Histoire des Météores/Chapitre 1


chapitre premier.
la science et les voyages.

Influence des voyages. — Divers aspects que présentent les grands phénomènes de la nature suivant les lieux d’où on les observe. — Les ouragans sur terre et sur mer. — Trésor de souvenirs que laissent les voyages.

I.

Il est utile, croyons-nous, de commencer cet ouvrage par faire ressortir l’importance des voyages pour l’étude des météores et des grands phénomènes de la nature. Cela nous sera facile, en rappelant rapidement quelques-unes des impressions, quelques-uns des souvenirs de nos lointaines excursions.

Maintenant que les wagons traversent l’espace comme la flèche rapide, que les navires sillonnent les mers comme de puissants météores, un jeune homme devrait, à la fin de ses études, dans le but de compléter son éducation, faire le tour du monde comme il eût fait jadis le tour de l’Europe. Rien ne serait plus propre à développer l’intelligence, à agrandir les sentiments, en un mot, à compléter l’homme.

Il se produit naturellement, dans l’esprit du voyageur, un travail de généralisation qui fait naître des lumières inattendues dans ses connaissances acquises, et lui permet d’envisager la réalité sous son vrai jour.

« Un voyageur dont la vie est consacrée aux sciences, s’il est né sensible aux grandes scènes de la nature, rapporte d’une course lointaine et aventureuse, non seulement un trésor de souvenirs, mais un bien plus précieux encore, une disposition de l’âme à élargir l’horizon, à contempler dans leurs liaisons mutuelles un grand nombre d’objets à la fois[1] ».

Que ne donnerait pas un curieux de la nature, pour faire impunément et facilement un voyage dans la lune, ou dans l’un de ces astres qui étincellent sur nos têtes ? Eh bien ! que de régions de la terre sont aussi inconnues à la plupart des hommes que ces mondes inaccessibles !

Aussi, que de ravissantes surprises, que de suaves émotions, que de sensations puissantes et élevées, ne sont-elles pas réservées à celui qui peut voyager avec intelligence ! Et dire qu’il y a des personnes favorisées de la fortune, en proie au spleen, qui s’ennuient à mourir, et qui ne songent pas aux enchantements d’un voyage lointain qui leur rendrait la joie et la santé !

Il nous faudrait des volumes si nous voulions parler avec développement des avantages que présentent les voyages ; contentons-nous d’indiquer les rapports qu’ils ont avec le sujet qui nous occupe, c’est-à-dire avec les météores, avec les grands phénomènes de la nature.

II.

Pour bien apprécier l’atmosphère dans laquelle se passent ces phénomènes, il faut aller respirer l’air à quelques milliers de lieues de son pays ; c’est alors que l’on y découvre des trésors de poésie qui, sans cela, passeraient inaperçus pour nous.

Il semble que cet air nous apporte des nouvelles de la patrie éloignée, qu’il a été respiré par ceux qui nous sont chers, qu’il nous transmet leurs touchants souvenirs, leurs tendres embrassements. Ah ! comme le cœur déborde à ces pensées, lorsque le soir, quand tout repose, assis au bord de la mer, on rêve à la terre chérie qui a bercé notre enfance, et qu’on sent le souffle de la brise qui nous unit à travers les océans !

Que de considérations attendrissantes ne font pas naître les flots de mélancolie qui nous oppressent alors ! Et si les illusions même nous soulagent, à plus forte raison les plus faibles réalités. Il y a en effet quelque chose d’admirable et de symbolique dans l’atmosphère : l’air est constamment présent à toutes les poitrines humaines, comme Dieu à l’intelligence ; il les échauffe, les anime, les fait palpiter. Vaste mamelle, à laquelle tous les hommes, et au même instant, puisent un aliment commun, une vie commune ; lien universel et intime, qui fait qu’aucun homme n’est complètement séparé d’un autre. Nous sommes tous égaux devant ce banquet de la nature que nous trouvons à notre entrée dans la vie, et que nous ne quittons que devant la mort, deux choses communes et extrêmes qui obligent à se souvenir que tous les hommes sont frères.

III.

