Histoire des Croisades

COLLECTION
DES MÉMOIRES
RELATIFS
A L’HISTOIRE DE FRANCE.



HISTOIRE DES CROISADES PAR ALBERT D’AIX,
TOME 1.






PARIS, IMPRIMERIE DE A. BELIN,
rue des Mathurins-Saint-Jacques, n. 14.


COLLECTION
DES MÉMOIRES
RELATIFS
A L’HISTOIRE DE FRANCE.
DEPUIS LA FONDATION DE LA MONARCHIE FRANÇAISE JUSQU’AU l3° SIÈCLE ;
AVEC UNE INTRODUCTION, DES SUPPLÉMENS, DES NOTICES
ET DES NOTES ;
Par M. GUIZOT,
PROFESSEUR D’HISTOIRE MODERNE A L’ACADÉMIE DE PARIS.





A PARIS,
CHEZ J.-L.-J. BRIÈRE, LIBRAIRE,
RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, No. 68.

1824.


HISTOIRE
DES
FAITS ET GESTES
DANS LES RÉGIONS D’OUTRE-MER,
DEPUIS L’ANNÉE 1095 JUSQU’A L’ANNÉE 1120 DE JÉSUS-CHRIST ;
Par ALBERT D’AIX.


NOTICE
SUR ALBERT D’AIX.




Nul historien ne nous a conservé, sur la première croisade, autant de détails qu’Albert ou Albéric, chanoine et gardien, selon l’opinion commune, de l’église cathédrale d’Aix en Provence, ou selon d’autres, d’Aix-la-Chapelle, ce qui me paraît plus probable. Aucun renseignement ne nous reste sur son propre compte ; on ignore même l’époque de sa naissance et de sa mort ; il est certain seulement qu’il vivait encore en 1120, puisque c’est à cette année que s’arrête son ouvrage. Il n’avait point fait partie de l’expédition, et ne visita jamais la Terre Sainte ; mais plein d’enthousiasme, comme l’Europe entière, pour l’entreprise et les exploits des Croisés, il en recueillit avec soin toutes les relations, s’entretint avec une foule de pélerins revenus de Jérusalem, et a reproduit leurs aventures et leurs sentimens, sinon en bon langage, du moins avec une complaisance minutieuse, et la vivacité d’une imagination fortement émue. Guillaume de Tyr assitait à la ruine du royaume de Jérusalem ; ce spectacle, les hautes fonctions qu’il avait remplies l’éclairaient sur les causes des malheurs des Francs ; il voyait et jugeait leur histoire dans son ensemble, et c’est avec les lumières de l’expérience qu’il a raconté leurs premiers triomphes. Albert au contraire peint les événemens de la première croisade en homme qui ne sait et ne prévoit aucun revers, livré tout entier aux impressions de l’admiration, de la confiance et de la joie. Sa narration en est plus naïve et quelquefois plus animée ; on y retrouve les idées et les émotions des Croisés eux-mêmes dans tout l’élan de leur ferveur. Aucune intention générale, aucune trace de recherches savantes ou de composition littéraire ne s’y laisse entrevoir ; il partage les préventions, les haines, l’ignorance des Croisés, et ne veut que célébrer leur gloire, qui est la gloire de son siècle et de sa foi.

Ce caractère donne à son ouvrage un intérêt et un charme particulier ; les erreurs historiques et géographiques y abondent, et l’art de composer ou d’écrire ne s’y rencontre point. Mais la narration en est détaillée, vivante ; les descriptions des marches, des batailles, des aventures sont quelquefois brillantes et poétiques ; l’écrivain s’émeut et peint, rarement avec talent, toujours avec vérité. On croirait entendre les conversations des pélerins de retour, racontant à leurs amis ce qu’ils ont vu, fait ou souffert, et communiquant à leurs auditeurs, sans y prendre aucune peine, les impressions qu’ils ont reçues et qu’ils se plaisent eux-mêmes a retrouver.

L’histoire d’Albert d’Aix fut publiée pour la première fois en 1584, à Helmstædt, par Reiner Reineck, in-4°., sous le titre de Chronicon hierosolymitanum. Bongars l’a réimprimée dans ses Gesta Dei per Francos[1], et c’est sur cette édition qu’a été faite notre traduction. Les noms d’hommes et de lieux y sont souvent tout autrement écrits que dans Guillaume de Tyr ; la même diversité se rencontre dans tous les historiens des croisades, et est peu étonnante dans un temps où le même homme écrivait quelquefois son propre nom de plusieurs façons différentes. Nous avons presque toujours laissé subsister ces noms dans le texte, tels que les donne l’écrivain, en prenant soin d’indiquer en note les noms véritables, et ceux par lesquels Guillaume de Tyr a désigné les mêmes personnes ou les mêmes lieux.
F.G.


HISTOIRE
DES CROISADES.

LIVRE PREMIER.

Ici commence le premier livre de l’histoire de l’expédition à Jérusalem, dans laquelle sont racontés les hauts faits du très-illustre duc Godefroi, dont le zèle et les travaux délivrèrent la Cité sainte des mains des infidèles et la restituèrent aux fils de la sainte Église.

Pendant long-temps et jusqu’à ce jour ces événemens inouïs et dignes de la plus grande admiration m’ont inspiré un desir ardent de me réunir à ces expéditions et d’aller faire mes prières dans ces lieux. Mais comme des obstacles divers se sont constamment opposés à l’accomplissement de mes projets, j’ai résolu du moins, dans mon audace téméraire, de confier à la mémoire des hommes quelques-unes des choses qui me sont connues par les rapports et les révélations des personnes qui ont assisté aux événemens afin de ne pas demeurer tout-à-fait oisif et de m’associer en quelque sorte à ce voyage, sinon en personne, du moins en esprit et en intention. C’est pourquoi j’entreprends, selon la mesure de mes faibles moyens, d’écrire d’une main novice et peu exercée l’histoire des travaux et des misères, de la foi inébranlable et du bon concert des vaillans princes et de tous les autres hommes qui se liguèrent pour l’amour du Christ. Je dirai comment ils abandonnèrent leur patrie, leurs parens, leurs femmes, leurs fils et leurs filles, leurs villes, leurs châteaux, leurs champs, leurs royaumes et toutes les douceurs de ce monde, laissant le certain pour l’incertain, et recherchant l’exil au nom de Jésus-Christ ; comment ils se mirent en route pour Jérusalem, marchant en grand nombre et formant des armées considérables ; comment, vainqueurs dans leurs audacieuses attaques, ils mirent à mort des milliers de Turcs et des légions de Sarrasins ; comment ils ouvrirent et aplanirent l’accès du sépulcre sacré de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et comment ils firent entièrement cesser le paiement des redevances et des tributs qu’on exigeait des pélerins qui desiraient visiter ces lieux.

Un prêtre, nommé Pierre, d’abord ermite, né dans la ville d’Amiens, située à l’occident, dans le royaume des Francs, se servit le premier de tous les moyens de persuasion qu’il eut en son pouvoir pour encourager à cette entreprise ; et devenu prédicateur dans le Berri, province de ce royaume, il fit entendre de tous côtés ses exhortations et ses discours. Répondant à ses avertissemens et à ses invitations assidument renouvelées, les évêques, les abbés, les clercs et les moines, et, après eux, les laïques les plus nobles, les princes de divers royaumes, tout le peuple, tant les hommes chastes que les incestueux, les adultères, les homicides, les voleurs, les parjures, les brigands, enfin toute la race d’hommes qui faisaient profession de la foi chrétienne, et les femmes même, tous conduits par un sentiment de pénitence, accoururent avec joie pour entreprendre ce voyage. Je vais dire maintenant à quelle occasion et dans quelles intentions l’ermite Pierre devint le prédicateur de cette entreprise et son premier chef.

