Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, traduction Guizot, tome 8/XLVI

Traduction par François Guizot.
Texte établi par François GuizotLefèvre (Tome 8p. 377-474).

CHAPITRE XLVI.
Révolutions de la Perse après la mort de Chosroès ou Nushirwan. Le tyran Hormouz, son fils, est déposé. Usurpation de Bahram. Fuite et rétablissement de Chosroès II. Sa reconnaissance envers les Romains. Le Chagan des Avares. Révolte de l’armée contre Maurice. Sa mort. Tyrannie de Phocas. Avénement d’Héraclius au trône. La guerre de Perse. Chosroès subjugue la Syrie, l’Égypte et l’Asie Mineure. Siège de Constantinople par les Persans et les Avares. Expéditions de Perse. Victoires et triomphe d’Héraclius.

Querelle de l’empire de Rome et de celui de Perse.

LA lutte de Rome avec le royaume de Perse s’est prolongée depuis Crassus jusqu’au règne d’Héraclius. Une expérience de sept siècles aurait dû convaincre les deux nations de l’impossibilité de garder leurs conquêtes au-delà du Tigre et de l’Euphrate ; mais les trophées d’Alexandre excitèrent l’émulation de Trajan et de Julien, et les souverains de la Perse se livrèrent à l’ambitieux espoir de rétablir l’empire de Cyrus[1]. Ces grands efforts de la puissance et du courage obtiennent toujours l’attention de la postérité ; mais les événemens qui n’ont pas changé d’une manière complète le sort d’un peuple, laissent une faible impression sur les pages de l’histoire ; et la répétition des mêmes hostilités, entreprises sans motifs, suivies sans gloire et terminées sans effet, ne servirait qu’à épuiser la patience du lecteur. Les princes de Byzance pratiquaient avec soin cet art de la négociation, étranger à la grandeur simple du sénat et des premiers Césars ; et les relations de leurs perpétuelles ambassades[2] n’offrent jamais qu’un retour prolixe et monotone du langage de la fausseté et de la déclamation, du tableau de l’insolence des Barbares et des serviles dispositions des Grecs tributaires. Déplorant la stérile abondance des matériaux que j’avais à employer, j’ai travaillé à resserrer la narration d’un si grand nombre d’entreprises peu intéressantes ; mais j’ai cru devoir m’arrêter sur le règne de Nushirwan-le-Juste, qu’on regarde encore comme le modèle des rois de l’Asie, et sur Chosroès, son petit-fils, qui prépara cette révolution exécutée si peu de temps après par les armes et la religion des successeurs de Mahomet.

Conquête de l’Yémen par Nushirwan. A. D. 570, etc.

Dans le cours de ces vaines altercations qui précèdent et justifient les querelles des princes, les Grecs et les Barbares s’étaient accusés mutuellement d’avoir violé la paix conclue entre les deux empires environ quatre années avant la mort de Justinien. Le souverain de la Perse et de l’Inde voulait subjuguer la province d’Yémen ou l’Arabie Heureuse[3], terre éloignée qui produit l’encens et la myrrhe, et qui avait échappé plutôt qu’elle n’avait résisté aux vainqueurs de l’Orient. Après la défaite d’Abrahah, sous les murs de la Mecque, la discorde de ses fils et de ses frères facilita l’invasion des Perses : ils poussèrent au-delà de la mer Rouge les étrangers établis dans l’Abyssinie ; et un prince du pays et de la race des anciens Homérites fut remis sur le trône en qualité de vassal ou de vice-roi de Nushirwan[4]. Le neveu de Justinien déclara qu’il vengerait les injures qu’avait reçues son allié chrétien le prince d’Abyssinie : elles lui fournirent un prétexte décent pour cesser le tribut annuel, mal déguisé sous le titre de pension. L’esprit intolérant des mages opprimait les églises de la Persarménie ; elles invoquèrent en secret le protecteur des chrétiens ; et les rebelles, après avoir pieusement égorgé leurs satrapes, furent avoués et soutenus comme les frères et les sujets de l’empereur des Romains. La cour de Byzance ne fit aucune attention aux plaintes de Nushirwan ; Justin céda à l’importunité des Turcs qui lui proposaient une alliance contre l’ennemi commun ; et les forces de l’Europe, de l’Éthiopie et de la Scythie menacèrent au même instant la monarchie de Perse. Âgé de quatre-vingts ans, le souverain de l’Asie eût peut-être désiré pouvoir jouir en paix de sa gloire et de sa grandeur ; mais aussitôt qu’il vit que la guerre était inévitable, [Sa dernière guerre contre les Romains, A. D. 572, etc.]il entra en campagne avec l’ardeur d’un jeune homme, tandis que l’agresseur tremblait dans son palais de Constantinople. Nushirwan ou Chosroès dirigea lui-même le siége de Dara ; et quoique cette forteresse importante eût été laissée dégarnie de troupes et vide de magasins, la valeur des habitans résista plus de cinq mois aux archers, aux éléphans et aux machines de guerre du grand roi. Sur ces entrefaites, Adarman, son général, partit de Babylone pour venir le joindre : il traversa le désert, passa l’Euphrate, insulta les faubourgs d’Antioche, brûla la ville d’Apamée, et vint apporter les dépouilles de la Syrie aux pieds de son maître, dont la persévérance, résistant aux rigueurs de l’hiver, renversa enfin le boulevart de l’Orient. Mais ces pertes, qui étonnèrent la cour et les provinces, produisirent un effet salutaire, puisqu’elles amenèrent le repentir et l’abdication de l’empereur Justin. Le courage reparut dans les conseils de la cour de Byzance, et le sage Tibère obtint une trêve de trois ans. Cet intervalle fut employé en préparatifs de guerre ; et la renommée publia dans le monde entier que cent cinquante mille soldats venus des Alpes et des bords du Rhin, de la Scythie, de la Mœsie, de la Pannonie, de l’Illyrie et de l’Isaurie, avaient renforcé la cavalerie impériale. Cependant, peu effrayé ou peut-être peu convaincu, le roi de Perse résolut de prévenir l’attaque de l’ennemi ; il repassa l’Euphrate et renvoya les ambassadeurs de Tibère en leur ordonnant insolemment de l’attaquer à Césarée, métropole des provinces de la Cappadoce. Les deux armées se livrèrent bataille à Mélitène : les Barbares, qui obscurcissaient l’air de leurs traits, prolongèrent leur ligne et étendirent leurs ailes sur toute la plaine, tandis que les Romains, formés en colonnes profondes et solides, attendaient le moment où, dans un combat plus rapproché, ils pourraient triompher par la pesanteur de leurs lances et de leurs épées. Un chef scythe, qui commandait leur aile droite, tourna tout à coup le flanc des Perses ; il attaqua leur arrière-garde en présence de Chosroès ; il pénétra jusqu’au milieu de leur camp, pilla la tente du roi, profana le feu éternel ; et traînant à sa suite une multitude de chameaux chargés des dépouilles de l’Asie, il s’ouvrit un passage à travers l’armée ennemie, et rejoignit, en poussant les cris de la victoire, ses alliés, qui avaient consumé cette journée en combats singuliers ou en inutiles escarmouches. L’obscurité de la nuit et les campemens séparés des Romains offrirent au monarque de Perse une occasion de se venger : il fondit avec impétuosité sur un de leurs camps qu’il enleva ; mais l’examen de ses pertes et le sentiment du danger le déterminèrent à une retraite prompte ; il brûla sur sa route la ville de Mélitène qu’il trouva déserte, et sans s’inquiéter des moyens de faire passer ses troupes, traversa hardiment l’Euphrate à la nage sur le dos d’un éléphant. Après cette entreprise malheureuse, le défaut de magasins, et peut-être quelque incursion des Turcs l’obligèrent à licencier ou à diviser ses forces : les Romains demeurèrent maîtres de la campagne : Justinien, leur général, s’avança au secours des rebelles de la Persarménie et arbora son drapeau sur les rives de l’Araxe. Le grand Pompée s’était arrêté jadis à trois journées de la mer Caspienne[5] ; une escadre ennemie[6] reconnut pour la première fois cette mer placée dans l’intérieur du continent ; et soixante-dix mille captifs furent transplantés de l’Hyrcanie dans l’île de Chypre. Au retour du printemps, Justinien descendit dans les fertiles plaines de l’Assyrie : le feu de la guerre approcha de la résidence de Nushirwan, qui descendit au tombeau rempli d’indignation, [Sa mort. A. D. 579.]et qui, par sa dernière loi, défendit à ses successeurs d’exposer leur personne dans une bataille contre les Romains. Toutefois le souvenir de cet affront passager se perdit dans la gloire d’un long règne ; et ses redoutables ennemis, après s’être livrés à de vaines idées de conquête, demandèrent de nouveau à respirer un moment des malheurs de la guerre[7].

Tyrannie et vices de Hormouz, son fils. A. D. 579-590.

Chosroès Nushirwan transmit sa couronne à Hormouz ou Hormisdas, l’aîné de ses enfans ou celui qu’il aimait le plus. Outre les royaumes de la Perse et de l’Inde, il lui laissait son exemple et l’héritage de sa gloire, d’habiles et valeureux officiers de tous les rangs, et un système général d’administration, consolidé par le temps et calculé par Chosroès pour le bonheur du prince et celui du peuple. Hormouz jouit d’un avantage encore plus précieux, l’amitié d’un sage qui avait dirigé son éducation, qui préféra toujours l’honneur de son élève à ses intérêts, et ses intérêts à ses goûts. Buzurg[8], c’est le nom de ce sage, avait soutenu autrefois, dans une discussion avec les philosophes de la Grèce et de l’Inde, que le plus grand malheur que puisse avoir à supporter l’homme, c’est une vieillesse privée des souvenirs de la vertu ; et nous devons croire que ce fut d’après ce principe qu’il consentit à diriger trois ans les conseils de la Perse, il fut récompensé de son zèle par la reconnaissance et la docilité d’Hormouz, qui reconnut devoir plus à son précepteur qu’à son père. Mais lorsque l’âge et les travaux eurent diminué la force et peut-être les facultés de Buzurg, il s’éloigna de la cour et abandonna le jeune monarque à ses passions et à celles de ses favoris. Selon la fatale vicissitude des choses humaines, on vit à Ctésiphon ce qu’on avait vu à Rome après la mort de Marc-Aurèle. Les ministres de la flatterie et de la corruption, qu’avait bannis le père, furent rappelés et accueillis par le fils ; la disgrâce et l’exil des amis de Chosroès favorisèrent leur tyrannie ; et la vertu s’éloigna par degrés par degrés du cœur d’Hormouz, de son palais et de son gouvernement. De fidèles agens, institués pour être les yeux et les oreilles du prince, voulurent l’informer des progrès du désordre ; ils lui représentèrent les gouverneurs des provinces fondant sur leur proie avec la rapacité des lions et des aigles ; ils lui montrèrent la rapine et l’injustice s’étudiant à faire abhorrer aux plus fidèles sujets le nom et l’autorité du souverain. La sincérité de cet avis fut punie de mort. Le despote méprisa les murmures des villes ; il étouffa les émeutes par des exécutions militaires ; il abolit les pouvoirs intermédiaires qui se trouvaient entre le trône et le peuple ; et cette même vanité puérile, qui ne lui permettait pas de se montrer autrement que la tiare sur la tête, le porta à déclarer qu’il voulait être le seul juge comme le seul maître de son royaume. Chacune des paroles et chacune des actions du fils de Nushirwan annonçait à quel point il avait dégénéré les vertus de son père. Son avarice fraudait les troupes de leur solde ; des caprices jaloux avilissaient les satrapes ; le sang de l’innocent souillait le palais, les tribunaux et les eaux du Tigre ; et le tyran s’enorgueillissait des souffrances des treize mille victimes qu’il avait fait expirer dans les tourmens. Il daignait quelquefois justifier sa cruauté en disant que la crainte des Persans enfantait la haine, et que leur haine devait les conduire à la révolte ; mais il oubliait que ces sentimens étaient la suite des crimes et des folies qu’il déplorait, et avaient préparé l’orage qu’il appréhendait avec tant de raison. Les provinces de Babylone, de Suze et de Carmanie, irritées d’une longue oppression sans espérance, arborèrent l’étendard de la révolte ; et les princes de l’Arabie, de l’Inde et de la Scythie, refusèrent à l’indigne successeur de Nushirwan le tribut accoutumé. Les armes des Romains désolèrent les frontières de la Mésopotamie et de l’Assyrie par de longs siéges et des incursions fréquentes ; un de leurs généraux témoigna vouloir imiter Scipion ; et les soldats furent excités par une image miraculeuse de Jésus-Christ, dont les traits pleins de douceur n’auraient jamais dû se montrer à la tête d’une armée[9]. Le khan passa l’Oxus avec trois ou quatre cent mille Turcs, et envahit dans le même temps les provinces orientales de la Perse. L’imprudent Hormouz accepta leur redoutable et perfide secours ; les villes du Khorasan et de la Bactriane eurent ordre d’ouvrir leurs portes : la marche des Turcs vers les montagnes de l’Hyrcanie révéla leur intelligence avec les Romains, et leur union aurait dû renverser le trône de la maison de Sassan.

Exploits de Bahram. A. D. 590.

La Perse avait été perdue par un roi ; elle fut sauvée par un héros. Varanes ou Bahram put dans la suite, après sa révolte, être flétri par le fils d’Hormouz du nom d’esclave ingrat, sans que ce reproche prouvât autre chose que l’orgueil du despote ; car Bahram descendait des anciens princes de Rei[10], l’une des sept familles qui, par leurs éclatantes et utiles prérogatives, se trouvaient au-dessus de la noblesse de Perse[11]. Au siége de Dara, il signala sa valeur sous les yeux de Chosroès ; Nushirwan et Hormouz l’élevèrent successivement au commandement des armées, au gouvernement de la Médie et à la surintendance du palais. Une prédiction répandue parmi le peuple, l’indiqua comme le libérateur de la Perse ; peut-être avait-elle été inspirée par le souvenir de ses victoires passées, et en même par son étrange figure. L’épithète de Giubin, par laquelle on le désignait, exprime la qualité de bois sec ; il avait la force et la stature d’un géant, et on comparait sa physionomie farouche à celle d’un chat sauvage. Tandis que la nation tremblait, qu’Hormouz déguisait ses terreurs sous le nom de soupçons, et que ses serviteurs cachaient leur peu d’affection sous le masque de la crainte, Bahram seul montrait un courage intrépide et une fidélité apparente ; voyant qu’il ne pouvait rassembler que douze mille soldats pour marcher à l’ennemi, il déclara habilement que les honneurs du triomphe étaient réservés au nombre de douze mille hommes. La descente escarpée et étroite du Pule Rudbar[12] ou rocher Hyrcanien, est le seul passage qui puisse conduire une armée dans le territoire de Rei et les plaines de la Médie. Une petite troupe d’hommes courageux, placée sur les hauteurs, pouvait, à coups de pierres et de dards, écraser l’immense armée des Turcs. L’empereur et son fils furent percés de traits, et les fuyards furent abandonnés, sans conseils et sans provisions, à la fureur d’un peuple maltraité. L’affection du général persan pour la ville de ses aïeux anima son patriotisme : au moment de la victoire chaque paysan devint soldat, et chaque soldat fut un héros. Leur ardeur fut encore excitée par le magnifique spectacle des lits, des trônes et des tables d’or massif dont brillait le camp ennemi. Un prince d’un caractère moins odieux n’aurait pas pardonné aisément à son bienfaiteur ; et la haine secrète d’Hormouz s’augmenta par des délateurs qui lui rapportèrent que Bahram avait gardé la partie la plus précieuse du butin fait sur les Turcs : mais l’approche d’une armée romaine du côté de l’Araxe força cet implacable tyran à un sourire d’approbation ; et Bahram obtint, pour récompense de ses travaux, la permission d’aller combattre un nouvel ennemi que son habileté et sa discipline rendaient plus formidable qu’une horde de Scythes. Enorgueilli par la victoire, il envoya un héraut dans le camp des Romains ; il les laissa les maîtres de fixer le jour de la bataille, et leur demanda s’ils voulaient eux-mêmes passer la rivière ou laisser un libre passage aux troupes du grand roi. Le général de l’empereur Maurice se décida pour le parti le plus sûr ; et cette circonstance locale, qui aurait augmenté l’éclat de la victoire des Perses, rendit leur défaite plus meurtrière et leur fuite plus difficile. La perte de ses sujets et le danger de son royaume furent contrebalancés dans l’esprit d’Hormouz par la honte de son ennemi personnel. Dès que Bahram eut réuni ses forces dispersées, un messager du prince lui apporta en présent une quenouille, un rouet et un vêtement de femme. Selon la volonté de son souverain, il se montra aux soldats revêtu de cet indigne habit : irrités d’un outrage qui rejaillissait sur eux, ils poussèrent de toutes parts des cris de révolte, et Bahram reçut le serment qu’ils prononcèrent de lui demeurer fidèles et de le venger. Un second messager, qui avait ordre d’enchaîner le rebelle, fut foulé aux pieds d’un éléphant ; [Sa rebellion.]et l’on fit de toutes parts circuler des manifestes exhortant les Perses à défendre leur liberté contre un tyran odieux et méprisable. La défection fut rapide et universelle ; le petit nombre des sujets demeurés fidèles à Hormouz et à l’esclavage tombèrent victimes de la fureur publique ; les soldats se réunirent sous le drapeau de Bahram, et les provinces saluèrent une seconde fois le libérateur de leur pays.

Déposition et emprisonnement d’Hormouz.

Comme les passages étaient bien gardés, Hormouz ne pouvait connaître le nombre de ses ennemis que par les remords de sa conscience, et par le calcul journalier des défections de ceux de ses courtisans que l’heure de sa détresse avertissait de venger les injures ou d’oublier les bienfaits qu’ils avaient reçus. Il voulut orgueilleusement déployer les signes de la royauté ; mais la ville et le palais de Modain ne reconnaissaient déjà plus le tyran. Bindoès, prince de la maison de Sassan, avait été une des victimes de sa cruauté ; il l’avait fait jeter dans un cachot : délivré par le zèle et le courage d’un de ses frères, Bindoès se présenta devant le monarque, à la tête des gardes qu’on avait choisis pour assurer sa détention, peut-être pour lui donner la mort. Effrayé par l’arrivée et les reproches du captif, Hormouz chercha vainement autour de lui des conseils ou des secours ; il découvrit qu’il n’avait de force que l’obéissance de ses sujets ; et il céda au seul bras de Bindoès, qui le traîna du trône dans le même cachot où peu de temps auparavant il se trouvait lui-même. Chosroès, l’aîné des fils d’Hormouz, se sauva de la ville, au commencement de l’émeute. Les instances pressantes et amicales de Bindoès, qui lui promit de l’établir sur le trône et qui comptait régner sous le nom d’un jeune prince sans expérience, le déterminèrent à revenir. De plus, convaincu avec justice que ses complices ne pouvaient ni pardonner ni espérer leur pardon, et qu’il pouvait s’en fier à la haine des Perses de leur décision contre un tyran, Bindoès soumit Hormouz à un jugement public dont on ne trouve que ce seul exemple dans les annales de l’Orient. Hormouz, qui suppliait qu’on lui permît de se justifier, fut amené comme un criminel dans l’assemblée des nobles et des satrapes[13]. On l’écouta avec toute l’attention convenable tant qu’il s’étendit sur les bons effets de l’ordre et de l’obéissance, le danger des innovations, et le tableau des inévitables discordes auxquelles doivent finir par se livrer ceux qui se sont mutuellement excités à fouler aux pieds leur légitime souverain : implorant ensuite, d’un ton pathétique, l’humanité de ses juges, il les força à cette compassion qu’on ne refuse guère à un roi détrôné. En considérant l’humble posture, l’air défait de leur prisonnier, ses larmes, ses chaînes, et les ignominieuses cicatrices des coups de fouet qu’il avait reçus, il leur était impossible d’oublier que peu de jours auparavant ils adoraient la divine splendeur de son diadème et de sa pourpre ; mais lorsqu’il essaya de faire l’apologie de sa conduite, et de relever les victoires de son règne, un murmure d’indignation s’éleva dans l’assemblée ; les nobles Persans l’entendirent avec le sourire du mépris définir les devoirs des rois, et ne purent retenir leur indignation lorsqu’il osa outrager la mémoire de Chosroès ; ayant proposé indiscrètement d’abdiquer la couronne en faveur du second de ses fils, il souscrivit à sa propre condamnation, et sacrifia ce prince innocent qu’il désignait comme l’objet de ses affections. On exposa en public les corps déchirés de cet enfant et de la mère qui lui avait donné le jour. On creva les yeux à Hormouz avec un fer ardent, et ce châtiment fut suivi du couronnement de son fils aîné. [Avénement au trône de Chosroès, son fils.]Chosroès, parvenu sur le trône sans crime, s’efforça d’adoucir les malheurs de son père : il tira Hormouz du cachot où on le retenait, et lui donna un appartement dans le palais : il fournit libéralement à ses plaisirs, et souffrit avec patience les saillies furieuses de son ressentiment et de son désespoir. Il pouvait mépriser la colère d’un tyran aveugle et détesté : mais la tiare ne pouvait être affermie sur sa tête qu’il n’eût renversé la puissance ou gagné l’amitié de l’illustre Bahram, qui refusait avec indignation de reconnaître la justice d’une révolution sur laquelle on n’avait consulté ni lui ni ses soldats, les véritables représentans de la Perse. On lui offrit une amnistie générale et la seconde place du royaume ; il répondit par une lettre, où il se qualifiait d’ami des dieux, de vainqueur des hommes, d’ennemi des tyrans, de satrape des satrapes, de général des armées de la Perse, et de prince doué de onze vertus[14]. Il ordonnait à Chosroès d’éviter l’exemple et le sort de son père, de remettre en prison les traîtres dont on avait brisé les chaînes, de déposer dans un lieu saint le diadème qu’il avait usurpé, et d’accepter de son gracieux bienfaiteur le pardon de ses fautes et le gouvernement d’une province. Cette correspondance ne peut être regardée que comme une preuve de l’orgueil de Bahram et surtout de l’humilité du roi ; mais l’un sentait sa force et l’autre connaissait si bien sa faiblesse, que le ton modeste de sa réplique n’anéantit pas l’espoir d’un traité et d’une réconciliation. Chosroès entra en campagne, à la tête des esclaves du palais et de la populace de sa capitale. Ils virent avec terreur les bannières d’une armée de vétérans ; ils furent environnés et surpris par les évolutions de Bahram ; et les satrapes qui avaient déposé Hormouz, furent punis de leur révolte, ou expièrent leur trahison par un second acte d’infidélité plus criminel que le premier. Chosroès parvint à sauver sa vie et sa liberté ; mais il se trouvait réduit à chercher des secours ou un asile dans une terre étrangère ; et l’implacable Bindoès, pour lui assurer un titre incontestable, retourna en hâte au palais, [Mort d’Hormouz. A. D. 590.]et avec la corde d’un arc termina la misérable existence du fils de Nushirwan[15].

