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CHAPITRE IV

SIÈCLE DE LOUIS XIV


Mme de Rambouillet. — Mlle de Scudéry. — Mme de Motteville. — Mme de Nemours. — Mlle de Montpensier. — Ninon de Lenclos. — Mme Deshoulières.


Un siècle après, dans ce beau pays de France, ce n’est pas seulement à la cour de Louis XIV que l’influence des femmes se fait sentir. Tandis que les La Vallière, les Fontanges, les Montespan, les Maintenon agitent Versailles et soumettent le roi à leur pouvoir, à Paris la société brille aussi par l’esprit que ce sexe montre dans tous les rangs.

Mme de Rambouillet, entourée de son aréopage féminin, décide souverainement du mérite des ouvrages et des auteurs. Chaque écrivain de mérite trouve alors sa providence : Quinault dans Mmes de Thianges et de Montespan ; Racine et Boileau dans Mme de Maintenon ; La Fontaine dans la duchesse de Bouillon et dans Mme de La Sablière.

Dans un autre ouvrage (Histoire de la critique littéraire), nous avons rappelé l’influence exercée par l’hôtel de Rambouillet sur le goût et le langage du dix-septième siècle et marqué la place importante occupée par le plus célèbre de nos salons littéraires dans l’histoire de la civilisation et de la littérature.

Ce fameux hôtel était situé rue Saint-Thomas-du-Louvre, l’une des rues fort courtes du vieux Paris, qu’a fait disparaître depuis l’achèvement du Louvre et qui occupait l’espace compris entre le Palais-Royal et le Carrousel.

Nous avons esquissé aussi la vie de la marquise de Rambouillet. Cette étude précédente nous permettra d’abréger ici ce que nous avons à dire de la célèbre marquise.

Née à Rome en 1588, elle était fille de Jean de Vivonne, marquis de Pisani, habile diplomate de la fin du seizième siècle ; et de Julie Savelli, dame romaine. C’est une des personnes qui contribuèrent le plus à former en France cette société dont les manières nobles et délicates, répandues peu à peu dans les diverses cours de l’Europe, donnèrent naissance à cette politesse recherchée, devenue l’expression et l’usage de la bonne société. Dès l’âge de douze ans elle fut mariée à Charles d’Angennes, alors vidame du Mans, qui devint, en 1611, par la mort de son père, marquis de Rambouillet. Jusqu’à cette époque, l’hôtel qu’elle lui apportait en dot, portait le nom d’hôtel Pisani.

Quand elle parut à la cour de Henri IV, bientôt après son mariage, elle en fut un des ornements ; mais en même temps la délicatesse de ses goûts lui inspira une horreur précoce pour l’étrange corruption de mœurs qui y régnait. Les assemblées du Louvre ne furent plus pour la jeune femme qu’une cohue de courtisans. Aussi conçut-elle promptement la pensée de se créer ailleurs une société d’élite. C’était un rôle auquel, plus que personne, elle avait droit de prétendre. Ce rôle lui était rendu facile par sa grande fortune, son rang, les alliances des deux familles auxquelles elle appartenait, non moins que par son mérite personnel.

Elle avait pris en Italie le goût « des belles choses. » L’hôtel ne lui plaisant plus, elle le fit mettre à bas. Elle-même fut l’architecte de celui qu’elle fit élever sur l’emplacement du premier. Elle inventa ces distributions grandioses qui transforment les appartements destinés aux réceptions en une belle suite de galeries et de salons. L’effet en fut si prodigieux que Marie de Médicis, faisant construire le palais du Luxembourg, donna l’ordre à ses architectes d’aller étudier l’hôtel de Rambouillet et d’en examiner avec soin les dispositions intérieures.

Catherine de Vivonne avait vu dans d’autres pays des alcôves ; elle fut la première à en introduire l’usage en France. Aux couleurs monotones de rouge et de tanné (feuilles mortes), dont les chambres étaient alors presque exclusivement décorées, elle substitua l’emploi de couleurs variées. De là vint cette célèbre Chambre bleue, éclairée sur des jardins par de hautes fenêtres, et ce joli cabinet, dit la Loge de Zirphée, chanté par Chapelain et Voiture.