Ce prêtre était allé à Jérusalem quelques années auparavant pour y faire ses prières. Il vit, ô douleur ! dans l’oratoire du sépulcre du Seigneur, des choses illicites et abominables qui le remplirent de tristesse et le firent frémir d’horreur, et il en appela aux jugemens du Seigneur lui-même pour la punition de ces offenses. Enfin, indigné de ces œuvres de scélératesse, il alla trouver le patriarche de la sainte église de Jérusalem, et lui demanda comment il souffrait que les Gentils et les impies osassent souiller les lieux saints et enlever les offrandes des fidèles ; que l’Église fût transformée en un lieu de prostitution ; que les Chrétiens fussent souffletés, les saints pélerins dépouillés injustement et accablés de toutes sortes de vexations. En entendant ces paroles, le patriarche, vénérable prêtre du sépulcre du Seigneur, lui répondit avec piété et avec foi : « O le plus fidèle des Chrétiens ! pourquoi blâmes-tu, pourquoi tourmentes-tu à ce sujet notre cœur paternel, alors que nos forces et notre puissance sont telles que celles de la petite fourmi, comparées à celles de nos fiers adversaires ? Nos vies sont incessamment rachetées par des tributs, ou livrées à des supplices qui donnent la mort. Nous nous attendons même à voir s’accroître de jour en jour nos périls, si les Chrétiens ne nous apportent les secours que nous espérons obtenir par l’effet de ta mission. » Pierre lui répondit alors : « Vénérable père, nous avons bien reconnu, nous comprenons et nous voyons maintenant combien est faible la population chrétienne qui habite ici avec vous, et combien sont grandes les persécutions que vous avez à subir de la part des Gentils. C’est pourquoi, afin d’obtenir la grâce de Dieu, votre délivrance et la purification des lieux saints, j’irai, sous la conduite du Seigneur, s’il daigne m’accorder un heureux retour, requérir d’abord et principalement le seigneur apostolique, ensuite tous les plus grands rois des Chrétiens, les ducs, les comtes et ceux qui possèdent les principautés ; je leur ferai connaître à tous votre misérable servitude et tous les maux que vous supportez ; il est temps enfin que toutes ces choses leur soient annoncées. »

Cependant les ténèbres ayant enveloppé le ciel de tous côtés, Pierre retourna au saint sépulcre pour prier, et, fatigué de ses veilles et de ses oraisons, il y fut surpris par le sommeil. La majesté du Seigneur Jésus-Christ lui apparut alors en songe, et daigna s’adresser en ces termes à l’homme mortel et fragile : « Pierre, fils très-chéri des Chrétiens, lève-toi, va voir notre patriarche, et reçois de lui, en témoignage de notre union, des lettres revêtues du sceau de la sainte croix : tu iras, le plus promptement possible, dans la terre de tes pères ; tu dévoileras les fausses accusations et tous les affronts qui pèsent sur notre peuple et sur les lieux saints ; tu animeras les cœurs des fidèles à purger les lieux saints de Jérusalem, et à y rétablir les saints offices. Maintenant les portes du paradis seront ouvertes aux appelés et aux élus, à travers des périls et des tentations de tout genre. »

Après cette révélation admirable et digne du Seigneur, la vision disparut et Pierre se réveilla. Au premier crépuscule du jour, il quitta le seuil du temple, alla trouver le patriarche, lui raconta en détail l’apparition du Seigneur, et lui demanda, en témoignage de sa mission divine, des lettres revêtues du sceau de la sainte croix. Le patriarche ne refusa point de les lui donner, et les prépara en lui rendant des actions de grâces. Ayant pris congé, Pierre, empressé d’exécuter sa mission, retourna vers les lieux de sa naissance. Après avoir traversé la mer dans une grande anxiété, il vint débarquer dans la ville de Bari, et, rendu à la terre, il partit sans retard pour Rome. Ayant trouvé l’apostolique, il lui fit son rapport sur la mission qu’il avait reçue directement de Dieu et du patriarche au sujet des impuretés des Gentils et des insultes faites aux lieux saints et aux pélerins. Le seigneur apostolique, après avoir écouté ce rapport avec attention et bonne volonté, promit qu’il obéirait en tout point aux ordres et aux volontés des saints. C’est pourquoi, plein de sollicitude, il se rendit dans la ville de Verceil ; et ayant traversé les Alpes, il convoqua une assemblée de toute la France occidentale et prescrivit de se réunir en concile au Puy, cité de Sainte-Marie, puis il se rendit à Clermont en Auvergne. Informés de la mission divine, et ayant reçu des avertissemens apostoliques, les évêques de toute la France, les ducs et les comtes, les grands princes de tout ordre et de tout rang, consentirent à entreprendre à leurs frais une expédition vers le sépulcre même du Seigneur. Ainsi se forma dans ce très-vaste royaume une sainte conspiration pour ce voyage. Les hommes les plus puissans se donnèrent la main et se liguèrent tous ensemble. Cette alliance fut confirmée par un grand tremblement de terre, qui n’annonçait autre chose que le départ des légions de divers royaumes, savoir, du royaume de France, de la terre de Lorraine, du pays des Teutons, des Anglais et des Danois.

(1095) L’an mil quatre-vingt-quinze de l’Incarnation du Seigneur, et le huitième jour du mois de mars, dans la quarante-troisième année du règne du roi Henri IV, troisième empereur des Romains (du même nom), depuis treize ans, Urbain second (antérieurement Odoard) occupant le siège apostolique, Gautier, surnommé Sans-Avoir, chevalier illustre, suivi d’un grand nombre de Français marchant à pied, et n’ayant avec lui que huit chevaliers, cédant aux exhortations de Pierre l’Ermite, entra le premier dans le royaume de Hongrie pour diriger ses pas vers Jérusalem. Le seigneur Coloman, roi très-chrétien des Hongrois, instruit de ses résolutions courageuses et des motifs de son entreprise, l’accueillit avec bonté, lui accorda la faculté de passer en paix sur toutes les terres de son royaume et d’y faire des achats. Il marcha en effet sans faire aucun dégât et sans aucun accident jusqu’à Belgrade, ville de Bulgarie, ayant passé à Malaville[2], ville située sur les confins du royaume de Hongrie. Là il traversa en bateau et en parfaite tranquillité le fleuve de Méroé[3] ; mais seize de ses hommes s’étaient arrêtés dans ce même lieu de Malaville pour y acheter des armes à l'insu de Gautier, qui déjà se trouvait de l’autre côté du fleuve. Quelques Hongrois, d’un esprit pervers, voyant Gautier et son armée déjà éloignés, leur enlevèrent leurs armes, leurs vêtemens, leur or et leur argent, et les laissèrent aller ensuite nus et entièrement dépouillés. Désespérés, privés de leurs armes et de leurs effets, ceux-ci pressèrent leur marche et arrivèrent bientôt à Belgrade, où Gautier et son armée avaient dressé leurs tentes en dehors des murailles pour se reposer, et ils racontèrent en détail le malheur qu’ils avaient éprouvé. Gautier, qui ne voulait point retourner sur ses pas pour se venger, supporta cet événement avec fermeté d’ame. La nuit même que ses compagnons de voyage le rejoignirent dénués de tout, il demanda au prince des Bulgares et au magistrat de la ville la faculté d’acheter des vivres pour lui et les siens ; mais ceux-ci les prenant pour des vagabonds et des gens trompeurs, leur firent interdire les marchés. Gautier et les gens de sa suite, blessés de ces refus, se mirent à enlever les bœufs et les moutons qui erraient ça et là, cherchant leur pâture dans la campagne ; et comme ils voulurent les emmener, il s’éleva bientôt de sérieuses querelles entre les pélerins et les Bulgares qui voulaient se faire rendre leurs bestiaux ; on s’échauffa des deux côtés, et l’on en vint aux armes. Tandis que les Bulgares devenaient de plus en plus nombreux, au point qu’ils se trouvèrent enfin cent quarante mille, quelques hommes de l’armée des pèlerins s’étant séparés du reste de l’expédition, furent trouvés par les premiers dans un certain oratoire où ils s’étaient réfugiés. Les Bulgares, ainsi renforcés en même temps que Gautier perdait du monde et fuyait avec tout le reste des siens, attaquèrent cet oratoire, et brûlèrent soixante hommes de ceux qui s’y étaient réfugiés ; les autres ne s’échappèrent qu’avec peine du même lieu en cherchant à défendre leur vie, et la plupart d’entre eux furent dangereusement blessés. Après ce malheureux événement, qui lui fit perdre un grand nombre des siens, Gautier, laissant les autres dispersés de tous côtés, demeura pendant huit jours caché et fugitif dans les forêts de la Bulgarie, et arriva enfin auprès d’une ville très-riche, nommée Nissa, située au milieu du royaume des Bulgares. Là ayant trouvé le duc et prince de ce pays, il lui porta plainte des affronts et des dommages qu’il avait soufferts. Le prince, dans sa clémence, lui rendit justice sur tous les points, et lui donna généreusement, comme gage de réconciliation, des armes et de l’argent. Il le fit en outre accompagner en paix à travers toutes les villes de la Bulgarie, Sternitz, Phinopolis, Andrinople, et lui accorda la permission d’acheter jusqu’à ce qu’il fût arrivé avec toute sa suite dans la ville impériale de Constantinople, capitale de tout le royaume des Grecs. Lorsqu’il y fut parvenu, Gautier demanda humblement et avec les plus vives instances au seigneur empereur la permission de demeurer en paix dans son royaume, et la faculté d’acheter les vivres dont il aurait besoin, jusqu’au moment où Pierre l’Ermite, sur les exhortations duquel il avait entrepris ce voyage, viendrait le rejoindre, afin qu’alors réunissant les milliers d’hommes qu’ils conduisaient, ils pussent passer ensemble le bras de mer de Saint-George, et se trouver ainsi mieux en mesure de résister aux Turcs et à toutes les forces des Gentils. En effet, le seigneur empereur, nommé Alexis, répondit avec bonté à ces demandes et consentit à tout.