Chosroès se réfugie chez les Romains.

Tandis que Chosroès faisait les préparatifs de sa retraite, il délibéra avec le peu d’amis qui lui restaient[16], s’il demeurerait caché et épiant l’occasion dans les vallées du mont Caucase, s’il se réfugierait dans le camp des Turcs, ou s’il solliciterait la protection de l’empereur de Constantinople. La longue rivalité des successeurs d’Artaxerxès et de Constantin augmentait sa répugnance à paraître en suppliant dans une cour ennemie ; mais, calculant les forces des Romains, il jugea prudemment que le voisinage de la Syrie rendrait son évasion plus facile et leurs secours plus efficaces. Suivi seulement de ses concubines et de trente gardes, il partit en secret de la capitale, suivit les bords de l’Euphrate, traversa le désert, et s’arrêta à dix milles de Circésium. Le préfet romain fut instruit de son approche à la troisième veille de la nuit ; et dès la pointe du jour, il introduisit dans la forteresse cet illustre fugitif. De là le roi de Perse fut conduit à Hiérapolis, séjour plus honorable, et à la réception des lettres et des ambassadeurs du petit-fils de Nushirwan, Maurice dissimula son orgueil et déploya sa bienveillance. Chosroès lui rappelait humblement les vicissitudes de la fortune et les intérêts communs des princes ; il exagérait l’ingratitude de Bahram, qu’il peignait comme l’agent du mauvais principe ; et représentait à l’empereur d’une manière spécieuse qu’il était avantageux aux Romains eux-mêmes de soutenir deux monarchies qui tenaient le monde en équilibre, et deux astres dont l’heureuse influence vivifiait et embellissait la terre. Les inquiétudes de Chosroès ne tardèrent pas à se dissiper ; l’empereur lui répondit qu’il embrassait la cause de la justice et de la royauté ; mais il se refusa sagement aux dépenses et aux délais qu’aurait entraînés un voyage du prince fugitif à Constantinople. Chosroès reçut de son bienfaiteur un riche diadème, et un inestimable présent en or et en pierreries. Maurice assembla une puissante armée sur les frontières de la Syrie ; il en donna le commandement au brave et fidèle Narsès[17] ; ce général eut ordre de passer le Tigre, et de ne pas remettre son épée dans le fourreau qu’il n’eût rétabli Chosroès sur le trône de ses aïeux. Cette entreprise si éclatante était moins difficile qu’elle ne le paraissait. [Son retour en Perse.]La Perse se repentait déjà de la fatale imprudence avec laquelle elle avait livré l’héritier de la maison de Sassan à l’ambition d’un sujet rebelle ; et le refus des mages de consacrer l’usurpateur, avait déterminé Bahram à s’emparer du sceptre en dépit des lois et des préjugés de sa nation. Le palais fut bientôt troublé par des conspirations, la capitale par des émeutes, les provinces par des soulèvemens : la cruelle exécution des coupables ou de ceux qu’on soupçonnait, loin d’affaiblir le mécontentement public, ne servit qu’à l’irriter. Dès que le petit-fils de Nushirwan eut arboré au-delà du Tigre ses bannières et celles des Romains, la noblesse et le peuple coururent en foule grossir chaque jour son armée ; et, à mesure qu’il avançait, il recevait avec joie de toutes parts les clefs de ses villes et les têtes de ses ennemis. Aussitôt que Modain fut délivré de la présence de l’usurpateur, les habitans obéirent aux premières sommations de Mébodes, arrivé seulement à la tête de deux mille hommes de cavalerie, et Chosroès accepta les ornemens précieux et sacrés du palais comme un gage de leur bonne foi, et un présage de ses prompts succès. Après la jonction des troupes impériales, que Bahram s’efforça vainement d’empêcher, la querelle se décida en deux batailles, l’une sur les bords du Zab, et l’autre sur les frontières de la Médie. [Victoire décisive.]Les Romains, réunis aux fidèles sujets de la Perse, formaient une armée de soixante mille hommes, et l’usurpateur n’en avait pas quarante mille : les deux généraux signalèrent leur valeur et leur habileté ; mais la supériorité du nombre et de la discipline détermina enfin la victoire. Bahram se réfugia avec le reste de ses troupes vers les provinces orientales de l’Oxus : la haine de la Perse le réconcilia avec les Turcs ; [Mort de Bahram.]mais ses jours furent abrégés par le poison, peut-être par le plus incurable de tous, l’aiguillon du remords, et le désespoir et l’amer souvenir de sa gloire perdue. Au reste, les Persans modernes célèbrent encore les exploits de Bahram ; et d’excellentes lois ont prolongé la durée de son règne si court et si orageux.

Rétablissement de Chosroès sur le trône, et sa politique. A. D. 591-603.

Des fêtes et des exécutions signalèrent le rétablissement de Chosroès ; et les gémissemens des criminels qu’on multipliait ou qu’on faisait expirer dans les tortures troublèrent souvent la musique du banquet royal. Un pardon général aurait calmé et consolé un pays ébranlé par les dernières révolutions ; mais avant de condamner les dispositions sanguinaires de Chosroès, il faudrait savoir si les Persans n’étaient pas accoutumés à l’alternative de craindre la sévérité ou de mépriser la faiblesse de leur souverain. La justice et la vengeance du conquérant punirent également la révolte de Bahram et la conspiration des satrapes ; les services de Bindoès lui-même ne purent faire oublier qu’il avait trempé ses mains dans le sang du dernier roi ; et le fils d’Hormouz voulut montrer son innocence et affermir le respect dû à la personne sacrée des monarques. Durant la vigueur de la puissance romaine, les armes et l’autorité des premiers Césars avaient établi plusieurs princes sur le trône de la Perse. Mais les Persans étaient bientôt révoltés des vices ou des vertus adoptés par leurs maîtres dans une terre étrangère, et l’instabilité de leur pouvoir donna lieu à cette remarque vulgaire, que la légèreté capricieuse des esclaves de l’Orient sollicitait et rejetait avec la même ardeur les princes désignés par le choix de Rome[18]. Mais la gloire de Maurice reçut un grand éclat du règne heureux et long de son fils et de son allié. Une troupe de mille Romains, qui continua à garder la personne de Chosroès, annonçait la confiance de ce prince dans la fidélité des étrangers : l’accroissement de ses forces lui permit d’éloigner ce secours désagréable au peuple ; mais il montra toujours la même reconnaissance et le même respect pour son père adoptif, et jusqu’à la mort de Maurice, les deux empires remplirent fidèlement les devoirs de la paix et de l’alliance. Cependant des cessions importantes avaient payé la mercenaire amitié de l’empereur : le roi de Perse lui rendit les forteresses de Martyropolis et de Dara, et les Persarméniens devinrent avec joie sujets de l’Empire, qui se prolongea vers l’Orient, au-delà des anciennes bornes, jusqu’aux rives de l’Araxe et aux environs de la mer Caspienne. Les âmes pieuses espéraient que l’Église, ainsi que l’état, gagnerait à cette révolution ; mais si Chosroès avait écouté de bonne foi les évêques chrétiens, le zèle et l’éloquence des mages effacèrent cette impression : s’il n’eut jamais qu’une indifférence philosophique, il adapta sa croyance, ou plutôt sa profession de foi, aux circonstances où il se trouvait ; et le fugitif devenu souverain ne s’exprima plus de la même manière. La conversion imaginaire du roi de Perse se réduisit à une dévotion locale et superstitieuse pour Sergius[19], l’un des saints d’Antioche, qui, dit-on, exauçait ses prières et lui apparaissait en songe. Ses offrandes en or et en argent enrichirent la châsse du saint ; il attribua à ce protecteur invisible le succès de ses armes et la grossesse de Sira, chrétienne fervente, et celle de ses femmes qu’il aimait le plus[20]. La beauté de Sira ou Schirin[21], son esprit, ses talens pour la musique, sont célèbres dans l’histoire, ou plutôt dans les romans de l’Orient ; son nom, dans la langue persane, signifie la douceur et la grâce, et l’épithète de Parviz fait allusion aux charmes du roi son amant. Au reste, Sira ne partagea point la passion qu’elle inspirait : le bonheur de Chosroès fut empoisonné par ses craintes jalouses, et par l’idée que, tandis qu’il possédait la personne de Sira, un amant d’un rang moins élevé possédait toutes ses affections[22].

Fierté politique et puissance du chagan des Avares. A. D. 570-600, etc.

Tandis que la majesté du nom romain se relevait en Orient, l’aspect de l’Europe offrait bien moins de bonheur et de gloire. Le départ des Lombards et la ruine des Gépides avaient détruit sur le Danube la balance du pouvoir, et les Avares s’étaient formé un empire permanent depuis le pied des Alpes jusqu’aux rives de l’Euxin. Le règne de Baian est l’époque la plus brillante de leur monarchie. Leur chagan, qui occupait le rustique palais d’Attila, semble avoir imité le caractère et la politique de ce prince[23]. Mais comme on revit les mêmes scènes sur un théâtre moins étendu, une description minutieuse de la copie n’aurait pas la grandeur et la nouveauté de l’original. La fierté de Justin II, de Tibère et de Maurice fut humiliée par un Barbare plus prompt à commencer les ravages de la guerre qu’exposé à les souffrir ; et toutes les fois que les armes de la Perse menaçaient l’Asie, l’Europe était accablée par les dangereuses incursions ou la dispendieuse amitié des Avares. Lorsque les envoyés de Rome approchaient du chagan, on leur ordonnait d’attendre à la porte de sa tente ; et ce n’était quelquefois qu’au bout de dix ou douze jours qu’on leur permettait d’entrer. Si le ton ou le sujet de leur discours blessait l’oreille du chagan, alors, dans un accès de fureur réelle ou simulée, il insultait les ambassadeurs et leur maître ; il faisait piller leurs bagages, et ils ne pouvaient même racheter leur vie que par la promesse qu’ils faisaient d’apporter de plus riches présens et de s’exprimer d’un ton plus respectueux. En même temps ses ambassadeurs, toujours respectés, abusaient jusqu’à la licence de la liberté illimitée dont on les laissait jouir au milieu de Constantinople. Leurs importunes clameurs ne cessaient de demander un accroissement de tributs ou des restitutions de captifs et de déserteurs ; et la majesté de l’empire était presque également avilie par une basse condescendance ou par les fausses et timides excuses au moyen desquelles on éludait leurs insolentes demandes. Le chagan n’avait jamais vu d’éléphant, et les récits singuliers, peut-être fabuleux, qu’on lui faisait sur cet étonnant animal, avaient excité sa curiosité. D’après ses ordres on équipa richement un des plus gros éléphans des écuries impériales, et une suite nombreuse le conduisit au village situé au milieu des plaines de la Hongrie, qu’habitait le chef des Barbares. Celui-ci vit l’énorme quadrupède avec étonnement, avec dégoût, peut-être avec frayeur ; et il sourit de la frivole industrie des Romains, qui allaient aux extrémités de la terre et de l’océan chercher ces inutiles raretés. Il voulut se coucher dans un lit d’or aux dépens de l’empereur. Sur-le-champ l’or de Constantinople et l’habileté de ses artistes furent employés à satisfaire sa fantaisie ; et lorsque le lit fut achevé, il rejeta avec dédain un présent si indigne de la majesté d’un grand roi[24]. Telles étaient les saillies de l’orgueil du chagan ; mais son avarice était plus constante et plus traitable. On lui envoyait exactement une quantité considérable d’étoffes de soie, de meubles et de vaisselle bien travaillés, et les élémens des arts et du luxe s’introduisirent sous les tentes des Scythes : le poivre et la cannelle de l’Inde stimulaient leur appétit[25] ; le subside ou tribut annuel fut porté de quatre-vingts à cent vingt milles pièces d’or ; et quand il avait été suspendu par des hostilités, le payement des arrérages, avec un intérêt exorbitant, était toujours la première condition du nouveau traité. Le prince des Avares, prenant le ton d’un Barbare qui ne sait point tromper, affectait de se plaindre de la mauvaise foi des Grecs[26] ; mais il était aussi habile dans l’art de la dissimulation et de la perfidie que les peuples les plus civilisés. Le chagan réclamait, en qualité de successeur des Lombards, la ville importante de Sirmium, l’ancien boulevart des provinces de l’Illyrie[27]. La cavalerie des Avares couvrit les plaines de la Basse-Hongrie, et on construisit dans la forêt Hercynienne de gros bateaux qui devaient descendre le Danube et porter dans la Save les matériaux d’un pont. Mais la nombreuse garnison de Singidunum, qui dominait le confluent des deux rivières, pouvant arrêter le passage et renverser ces projets, il sut, par un serment solennel, ôter à cette garnison toute défiance de ses intentions. Il jura par son épée, symbole du dieu de la guerre, que ce n’était pas comme ennemi de Rome qu’il songeait à élever un pont sur la Save. « Si je viole mon serment, continua l’intrépide Baian, que j’expire sous le glaive avec le dernier des individus de ma nation ; que le firmament et le feu, la divinité du ciel, tombent sur nos têtes ! que les forêts et les montagnes nous ensevelissent sous leurs ruines ! et que la Save, remontant vers sa source, malgré les lois de la nature, nous engloutisse dans ses ondes courroucées ! » Après cette imprécation barbare, il demanda tranquillement quel était le serment le plus respectable et le plus sacré chez les chrétiens, celui qu’ils regardaient comme le plus dangereux de violer. L’évêque de Singidunum lui présenta l’Évangile ; le chagan le reçut à genoux, et ajouta : « Je jure par le Dieu qui a parlé dans ce livre saint, que je n’ai ni fausseté sur les lèvres ni trahison dans le cœur. » Et se relevant aussitôt, il courut hâter les travaux du pont, et un envoyé alla annoncer de sa part ce qu’il ne cherchait plus à cacher. « Informez l’empereur, dit le perfide Baian, que Sirmium est investi de tous côtés ; conseillez à sa sagesse d’en retirer les citoyens avec leurs effets, et de livrer une place qu’il ne peut plus ni secourir ni défendre. » Sirmium se défendit plus de trois ans sans espoir d’être secouru : les murailles étaient encore dans leur entier, mais la famine habitait dans leur enceinte. Les habitans, exténués et dépouillés, obtinrent par une capitulation favorable la liberté de se retirer. Singidunum, situé à cinquante milles, eut une destinée plus cruelle ; ses édifices furent rasés, et ses habitans condamnés à la servitude et à l’exil. Cependant il ne reste aucun vestige de Sirmium ; mais la situation avantageuse de Singidunum y a bientôt attiré une nouvelle colonie d’Esclavons, et le confluent de la Save et du Danube est encore gardé aujourd’hui par les fortifications de Belgrade ou de la Ville-Blanche, que les chrétiens et les Turcs se sont disputée si souvent et avec tant d’opiniâtreté[28]. De Belgrade aux murs de Constantinople la distance est de six cents milles ; le fer et la flamme ravagèrent tout ce pays. Les chevaux des Avares se baignaient alternativement dans l’Euxin et dans la mer Adriatique ; et le pontife de Rome, alarmé de l’approche d’un ennemi plus farouche[29], se vit forcé de regarder les Lombards comme les protecteurs de l’Italie. Un captif, désespéré de n’avoir point été racheté, enseigna aux Avares l’art de fabriquer et d’employer les machines de guerre[30] : ils ne mirent d’abord ni beaucoup d’industrie à les construire, ni beaucoup d’adresse à s’en servir ; et la résistance de Dioclétianopolis, de Berée, de Philippopolis et d’Andrinople, épuisa promptement le savoir et la patience des assiégeans. Baian faisait la guerre en Tartare, mais il était susceptible d’humanité et de sentimens élevés ; il épargna Anchialus, dont les eaux salutaires avaient rétabli la santé de celle de ses femmes qu’il chérissait le plus ; et les Romains avouent que leur armée, épuisée par la disette, fut épargnée et nourrie par la générosité de leur ennemi. Il donnait des lois à la Hongrie, à la Pologne et à la Prusse, depuis l’embouchure du Danube jusqu’à celle de l’Oder[31], et sa politique jalouse divisa ou transplanta les nouveaux sujets qu’il venait de conquérir[32]. Des colonies d’Esclavons peuplèrent les parties orientales de la Germanie, demeurées désertes par l’émigration des Vandales. On découvre les mêmes tribus dans les environs de la mer Adriatique et de la Baltique, et les villes illyriennes de Neyss et de Lissa se retrouvent, avec le nom de Baian lui-même, au centre de la Silésie. S’intéressant peu à la vie de ses vassaux[33], le chagan les exposait au premier choc dans la disposition de son armée ou de ses provinces, et le glaive de ses ennemis était émoussé avant même d’avoir eu à résister à la valeur naturelle des Avares.

Guerres de Maurice contre les Avares. A. D. 595-602.