Quel admirable spectacle ne nous présentent pas les nuages, suivant les régions d’où on les contemple ! Nous n’oublierons jamais la magnificence que nous ont offerte les cieux des contrées voisines du pôle où se déroulent en nappes immenses l’opale, le saphir, l’émeraude et le rubis, et où l’astre du jour, après avoir disparu sous l’horizon, semble, réduit en poussière, faire éclater partout sa splendeur sans se montrer nulle part.

On comprend alors que les peuples du Nord aient placé dans les nuages le sanctuaire des divinités, et les chants sublimes d’Ossian prennent pour nous une nouvelle expression.

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Fig. 1.
Moyens de transport en usage dans les pays du Nord où les froids sont le plus rigoureux.

Les Calédoniens revoyaient partout les morts qu’ils avaient aimés : ces morts habitaient les nues, ils venaient visiter en songe ceux qu’ils avaient laissés sur terre, leur révélaient l’avenir et souvent en présage frôlaient les cordes des harpes, faisaient résonner le timbre du bouclier de la guerre. Dans la patrie d’Ossian, tous étaient des héros dans les combats, car rien n’ajoute plus à la valeur naturelle que la croyance à une autre vie : « Et vous, druides, dit Lucain, la mort, à vous en croire, n’est que le milieu d’une longue vie. Cette opinion fût-elle un mensonge, heureux les peuples qu’elle console, ils ne sont point tourmentés par la crainte du trépas ; de là cette ardeur qui brave le fer, ce courage qui embrasse la mort, cette honte attachée aux soins d’une vie qui doit renaître[2]

IV.

Il en est de même de tous les grands phénomènes de la nature : chacun d’eux présente des beautés particulières suivant le point de vue d’observation.

Qu’il est radieux l’arc-en-ciel qui couronne nos verts coteaux ! Mais qu’il resplendit aussi d’un nouvel éclat, lorsqu’il mesure l’étendue de l’Océan en illuminant les cieux ! Ce gage d’alliance, donné aux hommes par le maître suprême, est surtout doux et consolant pour le marin ballotté au sein de l’immensité.

Quel prestige les roulements du tonnerre, les sillons enflammés de la foudre, n’empruntent-ils pas également de la majesté de l’Océan ! « Te dirai-je les redoutables phénomènes dont la mer est le théâtre, les bourrasques subites, les noirs ouragans, les nuits ténébreuses, les longs éclairs qui sillonnent le ciel, les éclats de la foudre qui ébranlent le monde ? Immense et vaine entreprise qui tromperait les efforts d’une voix de fer !

« Si les anciens philosophes, que l’amour de la science entraîna loin de leur patrie, eussent, comme moi, confié leurs voiles à tant de souffles divers, quel vaste champ d’observations se fût ouvert pour eux ! Que de précieuses découvertes enrichiraient leurs écrits ! Que de vérités utiles tiendraient aujourd’hui la place de leurs vains systèmes[3]! »

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Fig. 2. — Femme du Nord[4].

V.

Mais ce sont surtout les ouragans nommés cyclones, qu’il faut observer dans ce que l’on peut appeler leur vraie patrie, c’est-à-dire dans la mer des Indes, si l’on veut s’en former une juste idée.

Rien de plus grandiose et de plus effrayant à la fois que ces ouragans.

Lorsque l’hivernage est arrivé, c’est-à-dire la saison la plus brûlante de ces climats, et qu’un calme sinistre et inaccoutumé se répand sur la nature, chacun consulte le ciel, cherche à lire dans la direction des nuages, observe le vol des oiseaux de mer et interroge le baromètre.

On n’est nullement étonné alors de voir bientôt le ciel se couvrir de nuages fauves qui portent avec eux la terreur, présage éloquent d’un bouleversement prochain. La voix du canon ne tarde pas à donner aux navires le signal d’appareiller, et de s’éloigner des côtes hospitalières qui deviendraient bientôt pour eux le récif de leur naufrage.

Chacun est dans une attente pleine d’inquiétude ; tous s’interrogent d’un triste regard et se communiquent leurs funèbres pressentiments.