Mais le premier et incontestable titre de gloire de Mme de Rambouillet, c’est l’hospitalité si large et si gracieuse que, pendant plus d’un demi-siècle, elle offrit à l’élite de la société française. L’honneur d’être admis chez elle fut vivement ambitionné. On y vit bientôt des femmes d’une haute naissance, des princes, des seigneurs français et étrangers, des écrivains, des poètes, des cardinaux, des prélats. Par la vivacité de son esprit, elle animait toute cette belle société, avec une dignité qui donnait à son cercle une véritable puissance morale.

C’est avec raison que le duc de Saint-Simon dira plus tard : « C’était le rendez-vous de tout ce qu’il y avait de plus distingué en condition et en mérite ; un tribunal avec qui il fallait compter, et dont la décision avait un grand poids dans le monde sur la conduite et la réputation des personnes de la cour et du grand monde. »

On y voyait du côté des hommes, — pour ne nommer que les écrivains, — le grand Corneille, Racan, Voiture, Benserade, Balzac, Vaugelas, Godeau, évêque de Grasse, Ménage, Rotrou, Saint-Évremont, l’avocat Patru, Chapelain, alors dans tout l’éclat de sa gloire éphémère.

Les femmes qui fréquentaient l’hôtel de Rambouillet prirent le nom de précieuses. C’était un titre d’honneur et comme un diplôme de bel esprit et de pureté morale. Elles se divisaient, suivant l’âge, en jeunes et anciennes, (le nom de vieilles aurait été trop rude pour leur délicatesse), et, dans l’ordre moral, elles se classaient en galantes ou spirituelles, selon leur vocation pour les délicatesses du sentiment ou les finesses de l’esprit.

On remarquait de ce côté : la marquise de La Fayette, Mme de Sévigné, Mme Deshoulières, etc. Mlle de Scudéry s’y rencontrait avec Mlle Coligny, devenue célèbre sous le nom de comtesse de la Suze, et avec la marquise de Sablé, celle qui devait inspirer à La Rochefoucauld ses Maximes. Mlle de Bourbon-Condé, plus tard duchesse de Longueville, par son éclatante beauté et sa grâce nonchalante, était l’idole de cette société, et ce n’était pas une médiocre gloire pour Mme de Rambouillet et pour sa fille Julie, l’héroïne de la fameuse Guirlande, que de soutenir ce redoutable voisinage.

Du contact de ces deux aristocraties, celle de l’esprit et celle du rang, jusqu’alors séparées, sortit un art tout nouveau, cet art de la conversation, qui fut, depuis, le principal prestige de nos salons.

Les anciens connaissaient la conversation entre hommes, mais c’est en France que naquit la vraie et complète conversation entre les deux sexes.

« Ce qui distingue notre nation entre toutes les autres, dit un critique, c’est sa supériorité dans l’art de converser. Le conte, ou la conversation écrite, inaugure notre littérature. Le mouvement lyrique a pu nous manquer parfois, mais tout ce qui tient à la conversation, de l’épigramme à la comédie, préexcelle dans notre langue. »

Or, la conversation aimable avait été un moment en honneur à la cour de François Ier, et surtout de sa sœur Marguerite, mais les guerres religieuses, la Ligue, en effrayant les femmes, avaient détruit les réunions : « On se battait, on faisait l’amour, on ne causait plus. » (J. Fleury.)

Le triomphe de Henri IV ne restaura pas la conversation : on se battit moins en rase campagne, on se battit plus en duel, et l’on se donna encore plus aux plaisirs. Il y eut toujours dans le Béarnais du soldat et de l’aventurier. Sa cour ressemblait quelque peu à un camp, et la littérature jouissait d’une licence analogue.

Une réaction était imminente : Malherbe la commença, l’hôtel de Rambouillet la continua, la compléta, et même, — comme tous les réformateurs, — dépassa le but.

Pour dire vrai, l’hôtel de Rambouillet s’était d’abord posé comme une protestation contre la cour. Dans notre langage contemporain, on l’eût appelé un salon d’opposition. Tout bas, sous le manteau de la cheminée, on médisait de Henri IV, de ses ministres, de ses favorites. On se chuchotait à l’oreille ces malignes et piquantes historiettes que Tallemant des Réaux nous a transmises pour les y avoir entendues.