L’alliance avec la Perse rendit les troupes de l’Orient à la défense de l’Europe ; et Maurice, qui avait souffert dix années l’insolence du chagan, déclara qu’il marcherait en personne contre les Barbares. Dans un intervalle de deux siècles, aucun des successeurs de Théodose n’avait paru sur le champ de bataille ; leurs jours s’écoulaient mollement dans le palais de Constantinople, et les Grecs ne savaient plus que le nom d’empereur désignait, selon son acception primitive, le chef des armées de la république. Les graves flatteries du sénat, la superstition pusillanime du patriarche et les pleurs de l’impératrice Constantine, s’opposèrent à l’ardeur guerrière de Maurice ; on le supplia de charger un général moins important des fatigues et des périls d’une campagne de Scythie. Sourd à leurs conseils et à leurs prières, il se porta fièrement en avant jusqu’à sept milles[34] de sa capitale ; l’étendard sacré de la croix flottait à la tête de ses troupes ; il passa en revue, avec un sentiment d’orgueil, ces nombreux vétérans qui avaient combattu et vaincu au-delà du Tigre. Anchialus fut le terme de ses expéditions ; il sollicita vainement une réponse miraculeuse à ses prières nocturnes : son esprit fut troublé par la mort d’un cheval qu’il aimait beaucoup, par la rencontre d’un sanglier, par un orage suivi d’une pluie abondante, enfin par la naissance d’un enfant monstrueux, et il oublia que le meilleur de tous les présages est de s’armer pour son pays[35]. Il revint à Constantinople sous prétexte de recevoir les ambassadeurs de la Perse : des idées de dévotion remplacèrent ses idées de guerre ; son retour et le choix de ses lieutenans trompèrent l’espoir de l’empire. L’aveugle prévention de l’amour fraternel peut l’excuser d’avoir donné un commandement à son frère Pierre, qu’on vit fuir également devant les Barbares, devant ses propres soldats et devant les habitans d’une ville romaine. Cette ville, si nous en croyons la ressemblance du nom et celle du caractère des habitans, était la célèbre Azimuntium[36], qui seule avait repoussé l’impétueux Attila. Le courage que fit paraître alors la brave jeunesse d’Azimuntium se communiqua aux générations suivantes, et l’un des deux Justin avait accordé aux habitans de cette ville l’honorable privilége de réserver leur valeur pour la défense de leur séjour natal. Le frère de Maurice voulut attenter à ce privilége, et mêler une troupe de patriotes avec les mercenaires de son camp : ils se retirèrent dans l’église, et la sainteté du lieu n’en imposa point au général : le peuple se souleva, il ferma les portes, il parut armé sur les remparts, et la lâcheté de Pierre égala son arrogance et son injustice. Le caractère guerrier de Commentiolus[37] doit être l’objet de la satire ou de la comédie plutôt que de l’histoire, puisqu’il n’avait pas même la qualité si vulgaire du courage personnel. Ses conseils tenus avec appareil, ses étranges évolutions et ses ordres secrets avaient toujours pour objet de lui fournir un prétexte de fuite ou de délai. S’il marchait contre l’ennemi, les agréables vallées du mont Hémus lui opposaient une barrière insurmontable ; mais dans les retraites, son intrépide curiosité découvrait des sentiers si difficiles et tellement abandonnés, que les plus anciens habitans du pays en avaient presque laissé échapper le souvenir. Les seules gouttes de sang qu’il avait perdues en sa vie lui furent tirées par la lancette du chirurgien, dans une maladie réelle ou simulée ; le repos, la sûreté de l’hiver, ne manquaient jamais de rétablir sa santé, toujours sensiblement altérée par l’approche des Barbares. Le prince capable d’élever et de soutenir cet indigne favori ne doit retirer aucune gloire du mérite accidentel de Priscus, qu’il lui avait donné pour collègue[38]. En cinq batailles, qui semblent avoir été conduites avec habileté et avec courage, Priscus fit prisonniers dix-sept mille deux cents Barbares ; il leur tua près de soixante mille hommes, parmi lesquels se trouvaient les quatre fils du chagan ; il surprit un paisible canton des Gépides, qui se croyait en sûreté sous la protection des Avares ; et c’est sur les bords du Danube et de la Theiss qu’il érigea ses derniers trophées. Depuis la mort de Trajan, les armes de l’empire n’avaient pas pénétré si avant dans l’ancienne Dacie : cependant les victoires de Priscus furent passagères et infructueuses ; il fut bientôt rappelé dans la crainte que Baian ne vînt, avec son indomptable intrépidité et de nouvelles forces, venger sa défaite sous les murs de Constantinople[39].

État des armées romaines.

Les camps de Justinien et de Maurice[40] connaissaient la théorie de la guerre aussi-bien que ceux de César et de Trajan. Le fer de la Toscane ou du Pont recevait toujours des ouvriers de Byzance la trempe la plus fine et la meilleure. Les arsenaux étaient remplis d’armes offensives et défensives de toute espèce. Dans la construction et l’usage des navires, des fortifications et des machines de guerre, les Barbares admiraient la supériorité d’un peuple dont ils triomphaient si souvent sur les champs de bataille. Les livres des Grecs et des Romains enseignaient l’art de la tactique, les évolutions et les stratagèmes de l’antiquité ; mais des provinces désertes ou des peuples dégénérés ne pouvaient plus fournir des hommes en état de manier ces armes, de défendre ces murs, de faire manœuvrer ces vaisseaux, et dont le courage sût réduire avec succès en pratique la théorie de la guerre. Le génie de Bélisaire et de Narsès s’était formé sans maître, et ne laissa point de disciples. L’honneur, le patriotisme, ou une superstition généreuse, ne pouvait plus donner la vie à ces corps composés d’esclaves et d’étrangers admis aux honneurs de la légion. Ce n’est que dans le camp que l’empereur aurait dû exercer un pouvoir despotique, et c’est là qu’on lui désobéissait et qu’on l’insultait : il calmait et excitait avec de l’or la licence des troupes ; mais leurs vices tenaient à la constitution militaire ; leurs victoires étaient accidentelles, et leur solde dispendieuse épuisait un état qu’elles ne pouvaient défendre. Après une longue et pernicieuse indulgence, Maurice essaya de guérir ce mal invétéré ; mais sa téméraire entreprise le perdit et ne fit qu’accroître les abus. Un réformateur ne doit pas être soupçonné d’intérêt, et il faut qu’il ait la confiance et l’estime de ceux qu’il veut réformer. Les soldats de Maurice auraient peut-être écouté la voix d’un général victorieux ; ils dédaignèrent les avis des politiques et des sophistes ; lorsqu’ils reçurent l’édit qui prélevait sur la solde le prix des armes et des vêtemens, ils maudirent l’avarice d’un prince insensible aux dangers et aux fatigues dont il s’était affranchi. Des séditions violentes et multipliées agitèrent les camps de l’Asie et l’Europe[41]. La garnison d’Édesse, furieuse, accabla de reproches, de menaces et de blessures ses généraux tremblans ; elle renversa les statues de l’empereur, assaillit de pierres l’image miraculeuse du Christ, et rejeta le joug des lois civiles et des lois militaires ; ou se soumit à une subordination volontaire aussi dangereuse que le désordre. Le monarque, toujours éloigné et souvent trompé, ne pouvait céder ou résister à propos. La crainte d’une révolte générale le déterminait trop tôt à oublier un soulèvement en considération d’une action de valeur ou d’une expression de fidélité ; il revint sur la nouvelle réforme aussi précipitamment qu’il l’avait entreprise ; et les troupes qui s’attendaient à des châtimens, à un régime plus sévère, furent agréablement surprises lorsqu’on leur annonça des immunités et des récompenses ; mais elles ne furent point reconnaissantes de ces largesses tardives que l’empereur accordait malgré lui ; la découverte de sa faiblesse et de leur force augmenta leur insolence ; et, de part et d’autre, la haine s’éleva au point que le souverain ne songeait plus à pardonner, et que l’armée n’avait plus d’espoir de conciliation. Les historiens du temps ont adopté le soupçon vulgaire que Maurice s’efforça de détruire les troupes qu’il avait voulu réformer ; ils imputent à ce dessein malveillant la mauvaise conduite et la faveur de Commentiolus ; et tous les siècles doivent flétrir l’inhumanité ou l’avarice[42] d’un prince qui laissa massacrer, plutôt que de les racheter pour le prix modique de six mille pièces d’or, douze mille prisonniers qui se trouvaient au pouvoir du chagan. [Rébellion.]Dans un juste mouvement d’indignation, on ordonna aux troupes du Danube d’épargner les magasins de la province, et d’établir leurs quartiers d’hiver dans le pays des Avares. Ce dernier ordre lassa leur patience ; elles déclarèrent Maurice indigne du trône ; elles chassèrent ou égorgèrent ceux qui lui demeuraient fidèles ; et, commandées par un simple centurion nommé Phocas, elles revinrent à marches précipitées aux environs de Constantinople. [Élection de Phocas. A. D. 602. Octobre.]Les désordres militaires du troisième siècle recommencèrent après un grand nombre de successions autorisées par les lois mais la nouveauté de l’entreprise étonna leur audace. Elles balancèrent à revêtir de la pourpre l’objet de leur choix ; et tandis qu’elles rejetaient toute espèce de négociation avec Maurice, elles entretenaient une correspondance amicale avec Théodose son fils, et avec Germanus, beau-père du jeune prince. Telle était l’obscurité de Phocas, que l’empereur ignorait le nom et le caractère de son rival ; mais dès qu’il apprit que le centurion, audacieux au milieu des soulèvemens, se montrait timide dans les dangers : « Hélas ! s’écria le prince découragé, si c’est un lâche, ce sera sûrement un assassin. »

Révolte de Constantinople.

Cependant si Constantinople était demeurée fidèle, Phocas aurait épuisé sa fureur contre les murs de cette place, et la sagesse de l’empereur aurait détruit ou ramené peu à peu l’armée des rebelles. Maurice, au milieu des jeux du cirque qu’il eut soin de renouveler avec une pompe extraordinaire, cacha l’inquiétude de son cœur par des sourires de confiance ; il daigna solliciter les applaudissemens des factions, et flatta leur orgueil en recevant, de leurs tribuns respectifs, une liste de neuf cents Bleus et de quinze cents Verts, qu’il parut estimer comme les fermes appuis de son trône. Leurs efforts perfides ou languissans montrèrent sa faiblesse et précipitèrent sa chute. Les Verts étaient d’intelligence avec les rebelles, et les Bleus recommandaient la douceur et la modération dans une lutte entre les citoyens du même empire. Les vertus rigides et parcimonieuses de Maurice avaient aliéné dès long-temps le cœur de ses sujets. Comme il marchait pieds nus à la tête d’une procession religieuse, une grêle de pierres tomba sur lui, et ses gardes furent obligés de présenter leurs masses de fer pour garantir sa personne. Un moine fanatique courait les rues, l’épée à la main, en déclarant que Dieu irrité avait condamné l’empereur ; un vil plébéien, revêtu des ornemens impériaux, fut assis sur un âne et poursuivi par les imprécations de la multitude[43]. Le prince conçut quelque inquiétude de l’affection que portaient à Germanus les soldats et les citoyens ; il craignait, il menaçait, mais il différait de frapper : Germanus se réfugia dans une église, le peuple se souleva en sa faveur : les gardes abandonnèrent les murs, et durant le tumulte de la nuit, la ville, où l’on ne connaissait plus de frein, fut livrée aux flammes et au pillage. L’infortuné Maurice se jeta avec sa femme et ses neuf enfans dans une petite barque ; il voulait se sauver sur la côte d’Asie, mais la force du vent le réduisit à débarquer près de l’église de Saint-Autonomus[44], aux environs de Chalcédoine ; Théodose, son fils aîné, implora la reconnaissance et l’amitié du roi de Perse. Quant à lui, il refusa de prendre la fuite ; il éprouvait de vives douleurs de sciatique[45], et la superstition affaiblissait son esprit ; il attendit patiemment l’issue de la révolution, et adressa en public et avec ferveur une prière au Dieu tout-puissant, pour que ses péchés fussent punis dans ce monde plutôt que dans l’autre. Après l’abdication de Maurice, les deux factions se disputèrent le droit d’élire un empereur : les Verts rejetèrent le favori des Bleus, et Germanus lui-même fut entraîné par la multitude qui se précipitait au palais d’Hebdomon, à sept milles de Constantinople, pour y adorer la majesté du centurion Phocas. Celui-ci voulut modestement, cédant à la dignité et au mérite de Germanus, lui abandonner la pourpre. Cette offre fut repoussée par le refus plus obstiné et tout aussi sincère de Germanus : le sénat et le clergé se rendirent à ses ordres ; et dès que le patriarche fut assuré de l’orthodoxie de l’usurpateur, il le sacra dans l’église de Saint-Jean-Baptiste. Le troisième jour, Phocas fit son entrée publique sur un char traîné par quatre chevaux, au milieu des acclamations d’un peuple insensé. La révolte des troupes fut récompensée par d’abondantes largesses ; et le nouvel empereur, après s’être arrêté quelques momens au palais, assista sur son trône aux jeux de l’Hippodrome. Dans une dispute de préséance qu’eurent les deux factions, son jugement parut favoriser les Verts. « Souvenez-vous que Maurice vit toujours, » s’écrièrent les Bleus ; cette clameur indiscrète avertit et excita la cruauté du tyran. Des ministres de la mort, envoyés par lui à Chalcédoine, arrachèrent Maurice du sanctuaire qu’il avait choisi pour asile, et ses cinq fils furent égorgés sous les yeux de cet infortuné père. [Mort de Maurice et de ses enfans. A. D. 602, 27 nov.]Dans la douleur de son agonie, à chacun des coups qui pénétraient jusqu’à son cœur, il retrouvait cependant assez de force pour s’écrier avec un sentiment de piété : « Tu es juste, ô mon Dieu ! et tes jugemens sont remplis d’équité. » Et tel fut, jusque dans ses derniers momens, son rigoureux attachement à la vérité et à la justice, qu’il révéla aux soldats la pieuse supercherie d’une nourrice qui avait substitué son fils au jeune prince[46]. Cette scène tragique se termina par la mort de l’empereur lui-même, qui fut égorgé dans la vingtième année de son règne, et la soixante-troisième de son âge. On jeta dans la mer son corps et celui de ses cinq enfans ; on exposa leurs têtes sur les murs de Constantinople aux outrages ou à la pitié de la multitude, et ce ne fut que lorsqu’on aperçut des signes de putréfaction, que Phocas se prêta à ce que ces restes vénérables reçussent en secret la sépulture. La générosité publique ensevelit dans ce tombeau les fautes et les erreurs de Maurice ; on ne se souvint plus que de ses malheurs ; et vingt ans après, sa déplorable histoire, racontée par Théophylacte, arracha les larmes d’une nombreuse assemblée[47].

Phocas, empereur. A. D. 602, 23 nov. A. D. 610, 4 octobr.

Ces larmes coulèrent sans doute en secret ; une telle compassion eût été criminelle sous le règne de Phocas, reconnu souverain par les provinces de l’Orient et de l’Occident. Son portrait et celui de Léontia, son épouse, furent exposés à la vénération du clergé et du sénat dans la basilique de Latran, et déposés ensuite dans le palais des Césars, entre ceux de Constantin et de Théodose. En qualité de sujet et de chrétien, Grégoire devait se soumettre au gouvernement établi ; mais les joyeuses félicitations par lesquelles il applaudit à la fortune de l’assassin, ont attaché au caractère de ce saint une inévitable flétrissure. Le successeur des apôtres pouvait faire sentir à Phocas, avec une fermeté décente, le crime qu’il avait commis et la nécessité du repentir : il se contente de célébrer la délivrance du peuple et la chute du tyran ; il se réjouit de ce que la Providence a élevé jusqu’au trône impérial la piété et la bonté de Phocas ; il prie le ciel de lui accorder de la force contre ses ennemis, et il désire pour lui, s’il ne le prédit même pas, un règne glorieux et de longue durée, la promotion d’un royaume temporel à un royaume éternel[48]. J’ai raconté les crimes d’une révolution, selon le pontife de Rome, si agréable au ciel et à la terre ; on va voir que Phocas ne fut pas moins odieux dans l’exercice du pouvoir que dans la manière dont il l’avait acquis. [Son caractère.]Un historien impartial le peint comme un monstre[49] : il décrit la petite taille et la difformité de sa personne, ses épais sourcils qui n’étaient séparés par aucun intervalle, ses cheveux roux, son menton sans barbe, et une de ses joues que défigurait et décolorait une large cicatrice. Ne connaissant ni les lettres, ni les lois, ni même le métier des armes, il ne voyait dans le rang suprême qu’un moyen de se livrer davantage à la débauche et à l’ivrognerie ; chacun de ses plaisirs brutaux était une insulte pour ses sujets ou un trait d’ignominie pour lui-même : il renonça aux fonctions de soldat sans remplir celles de prince ; et son règne accabla l’Europe d’une paix honteuse, et l’Asie de tous les ravages de la guerre. Des mouvemens de colère enflammaient son caractère sauvage, qu’endurcissait la crainte et qu’aigrissait la résistance ou le reproche. Ses émissaires, soit par la rapidité de leur poursuite, soit par quelque message trompeur, arrêtèrent Théodose qui allait chercher de l’assistance à la cour de Perse : le jeune prince fut décapité à Nicée : les consolations de la religion et le sentiment de son innocence adoucirent ses derniers instans ; mais son fantôme troubla le repos de l’usurpateur ; on répandit le bruit que le fils de Maurice vivait encore ; le peuple attendait son vengeur, et la veuve et les filles du dernier empereur auraient adopté le dernier des hommes pour leur fils et pour leur frère. Lors du massacre de la famille de Maurice[50], Phocas avait épargné ces malheureuses femmes, par compassion ou plutôt par des vues politiques ; on les gardait avec quelques égards dans une maison particulière ; mais l’impératrice Constantina se souvenait toujours de son père, de son mari et de ses fils, et elle aspirait à la liberté et à la vengeance. Une nuit, elle vint à bout de se sauver dans l’église de Sainte-Sophie ; mais ses larmes et l’or distribué par Germanus, qui était d’intelligence avec elle, ne purent exciter une révolte. Elle allait être sacrifiée à la vengeance et même à la justice ; mais le patriarche obtint sur sa caution un serment d’épargner sa vie : on l’enferma dans un monastère, et la veuve de Maurice consentit à profiter et à abuser de la clémence de son assassin. Elle fut convaincue ou soupçonnée d’une nouvelle conspiration : Phocas ne se crut plus engagé par le serment qu’il avait fait, et reprit toute sa fureur. On voulut connaître les projets et les complices de Constantina. Une matrone, fille, femme et mère d’empereurs, qui devait inspirer des égards et de la pitié, fut mise à la torture comme le plus vil des malfaiteurs. [Sa tyrannie.]Elle fut décapitée à Chalcédoine, ainsi que ses trois innocentes filles, à l’endroit même où avait été versé le sang de son époux et celui de ses cinq fils. Il serait superflu d’indiquer les noms et les tourmens des victimes d’une classe ordinaire qu’immola l’usurpateur. Leur condamnation fut rarement précédée des formalités d’un jugement, et on eut soin d’augmenter la douleur de leurs supplices par les raffinemens de la cruauté. On perça les yeux, on arracha la langue, on coupa les pieds et les mains de plusieurs ; quelques-uns de ces infortunés expirèrent sous le fouet des bourreaux ; d’autres furent jetés au milieu des flammes ou percés de flèches, et ils obtinrent rarement la faveur d’une prompte mort. Des têtes, des parties de corps et des cadavres souillèrent l’Hippodrome, cet asile des plaisirs et de la liberté des Romains ; les anciens camarades de Phocas sentirent bien que sa faveur ou leurs services ne pouvaient les garantir de la fureur d’un tyran[51], digne rival des Caligula et des Domitien du premier siècle de l’empire.

Sa chute et sa mort. A. D. 610, 4 octobre.

