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Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, traduction Guizot, tome 6/XXXIV

CHAPITRE XXXIV.
Caractère, conquêtes et cour d’Attila, roi des Huns. Mort de Théodose le jeune. Élévation de Marcien sur le trône de l’Orient.

Les Huns. A. D. 376-433.

LES Goths et les Vandales, chassés par les Huns, pesaient sur l’empire d’Occident ; mais les Huns vainqueurs ne s’étaient pas distingués par des exploits dignes de leur puissance et de leurs premiers succès. Leurs hordes victorieuses couvraient le pays situé entre le Danube et le Volga ; mais les forces de la nation, épuisées par les discordes des chefs indépendans les uns des autres, dont la valeur se consumait sans utilité en d’obscures excursions, n’avaient d’autre but que le pillage ; et, à la honte de la nation, l’espoir du butin les faisait souvent passer sous les drapeaux des ennemis qu’ils avaient vaincus. Sous le règne d’Attila[1], les Huns redevinrent la terreur de l’univers. Je vais peindre ici le caractère et les exploits de ce redoutable Barbare, qui attaqua et envahit alternativement l’Orient et l’Occident, et hâta la chute de l’Empire romain.

Leur établissement dans la Hongrie.

Dans ce torrent d’émigrations successives qui se précipitaient continuellement des confins de la Chine sur ceux de la Germanie, on voit les tribus les plus puissantes et les plus peuplées s’arrêter d’ordinaire sur les confins des provinces romaines. Des barrières artificielles soutinrent quelque temps le poids accumulé de cette multitude. La facile condescendance des empereurs excitait, sans la satisfaire, l’avidité insolente de ces Barbares, qui avaient goûté des jouissances de la vie civilisée. Les Hongrois, qui prétendent compter Attila au nombre de leurs rois, peuvent affirmer avec vérité que les hordes qui obéissaient à son oncle Roas ou Rugilas, ont campé dans les limites de la Hongrie moderne[2], et occupé un pays fertile qui fournissait abondamment aux besoins d’un peuple de pâtres et de chasseurs. Dans cette situation avantageuse, Rugilas et ses frères ajoutaient continuellement à leur puissance et à leur réputation ; ce monarque menaçait sans cesse les deux empires, et les forçait alternativement à la guerre et à la paix. Son amitié pour le célèbre Ætius cimenta l’alliance qu’il conclut avec les Romains de l’Occident. Ætius trouvait toujours dans le camp des Barbares un asile sûr et un secours puissant. Ce fut à sa sollicitation que soixante mille Huns s’avancèrent vers l’Italie pour soutenir la cause de l’usurpateur Jean, et firent payer cher à l’état leur marche et leur retraite. La politique reconnaissante d’Ætius abandonna à ses fidèles alliés la possession de la Pannonie. Les Romains de l’Orient ne redoutaient pas moins les entreprises de Rugilas, qui menaça leurs provinces et même leur capitale. Quelques écrivains ecclésiastiques ont employé la foudre[3] et la peste à détruire les Barbares ; mais Théodose fut contraint d’avoir recours à de plus humbles moyens, et de stipuler un payement annuel de trois cent cinquante livres pesant d’or ; tribut dont il déguisa la honte en donnant le titre de général romain au roi des Huns, qui daigna l’accepter. L’indocilité des Barbares et les intrigues perfides de la cour de Byzance, troublèrent fréquemment la tranquillité publique. Quatre nations, parmi lesquelles nous pouvons compter les Bavarois, secouèrent le joug des Huns, et les Romains encouragèrent cette révolte par leur alliance : mais le formidable Rugilas fit entendre efficacement ses réclamations par la voix d’Eslaw, son ambassadeur. Le sénat vota unanimement pour la paix ; l’empereur ratifia son décret, et l’on nomma deux ambassadeurs, le général Plinthas, Scythe d’extraction, mais ayant le rang de consulaire, et le questeur Iphigènes, politique habile et expérimenté, que l’ambitieux Plinthas avait demandé pour collègue.

Règne d’Attila. A. D. 433-453.

La mort de Rugilas suspendit les négociations. Ses deux neveux, Attila et Bleda, qui succédèrent au trône de leur oncle, consentirent à une entrevue avec les ambassadeurs de Constantinople ; et sans daigner descendre de cheval, ils traitèrent au milieu d’une vaste plaine, dans les environs de Margus, ville de la Haute-Mœsie. Tous les avantages de cette négociation furent pour les rois des Huns de même que tous les honneurs avaient été de leur côté. Ils dictèrent les conditions de la paix, dont chacune était un outrage à la majesté de l’empire. Outre la franchise d’un marché sûr et abondant sur les bords du Danube, ils exigèrent que la contribution annuelle fût portée de trois cent cinquante à sept cents livres pesant d’or, qu’on payât pour tous les captifs romains qui s’étaient échappés des fers des Barbares une amende ou rançon de huit pièces d’or par tête ; que l’empereur renonçât à tout traité d’alliance avec les ennemis des Huns, et qu’il fit rendre sans délai tous les fugitifs qui s’étaient réfugiés à sa cour ou dans ses provinces. On exécuta rigoureusement cette clause sur quelques jeunes infortunés d’une race royale, qui furent crucifiés sur les terres de l’empire, par les ordres d’Attila. Après avoir imprimé chez les Romains la terreur de son nom, le roi des Huns leur accorda une tranquillité précaire, tandis qu’il domptait les provinces rebelles ou indépendantes de la Scythie ou de la Germanie[4].

Sa figure et son caractère.

Attila, fils de Mundzuk, tirait son origine illustre, et peut-être royale[5], des anciens Huns qui avaient combattu contre les empereurs de la Chine. Ses traits, au rapport d’un historien des Goths, portaient l’empreinte de son ancienne origine. Le portrait d’Attila présente toute la difformité naturelle d’un Kalmouk[6] ; une large tête, un teint basané, de petits yeux enfoncés, un nez aplati, quelques poils au lieu de barbe, de larges épaules, une taille courte et carrée, un ensemble mal proportionné, mais qui annonçait la force et la vigueur. La démarche fière et le maintien du roi des Huns annonçaient le sentiment de sa supériorité sur le reste du genre humain ; et on le voyait habituellement rouler les yeux d’un air féroce, comme pour jouir de la terreur qu’il inspirait. Cependant ce héros sauvage n’était point inaccessible à la pitié ; il tenait inviolablement sa parole aux ennemis supplians qui obtenaient leur pardon ; et les sujets d’Attila le regardaient comme un maître équitable et indulgent. Il aimait la guerre ; mais, lorsque parvenu à un âge mûr, il fut monté sur le trône, la conquête du Nord fut plutôt l’ouvrage de son génie que celui de ses exploits personnels ; et il échangea sa réputation de soldat audacieux contre la réputation plus utile d’un heureux et habile général. La valeur personnelle obtient de si faibles succès partout ailleurs que dans les romans ou dans la poésie, que la victoire, même chez les Barbares, doit dépendre du degré d’intelligence avec lequel un seul homme sait exciter et diriger, pour le succès de ses projets, les passions violentes de la multitude. Les conquérans de la Scythie, Attila et Gengis-Khan, étaient moins supérieurs à leurs compatriotes par le courage que par le génie ; et l’on peut observer que les monarchies des Huns et des Mongoux furent élevées par leurs fondateurs sur la base de la superstition populaire. La conception miraculeuse, attribuée par l’artifice et par la crédulité à la Vierge, mère de Gengis, l’élevait au-dessus du reste des mortels ; et le prophète sauvage et nu qui vint lui donner l’empire de la terre au nom de la Divinité, inspira aux Mongoux un enthousiasme irrésistible[7]. Attila employa des supercheries religieuses aussi adroitement adaptées à l’esprit de son siècle et de son pays. Il était assez naturel que les Scythes eussent une vénération de préférence pour le dieu des combats ; mais, également incapables de s’en former une idée abstraite ou une représentation figurée, ils adoraient leur divinité tutélaire sous le symbole d’un cimeterre[8]. Un pâtre des Huns ayant aperçu qu’une de ses génisses s’était blessée au pied, suivit avec attention la trace du sang, et [Il découvre l’épée de Mars.]découvrit, à travers les herbes, la pointe d’une ancienne épée qu’il tira de terre et qu’il offrit à Attila. Ce prince magnanime, ou plutôt artificieux, reçut le présent céleste avec les démonstrations d’une pieuse reconnaissance ; et comme possesseur légitime de l’épée de Mars, il réclama ses droits divins et incontestables à l’empire de l’univers[9]. Si les Scythes pratiquèrent dans cette occasion leurs cérémonies accoutumées, on dut élever, dans une vaste plaine, un autel ou plutôt une pile de fagots de trois cents verges de longueur et autant de largeur, et l’on plaça l’épée de Mars, droite sur cet autel rustique, arrosé tous les ans du sang des brebis, des chevaux et du centième captif[10]. Soit qu’Attila ait répandu le sang humain dans ses sacrifices au dieu de la guerre, ou qu’il se le soit rendu propice par les victimes qu’il lui offrait sans cesse sur le champ de bataille, le favori de Mars acquit bientôt un caractère sacré, qui facilitait et assurait ses conquêtes ; et les princes barbares avouaient, ou par dévotion, ou par flatterie, que leurs yeux ne pouvaient soutenir la majesté éclatante du roi des Huns[11]. Bleda, son frère, qui régnait sur une grande partie de la nation, perdit le sceptre et la vie ; et ce meurtre dénaturé passa pour une impulsion surnaturelle. La vigueur avec laquelle Attila maniait l’épée de Mars, persuadait aux peuples qu’elle avait été destinée pour son bras invincible[12] : mais il ne nous reste d’autres monumens du nombre et de l’importance de ses victoires, que la vaste étendue de ses états ; et quoique le roi des Huns fit peu de cas des sciences et de la philosophie, il regretta peut-être que la barbare ignorance de ses sujets fût incapable de perpétuer le souvenir de ses exploits.