Peu de temps après le départ de Gautier, Pierre se mit en marche pour Jérusalem, suivi d'une armée innombrable comme le sable de la mer, qui s’était réunie à lui de divers royaumes, et se composait de Français, de Souabes, de Bavarois, de Lorrains. Dirigeant sa marche vers le royaume de Hongrie, il dressa ses tentes devant les portes de Ciperon avec toute l’armée qu’il traînait a sa suite. De là il envoya des députés au souverain de ce royaume pour lui demander la permission d’y entrer et de le traverser avec tous ses compagnons de voyage. Il en obtint l’autorisation, sous la condition que l’armée ne ferait aucun dégât sur les terres du roi, et qu’elle suivrait paisiblement sa route en achetant les choses dont elle aurait besoin, sans querelle et à prix débattu. Pierre se réjouit beaucoup de ces témoignages de la bienveillance du roi envers lui-même et tous les siens ; il traversa tranquillement le royaume de Hongrie, donnant et recevant toutes les choses nécessaires en bon poids et bonne mesure, selon la justice, et il marcha ainsi avec toute sa suite et sans aucun obstacle jusqu’à Malaville. Comme il approchait du territoire de cette ville, la renommée lui apprit, ainsi qu’à tous les siens, que le comte de ce pays, nommé Guz, l’un des primats du roi de Hongrie, séduit par son avidité, avait rassemblé un corps de chevaliers armés et arrêté les plus funestes résolutions avec le duc Nicétas, prince des Bulgares et gouverneur de la ville de Belgrade, afin que celui-ci, à la tête de ses vaillans satellites, combattît et massacrât ceux qui avaient précédé Pierre l’Ermite, tandis que lui-même attaquerait et poursuivrait, avec ses chevaliers, ceux qu’il trouverait sur les derrières ; en sorte que cette nombreuse armée pût être entièrement dépouillée, et perdît ainsi ses chevaux, son or, son argent et tous ses vêtemens, que devaient se partager les vainqueurs. En apprenant ces nouvelles, Pierre ne voulut pas croire que les Hongrois et les Bulgares, qui étaient chrétiens, osassent commettre de si grands crimes ; mais lorsqu’il fut arrivé à Malaville, il vit, et ses compagnons virent aussi suspendues encore aux murailles de la ville les armes et les dépouilles des seize hommes de la troupe de Gautier que les Hongrois avaient surpris tandis qu’ils étaient demeurés en arrière, et dépouillés sans remords. En apprenant l’affront fait a ses frères, en reconnaissant leurs armes et leurs dépouilles, Pierre excite ses compagnons à la vengeance. Aussitôt ceux-ci font résonner les cors bruyans, les bannières sont dressées, ils volent à l’attaque des murailles, lancent des grêles de flèches contre ceux qui occupent les remparts et les accablent sans relâche d’une si grande quantité de traits, que les Hongrois, hors d’état de résister à l’impétuosité des Français qui les assiègent, abandonnent les remparts, osant à peine croire qu’il leur soit possible de faire face, dans l’intérieur même de la ville, aux forces qui les attaquent. Alors un certain Godefroi, surnommé Burel, né dans la ville d’Étampes, chef et porte-enseigne d’une troupe de deux cents hommes de pied, et qui était lui-même à pied, homme plein de force, voyant les ennemis quitter les remparts en fuyant, saisit une échelle qu’il trouve là par hasard et s’élance aussitôt sur la muraille. Renaud de Bréis, illustre chevalier, la tête couverte d’un casque et revêtu d’une cuirasse, monte après Godefroi sur le rempart, et, dans le même temps, tous les cavaliers et les gens de pied font les plus grands efforts pour entrer dans la place. Se voyant serrés de près et en grand danger, les Hongrois se réunissent au nombre de sept mille hommes pour se défendre; et, sortant par une autre porte de la ville qui fait face à l’orient, ils se rendent et s’arrêtent sur le sommet d’un rocher escarpé, au pied duquel coule le Danube, et qui forme une position inaccessible de ce côté. La plupart d’entre eux cependant n’ayant pu se sauver assez vite, à cause des étroites dimensions de la porte, succombèrent sous le glaive auprès même de cette porte; d’autres, qui espéraient se sauver en parvenant sur le sommet de la montagne, furent mis à mort par les pélerins qui les poursuivaient; d’autres encore, précipités de ces hauteurs, se noyèrent dans les eaux du Danube; mais un plus grand nombre se sauva en traversant le fleuve en bateau. On tua environ quatre mille Hongrois dans cette affaire; les pélerins perdirent cent hommes seulement, non compris les blessés. Après avoir obtenu cette victoire, Pierre et tous les siens demeurèrent pendant cinq jours à Malaville, à cause de la grande quantité de provisions qu’ils y trouvèrent, en grains, en troupeaux de gros et menu bétail et en boissons; ils prirent aussi un nombre infini de chevaux.

Cette victoire des pélerins, ce massacre des Hongrois, furent annoncés au duc Nicétas par les nombreux cadavres que le fer avait mutilés et couverts d’horribles blessures, et que le courant du Danube transporta à Belgrade où le fleuve poursuit son cours, après avoir fait un circuit à un mille de Malaville. Le duc convoqua tous les siens et tint conseil avec eux; mais, frappé de terreur, il se refusa à attendre Pierre dans Belgrade et fit ses dispositions pour se retirer à Nissa, dans l’espoir de pouvoir mieux s’y défendre contre les forces des Français, Romains et Teutons, parce que cette ville était entourée de murailles très-solides. Il emporta avec lui tous les trésors qui étaient dans Belgrade. Il fit partir ses concitoyens et les envoya dans les forêts, sur les montagnes et dans les lieux inhabités avec tous leurs troupeaux, pour se donner le temps d’appeler l’empereur de Constantinople à son secours et se mettre en mesure de résister aux compagnons d’armes de l’Ermite, et de venger les Hongrois, par suite du traité d’amitié et d’alliance qui l’unissait avec Guz, comte et prince de Malaville. Six jours après, Pierre reçut un exprès qui lui était envoyé en toute hâte par des Français étrangers, et habitant dans le pays; il lui apportait l’avis des dangers qui le menaçaient, et lui dit : « Le roi de Hongrie a rassemblé toute l’armée de son royaume ; il va descendre vers vous pour venger les siens, et il est certain qu’aucun d'entre vous ne doit échapper à ses armes, car le roi, tous les parens et les amis de ceux qui ont été tués sont remplis de douleur et gémissent de tant de massacres ; c’est pourquoi hâtez-vous de traverser le fleuve de Méroé et poursuivez rapidement votre marche. » En apprenant la colère du roi et la réunion de cette grande armée, Pierre et ses compagnons quittèrent aussitôt Malaville, emportant de riches dépouilles, emmenant avec eux les troupeaux et tous les chevaux, et ils firent leurs dispositions pour franchir la Méroé. Mais ils ne trouvèrent sur toute la rive du fleuve que cent cinquante bateaux, nombre bien insuffisant pour soustraire promptement une si grande multitude de pélerins au danger dont ils étaient menacés par l’arrivée du roi à la tête de toutes ses forces. Aussi un grand nombre d’entre eux n’ayant pas de bateaux à leur disposition, firent tous leurs efforts pour passer le fleuve en réunissant des planches de bois et en faisant des claies en osier. Tandis qu’ils flottaient ainsi sur le fleuve, ne pouvant gouverner leurs embarcations et se séparant souvent de leurs compagnons, les Pincenaires, habitans de la Bulgarie, en tuaient un grand nombre à coups de flèches. Pierre, voyant les siens se noyer, ordonna aux Bavarois, aux Allemands et aux autres Teutons, en leur rappelant leurs sermens d’obéissance, de porter secours aux Français leurs frères. Ils montèrent aussitôt sur sept bateaux, submergèrent sept petits bateaux remplis de Pincenaires qui furent noyés, et dont sept seulement furent pris vivans ; ils les conduisirent devant Pierre et les mirent à mort d’après son ordre. Ayant ainsi vengé les siens et traversé la Méroé, Pierre entra dans les vastes et immenses forêts de la Bulgarie, traînant à sa suite des chariots remplis de vivres, de toutes sortes d’approvisionnemens et des dépouilles enlevées à Belgrade. Après avoir demeuré sept jours de suite au milieu de ces grandes forêts, il arriva enfin avec les siens devant la ville de Nissa, défendue par de fortes murailles; les pèlerins passèrent un certain fleuve sur un pont de pierre qui se trouvait en avant de la ville ; ils allèrent occuper un immense pré couvert d’une délicieuse verdure, et dressèrent leurs tentes sur les bords du fleuve.