Phocas n’eut qu’une fille, qui épousa le patricien Crispus[52] : on eut l’indiscrétion de placer dans le cirque, à côté de l’empereur, les bustes des deux époux. Le père désirait sans doute que sa postérité recueillît le fruit de ses crimes ; mais cette association prématurée et agréable au peuple, offensa le monarque : les tribuns de la faction des Verts, qui voulurent se justifier sur une méprise des sculpteurs, furent sur-le-champ condamnés à la mort ; les prières du peuple obtinrent leur grâce ; mais Crispus eut lieu de douter qu’un usurpateur jaloux pût jamais oublier cette concurrence involontaire. L’ingratitude de Phocas indisposa la faction des Verts qu’il dépouilla de leurs priviléges ; toutes les provinces de l’empire étaient mûres pour la rebellion ; et Héraclius, exarque de l’Afrique, avait refusé, durant plus de deux ans, toute espèce de tribut ou d’obéissance au centurion qui déshonorait le trône de Constantinople. Des envoyés secrets de Crispus et du sénat excitèrent cet exarque à sauver et à gouverner son pays ; mais son ambition se trouvant amortie par la vieillesse, il chargea de cette dangereuse entreprise son fils Héraclius, et Nicétas, fils de Grégoire, son ami et son lieutenant. Ces jeunes guerriers armèrent l’Afrique ; l’un d’eux se chargea de conduire la flotte de Carthage à Constantinople, tandis que l’autre traverserait l’Égypte et l’Asie à la tête d’une armée : il fut convenu que la pourpre impériale serait le prix de la diligence et du succès. Un faible bruit de leur entreprise arriva aux oreilles de Phocas, qui arrêta la femme et la mère d’Héraclius, afin d’avoir un gage de sa fidélité ; mais l’artificieux Crispus vint à bout d’affaiblir les craintes d’un danger éloigné : on négligea ou on différa les moyens de défense ; et le tyran se croyait en sûreté, lorsque les vaisseaux de l’Afrique mouillèrent dans l’Hellespont. Les fugitifs et les exilés, respirant la vengeance, joignirent Héraclius à Abydos : ses navires portaient au sommet de leurs mâts les symboles sacrés de la religion[53] ; ils traversèrent la Propontide en triomphe, et Phocas vit des fenêtres de son palais approcher l’orage qu’il ne pouvait plus éviter. Il détermina, par des promesses et des présens, la faction des Verts à opposer une faible et inutile résistance au débarquement des troupes de l’Afrique ; mais le peuple et même les gardes, furent entraînés par Crispus, qui se déclara sur ces entrefaites, et le tyran fut saisi par un simple citoyen, qui seul, osa pénétrer dans le palais désert. Après l’avoir dépouillé du diadème et de la pourpre, et l’avoir revêtu de l’habit le plus vil, on le chargea de chaînes, et on le mena dans un canot à la galère d’Héraclius, qui lui reprocha les forfaits de son règne abominable. Phocas lui répondit : « Et le tien, sera-t-il meilleur ? » Ce furent les derniers mots que laissa échapper son désespoir. Après lui avoir fait souffrir tous les genres d’outrages et de tortures, on lui coupa la tête ; son corps en lambeaux fut jeté dans les flammes. On traita ensuite de la même manière les statues qu’avait multipliées la vanité de l’usurpateur et le drapeau séditieux des Verts. Le clergé, le sénat et le peuple, engagèrent Héraclius à monter sur le trône, qu’il venait de purifier des souillures du crime et de l’ignominie. Après avoir hésité aussi long-temps que l’exigeait la décence, il se rendit à leurs prières. Son couronnement fut suivi de celui de sa femme Eudoxie ; et leur postérité régna sur l’empire d’Orient jusqu’à la quatrième génération. [Règne d’Héraclius. A. D. 610, 5 octobre. A. D. 642, 11 févr.]La navigation d’Héraclius avait été très-heureuse, comme on vient de le voir ; la marche de Nicétas fut pénible, et quand il arriva, la révolution se trouvait consommée ; mais il se soumit sans murmure à la fortune de son ami : et pour le récompenser de ses louables intentions, on lui accorda une statue équestre et la fille de l’empereur. Il était plus difficile de compter sur la fidélité de Crispus, auquel on donna le commandement de l’armée de Cappadoce. Son arrogance provoqua bientôt et parut excuser l’ingratitude de son nouveau souverain. Le gendre de Phocas fut condamné, en présence du sénat, à embrasser la vie monastique ; et l’arrêt fut justifié par cette remarque judicieuse d’Héraclius, que l’homme qui avait trahi son père, ne pouvait être fidèle à son ami[54].

Chosroès fait une invasion sur le territoire de l’Empire romain. A. D. 603, etc.

Les crimes de Phocas eurent, même après sa mort, des suites funestes pour l’empire, contre lequel il avait excité les plus formidables de ses ennemis à reprendre les armes comme vengeurs d’une cause sacrée. Selon les formes d’amitié et d’égalité établies entre la cour de Byzance et celle de Perse, il avait annoncé à Chosroès son avénement au trône ; et Lilius, qui lui avait présenté les têtes de Maurice et de ses enfans, lui parut le plus propre à décrire les circonstances de cette scène tragique[55]. Quels que fussent les fictions et les sophismes dont il prit soin d’embellir son récit, Chosroès détourna avec horreur ses regards de dessus l’assassin ; il emprisonna ce prétendu envoyé ; il déclara qu’il n’aurait plus de liaisons avec l’usurpateur, et qu’il vengerait son bienfaiteur et son père adoptif. Tous les mouvemens de douleur et de colère que pouvait inspirer l’humanité et que pouvait dicter l’honneur, se réunissaient pour animer le roi de Perse ; les préjugés nationaux et religieux des mages et des satrapes augmentèrent encore cette disposition. Par une flatterie d’autant plus adroite qu’elle semblait prendre le langage de la liberté, ils osèrent blâmer l’excès de son amitié et de sa reconnaissance pour les Grecs, nation, disaient-ils, avec laquelle il était dangereux de signer un traité de paix ou d’alliance, qui dans sa superstition ne connaissait ni la vérité ni la justice, et qui devait être incapable de toute vertu, puisqu’en poussant l’impiété jusqu’au meurtre de ses souverains, elle se rendait coupable du plus atroce des forfaits[56]. Les provinces de l’empire romain furent accablées des maux de la guerre pour le crime du centurion ambitieux qui les opprimait ; et vingt ans après, les Romains se vengèrent et rendirent avec usure ces mêmes maux aux Persans[57]. Le général qui avait rétabli Chosroès sur le trône, commandait toujours en Orient ; et en Assyrie les mères épouvantaient leurs enfans du terrible nom de Narsès. Il n’est pas hors de vraisemblance que Narsès, né en Perse, encouragea son maître et son ami à délivrer et à envahir les provinces d’Asie ; il est encore plus probable que Chosroès put animer ses soldats par cette assurance que le glaive qu’ils redoutaient le plus demeurerait dans le fourreau ou n’en sortirait qu’en leur faveur. Le héros ne pouvait compter sur la foi d’un tyran ; et le tyran devait sentir combien il méritait peu l’obéissance d’un héros. Narsès fut dépouillé du commandement ; il arbora le drapeau de l’indépendance à Hiérapolis, ville de Syrie ; mais, attiré par de trompeuses promesses, il fut brûlé vif au milieu de Constantinople. Les soldats qu’il avait menés à la victoire, privés du seul général qu’ils pussent craindre ou estimer, furent rompus deux fois par la cavalerie, écrasés sous les pieds des éléphans, et percés par les traits des Barbares ; un grand nombre de captifs furent décapités sur le champ de bataille par ordre du vainqueur, qui pouvait avec justice condamner ces mercenaires séditieux comme les auteurs ou les complices de la mort de Maurice. Sous le règne de Phocas, le monarque de Perse assiégea, réduisit et renversa successivement les fortifications de Merdin, Dara, Amida et Édesse ; il passa l’Euphrate, s’empara d’Hiérapolis, de Chalcis et de Berrhée ou Alep, ville de la Syrie, et environna bientôt les murs d’Antioche de ses irrésistibles armes. Ses rapides succès montrent la décadence de l’empire, l’incapacité de Phocas et le peu d’affection de ses sujets. Un imposteur, qui se disait le fils de Maurice[58] et l’héritier légitime de l’empire, suivait le camp de Chosroès, qui offrait ainsi aux provinces un prétexte de soumission ou de révolte.

Sa conquête de la Syrie. A. D. 611.

Les premières lettres qu’Héraclius reçut de l’Orient[59] lui apprirent la perte d’Antioche ; mais cette vieille métropole, si souvent renversée par les tremblemens de terre ou pillée par l’ennemi, offrit aux Persans peu de trésors à piller et de sang à répandre. Le sac de Césarée, capitale de la Cappadoce, leur fut aussi facile et plus avantageux ; à mesure qu’ils s’avancèrent au-delà des remparts de la frontière, limites que jusque alors n’avait point passées la guerre, ils trouvèrent moins de résistance et le butin fut plus considérable. Une ville royale a de tout temps embelli l’agréable vallée de Damas ; son obscure félicité a jusqu’ici échappé à l’historien de l’Empire romain. Chosroès fit reposer ses troupes dans ce paradis avant de monter les collines du Liban ou d’envahir les villes de la côte de Phénicie. [De la Palestine. A. D. 614.]La conquête de Jérusalem[60], qu’avait méditée Nushirwan, fut exécutée par le zèle et l’avidité de son petit-fils. L’esprit intolérant des mages demandait à grands cris la ruine de l’édifice le plus imposant du christianisme ; et Chosroès vint à bout d’enrôler pour cette sainte guerre une armée de vingt-six mille Juifs, qui suppléèrent en quelque sorte par la fureur de leur zèle au défaut de valeur et de discipline. Jérusalem fut prise d’assaut après la réduction de la Galilée et du pays qui est au-delà du Jourdain, dont la résistance semble avoir différé le sort de la capitale. Le saint Sépulcre et les belles églises d’Hélène et de Constantin furent consumés ou du moins endommagés par les flammes ; le conquérant pilla en un jour tout ce que la piété des fidèles y avait apporté durant trois siècles. On conduisit en Perse le patriarche Zacharie et la vraie Croix ; et on impute le massacre de quatre-vingt-dix mille chrétiens aux Juifs et aux Arabes, qui augmentèrent les désordres dont fut accompagnée la marche de l’armée persanne. La charité de Jean, archevêque d’Alexandrie, que son glorieux surnom d’Aumônier[61] distingue dans la foule des saints, accueillit les fugitifs de la Palestine : ce digne prélat rendit les revenus de son église et un trésor de trois cent mille livres sterling à leurs véritables propriétaires, c’est-à-dire aux pauvres de tous les pays et de toutes les dénominations. Mais les successeurs de Cyrus subjuguèrent l’Égypte elle-même, le seul état qui, depuis le temps de Dioclétien, eût été exempt de toute guerre, soit civile, soit étrangère. [De l’Égypte. A. D. 616.]Les cavaliers persans surprirent Péluse, la clef de cet impénétrable pays ; ils passèrent impunément les innombrables canaux du Delta, et reconnurent la longue vallée du Nil, depuis les pyramides de Memphis jusqu’aux frontières de l’Éthiopie. Alexandrie aurait pu recevoir des secours du côté de la mer ; mais l’archevêque et le préfet se réfugièrent dans l’île de Chypre, et Chosroès pénétra dans la seconde ville de l’empire, encore florissante par les restes de son industrie et de son commerce. La limite de ses conquêtes du côté de l’occident fut non pas le rempart de Carthage[62], mais les environs de Tripoli : les colonies grecques de Cyrène furent enfin anéanties, et le vainqueur, marchant sur les traces d’Alexandre, revint en triomphe par les sables du désert de la Libye. [De l’Asie mineure. A. D. 626, etc.]Dans la même campagne, une autre armée marcha de l’Euphrate vers le Bosphore de Thrace : Chalcédoine se rendit après un long siége, et les Persans demeurèrent campés plus de dix ans à la vue de Constantinople. La côte du Pont, la ville d’Ancyre et l’île de Rhodes sont mises au nombre des dernières conquêtes du grand roi ; et si Chosroès avait eu des forces maritimes, son ambition, qui ne connaissait point de bornes, aurait répandu l’esclavage et la désolation sur les provinces de l’Europe.

Son règne et sa magnificence.

Des rives si long-temps disputées du Tigre et de l’Euphrate, la domination du petit-fils de Nushirwan s’étendit tout à coup jusqu’à l’Hellespont et au Nil, anciennes limites de la monarchie persane ; mais les provinces, façonnées par six siècles d’habitude aux vertus et aux vices du gouvernement romain, supportaient malgré elles le joug des Barbares. Les institutions, ou du moins les écrits des Grecs et des Romains, maintenaient l’idée d’une république, et les sujets d’Héraclius savaient, dès leur enfance, prononcer les mots de liberté et de loi. Mais les princes de l’Orient ont toujours mis leur orgueil et leur politique à étaler les titres et les attributs de leur pouvoir absolu, à rappeler aux peuples esclaves leur servitude et leur abjection, et à soutenir, par d’insolentes et cruelles menaces, la rigueur de leurs ordres absolus. Le culte du feu et la doctrine des deux principes scandalisèrent les chrétiens de l’Orient. Les mages n’étaient pas moins intolérans que les évêques ; et on regarda le martyre de quelques Persans qui avaient abandonné la religion de Zoroastre[63], comme le prélude d’une persécution générale et cruelle. Les lois tyranniques de Justinien rendaient les adversaires de l’Église ennemis de l’état ; l’alliance des Juifs, des nestoriens et des jacobites avait contribué aux succès de Chosroès, et sa partialité en faveur de ces sectaires excita la haine et les craintes du clergé catholique. Chosroès, n’ignorant ni ces craintes ni cette haine, gouverna ses nouveaux sujets avec un sceptre de fer ; et, comme s’il se fût défié de la stabilité de son pouvoir, il épuisa leurs richesses par des tributs exorbitans et par des rapines arbitraires ; il dépouilla ou démolit les temples de l’Orient, et transporta dans ses états héréditaires l’or, l’argent, les marbres précieux, les monumens des arts et les artistes des villes de l’Asie. Dans cet obscur tableau des calamités de l’empire[64], il n’est pas aisé d’apercevoir la figure de Chosroès, de séparer ses actions de celles de ses lieutenans, et de marquer, au milieu de tant de gloire et de magnificence, le degré de son mérite personnel. Il jouissait avec ostentation des fruits de la victoire, et abandonnait souvent les travaux de la guerre pour se livrer à la mollesse de son palais ; mais des idées superstitieuses ou le ressentiment l’empêchèrent, durant vingt-quatre ans, d’approcher des portes de Ctésiphon ; et Artemita ou Dastagerd, où il se plaisait à résider, était située au-delà du Tigre, environ soixante milles au nord de la capitale[65]. Les pâturages des environs étaient couverts de troupeaux ; des faisans, des paons, des autruches, des chevreuils et des sangliers remplissaient le paradis ou parc de son palais ; et on y lâchait des lions et des tigres lorsqu’il voulait goûter les plaisirs d’une chasse plus hasardeuse. On entretenait neuf cent soixante éléphans pour le service ou la pompe fastueuse du grand roi. Douze mille grands chameaux et huit mille plus petits[66] portaient à l’armée ses tentes et son bagage ; on trouvait dans les écuries du prince six mille mulets ou chevaux, parmi lesquels se distinguaient les noms de Shebdiz et de Barid, renommés pour leur vitesse et leur beauté. Six mille gardes veillaient tour à tour à la porte du palais ; douze mille esclaves étaient chargés du service des appartemens ; et Chosroès pouvait se consoler de la vieillesse ou de l’indifférence de Sira, en choisissant parmi trois mille vierges les plus belles de l’Asie, qui composaient son sérail. Cent voûtes souterraines renfermaient ses trésors en or, en argent, en pierreries, en soie et en parfums ; et la chambre Badaverd contenait le butin fait sur Héraclius, dont le vent avait poussé les vaisseaux dans un havre de la Syrie qui appartenait à son rival. La voix de la flatterie, ou peut-être celle de la fiction, n’a pas rougi de compter les trente mille tapisseries précieuses qui ornaient les murs du palais de Chosroès ; les quarante mille colonnes d’argent, ou, ce qui est plus vraisemblable, de marbre ou de bois recouvert de lames d’argent qui en soutenaient le toit, et les mille globes d’or suspendus au dôme et par lesquels on avait voulu imiter le mouvement des planètes et les constellations du zodiaque[67]. Tandis que le grand roi contemplait les merveilles de son art et de sa puissance, il reçut une lettre d’un obscur citoyen de la Mecque, qui l’engageait à reconnaître Mahomet en qualité d’apôtre de Dieu. Il dédaigna ce conseil et déchira la lettre. « C’est ainsi, s’écria le prophète arabe, que Dieu déchirera le royaume et rejettera les supplications de Chosroès[68]. » Placé sur les limites des deux vastes empires de l’Orient, Mahomet observait avec une joie secrète les progrès de leur destruction mutuelle, et il osa prédire, au milieu des triomphes de la Perse, qu’en peu d’années la victoire repasserait sous les drapeaux des Romains[69].

Détresse d’Héraclius. A. D. 610-622.

Le moment où l’on prétend que fut faite cette prédiction était assurément celui où il devait paraître le plus difficile de croire à son accomplissement, puisque les douze premières années du règne d’Héraclius semblèrent indiquer la dissolution prochaine de l’empire. Si les intentions de Chosroès eussent été honorables et pures, il eût fait la paix à la mort de Phocas, et aurait embrassé, comme le meilleur de ses alliés, l’heureux Africain qui avait vengé si noblement Maurice, son bienfaiteur. La continuation de la guerre révéla le véritable caractère de ce Barbare ; il rejeta avec un silence dédaigneux ou avec d’insolentes menaces, les ambassades suppliantes d’Héraclius, qui le conjurait d’épargner les innocens, d’accepter un tribut, et de donner la paix à l’univers. Les armes de la Perse subjuguèrent la Syrie, l’Égypte et les provinces de l’Asie, tandis que les Avares, que la guerre d’Italie n’avait pas rassasiés de sang et de rapine, dévastaient l’Europe depuis les confins de l’Istrie jusqu’à la longue muraille de la Thrace. Ils avaient massacré de sang-froid tous les captifs mâles dans les champs sacrés de la Pannonie ; ils réduisaient en servitude les femmes et les enfans ; et les vierges des plus nobles familles étaient livrées à la brutalité des soldats. L’amoureuse Romilda, qui ouvrit la porte de Frioul, ne passa qu’une nuit dans les bras du roi son amant ; elle fut condamnée le lendemain à subir les caresses de douze Avares : le troisième jour, cette princesse, de la race des Lombards, fut empalée à la vue du camp, tandis que le chagan observait, avec un sourire cruel, que ses débauches et sa perfidie méritaient un pareil époux[70]. Ces implacables ennemis insultaient et resserraient Héraclius de toutes parts. L’Empire romain se trouvait réduit aux murs de Constantinople, à quelques cantons de la Grèce, de l’Italie et de l’Afrique, et au petit nombre des villes maritimes de la côte d’Asie qu’on trouvait de Tyr à Trébisonde. Après la perte de l’Égypte, la famine et la peste désolèrent la capitale. L’empereur, hors d’état d’opposer de la résistance, et ne se flattant point d’être secouru, avait résolu de transporter et sa personne et son gouvernement à Carthage, où il espérait se trouver plus à l’abri du danger. Ses navires étaient déjà chargés des trésors du palais ; mais il fut arrêté par le patriarche qui, déployant en faveur de son pays l’autorité de la religion, conduisit le prince à l’autel de Sainte-Sophie, et exigea de lui le serment solennel de vivre et de mourir avec le peuple que Dieu avait confié à ses soins. Le chagan campait dans les plaines de la Thrace ; mais il dissimulait ses perfides desseins, et demandait à l’empereur une entrevue près de la ville d’Héraclée. Leur réconciliation fut célébrée par des jeux équestres ; le peuple et les sénateurs, revêtus de leurs habits de fêtes, allèrent en foule prendre part aux réjouissances de la paix, et les Avares contemplèrent avec envie et cupidité le tableau du luxe romain. La cavalerie des Scythes, qui avait fait la nuit une marche secrète et forcée, environna tout à coup l’enceinte où se donnaient les jeux : le son terrible du fouet du chagan fut le signal de l’assaut ; et Héraclius, attachant son diadème à son bras, dut son salut à l’extrême vitesse de son cheval. Les Avares poursuivirent les Romains d’une manière si rapide, qu’ils arrivèrent presque à la porte d’Or de Constantinople en même temps que la foule qui fuyait devant eux[71]. Le pillage des faubourgs récompensa leur trahison, et ils transportèrent au-delà du Danube environ deux cent soixante-dix mille captifs. L’empereur eut sur le rivage de Chalcédoine une conférence plus sûre avec un ennemi plus honorable, [Il sollicite la paix.]Sain, général persan, qui, avant même qu’Héraclius descendît de sa galère, plein de respect et de compassion, le salua avec les honneurs dus à la majesté impériale ; il lui offrit amicalement de conduire une ambassade auprès du grand roi, ce que l’empereur accepta avec la plus vive reconnaissance : le préfet du prétoire, le préfet de la ville, et un des premiers ecclésiastiques de l’église patriarchale[72], demandèrent humblement une amnistie et la paix. Malheureusement Sain s’était mépris sur les intentions de son maître. « Ce n’était pas une ambassade, dit le tyran de l’Asie, mais Héraclius enchaîné qu’il fallait amener au pied de mon trône ; tant que l’empereur de Rome ne renoncera pas à son Dieu crucifié, et qu’il n’embrassera pas le culte du Soleil, je ne lui accorderai jamais la paix. » Sain fut écorché vif, selon la barbare coutume de son pays ; et Chosroès, au mépris de la loi des nations et de la foi engagée par une stipulation formelle, fit plonger les ambassadeurs dans une étroite prison où on les tint séparés les uns des autres. Cependant six années d’expérience lui apprirent à la fin qu’il ne devait plus songer à la conquête de Constantinople : il demanda pour tribut annuel, ou pour la rançon de l’Empire romain, mille talens d’or, mille talens d’argent, mille robes de soie, mille chevaux et mille vierges. Héraclius souscrivit à ces ignominieuses conditions : mais l’espace de temps qu’il avait obtenu pour rassembler ces trésors fut habilement employé à se préparer à une attaque hardie, dernière ressource du désespoir.

Ses préparatifs de guerre. A. D. 621.

