 de M. Buteau par feu M. Chouinard, fait maintenant partie de la succession Chouinard ; il se compose en réalité de deux quais réunis en un seul, la partie à l’Ouest se nomme Quai de la Reine. La voie qui mène du Cap vers ce quai est nommée Rue Sous-le-Fort, à cause de sa position : elle date probablement de l’année 1620, quand on jeta les fondations du Fort St. Louis. En 1663, elle devait aboutir à la « Pointe des Roches ; » au siècle dernier la Rue Sous-le-Fort comptait entre autres résidences celle de Fleury de la Joannière, frère de Fleury de la Gorgendière, beau-frère du gouverneur de Vaudreuil.

Il y avait aussi dans cette rue la maison de M. George Alsopp, le chef de l’opposition dans le Conseil du Gouverneur Cramahé, etc. ; son voisin était M. D’Amours des Plaines, conseiller au Conseil Supérieur ; puis, ensuite, la résidence de M. Cuvillier, le père de l’hon. Austin Cuvillier, Orateur de la Chambre d’Assemblée en 1842. Dans cette rue se trouvait le magasin de M. Cugnet, le fermier du domaine de Labrador.

Il ne faut pas confondre le Quai Napoléon, tel que l’avait fait M. Brunet avant M. Buteau, avec le Quai de la Reine, propriété de M. Woolsey. Du Quai du Roi aux forges du Roi, dont on trouvait les masures au commencement du siècle un peu plus haut que le hangar du Roi, il n’y a que quelques pas.

G. Bellet, M.P.P., demeurait dans la propriété de M. Chouinard, au coin des rues Saint-Pierre et Sous-le-Fort.

M. J. A. Malouin nous écrit :

« En parcourant un ancien manuscrit, à la date de 1861, je lis ce qui suit : — « Je me rappelle les changements rapides qui ont eu lieu sur les établissements depuis 70 ans, dans quelques parties de ce pays. D’abord à Québec : le faubourg St. Jean a du moins triplé, le cimetière des Anglais (St. Mathews) était au bout sud-ouest de ce faubourg. Il n’y avait point de faubourg St. Roch, si ce n’est quatre ou cinq maisons occupées par des tanneurs au côté sud de la rue St. Vallier, et la maison de M. David Linet, le long du fleuve, près de l’Hôpital-Général ; point de faubourg St. Louis, même en 1797. Il n’y avait que la maison de M. Ferguson, tailleur, (résidence actuelle de M. Joseph, président de la Banque Stadacona,) qui existe encore près des murs, au côté sud-est du chemin ou route de la Grande Allée.

« À la Basse-Ville, la rue du Sault-au-Matelot était bien courte et celle de St. Pierre encore plus. Au Palais, il y avait quelques maisons ; et de là, allant vers le Nord-Est, environ une quinzaine de maisons le long de la côte allant vers la Canoterie ; il n’y avait pas de chemin de voitures depuis les extrémités des rues Sault-au-Matelot et St. Pierre, à aller à la Canoterie ou rue St. Paul, par le côté Nord-Est ; la Basse-Ville a au moins triplé par les améliorations et par l’agrandissement sur la rive du fleuve St. Laurent, tant sur les rives de la Pointe à Carcy que sur celles le long de la rue St. Paul. Et du côté sud-ouest de la Basse-Ville par la rue Champlain, les maisons ne s’étendaient point jusqu’au Cap Diamant. Et de là, en remontant le long du fleuve jusqu’au Cap Rouge, il n’y avait qu’une seule maison, située à Sillery, occupée par M. Hullet, (beau-père du juge Bossé), qui cultivait une anse en houblon, près des restes d’une église que les anciens de ce temps là appelaient l’Église St. Michel. »

Entre le quai de la Reine et la jetée à l’ouest, appartenant aux autorités impériales et nommée le quai du Roi, il y avait un enfoncement ou débarcadère, fort prisé par nos aïeux, où les vaisseaux côtiers et les petites embarcations de rivière se réfugiaient, le Cul-de-Sac. Là aussi, les navires, surpris par un hiver hâtif, attendaient que les soleils d’avril vinssent rompre leurs chaînes en fondant les glaces du fleuve. On les mettait en hivernement sur un fond de glaise, douillettement et en sûreté : les vaisseaux naufragés y venaient aussi pour recevoir des radoubs. Le Cul-de-Sac, avec ses us et traditions marines, avait aux anciens jours, son utilité dans notre incomparable port de mer. Près de cet endroit, en 1759, Vaudreuil avait établi une batterie à fleur d’eau. Sur ce site fut bâtie vers 1833 l’ancienne douane. Le Cul-de-Sac rappelle « la première chapelle qui ait servi d’église paroissiale à Québec — celle que Champlain fit construire à la Basse-Ville, en 1615, dans l’anse du Cul-de-Sac, où le nom de Champlain est resté attaché à la rue qui aboutissait à cette chapelle. Les Récollets y firent les fonctions curiales jusqu’à la prise de Québec par les Kertks — 1615-1629. » (Laverdière.)