Naturellement on prit le contre-pied de la cour. La volupté marchait à la cour le front découvert, — on afficha la pruderie ; — Henri s’occupait de guerre, on préconisa la paix et ses loisirs ; — au lieu d’agir, on parla ; — et comme les femmes faisaient la loi, on mit en tout de l’esprit, de la noblesse, de la délicatesse, de la grâce, au risque de pousser l’esprit jusqu’à la recherche, la délicatesse jusqu’à la mignardise, et la noblesse jusqu’à la préciosité.

Le mouvement de la Renaissance était continué, mais il tournait à la fadeur pastorale. En travaillant à épurer la langue, on arriva insensiblement au raffinement et au faux-goût. De licencieuse, la galanterie se fit pédante.

Catherine de Vivonne vit son prénom se changer, grâce à Malherbe qui en fit l’anagramme, en celui d’Arthénice. Tous les habitués de l’hôtel reçurent ainsi un nom précieux. C’est sous ce nom d’Arthénice que la marquise figure, par exemple, en costume de Pastourelle, dans les Bergeries de Racan, qui prit soin d’ailleurs, pour éviter toute confusion, d’en avertir le lecteur dans sa préface.

Les réunions de l’hôtel de Rambouillet brillèrent sous Louis XIII, et, suspendues un peu pendant la Fronde en 1648, elles recommencèrent en 1652. Elles avaient lieu le plus souvent dans la grande chambre où était le lit de la maîtresse de maison. Les lits étaient adossés à la muraille, et l’espace qui régnait des deux côtés prenait le nom de ruelle. On le décorait avec beaucoup de luxe, et c’était là que se plaçaient les invités, qu’il y eut alcôve ou non. On pouvait recevoir sans être dans son lit, mais on s’y plaçait souvent, d’après d’Aubignac, pour tenir ruelle plus à son aise.

« Je crois voir la déesse d’Athènes, dit en parlant de Mme de Rambouillet, Mlle de Montpensier dans un roman allégorique (la Princesse de Paphlagonie), — en un enfoncement où le soleil ne pénètre point, mais d’où la lumière n’est pas tout à fait bannie ; cet antre est entouré de grands vases de cristal pleins des plus belles fleurs du printemps… Autour d’elle, il y a force tableaux de toutes les personnes qu’elle aime… Il y a encore force livres sur des tablettes qui sont dans cette grotte. On peut juger qu’ils ne traitent de rien de commun, etc… »

La marquise n’a laissé aucun ouvrage. On a seulement d’elle des lettres agréablement écrites, recueillies par Conrart. Elle-même composa, dans sa vieillesse, son épitaphe qui respire une morose mélancolie. On lui doit aussi un joli madrigal sur la fontaine jaillissante de Mlle de Montpensier. L’origine de ces derniers vers lui est même contestée ; Cousin voudrait plutôt les attribuer à Malherbe. Mais si elle ne songea pas à prendre rang parmi les écrivains et les poètes qu’elle aimait passionnément, son nom n’en est pas moins inséparable des annales de l’une des plus importantes périodes de la littérature française. À ce titre, elle a un droit marqué à figurer dans notre galerie.

Le nom de Catherine de Vivonne nous amène à parler, sans transition, de Madeleine de Scudéry. Elle était née au Havre en 1607. Aussitôt que son éducation fut terminée, elle vint à Paris. Admise à l’hôtel de Rambouillet, elle y rencontra tous les beaux esprits de l’époque et elle en devint elle-même bientôt l’un des plus illustres ornements.

Le goût et l’inclination, et plus encore sans
Mme DESHOULIÈRES
doute le besoin de réparer les torts de la fortune, la portèrent à composer des ouvrages qu’elle publia d’abord sous le nom de son frère.