Parmi tous les princes qui jouent un rôle dans l’histoire, le caractère d’Héraclius est un des plus singuliers et un des plus difficiles à concevoir dans son ensemble. Durant les premières et les dernières années d’un long règne, on le voit esclave indolent du plaisir ou de la superstition, se montrer le tranquille spectateur des calamités publiques ; mais entre ces brouillards du matin et du soir, le soleil parut au méridien dans tout son éclat. L’Arcadius du palais devint le César des camps, et les exploits et les trophées de six campagnes périlleuses rétablirent l’honneur de Rome et celui d’Héraclius. Les historiens de Byzance auraient dû nous révéler les causes de sa léthargie et celles de son réveil. Au point de distance où nous sommes, on peut conjecturer seulement qu’il possédait plus de courage personnel que de résolution dans les affaires ; qu’il fut retenu par les charmes et peut-être par les artifices de sa nièce Martina, avec laquelle, après la mort d’Eudoxie, il avait contracté un mariage incestueux[73] ; et qu’il se livra à de lâches conseillers, qui lui répétaient comme une loi fondamentale que l’empereur ne devait jamais exposer ses jours à la guerre[74]. L’insolence de Chosroès l’éveilla peut-être enfin de sa léthargie ; mais lorsque Héraclius se montra en héros, les Romains n’avaient plus d’espoir que dans les vicissitudes de la fortune, qui pouvait menacer l’orgueilleuse prospérité du roi de Perse, et devenir favorable aux Romains, arrivés au dernier degré de l’humiliation[75]. Il chercha d’abord à pourvoir aux frais de la guerre, et réclama pour cet objet la bienveillance des provinces de l’Orient ; mais les sources du revenu étaient taries, et le crédit d’un monarque absolu se trouvant anéanti par son pouvoir, Héraclius eut d’abord à montrer son courage dans la demande qu’il osa faire d’emprunter les richesses des églises, après avoir juré solennellement de rendre avec usure tout ce qu’il serait obligé d’employer au service de la religion et de l’empire. Il paraît que le clergé lui-même se prêta à la misère publique ; l’habile patriarche d’Alexandrie, qui ne voulait pas permettre un arrangement sacrilége dont on abuserait dans la suite, assista son souverain d’un trésor caché, qu’il avait connu sans doute d’une manière miraculeuse[76]. De tous les soldats complices de Phocas, deux seulement avaient résisté aux coups du temps et au glaive des Barbares[77] : les nouvelles levées d’Héraclius suppléèrent d’une manière imparfaite aux troupes qu’avait perdues l’empire, et l’or de l’Église réunit sous les mêmes tentes, les noms, les armes et les idiomes de l’Orient et de l’Occident. Il eût été satisfait de la neutralité des Avares ; cependant il conjura le chagan d’agir, non pas en ennemi, mais en défenseur de l’empire, prière qu’il accompagna, pour la rendre plus efficace, d’un présent de deux cent mille pièces d’or. Deux jours après la fête de Pâques, il quitta sa robe de pourpre pour le simple habit d’un pénitent et d’un guerrier[78], et donna le signal du départ. Il recommanda ses enfans à la fidélité du peuple, remit dans les plus dignes mains l’autorité civile et militaire, et autorisa le patriarche et le sénat à défendre ou à rendre Constantinople, si en son absence l’ennemi venait avec des forces supérieures accabler cette capitale.

Première expédition d’Héraclius contre les Perses. A. D. 622.

Des tentes et des armes couvraient les hauteurs des environs de Chalcédoine : mais si on avait mené sur-le-champ les nouvelles levées au combat, une victoire des Persans à la vue de Constantinople aurait été le dernier jour de l’Empire romain. Il n’eût pas été plus sage de pénétrer dans les provinces de l’Asie, en laissant sur ses derrières une cavalerie innombrable, qui pouvait intercepter les convois, et harceler sans cesse une arrière-garde fatiguée et en désordre ; mais les Grecs étaient toujours maîtres de la mer ; des galères, des vaisseaux de transport et des barques d’approvisionnement se trouvaient rassemblés dans le port : les Barbares de l’armée d’Héraclius consentirent à s’embarquer, un bon vent les porta au-delà de l’Hellespont. Laissant à leur gauche la côte occidentale et méridionale de l’Asie Mineure, Héraclius montra son courage au milieu d’une tempête, où ceux qui l’accompagnaient, même les eunuques de sa suite, furent encouragés par son exemple à la patience et au travail. Il débarqua ses troupes sur les frontières de la Syrie et de la Cilicie, dans le golfe de Scanderoon, où la côte tourne brusquement au sud[79], et le choix qu’il fit de ce poste important fut une nouvelle preuve de son discernement[80]. Les garnisons dispersées des villes maritimes et des montagnes pouvaient se rendre en peu de temps, et sans danger, sous les drapeaux de l’empereur. Les fortifications naturelles de la Cilicie protégeaient et même cachaient le camp d’Héraclius, qui se trouvait près d’Issus, sur le terrain où l’armée de Darius avait été vaincue par Alexandre. L’angle qu’il occupait touchait au centre d’un vaste demi-cercle formé par les provinces de l’Asie, de l’Arménie et de la Syrie, et sur quelque point de la circonférence qu’il voulût diriger son attaque, il lui était facile de dissimuler ses mouvemens et de prévenir ceux de l’ennemi. Dans son camp d’Issus, le général romain s’appliqua à corriger la paresse et la licence des vétérans, et à instruire ses nouvelles recrues dans la théorie et la pratique des vertus militaires. Arborant l’image miraculeuse de Jésus-Christ, il les exhorta à venger les saints autels profanés par les adorateurs du feu ; il les appela des tendres noms de fils et de frères, et déplora devant eux les malheurs publics et privés de la nation. Il sut persuader aux sujets d’un monarque absolu qu’ils combattaient pour la cause de la liberté ; et cet enthousiasme se communiqua à des mercenaires étrangers, qui devaient voir, avec une égale indifférence, les intérêts de Rome ou ceux de la Perse. Héraclius, avec les connaissances et la patience d’un centurion, donnait lui-même des leçons de tactique, et exerçait assidûment les soldats au maniement des armes et aux manœuvres des combats. La cavalerie et l’infanterie, armées pesamment ou à la légère, étaient divisées en deux parties : les trompettes placées au centre donnaient le signal de la marche, de la charge, de la retraite et de la poursuite, de la ligne droite ou de l’ordre oblique, de la formation de la phalange sur l’ordre mince ou sur l’ordre profond, et de tous les mouvemens par lesquels elles étaient instruites à représenter une véritable guerre. Héraclius s’assujettissait à toutes les fatigues qu’il imposait à ses troupes ; l’inflexible règle de la discipline déterminait le temps du travail, celui des repas et celui du sommeil, et sans mépriser leur ennemi, elles avaient appris à se reposer entièrement sur la bravoure et sur la sagesse de leur chef. Les Persans environnèrent bientôt la Cilicie ; mais leur cavalerie balança à s’engager dans les défilés du mont Taurus. Héraclius, à force d’évolutions, vint à bout de les entourer ; et tandis qu’il semblait leur présenter le front de son armée en ordre de bataille, il gagna peu à peu leurs derrières. Un mouvement simulé, qui paraissait menacer l’Arménie, les amena malgré eux à une action générale. Le désordre apparent de ses troupes excita leur confiance ; mais lorsqu’ils s’avancèrent pour combattre, ils trouvèrent tous les désavantages que pouvaient leur donner le terrain et le soleil, une attente trompée et la juste confiance de leurs ennemis ; les Romains répétèrent habilement sur le champ de bataille leurs exercices de guerre[81], et l’issue de la journée apprit au monde entier qu’on pouvait vaincre les Persans, et qu’un héros était revêtu de la pourpre. Fort de sa victoire et de sa renommée, Héraclius gravit hardiment les hauteurs du mont Taurus, traversa les plaines de la Cappadoce, et établit ses quartiers d’hiver dans une position sûre et dans un canton bien approvisionné sur les bords de l’Halys[82]. Son âme était bien au-dessus du vain désir d’étaler à Constantinople un triomphe imparfait ; mais la capitale avait besoin de sa présence pour arrêter les mouvemens et les dévastations des Avares.

Sa seconde expédition. A. D. 623, 624, 625.

Depuis les jours de Scipion et d’Annibal, on n’avait rien vu d’aussi hardi que l’entreprise conçue par Héraclius pour la délivrance de l’empire[83]. Permettant au roi de Perse d’accabler pour un temps les provinces de l’Orient, et même d’insulter sa capitale, il s’ouvrait une route périlleuse au milieu de la mer Noire[84] et des montagnes de l’Arménie ; il pénétrait dans le centre de la Perse[85], et forçait les armées du grand roi à revoler à la défense de son pays désolé. Héraclius se rendit de Constantinople à Trébisonde avec cinq mille soldats d’élite ; il rassembla les troupes qui avaient passé l’hiver dans le Pont ; et depuis l’embouchure du Phase jusqu’à la mer Caspienne, il excita ses sujets et ses alliés à marcher avec le successeur de Constantin, sous la fidèle et triomphante bannière de la croix. Lorsque les légions de Lucullus et de Pompée passèrent l’Euphrate pour la première fois, elles rougirent de leurs faciles victoires sur les naturels de l’Arménie ; mais une longue habitude de la guerre avait fortifié les esprits et les corps de ces peuples efféminés ; ils prouvèrent leur zèle et leur bravoure pour la défense d’un empire penchant vers sa chute ; ils abhorraient et craignaient les usurpations de la maison de Sassan, et le souvenir de la persécution aigrissait leur pieuse haine contre les ennemis de Jésus-Christ. L’Arménie, telle qu’on l’avait cédée à l’empereur Maurice, se prolongeait jusqu’à l’Araxe : cette rivière subit l’outrage d’un pont[86] ; et Héraclius, marchant sur les traces de Marc-Antoine, s’avança vers la ville de Tauris ou de Gandzaca[87], capitale ancienne et moderne d’une des provinces de la Médie. Chosroès était revenu en personne, à la tête de quarante mille hommes, d’une expédition éloignée, pour arrêter les progrès des Romains ; mais évitant la généreuse alternative de la paix ou d’une bataille, il se retira à l’approche d’Héraclius. Au lieu d’un demi-million d’habitans qu’on a attribué à la ville de Tauris sous le règne des Sophis, cette ville ne contenait alors que trois mille maisons ; mais les trésors du roi qu’on y avait renfermés passaient pour considérables : une tradition assurait que c’étaient les dépouilles de Crésus, que Cyrus y avait transportées de la citadelle de Sardes. L’hiver seul suspendit les rapides conquêtes d’Héraclius ; la prudence ou la superstition[88] le déterminèrent à se retirer dans la province de l’Albanie, le long des bords de la mer Caspienne ; et il est probable qu’il dressa ses tentes dans les plaines de Mogan[89], campement favori des princes de l’Orient. Dans le cours de cette heureuse incursion, il signala le zèle et la vengeance d’un empereur chrétien ; ses soldats éteignirent par ses ordres le feu des mages, et renversèrent leurs temples. Les statues de Chosroès, qui prétendait aux honneurs divins, furent livrées aux flammes, et la ruine de Thebarma ou Ormia[90], qui avait donné le jour à Zoroastre, expia en quelque façon la profanation du saint Sépulcre. Il suivit mieux l’esprit de la religion, lorsqu’il soulagea et délivra cinquante mille captifs : les larmes et les acclamations de leur reconnaissance le récompensèrent de son bienfait ; mais cette sage opération, qui répandit au loin la renommée de sa bienfaisance, excita les murmures des Persans contre l’orgueil et l’obstination de leur souverain.

Au milieu des triomphes de la campagne suivante, Héraclius disparaît presque entièrement à nos yeux et à ceux des historiens de l’histoire byzantine[91]. Il paraît qu’en quittant les plaines vastes et fertiles de l’Albanie, il suivit la chaîne des montagnes de l’Hyrcanie pour descendre dans la province de la Médie ou de l’Irak, et porter ses armes victorieuses jusqu’aux villes royales de Casbin et d’Ispahan, dont n’avait jamais approché une armée romaine. Chosroès, inquiet sur le sort de ses états, avait déjà rappelé celles de ses troupes qui se trouvaient aux environs du Nil et du Bosphore ; et sur une terre éloignée et ennemie, trois armées formidables environnaient le camp de l’empereur. Les habitans de la Colchide, alliés d’Héraclius, se disposaient à abandonner ses drapeaux, et le silence des braves vétérans exprimait plutôt qu’il ne cachait leur frayeur. « Que la multitude de vos ennemis ne vous épouvante pas, leur dit l’intrépide Héraclius ; un Romain peut, avec l’aide du ciel, triompher de mille Barbares ; mais si nous perdons la vie pour sauver nos frères, nous obtiendrons la couronne du martyre, et Dieu et la postérité nous accorderont des récompenses immortelles. » Ces magnanimes sentimens furent soutenus par la vigueur de ses actions. Il repoussa la triple attaque des Persans ; il profita de la mésintelligence de leurs chefs ; et, par une suite bien combinée de marches, de retraites et de combats heureux, il leur fit abandonner la campagne et les relégua dans les villes fortifiées de l’Assyrie et de la Médie. Sarabaze, qui occupait Salban, se croyait au milieu de l’hiver en sûreté dans les murs de cette ville ; il fut surpris par l’activité d’Héraclius, qui divisa ses troupes, et dans le silence de la nuit, exécuta une marche laborieuse. La garnison défendit avec une valeur inutile, contre les dards et les torches des assiégeans, les terrasses aplaties qui surmontaient les maisons. Les satrapes et les nobles de la Perse, leurs femmes, leurs enfans et la fleur de leur jeunesse, tombèrent sous le glaive ou au pouvoir des vainqueurs. Une fuite précipitée sauva le général ; mais son armure d’or fut le prix du conquérant ; et les soldats d’Héraclius jouirent des richesses et du repos qu’ils avaient si bien mérités. Au retour du printemps, l’empereur traversa en sept jours les montagnes du Curdistan, et passa sans obstacle le rapide courant du Tigre. L’armée romaine, embarrassée du butin et des captifs qu’elle traînait à sa suite, s’arrêta sous les murs d’Amida, et Héraclius apprit au sénat de Constantinople qu’il était vivant et vainqueur, ce que cette ville avait déjà si heureusement senti par la retraite des assiégeans. Les Persans détruisirent les ponts de l’Euphrate ; mais dès que l’empereur eut découvert un gué, ils se retirèrent à la hâte pour défendre les bords du Sarus[92], rivière de la Cilicie dont le cours forme un torrent d’environ trois cents pieds de large ; le pont était fortifié par de grosses tours, et des archers garnissaient les rivages. Après une attaque meurtrière qui dura jusqu’au soir, les Romains triomphèrent, et l’empereur tua de sa main et jeta dans le Sarus un Persan d’une taille gigantesque. Ses ennemis épouvantés se dispersèrent ; il continua sa marche jusqu’à Sébaste en Cappadoce ; et au bout de trois ans, la même côte de l’Euxin qui l’avait vu partir, le vit avec joie revenir de cette longue et victorieuse expédition[93].

Constantinople est délivrée des Persans et des Avares. A. D. 626.

Au lieu d’escarmoucher sur les frontières, les deux monarques, qui se disputaient l’empire d’Orient, cherchaient à se porter des coups mortels dans le centre de leurs états. La Perse avait perdu beaucoup de monde dans les marches et les combats de vingt années, et plusieurs des vétérans, échappés au glaive et au climat, se trouvaient renfermés dans les forteresses de l’Égypte et de la Syrie ; mais la vengeance et l’ambition de Chosroès épuisèrent son royaume ; de nouvelles levées, où furent également compris les sujets, les étrangers et les esclaves, lui fournirent trois redoutables armées[94]. La première, composée de cinquante mille hommes, et désignée sous le nom de lance d’or, des lances de ce métal que portaient les guerriers qui la composaient, devait marcher contre Héraclius ; la seconde fut chargée de prévenir sa jonction avec les troupes de son frère Théodore ; et la troisième eut ordre d’assiéger Constantinople et de seconder les opérations du chagan, avec qui le roi de Perse avait signé un traité d’alliance et de partage. Sarbar, général de la troisième armée, traversa les provinces d’Asie, arriva au camp si connu de Chalcédoine, et s’amusa à détruire les édifices sacrés et profanes des faubourgs asiatiques de Constantinople, en attendant que les Scythes fussent rendus sous les murs de la capitale, de l’autre côté du Bosphore. Le 29 juin, trente mille guerriers, l’avant-garde des Avares, forcèrent la longue muraille, et repoussèrent dans Constantinople une multitude confuse de paysans, de citoyens et de soldats ; le chagan s’avançait à la tête de quatre-vingt mille hommes[95], composés des Avares, ses sujets naturels, des Gépides, des Russes, des Bulgares et des Esclavons, tribus dépendantes de son empire. On passa un mois en marches et en négociations ; mais la ville fut investie le 31 juillet, depuis les faubourgs de Péra et de Galata jusqu’à Blachernæ et aux sept tours, et les habitans observaient avec frayeur les signaux des côtes de l’Europe et de l’Asie. Les magistrats de Constantinople s’efforcèrent à diverses reprises d’acheter la retraite du chagan : celui-ci renvoya toujours leurs députés avec insulte. Il souffrit que les patriciens demeurassent debout devant son trône, tandis que les envoyés de Perse, revêtus de robes de soie, étaient assis à ses côtés. « Vous voyez, leur dit l’orgueilleux Barbare, des preuves de ma parfaite union avec le grand roi, et son général est prêt à envoyer dans mon camp trois mille guerriers d’élite. N’espérez plus tenter votre maître par une rançon partielle et insuffisante ; vos richesses et votre ville, voilà les seuls présens que je puisse trouver dignes d’être acceptés. Quant à vous, je vous permettrai de vous éloigner avec une soubreveste et une chemise ; et Sarbar, mon ami, ne refusera pas à ma prière de vous laisser passer dans ses lignes. Votre prince absent, aujourd’hui captif ou fugitif, a livré Constantinople à sa destinée ; et vous ne pouvez échapper aux Avares et aux Persans, à moins que, semblables aux oiseaux, vous ne preniez votre vol dans les airs, ou qu’à l’exemple des poissons, vous ne sachiez plonger sous les vagues[96]. » Pendant dix jours consécutifs, les Avares, qui avaient fait des progrès dans l’art d’attaquer les places, donnèrent chaque jour l’assaut aux murs de la capitale. À couvert sous l’impénétrable tortue, ils s’avançaient pour saper ou battre la muraille ; leurs machines de guerre vomissaient une grêle continuelle de pierres et de dards, et douze grandes tours de bois élevaient les assiégeans à la hauteur des remparts voisins. Mais le courage d’Héraclius, qui avait détaché douze mille cuirassiers au secours de la capitale, animait le sénat et le peuple. Les assiégés se servirent du feu et des forces de la mécanique avec beaucoup d’habileté et de succès : des galères à deux et trois rangs de rames commandaient le Bosphore, et rendirent les Persans inutiles spectateurs de la défaite de leurs alliés. Les Avares furent repoussés ; une flotte de navires esclavons fut détruite dans le port : les vassaux du chagan menaçaient de l’abandonner ; ses munitions étaient épuisées : après avoir brûlé ses machines, il donna le signal de la retraite et s’éloigna lentement et toujours formidable. La dévotion des Romains attribua cette délivrance à la vierge Marie ; mais la mère du Christ eût sans doute condamné l’assassinat des envoyés persans, qu’ils égorgèrent contre toutes les lois de l’humanité, qui, au défaut de la loi des nations, auraient dû les protéger[97].

Alliances et conquêtes d’Héraclius.