Rien moins qu’un besoin pressant de fournir au public un marché convenable, et aux petits vapeurs côtiers des quais, ne put déterminer la municipalité d’y ériger les jetées actuelles et d’y élever en 1856, avec la pierre de taille de l’ancien Parlement, la spacieuse Halle Champlain que nous connaissons. Le quai du Roi et les hangars du Roi sur icelui, ont aussi leurs traditions marines et militaires. Quelques compagnies des Volontaires y étaient casernées à l’époque palpitante de 1837-8, lorsque « Bob Symes » rêvait une nouvelle conspiration chaque nuit, et que M. N. Aubin préservait, dans l’ambroisie du Fantasque, ce loyal Magistrat.

Que de pimpantes frégates, que de vaisseaux-amiral de la Grande-Bretagne ont attaché un canot à la rampe de ce quai ! Jacques-Cartier, Champlain, Nelson, Bougainville, Cook, Vauclain, Montgomery, ont tour à tour foulé cette pittoresque plage surplombée par le Cap aux Diamants. Depuis près d’un siècle, la rue qui porte le nom vénéré du fondateur de Québec, la rue Champlain, oublieuse de ses anciennes traditions gauloises, est le quartier-général, exclusif presque, de notre population Hibernienne. Une lugubre planche peinte en noir et en blanc, suspendue aux saillies du Cap, marque l’endroit où l’un de leurs compatriotes, le général Richard Montgomery, avec ses aides-de-camp Cheeseman et McPherson, recevaient le coup de grâce pendant une tempête de neige, vers 6 heures du matin, — le 31 décembre 1775. Cette malencontreuse matinée pour nos amis les ennemis, le poste était gardé par des miliciens, MM. Chabot et Picard ; le capitaine Barnesfare, marin anglais, avait pointé le canon ; Coffin et le sergent McQuarters le tirèrent. À l’extrémité Est était, selon MM. Casgrain et Laverdière, le tombeau de Champlain. M. S. Drapeau dit qu’il n’en est pas sûr. Adhuc sub judice lis est.

Un peu à l’ouest est le Cap Blanc, habité par un petit groupe de Canadiens-Français : près de là fut lancé le premier navire bâti à Québec, en 1667 ;[22] le drapeau blanc flottait alors aux bastions du Cap aux Diamants.

La rue Champlain court presque jusqu’au Cap Rouge, une distance de six milles. Pendant l’hiver, les incidents les plus marquants sont : les éboulis sur les toits de quelque avalanche des flancs du Cap — quelquefois mort s’en suit : la pose de la quille d’un grand navire dans les chantiers de MM. Gilmour, Dinning, Baldwin etc. Ce qui remet la joie au cœur des pauvres charpentiers en grève, dont les blanches chaumières se groupent le long de la côte. Excepté pendant les mois d’été, où les équipages des nombreux navires en chargement le long des estacades, dansent et chantent dans les estaminets, l’année s’écoule paisible. Aux grands jours de gala, au temps des élections, quelques fils de St. Patrice parcourront l’historique rue, armés de gourdins, de shillaleighs pour maintenir la paix ! ça va sans dire.

En somme la rue Champlain a une physionomie toute particulière.