Les légions de pélerins ainsi établies, Pierre, dans sa prévoyance et de l’avis des principaux de ses compagnons, envoya une députation au duc Nicétas, prince des Bulgares, qui se trouvait alors dans cette ville, pour lui demander la faculté d’acheter des vivres. Le duc l’accorda avec bonté, sous la condition cependant qu’on lui donnerait des otages, de peur que cette immense multitude ne se portât à des insultes ou à des violences, comme elle avait fait à Belgrade. Gautier, fils de Galeran, du château de Breteuil situé près de Beauvais, et Godefroi Burel d’Étampes, furent livrés en otage au duc. Ils partirent, le duc les reçut ; les pèlerins eurent la faculté d’acheter toutes sortes de choses, et ceux qui n’avaient pas de quoi acheter recevaient d’abondantes aumônes des habitans de la ville. Cette nuit donc fut parfaitement tranquille, et le prince rendit fidèlement à Pierre les otages qu’il en avait reçus. Cent hommes Allemands qui, la veille au soir, avaient eu une légère contestation avec un Bulgare au sujet d’un marché d’achat et de vente, étant demeurés un peu en arrière des pèlerins que Pierre conduisait, mirent le feu à sept moulins situés sur le bord de la rivière et en dessous du pont, et les réduisirent en cendres ; ils brûlèrent en outre quelques maisons placées hors de la ville, en nouveau témoignage de leur fureur. Les citoyens, voyant leurs bâtimens livrés aux flammes, allèrent, d’un commun accord, trouver leur duc Nicétas, déclarant que Pierre et tous ceux qui le suivaient n’étaient que de faux Chrétiens, des voleurs et non des hommes de paix, puisqu’après avoir tué à Belgrade les Pincenaires du duc, et, à Malaville, un si grand nombre de Hongrois, ils avaient encore osé incendier des bâtimens, oubliant la reconnaissance qu’ils auraient dû avoir pour les bienfaits dont on les comblait.

Le duc, en entendant les plaintes des siens et en apprenant l’affront qu’ils avaient reçu, donna l’ordre que tous eussent à prendre les armes, aussi bien que la cavalerie qu’il avait assemblée a Nissa, lorsqu’il sut l’attaque et la prise de Malaville, afin de se mettre sans retard a la poursuite des pélerins, et de leur rendre tous les maux qu’ils avaient faits. Après avoir entendu les paroles du duc de Bulgarie, les Comans, un grand nombre de Hongrois et les Pincenaires qui s’étaient réunis pour la défense de la ville, à condition de recevoir une solde, saisirent leurs arcs de corne et d’os, se couvrirent de leurs cuirasses ; et, dressant leurs bannières sur leurs lances, ils se mirent à la poursuite de Pierre qui marchait en toute sécurité avec son armée. Les traînards, ceux qui se trouvaient sur les derrières furent tués et transpercés sans aucun ménagement ; on arrêta les chars et les chariots qui s’avançaient lentement ; les femmes, les jeunes filles, les jeunes garçons furent emmenés : exilés et captifs encore aujourd’hui sur les terres de la Bulgarie, ils se virent enlevés avec tous leurs bagages et les troupeaux qui les suivaient. Au milieu de ce désordre et du massacre inattendu des pélerins, un certain Lambert, poussant rapidement son cheval, alla rejoindre Pierre qui ignorait entièrement tout ce qui se passait ; il le lui raconta en détail, et lui dit que tous ces maux, toutes ces douleurs, provenaient des Allemands qui avaient incendié les moulins. Pierre, marchant un mille en avant, n’avait reçu aucun autre avis ; troublé en entendant ce récit, il convoqua aussitôt les hommes les plus sages et les plus raisonnables de l’armée, et leur dit :

« Nous sommes menacés d’un affreux malheur, à la suite des fureurs insensées des Teutons. Un grand nombre des nôtres, et ces Allemands eux-mêmes sont tombés sous les flèches et sous le glaive des satellites du duc Nicétas, en punition d’un incendie que j’ignorais tout-à-fait. Ceux-ci ont retenu tous nos chariots, nos richesses et nos troupeaux. Il me semble qu’il n’y a rien de mieux à faire que de retourner auprès du duc et de conclure la paix avec lui, puisque les nôtres se sont conduits injustement à son égard, au moment où ses concitoyens nous avaient fourni en toute tranquillité les choses dont nous avions besoin. » A ces paroles et sur cette déclaration de Pierre toute l’armée retourna vers la ville de Nissa et dressa de nouveau ses tentes dans le pré où elle avait campé, afin que Pierre allât présenter ses excuses et celles de tous ses compagnons qui avaient marché en avant, et qu’après avoir apaisé le duc il obtînt la restitution de ses prisonniers et de ses chariots. Mais tandis qu’il s’occupait, avec les hommes les plus sages, à assurer l’accomplissement de ses projets et se préparait à proposer ses excuses dans un langage mesuré, mille jeunes gens insensés, remplis d’une excessive légèreté et d’obstination, race indomptable et effrénée, allèrent, sans cause ni motif, au-delà du pont de pierre, livrer imprudemment assaut aux murailles et à la porte de la ville. Mille autres jeunes gens, aussi étourdis, s’élançant à travers les gués et le pont, se portèrent au secours des premiers, en prononçant dans leur fureur de terribles vociférations, et refusant d’écouter la voix de Pierre, leur chef, qui leur défendait en vain de s’avancer, et qui voulait, de même que tous les hommes sensés, travailler à rétablir la paix. Au moment de cette scission, toute l’armée demeura avec Pierre, à l’exception de ces deux mille hommes, et aucun des autres ne fit le moindre mouvement pour aller porter secours a ces derniers. Les Bulgares, voyant cette division dans le peuple, et reconnaissant qu’il leur serait facile de vaincre les deux mille hommes, sortirent par deux portes, armés de flèches et de lances qui portent de larges blessures, et s’avancèrent en grand nombre ; ils accablèrent les pélerins et les mirent en fuite ; vingt d’entre eux s’élancèrent du haut du pont dans les eaux et y furent noyés ; d’autres, au nombre de trois cents, prirent la fuite vers l’un des côtés du pont pour aller chercher des gués qu’ils ne connaissaient pas, et les uns périrent par les armes et d’autres dans les eaux. A la fin, ceux qui étaient demeurés avec Pierre sur l’autre rive du fleuve et dans le verger, et qu’il avait empêchés de prendre part à cet acte de folie, voyant leurs compagnons si cruellement maltraités, ne purent résister au désir de voler à leur secours, et, revêtus de leurs casques et de leurs cuirasses, ils volèrent vers le pont, soit que Pierre l’eût permis ou non. Un nouveau combat s’engagea avec acharnement des deux parts ; les flèches, les épées et les lances furent tour a tour employées. Mais comme les Bulgares s’étaient empares à l’avance du gué et du pont, les pèlerins se trouvèrent dans l’impossibilité de passer et furent enfin forcés de fuir. Pierre, voyant les siens battus et mis en fuite, envoya en députation, au duc Nicétas, un certain Bulgare qui avait résolu de faire le saint voyage de Jérusalem, afin qu’il daignât lui accorder un moment d’entretien, et que l’un et l’autre pussent s’entendre pour conclure la paix au nom du Seigneur ; et cela fut fait.