Il soumet toute la Scythie et la Germanie.

En tirant une ligne de séparation entre les climats sauvages et les nations civilisées, entre les habitans des villes qui cultivaient les terres et les hordes de pâtres et de chasseurs qui vivaient sous des tentes, on peut donner légitimement à Attila le titre de monarque suprême et universel des Barbares[13]. Il est le seul des conquérans anciens et modernes qui ait réuni sous sa puissance les vastes royaumes de la Scythie et de la Germanie ; et ces dénominations vagues, lorsqu’on les applique au temps de son règne, peuvent s’entendre dans le sens le plus étendu. Attila comptait au nombre de ses provinces la Thuringe, qui n’était bornée alors que par les rives du Danube. Les Francs le regardaient comme un voisin redoutable, dont ils respectaient l’intervention dans leurs démêlés intérieurs, et un de ses lieutenans châtia et même extermina presque entièrement les Bourguignons qui habitaient sur les bords du Rhin. Il avait soumis les îles de l’Océan et les royaumes de la Scandinavie, environnés et séparés par les eaux de la mer Baltique. Les Huns pouvaient tirer un tribut de fourrures de ces contrées septentrionales, défendues jusque alors contre l’avidité des conquérans par le courage des peuples et par la sévérité du climat. Du côté de l’orient, il est difficile d’assigner une limite à l’autorité d’Attila sur les déserts de la Scythie ; nous pouvons cependant affirmer qu’elle était reconnue sur les bords du Volga ; que ces peuples redoutaient le monarque des Huns comme guerrier et comme magicien[14] ; qu’il attaqua et vainquit le khan des redoutables Geougen, et qu’il envoya des ambassadeurs à la Chine pour y négocier sur le pied d’égalité un traité d’alliance. Dans le nombre des nations qui obéissaient au roi des Huns, et qui, pendant sa vie, ne formèrent jamais la pensée de secouer le joug, on compte les Gépides et les Ostrogoths, distingués par leur nombre, leur valeur et le mérite personnel de leurs chefs. Le célèbre Ardaric, roi des Gépides, était le conseiller sage et fidèle du monarque, qui estimait autant son caractère intrépide qu’il aimait les vertus douces et modestes de Walamir, roi des Ostrogoths. La foule de rois obscurs, les chefs de tribus guerrières qui servaient sous les drapeaux d’Attila se rangeaient autour de lui dans l’humble contenance de gardes ou de domestiques : attentifs à tous ses regards, ils tremblaient au moindre signe de mécontentement, et au premier signal ils exécutaient ses ordres les plus sévères sans se permettre un murmure. En temps de paix, un certain nombre de princes dépendans se rendaient tour à tour et à des temps fixes sous ses drapeaux, et formaient la garde de son camp avec leurs troupes nationales ; mais lorsque Attila rassemblait toutes ses forces militaires, son armée se trouvait composée de cinq, ou, selon d’autres, de sept cent mille Barbares[15].

Les Huns s’emparent de la Perse. A. D. 430-440.

Les ambassadeurs des Huns pouvaient réveiller l’attention de Théodose, en lui rappelant qu’ils étaient ses voisins en Europe et en Asie, qu’ils s’étendaient d’un côté jusqu’au Danube et de l’autre jusqu’au Tanaïs. Sous le règne de son père Arcadius, une bande audacieuse de Huns avait ravagé les provinces de l’Orient, d’où ils s’étaient retirés avec d’immenses dépouilles et une multitude de captifs[16] ; ils s’étaient avancés, par un chemin secret, le long des côtes de la mer Caspienne, avaient traversé les montagnes de l’Arménie en tout temps couvertes de neige, et passé le Tigre, l’Euphrate et le Halys ; ils avaient remonté leur cavalerie fatiguée excellens chevaux de Cappadoce, avaient occupé les hauteurs de la Cilicie, et interrompu les chants et les danses joyeuses des habitans d’Antioche. Leur approche fit trembler l’Égypte ; les moines et les pèlerins de la Terre-Sainte se hâtèrent de s’embarquer, pour éviter leurs fureurs. Les Orientaux se souvenaient encore avec terreur de cette invasion. Les sujets d’Attila pouvaient exécuter avec des forces supérieures l’entreprise de ces audacieux aventuriers, et l’on fut bientôt dans l’inquiétude de savoir si la tempête fondrait sur les Persans ou sur les Romains. Quelques-uns des grands vassaux du roi des Huns étaient allés, par ses ordres, ratifier un traité d’alliance et une société d’armes avec l’empereur, ou plutôt avec le général de l’Occident ; ils racontèrent, durant leur séjour à Rome, les circonstances d’une de leurs expéditions récentes dans l’Orient. Après avoir passé le désert et un marais, que les Romains supposèrent être le lac Méotis, ils avaient traversé les montagnes, et étaient arrivés au bout de quinze jours sur les confins de la Médie, et s’étaient avancés jusqu’aux villes inconnues de Basic et de Cursic. Ils rencontrèrent l’armée des Persans dans les plaines d’Arménie, et, selon leur propre expression, l’air fut obscurci par un nuage de traits. Les Huns cédèrent à la supériorité du nombre ; leur retraite pénible se fit par différens chemins ; ils perdirent la plus grande partie de leur butin, et se retirèrent enfin dans le camp royal avec quelque connaissance du pays, et un impatient désir de vengeance. Dans la conversation familière des ambassadeurs impériaux, qui discutèrent entre eux à la cour d’Attila le caractère de ce prince et les vues de son ambition, les ministres de Constantinople montrèrent l’espérance de voir ses forces occupées long-temps dans une guerre difficile et douteuse contre les princes de la maison de Sassan ; mais les Italiens, plus prévoyans, leur firent sentir l’imprudence et le danger d’une semblable espérance, leur démontrèrent que les Mèdes et les Persans étaient incapables de résister aux Huns, et que cette conquête facile augmenterait la puissance et l’orgueil du vainqueur, qui, au lieu de se contenter d’une faible contribution et du titre de général de Théodose, en viendrait bientôt à imposer un joug honteux et intolérable aux Romains humiliés et captifs, dont l’empire se trouvait de toutes parts resserré par celui des Huns[17].