Il y a peu de noms plus connus dans les lettres que celui de Mlle de Scudéry ; il y a aussi peu d’ouvrages moins lus que les siens. Voltaire et La Harpe, de leur propre aveu, n’ont jamais pu lire jusqu’au bout un seul roman de la Sapho du dix-septième siècle. Nous ne nous flatterons pas d’avoir plus de courage qu’eux. Il n’en faut pas tant lire, d’ailleurs, pour être bientôt édifié sur le mérite littéraire de l’auteur. Au lieu des bergers de Lignon, que d’Urfé faisait disputer longuement sur les nuances délicates de l’amour, c’est dans la bouche des héros de l’antiquité que Madeleine de Scudéry met le jargon précieux des ruelles. Elle justifie dans une large mesure les reproches de Boileau, et au lieu de faire de Cyrus un modèle de toute perfection, elle nous le présente comme un Artamène « plus fou que tous les Céladons et tous les Sylvandres, qui n’est occupé que du soin de sa Mandane, qui ne sait du matin au soir que lamenter, gémir et filer le parfait amour. Elle a encore fait pis dans un autre roman intitulé délie, où elle représente tous les héros de la République romaine naissante, les Horatius Coclès, les Mutius Scevola, les Clélie, les Lucrèce, les Brutus, encore plus amoureux qu’Artamène, ne s’occupant qu’à tracer des cartes géographiques d’amour, qu’à se proposer les uns aux autres des questions et des énigmes galantes… »

Et pourtant ces volumineux romans obtinrent alors le succès le plus retentissant, ce qui prouve une fois de plus que tel était bien le goût général de ce siècle et que Boileau, Molière, Racine, dont les noms se présentent d’eux-mêmes à l’esprit quand on pense au siècle de Louis XIV, ne furent qu’une brillante mais toute petite exception, les fondateurs d’une école qu’ils ne purent établir qu’en rompant en visière avec les idées et traditions en vogue.

Voyez plutôt : Ménage s’indigne contre ceux qui blâment la longueur des romans de Mlle de Scudéry : « Ils font voir, dit-il, la petitesse de leur esprit, comme si l’on devait mépriser Homère et Virgile, parce que leurs ouvrages contiennent plusieurs livres chargés de beaucoup d’épisodes et d’incidents qui en reculent nécessairement la conclusion. »

La robe, l’épée, le clergé s’unissent pour exalter le mérite de Cyrus et de Clélie. C’est ainsi, par exemple, que Mascaron, évêque de Tulle, prédicateur fort couru, écrit à Mlle de Scudéry, le 12 octobre 1672 : « Quoique vous n’ayez pas eu le public en vue de tout ce que vous avez fait, je sais très bon gré au public de vous avoir toujours en vue, et de s’informer soigneusement de l’emploi d’un loisir dont il me semble que vous devez quelque compte à toute la terre. L’occupation de mon automne est la lecture de Cyrus, de Clélie et d’Ibrahim. Ces ouvrages ont toujours pour moi le charme de la nouveauté ; et j’y trouve tant de choses propres pour réformer le monde, que je ne fais point de difficulté de vous avouer que, dans les sermons que je prépare pour la Cour, vous serez très souvent à côté de saint Augustin et de saint Bernard.

Après une telle déclaration, on ne s’étonnera plus de voir le même prélat, choisi pour prononcer aux Carmélites l’éloge funèbre de Turenne, solliciter la collaboration de Mlle de Scudéry. Après lui avoir exprimé le regret de manquer de temps pour sa préparation, il ajoute : « Vous pouvez, mademoiselle, m’aider à éviter ces inconvénients si vous avez la bonté de penser un peu à ce que vous diriez, si vous étiez chargée du même emploi. Je vous le demande très instamment et je sais bien à qui je m’adresse. Si j’avais plus le temps et si je passionnais moins le succès de cette affaire, je ne prendrais pas cette liberté ; mais je suis comme un homme pressé qui est obligé d’emprunter de tous côtés pour faire la somme qu’on lui demande. »

Fléchier ne garde pas beaucoup plus de mesure dans ses éloges quand il lui écrit : « En vérité, mademoiselle, il me semble que vous croissez toujours en esprit ; tout est si raisonnable, si poli, si moral, si instructif dans ces deux volumes……… qu’il me prend quelquefois envie d’en distribuer dans mon diocèse, pour édifier les gens de bien et pour donner un bon modèle de morale à ceux qui la prêchent. »

Il n’est pas jusqu’à Port-Royal, malgré son austérité, qui ne dévore avec avidité les pages de la Clélie : « On fit venir au désert, — dit Racine, — ce roman où Mlle de Scudéry avait fait une peinture avantageuse de Port-Royal ; il y courut de main en main, et tous les solitaires voulurent voir l’endroit où ils étaient traités d’illustres. »

Et ce ne sont pas les hommes seuls qui célèbrent à l’envi le talent de Mlle de Scudéry ; loin de se montrer jalouses, les femmes les plus distinguées par leur esprit. Mmes Dacier, de Sévigné. Descartes, etc., renchérissent encore sur ces louanges prodigieuses.