Parmi les rues de Québec, les plus célèbres dans nos annales à raison des incidents qui s’y rattachent, nommons la sale et tortueuse voie qui circule du bas de la rue Lamontagne.[23] Elle court à deux cents pieds sous le Cap jusqu’au sentier plus étroit encore qui commence où finit la rue Saint-James, et mène au pied de la côte de la Canoterie :[24] nous avons nommé la rue Sault-au-Matelot. Est-ce parce qu’un matelot un peu grisé sans doute, ou est-ce parce qu’un chien du nom de Matelot y sauta ?[25] consultez Du Creux. Notre ami Marmette l’a réservée pour recevoir dans sa chute son héros Dent de Loup. Ce « sentier plus étroit, » dont nous venons de parler, a nom « Ruelle des chiens, » qui vient aboutir à la « Côte des chiens, » laquelle fait partie à l’est de la « Côte de la Canoterie. » Ainsi le nomme le peuple : les Directory le nomment « Petite Rue Sault-au-Matelot. » Il est si étroit que deux charrettes en certains angles ne pourraient s’y rencontrer. Figurez-vous qu’à venir à 1816 nos magnanimes aïeux n’avaient d’autre débouché en cette direction, à marée haute, pour pénétrer à Saint-Roch (car la rue Saint-Paul est postérieure à 1816, comme M. de Gaspé nous l’a si bien dit) ! N’est-ce pas incroyable ?

Il y avait, sans doute, à chaque extrémité, comme dans certaines passes des Alpes, un gardien muni d’un porte-voix pour annoncer quand le passage était libre et pour prévenir les rencontres. Cette localité, odoriférante surtout pendant la canicule, est fort peuplée : les bambins de la Verte Erin y pullulent comme lapins en garenne. Des touristes aventureux qui s’y sont risqués aux jours radieux de juillet, en sont revenus tout éblouis, abasourdis même des merveilles de l’endroit. Entr’autres curiosités indigènes, ils y ont remarqué comme des tentes aériennes, improvisées, sans doute, contre les rares rayons du soleil du midi. Sur des ficelles tendues d’un côté à l’autre de la voie, était le linge des familles mis à sécher. Quand le vent agitait au-dessus des passants toutes ces blanches chemisettes, mêlées à des caleçons masculins, et à ses fragments de toile si nécessaires aux jeune âge, l’effet, dit-on, était pittoresque au suprême degré. Quant à nous, désireux dès notre jeunesse d’approfondir les moindres détails de l’histoire de notre cité et de les narrer dans toute leur pétillante actualité, pour l’édification des touristes distingués de la France, de l’Angleterre, des États-Unis, ça été pour nous un de nos chagrins les plus cuisants de savoir que l’unique visite que nous ayons faite à la Ruelle des Chiens ait été postérieure à la publication de l’Album du Touriste, ce qui en explique l’omission.

Nos plus illustres touristes, le fils aîné de la Reine, le Prince de Galles, ses frères, les Princes Edward et Arthur, les ducs de Newcastle, de Manchester, les généraux Grant, Sherman, le Prince Napoléon Bonaparte, tous, dit-on, ont quitté Québec sans avoir visité la Ruelle des Chiens, ignorant même, il est probable, son existence ! Et pourtant cette rue est immensément historique. Elle a raisonné des fanfares de la guerre, du grondement du canon, d’une fusillade des plus vives : le Col. Arnold y tombait blessé au genou, en 1775. On le transportait au milieu des cris désespérés de ses soldats, ruisselant dans leur sang, sous le sabre de Dambourgès, du féroce et colossal Charland, du brave Caldwell, secondé de son ami Nairn et de leurs ardentes milices. Nos amis, les annexionnistes d’alors, étaient tellement décidés à annexer Québec, qu’ils se ruaient comme des possédés sur les barrières (il y en avait trois) dans la rue des Chiens et dans la rue Sault-au-Matelot : « chacun, dit Sanguinet, portant une feuille de papier sur le chef, sur laquelle était écrit Mors aut Victoria, la mort ou la victoire. » Il y a de cela, cent ans.

De nombreux cadavres jonchaient les environs : on les transportait au Séminaire. Vous trouverez d’amples détails sur cette glorieuse journée dans l’Album du Touriste. On croit que la première barrière était au bas de la demi-lune en pierre où repose maintenant un canon sur les remparts ; la seconde était en arrière des bureaux de M. W. Campbell, N. P., et la troisième près des bureaux de la Banque Nationale, dans la rue Sault-au-Matelot.

Cette rue a vu naître l’Archevêque Signaï, dans une maison plus tard occupée par le nommé Gringras, meublier, vis-à-vis des bureaux de l’Assurance de Québec.

La rue Sault-au-Matelot a perdu toute son allure militaire d’alors. À part les bureaux de M. Ledroit, du Chronicle, des mesureurs de bois (cullers), elle semble affectée à des charretiers et à la nombreuse tribu des tonneliers, dont les futailles à certains jours couvrent les trottoirs. Il serait à désirer que la municipalité entrât en arrangement avec ces honnêtes industriels pour savoir à quel taux ils consentiraient à laisser la voie publique libre aux passants.