Ils attaquent l’Empire d’Orient. A. D. 441.

Tandis que les puissances de l’Europe et de l’Asie cherchaient à détourner le danger qui les menaçait, l’alliance d’Attila maintenait les Vandales dans la possession de l’Afrique. Les cours de Ravenne et de Constantinople avaient réuni leurs forces pour recouvrer cette précieuse province, et les ports de la Sicile étaient déjà remplis des vaisseaux et des soldats de Théodose ; mais le rusé Genseric, dont les négociations s’étendaient dans toutes les parties du monde, prévint cette entreprise en excitant le roi des Huns à envahir l’empire d’Orient ; et un événement de peu d’importance devint le motif et le prétexte d’une guerre sanglante[18]. En conséquence du traité de Margus, on avait ouvert un marché franc sur la rive septentrionale du Danube, protégée par une forteresse romaine, nommée Constantia. Une troupe de Barbares viola la sûreté du commerce, tua ou dispersa les marchands, et détruisit totalement la forteresse. Les Huns représentèrent cet outrage comme un acte de représailles, et alléguèrent que l’évêque de Margus était entré sur leur territoire, où il avait découvert et dérobé le trésor secret de leurs rois. Ils exigèrent qu’on leur restituât le trésor, et qu’on leur livrât le prélat et les sujets fugitifs qui avaient échappé à la justice d’Attila. Le refus de la cour de Byzance fut le signal de la guerre, et les habitans de la Mœsie applaudirent d’abord à la généreuse fermeté de leur souverain ; mais dès que la destruction de Viminiacum et des villes voisines les eut avertis de leur propre danger, ils adoptèrent une morale plus relâchée, et prétendirent qu’on pouvait sacrifier justement un simple citoyen, bien qu’innocent et respectable, à la sûreté de tout un pays. L’évêque de Margus, qui n’aspirait point à la couronne du martyre, soupçonna leur dessein, et résolut de le prévenir. Il osa traiter avec les princes des Huns, s’assura, par des sermens solennels, de son pardon et d’une récompense, posta secrètement un corps nombreux de Barbares sur les bords du Danube, et, à une heure convenue, ouvrit de sa propre main les portes de la ville. Cet avantage, obtenu par une trahison, servit de prélude à des victoires plus honorables et plus décisives. Une ligne de châteaux ou forteresses protégeait les frontières de l’Illyrie, et quoique la plupart ne consistassent que dans une tour défendue par une faible garnison, elles suffisaient ordinairement à repousser ou arrêter les incursions d’ennemis qui manquaient également d’intelligence pour faire un siége régulier, et de patience pour l’entreprendre. [Ravage de l’Europe jusqu’à Constantinople.]Mais l’effrayante multitude des Huns fit bientôt disparaître ces faibles obstacles[19] : ils réduisirent en cendres les villes de Sirmium et de Singidunum, de Ratiaria et de Marcianopolis, de Naissus et de Sardica ; des miriades de Barbares, conduits par Attila, envahirent, occupèrent et ravagèrent à la fois toute la largeur de l’Europe, dans un espace d’environ cinq cents milles, depuis le Pont-Euxin jusqu’à la mer Adriatique. Cependant ce danger pressant ne put ni distraire Théodose de ses amusemens ou de ses pratiques de dévotion, ni le déterminer à paraître à la tête des légions romaines ; mais il rappela promptement les troupes qu’il avait envoyées en Sicile pour attaquer Genseric ; il épuisa les garnisons des frontières de la Perse, et rassembla en Europe une armée dont le nombre et la valeur auraient été formidables si les généraux avaient su commander et les soldats obéir. Ces armées furent vaincues dans trois journées successives, et les progrès d’Attila sont marqués par les trois champs de bataille. Les deux premières se donnèrent sur les bords de l’Utus et sous les murs de Marcianopolis, dans les vastes plaines qui séparent le Danube du mont Hémus. Les Romains, pressés par un ennemi victorieux, se laissèrent imprudemment repousser peu à peu vers la Chersonèse de Thrace ; et, arrêtés par la mer, essuyèrent sur cette péninsule étroite une troisième défaite totale et irréparable. Par la destruction de cette armée, Attila devint maître absolu de tout le pays depuis l’Hellespont jusqu’aux Thermopyles et aux faubourgs de Constantinople. Il ravagea sans obstacle et sans pitié les provinces de la Thrace et de la Macédoine. Les villes d’Héraclée et d’Adrianople échappèrent peut-être à cette formidable invasion ; mais aucune expression ne paraît trop forte pour donner l’idée de la destruction que subirent soixante-dix villes de l’empire d’Orient, qui disparurent entièrement[20]. Les murs de Constantinople protégèrent Théodose, sa cour et ses timides habitans. Cependant ils avaient été ébranlés récemment par un tremblement de terre ; et la chute de cinquante huit tours présentait une brèche effrayante. On répara promptement le dommage ; mais les terreurs de la superstition donnèrent encore plus d’importance à cet accident ; le peuple imagina que le ciel conspirait à livrer la ville impériale aux pâtres de la Scythie, qui ne connaissaient ni les lois, ni le langage, ni la religion des Romains[21].

Guerre des Scythes ou Tartares.

Dans toutes les invasions qui ont désolé les empires civilises du Midi, les pâtres de la Scythie ont été généralement dirigés par un sauvage esprit de destruction. Les lois de la guerre, qui s’opposent entre les nations au meurtre et aux brigandages, sont fondées sur deux principes d’intérêt personnel : la connaissance des avantages permanens que l’on peut tirer de la conquête, en faisant un usage modéré de la victoire, et la juste appréhension que l’ennemi n’use de représailles lorsqu’il en trouvera l’occasion ; mais ces considérations de crainte et d’espérance étaient presque inconnues aux nations pastorales. On peut comparer sans injustice les Huns d’Attila aux Mongoux et aux Tartares, avant que leurs mœurs primitives eussent été changées par le luxe et par la religion ; et le témoignage de l’histoire de l’Orient peut jeter quelques lumières sur les annales imparfaites et tronquées des Romains. Après avoir subjugué toutes les provinces septentrionales de la Chine, les Mongoux proposèrent sérieusement, non pas dans la première violence de la colère et de la victoire, mais dans le calme de la réflexion, d’exterminer tous les habitans de cette contrée populeuse, et de convertir le pays en désert et en pâturages pour leurs troupeaux. La fermeté d’un mandarin chinois[22], qui fit goûter à Gengis-Khan quelques principes d’une plus saine politique, l’empêcha d’exécuter cet horrible dessein ; mais dans les villes de l’Asie, dont les Mongoux se rendirent les maîtres, ils exercèrent le plus affreux abus de la victoire avec une espèce de méthode et de régularité dont on peut raisonnablement supposer, quoique sans preuve authentique, que l’exemple se sera retrouvé chez les Huns. Tous les habitans d’une ville emportée d’assaut, ou rendue à discrétion, étaient obligés de s’assembler dans quelque plaine adjacente ; on séparait les vaincus en trois classes. La première consistait dans les soldats de la garnison et les hommes en état de porter les armes, dont le sort se décidait dans l’instant ; ils avaient l’alternative de s’enrôler parmi les Mongoux, ou d’être massacrés sur-le-champ par les troupes, qui les environnaient de toutes parts l’arc tendu et la lance en arrêt. La seconde classe, composée des femmes et filles jeunes et belles, des artisans, des ouvriers de toutes les classes et de toutes les professions, et de tous les citoyens dont on pouvait espérer une rançon, se partageaient entre les Barbares, ou également, ou en lots proportionnés à leur rang dans l’armée. Le reste, dont la vie ou la mort étaient également indifférentes aux vainqueurs, obtenaient la liberté de retourner dans la ville d’où on avait enlevé tout ce qui paraissait utile ou précieux. Ces infortunés habitans, privés de leurs amis, de leurs parens, et de toutes les commodités de la vie, payaient encore un tribut pour pouvoir respirer leur air natal. Telle était la conduite des Mongoux, quand ils ne croyaient pas devoir user de la dernière rigueur[23] ; mais un faible sujet de ressentiment, un caprice ou un motif de convenance, suffisaient pour les déterminer à envelopper tous les vaincus, sans distinction, dans un massacre général ; et ils exécutèrent la destruction de plusieurs villes florissantes avec tant de fureur et de persévérance, que, selon leur propre expression, un cheval pouvait galoper sans broncher sur le terrain qu’elles avaient occupé. Les armées de Gengis-Khan détruisirent les trois grandes capitales du Khorasan, Maru, Neisabour et Hérat ; et d’après un calcul exact, le nombre de ceux qui périrent dans ces trois villes, se montait à quatre millions trois cent quarante-sept mille[24]. Tamerlan était né dans un siècle moins barbare, et avait été élevé dans la religion mahométane[25] ; et cependant en supposant même qu’Attila l’ait égalé en meurtres et en destruction[26], l’épithète de fléau de Dieu pourrait convenir pareillement à l’un et à l’autre.