Dans toutes les habitations, des ordres sont donnés, les précautions les plus minutieuses sont prises, les troupeaux sont ramenés des champs, les fruits sont abrités, les portes et les fenêtres sont doublées de larges planches et consolidées par de fortes barres pour résister aux fureurs de l’ouragan qui, sans cette précaution, les ferait voler en éclats. En plein jour, il fait donc nuit dans les maisons, et l’on travaille à la lumière, en attendant le dénoûment prochain des convulsions de la nature.

VI.

Je ne me rappelle qu’avec effroi ces moments de deuil anticipé qui précèdent des scènes terribles.

Enfin, un point s’éclaircit dans le sombre horizon : c’est le cratère qui indique la venue et la direction du sinistre. Le signal est donné : en un clin d’œil la nature est bouleversée.

Un souffle violent bat la mer, et l’eau est balayée en poussière ; les arbres craquent et se brisent ; les champs de cannes sont renversés, emportés ; les constructions s’écroulent ; au bout de quelques instants succède, à la végétation la plus luxuriante, la plus vaste désolation.

Dans ces affreux moments, nous avons vu de fiers créoles verser des larmes, non pour la perte qu’ils venaient de subir, mais sous l’émotion inexprimable que leur faisait éprouver le changement qui s’était opéré à vue d’œil, et qui avait imprimé aux campagnes les plus fortunées le plus lugubre aspect.

Ce n’est que quelques jours après le sinistre que l’horizon revêt tous ses crêpes de deuil. Les branches et les feuillages qui adhèrent encore aux troncs solides, mais qui ont été froissés par l’ouragan, jaunissent, et donnent aux sites enchanteurs qui rappelaient les jardins d’Armide un aspect d’automne et de mort auquel le regard du créole n’est pas accoutumé.

Pendant ces crises effroyables, la mer est tellement brassée que son écume est transportée à plus de trois quarts de lieue dans les terres. On ne voit plus l’Océan ; ses eaux sont réduites en poussière que le tourbillon emporte avec lui ; mais on entend sa voix terrible comme son immensité, la vague qui déferle, les cailloux et les rocs qui se heurtent, un bruit semblable à celui des flammes qui sortiraient pressées de la gueule d’un four vaste comme les flancs de l’abîme. Il semble que l’on se trouve au sein du chaos que féconda l’esprit de Dieu au commencement des jours.

VII.

C’est principalement au sein des mers qu’il faut assister aux incomparables assauts livrés par l’ouragan : immenses et terribles rafales qui ont inspiré à Camoëns ses plus belles pages, sa magnifique allégorie d’Adamastor que je lisais et relisais en doublant le cap de Bonne-Espérance, comme une évocation au Génie des tempêtes. On aurait dit qu’Adamastor apparaissait de nouveau à nos regards étonnés, que son spectre gigantesque, épouvantable, s’élevait devant nous, que sa voix formidable, sortant des gouffres de la mer ténébreuse, nous accablait d’horribles imprécations.

Quelle puissante impression ne doit pas éprouver le jeune soldat intelligent et sensible, lorsque pour ses débuts le champ de bataille se prépare, que les armées s’ébranlent et que le signal retentissant du combat se fait entendre !

Il semble que rien ne soit au-dessus de ce moment solennel ; cependant il y a quelque chose de plus grandiose, de plus émouvant : c’est un navire aux prises avec un cyclone au sein de l’Océan.

Là, aucune ivresse : on ne voit pas au vent flotter les couleurs de la patrie, l’audace et la valeur ne sont pas inspirées par les airs nationaux et la perspective éblouissante de la gloire. Mais devant soi se présentent les abîmes solitaires, les entrailles des monstres marins qui apparaissent dans toute leur horreur.

J’ai été quelquefois acteur dans ces combats des mers, et je vais tâcher d’en donner une idée.

VIII.

Nous étions une quinzaine de passagers aux environs du cap de Bonne-Espérance, sur un magnifique trois-mâts de quinze à dix-huit cents tonneaux, servi par une trentaine de matelots.