Il est facile d’expliquer l’immense réputation de Mlle de Scudéry. L’esprit et l’imagination ne firent pas seuls le succès de ses romans. Elle avait surtout la prétention d’amuser les ruelles et les réduits les mieux fréquentés. C’est à ce soin qu’il faut attribuer les nombreuses histoires qu’elle lie tant bien que mal à l’intrigue principale de ses ouvrages. Ajoutons qu’elle ne composait pas tout d’une haleine ; elle divisait ses romans en plusieurs parties, et ne publiait qu’un ou deux volumes par an. Elle y introduisait alors, au fur et à mesure, toutes les questions débattues dans les salons ; elle se faisait l’écho de toutes les bagatelles, de toutes les futilités à l’ordre du jour, et la société élégante applaudissait à la fidèle peinture de ses mœurs. On démasquait les personnages ; sous le casque des Romains, ou dans la salle de bains des plus jolies Persanes, on reconnaissait les habitués de l’hôtel de Rambouillet. Aussi, il fallait voir avec quel enthousiasme la foule des beaux esprits affluait aux samedis de l’immortelle Sapho !

Il est probable que l’affabilité de ses manières, son commerce agréable et poli ne contribuèrent pas peu à rehausser l’éclat de son talent littéraire. On sait qu’elle était d’une extrême laideur ; ses traits épais et lourds étaient loin de faire soupçonner sa supériorité ; mais elle rachetait bien ce défaut physique par de solides qualités du cœur. Elle inspira néanmoins plusieurs passions violentes, et Pélisson, qu’elle a peint sous le nom d’Alcante, ne fut pas, dit-on, indifférent à son mérite, pour employer le style de l’époque. Il eut, entre autres rivaux, Conrart, le premier secrétaire perpétuel de l’Académie ; mais plus que tout autre, paraît-il, Madeleine de Scudéry méritait l’épithète que Ninon adressait aux Précieuses, qu’elle appelait assez heureusement les Jansénistes de l’amour ; et elle voulut toujours rester étrangère au sentiment sur lequel elle passa sa vie entière à disserter avec la métaphysique du cœur.

On nous fera facilement grâce de la liste assez longue des ouvrages de Mlle de Scudéry. Leurs défauts appartiennent moins à elle-même qu’à la société dont elle était le peintre fidèle. Il est même, au contraire, bon nombre de pages détachées qu’on trouverait excellentes si on oubliait leur entourage. On peut en dire autant de ses nombreuses pièces de vers, dont plusieurs ne manquent pas de naturel. Son joli quatrain sur les œillets du Grand Condé vaut à lui seul plus d’un poème du même temps :

En voyant les œillets qu’un illustre guerrier
Arrose d’une main qui gagne des batailles,
Souviens-toi qu’Apollon a bâti des murailles,
Et ne t’étonne pas que Mars soit jardinier.

« Lorsqu’on lit les auteurs contemporains, — dit un critique, — on est vraiment étonné du rang que Mlle de Scudéry a tenu dans les lettres et du rôle qu’elle a joué dans le monde. On peut dire qu’elle a reçu plus d’hommages que Mme de Sévigné elle-même. La Cour et la Ville s’occupaient de ses moindres actions et de ses moindres paroles. Il n’était pas jusqu’à la fauvette, hôtesse habituelle de son jardin, qui ne fut célébrée par les poètes. La mort de deux caméléons qu’elle prenait plaisir à nourrir dans son salon mit Paris en rumeurs. »