État des captifs.

On peut affirmer avec assurance, que les Huns dépeuplèrent les provinces de l’empire, par le grand nombre de Romains qu’ils emmenèrent en captivité. Entre les mains d’un législateur habile, cette industrieuse colonie aurait répandu les sciences et les arts dans les déserts de la Scythie ; mais ces captifs, pris à la guerre, se trouvaient dispersés dans toutes les hordes qui composaient l’empire d’Attila ; et sans aucune valeur réelle que celle que leur donnait l’opinion de ces Barbares simples, ignorans et sans préjugés. Ceux-ci se connaissaient peu au mérite d’un théologien fortement versé dans les discussions sur la Trinité et l’Incarnation ; cependant ils respectaient les ministres de toutes les religions ; et le zèle actif des missionnaires chrétiens, sans approcher de la personne ou du palais des souverains, travailla avec succès à la propagation de l’Évangile[27]. Des pâtres qui n’avaient pas même l’idée du partage des terres, devaient ignorer l’usage aussi-bien que l’abus de la jurisprudence civile, et l’habileté d’un éloquent jurisconsulte ne devait exciter en eux que mépris ou aversion[28]. Les Huns et les Goths, continuellement mêlés ensemble, se communiquaient réciproquement la connaissance de leurs idiomes ; et tous les Barbares voulaient parler la langue latine, parce qu’elle était la langue militaire, même dans l’empire d’Orient[29] ; mais ils dédaignaient le langage et les sciences des Grecs. L’orgueilleux sophiste ou le grave philosophe accoutumé aux applaudissemens des écoles, devait souffrir de voir donner la préférence à son robuste esclave, compagnon de sa captivité. Dans le nombre des arts mécaniques, les Huns n’estimaient et n’encourageaient que ceux qui servaient à leurs besoins. Onegesius, un des favoris d’Attila, fit construire un bain par un architecte, son esclave ; mais ce fut un exemple extraordinaire du luxe d’un particulier ; et les serruriers, les charpentiers, les armuriers, etc., étaient beaucoup plus utiles à un peuple errant, qu’ils fournissaient d’ustensiles pour la paix et d’armes pour la guerre. Les médecins étaient particulièrement l’objet de leur vénération. Quoique les Huns méprisassent la mort, ils craignaient les maladies ; et la fierté du vainqueur disparaissait devant un captif à qui il supposait le pouvoir de lui sauver ou de lui prolonger la vie[30]. Un Barbare pouvait maltraiter, dans un moment de colère, l’esclave dont il était le maître absolu ; mais les mœurs des Huns n’admettaient pas un système d’oppression, et ils récompensaient souvent par le don de la liberté, le courage ou l’activité de leur captif. L’historien Priscus[31], dont l’ambassade offre une source féconde d’instructions, fut accosté dans le camp d’Attila par un étranger qui le salua en langue grecque, mais dont la figure et l’habillement annonçaient un riche habitant de la Scythie. Au siége de Viminiacum, il avait perdu, comme il le raconta lui-même, sa fortune et sa liberté. Onegesius, dont il devint l’esclave, récompensa les services qu’il lui rendit contre les Romains et contre les Acatzires, en l’élevant au rang des guerriers nés parmi les Huns, auxquels il s’était attaché depuis par les liens du mariage et de la paternité. La guerre lui avait rendu avec usure la fortune qu’elle lui avait enlevée ; son ancien maître l’admettait à sa table, et l’apostat grec bénissait une captivité qui l’avait conduit à une situation heureuse et indépendante, et sans autre charge que l’honorable devoir de porter les armes pour son nouveau pays. Son récit fut suivi d’une discussion sur les avantages et sur les défauts du gouvernement romain, que l’apostat censurait avec véhémence, et que Priscus ne défendit que par de faibles et prolixes déclamations. L’affranchi d’Onegesius peignit des plus vives couleurs les vices d’un empire chancelant, vices dont il avait été si long-temps la victime ; la cruelle absurdité des empereurs, qui, trop faibles pour protéger leurs sujets, leur refusaient des armes pour se défendre ; le poids excessif des contributions, rendu encore plus insupportable par des modes de perception ou compliqués ou arbitraires ; l’obscurité d’une foule de lois qui se détruisaient mutuellement, les formalités lentes et ruineuses de la justice, et la corruption générale qui augmentait l’influence du riche et aggravait l’infortune du pauvre. Un sentiment d’amour de la patrie se ranima un instant dans le cœur de cet heureux exilé, et il déplora, en versant un torrent de larmes, le crime ou la faiblesse des magistrats qui avaient perverti les institutions les plus sages et les plus salutaires[32].

Traité de paix entre Attila et l’empire d’Orient. A. D. 446.