Pleins des souvenirs des êtres chers que nous quittions et des êtres non moins chers que nous allions revoir, nous nous efforcions de tromper le temps, qui est si long dans ces circonstances, en nous occupant soit à lire, soit à pêcher, et, suivant les parages, à contempler les habitants de la mer qui s’offrent au regard : baleines, souffleurs, requins, dorades aux mille nuances, poissons volants au gris bleu de ciel, damiers aux ailes tachetées, malamocs aux pieds d’azur semé de vermillon ; albatros au duvet blanc de neige, au vol doux et harmonieux ; tous, oiseaux de mers, compagnons de notre solitude.

Nous admirions surtout les teintes ravissantes et les formes fantastiques des nuages, les levers et les couchers de soleil, tableaux pleins de splendeur et les plus majestueux de la nature.

La nuit, souvent privés de sommeil, nous écoutions la cadence des flots et le vaste silence des espaces sans fin ; nous contemplions le scintillement des constellations nouvelles pour nous, et l’onde étincelante, flots d’azur ruisselants d’or et de pierreries, semblables à des vêtements de reine épars, à des débris de cieux étoiles. Nous interrogions les brises légères : peut-être avaient-elles passé sur des terres chéries, peut-être nous apportaient-elles des accents connus, des révélations désirées. Il faut être bien loin de tout ce qui nous est cher pour connaître la puissance des douces et mystérieuses illusions.

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Fig. 3. — Ouragan sur terre et sur mer.

Cependant, depuis plusieurs jours, notre horizon s’était bordé de nuages presque immobiles ; un calme sinistre nous accablait ; le baromètre baissait continuellement ; le capitaine était inquiet et passait la nuit sur le pont.

Les voyageurs ne se doutaient guère de ce qui les menaçait ; cependant, comme j’avais subi déjà un grand nombre de cyclones, que j’avais étudié leurs lois et leurs signes précurseurs, je comprenais les inquiétudes que le capitaine me confiait. Tous les navires du nord que nous rencontrions avaient rentré leurs voiles, ils appréhendaient ce qui devait arriver.

Mais nous, qui étions impatients de faire du chemin, nous avions laissé quelques voiles sur nos mâts, afin de profiter des petites brises qui de temps à autre venaient errer auprès de notre navire ; voiles neuves et fortes que l’on met exprès pour résister aux tourmentes du Cap.

IX.

Enfin, dans une après-midi, tout à coup, et au moment où on y pensait le moins, la voix du capitaine se fait entendre : un commandement pressé et sinistre est répété par les matelots, qui volent aux haubans, grimpent sur les mâts et les huniers ; l’ouragan a été aperçu de loin, il accourt, il nous atteint, il nous secoue comme l’auraient fait des décharges d’artillerie.

Notre navire est ébranlé jusque dans ses fondements ; l’eau de la mer réduite en pluie fine et pressée nous enveloppe comme d’un manteau ; bientôt elle nous aveugle et nous ensevelit sous d’immenses torrents diluviens.

Les voyageurs surpris et éperdus se réfugient à l’entrée du salon sous une espèce d’auvent, pour être un peu à l’abri et en même temps pour mesurer l’étendue du danger.

Nous ne voyons plus ni ciel ni mer ; des bruits formidables nous assourdissent ; les vagues monstrueuses qui grondent, les craquements du navire, les sifflements des rafales dans les cordages et les haubans, les rugissements de la mer au large, les balancements effrayants du navire à droite, à gauche, en avant, en arrière ; les torrents d’eau qui nous inondent, font que nous ne savons plus si nous sommes sur ou sous les flots.

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Fig. 4. — Les naufragés.

Tous les animaux, singes et éperviers que nous avions en liberté, chiens, porcs, poules, oies, etc., viennent épouvantés se réfugier auprès de nous, et cherchent à se cacher dans nos vêtements. — Les cris, les pleurs, les prières des passagers, surtout des femmes et des enfants, se mêlent aux voix des matelots qui répètent les commandements du capitaine ; tout cela, dans ce moment suprême, emprunte à la tempête, à l’isolement au milieu des rafales, un accent particulier, sauvage, effrayant.

Enfin, nos matelots, avec l’intrépidité que donne la présence du danger imminent, luttent contre l’ouragan pour atteindre les voiles qui sont encore sur les mats : ils grimpent et se coulent comme des panthères sur les vergues. Avec quelle anxiété on les suit du regard ! À chaque instant il semble que la rafale va les précipiter à la mer, ce qui n’arrive, hélas ! que trop souvent.