La rue Sault-au-Matelot ne paraît pas sur le plan de Québec de 1660, reproduit par l’abbé Faillon.

Ce quartier de la Basse-Ville, si populeux sous le régime français et où, selon M. de Laval, il y avait « grand nombre de citoyens, » en 1661, continua jusque vers 1832 à être, par le tohu-bohu des affaires et les résidences des principaux négociants, une des plus riches portions de la cité. En 1793, le père de notre Souveraine, en garnison à Québec, Colonel du 7e régiment, y acceptait l’hospitalité de M. Lymburner, un des négociants les plus huppés de l’époque. La chère amie, qui vécut comme son épouse avec lui pendant vingt-huit ans, l’élégante baronne de Saint-Laurent, était-elle de la partie ? C’est ce qu’il nous a été impossible de constater de notre vieil ami, l’Hon. William Sheppard, de Woodfield, près Québec, mort en 1867, dont nous tenons ce renseignement. M. Sheppard, qui avait fréquenté les meilleurs salons de la vieille capitale, était lui-même un des contemporains du généreux et jovial Prince Édouard.

Le quartier du Sault-au-Matelot, la rue Saint-Pierre, la rue Saint-James, à venir à l’année 1832, contenaient les résidences d’une foule de familles fort à l’aise : plusieurs de nos premiers marchands y résidaient. Les arabesques en plâtre, des dessins et autres traces de luxe dans les salons y sont visibles jusqu’à ce jour. On sait que le drainage était presqu’ignoré alors en notre bonne ville. Le fléau asiatique cette année-là décima la population : 3,500 cadavres étaient allés dans quelques semaines prendre leur place au cimetière. Cette terrible épidémie causa pour ainsi dire une révolution sociale à Québec : les terrains sur les chemins Saint-Louis et Sainte-Foye prirent de la valeur ; la classe aisée quitta la Basse-Ville. On y transigeait ses affaires, mais on résidait à la campagne ou à la Haute-Ville.

Le fief du Sault-au-Matelot qui appartient maintenant au Séminaire de Québec, croyons-nous, fut concédé à G. Hébert le 4 février 1623 ; puis le dernier jour de février 1632, son titre lui fut confirmé par le duc de Ventadour. Sur le terrain réclamé du fleuve, vers 1815, MM. Munro et Bell, négociants distingués, bâtirent des quais et des grands hangars, auxquels la ruelle Bell, (Bell’s Lane, ainsi nommée d’après l’honorable Mathew Bell),[26] les rues Saint-James, Arthur, Dalhousie et autres conduisent. M. Bell, plus tard l’un des locataires des forges de Saint-Maurice, résidait dans la maison, coin de la rue Saint-James et Saint-Pierre, possédée maintenant par M. J. G. Chapham, N. P. C’était un citoyen très-influent ; il commandait une compagnie de cavalerie, fort en renom parmi messieurs nos pères. Il eut une nombreuse famille et fut par mariage lié aux Montizambert, aux Bowen, etc.

La rue Dalhousie, à la Basse-Ville, date probablement de l’ère du comte de Dalhousie, de 1827, quand le Quebec Exchange (la Bourse) fut bâti par une société de marchands. L’extrémité de la Basse-Ville, au nord-est, constitue la pointe à Carcy ;[27] au large, est la jetée des commissaires du Havre, auprès de laquelle la belle frégate, l’Aurora, capt. De Horsey, hivernait en 1866-67.

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la pointe-aux-lièvres,
(Où Jacques-Cartier hiverna en 1535-36.)

L’extension du commerce, au commencement du siècle présent, l’augmentation de la population, faisaient ardemment désirer des voies de communication entre la Basse-Ville et Saint-Roch, moins scabreuses que le tunnel de la ruelle des Chiens et la grève du Saint-Charles, à basse marée. Vers 1816, on acheva l’extrémité nord de la rue Saint-Pierre, qui alors se terminait par un pont rouge, resté mémorable dans les souvenirs populaires. L’apôtre saint Paul eut sa rue, aussi bien que son collègue, saint Pierre. MM. Benj. Tremain, Budden, Morrisson, Parant, Allard et autres, acquirent des terrains sur le côté nord de cette rue, y bâtirent des quais, des bureaux, de grands magasins.