La politique timide et honteuse des Romains de l’Occident, avait abandonné l’empire d’Orient aux ravages des Barbares[33]. Le monarque n’avait rien dans son caractère qui pût suppléer à la perte des armées et au défaut de courage et de discipline. Théodose, qui prenait sans doute encore le ton convenable à son titre d’invincible Auguste qu’il n’avait pas quitté, fut réduit à solliciter la clémence d’Attila ; celui-ci dicta impérieusement les conditions d’une paix ignominieuse. 1o. L’empereur d’Orient céda, par une convention, soit expresse, soit tacite, un vaste et utile territoire qui s’étendait le long des rives méridionales du Danube, depuis Singidunum ou Belgrade jusqu’à Novæ, dans le diocèse de la Thrace. La largeur fut énoncée vaguement par l’expression de quinze jours de marche ; mais la proposition que fit Attila de changer le lieu du marché national, prouva bientôt qu’il comprenait les ruines de Naissus dans les limites de ses nouveaux états. 2o. Le roi des Huns exigea et obtint que le tribut annuel de sept cents livres pesant d’or serait porté à deux mille cent livres ; et il stipula le payement immédiat de six mille livres d’or pour l’indemniser des frais de la guerre, ou remplacer le vol qui en avait été le prétexte. On imaginerait peut-être que l’opulent empire d’Orient acquitta sans peine une demande qui égalait à peine la fortune de certains particuliers ; mais la difficulté de réaliser cette faible somme offrit une preuve frappante du dépérissement ou du désordre des finances. Une grande partie des contributions qu’on arrachait au peuple, était interceptée par les manœuvres les plus coupables, et n’arrivait point dans le trésor impérial. Théodose dissipait son revenu avec ses favoris, en profusions et en faste inutile, toujours déguisés sous le nom de magnificence impériale, ou de charité chrétienne. Les ressources actuelles avaient toutes été épuisées par la nécessité imprévue de préparatifs militaires. On ne put trouver d’autre expédient, pour satisfaire sans délai l’avarice et l’impatience d’Attila, qu’une contribution personnelle et rigoureuse sur l’ordre des sénateurs, et elle fut imposée arbitrairement. La pauvreté des nobles les réduisit à l’humiliante nécessité d’exposer publiquement en vente les bijoux de leurs femmes et les ornemens héréditaires de leurs palais[34]. 3o. Il paraît que le roi des Huns établissait pour principe de jurisprudence nationale, qu’il ne pouvait jamais perdre la propriété des personnes qui avaient une fois, de gré ou de force, cédé à son autorité. D’après ce principe, il concluait, et les conclusions d’Attila étaient des lois irrévocables, que les Huns pris à la guerre devaient être renvoyés sans rançon et sans délai ; que tout captif romain fugitif payerait douze pièces d’or pour jouir de sa liberté, et que tous les déserteurs de ses drapeaux seraient rendus sans condition ni promesse de pardon. L’exécution de ce honteux traité exposa les officiers de l’empire à massacrer des déserteurs d’une naissance illustre, devenus fidèles sujets de l’empereur, et qui ne voulurent point se dévouer à des supplices certains ; et les Romains perdirent sans retour la confiance de tous les peuples de la Scythie, en prouvant qu’ils manquaient ou de bonne foi ou de forces pour protéger les supplians qui avaient embrassé le trône de Théodose[35].

Courage des Azimontins.

La fermeté d’une petite ville si obscure, que ni les historiens ni les géographes ne l’ont nommée dans aucune autre occasion, exposa dans tout son jour le déshonneur de l’empereur et de l’empire. Azimus ou Azimuntium, dans la Thrace et sur les confins de l’Illyrie[36], s’était distinguée par l’esprit martial de sa jeunesse, par l’habileté des chefs qu’elle avait choisis, et par leurs brillans exploits contre l’innombrable armée des Barbares. Au lieu d’attendre timidement leur approche, les Azimontins firent de fréquentes sorties, attaquèrent les Huns, qui se retirèrent insensiblement de ce dangereux voisinage ; ils leur enlevèrent une partie de leurs dépouilles et de leurs captifs, et recrutèrent leurs forces militaires par l’association des fugitifs et des déserteurs. Après la conclusion du traité, Attila menaça l’empire d’une nouvelle guerre si l’on n’obligeait pas les Azimontins à remplir les conditions acceptées par leurs souverains. Les ministres de Théodose avouèrent, avec une humble franchise, qu’ils ne pouvaient plus prétendre à aucune autorité sur des hommes qui étaient si glorieusement rentrés dans les droits de leur indépendance naturelle ; et le roi des Huns consentit à négocier un échange avec les citoyens d’Azimus. Ils demandèrent la restitution de quelques pâtres qui s’étaient laissé surprendre avec leurs troupeaux. La recherche fut accordée et infructueuse ; mais avant de rendre deux Barbares qu’ils avaient conservés pour garans de la vie de leurs compatriotes, ils obligèrent les Huns à faire serment qu’ils ne retenaient point d’Azimontins parmi leurs prisonniers. Attila, de son côté, trompé par leurs protestations, crut, comme ils l’assuraient, que le reste des captifs avait été passé au fil de l’épée, et qu’ils étaient dans l’usage de renvoyer sur-le-champ tous les Romains et les déserteurs qui se réfugiaient sous leur protection. Les casuistes blâmeront ou excuseront ce mensonge officieux et prudent, en proportion de ce qu’ils inclineront plus ou moins pour les opinions rigides de saint Augustin ou pour les sentimens plus doux de saint Jérôme ou de saint Chrysostôme[37] ; mais tout militaire et tout homme d’état doit convenir que si l’on eût encouragé et multiplié la race guerrière des Azimontins, les Barbares auraient été bientôt forcés de respecter la majesté de l’empire.

Il aurait été bien étrange qu’en renonçant à l’honneur, Théodose obtînt la certitude d’une paix solide, et que sa timidité le mît à l’abri de nouveaux outrages. Il fut successivement insulté par cinq ou six ambassades du roi des Huns[38], qui toutes avaient pour objet de presser l’exécution tardive ou imparfaite des articles du traité, de produire les noms des fugitifs et des déserteurs qui se trouvaient encore sous la protection de l’empire, et de déclarer, avec une feinte modération, que si leur souverain n’obtenait promptement satisfaction, il lui serait impossible, lors même qu’il le voudrait, d’arrêter le ressentiment de ses belliqueuses tribus. Outre les motifs d’orgueil et d’intérêt qui engageaient le roi des Huns à continuer cette suite de négociations, il y cherchait encore l’avantage peu honorable d’enrichir ses courtisans aux dépens de ses ennemis. On épuisait le trésor impérial pour gagner les ambassadeurs et les principaux de leur suite, dont le rapport favorable pouvait contribuer à la conservation de la paix. Le roi des Huns était flatté de la réception honorable que l’on faisait à ses ambassadeurs ; il calculait avec satisfaction la valeur et la magnificence des présens qu’ils obtenaient, exigeait rigoureusement l’exécution de toutes les promesses qui devaient leur procurer quelque avantage, et traita comme une affaire d’état le mariage de Constance, son secrétaire[39]. Cet aventurier gaulois, qu’Ætius avait recommandé au roi des Huns, s’était engagé à favoriser les ministres de Constantinople, à condition qu’ils lui feraient épouser une femme riche et d’un rang distingué. La fille du comte Saturnin fut choisie pour acquitter l’engagement de son pays. La répugnance de la victime, quelques troubles domestiques, et l’injuste confiscation de sa fortune, refroidirent l’ardeur de l’avide Constance ; mais il réclama, au nom d’Attila, une alliance équivalente ; et après bien des détours, des excuses et des délais inutiles, la cour de Byzance se trouva forcée de sacrifier à cet insolent étranger la veuve d’Armatius, que sa naissance, ses richesses et sa beauté plaçaient au premier rang des matrones romaines. Attila exigea qu’en retour de ces onéreuses et importunes ambassades, l’empereur d’Orient lui envoyât aussi des ambassadeurs ; et pesant avec orgueil le rang et la réputation des envoyés, il daigna promettre qu’il viendrait les recevoir jusqu’à Sardica, s’ils étaient revêtus de la dignité consulaire. Le conseil de Théodose éluda cette proposition, en représentant la misère et la désolation de Sardica ; il hasarda même d’observer que tout officier de l’armée ou du palais impérial avait un titre suffisant pour traiter avec le plus puissant prince de la Scythie. Maximin, courtisan sage et respectable[40], qui avait occupé long-temps avec éclat des emplois civils et militaires, accepta à regret la commission désagréable, et peut-être dangereuse, d’apaiser le ressentiment du roi des Huns. L’historien Priscus, son ami[41], saisit cette occasion d’examiner le héros barbare dans le sein de la paix et de la vie domestique ; mais le secret de l’ambassade, secret fatal et criminel, ne fut confié qu’à l’interprète Vigilius. Les deux derniers ambassadeurs des Huns, Oreste, d’une famille noble de la Pannonie, et Édecon, chef vaillant de la tribu des Scyrres, retournèrent en même temps de Constantinople au camp d’Attila. Leurs noms obscurs acquirent bientôt de l’illustration par la fortune extraordinaire de leurs fils. Les deux serviteurs d’Attila devinrent pères du dernier empereur de l’Occident et du premier roi barbare de l’Italie.