Incessamment, le cyclone agit avec de nouvelles forces, et s’engouffrant dans les voiles fait prendre à notre navire une position presque perpendiculaire, la puissance du vent dans les voiles faisant équilibre au chargement.

Cependant cette situation ne saurait se prolonger longtemps : l’angoisse augmente, elle est presque à son comble, lorsque tout à coup un bruit inouï, plus terrible et plus sinistre que celui de la tempête elle-même, retentit comme un fracas de tonnerre : ce sont les voiles qui éclatent, qui sont réduites en charpie et clapotent ensuite sur les mâts et les vergues, qui se brisent et se dispersent en mille fragments.

X.

Le navire, qui plonge dans l’eau presque perpendiculairement, se redresse avec toute la puissance que peuvent lui donner les marchandises lourdes dont il regorge : il semble éclater de toutes parts ; un frémissement, une trépidation stridente se communique à toutes ses parties, à tous les objets qu’il porte et fait éprouver à tous les passagers un déchirement, une angoisse infinie, jointe à une terreur suprême.

Tout cela se passe en un instant, et dans cet instant mille éclairs de pensée et de sentiment remuent l’âme tout entière, le frisson de la mort glace nos veines ; un cri unique, et presque identique de timbre et d’expression, s’échappe de toutes les poitrines, cri d’épouvante et de suprême détresse, en face d’une mort soudaine et implacable : expression naturelle qui fait tressaillir jusqu’aux dernières fibres de l’existence. On vivrait des siècles que ce cri retentirait encore aux oreilles, en évoquant tout le sinistre prélude d’un naufrage au sein des mers en courroux.

On reste ainsi pendant quelques secondes, offrant ses dernières pensées à Dieu, car l’on ne doute pas que l’on ne descende au fond des abîmes ; les terribles balancements que conserve le navire, par suite du déchirement des voiles, les tourbillons d’eau qui empêchent de rien voir, complètent l’illusion, qui est bien près d’être la réalité.

Cependant j’étais dans de telles dispositions, que, sans les scènes déchirantes qui m’environnaient, je crois que rien n’aurait valu pour moi les âpres jouissances que m’aurait procurées cet effrayant spectacle.

Avant d’entreprendre ces lointains voyages, j’avais éprouvé une longue agonie, une de ces agonies qui doublent les facultés au lieu de les éteindre, et qui m’avait familiarisé avec la mort et forcé de vivre face à face avec elle pendant de longs mois. Je m’étais habitué à elle, je la voyais sans trouble et sans inquiétude ; ce calme m’était devenu si naturel, qu’au sein des tourmentes, lorsque nous touchions au naufrage, que nous sentions passer sur nos têtes le souffle de la mort, un léger sourire venait de lui-même éclairer mon visage, s’il m’arrivait d’oublier de le composer par respect pour les douleurs qui m’entouraient.

Lamartine a dit avec raison, en parlant de l’heureuse et puissante influence des voyages : « Le grand air évapore seul les grandes douleurs, le changement perpétuel de lieu guérit les fièvres du cœur comme il coupe les fièvres du corps[5]. »

À quelque chose malheur est bon, nous dit la sagesse des nations ; cela a été vrai pour moi, car non seulement ces voyages ont refait ma santé fatiguée, mais j’ai conservé de toutes ces épreuves une expérience difficile à acquérir ailleurs, et un état moral qui convient, il me semble, à l’homme passager sur la terre.

Lorsque je jette un regard sur le passé, j’éprouve, à ma manière, mais sans y mêler de l’égoïsme, une certaine volupté exprimée dans ce passage de Lucrèce : « Il est doux de contempler du rivage les flots soulevés par la tempête, et le péril d’un malheureux qui lutte contre la mort : non pas que l’on prenne plaisir à l’infortune d’autrui, mais parce que la vue est consolante des maux que l’on n’éprouve point. Il est doux encore, à l’abri du danger, de promener ses regards sur deux grandes armées rangées dans la plaine[6]. »

Homère avait déjà dit : « … Hélas ! l’homme trouve des charmes même dans ses maux lorsqu’il a beaucoup souffert et beaucoup erré[7]. »

XI.