La construction du chemin de fer du Nord, donnera plus tard une grande valeur à ces propriétés, dont la majeure partie appartient maintenant à notre compatriote, M. J.-Bte. Renaud, qui, sous peu, paraît-il, dotera cette partie de la Basse-Ville d’édifices de première classe ; le quartier, espérons-le, progressera et notre entreprenant citoyen n’en souffrira pas.[28]

J. M. LeMoine.
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le monument des braves — 1760.

Lévis, sors un instant de ton divin asile !
Que ton pied foule encore cette plaine fertile ;
Reviens après cent ans sur le vieux champ d’honneur !
Vois, d’un fier monument la colonne imposante
Que la main du pays, enfin reconnaissante,
Élève à ta valeur.

L. H. Fréchette.
  1. L’abbé Laverdière, au contraire, prétend que la maison d’Hébert a dû être bâtie sur le site de l’évêché actuel. (Œuvres de Champlain, tome II.)
  2. Les étrennes consistaient en vin d’Espagne, tourtières, chapons, livre de piété, etc., d’après le Journal des Jésuites.
  3. Histoire de la colonie française au Canada, tome III, p. 222.
    Ibid tome III, p. 384.
  4. « L’année 1670, dit Faillon, le Roi envoya pareillement un étalon et douze juments et les fit distribuer aux gentilshommes du pays, les plus zélés pour la culture des terres : une jument à M. Talon, deux juments à M. de Chambly avec un étalon, une à M. de Sorel, une à M. de Varenne, deux juments à M. de Lachenaye, une à M. de Latouche, une à M. de Repentigny, enfin la douzième à M. LeBer » (Tome III, p. 222).
  5. Histoire de l’Hôtel-Dieu de Québec, Mère Juchereau, 511.
  6. « To let — That elegant House, No 6, Port Louis street, lately occupied by H. R. H. Prince Edward, and at present by the Lord Bishop of Quebec.

    For further particulars, apply to

    Miss Mabane
    or to
    Quebec, 4th March 1794Munro & Bell. » (Quebec Gazette)

  7. Histoire de la Colonie Française au Canada, tome III, p. 371-73.
  8. On prétend aussi que cette rue fut appelée, d’après la mère Ste. Hélène, supérieure de l’Hôtel-Dieu (Dlle Regnard Du Plessis).
  9. Nous lisons dans un registre municipal :

    « La rue Alfred s’étend de la rue Colomb à la rue Arago, dans le fief Notre-Dame des Anges. Cette rue, ainsi que ses parallèles : Alexandre, Neilson, Turgeon, Jérôme et Saint-Ours, et les transversales, Arago et Colomb, furent tracées en 1845, de 30 pieds de large (la rue Saint-Ours ayant seule 40 pieds) — par l’inspecteur des chemins, M. Jos. Hamel, suivant les instructions et du consentement des Dames Religieuses de l’Hôpital-Général. »

    (Les rues Neilson, en souvenir du Nestor de la presse Canadienne l’Hon. John Neilson : Turgeon, pour perpétuer la mémoire du Coadjuteur, — puisqu’il n’était encore que coadjuteur en 1845 — rue Jérôme, en souvenir du vénérable Jérôme Demers, le supérieur du Séminaire de Québec, qui s’est dévoué pendant plus de cinquante ans à l’éducation de la jeunesse.)

  10. Le monastère des Ursulines fut incendié le 31 Décembre 1650, rebâti l’année suivante, incendié de nouveau en 1686, et reconstruit peu de temps après
  11. Cette palissade fut élevée en 1659, lorsque Monseigneur de Laval vint habiter la maison de Madame de la Peltrie.
  12. Ce vétéran de la forêt, resté seul debout de tous ses compagnons, compte aujourd’hui plus de 300 ans d’existence. (Marie de l’Incarnation, par M. l’abbé Casgrain.)
  13. La rue Saint-Jean est large de 36 pieds intra muros, et de 46 pieds extra muros, en conséquence d’une donation de 10 pieds de terrain, après le grand incendie de 1845.

    Histoire de la Colonie Française en Canada. Vol. II, p. 345. Le Tome II, p. 474, contient le texte de quelques-uns de ces curieux documents.