Ambassade de Maximin à Attila. A. D. 448.

Les ambassadeurs, suivis d’un train nombreux d’hommes et de chevaux, prirent leur premier séjour à Sardica, environ à trois cent cinquante milles, ou treize jours de marche de Constantinople. Comme les ruines de Sardica se trouvaient sur les terres de l’empire, les Romains remplirent les devoirs de l’hospitalité. Les habitans de la province leur fournirent une quantité suffisante de bœufs et de moutons ; et les Huns furent invités à un repas splendide ou du moins abondant ; mais la vanité et l’indiscrétion des deux partis introduisirent bientôt la dissension parmi les convives. Les ambassadeurs romains soutinrent avec chaleur la majesté de Théodose et de l’empire ; et les Huns maintinrent avec une égale vivacité la supériorité de leur monarque victorieux. L’adulation déplacée de Vigilius enflamma la dispute ; il rejetait dédaigneusement la comparaison d’un mortel, quel qu’il put être, avec le divin Théodose ; et ce fut avec beaucoup de difficulté que Priscus et Maximin parvinrent à changer de conversation et à calmer la colère des Barbares. Lorsqu’ils quittèrent la table, les ambassadeurs romains offrirent à Édecon et à Oreste des robes de soie et des perles des Indes, que ceux-ci acceptèrent avec reconnaissance. Oreste observa cependant qu’on ne l’avait pas toujours traité avec autant d’égards et de libéralité. La distinction offensante que le rang héréditaire de son collègue obtenait sur un particulier revêtu d’un emploi civil, semble avoir fait d’Édecon un ami suspect, et d’Oreste un ennemi irréconciliable. Après leur départ de Sardica, ils firent une route de cent milles avant d’arriver à Naissus. Cette ville florissante, la patrie du grand Constantin, ne présentait plus que des débris renversés dans la poussière. Ses habitans avaient été détruits ou dispersés, et l’aspect de quelques malades, à qui l’on avait permis d’y demeurer au milieu des ruines des églises, augmentait l’horreur de cet affreux spectacle. Les environs étaient couverts d’ossemens humains, tristes restes des malheureux qui avaient été égorgés. Les ambassadeurs, qui dirigeaient leur marche vers le nord-ouest, furent obligés de traverser les montagnes de la Servie avant de descendre dans la plaine marécageuse qui conduit aux rives du Danube. Les Huns, maîtres de la grande rivière, passèrent les ambassadeurs dans de grands canots faits du tronc d’un seul arbre. Les ministres de Théodose descendirent sans accident sur le bord opposé, et les Barbares qui les accompagnaient précipitèrent leur marche vers le camp d’Attila, disposé de manière à servir aux plaisirs de la chasse comme à ceux de la guerre. À peine Maximin avait-il laissé le Danube à deux milles derrière lui, qu’il commença la fatigante épreuve de l’insolence des vainqueurs. Ils lui défendirent durement de déployer ses tentes dans une vallée qui présentait un aspect agréable, mais qui ne se trouvait pas à la distance respectueuse où il devait se tenir de la demeure du monarque. Les ministres d’Attila le pressèrent de leur communiquer les instructions qu’il ne voulait déclarer qu’en présence du souverain. Lorsque Maximin représenta avec modération combien cette prétention était contraire à l’usage constant des nations, il apprit avec la plus grande surprise qu’un traître avait déjà communiqué à l’ennemi les résolutions du conseil sacré ; ces secrets, dit Priscus, qu’on ne devrait pas révéler même aux dieux. Sur son refus de traiter d’une manière si honteuse, on lui commanda de repartir à l’instant. L’ordre fut révoqué et répété une seconde fois ; les Huns essayèrent encore de vaincre la patience et la fermeté de Maximin ; enfin, par l’entremise de Scotta, frère d’Onegesius, dont on avait obtenu la faveur à force de présens, l’ambassadeur de Théodose obtint une audience d’Attila ; mais au lieu de lui donner une réponse décisive, on lui fit entreprendre un long voyage vers le Nord, pour procurer au roi des Huns l’orgueilleuse satisfaction de recevoir dans le même camp les ambassadeurs des empires d’Orient et d’Occident. Des guides dirigeaient sa marche et l’obligeaient de la hâter, de la déranger ou de l’arrêter, conformément à celle qu’il plaisait au monarque de tenir. Les Romains, en parcourant les plaines de la Hongrie, crurent avoir traversé, soit sur des canots, soit sur des bateaux portatifs, plusieurs rivières navigables ; mais il y a lieu de présumer que le cours tortueux du Tibiscus ou la Theiss se présenta plusieurs fois devant eux sous différens noms. Les villages voisins leur fournissaient abondamment des provisions, de l’hydromel au lieu de vin, du millet en guise de pain, et une certaine liqueur nommée camus, qui, au rapport de Priscus, se tirait de l’orge distillée[42]. Ces vivres devaient paraître bien grossiers à des hommes accoutumés au luxe de Constantinople ; mais ils furent secourus dans leurs souffrances passagères par la bienveillance et l’hospitalité de ces mêmes Barbares si terribles et si impitoyables les armes à la main. Les ambassadeurs étaient campés sur les bords d’un vaste marais ; un ouragan, accompagné de tonnerre et de pluie, renversa leurs tentes, inonda leur bagage, l’entraîna dans le marais, et dispersa leur suite dans l’obscurité de la nuit. Ils étaient incertains de la route, et redoutaient quelque danger inconnu ; mais ayant réveillé par leurs cris les habitans d’un village voisin qui appartenait à la veuve de Bleda, ceux-ci accoururent avec des torches ; en peu de momens, par leurs soins bienveillans, un feu de roseaux vint ranimer les voyageurs ; on pourvut libéralement à tous les besoins des Romains, et même à tout ce qui pouvait flatter leurs désirs, et ils parurent un peu embarrassés de la singulière politesse de la veuve de Bleda, qui joignit à ses autres attentions celle de leur envoyer un nombre suffisant de filles belles et complaisantes. Ils s’occupèrent, pendant le jour suivant, à rassembler et à sécher le bagage, à reposer les hommes et les chevaux. Avant de se mettre en route, les ambassadeurs prirent congé de la dame du village, et reconnurent sa générosité par d’utiles présens de vases d’argent, de toisons teintes en rouge, de fruits secs et de poivre des Indes. Aussitôt après cette aventure, ils rejoignirent la suite d’Attila, dont ils étaient séparés depuis six jours, et continuèrent lentement leur route jusqu’à la capitale d’un empire où ils n’avaient pas rencontré une seule ville dans un espace de plusieurs milliers de milles.

Le village royal et le palais.