Outre ces dispositions particulières, j’avais d’autres raisons encore, qui me faisaient prendre un plaisir extrême à l’examen de ces grands météores, surtout dans mon voyage de retour.

Par sa disposition et la hauteur de ses montagnes, l’île de la Réunion présente des facilités exceptionnelles pour l’étude des ouragans. Leurs lois étaient connues là mieux peut-être que partout ailleurs ; aussi ai-je pu les étudier dans leurs détails les plus minutieux, et j’étais heureux toutes les fois que l’occasion se présentait de faire des observations nouvelles à leur sujet et de contrôler les connaissances acquises.

Ces lois si claires et si bien formulées n’étaient pas très connues en Europe, et peu après mon retour à Paris, M. Le Verrier, qui, par sa haute position, par sa vaste science, par sa vigoureuse initiative, s’était placé à la tête des études météorologiques, donnait la plus large publicité à la note suivante : « Les lois des tempêtes ne pourront être connues qu’à la condition de rassembler un nombre immense de documents de tous les points du globe et de les soumettre à une discussion approfondie. C’est assez dire que ce doit être l’œuvre de tous. »

Cette note, qui confesse que les lois des ouragans restaient à découvrir, n’ayant été relevée par personne, nous nous sommes déterminé alors à faire quelques communications à l’Institut sur les lois et les manifestations de ces grands phénomènes, qui, à plusieurs reprises avaient toutes été contrôlées par nous. Nous avons lu à l’Académie des sciences, dans la séance du 2 mai 1864, un résumé de ces lois, qui a été inséré dans les Comptes rendus ; une autre note se trouve également dans les Comptes rendus du 12 novembre 1866.

La lenteur avec laquelle se répandent les lumières intellectuelles est vraiment affligeante : ainsi, même aujourd’hui, un bon nombre de capitaines au long cours ignorent ces lois, et rendent la société victime de leur ignorance. La chose en est encore à ce point, que l’on cite comme merveilleux un navire qui échappe, quoique plus ou moins maltraité, de sa lutte avec un cyclone ; tandis que l’on pourrait faire servir ce météore redoutable à atteindre le but où l’on tend et préserver le navire de toute avarie.

Les études sur ce sujet sont assez avancées pour que tout capitaine puisse être rendu responsable des dommages arrivés au navire dont il a le commandement, par suite des prises avec un cyclone, car ces dommages pourraient le plus souvent être évités avec la plus grande facilité.

Nous consacrons dans cet ouvrage un chapitre très succinct à ces grands phénomènes, mais suffisant pour faire comprendre qu’il y en a peu de mieux connus et de mieux étudiés.

XII.

Outre cette lumière que les voyages font rejaillir sur les sciences, combien d’heureux souvenirs ne laissent-ils pas !

Il me semble en écrivant ces pages que je visite de nouveau la patrie d’Ossian, que les échos des anciens bardes viennent frapper mon oreille à travers les siècles ; que je parcours encore ces régions où l’astre du jour se fait pressentir à minuit ; que je contemple le météore radieux qui embrase les pôles de lueurs resplendissantes ; que je me promène en rêveur au milieu de ces villes gracieuses de la Finlande, aux rues larges, aux maisons propres que l’on dirait habitées par des femmes à la fois vertueuses et coquettes. Puis, je remonte la Newa, et bientôt j’aperçois la capitale aux dômes d’or et d’azur où respire encore le génie de Pierre le Grand ; je descends ces régions où les glaces du pôle et les chaleurs torrides semblent se confondre ; et puis, hélas ! sur mon passage un vaste cimetière, cimetière d’une nation martyre. Pauvre Pologne ! comme on frissonne en foulant ton sol ! on pleure et on prie avec tes veuves et tes orphelins ! on est oppressé, on passe, on passe vite, mais ton souvenir demeure comme un deuil et comme une espérance !