Héraclius, après la division de son armée, se retira sagement sur les bords du Phase ; il y soutint une guerre défensive contre les cinquante mille lances d’or de la Perse. Les nouvelles de Constantinople dissipèrent ses inquiétudes ; une victoire de Théodore, son frère, confirma ses espérances, et à la ligue de Chosroès et des Avares, il put opposer l’utile et honorable alliance des Turcs. La libéralité de ses offres détermina la horde des Chozares[98] à transporter ses tentes des plaines du Volga aux montagnes de la Géorgie ; il les reçut aux environs de Téflis. Si nous en croyons les Grecs, le khan Ziébel et ses nobles descendirent de cheval et se prosternèrent pour adorer la pourpre du César. Un pareil hommage et des secours si importans méritaient une extrême reconnaissance ; l’empereur ôtant son diadème, le plaça sur la tête du prince turc, qu’il embrassa et salua du nom de fils. Après un banquet somptueux, il donna à Ziébel la vaisselle, les ornemens, l’or, les pierreries et la soie dont on venait de faire usage, et distribua de sa main de riches joyaux et des boucles d’oreilles à ses nouveaux alliés. Dans une entrevue secrète, il lui montra le portrait d’Eudoxie sa fille[99], et daigna par sa promesse flatter le Barbare de l’espoir de posséder cette belle et auguste épouse. Il obtint sur-le-champ un secours de quarante mille cavaliers, et négocia une puissante diversion des armes turques du côté de l’Oxus[100]. Les Persans à leur tour se retirèrent avec précipitation : Héraclius, campé à Édesse, passa en revue son armée composée de soixante-dix mille Romains et étrangers, et il employa quelques mois à reprendre les villes de la Syrie, de la Mésopotamie et de l’Arménie, dont les fortifications avaient été mal réparées. Sarbar tenait toujours le poste important de Chalcédoine ; mais la méfiance de Chosroès ou les artifices de l’empereur indisposèrent bientôt ce puissant satrape contre son roi et contre son pays. On arrêta un messager chargé d’un ordre, soit réel, soit supposé, qui enjoignait au cadarigan, ou commandant en second, d’envoyer sans délai au pied du trône la tête d’un général ou malheureux ou coupable. Les dépêches furent portées à Sarbar lui-même ; et après y avoir lu son arrêt de mort, il y inséra adroitement les noms de quatre cents officiers. Il assembla ensuite un conseil de guerre, et demanda au cadarigan s’il se disposait à exécuter les ordres du tyran. Les Persans déclarèrent d’une voix unanime que Chosroès était déchu de la couronne : ils signèrent un traité particulier avec la cour de Constantinople ; et si l’honneur ou la politique empêcha Sarbar de joindre le drapeau d’Héraclius, l’empereur du moins eut la certitude de pouvoir suivre sans obstacles ses plans de victoire et de paix.

Sa troisième expédition. A. D. 627.

Privé de son plus ferme appui, doutant de la fidélité de ses sujets, Chosroès se montrait encore puissant dans sa ruine. Ce n’est cependant que comme une métaphore orientale qu’il faut prendre ce que disent les auteurs contemporains des cinq cent mille hommes, chevaux et éléphans qui couvraient la Médie et l’Assyrie pour contenir Héraclius. Au reste, les Romains s’avancèrent hardiment de l’Araxe sur les bords du Tigre ; et la timide prudence de Rhazates se contenta de les suivre par des marches forcées à travers une contrée désolée, jusqu’au moment où il reçut un ordre péremptoire de risquer le sort de la Perse dans une bataille décisive. À l’est du Tigre et à l’extrémité du pont de Mosul, s’était élevée jadis la fameuse Ninive[101] ; cette ville et même ses ruines avaient disparu dès long-temps[102] ; son emplacement offrait un vaste terrain aux opérations des deux armées ; mais les historiens de Byzance ont négligé ces opérations ; et comme les auteurs des poëmes épiques et des romans, ils attribuent la victoire, non pas aux heureuses combinaisons, mais à la valeur personnelle du héros qu’ils célèbrent. Dans cette journée mémorable, Héraclius, monté sur son cheval Phallas, surpassa ses plus braves guerriers ; il reçut un coup de lance à la lèvre ; le coursier, blessé à la cuisse, porta son maître, sauf et victorieux, à travers la triple phalange des Barbares. Durant l’action, l’empereur tua de sa main trois des plus braves chefs ennemis : Rhazates, l’un des trois, mourut en bon soldat ; mais la vue de sa tête portée en triomphe, répandit la douleur et le désespoir parmi les lignes découragées des Persans. Son armure d’or pur et massif, son bouclier de cent vingt plaques, son épée et son baudrier, sa selle et sa cuirasse, ornèrent le triomphe d’Héraclius ; et s’il n’eût pas été fidèle à Jésus-Christ et à la Vierge Marie, il aurait pu offrir au Jupiter du Capitole les quatrièmes dépouilles opimes[103]. On se battit avec acharnement depuis la pointe du jour jusqu’à la onzième heure : les Romains prirent aux Perses vingt-huit drapeaux, sans compter ceux qui purent être brisés ou déchirés ; la plus grande partie de l’armée persane fut taillée en pièces ; et les vainqueurs, cachant leur perte, passèrent la nuit sur le terrain où l’on venait de combattre. Ils avouèrent que dans cette occasion il leur avait été moins difficile de tuer que de vaincre les soldats de Chosroès. Le reste des cavaliers persans eut l’intrépidité de se tenir à deux portées de trait des Romains et au milieu des cadavres de leurs compatriotes jusqu’à la septième heure de la nuit. Vers la huitième heure, ils se retirèrent dans leur camp qu’on n’avait point pillé ; ils rassemblèrent leurs bagages, et se dispersèrent de tous côtés, faute d’ordre plutôt que de courage. Héraclius profita de la victoire avec une activité admirable : au moyen d’une marche de quarante-huit milles en vingt-quatre heures, son avant-garde occupa les ponts du grand et du petit Zab ; et les villes et les palais de l’Assyrie s’ouvrirent pour la première fois devant les Romains. Les regards frappés d’une magnificence toujours croissante, ils pénétrèrent jusqu’à la résidence royale de Dastagerd ; quoiqu’on eût enlevé une partie de ses trésors et qu’on y eût pris des sommes considérables pour fournir aux besoins publics, les richesses qu’on y trouva surpassèrent les espérances des vainqueurs et parurent même satisfaire leur cupidité. Ils brûlèrent tout ce qu’ils ne purent transporter aisément, afin que Chosroès connût par sa propre expérience quels étaient les maux dont il avait si souvent accablé les provinces de l’empire : la vengeance eût pu paraître excusable, si cette déprédation se fût bornée aux objets du luxe personnel du grand roi ; si la haine nationale, la licence des troupes et le fanatisme religieux n’eussent pas ravagé les habitations et les temples de ses innocens sujets. La reprise de trois cents drapeaux romains, et la délivrance d’un grand nombre de captifs d’Édesse et d’Alexandrie qui se trouvaient au pouvoir des Persans, procurèrent à Héraclius une gloire plus pure. Du palais de Dastagerd, il continua sa marche et arriva à peu de milles de Modain ou de Ctésiphon ; mais il fut arrêté sur les bords de l’Arba par la difficulté du passage, par la rigueur de la saison, et peut-être par ce qu’il apprit de la force de cette capitale. Le nom moderne de la ville de Sherzour marque sa retraite ; il passa heureusement le mont Zara avant les neiges qui tombèrent durant trente-quatre jours, et les citoyens de Gandzaca ou Tauris furent contraints de recevoir et de nourrir ses soldats et leurs chevaux[104].

Fuite de Chosroès. A. D. 627, 29 déc.

Lorsque Chosroès se vit réduit à défendre ses états héréditaires, l’amour de la gloire ou même le sentiment de la honte, aurait dû le déterminer à chercher son rival sur un champ de bataille ; il aurait dû se trouver à la journée de Ninive, y conduire les Persans à la victoire, ou tomber avec honneur sous la lance d’Héraclius. Le successeur de Cyrus avait mieux aimé attendre de loin l’événement. Il avait assemblé les débris de son armée, et s’était retiré tranquillement devant l’empereur romain, jusqu’au moment où il aperçut en soupirant ce palais de Dastagerd, autrefois si chéri. Ses amis et ses ennemis avaient cru également que son projet était de s’ensevelir sous les ruines de cette ville ; et comme les uns ou les autres se seraient également opposés à sa fuite, le monarque de l’Asie, accompagné de Sira et de trois concubines, s’était sauvé par un trou de muraille, neuf jours avant l’arrivée de ses vainqueurs. Un voyage rapide et secret remplaça ce magnifique appareil dans lequel il s’était montré à la foule prosternée devant lui ; et la nuit de la première journée, il logea dans la chaumière d’un paysan, dont l’humble porte ne s’ouvrit qu’avec peine au grand roi[105]. La peur triompha de la superstition ; le troisième jour il entra avec joie dans les murs fortifiés de Ctésiphon ; mais il ne se crut en sûreté que lorsqu’il eut mis le Tigre entre lui et les Romains. Son évasion remplit d’effroi et de tumulte le palais, la ville et le camp de Dastagerd : les satrapes examinèrent s’ils devaient plus craindre leur souverain que l’ennemi ; et les femmes de son sérail, étonnées et charmées, cessèrent d’être privées de la vue du genre humain, jusqu’au moment où le jaloux mari de trois mille femmes les renferma de nouveau dans un château plus éloigné. Il ordonna à l’armée de Dastagerd de se retirer dans un nouveau camp : son front était couvert par l’Arba et par une ligne de deux cents éléphans ; les troupes des provinces éloignées arrivèrent successivement ; et pour soutenir le trône par un dernier effort, on enrôla les plus vils domestiques du roi et des satrapes. Chosroès pouvait toujours obtenir une paix raisonnable ; les députés d’Héraclius le pressèrent à diverses reprises d’épargner le sang de ses sujets, et de dispenser un conquérant humain du pénible devoir de porter le fer et la flamme dans les plus belles contrées de l’Asie ; mais son orgueil n’était pas encore descendu au niveau de sa fortune : la retraite de l’empereur lui rendit un moment de confiance ; il versa des pleurs de rage sur les ruines de ses palais d’Assyrie, et dédaigna trop long-temps les murmures de ses sujets, indignés de ce qu’on sacrifiait leur vie et leur fortune à l’obstination d’un vieillard. Les douleurs les plus vives d’esprit et de corps tourmentaient ce vieillard malheureux ; voyant approcher sa fin, il résolut de placer la tiare sur la tête de Merdaza, celui de ses fils qu’il chérissait davantage ; mais on ne respectait plus les volontés de Chosroès, et Siroès, qui s’enorgueillissait du rang et du mérite de Sira sa mère, avait conspiré avec les mécontens pour faire valoir et anticiper les droits de la primogéniture[106]. Vingt-deux satrapes, qui se donnaient le nom de patriotes, furent séduits par la fortune et les honneurs d’un nouveau règne. Siroès promit aux soldats une augmentation de solde, aux chrétiens le libre exercice de leur religion, aux captifs la liberté et des récompenses, et à la nation en général une prompte paix et la réduction des impôts. Les conspirateurs décidèrent qu’il se montrerait dans le camp avec les marques de la royauté ; et ils eurent soin, en cas de mauvais succès, de lui ménager une retraite à la cour impériale. Mais le nouveau monarque fut salué par un concert d’acclamations : [Chosroès est déposé. A. D. 628, 25 févr.]on s’opposa violemment à la fuite de Chosroès ; et d’ailleurs où aurait-il pu fuir ? On massacra sous ses yeux dix-huit de ses fils, et il fut jeté dans un cachot où il expira le cinquième jour. Les Grecs et les Persans modernes décrivent très en détail tout ce que Chosroès eut à souffrir d’insultes, de misère et de tourmens de la part d’un fils qui porta la cruauté beaucoup plus loin que son père : mais à l’époque de sa mort, quelle langue aurait osé raconter l’histoire du parricide, et quel œil put pénétrer dans la tour d’oubli ? La religion miséricordieuse des chrétiens, ses ennemis, l’a précipité sans retour dans un abîme beaucoup plus profond[107]. Au reste, il faut avouer que c’est aux tyrans de tous les siècles et de toutes les sectes que doivent être particulièrement destinées ces infernales demeures. [Il est assassiné par Siroès, son fils. 28 févr.]La gloire de la maison de Sassan finit avec Chosroès : son fils dénaturé ne jouit que huit mois du fruit de ses crimes ; et dans l’espace de quatre ans, le titre de roi fut usurpé par neuf compétiteurs, qui se disputèrent avec l’épée et le poignard les restes d’une monarchie épuisée. Chaque province, chaque ville de la Perse devint un théâtre d’indépendance, de discorde et de meurtre ; et l’anarchie se prolongea encore environ huit années, jusqu’au moment où les califes arabes firent taire les factions et les réunirent sous le même joug[108].

Traité de paix entre les deux empires. A. D. 628, Mars, etc.

Dès que le chemin des montagnes fut devenu praticable, l’empereur reçut l’heureuse nouvelle du succès de la conspiration, de la mort de Chosroès et de l’avénement de son fils aîné au trône de la Perse. Les auteurs de la révolution, empressés de faire valoir à la cour et au camp de Tauris la part qu’ils y avaient eue, précédèrent les ambassadeurs de Siroès, qui remirent les lettres du nouveau monarque à son frère l’empereur des Romains[109]. Selon le langage des usurpateurs de tous les temps, Siroès rejetait ses crimes sur la divinité, et, sans renoncer à l’égalité, offrait de terminer la longue discorde des deux nations par un traité de paix et d’alliance, plus durable que le fer ou l’airain. Les conditions du traité furent réglées sans peine, et fidèlement exécutées. Héraclius eut soin, à l’exemple d’Auguste, de redemander les drapeaux, les prisonniers tombés au pouvoir des Persans. Les poètes des deux époques ont également célébré le zèle des deux princes pour la dignité nationale : on peut juger de la décadence de l’esprit par la distance qui se trouve entre Horace et George de Pisidie. Les sujets et les frères d’armes d’Héraclius furent délivrés de la persécution, de l’esclavage et de l’exil ; mais au lieu des aigles romaines, ce fut le bois de la vraie croix qu’on accorda aux pressantes sollicitations du successeur de Constantin. Le vainqueur ne désirait pas d’étendre la faiblesse de l’empire ; et le fils de Chosroès abandonnait sans regret les conquêtes de son père. Les Persans, qui évacuèrent les villes de la Syrie et de l’Égypte, furent conduits d’une manière honorable jusqu’à la frontière ; et une guerre qui avait attaqué dans les deux monarchies les sources de la vie et de la puissance, ne changea rien à leur situation extérieure et relative. Le retour d’Héraclius fut un triomphe continuel de Tauris à Constantinople : après les exploits de six campagnes glorieuses, il obtint enfin un jour de sabbat, où il put se reposer de ses travaux. Le sénat, le clergé et le peuple, allèrent à la rencontre du héros ; ils le reçurent avec des larmes et des acclamations, des branches d’olivier et une quantité innombrable de flambeaux ; il fit son entrée dans la capitale sur un char traîné par quatre éléphans ; et dès qu’il put se soustraire au tumulte de la joie publique, il goûta des plaisirs plus réels dans les bras de sa mère et de son fils[110].

L’année suivante fut marquée par un triomphe d’un genre bien différent, le retour de la vraie croix au saint Sépulcre. Héraclius fit en personne le pèlerinage de Jérusalem. Le prudent patriarche vérifia l’identité de la relique[111], et c’est en mémoire de cette auguste cérémonie que fut instituée la fête annuelle de l’exaltation de la croix. L’empereur, avant de porter ses pas sur les lieux consacrés par la mort de Jésus-Christ, fut averti de se dépouiller du diadème et de la pourpre, pompes et vanités de ce monde ; mais son clergé décida que la persécution des Juifs était beaucoup moins difficile à concilier avec les préceptes de l’Évangile. Il remonta sur son trône pour y recevoir les félicitations des ambassadeurs de la France et de l’Inde ; et dans l’opinion publique, le mérite supérieur et la gloire du grand Héraclius éclipsèrent la réputation de Moïse, d’Alexandre et d’Hercule[112] : mais le libérateur de l’Orient était faible et pauvre ; la portion la plus précieuse des dépouilles de la Perse avait été consommée dans la guerre, distribuée aux soldats, ou ensevelie par la tempête dans les vagues de l’Euxin. L’empereur, dominé par ses scrupules, se sentait tourmenté du désir de rendre à l’Église les richesses qu’il en avait empruntées pour la défendre, ainsi que le reste de ses états ; un fonds perpétuel était nécessaire pour acquitter cette dette que les prêtres redemandaient vivement. Les provinces déjà dévastées par les armes et la cupidité des Persans se virent réduites à payer une seconde fois les mêmes impôts, et les arrérages que devait un simple citoyen, le trésorier de Damas, furent convertis en une amende de cent mille pièces d’or. Durant ces hostilités si longues et si destructives, la perte des deux cent mille soldats[113] qu’avait moissonnés la guerre, fut moins funeste que la décadence des arts, de l’agriculture et de la population ; et quoiqu’une armée victorieuse se fût formée sous le drapeau d’Héraclius, il paraît que cet effort hors de nature épuisa plutôt qu’il n’exerça les forces de l’empire. Tandis que l’empereur triomphait à Constantinople ou à Jérusalem, une ville obscure des frontières de la Syrie était pillée par les Sarrasins ; ceux-ci taillèrent en pièces quelques troupes qui marchaient à son secours ; événement peu important en lui-même s’il n’eût été le prélude d’une grande révolution. Ces brigands étaient les apôtres de Mahomet ; leur valeur fanatique commençait à s’élancer hors du désert, et les Arabes enlevèrent à Héraclius, dans les huit dernières années de son règne, les mêmes provinces qu’il avait arrachées aux Persans.