Ces propositions étant connues du peuple de Pierre, et le tumulte étant apaisé, en attendant que la concorde fut entièrement rétablie, les gens de pied, race rebelle et incorrigible, reprenant et rechargeant les chars et les chariots, se remirent en route. En vain Pierre, Foucher, Renaud le leur défendaient jusqu’à ce que l’on pût savoir si l’entretien sollicité ramènerait la concorde ; ils ne purent détourner ces insensés et ces rebelles de l’exécution de leur entreprise. Les citoyens cependant voyant Pierre et les principaux qui cherchaient à mettre obstacle au départ et à retenir les chars et les chariots, crurent qu’ils s’entendaient avec le peuple pour préparer la fuite. C’est pourquoi, sortant par une porte de la ville avec les chevaliers du duc, ils les poursuivirent en force ; et, sur un espace de deux milles, ils tuèrent beaucoup de monde et firent beaucoup de prisonniers parmi ceux qui marchaient le plus lentement. Le chariot qui portait le coffre de Pierre, rempli d’une quantité prodigieuse d’or et d’argent, fut arrêté ; on prit le coffre, on le porta à Nissa en y ramenant les prisonniers, et on le déposa dans le trésor du duc ; le reste des dépouilles fut partagé entre les chevaliers. Les Bulgares tuèrent un grand nombre d’hommes ; ils emmenèrent les enfans avec leurs mères, et les femmes mariées ou non mariées dont le nombre est inconnu. Pierre et tous ceux des siens qui purent s’échapper se dispersèrent dans les vastes et sombres forêts, les uns à travers les précipices des montagnes, d’autres à travers les lieux inhabités, tous fuyant en hâte, comme les moutons fuient devant les loups. Enfin Pierre, Renaud de Bréis, Gautier, fils de Galeran de Breteuil, Godefroi Burel et Foucher d’Orléans se réunirent par hasard sur le sommet d’une montagne avec cinq cents hommes seulement, et il sembla d’abord que c’était tout ce qui restait d’une armée de quarante mille hommes. Cependant Pierre, voyant à quel point cette armée se trouvait réduite, et livré a de douloureuses méditations, poussait de profonds soupirs, s’affligeait de voir ses légions détruites, tant de milliers d’hommes perdus, tandis que les Bulgares n’en avaient pas un seul à regretter, et ne pouvait croire que, parmi ces quarante mille hommes dispersés et fugitifs, aucun n’eût survécu à ce désastre. D’après son avis et ses intentions, ceux qui s’étaient arrêtés avec lui sur le sommet de la montagne se mirent à faire des signaux et à sonner de leurs cors, afin que les pèlerins dispersés de tous côtés dans les montagnes, les forêts ou les lieux déserts, pussent entendre les cris de Pierre et des siens, et venir se réunir à eux pour continuer leur route. Le jour n’était pas encore terminé et déjà sept mille hommes, ayant entendu les signaux, étaient venus se rallier. Après qu’ils se furent rassemblés de divers côtés, tous se remirent en marche et arrivèrent dans une certaine ville où ils ne trouvèrent ni meubles ni habitans ; ils y établirent leur camp et attendirent encore que d’autres de leurs compagnons vinssent les rejoindre. Mais comme ils ne pouvaient chercher ni trouver aucune espèce de vivres dans ces lieux abandonnés, ils éprouvaient une excessive pénurie ; ils avaient perdu plus de deux mille chars et chariots chargés de grains, d’orge et de viandes bonnes à manger, et ils ne rencontraient absolument personne qui pût leur offrir quelque chose. Ce malheur leur était arrivé dans le mois de juillet, à l’époque où les blés et les autres fruits de la terre sont mûrs dans ce pays et jaunissent pour être moissonnés. Tandis que le peuple était tourmenté par la faim, les hommes les plus avisés imaginèrent de faire rôtir les grains, produit des récoltes qu’ils trouvaient en état de maturité dans les environs de la ville déserte, et de s’en servir pour apaiser les besoins de cette population affamée. Pendant trois jours en effet elle vécut de cette nourriture, jusqu’à ce qu’enfin les fuyards et ceux qui s’étaient dispersés fussent réunis au nombre de trente mille hommes environ, car dix mille hommes avaient été tués.

Cependant les députés du duc arrivèrent auprès du seigneur empereur de Constantinople et lui rapportèrent tous les malheurs qui étaient arrivés aux Bulgares ; ils lui dirent comment l’armée des pélerins avait massacré les Hongrois à Malaville, et comment, arrivés auprès de la ville de Nissa, ils avaient rendu à ses habitans le mal pour le bien, non cependant sans en recevoir ensuite la punition. L’empereur, dès qu’il eut appris ces faits, envoya des députés à Pierre ; celui-ci avait abandonné la ville déserte, et les députés le trouvèrent arrivé, avec toute sa suite, dans la ville de Sternitz. En vertu des ordres de l’empereur, ils lui adressèrent les paroles suivantes : « Pierre, le seigneur empereur a reçu des plaintes graves contre toi et ton armée, car, dans son propre royaume, cette armée a enlevé du butin et semé partout le désordre. C’est pourquoi l’empereur lui-même te défend de demeurer plus de trois jours dans aucune des villes de son royaume, jusqu’à ce que tu sois arrivé à la ville de Constantinople. Nous prescrirons, en vertu des ordres de l’empereur, dans toutes les villes par lesquelles tu auras à passer, que l’on vende tranquillement à toi et aux tiens toutes les choses nécessaires, et qu’on ne mette aucun obstacle à ta marche puisque tu es Chrétien, et que tes compagnons sont Chrétiens. L’empereur te remet en outre entièrement toutes les fautes que, dans leur orgueil et dans leur fureur, tes soldats peuvent avoir commises contre le duc Nicétas ; car il sait que déjà ils ont chèrement expié ces offenses. »

En recevant ce message de paix de la part du seigneur empereur, Pierre fut extrêmement satisfait, et versant des larmes de joie, il rendit grâces à Dieu qui, après un châtiment bien sévère sans doute, mais bien mérité, lui accordait, à lui et à tous les siens, la faveur de paraître en présence du très-magnifique et très-renommé empereur.

Empressé d’obéir à ses ordres, Pierre quitta la ville de Sternitz et se rendit dans la ville de Phinopolis avec tout son peuple. Là ayant raconté ses malheurs et ses désastres en présence des citoyens grecs rassemblés, il reçut, au nom de Jésus et pour l’amour de Dieu, beaucoup de présens en byzantins, en argent, en chevaux et en mulets, et tous les habitans furent remplis de sentimens de compassion. A la troisième aurore, il repartit plein de joie et d’hilarité, abondamment pourvu de toutes les choses nécessaires, et arriva à Andrinople. Il n’y demeura que deux jours, qu’il passa en dehors de la ville, et il repartit le troisième jour. Un nouveau message de l’empereur était venu l’inviter a hâter sa marche vers Constantinople ; car l’empereur brûlait du désir de voir ce même Pierre dont il avait tant entendu parler. Lorsqu’il arriva dans cette ville, son armée reçut l’ordre de camper loin des murailles, et on lui donna entière faculté d’acheter tout ce qui lui serait nécessaire.

Pierre, petit de taille, mais grand de cœur et de parole, suivi seulement de Foucher, fut conduit par les députés en présence de l’empereur, désireux de voir s’il était tel en effet que la renommée le publiait. Se présentant avec assurance devant l’empereur, Pierre le salua au nom du Seigneur Jésus-Christ ; il lui raconta en détail comment il avait quitté sa patrie, pour l’amour et par la grâce du Christ lui-même, pour aller visiter son saint sépulcre ; il rappela brièvement les traverses qu’il avait déjà essuyées ; il annonça que des hommes très-puissans, de très-nobles comtes et ducs marcheraient incessamment sur ses traces, enflammés du plus ardent désir d’entreprendre le voyage de Jérusalem et d’aller aussi, visiter le saint sépulcre. L’empereur, après avoir vu Pierre et appris de sa bouche même les vœux de son cœur, lui demanda ce qu’il voulait, ce qu’il desirait de lui. Pierre lui demanda de lui faire donner, dans sa bonté, de quoi se nourrir lui et tous les siens, ajoutant qu’il avait perdu des richesses innombrables par l’imprudence et la rébellion des hommes de sa suite. Ayant entendu cette humble prière, et touché de compassion, l’empereur ordonna de lui faire compter deux cents byzantins d’or, et de distribuer à son armée un boisseau de pièces de monnaie que l'on appelle tartarons. Après cette entrevue, Pierre se retira du palais de l’empereur qui parla de lui avec bonté ; mais il ne demeura que cinq jours dans les champs voisins de Constantinople. Gautier Sans-Avoir dressa ses tentes dans le même lieu, et dès ce moment ils se réunirent et mirent en commun leurs provisions, leurs armes et toutes les choses dont ils avaient besoin. Les cinq jours écoulés, ils replièrent leurs tentes, et traversant le bras de mer de Saint-George sur des navires que l’empereur leur fit fournir, ils descendirent sur le territoire de Cappadoce et arrivèrent, à travers les montagnes, à la ville de Nicomédie où ils passèrent la nuit. De là ils allèrent dresser leur camp auprès du port que l’on appelle Civitot. Des marchands venaient sans cesse conduisant des navires chargés de vivres, de grains, de vin, d’huile, d’orge et de fromages, et ils vendaient toutes ces denrées aux pélerins en toute équité et bonne mesure. Tandis qu’ils jouissaient de cette abondance de toutes les choses nécessaires à la vie, uniquement occupés de réparer leurs forces épuisées, des députés de l’empereur très-chrétien vinrent porter à Pierre et à son armée la défense de diriger leur marche vers les montagnes de la ville de Nicée, dans la crainte des piéges et des incursions des Turcs, et jusqu’à ce qu’ils eussent réuni de plus grandes forces par l’adjonction des Chrétiens qui devaient arriver. Pierre, ainsi que tout le peuple chrétien, accueillirent avec empressement le message et les conseils de l’empereur, et ils passèrent deux mois de suite en festins continuels, vivant en paix et en joie, et dormant en pleine sécurité à l’abri des attaques de tout ennemi.