Je gravis par la pensée les pentes rapides du cône du Vésuve ; j’entends les effroyables détonations des laves embrasées, je respire les vapeurs acres et brûlantes qui s’élèvent dans l’atmosphère radieuse, je me baigne dans la lumière éblouissante de ces contrées enchanteresses, je tressaille sous la libre voûte des cieux profonds ! La fournaise mugissante à mes pieds et qui dévore les entrailles du globe prépare ma nourriture, et le lacryma-Christi, né sur les flancs du cratère, s’épanchant en flots de rubis dans ma coupe agreste, complète en moi l’illusion inspirée par la fable antique, et me fait croire pour quelques instants que je participe à la table des dieux.

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Je me retrouve à sillonner les vastes mers ; je contemple de nouveau la cime fumante de Ténériffe, qui s’élève au-dessus des sombres flots avec la majesté d’une reine en deuil. Que de souvenirs se pressent en ma mémoire !… Je m’arrête quelques instants à Sainte-Hélène ; assis auprès d’un marbre tumulaire, j’étanche la sueur qui baigne mon visage fatigué, mon front se penche naturellement sur ma main, et je m’abîme dans la contemplation du passé, du présent et de l’avenir, à l’ombre des saules funèbres où est venu s’éteindre le plus terrible des météores humains qui ait paru sur la terre.

Mais déjà nous doublons le cap des Tempêtes, nous sommes enfermés dans le navire en détresse comme dans un tombeau abandonné au sein de l’immensité ; le cyclone rugissant fait éclater nos voiles, les mâts et les huniers volent au loin comme des jouets d’enfant, les vagues s’élèvent comme des collines et bondissent comme des béliers. Enfin nous arrivons près de l’Ile-de-France ; la mer s’apaise, nous revoyons le ciel bleu, et nous saluons avec enthousiasme les arbres qui ont ombragé Paul et Virginie ; bientôt nous apercevons un phare immense qui se perd dans les astres : c’est le volcan de l’île de la Réunion qui nous donne rendez-vous (fig. 5). Salut, île fortunée ! salut à tant d’êtres chers qui respirent sur ton sol embaumé, avec lesquels j’ai partagé le pain de l’étranger et participé à la coupe de l’amitié !

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Fig. 5. — Volcan de la Réunion.

Comment ne parlerais-je pas avec quelque enthousiasme des voyages lointains ! On conserve toujours pour eux une espèce de nostalgie dès qu’on en a goûté ; d’ailleurs, c’est à eux que je me plais à rapporter la plus grande partie des succès de mes travaux, entre autres des Colonies françaises, ouvrage auquel l’Académie des sciences a décerné une de ses hautes récompenses ; je leur dois également une foule d’études et de souvenirs répandus dans une vingtaine de volumes que j’ai publiés depuis l’époque où j’ai commencé mes lointaines pérégrinations sur le globe. Je me fais également un plaisir de me rappeler que c’est par l’entremise de M. le baron de Watteville, père, que j’ai dû, dès mes premiers débuts, une mission scientifique, et je me fais un devoir de consacrer mes sentiments de profonde reconnaissance à cet homme éminent, regardé avec justice par les nations européennes, qui lui ont emprunté ses vues ingénieuses, comme le législateur des établissements de bienfaisance.

Les avantages que procurent les voyages scientifiques sont si considérables à nos yeux, que nous avons cru devoir consacrer à les faire ressortir, le début de notre Histoire des Météores. Nous croirions avoir fait une chose utile, si nous avions contribué ainsi, pour notre part, à l’élan qui se manifeste partout maintenant pour ce complément des grandes éducations.


  1. De Humboldt.
  2. La Pharsale, liv. Ier.
  3. Camoëns, Lusiades, chant V.
  4. Cette gravure représente le costume des femmes des régions du Nord, où les nuits durent deux et trois mois. Leur long vêtement est serré par les liens du tablier, d’où pend une bourse qui contient des aiguilles. Sur la tête elles arrangent le lin qu’elles filent dans les rues, et tiennent à la bouche, pour faire de la lumière, une baguette de bois qui brûle à la manière d’une bougie.
  5. Nouvelles Confidences, t. I, page 410.
  6. Lucrece, liv. II.
  7. Odyssée, ch. XV.