FIN DU TOME HUITIÈME.
Notes
  1. Missis qui… reposcerent… veteres Persarum ac Macedonum terminos, seque invasurum possessa Cyro et post Alexandro, per vaniloquentiam ac minas jaciebat. (Tacite, Annales, VI, 31.) Tel était le langage des Arsacides. J’ai rappelé en plusieurs endroits les hautes prétentions des Sassaniens.
  2. Voyez les ambassades de Ménandre, extraites et recueillies dans le onzième siècle par ordre de Constantin Porphyrogenète.
  3. L’indépendance générale des Arabes, qu’on ne peut admettre sans beaucoup de restrictions, est soutenue aveuglément dans une dissertation particulière des auteurs de l’Histoire universelle, t. XX, p. 196-250. Ils supposent qu’un miracle continuel a maintenu la prophétie en faveur des fils d’Ismaël ; et ces dévots savans ne craignent pas de compromettre la vérité du christianisme en l’appuyant sur cette base fragile et glissante.
  4. D’Herbelot, Biblioth. orient., p. 477 ; Pococke, Specimen Hist. Arabum, p. 64. 65. Le père Pagi (Critica, t. II, p. 646) a prouvé qu’après dix ans de paix, la guerre de Perse, qui avait duré vingt ans, recommença A. D. 571. Mahomet était né A. D. 569, l’année de l’éléphant ou de la défaite d’Abrahah (Gagnier, Vie de Mahomet, t. I, p. 89, 90, 98), et selon ce calcul, deux années furent employées à la conquête de l’Yémen.
  5. Pompée avait vaincu les Albaniens entrés en campagne, au nombre de douze mille cavaliers et soixante mille fantassins ; mais il fut arrêté par l’opinion unanime que ce pays renfermait une multitude de reptiles venimeux, dont l’existence est cependant fort douteuse, ainsi que celle des Amazones, qu’on plaçait dans le voisinage. (Plutarque, Vie de Pompée, t. II, p. 1165, 1166.)
  6. Je ne trouve dans les Annales de l’Histoire que deux escadres qui aient paru sur la mer Caspienne : 1o. celle des Macédoniens, lorsque Patrocle, amiral de Seleucus et d’Antiochus, roi de Syrie, arriva des frontières de l’Inde, après avoir descendu une rivière, qui est vraisemblablement l’Oxus. (Pline, Hist. nat., VI, 21.) 2o. Celle des Russes, lorsque Pierre-le-Grand conduisit une escadre et une armée des environs de Moscou à la côte de Perse. (Bell, Travels, vol. II, p. 325-352.) Il observe, avec raison, que le Volga n’avait jamais vu un pareil spectacle.
  7. Voy. sur les guerres de Perse et les traités avec cette nation, Ménandre, in Excerpt. legat., p. 113-125 ; Théophane, de Byzance, apud Photium, Cod. 64, p. 77, 80, 81 ; Evagrius, l. V, c. 7-15 ; Théophylacte, l. III, c. 9-16 ; Agathias, l. IV, p. 140.
  8. Buzurg-Mihir, d’après son caractère et sa position, peut être regardé comme le Sénèque de l’Orient. Ses vertus et peut-être ses fautes, sont moins connues que celles du philosophe romain, qui semble avoir été beaucoup plus parleur. C’est Buzurg qui apporta de l’Inde le jeu des échecs et les Fables de Pilpay. Tel a été l’éclat de sa sagesse et de ses vertus, que les chrétiens le réclament comme un sectateur de l’Évangile, et que les musulmans le révèrent comme ayant embrassé d’avance la doctrine du grand prophète. (D’Herbelot, Bibl. orient., p. 218.)
  9. Voyez cette imitation de Scipion dans Théophylacte, l. I, c. 14 ; et au l. II, c. 3, il parle de l’image de Jésus-Christ. Je traiterai plus bas, et assez au long, des images des chrétiens ; j’ai pensé dire des idoles. Celle-ci fut, si je ne me trompe, le plus ancien αχειροποιητος de manufacture céleste ; mais dans les dix siècles qui ont suivi il en est sorti beaucoup de la même fabrique.
  10. Le livre apocryphe de Tobie cite Ragæ ou Rei, déjà florissante sept siècles avant Jésus-Christ, sous l’empire des Assyriens. Les Macédoniens et les Parthes l’embellirent successivement sous les noms étrangers d’Europus et d’Arsacia. Cette ville était située à cinq cents stades au sud des portes Caspiennes (Strabon, l. XI, p. 796). Ce qu’on dit de sa grandeur et de sa population au neuvième siècle est absolument incroyable ; au reste, les guerres et l’insalubrité de l’atmosphère l’ont ruinée depuis. (Chardin, Voyag. en Perse, t. I, p. 279, 280 ; d’Herbelot, Bibliot. orientale, p. 714.)
  11. Théophylacte, l. III, c. 18. Hérodote parle dans son troisième livre des sept Persans qui furent les chefs de ces sept familles. Il est souvent question de leurs nobles descendans, en particulier dans les fragmens de Ctésias. Au reste, l’indépendance d’Otanes (Hérodote, l. III, c. 83, 84) est contraire à l’esprit du despotisme, et on peut trouver peu vraisemblable que les sept familles aient survécu aux révolutions de onze siècles. Toutefois elles ont pu être représentées par les sept ministres (Brisson, De regno Pers., l. I, p. 190), et quelques nobles Persans, ainsi que les rois de Pont (Polybe, l. V, p. 540) et de la Cappadoce (Diodore de Sicile, l. XXXI, t. II, p. 517) pouvaient se dire issus des braves compagnons de Darius.
  12. Voyez une description exacte de cette montagne par Olearius (Voyage en Perse, p. 997, 998), qui la monta avec beaucoup de peine, et qui courut des dangers en revenant d’Ispahan à la mer Caspienne.
  13. Les Orientaux supposent que ce fut Bahram qui convoqua cette assemblée, et proclama Chosroès ; mais Théophylacte est ici plus clair et plus digne de foi.
  14. Voici les paroles de Théophylacte (l. IV, c. 7) : βαραμ φιλος τοις θεοις, νικητης επιφανης, τυραννων εχθρος, σατραπης μεγιςανων, της Περσικης αρχων δυναμεως, etc. Dans sa réponse, Chosroès se qualifie de τη νυκτι χαριζομενος ομματα… ο το‍υς Ασωνας (les génies) μισθο‍υμενος. C’est le style oriental dans toute son enflure.
  15. Théophylacte (l. IV, c. 7) impute la mort d’Hormouz à son fils, par les ordres duquel il expira, si on l’en croit, sous le bâton. J’ai suivi le récit moins odieux de Khondemir et d’Eutychius, et je serai toujours disposé à adopter le témoignage le plus léger, lorsqu’il s’agira de diminuer l’atrocité d’un parricide.
  16. Après la bataille de Pharsale, Pompée, dans le poëme de Lucain (l. VIII, 256-455) élève une discussion du même genre. Il voulait se réfugier chez les Parthes ; mais les compagnons de sa fortune abhorraient cette alliance anti-patriotique ; et les mêmes préjugés peuvent avoir agi avec autant de force sur l’esprit de Chosroès et de ses compagnons, qui ont pu dépeindre avec autant de véhémence la différence de lois, de religion, de mœurs qui sépare l’Orient et l’Occident.
  17. Il y eut dans ce siècle trois généraux du nom de Narsès, qu’on a souvent confondus (Pagi, Critica, t. II, p. 640) : 1o. un Persarménien, frère d’Isaac et d’Armatius, qui, après une bataille heureuse contre Bélisaire, abandonna les drapeaux du roi de Perse, son souverain, et servit ensuite dans les guerres d’Italie ; 2o. l’eunuque qui conquit l’Italie ; 3o. celui qui rétablit Chosroès sur le trône, et est célébré dans le poëme de Corippe (l. III, 220-227), comme excelsus super omnia vertice agmina… habitu modestus… morum probitate placens, virtute verendus, fulmineus, cautus, vigilans, etc.
  18. Experimentis cognitum est Barbaros malle Româ petere reges quant habere. Tacite fait un tableau admirable de l’invitation et de l’expulsion de Vonones (Ann., II, 1-3), de Tiridate (Annal., VI, 32-44), et de Meherdate (Annal., XI, 10 ; XII, 10-14). L’œil de son génie semble avoir percé tous les secrets du camp des Parthes et des murs du Harem.
  19. On dit que Sergius et Bacchus son compagnon, obtinrent la couronne du martyre durant la persécution de Maximien ; on leur rendit les honneurs divins en France, en Italie, à Constantinople et dans l’Orient. Leur tombeau, qu’on voyait à Rasaphe, était célèbre par ses miracles ; et on donna à cette ville de Syrie le nom plus honorable de Sergiopolis. (Tillemont, Mém. ecclés., t. V, p. 491-496 ; Butler, Saints, vol. X, p. 155.)
  20. Evagrius (l. VI, c. 21) et Théophylacte Simocatta (l. V, c. 13, 14) ont conservé les lettres originales de Chosroès, écrites en grec, signées de sa main, et inscrites ensuite sur des croix et des tables d’or, qu’on déposa dans l’église de Sergiopolis. Elles avaient été adressées à l’évêque d’Antioche, en qualité de primat de la Syrie.
  21. Les Grecs disent seulement qu’elle était d’extraction romaine, et qu’elle avait embrassé le christianisme. Mais les romans de la Perse et de la Turquie la donnent pour la fille de l’empereur Maurice : ils décrivent les amours de Khosrou pour Schirin, et celles de Schirin pour Ferhad, le plus beau des jeunes hommes de l’Orient. (D’Herbelot, Bibl. orient., p. 789, 997, 998.)
  22. L’histoire complète de la tyrannie d’Hormouz, de la révolte de Bahram, de la fuite et du rétablissement de Chosroès, est racontée par deux Grecs contemporains ; par Evagrius, avec plus de concision (l. XI, c. 16, 17, 18, 19), et par Théophylacte Simocatta (l. III, c. 6-18 ; l. IV, c. 1-16 ; l. V, c. 1-15) d’une manière très-diffuse. Les compilateurs qui les ont suivis comme Zonare et Cedrenus, n’ont pu que transcrire et abréger. Les Arabes chrétiens, tels qu’Eutychius (Ann., t. II, p. 200-208) et Abulpharage (Dynast., p. 96-98), semblent avoir consulté des Mémoires particuliers. Je ne connais Mirkond et Khondemir, les deux grands historiens persans du quinzième siècle, que par les extraits imparfaits de Schikard (Tarikh, p. 150-155), de Texeira ou plutôt de Stevens (Hist. de Perse, p. 182-186) d’un manuscrit turc, traduit par l’abbé Fourmont (Hist. de l’Acad. des inscript., t. VII, p. 325-334), et de d’Herbelot, aux mots Hormouz (p. 457, 459), Bahram (p. 174), Khosrou Parviz (p. 996). Si j’étais plus convaincu de l’autorité de ces écrivains orientaux, je désirerais qu’ils fussent en plus grand nombre.
  23. On peut avoir une idée générale de la fierté et de la puissance du chagan, en lisant Ménandre (Excerpt. legat., p. 117, etc.) et Théophylacte (l. I, c. 3 ; l. VII, c. 15), dont les huit livres font plus d’honneur au chef des Avares qu’à l’empereur d’Orient. Les prédécesseurs de Baian avaient éprouvé les libéralités de Rome ; et Baian survécut au règne de Maurice. (Du Buat, Hist. des Peuples Barbares, t. XI, p. 545.) Le chagan, qui fit une invasion en Italie, A. D. 611 (Muratori, Annali, t. V, p. 305) était alors juvenili ætate florens (Paul Warnefrid, De gest. Langobard., l. V, c. 38) : c’était le fils ou peut-être le petit-fils de Baian.
  24. Théophylacte, l. I, c. 5, 6.
  25. Même lorsqu’il était à la guerre, le chagan aimait à user de ces aromates. Il demandait qu’on lui fit présent de Ινδικας καρυχιας et il reçut πεπερι και φυλλον Ινδων, κασιαν τε και τον λεγομενον κοςον. (Théophylacte, l. VII, c. 13.) Les Européens des siècles d’ignorance consommaient plus d’épices dans leur viande et leur boisson, que n’en souffrirait la délicatesse d’un palais moderne. (Vie privée des Français, t. II, p. 162, 163.)
  26. Théophylacte, l. VI, c. 6 ; l. VII, c. 15. L’historien grec convient de la vérité et de la justice du reproche du chagan.
  27. Ménandre (in Excerpt. legat., p. 126-132, 174, 175) rapporte le parjure de Baian et la reddition de Sirmium. Nous avons perdu son histoire du siége, dont Théophylacte parle avec éloge (l. I, c. 3) το δοπως Μενανδρω τω περιφανει σαφως διηγορευται.
  28. Voyez d’Anville, Mém. de l’acad. des inscriptions, t. XXVIII, p. 412-443. Constantin Porphyrogénète employait au dixième siècle le nom de Belgrade, qui est esclavon. Les Francs se servaient au neuvième siècle de la dénomination latine d’Alba Græca (p. 414).
  29. Baronius, Ann. eccles., A. D. 600, no 1. Paul Warnefrid (l. IV, c. 38) raconte l’incursion des Avares dans le Frioul, et (c. 39) la captivité de ses ancêtres, A. D. 632. Les Esclavons traversèrent la mer Adriatique, cum multitudine navium, et firent une descente sur le territoire de Sipontin (c. 47).
  30. Il leur enseigna même l’usage de l’hélépolis ou de la tour mobile. (Théophylacte, l. II, c. 16, 17.)
  31. Les armes et les alliances du chagan allèrent jusqu’aux environs d’une mer située à l’occident, et éloignée de Constantinople de quinze mois de marche. L’empereur Maurice conversa avec quelques musiciens ambulans de ce pays lointain, et il semble avoir pris pour un peuple une classe d’hommes d’une certaine profession. (Théophylacte, l. VI, c. 2.)
  32. C’est une des conjectures les plus vraisemblables et les plus lumineuses du savant comte du Buat (Histoire des Peuples barbares, t. XI, p. 546-568). On retrouve les Tzechi et les Serbi confondus ensemble près du mont Caucase, dans l’Illyrie et sur la partie basse de l’Elbe. Les traditions les plus bizarres des Bohémiens, etc., paraissent confirmer son hypothèse.
  33. Voyez Frédégaire dans les Historiens de France, t. II, p. 432. Baian ne cachait point son orgueilleuse insensibilité. Οτι τοιο‍υτο‍υς (non pas τοσο‍υτο‍υς, selon une ridicule correction) επαφησω τη Ρωμαικη, ως ει και συμβαιη γε σφισι θανατω αλωναι, αλλ’ εμοι γε μη γενεσδαι συναισθησιν.
  34. Voy. la marche et le retour de Maurice dans Théophylacte, l. V, c. 16 ; l. VI, c. 1, 2, 3. Si cet écrivain avait du goût ou de l’esprit, on supposerait qu’il s’est permis une ironie délicate ; mais Théophylacte n’a sûrement pas cette malice à se reprocher.
  35. Εις οιωνος αριστος αμυνεςδαι περι πατρης.

        Iliade, XII, 243.

    Ce beau vers, où l’on retrouve le courage d’un héros et la raison d’un sage, prouve bien qu’Homère était à tous égards supérieur à son siècle et à son pays.

  36. Théophylacte, l. VII, c. 3. D’après ce fait, qui ne s’était pas présenté à ma mémoire, le lecteur voudra bien excuser et corriger la note trente-six du chapitre XXXIV, où j’ai raconté trop tôt la ruine d’Azimus ou Azimuntium. Ce n’est pas payer trop cher que d’acheter par un tel aveu un siècle de plus de valeur et de patriotisme.
  37. Voyez la honteuse conduite de Commentiolus dans Théophylacte, l. II, c. 10-15 ; l. VII, c. 13, 14 ; l. VIII, c. 2-4.
  38. Voyez les exploits de Priscus, l. VIII, c. 2, 3.
  39. On peut suivre les détails de la guerre entre les Avares dans les premier, second, sixième, septième et huitième livres de l’Histoire de l’empereur Maurice, par Théophylacte Simocatta. Il écrivait sous le règne d’Héraclius, et il ne pouvait avoir la tentation de flatter ; mais son défaut de jugement le rend diffus sur des bagatelles, et concis sur les faits les plus intéressans.
  40. Maurice lui-même composa douze livres sur l’art militaire, qui subsistent encore, et qui ont été publiés (Upsal, 1664) par Jean Schæffer, à la fin de la Tactique d’Arrien (Fabricius, Bibl. græca, l. IV, c. 8, t. III, p. 278, qui promet de s’étendre davantage sur cet ouvrage quand il en trouvera l’occasion convenable).
  41. Voy. le détail des émeutes sous le règne de Maurice dans Théophylacte, l. III, c. 1-4 ; l. VI, c. 7, 8, 10 ; l. VII, c. 1 ; l. VIII, c. 6, etc.
  42. Théophylacte et Théophane paraissent ignorer la conspiration et la cupidité de Maurice. On rencontre pour la première fois ces accusations, si défavorables à la mémoire de cet empereur, dans la Chronique de Paschal (p. 379, 380) ; c’est de là que Zonare (t. II, l. XIV, p. 77, 78) les a tirées. Cedrenus (p. 399) a suivi un autre calcul sur la rançon des douze mille prisonniers.
  43. Le peuple de Constantinople, dans ses clameurs contre Maurice, le flétrit du nom de Marcionite ou de Marcioniste ; hérésie, dit Théophylacte (l. VIII, c. 9), μετα τινος μωρας ευλαβειας, ευηθης τε και καταγελαςος. Était-ce un reproche vague, ou bien Maurice avait-il réellement écouté quelque obscur prédicant de la secte des anciens gnostiques ?
  44. L’église de Saint-Autonomus, que je n’ai pas l’honneur de connaître, était située à cent cinquante stades de Constantinople. (Théophylacte, l. VIII, c. 9.) Gyllius (De Bosphoro Thracio, l. III, c. 11) parle du port d’Eutrope où Maurice et ses enfans furent assassinés, comme de l’un des deux havres de Chalcédoine.
  45. Les habitans de Constantinople étaient généralement sujets à des νοσοι αρθρητιδες et Théophylacte insinue (l. VIII, c. 9) que si les règles de l’Histoire le lui permettaient, il pourrait assigner la cause de cette maladie. Une pareille digression n’aurait pas été plus déplacée que ses recherches (l. VII, c. 16, 17) sur les inondations périodiques du Nil, et les opinions des philosophes grecs sur cette matière.
  46. Cette généreuse tentative a fourni à Corneille l’intrigue compliquée de sa tragédie d’Héraclius, qu’on ne saisit qu’après l’avoir vue plus d’une fois (Corneille de Voltaire, t. V, p. 300), et qui, dit-on, embarrassa l’auteur lui-même après quelques armées d’intervalle. (Anecdot. dramat., t. I, p. 422.)
  47. Théophylacte Simocatta (l. VIII, c. 7-12), la Chronique de Paschal (p. 379-380), Théophane (Chronograph., p. 238-244), Zonare (t. II, l. XIV, p. 77-80) et Cedrenus (p. 393-404) racontent la révolte de Phocas et la mort de Maurice.
  48. Saint Grégoire, l. XI, epist. 38, indict. 6. Benignitatem vestræ pietatis ad imperiale fastigium pervenisse gaudemus. Lætentur cœli et exultet terra, et de vestris benignis actibus universæ reipublicæ populus, nunc usque vehementer afflictus hilarescat, etc. Cette lâche flatterie, qui a excité les invectives des protestans, est critiquée avec raison par le philosophe Bayle. (Dictionnaire critique, Grégoire Ier, note H, t. II, p. 597, 598.) Le cardinal Baronius justifie le pape aux dépens de l’empereur détrôné.
  49. On détruisit les portraits de Phocas ; mais ses ennemis eurent soin de soustraire aux flammes une copie d’une pareille caricature. (Cedrenus, p. 404.)
  50. Ducange (Fam. byzant., p. 106, 107, 108) donne des détails sur la famille de Maurice ; Théodose, son fils aîné, avait été couronné empereur à l’âge de quatre ans et demi, et saint Grégoire l’accolle toujours à son père dans ses complimens. Parmi ses filles, je suis surpris de trouver à côte des noms chrétiens d’Anastasie et de Théocteste le nom païen de Cléopâtre.
  51. Théophylacte (l. VIII, c. 13, 14, 15) rapporte quelques-unes des cruautés de Phocas. George de Pisidie, poète d’Héraclius, l’appelle (Bell. Abaricum, p. 46 ; Rome, 1777) της τυραννιδος ο δυσκαθεκτος και βιοφθορος δρακων. La dernière épithète est juste ; mais le corrupteur de la vie fut aisément vaincu.
  52. Les auteurs et leurs copistes sont tellement incertains entre les noms de Priscus et de Crispus (Ducange, Famil. byzant., p. 111), que j’ai été tenté de réunir dans une même personne le gendre de Phocas et le héros qui triompha cinq fois des Avares.
  53. Selon Théophane, ils portaient κιβωτια et εικονα θεομητορος. Cedrenus ajoute un αχειροποιητον εικονα το‍υ κυριο‍υ dont Heraclius se servit comme d’une bannière dans la première expédition de Perse. Voy. George Pisid., Acroas, I, 140 ; il paraît que la manufacture prospérait. Foggini, l’éditeur romain (p. 26) est embarrassé pour déterminer si c’était un original ou une copie.
  54. On trouve des détails sur la tyrannie de Phocas et l’avénement d’Héraclius au trône, dans la Chronique de Paschal (p. 380-383), dans Théophane (p. 242-250), dans Nicéphore (p. 3-7), dans Cedrenus (p. 404-407), dans Zonare (t. II, l. XIV, p. 80-82).
  55. Théophylacte, l. VIII, c. 15. La vie de Maurice fut composée vers l’an 628 (l. VIII, c. 13) par Théophylacte Simocatta, ex-préfet, né en Égypte. Photius, qui donne un long extrait de cet ouvrage (Cod. 65, p. 81-100), critique doucement l’affectation et l’allégorie qui règnent dans le style. La préface est un dialogue entre la Philosophie et l’Histoire ; elles s’asseyent sous un platane, et l’Histoire touche sa lyre.
  56. Christianis nec pactum esse, nec fidem, nec fœdus… Quod si ulla illis fides fuisset, regem suum non occidissent. (Eutychius, Annal., t. II, p. 211, vers. Pococke.)
  57. Nous sommes obligés de quitter ici pour quelques siècles les auteurs contemporains, et de descendre, si cela s’appelle descendre, de l’affectation de la rhétorique à la grossière simplicité des chroniques et des abrégés. Les ouvrages de Théophane (Chonograph., p. 244-279) et de Nicéphore (p. 3-16) donnent la suite de la guerre de Perse, mais d’une manière imparfaite. Lorsque je rapporterai des faits qu’ils n’indiquent pas, je citerai des autorités particulières. Théophane, courtisan, qui se fit moine, naquit A. D. 748 ; Nicéphore, patriarche de Constantinople, qui mourut A. D. 829, était un peu plus jeune ; ils souffrirent tous les deux pour la cause des images. (Hankius, De script. byzantinis, p. 200-246.)
  58. Les historiens de Perse ont eux-mêmes été trompés sur ce point ; mais Théophane (p. 244) reproche à Chosroès cette supercherie et ce mensonge ; et Eutychius croit (Ann., t. II, p. 211) que le fils de Maurice, qui échappa aux assassins, se fit moine sur le mont Sinaï, où il mourut.
  59. Eutychius place toutes les pertes de l’empire sous le règne de Phocas, erreur qui sauve la gloire d’Héraclius. Il fait venir ce général, non de Carthage, mais de Salonique, avec une flotte chargée de végétaux pour Constantinople. (Annal., t. II, p. 223, 224) Les autres chrétiens de l’Orient, Barhebræus (ap. Asseman., Bibl. orient., t. III, p. 412, 413), Elmacin (Hist. Saracen., p. 13-16), Abulpharage (Dynast., p. 98, 99), sont de meilleure foi et plus exacts. Pagi indique les diverses années de la guerre de Perse.
  60. Voyez sur la conquête de Jérusalem, événement si intéressant pour l’Église, les Annales d’Eutychius (tom. II, p. 212-223) et les lamentations du moine Antiochus (apud Baron., Annal, ecclés., A. D. 614, nos 16, 26), dont cent vingt-neuf homélies subsistent encore, si toutefois on peut dire qu’elles existent, puisque personne ne les lit.
  61. La vie de ce digne prélat a été composée par l’évêque Léontius son contemporain. On trouve dans Baronius (Ann. ecclés., A. D. 610, no 10, etc.), et dans Fleury (tom. VIII, p. 235, 242), des extraits suffisans de cet édifiant ouvrage.
  62. L’erreur de Baronius et de beaucoup d’autres écrivains qui ont étendu les conquêtes de Chosroès jusqu’à Carthage au lieu de Chalcédoine, est fondée sur la ressemblance des mots grecs Καλχηδονα et Καρχηδονα, qu’on trouve dans le texte de Théophane, etc. Ils ont été confondus quelquefois par les copistes, et d’autres fois par les critiques.
  63. Les Actes originaux de saint Anastase ont été publiés parmi ceux du septième concile général, d’où Baronius (Annal. ecclés., A. D. 614, 626, 627) et Butler (Lives of the Saints, vol. I, p. 242-248) ont tiré leur récit. Ce saint martyr quitta les drapeaux du roi de Perse et passa dans l’armée romaine ; il se fit moine à Jérusalem, et insulta le culte des mages, qui était alors établi à Césarée, ville de la Palestine.
  64. Abulpharage, Dynast., p. 99 ; Elmacin, Hist. Sarac., p. 14.
  65. D’Anville, Mém. de l’Acad. des inscript., t. XXXII, p. 568-571.
  66. L’une de ces races a deux bosses, et l’autre n’en a qu’une. La première est proprement le chameau ; la seconde est le dromadaire. Le chameau est plus grand, et vient du Turkestan ou de la Bactriane ; on ne trouve le dromadaire qu’en Arabie et en Afrique. (Buffon, Hist. nat., t. XI, p. 211, etc. ; Aristote, Hist. animal., t. I, l. II, c. 1 ; t. II, p. 185.)
  67. Théophane, Chronograph. p. 268 ; d’Herbelot, Bibl. orient., p. 997. Les Grecs décrivent Dastagerd au moment de son déclin, et les Perses au moment de sa splendeur ; mais les premiers parlent d’après le rapport sincère de leurs yeux ; et les seconds d’après les récits vagues parvenus à leurs oreilles.
  68. Les historiens de Mahomet, Abulféda (in vita Mohammed, p. 92, 93) et Gagnier (Vie de Mahomet, tom. II, p. 247) placent cette ambassade dans la septième année de l’hégire, qui commença A. D. 628, le 11 mai. Leur chronologie est fautive, puisque Chosroès mourut au mois de février de la même année (Pagi, Critica, t. II, p. 779.) Le comte de Boulainvilliers (Vie de Mahomet, p. 327, 328) la place vers l’an 615, peu de temps après la conquête de la Palestine. Cependant Mahomet ne dut pas hasarder si tôt une pareille démarche.
  69. Voyez le trentième chapitre du Koran, intitulé les Grecs. L’honnête et savant Sale, qui a traduit le Koran en anglais, expose très-bien (p. 330, 331) cette conjecture, cette prédiction ou cette gageure de Mahomet ; mais Boulainvilliers (p. 329-344) s’efforce, dans les plus mauvaises intentions, d’établir la vérité de cette prophétie, qui devait, selon lui, embarrasser les écrivains polémiques du christianisme.
  70. Paul Warnefrid, De gest. Langobard., l. IV, c. 38, 42 ; Muratori, Annali d’Italia, t. V, p. 305, etc.
  71. La Chronique de Paschal, qui place quelquefois des morceaux d’histoire au milieu d’une liste stérile de noms et de dates, décrit très-bien la trahison des Avares (p. 389, 390). Nicéphore donne le nombre des captifs.
  72. Des pièces originales, telles que la harangue ou la lettre des ambassadeurs romains (p. 386-388), rendent intéressante la Chronique de Paschal, qui fut composée sous le règne d’Héraclius, peut-être à Alexandrie.
  73. Nicéphore (p. 10, 11) qui flétrit ce mariage des noms de αθεσμον, et de αθεμιτον, se plaît à raconter que les deux fils issus de ce mariage incestueux furent tous deux marqués du sceau de la colère divine ; l’ainé, par l’immobilité de son cou, et le second, par la privation de l’ouïe.
  74. George de Pisidie (Acroas. I, 112-125, p. 5), qui expose les opinions, dit que ses pusillanimes conseillers n’avaient pas de mauvaises intentions. Aurait-il donc excusé cet avis fier et dédaigneux de Crispus ? Επιθωπταζων ο‍υκ εξον βασιλει εφασκε καταλιμπανειν βασιλεια, και τοις πορρω επιχωριαζειν δυναμεσιν.
  75. Ει τας επ’ ακρον ηρμενας ευεξιας
    Εσφαλμενας λεγο‍υσιν ο‍υκ απεικοτως
    Κεισθω το λοιπον εν κακοις τα Περοιδος
    Αντιστροφως δε
    , etc.