Au bout de deux mois cependant, devenus mauvais sujets et désordonnés à force d’oisiveté et d’abondante nourriture, n’écoutant plus la voix de Pierre, et agissant même contre sa volonté, les pèlerins se rendirent, à travers les montagnes, sur le territoire de la ville de Nicée et du royaume de Soliman, chef des Turcs ; ils enlevèrent le gros et le menu bétail, les bœufs, les moutons, les boucs qui appartenaient à des Grecs serviteurs des Turcs, et les ramenèrent auprès de leurs compagnons. En les voyant agir ainsi, Pierre conçut une grande tristesse, sachant bien qu’une telle conduite ne demeurerait pas impunie ; il les avertit même très-souvent de suivre les conseils de l’empereur et de renoncer à de pareilles prises ; mais ce fut en vain qu’il parla à ce peuple insensé et rebelle. Comme leurs entreprises avaient bien réussi, ils ne redoutaient point encore d’être arrêtés dans leurs déprédations ; et des jeunes gens, pleins de courage et de légèreté, s’avisèrent alors de prendre avec eux quelques bandes armées et d’aller, sous les yeux des Turcs, enlever du butin dans les prairies et au milieu des pâturages situés sous les murs même de la ville de Nicée, pour le ramener ensuite au camp. Ils se réunirent donc au nombre de sept mille hommes de pied et de trois cents cavaliers seulement bien cuirassés, et, dressant leurs bannières, partant en grand tumulte, ils allèrent enlever sept cents bœufs et beaucoup de menu bétail dans les prairies de Nicée ; puis revenant vers les tentes de Pierre, ils firent un bon et grand festin, et vendirent beaucoup de bétail aux Grecs et aux matelots sujets de l’empereur. Les Teutons, voyant que ces entreprises avaient fort bien réussi aux Français et aux Romains, et qu’ils étaient revenus maintes fois sans rencontrer aucun obstacle et ramenant beaucoup de butin, enflammés d’une semblable avidité, formèrent un corps de trois mille hommes de pied et de deux cents cavaliers seulement, et marchant avec des bannières rouges et couleur de pourpre, ils suivirent les sentiers pratiqués dans les mêmes montagnes, et arrivèrent auprès d’un château appartenant à Soliman, homme magnifique, duc et prince des Turcs, situé vers le point où se terminent les montagnes et la forêt, à trois milles de distance de la ville de Nicée. Ils attaquèrent le château de toute la force de leurs armes et en poussant des cris de guerre, si bien qu’ils s’en emparèrent et passèrent au fil de l’épée tous les habitans, excepté cependant les Chrétiens Grecs qui furent épargnés ; mais tous les autres hommes qu’ils trouvèrent dans le fort furent tués ou chassés. Après avoir pris possession du château et s’être débarrassés de ses habitans, ils se réjouirent dans la grande abondance de vivres qu’ils y trouvèrent. Enivrés de leur victoire, ils résolurent d’un commun accord de demeurer dans ce lieu, d’où il leur serait facile d’occuper le territoire et la principauté de Soliman, d’y enlever de tous côtés du butin et des vivres, et de travailler ainsi à affaiblir Soliman en attendant que l’armée des grands princes que l’on attendait se rapprochât davantage.

Soliman cependant, duc et prince des Turcs, informé de l’arrivée des Chrétiens et des déprédations qu’ils exerçaient, rassembla quinze mille hommes des siens dans toute la Romanie et dans le royaume du Khorasan, hommes très-habiles à faire la guerre avec leurs arcs de corne et d’os, et excellens archers. Deux jours après la victoire des Teutons, il revint à Nicée, arrivant des pays lointains et conduisant sa nombreuse armée. Sa douleur et sa colère s’accrurent encore lorsqu’il apprit, que les Allemands venaient d’envahir son château, après avoir tué ou chassé tous ceux qui y étaient. Le troisième jour, au lever du soleil, Soliman partit avec toute sa suite et se rendit vers le fort que les Teutons avaient occupé. Ses porte-drapeaux l’attaquèrent vigoureusement avec un grand nombre d’archers, lancèrent leurs flèches sur les Teutons qui résistaient bravement du haut de leurs remparts ; mais enfin ne pouvant se défendre plus longtemps, et forcés d’abandonner les murailles pour éviter les flèches qui tombaient sur eux comme la grêle, tourmentés et dénués de ressources, ils cherchèrent dans l’intérieur du fort à se mettre à l’abri des traits qui les accablaient. Les Turcs, voyant les Allemands éloignés des murailles, firent leurs dispositions pour les escalader. Mais ces derniers, renfermés en dedans et inquiets pour leur vie, opposaient leurs lances à tous ceux qui voulaient se présenter ; d’autres leur résistaient de front avec leurs glaives et leurs haches à deux tranchans, en sorte que les Turcs n’osaient pousser plus avant. Lorsqu’ils eurent reconnu que leurs flèches, quoique lancées en nombre infini, ne pouvaient détourner les Allemands de leur nouveau mode de défense, les Turcs transportèrent toutes sortes de bois devant la porte du château ; ils y mirent le feu, la porte fut brûlée ainsi que plusieurs des édifices intérieurs, et enfin cet incendie se répandant de tous côtés, quelques-uns des assiégés furent brûlés et les autres sautèrent du haut des murailles pour se sauver. Mais les Turcs qui étaient en dehors s'élancèrent sur les fuyards et les firent périr par le glaive ; ils prirent et emmenèrent captifs environ deux cents jeunes gens, beaux de corps et de visage : tout le reste périt par le glaive ou à coups de flèches.

Après avoir pris cette terrible vengeance, Soliman repartit avec les siens et les Allemands ses prisonniers, et la nouvelle de ce cruel massacre arriva bientôt au camp de Pierre. La mort de leurs compagnons excita chez les pélerins un vif sentiment de douleur, et tous les cœurs furent frappés de consternation. Affligés de ces malheurs, ils délibéraient souvent entre eux s’ils se lèveraient pour aller sans retard venger leurs frères, ou s’ils attendraient le retour de Pierre. En effet, quelques jours auparavant Pierre s’était rendu à Constantinople auprès de l’empereur pour demander, en faveur de son armée, une diminution sur le prix des objets de première nécessité. Tandis que les pélerins tenaient conseil entre eux, Gautier Sans-Avoir refusa absolument de marcher à la vengeance avant que l’événement fût mieux connu, et jusqu’à l’arrivée de Pierre dont les avis devaient être suivis en toutes choses. Cette réponse de Gautier calma le peuple pendant huit jours et l’on attendit le retour de Pierre ; mais il lui fut impossible d’obtenir de l’empereur la permission de revenir. Le huitième jour des chevaliers turcs, hommes illustres dans l’art de la guerre, sortirent de Nicée au nombre de cent, et parcoururent tout le pays et les villes situées dans les montagnes, afin de recueillir des détails exacts sur le butin et les prises que les Français avaient enlevés. On dit que ce même jour ils tranchèrent la tête à un grand nombre de pélerins qu’ils trouvèrent errans çà et là, en divers lieux, par bandes de dix, de quinze hommes ou même plus. Le bruit s’étant répandu dans le camp de Pierre que les Turcs étaient dans le voisinage et qu’ils avaient tranché la tête à des pélerins dispersés dans la campagne, ceux du camp ne purent croire d’abord que les Turcs se fussent autant éloignés de Nicée. Quelques-uns cependant firent la proposition d’aller à leur poursuite et de chercher à les rejoindre dans les environs.

Dès que la vérité fut mieux connue, le peuple se mit en grand mouvement ; tous les hommes de pied allèrent trouver Renaud de Bréis, Gautier Sans-Avoir, Gautier de Breteuil et Foucher d’Orléans, qui étaient les principaux chefs de l’armée de Pierre, et leur demandèrent d’aller venger leurs frères et de réprimer l’audace des Turcs. Mais ceux-ci refusèrent absolument de marcher jusqu’à ce que Pierre fût arrivé et eût donné son avis. Godefroi Burel, commandant en chef des hommes de pied, ayant entendu ces réponses, déclara que ces illustres chevaliers étaient beaucoup trop timides à la guerre et se répandit fréquemment en reproches amers contre les hommes qui empêchaient leurs compagnons de venger sur les Turcs le sang de leurs frères. Les chefs des légions ne pouvant supporter plus long-temps les injures et les reproches de Godefroi et de ses partisans, et remplis de colère et d’indignation, déclarèrent qu’ils étaient prêts à braver les forces et les embûches des Turcs, dussent-ils perdre la vie dans les combats. Aussitôt et dès le commencement du quatrième jour, tous les chevaliers et les gens de pied réunis dans le camp reçurent l’ordre de s’armer ; les cors firent retentir le signal de la guerre, et tous les pélerins se rassemblèrent. On ne laissa dans le camp que ceux qui n’avaient pas d’armes, les infirmes et les femmes qui se trouvaient en nombre incalculable. Les hommes armés s’étant réunis formèrent une armée de vingt-cinq mille hommes de pied et cinq cents chevaliers cuirassés ; ils se mirent en route pour Nicée, afin d’aller harceler le duc Soliman et ses Turcs, et de les engager dans un combat pour venger leurs frères morts. S’étant divisés et organisés en six corps, dont chacun eut sa bannière, ils s’avancèrent par la droite et par la gauche. Après s’être éloignés de trois milles du port et de la station de Civitot (Pierre étant toujours absent et ignorant tout ce qui se passait), ils entrèrent dans la forêt et dans les montagnes, remplis d’orgueil, poussant de terribles vociférations et dans le plus violent tumulte ; dans le même temps Soliman était aussi entré dans la même forêt par le côté opposé, suivi de ses troupes innombrables et venant de la ville de Nicée pour aller à l’improviste assaillir les Français dans leur camp, les surprendre et les faire tous périr par le glaive. En entendant les cris et tout le bruit que faisaient les Chrétiens, Soliman fut d’abord étonné, ne sachant d’où pouvait provenir une si grande agitation, car il ignorait entièrement les projets des pélerins. Dès qu’il eut reconnu cependant que c’étaient eux qui s’avançaient, il dit aux siens « Voici ; les Francs vers lesquels nous marchons sont là. Vous pouvez être assurés qu’ils viennent pour se battre contre nous. Sortons au plus tôt de cette forêt et des montagnes pour nous porter dans la vaste plaine où nous pourrons nous battre avec eux en toute liberté en sorte qu’ils ne trouvent nulle part de refuge. » A ces paroles les Turcs, empressés d’obéir, s’éloignèrent dans le plus grand silence des montagnes et des bois.