Autant que nous en pouvons juger d’après l’obscurité des notions géographiques que nous a laissées Priscus, cette capitale paraît avoir été située entre le Danube, la Theiss, et les montagnes Carpathiennes dans la Haute-Hongrie, et probablement dans les environs de Jazberin, d’Agria ou de Tokay[43]. Elle eut sans doute pour origine un camp que les longues et fréquentes résidences d’Attila convertirent en un vaste village, devenu nécessaire pour y recevoir la cour du prince, les troupes qui l’environnaient et la multitude des gens de suite et des esclaves, les uns actifs et industrieux, les autres inutiles, qui accompagnaient l’armée[44]. On n’y voyait d’autre édifice en pierre que les bains d’Onegesius, dont les matériaux étaient tirés de la Pannonie ; et comme on ne trouvait point dans les environs de bois propre à la charpente, nous pouvons présumer que les habitans de la classe inférieure construisaient leurs demeures de paille, de boue ou de treillis. Les maisons des Huns distingués étaient toutes de bois, et ornées avec une magnificence grossière en proportion du rang, de la fortune ou du goût des propriétaires. Il paraît qu’elles étaient disposées dans un certain ordre, et censées plus ou moins honorables, selon qu’elles approchaient plus ou moins de la demeure du monarque. Le palais d’Attila, construit en bois, et fort supérieur à tous les autres bâtimens du village, couvrait une vaste étendue de terrain. Le mur ou enceinte extérieure consistait en une palissade faite de bois uni et carré, entremêlé de hautes tourelles moins propres à la défense qu’à servir d’ornement. Ce mur, qui enclavait, à ce qu’il paraît, dans son enceinte le penchant d’une colline, renfermait un grand nombre d’édifices construits en bois, et destinés à différens objets du service du prince. Les nombreuses épouses d’Attila occupaient chacune un bâtiment séparé ; et loin de se montrer astreintes à la retraite rigoureuse imposée aux femmes par la défiante jalousie des Asiatiques, elles reçurent les ambassadeurs romains avec politesse, les admirent à leur table, et même leur permirent de les embrasser en public. Lorsque Maximin offrit ses présens à Cerca, la principale reine, il admira la singulière architecture de sa maison, la hauteur des colonnes rondes, et la beauté des bois, les uns polis, les autres tournés ou ciselés. Les ornemens lui parurent distribués avec goût, et les proportions assez bien observées. Après avoir passé au travers des gardes placés à la porte, les ambassadeurs furent introduits dans l’appartement intérieur de Cerca. L’épouse d’Attila les reçut assise ou plutôt couchée sur un lit moelleux ; des tapis couvraient le plancher ; les domestiques de la reine formaient un cercle autour d’elle, et ses demoiselles d’honneur, assises sur le tapis, s’occupaient à broder les parures des guerriers Barbares. Les Huns aimaient à étaler publiquement des richesses qui étaient en même temps la preuve et la récompense de leurs victoires. Ils ornaient les harnois de leurs chevaux, leurs armes, et jusqu’à leurs chaussures, de plaques d’or incrustées de pierres précieuses ; on voyait sur leurs tables, profusément épars, des plats, des coupes, des vases d’or et d’argent, travaillés par la main des artistes grecs. Le seul Attila mettait son orgueil à imiter la simplicité de ses ancêtres[45]. Son habit, ses armes, les harnois de ses chevaux étaient unis, sans ornemens, et d’une seule couleur. On ne voyait sur sa table que des coupes et des plats de bois, la chair était sa seule nourriture ; et le luxe du conquérant du Nord ne s’éleva jamais jusqu’à l’usage du pain.

Conduite d’Attila vis-à-vis des ambassadeurs romains.

Lorsque Attila donna audience aux ambassadeurs romains sur les bords du Danube, sa tente était environnée d’une garde formidable. Le monarque était assis sur une chaise de bois. Son maintien sévère, ses gestes d’impatience et sa voix menaçante, étonnèrent la fermeté de Maximin : mais Vigilius eut bientôt des motifs plus réels de trembler, lorsqu’il entendit le roi des Huns dire d’un ton de colère, que s’il ne respectait pas les lois des nations, il ferait clouer à une croix le perfide interprète, et livrerait son corps aux vautours. Le monarque barbare prouva, par une liste exacte, l’audacieux mensonge de Vigilius, qui prétendait n’avoir pu trouver que dix-sept déserteurs, et déclara, avec arrogance, qu’il méprisait les efforts impuissans des traîtres auxquels Théodose avait confié la défense de ses provinces, mais qu’il ne voulait pas s’abaisser à combattre des esclaves fugitifs, « Où est la forteresse, ajouta le fougueux Attila, où est la ville dans tout l’Empire romain, qui puisse prétendre à subsister, qui puisse se regarder comme sûre et imprenable, lorsqu’il nous plaira qu’elle disparaisse de dessus la terre ? » Il renvoya cependant l’interprète, qui retourna précipitamment à Constantinople annoncer de la part d’Attila, la demande absolue d’une restitution complète et d’une ambassade plus brillante. La colère du roi des Huns s’apaisa peu à peu, et les plaisirs de son nouveau mariage avec la fille d’Eslam, qu’il avait célébré dans sa route, contribuèrent peut-être à adoucir la violence de son caractère. Son entrée dans le village royal fut précédée d’une cérémonie assez extraordinaire. Une nombreuse troupe de femmes allèrent au-devant du monarque et du héros des Huns, et marchèrent devant lui rangées sur de longues files. L’intervalle des files était rempli de voiles blancs et de toiles fines, soutenus des deux côtes par ces femmes, qui les tenaient fort élevés, et formaient ainsi une espèce de dais, sous lequel un chœur de jeunes vierges chantait des hymnes et des chansons dans le langage des Scythes. La femme de son favori Onegesius, accompagnée des femmes de sa suite, vint le saluer à la porte de sa maison, qui se trouvait sur le chemin du palais, et lui offrit son respectueux hommage, selon la coutume du pays, en priant Attila de goûter le vin et la viande qu’elle avait préparés pour le recevoir. Dès que le monarque eut accepté son présent, ses domestiques élevèrent une petite table d’argent à la hauteur de son cheval. Attila toucha la coupe du bord de ses lèvres, salua l’épouse d’Onegesius, et continua sa marche. Les momens que le roi des Huns passait dans sa capitale ne s’écoulaient point dans l’oisiveté d’un sérail. Pour conserver sa dignité, Attila n’était point réduit à cacher sa personne ; il assemblait fréquemment ses conseils, donnait audience aux ambassadeurs des différentes nations ; et, à des temps fixés, son peuple pouvait recourir à son tribunal, qu’il tenait devant la principale porte de son palais, suivant l’ancien usage des princes de la Scythie. Les Romains de l’Orient et de l’Occident furent invités à [Le banquet royal.]deux banquets, où le roi des Huns régala les princes et les nobles de son pays ; mais Maximin et ses collègues n’obtinrent la permission de passer le seuil de la porte qu’après avoir fait une libation pour la santé et la prospérité d’Attila. Après cette cérémonie, on les conduisit à la place qui leur était destinée dans une vaste salle. Au milieu, la table et le lit de l’empereur, couverts de tapis et d’une toile fine, étaient élevés sur une estrade où l’on montait par plusieurs degrés. Son oncle, un de ses fils, et peut-être un roi en faveur, furent admis à partager le simple repas du roi des Huns. On avait dressé des deux côtés une rangée de petites tables, chacune desquelles contenait trois ou quatre convives ; le côté droit était le plus honorable. Les Romains conviennent avec franchise qu’on les plaça du côté gauche, et que Beric, chef inconnu peut-être de quelque tribu de Goths, eut la préséance sur les représentans de Théodose et de Valentinien. Le monarque barbare reçut de son échanson une coupe pleine de vin, et but obligeamment à la santé du plus distingué des convives, qui se leva de son siége, et porta de la même manière au prince l’hommage de ses vœux respectueux. Tous les convives, au moins les plus illustres, partagèrent successivement l’honneur de cette cérémonie, et elle doit avoir duré long-temps, puisque chacun des trois services qui furent présentés en nécessitait la répétition. Après la disparition des mets, le vin seul demeura sur les tables, et les Huns continuèrent de se livrer à leur intempérance, longtemps après le moment où les ambassadeurs des deux empires jugèrent que la sagesse et la décence leur prescrivaient de se retirer de ce banquet nocturne. Cependant, avant de le quitter ils eurent l’occasion d’observer les mœurs de la nation dans les amusemens de ses festins. Deux Scythes debout devant le lit d’Attila, récitèrent les vers qu’ils avaient composés pour célébrer sa valeur et ses victoires. Un profond silence régnait dans la salle, et l’attention des convives était enchaînée par des chansons qui rappelaient et perpétuaient le souvenir de leurs exploits. Une ardeur martiale brillait dans les yeux des jeunes guerriers, et les larmes des vieillards exprimaient leur douleur de ne pouvoir plus partager la gloire et le danger des combats[46]. À cette scène, dont l’usage pourrait être regardé comme une école de vertus militaires, succéda une farce qui dégradait la nature humaine. Deux bouffons, l’un Maure et l’autre Scythe, excitèrent la gaîté des spectateurs par leur figure difforme, leur habillement grotesque, leurs gestes et leurs discours ridicules, et le mélange inintelligible des langages des Scythes, des Goths et des Latins. Au milieu des bruyans éclats de rire dont retentissait la salle, et de la débauche à laquelle on se livrait de toutes parts, Attila seul, sans changer de contenance, conserva son inflexible gravité jusqu’à l’arrivée d’Irnac, le plus jeune de ses fils. Il l’embrassa en souriant, lui caressa doucement la joue, et décela sa préférence pour un enfant que ses prophètes assuraient devoir être un jour le soutien de sa famille et de l’empire. Les ambassadeurs reçurent le surlendemain une seconde invitation, et eurent lieu de se louer de la politesse et des égards d’Attila. Le roi des Huns conversa familièrement avec Maximin ; mais cet entretien était souvent interrompu par des expressions grossières et des reproches hautains : le monarque soutint avec un zèle peu décent les réclamations de son secrétaire Constance. « L’empereur, dit Attila, lui promet depuis long-temps une épouse opulente ; il faut que Constance obtienne satisfaction, et qu’un empereur romain ne coure pas le risque de passer pour un menteur. » Trois jours après, les ambassadeurs reçurent leur congé. On accorda à leurs pressantes sollicitations la liberté de plusieurs captifs pour une rançon modérée ; et outre les présens que les ministres impériaux reçurent du roi, chacun des nobles leur fit, avec la permission d’Attila, l’utile et honorable don d’un excellent cheval. Maximin retourna par la même route à Constantinople ; et quoiqu’il se fût trouvé par hasard engagé dans une querelle avec Beric, le nouvel ambassadeur d’Attila, il se flatta d’avoir contribué, par ce long et pénible voyage, à confirmer la paix et l’alliance entre les deux nations[47].

