Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain/Tome 1/Préface 2

Traduction par François Guizot.
Texte établi par François GuizotLefèvre (1p. 47-50).

PRÉFACE DE L’AUTEUR.


MON intention n’est pas de m’étendre sur la variété et sur l’importance du sujet que j’ai entrepris de traiter ; le mérite du choix ne servirait qu’à mettre dans un plus grand jour et à rendre moins pardonnable la faiblesse de l’exécution. Mais, en donnant au public cette première partie de l’Histoire de la Décadence et de la Chute de l’Empire romain, je crois devoir expliquer en peu de mots la nature de cet ouvrage, et marquer les limites du plan que j’ai embrassé. On peut diviser en trois périodes les révolutions mémorables qui, dans le cours d’environ treize siècles, ont sapé le solide édifice de la grandeur romaine, et l’ont enfin renversé.

1o. Ce fut dans le siècle de Trajan et des Antonins que la monarchie romaine, parvenue au dernier degré de sa force et de son accroissement, commença de pencher vers sa ruine. Ainsi, la première période s’étend depuis le règne de ces princes jusqu’à la destruction de l’empire d’Occident par les armes des Germains et des Scythes, source grossière et sauvage des nations aujourd’hui les plus polies de l’Europe. Cette révolution extraordinaire, qui soumit Rome à un chef des Goths, fut accomplie dans les premières années du sixième siècle.

2o. On peut fixer le commencement de la seconde période à celui du règne de Justinien, qui, par ses lois et par ses victoires, rendit à l’empire d’Orient un éclat passager. Elle renferme l’invasion des Lombards en Italie, la conquête des provinces romaines de l’Asie et de l’Afrique par les Arabes qui avaient embrassé la religion de Mahomet, la révolte du peuple romain contre les faibles souverains de Constantinople, et l’élévation de Charlemagne, qui, en 800, fonda le second empire d’Occident, autrement dit l’empire germanique.

3o. La dernière et la plus longue de ces périodes contient environ six siècles et demi, depuis le renouvellement de l’empire en Occident jusqu’à la prise de Constantinople par les Turcs, et l’extinction de la race de ces princes dégénérés, qui se paraient des vains titres de César et d’Auguste, tandis que leurs domaines étaient circonscrits dans les murailles d’une seule ville, où l’on ne conservait même aucun vestige de la langue et des mœurs des anciens Romains. En essayant de rapporter les événemens de cette période, on se verrait obligé de jeter un coup d’œil sur l’histoire générale des croisades, considérées du moins comme ayant contribué à la chute de l’empire grec. Il serait difficile aussi d’interdire à la curiosité quelques recherches sur l’état où se trouvait la ville de Rome au milieu des ténèbres et de la confusion du moyen âge.

En hasardant, peut-être avec trop de précipitation, la publication d’un ouvrage à tous égards imparfait, j’ai senti que je contractais l’engagement de terminer au moins la première période, et de présenter au public une Histoire complète de la décadence et de la chute des Romains, depuis le siècle des Antonins jusqu’à la destruction de l’empire en Occident. Quelles que puissent être mes espérances, je n’ose rien promettre au sujet des périodes suivantes : l’exécution du vaste plan que j’ai tracé remplirait le long intervalle qui sépare l’histoire ancienne de l’histoire moderne ; mais il exigerait plusieurs années de santé, de loisir et de persévérance.

Jam provideo animo, vulut qui, prox unis littori vadis inducti, mare pedibus ingrediuntur, quicquid progredior, in vastiorem me altitudinem, ac velut profundum invehi ; et crescere penè opus, quod prima quæque perficiendo minui videbatur. Tit.-Liv., l. XXXI, c. 1.