Cependant les Français, ignorant l'arrivée de Soliman, sortirent aussi des forets et des montagnes en continuant à crier et à vociférer, quand tout à coup ils virent dans la plaine l’armée de Soliman qui les attendait pour combattre. Aussitôt s’encourageant les uns les autres au nom du Seigneur, ils envoyèrent d’abord en avant deux corps formés de cinq cents chevaliers. Soliman, en voyant s’avancer ces deux corps, lâcha les rênes à son cheval ; les siens en firent autant, et tous s’élancèrent, poussant des cris inconnus aux chevaliers catholiques et vraiment intolérables, dont ceux-ci furent tout étonnés et comme frappés de stupeur. Puis les Turcs faisant pleuvoir une grêle de flèches et se précipitant sur les deux corps, les accablèrent, les dispersèrent et les séparèrent de l’armée qui marchait à leur suite. En entendant le cliquetis des armes et les vociférations des Turcs qui poursuivaient leurs frères avec tant de cruauté, ceux des pélerins qui formaient l’arrière-garde de l’armée, et qui n'étaient pas encore sortis de la forêt, se réunirent en un seul corps dans l’étroit sentier par lequel ils arrivaient pour défendre ce passade et fermer l’accès des montagnes : les deux premiers corps que les Turcs avaient séparés du reste de l’armée en s'élançant sur eux, ne pouvant retourner vers la forêt et les montagnes, dirigèrent leurs pas du côté de Nicée. Puis revenant tout à coup et poussant des cris terribles, ils se jetèrent de nouveau au milieu des Turcs ; et s’encourageant les uns les autres, tant chevaliers que gens de pied, ils tuèrent en un moment deux cents chevaliers turcs. Voyant alors que les chevaliers avaient pris l’avantage sur eux dans le combat, les Turcs s’attachèrent à blesser leurs chevaux à coups de flèches, et ceux qui les montaient, vigoureux athlètes du Christ, se trouvaient ainsi mis à pied.

Gautier Sans-Avoir succomba percé de sept flèches qui traversèrent sa cuirasse et pénétrèrent jusqu’à son cœur. Renaud de Bréis et Foulcher de Chartres, hommes très-renommés dans leur pays, trouvèrent le même martyre sous les coups des ennemis ; mais ils ne tombèrent point sans avoir fait éprouver aux Turcs de grandes pertes. Gautier de Breteuil, fils de Galeran, et Godefroi Burel, commandant en chef des gens de pied, parvinrent à s’enfuir à travers les buissons et les taillis, et rejoignirent toute l’armée dans l’étroit sentier où elle était réunie sans avoir combattu. Aussitôt qu’ils apprirent leur fuite et les malheurs qui venaient d’arriver, tous les pélerins se mirent aussi à se sauver, se dirigeant en hâte vers Civitot, par le même chemin qu’ils avaient suivi en arrivant et se défendant à peine de leurs ennemis. Ceux-ci, tout joyeux de cette heureuse victoire, tuèrent les misérables pélerins et les poursuivirent, ne cessant de les massacrer, pendant une marche de trois milles et jusqu’au lieu où étaient dressées les tentes de Pierre. En entrant dans le camp, les Turcs firent périr par le glaive les faibles et les malades, les clercs, les moines, les femmes âgées, les enfans à la mamelle, n’ayant aucun égard pour l’âge, réservant seulement les jeunes filles et les religieuses dont les traits et la beauté parurent faire impression sur leurs yeux ; ils emmenèrent aussi les jeunes garçons encore imberbes et qui avaient de beaux visages ; ils transportèrent également à Nicée l’argent et les vêtemens, et s’emparèrent des chevaux, des mulets, de tous les objets précieux et des tentes même.

Il y a sur le rivage de la mer et non loin de Civitot, une forteresse antique et abandonnée, vers laquelle trois mille pélerins se retirèrent dans l’espoir de pouvoir s’y défendre. Mais n’y ayant trouvé ni portes ni barricades, privés de secours et en même temps fort inquiets, ils entassèrent leurs boucliers, firent rouler d’énormes blocs de pierre à l’entrée du château et se défendirent vigoureusement avec des lances, des arcs en bois et des pierres qu’ils lançaient à la main. Les Turcs, ne pouvant parvenir à détruire ceux qui s’étaient ainsi renfermés, enveloppèrent de tous côtés le fort qui n’avait point de toiture, et se mirent à lancer des flèches en l’air, afin qu’en retombant verticalement elles pussent frapper les assiégés et tuer ces malheureux, et que les autres, effrayés par cet exemple, fussent contraints de se rendre. On dit qu’en effet un grand nombre de Chrétiens furent blessés et tués de cette manière ; mais comme ils redoutaient des supplices plus cruels de la part de ces impies, ni les armes ni la violence ne purent les déterminer a sortir de leur retraite.

Le soleil était parvenu à la moitié de la journée lorsque les pèlerins entrèrent dans cette citadelle et y furent attaqués par les Turcs. Mais comme les premiers résistaient avec courage pour défendre leur vie, aucune invention des ennemis ni les ombres même de la nuit ne purent les forcer à abandonner leur position ; enfin un Grec fidèle et catholique partit en exprès pendant la nuit, s’embarqua, traversa la mer et alla raconter à Pierre, qu’il trouva dans la ville royale, les périls auxquels étaient exposés ses compagnons et la destruction de tout le reste de l’armée. Instruit de ces malheurs et le cœur rempli de tristesse, Pierre alla supplier humblement l’empereur de venir au secours, pour l’amour du Christ, de ce misérable petit nombre de pélerins, reste de tant de milliers d’hommes, et de ne pas souffrir qu’ils périssent dans la désolation et les tourmens sous les coups de ces bourreaux. L’empereur fut touché de compassion en entendant le récit de Pierre et en apprenant que ses compagnons étaient assiégés ; il fit venir les Turcopoles et toutes les troupes de diverses nations qui étaient dans ses États ; il leur ordonna de passer le bras de mer en toute hâte, d’aller secourir les Chrétiens fugitifs et assiégés, et de forcer les Turcs à abandonner le siège. Ceux-ci, en effet, ayant eu connaissance de l’édit de l’empereur, se retirèrent de la forteresse au milieu de la nuit, emmenant avec eux leurs prisonniers et chargés de dépouilles, et les chevaliers pélerins qui y étaient renfermés se trouvèrent ainsi délivrés des impies.

Il n’y avait pas long-temps que Pierre avait quitté les pays de l’Occident, lorsqu’un prêtre, nommé Gottschalk, né Teuton et habitant des bords du Rhin, échauffé par les discours de l’Ermite, et brûlant du desir d’entreprendre aussi le voyage de Jérusalem, entraîna, par ses paroles, un grand nombre d’hommes de diverses nations à suivre les mêmes voies. Il rassembla plus de quinze mille individus dans la Lorraine, la France orientale, la Bavière, le pays des Allemands, tant dans la classe des chevaliers que dans celle des gens de pied ; et tous ayant ramassé une immense quantité d’argent et toutes les choses nécessaires au voyage, se mirent en route et suivirent, dit-on, leur marche paisiblement jusque dans le royaume de Hongrie. Arrivés à la porte de Mersebourg et de la citadelle, et se présentant sous la protection du roi Coloman, ils y furent accueillis avec honneur. On leur accorda même la permission d’acheter toutes les choses nécessaires à la vie ; et, en vertu des ordres du roi, on conclut un traité avec eux pour prévenir tout mouvement désordonné dans une si grande armée. Ils y demeurèrent pendant quelques jours et commencèrent à vagabonder. Les Bavarois et les Souabes, hommes impétueux, et d’autres insensés encore, se livrèrent sans mesure aux excès de la boisson et en vinrent bientôt à enfreindre les conditions du traité ; d’abord ils enlevèrent aux Hongrois du vin, des grains et les autres choses dont ils avaient besoin ; puis ils allèrent prendre dans les champs des bœufs et des moutons pour les tuer ; ils tuèrent aussi ceux qui voulurent leur résister ou reprendre sur eux leurs bestiaux, et ils commirent encore beaucoup d’autres crimes que je ne saurais rapporter en détail, se conduisant en gens grossiers, insensés, indisciplinés et indomptables. Des hommes qui ont assisté à ces événemens rapportent qu’ils se saisirent d’un jeune Hongrois et l’empalèrent sur la place publique. On se plaignit de ce fait et de toutes les autres offenses des pélerins, et ces plaintes parvinrent aux oreilles du roi et de ses princes.