Et cet empressement continua pour Mlle de Scudéry pendant toute sa vie, qui dura près d’un siècle. Elle mourut à Paris en 1701. Pendant que Madeleine de Scudéry soulevait autour d’elle une admiration qui devait peu lui survivre, Mme de Motteville se tenait à l’écart. Placée au milieu d’une cour brillante dont elle ne partageait pas la dissipation, elle observait attentivement les hommes et les choses, et écrivait ses curieux Mémoires pour servir à l’histoire d’Anne d’Autriche. Les cabales, les intrigues sont pour elle un spectacle où, sans être entièrement désintéressée, elle ne joue pas un rôle actif. « Je ne songeais pour lors, — dit-elle, — qu’à me divertir de tout ce que je voyais, comme d’une belle comédie qui se jouait devant mes yeux. » Telle est du moins l’idée que nous donne d’elle Mme de Sévigné, qui n’en parle qu’une fois pour nous la montrer rêvant profondément, idée que vient confirmer la lecture de ses Mémoires, qu’elle avait entrepris d’écrire par attachement et reconnaissance pour la Reine : « Ce que j’ai mis sur le papier, — dit-elle dans l’avertissement, — je l’ai vu et je l’ai ouï ; et pendant la régence, qui est le temps de mon assiduité auprès de cette princesse, j’ai écrit sans ordre de temps et quelquefois chaque jour, ce qui m’a paru tant soit peu remarquable. J’ai employé à cela ce que les dames ont accoutumé de donner au jeu et aux promenades, par la haine que j’ai toujours eue pour l’inutilité de la vie des gens du monde. »

On trouve en effet dans cet écrit un caractère de simplicité et de vérité qui entraîne la confiance. Son style, ainsi que le remarque Sainte-Beuve, est simple, uni, assez peu correct dans l’arrangement des phrases, retouché maladroitement par l’éditeur, mais excellent et bien à elle pour le fond de la langue et de l’expression. Aucun de ses contemporains ne donne des détails plus intéressants et plus authentiques, soit sur la vie privée d’Anne d’Autriche, soit sur les ressorts secrets qui ont fait agir la Cour pendant les troubles de la Fronde.

En parlant des femmes qui, dans leurs Mémoires, ont raconté avec esprit les agitations récentes du royaume, nous ne pouvons oublier Marie d’Orléans, duchesse de Nemours. Dans un style élégant et facile, elle a écrit avec beaucoup de finesse et de pénétration de précieux Mémoires sur ce qui s’est passé de plus particulier en France pendant la guerre de Paris jusqu’à la prison du cardinal de Retz, en 1652.

Il nous est encore moins permis d’omettre le nom de Mlle de Montpensier, qu’il suffit d’appeler Mademoiselle, la grande Mademoiselle. De son vivant, on imprima d’elle : Divers portraits, l’Ile invisible, la Princesse de Paphlagonie. Elle eut surtout le mérite de laisser des Mémoires très importants pour l’histoire de la Fronde et celle de la cour de Louis XIV.

Ne serait-il pas téméraire d’ajouter à la suite de ces illustres noms celui de la fameuse Ninon de Lenclos, qui figurerait beaucoup mieux sans doute dans l’histoire des femmes galantes ? Elle avait reçu pourtant une éducation très soignée. Elle avait même dans l’esprit quelque chose de sérieux, qui, malgré son humeur volage, lui attacha plusieurs de ses nombreux admirateurs, et, entre autres, Saint-Évremont. Tout en faisant la part d’une indispensable exagération d’amoureux, il y avait du vrai dans ces quatre vers que Saint-Évremont mit au bas de son portrait, et qui sont plus connus que beaucoup d’autres vers de cet auteur :

L’indulgente et sage Nature
A formé le cœur de Ninon,
De la volupté d’Épicure
Et de la vertu de Caton.

Mais nous n’avons pas à parler de la vertu de Ninon. Elle-même nous en dispense quand elle déclare n’avoir jamais fait à Dieu qu’une prière : « Mon Dieu, faites de moi un honnête homme, et n’en faites jamais une honnête femme. »

Il ne reste de Ninon qu’un certain nombre de lettres à Saint-Évremont, imprimées dans les œuvres de ce dernier. Elles sont de sa vieillesse et ne rappellent guère son enjouement spirituel et railleur. Un simple quatrain nous donnera une plus juste idée de son esprit :

Le Grand-Prieur de Vendôme, épris des charmes de Ninon, ne cessait de la persécuter. Un jour, poussé à bout par les dédains moqueurs de la belle, il sortit furieux, laissant ces vers sur sa toilette :

Indigne de mes feux, indigne de mes larmes,
Je renonce sans peine à tes faibles appas ;
    Mon amour te prêtait des charmes,
    Ingrate, tu n’en avais pas !