        Georg. Pisid., Acroas. I, 51, etc., page 4.

    Les Orientaux se plaisent également à rappeler cette étrange vicissitude ; et je me souviens d’une histoire de Khosrou Parviz, qui diffère peu de celle de l’anneau de Polycrate de Samos.

  76. Baronius raconte gravement cette découverte, ou plutôt cette transmutation de plusieurs barils de miel en un baril d’or. (Annal. ecclés., A. D. 620, no 3, etc.) Cependant le prêt fut arbitraire, puisqu’il fut levé par des soldats, auxquels on ordonna de ne laisser au patriarche d’Alexandrie que deux cents marcs d’or. Deux siècles après, Nicéphore (p. 11) parle avec humeur de cette contribution dont l’église de Constantinople pouvait se ressentir encore.
  77. Théophylacte Simocatta, l. VIII, c. 12. Ce fait ne doit pas étonner ; même durant la paix, les soldats d’un régiment se renouvellent en entier en moins de vingt ou vingt-cinq ans.
  78. Il quitta ses brodequins de pourpre, et en prit de noirs, qu’il teignit ensuite dans le sang des Perses. (George de Pisidie, Acroas. III, 118, 121, 122. Voy. les Notes de Foggini, p. 35.)
  79. George de Pisidie (Acroas. II, 10, p. 8) a fixé ce point important des portes de la Syrie et de la Cilicie. Xénophon, qui les avait passées dix siècles auparavant, les décrit avec son élégance ordinaire. Un défilé de trois stades de largeur entre des rochers élevés et à pic (πετραι ηλιβαται) et la Méditerranée, se trouvait fermé à chacune de ses extrémités par deux grosses portes imprenables du côté de la terre (παρελθειν ο‍υκ ην βια), mais accessibles du côté de la mer. (Retr. des dix mille, l. I, p. 35, 36, avec la Dissertation géogr. de Hudson, p. 6.) Les deux portes étaient à trente-cinq parasanges ou lieues de Tarse (Ibid., l. I, p. 33, 34), et à huit ou dix d’Antioche. (Comparez l’Itinéraire de Wesseling, p. 580, 581 ; l’Index géographique de Schultens, ad calcem vit. Saladen., p. 9 ; Voyage en Turquie et en Perse, par Otter, t. I, p. 78, 79.)
  80. Héraclius pouvait écrire à son ami les modestes paroles de Cicéron : « Castra habuimus ea ipsa quæ contra Darium habuerat apud Issum Alexander, imperator, haud paulo melior quam tu aut ego.» (Ad Atticum, v. 20.) La prospérité d’Alexandrie ou de Scanderoon, située de l’autre côté de la baie, ruina Issus, qui était riche et florissante au temps de Xénophon.
  81. Foggini soupçonne (Annotat., p. 31) que les Persans furent trompés par la φαλανξ πεπληγμενη d’Élien (Tactique, p. 48), mouvement spiral et compliqué que faisaient les troupes. Il observe (p. 28) que les descriptions militaires de George de Pisidie se trouvent copiées dans la Tactique de l’empereur Léon.
  82. George de Pisidie, témoin oculaire, a décrit en trois acroaseis ou chants, la première expédition d’Héraclius. (Acroas. II, 222, etc.) Son poëme a été publié à Rome en 1777 ; mais les vagues éloges et les déclamations qu’on y trouve, sont bien loin de répondre aux belles espérances qu’avaient conçues Pagi, d’Anville, etc.
  83. Théophane (p. 256) porte Héraclius très-promptement (κατα ταχος) en Arménie. Nicéphore (p. 11) confond les deux expéditions ; mais il désigne la province de Lazique. Eutychius (Annal., t. II, p. 231) indique le nombre de cinq mille hommes, et leur station à Trébisonde, qui est assez probable.
  84. De Constantinople à Trébisonde le voyage était de quatre ou cinq jours avec un bon vent ; de Trébisonde à Erzerom, cinq jours ; de là jusqu’à Erivan, douze jours ; jusqu’à Tauris enfin, dix ; c’est-à-dire trente-deux jours de marche en tout. Tel est l’itinéraire de Tavernier (Voyages, t. I, p. 12-56), qui connaissait parfaitement les chemins de l’Asie. Tournefort, qui voyageait avec un pacha, employa dix ou douze jours à se rendre de Trébisonde à Erzerom (Voyage au Levant, t. III, Lettre XVIII) ; et Chardin (Voyages, t. I, p. 249-254) indique avec plus d’exactitude cinquante-trois parasanges de cinq mille pas chacune (mais de quel pas ?) entre Erivan et Tauris.
  85. M. d’Anville a jeté beaucoup de jour sur l’expédition d’Héraclius dans la Perse. (Mém. de l’Acad. des inscriptions, t. XXVIII, p. 559-573.) Il a montré, pour découvrir la position de Gandzaca, de Thebarma, de Dastagerd, etc., une sagacité et un savoir admirables ; mais il passe sous silence l’obscure campagne de 624.
  86. Et pontem indignatus Araxes.

        VIRGILE, Enéide, VIII, 728.

    L’Araxe est bruyant, impétueux et rapide, et on ne peut lui résister à la fonte des neiges. Il renverse les ponts les plus forts et les plus lourds ; les ruines d’un grand nombre d’arches qu’on voit près de l’ancienne ville de Zulfa, attestent son indignation. (Voyages de Chardin, t. I, p. 252.)

  87. Chardin (t. I, p. 255-259) attribue avec les Orientaux (d’Herbelot, Bibl. orient., p. 834) la fondation de Tauris ou Tebris, à Zobéide, femme du célèbre calife Haroun-Alrashid ; mais il paraît qu’elle est plus ancienne, et les noms de Gandzaca, Gazaca et Gaza, indiquent qu’elle renfermait le trésor royal, Chardin, au lieu de suivre l’estimation populaire, qui était de onze cent mille âmes, réduit sa population à cinq cent cinquante mille.
  88. Il ouvrit l’Évangile, et appliqua au nom et à la position de l’Albanie, le premier passage que le sort offrit à ses yeux. (Théophane, p. 258.)
  89. La bruyère de Mogan, entre le Cyrus et l’Araxe, a soixante parasanges de longueur et vingt de large. (Olear., p. 1023, 1024.) Elle a beaucoup d’eaux et de pâturages fertiles. (Hist. de Nader-Shah, traduite par M. Jones, sur un manuscrit persan, part. II, p. 2, 3.) Voyez les camps de Timur (Hist. par Cherefeddin-Ali, l. V, c. 37 ; l. VI, c. 13), le couronnement de Nader-Shah (Hist. persane, p. 3-13) et sa vie, par M. Jones, p. 64, 65.
  90. D’Anville a prouvé que Thebarma et Ormia, près du lac Spauta, sont la même ville. (Mém. de l’Acad. des inscript., t. XXVIII, p. 564, 565.) Les Persans la révèrent comme la ville où Zoroastre a reçu le jour (Schultens, Index géograph., p. 48) ; et M. Anquetil-Duperron (Mém. de l’Acad. des inscript., t. XXXI, p. 375) offre quelques textes de son Zendavesta ou du Zendavesta des Perses, qui appuient cette tradition.
  91. Je ne puis trouver la position de Salban, Tarantum, territoire des Huns, etc., dont parle Théophane (p. 260-262), et bien plus, M. d’Anville n’a pas essayé de la chercher. Eutychius (Annal., t. II, p. 231, 232), auteur insuffisant, nomme Asphahan ; et Casbin est vraisemblablement la ville de Sapor. Ispahan est à vingt-quatre journées de Tauris, et Casbin à mi-chemin entre ces deux villes. (Voyages de Tavernier, t. I, p. 63-82.)
  92. L’armée du jeune Cyrus passa le Sarus, large de trois plethres, à vingt parasanges de Tarse. Le Pyrame, qui avait un stade de largeur, courait cinq parasanges plus à l’est. (Xénophon, Anabas., l. I, p. 33, 34.)
  93. George de Pisidie (Bell. Abaricum, 246-265, p. 49) vante avec raison le courage persévérant des trois campagnes (τρεις περιδρομο‍υς) contre les Perses.
  94. Pétau (Annotation. ad Nicephorum, p. 62, 63, 64) distingue les noms et les actions de cinq généraux persans qui furent envoyés successivement contre Héraclius.
  95. George de Pisidie spécifie le nombre de huit myriades (Bell. Abar., 219). Ce poète (50-88) indique clairement que le vieux chagan vécut jusqu’au règne d’Héraclius, et que son fils et son successeur était né d’une mère étrangère. Cependant Foggini (Annotat., p. 57) a donné une autre interprétation à ce passage.
  96. Le roi des Scythes envoya à Darius un oiseau, une grenouille, une souris et cinq traits. (Hérodote, l. IV, c. 131, 132.) « Substituez une lettre à ces signes, dit Rousseau avec beaucoup de goût ; plus elle sera menaçante, moins elle effraiera : ce ne sera qu’une fanfaronnade dont Darius n’eût fait que rire. » (Émile, t. III, p. 146.) Mais je doute que le sénat et le peuple de Constantinople aient ri de ce message du chagan.
  97. La Chronique de Paschal (p. 392-397) fait un récit détaillé et authentique du siége et de la délivrance de Constantinople. Théophane (p. 264) y ajoute quelques faits ; et on peut tirer quelques lueurs de la fumée de George de Pisidie, qui a composé un poëme (De bell. Abar., p. 45-54) pour célébrer cet heureux événement.
  98. La puissance des Chozares domina aux septième, huitième et neuvième siècles. Ils furent connus des Grecs, des Arabes, et sous le nom de Kosa, des Chinois eux-mêmes. (De Guignes, Hist. des Huns, t. II, p. 11, p. 507-509.)
  99. Épiphanie ou Eudoxie, la seule fille d’Héraclius et d’Eudoxie sa première femme, naquit à Constantinople le 7 juillet, A. D. 611. Elle fut baptisée le 15 août, et couronnée dans la chapelle de Saint-Étienne du palais, le 4 octobre de la même année. Elle avait donc environ quinze ans. On l’envoya à cet effet au prince turc ; mais elle apprit en route la mort du mari qui lui était destiné. (Ducange, Fam. byzant., p. 118.)
  100. Elmacin (Hist. Saracen., p. 13-16) rapporte des faits curieux et vraisemblables ; mais ses évaluations arithmétiques sont trop considérables. Il suppose 300,000 Romains assemblés à Édesse, et 500,000 Persans tués à la bataille de Ninive. Le retranchement d’un zéro sur chaque nombre serait tout au plus suffisant pour donner à de pareils calculs un air de raison.
  101. Ctésias (apud Diodore de Sicile, t. I, l. II, p. 115, édit. Wesseling) donne quatre cent quatre-vingts stades (peut-être trente-deux mille seulement) à la circonférence de Ninive. Jonas parle de trois journées de marche : les cent vingt mille personnes qui ne pouvaient y distinguer leur main droite de leur main gauche, dont parle le prophète, supposeraient environ sept cent mille personnes de tout âge pour la population de cette ancienne capitale (Goguet, Origine des Lois, etc., t. III, part. I, p. 92, 93), qui cessa d’exister six cents ans avant Jésus-Christ. Le faubourg occidental subsistait encore au premier siècle des califes arabes, et les historiens en parlent sous le nom de Mosul.
  102. Niebuhr (Voyage en Arabie, etc., t. II, p. 286) passa sur Ninive sans s’en apercevoir ; il prit pour une chaîne de collines un vieux rempart de briques ou de terre. On dit que ce rempart avait cent pieds de hauteur, qu’il était flanqué de quinze cents tours, élevées chacune de deux cents pieds.
  103. Rex regia arma fero, dit Romulus, lors de la première consécration du CapitoleBina postea, continue Tite-Live, I, 10, inter tot bella, opima parta sunt spolia, adeo rara ejus fortuna decoris. Si l’on avait accordé les dépouilles opimes au simple soldat qui avait tué le roi ou le général de l’ennemi, ainsi que le dit Varron (apud Pomp. Festum p. 306, édit. Dacier), cet honneur eut été moins difficile et plus commun.
  104. Les faits, les lieux et les dates qu’indique Théophane (p. 265-271) dans le récit de cette dernière expédition d’Héraclius, sont si exacts et si vrais, qu’il doit avoir suivi les lettres originales de l’empereur, dont la Chronique de Paschal (p. 398-402) nous a conservé un échantillon curieux.
  105. Les expressions de Théophane sont remarquables : Εισηλθε Χοσροης εις οικον γοωργο‍υ μηδαμινο‍υ μειναι, ο‍υ χωρηθεις εν τη το‍υτο‍υ θυρα ην ιδων εσχατον Ηρακλειος εθαμασε (p. 269). Les jeunes princes qui montrent du goût pour la guerre devraient transcrire et traduire souvent de pareils passages.
  106. Le récit authentique de la chute de Chosroès en qualité de roi, se trouve dans la lettre d’Héraclius (Chroniq. Paschal, p. 398), et dans l’Histoire de Théophane, p. 271.
  107. Au premier bruit de la mort de Chosroès, George de Pisidie (p. 97-105) publia à Constantinople une Héracliade en deux chants. Cet écrivain, prêtre et poète, se réjouissait de la damnation de l’ennemi public (εμπεσων εν ταρταῤῳ, v. 56). Mais une si basse vengeance est indigne d’un roi et d’un conquérant ; et je suis fâché de trouver dans la lettre d’Héraclius cette joie d’une superstition grossière : θεομαχος Χοσροης επεσε και επτωμα τισθη εις τᾳ καταχθονια… εις το τυρ ακατασβεςον, etc. Il applaudit presque au parricide de Siroès, comme à un acte de piété et de justice.
  108. Eutychius (Ann., t. II, p. 251-256), qui pourtant dissimule le parricide de Siroès ; d’Herbelot (Bibliot. orient., p. 789), et Assemani (Bibl. orient., t. III, p. 415-420), sont ceux qui donnent les détails les plus exacts sur cette dernière période des rois sassaniens.
  109. La lettre de Siroès, dans la Chronique de Paschal, finit malheureusement avant d’entamer aucune affaire. On peut deviner les articles du traité d’après ce que Théophane et Nicéphore racontent de son exécution.
  110. Ce refrain assommant de Corneille :

    Montrez Héraclius au peuple qui l’attend,

    conviendrait bien mieux à cette circonstance. Voyez son triomphe dans Théophane (p. 272, 273) et Nicéphore (p. 15, 16), George de Pisidie atteste l’existence de la mère et la tendresse du fils. (Bell. Abar. 255, etc., p. 49.) La métaphore du sabbat, qu’adoptèrent les chrétiens de Byzance, était un peu profane.
  111. Voyez Baronius (Annal. ecclés., A. D. 628, nos 1-4), Eutychius (Annal., t. II, p. 240-248), Nicéphore (Brev., p. 15). Les sceaux de la caisse qui le renfermait n’avaient jamais été rompus, et on attribua cette conservation de la vraie croix (après Dieu) à la dévotion de la reine Sira.
  112. George de Pisidie, Acroas. III, de Expedit. contra Persas, 415, etc. ; et Heracleid. Acroas. I, 65-138. Je néglige les autres parallèles moins imposans, tels que ceux de Daniel, Timothée, etc. Chosroès et le chagan furent, comme de raison, comparés, par les mêmes rhéteurs, à Belshazzar, à Pharaon, au vieux serpent, etc.
  113. C’est le nombre indiqué par Suidas (in Excerpt. Hist. byzant., p. 46). Mais au lieu de la guerre d’Isaurie, il faut lire la guerre de Perse, ou bien ce passage ne regarde pas l’empereur Héraclius.