Le roi, irrité de toutes ces infamies, dont le récit jeta le trouble dans sa maison, prescrivit à ses satellites de s’armer, fit un appel à toute la Hongrie pour aller venger ce crime abominable et tous les autres méfaits des étrangers, et voulut que l’on n’épargnât aucun des pélerins, puisqu’ils avaient commis une action si horrible. Les hommes de l’armée de Gottschalk, instruits des ordres cruels donnés par le roi pour les faire périr, firent retentir dans toutes les campagnes le signal de la guerre, et se rassemblèrent dans les champs de Belgrade, auprès de l’oratoire de Saint-Martin. Aussitôt toutes les forces de la Hongrie furent sur pied pour aller disperser le peuple qui s’était réuni. Mais les Teutons, inquiets et forcés de défendre leurs vies, se disposèrent à résister vigoureusement avec leurs glaives, leurs lances et leurs flèches ; en sorte que les Hongrois n’osèrent les attaquer. Lorsqu’ils les virent aussi déterminés et qu’ils eurent reconnu l’impossibilité de les combattre sans s’exposer à des pertes incalculables, ils eurent recours à la ruse et leur adressèrent ces douces paroles : « Notre seigneur roi a reçu des plaintes sur les offenses que vous avez commises dans son royaume ; mais il pense que vous n’en êtes pas tous coupables, d’autant plus qu’il y a parmi vous beaucoup de gens sensés et qui ne sont pas moins affligés de cette violation du traité que le roi lui-même et les siens. Si donc vous voulez donner satisfaction au seigneur roi et apaiser les princes de la terre, il faut et il est nécessaire que vous livriez toutes vos armes entre les mains du seigneur roi, et que vous vous montriez, selon notre avis, disposés a la paix. Quand vous vous serez mis ainsi à la discrétion du roi avec tout l’argent que vous avez, vous calmerez sa colère et vous trouverez grâce devant ses yeux. Mais si vous vous conduisez autrement, pas un seul d’entre vous ne pourra vivre devant sa face et devant les siens, parce que vous avez fait dans son royaume des choses trop honteuses et trop offensantes. » Gottschalk et tous les hommes sensés se confièrent de bonne foi à ceux qui leur tenaient ce langage, attendu que les Hongrois professaient le christianisme, et ils conseillèrent à leurs compagnons, en pleine assemblée, de donner satisfaction au roi conformément à ces propositions, et de rendre leurs armes, afin de rétablir la paix et l’union avec les gens du pays. Tous en effet suivirent ce conseil, et tous livrèrent entre les mains du délégué du roi leurs cuirasses, leurs casques, toutes leurs armes, tout l’argent destiné à pourvoir à leur subsistance jusqu’à Jérusalem, certains qu’ils obtiendraient par là les témoignages de la compassion et de l’humanité du roi. Les ministres et les chevaliers de ce prince transportèrent toutes les armes dans les appartemens intérieurs du palais, et déposèrent dans le trésor royal l’argent et tous les objets de prix que cette nombreuse armée leur avait abandonnés. Après avoir ainsi mis toutes les armes à couvert, ils se montrèrent menteurs dans les promesses qu’ils avaient faites pour garantir au peuple la clémence du roi ; et, s’élançant avec cruauté sur ces pélerins désarmés et dépouillés, ils les attaquèrent et les mirent à mort de la manière la plus barbare, à tel point que, selon les rapports affirmés véritables par le petit nombre de ceux qui échappèrent avec peine à la mort, après avoir assisté au carnage, toute la plaine de Belgrade était entièrement couverte de sang et des cadavres de tous ceux qui furent tués, et qu’il n’y en eut que bien peu qui purent se soustraire à ce martyre.

Au commencement de l’été et dans la même année où Pierre et Gottschalk s’étaient mis en route avec leurs armées, des bandes innombrables de Chrétiens partirent de divers royaumes et de divers pays, savoir, des royaumes de France, d’Angleterre, de la Flandre, de la Lorraine. Brûlés du feu de l’amour divin, et portant le signe de la croix, ces pèlerins débouchaient par bandes de tous côtés, portant avec eux toutes sortes de provisions, d’effets, d’armes dont ils avaient besoin pour accomplir leur voyage à Jérusalem. Ces gens, sortant en foule de tous les royaumes et de toutes les villes, se réunissaient ensuite en corps, mais ils ne s’abstenaient point des réunions illicites et des plaisirs de la chair ; ils se livraient sans relâche à tous les excès de la table, se divertissaient sans cesse avec les femmes et les jeunes filles qui sortaient aussi de chez elles pour se livrer aux mêmes folies, et s’adonnaient témérairement à toutes les vanités, sous le prétexte du voyage qu’ils allaient entreprendre. Je ne sais si ce fut par l’effet d’un jugement de Dieu ou par une erreur de leur esprit qu’ils se levèrent avec cruauté contre le peuple des Juifs dispersés dans chacune de ces villes, et qu’ils les massacrèrent de la manière la plus inhumaine, principalement dans le royaume de Lorraine, disant que c’était là le commencement de leur expédition et de leurs services contre les ennemis de la foi chrétienne. Ce massacre des Juifs commença d’abord dans la ville de Cologne ; les citoyens tombèrent à l’improviste sur ceux qui y habitaient en nombre assez modique ; ils les blessèrent et les mutilèrent presque tous d’une manière terrible, renversèrent leurs maisons et leurs synagogues et se partagèrent ensuite beaucoup d’argent. Effrayés de ces cruautés, deux cents Juifs environ prirent la fuite dans le silence de la nuit et passèrent en bateau à Nuitz. Mais ayant été rencontrés par des pélerins et des Croisés, aucun d’eux n’échappa ; ils furent pareillement massacrés et dépouillés de tout ce qu’ils portaient.

Aussitôt après, les pélerins se remirent en route, comme ils en avaient fait vœu, et arrivèrent à Mayence formant une immense multitude. Le comte Emicon, homme très-noble et très-puissant de ce pays, était dans cette ville avec une forte bande de Teutons, et attendait l’arrivée des pélerins qui venaient déboucher de divers côtés sur la route royale. Les Juifs qui habitaient à Mayence ayant appris le massacre de leurs frères, et comptant ne pouvoir échapper à tous les arrivans, se réfugièrent, dans l’espoir de se sauver, auprès de l'évêque Rothard, et déposèrent sous sa garde et confièrent à sa bonne foi leurs immenses trésors, se flattant que sa protection leur serait infiniment utile, attendu qu’il était évêque de la ville. Le pontife cacha soigneusement tout l’argent que les Juifs lui remirent ; il les reçut sur une terrasse très-spacieuse pour les dérober à la vue du comte Emicon et de ceux qui le suivaient, afin de les conserver sains et saufs dans son habitation, le plus sûr asile qu’ils pussent trouver en ce moment. Mais Emicon et tous ceux de sa bande ayant tenu conseil, allèrent, au lever du soleil, attaquer à coups de flèches et de lances les Juifs enfermés dans ce lieu élevé et découvert. Ayant brisé les serrures et enfoncé les portes, ils les atteignirent et en tuèrent sept cents qui cherchèrent vainement à se défendre contre des forces trop supérieures ; les femmes furent également massacrées, et les jeunes enfans, quel que fût leur sexe, furent aussi passés au fil de l'épée. Les Juifs voyant les Chrétiens s’armer en ennemis contre eux et leurs enfans, sans aucun respect pour la faiblesse de l’âge, s’armèrent de leur côté contre eux-mêmes, contre leurs co-religionnaires, contre leurs enfans, leurs femmes, leurs mères et leurs sœurs, et se massacrèrent entre eux. Chose horrible a dire ! les mères saisissaient le fer, coupaient la gorge aux enfans qu’elles allaitaient, et transperçaient également leurs autres enfans, aimant mieux se détruire de leurs propres mains que de succomber sous les coups des incirconcis.

Il n’échappa qu’un petit nombre de Juifs à ce cruel massacre, et quelques-uns reçurent le baptême, bien plus par crainte de la mort que par amour pour la foi chrétienne. Chargés de leurs riches dépouilles, le comte Emicon, Clairambault de Vandeuil, Thomas


  1. Tom. I, pag. 184-381.
  2. Semlin
  3. La Morawa