Ninon lui renvoya de suite la réponse suivante, sur les mêmes rimes :

Insensible à tes feux, insensible à tes larmes,
Je te vis renoncer à mes faibles appas ;
    Mais si l’amour prête des charmes,
    Pourquoi n’en empruntais-tu pas ?

À vrai dire, cet esprit vaut bien celui de Mme Deshoulières, qu’on appelait pourtant alors la Calliope de son siècle, comme Mlle de Scudéry en était la Sapho. Nous avons résumé ailleurs (Histoire de la critique) la vie de Mme Deshoulières, et nous avons rappelé son zèle pour la Phèdre de l’insipide Pradon, en même temps que sa partialité et ses cabales contre la Phèdre de Racine.

C’est contre Racine qu’elle composa le sonnet qui commence par ces vers :

Dans un fauteuil doré, Phèdre tremblante et blême
Dit des vers où d’abord personne n’entend rien…

Cette parodie burlesque d’un des premiers chefs-d’œuvre de la scène française fit dire avec raison que « cette douce et intéressante bergère, qui parlait si tendrement aux moutons, aux fleurs, aux oiseaux, avait changé en cette occasion sa houlette en serpent. »

Boileau n’attendit pas, et, dans sa dixième satire, il fit ce portrait d’Amaryllis (nom dont Mme Deshoulières avait été gratifiée par le chevalier de Grammont) :

       ....... C’est une précieuse,
Reste de ces esprits jadis si renommés,
Que d’un coup de son art Molière a diffamés ;
De leurs beaux sentiments cette noble héritière
Maintient encore ici leur secte façonnière.

Mme Deshoulières écrivit beaucoup, surtout dans le Mercure galant. Dès l’an 1672, elle commença à y publier des vers et continua à prodiguer les idylles, les églogues, les odes, les épîtres, les chansons, les madrigaux, les bouts-rimés, etc.

Les Idylles sont assurément ce qu’elle nous a laissé de meilleur. On y trouve de la facilité, de la grâce, de l’élégance même, et des tours heureux qui lui sont propres. Le naturel n’en est pas toujours exclu. Tout le monde connaît la célèbre Idylle des Moutons, contre l’Injuste Fortune :

       Dans ces prés fleuris, etc………

Il est fort regrettable que Mme Deshoulières ne se soit pas bornée au seul genre dans lequel elle ait réussi. Mais elle voulut aborder le théâtre !…… En 1680, elle fit représenter à l’hôtel de Bourgogne Genséric. Le plan vicieux de cette tragédie, sa versification sans couleur, firent donner à l’auteur le conseil de retourner à ses moutons. L’avis était bon. Mme Deshoulières eut le tort de n’en pas tenir compte. Aussi, subit-elle un nouvel échec avec la tragédie de Jules-Antoine, dont on n’a imprimé que des fragments. Elle espéra sans doute mieux réussir dans la comédie et donna ses déplorables Eaux de Bourbon. Elle tenta de se relever de sa lourde chute en produisant un opéra : Zoroastre et Sémiramis, qui ne réussit pas mieux. Ayons la franchise de dire que ses misérables rimes en ailles et en eilles, en illes et en ouilles, et les vers qu’elle composa pour sa chatte eurent beaucoup plus de succès. Du moins, la ville et la cour s’en amusèrent ; c’est un privilège que n’obtinrent point ses pièces de théâtre.

Mais avant tout, soyons juste : il y a certainement trop d’humeur et de prévention dans le jugement que, dans ses Lettres, le poète Rousseau porte sur Mme Deshoulières : « Tout son mérite, — dit-il, — n’a jamais consisté que dans une facilité languissante et dans une fadeur molle et puérile, propre à éblouir de petits esprits du dernier ordre, comme ceux qui composaient sa petite académie. »

Ce jugement manque de vérité précisément parce qu’il est trop absolu. Celui de Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV, est beaucoup plus inoffensif et plus juste : « De toutes les dames françaises, c’est celle qui a le plus réussi, puisque c’est celle dont on a retenu le plus de vers. »

C’est sans regret toutefois que nous quittons Mme Deshoulières pour saluer sa plus glorieuse amie et l’une des plus séduisantes figures de ce siècle, le siècle « de la belle conversation et de la belle galanterie », comme l’appelle Saint-Simon.