  14. L’abbé de Fénélon, en Août 1674, étant interné à la brasserie de Talon, sous la garde d’un huissier à la suite de son fameux sermon de Pâques de cette année-là contre les corvées extraordinaires commandées par M. de Frontenac. Il niait au Conseil le droit de le juger et parut devant la Cour, le chapeau sur la tête. (Voir Histoire de la Colonie Française au Canada. Vol. III, pages 315-496.
  15. Vol. II, p. 140.
  16. Grâce à M. J. B. Martel, secrétaire de la Commission du Hâvre, nous pouvons décrire en quelques mots le site qu’occupe la Banque de Québec. Ce terrain, alors un lot de grève, fut concédé au Séminaire par le marquis de Denonville en 1687, et confirmé par le roi le 1er mars 1688. Le 25 août 1750, Messire Christophe de Lalane, Directeur du Séminaire des Missions étrangères, à Paris… le concéda à M. Nicholas Réné Le Vasseur, Ingénieur, ci-devant chef des constructions des vaisseaux de Sa Majesté très-chrétienne. Le 24 juin 1760, vente de la même propriété à Joseph Brassard-Deschenaux, maison à deux étages et un quai (avec les peintures au-dessus de la porte) ; le 8 septembre 1764, vente à Alex. McKenzie, prix £5,800 ; le 19 avril 1768, Joseph Deschenaux vend son hypothèque… à M. John Lymburner ; le 11 août 1781, concession de la grève en arrière, à marée basse, par le Séminaire, à Adam Lymburner ; le 5 nov. 1796 vente par le procureur d’Adam Lymburner à Mathew Lymburner. Puis Angus Shaw en devient propriétaire moyennant £4,100. Le 17 octobre 1825, vente par décret à Henry Atkinson, Esq.
  17. M. S. publiés en 1867, sous les auspices de la Société Littéraire et Historique de Québec.
  18. M. Finlay, un des bienfaiteurs de la cité, laissa des dons que la ville employa à acheter ce marché.
  19. Cours d’Histoire du Canada, Ferland, Vol. 1, p. 280.
  20. Concession de la Barre aux Jésuites, 16 sept. 1683.
  21. M. de Laval, en 1661, décrivait la ville comme suit :

    « Quebecum vulgo in superiorem dividitur et inferiorem urbem. In inferiore sunt portus, vadosa navium ora, mercatorum apothecæ ubi et merces servantur, commercium quodlibet peragitur publicum et magnus civium numerus commoratur. »

  22. Relation de 1667 — Histoire de la Colonie Française. Tome III, page 256.
  23. En 1664, la rue Lamontagne qui, au rapport de l’abbé Laverdière, avait emprunté son nom d’un nommé Lamontagne qui résidait sur son parcours. Elle se nommait la « rue qui descend au magasin » le premier édifice de la Basse-Ville, bâti, comme l’on sait, par Champlain.
  24. Au bas de la côte de la Canoterie, les pères Jésuites, venant par eau de la Ferme des Anges, attachaient leurs canots : de là son nom.
  25. Était-ce le chien de Champlain, nous demande un antiquaire ?

    Ad laevam fluit amnis S. Laurentii, ad dextram S. Caroli fluviolus. Ad confluentem, Promontoriumas surgit, Saltum nautœ vulgo vocant, ab canis hujus nominis qui se alias ex eo loco præcipitem dedit.

    (Historia Canadensis, Creuxius. P. 204.)
  26. Ouverte par l’honorable Mathew Bell, en 1831.
  27. La Pointe à Carcy tire son nom de Pagès de Carcy, dont le fils était Maître du Havre en 1713.
  28. Nous empruntons au « Directory for the City and Suburbs of Quebec, » pour 1791, par Hugh Mackay, imprimé au bureau du Quebec Herald, le paragraphe suivant :
    RUES ÉCARTÉES.

    « La Canoterie suit la rue Sault-au-Matelot, commence à la maison Cadet (où M. Ol. Alywin demeure) et continue jusqu’à la distillerie de M. Grant ; la rue S. Charles commence là et finit à l’ouverture au-dessus de la porte du Palais : la rue St. Nicolas va depuis la porte du Palais jusqu’au bord de l’eau passant par devant la veuve Lavalée, l’ancien chantier vis-à-vis la garde de bateaux — la rue du Cap Diamant commence au quai de Mons. Antrobus et finit à l’extrémité ultérieure de celui de Mons. Dunière, au-dessous du Cap Diamant, les rues Carrière, Mont-Carmel, Ste. Geneviève, St. Denis, des Grisons, sont toutes au-dessus de la rue St. Louis. »