Mais l’ambassadeur romain ignorait le dessein perfide qu’on avait couvert du masque de la foi publique. La surprise et la satisfaction qu’Édecon fit paraître en contemplant la splendeur de Constantinople, encouragèrent Vigilius à lui procurer une entrevue avec l’eunuque Chrysaphius[48], qui gouvernait l’empereur et l’empire. Après quelques conversations préliminaires et le serment mutuel du secret, l’eunuque, à qui les sentimens de son propre cœur n’inspiraient pas une idée très-exaltée des vertus ministérielles, hasarda de proposer la mort d’Attila comme un service important, au moyen duquel Édecon obtiendrait une part considérable dans les richesses qu’il admirait. L’ambassadeur des Huns prêta l’oreille à cette offre séduisante, et avec toutes les apparences du zèle, se montra rempli d’empressement et sûr de son adresse pour l’exécution de ce projet sanguinaire. On fit part de ce dessein au maître des offices, et le dévot Théodose consentit au meurtre d’un ennemi qu’il n’osait pas combattre. Mais la dissimulation ou le repentir d’Édecon fit échouer ce lâche dessein ; et bien que peut-être la trahison qu’on lui avait proposée ne lui eût pas inspiré d’abord autant d’horreur qu’il le prétendait, il sut du moins se donner tout le mérite d’un aveu prompt et volontaire. Si l’on se rappelle en ce moment l’ambassade de Maximin et la conduite d’Attila, on sera forcé d’admirer un Barbare, qui, respectant les lois de l’hospitalité, reçoit et renvoie généreusement le ministre d’un prince qui a conspiré contre sa vie : mais l’imprudence de Vigilius paraîtra bien plus extraordinaire ; s’aveuglant sur son crime et sur le danger, il revint au camp des Huns, accompagné de son fils et chargé de la bourse d’or que l’eunuque avait fournie pour satisfaire aux demandes d’Édecon et corrompre la fidélité des gardes. À l’instant de son arrivée, l’interprète fut saisi et traîné devant le tribunal d’Attila, où il soutint son innocence avec fermeté jusqu’au moment où la menace d’immoler son fils à ses yeux lui arracha l’aveu de toute la conspiration. Sous le nom de rançon ou de confiscation, l’avide monarque des Huns accepta deux cents livres d’or pour la rançon d’un misérable qu’il ne daigna pas punir. Il dirigea toute son indignation contre un coupable d’un rang plus élevé. [Il réprimande l’empereur et lui pardonne.] Ses ambassadeurs, Eslaw et Oreste, partirent sur-le-champ pour Constantinople avec des instructions dont il était moins dangereux pour eux de s’acquitter qu’il ne l’eût été de s’en écarter. Ils se présentèrent hardiment devant Théodose avec la bourse fatale, pendue au cou d’Oreste, qui demanda à l’eunuque, placé à côté du trône, s’il reconnaissait ce témoignage de son crime. Son collègue Eslaw, supérieur à Oreste pour la dignité, était chargé des reproches adressés à l’empereur. « Théodose, lui dit-il gravement, est fils d’un père illustre et respectable. Attila descend aussi d’une noble race ; et il a soutenu par ses actions la dignité que son père Mundzuk lui a transmise ; mais Théodose s’est rendu indigne du rang de ses ancêtres ; en consentant à payer un tribut honteux, il a consenti aussi à devenir esclave. Il doit donc respecter celui que le mérite et la fortune ont placé au-dessus de lui, et non pas comme un esclave perfide conspirer contre la vie de son maître. » Le fils d’Arcadius, accoutumé au langage des flatteurs, entendit avec surprise la voix sévère de la vérité ; il rougit, trembla, et n’osa point refuser positivement la tête de Chrysaphius, qu’Eslaw et Oreste avaient ordre de demander. Théodose fit partir sur le-champ de nouveaux ambassadeurs revêtus de pleins pouvoirs, et chargés de présens magnifiques pour apaiser la colère d’Attila ; et la vanité du monarque fut flattée du choix de Nomius et d’Anatolius, tous deux consulaires ou patrices, l’un grand trésorier, et l’autre maître général des armées de l’Orient. Il daigna venir au-devant de ces ministres jusque sur les bords de la rivière de Drenco ; et le ton sévère et hautain qu’il avait affecté d’abord ne tint point contre leur éloquence et leur libéralité. Attila pardonna à l’empereur, à l’eunuque et à l’interprète, s’obligea par serment à observer les conditions de la paix, rendit un grand nombre de prisonniers, abandonna à leur sort les fugitifs et les déserteurs, et céda un vaste territoire au midi du Danube, dont il avait tout enlevé, jusqu’aux habitans. Mais avec ce qu’il en coûta pour obtenir ce traité, on aurait pu entreprendre une guerre vigoureuse et la terminer glorieusement. Les malheureux sujets de Théodose furent écrasés de nouvelles taxes pour sauver la vie d’un indigne favori dont ils auraient acheté plus volontiers la mort[49].

Mort de Théodose le jeune. A. D. 450. 28 juillet.

L’empereur Théodose ne survécut pas long-temps à la circonstance la plus humiliante de son inutile vie. Comme il chassait en se promenant à cheval aux environs de Constantinople, son cheval le désarçonna et le jeta dans la rivière de Lycus. Blessé à l’épine du dos, Théodose expira peu de jours après, des suites de sa chute, dans la cinquantième année de son âge et dans la quarante-troisième de son règne[50]. Sa sœur Pulchérie, que la pernicieuse influence des eunuques avait souvent contrariée dans l’administration des affaires civiles et ecclésiastiques, fut unanimement proclamée impératrice d’Orient ; et une femme occupa pour la première fois le trône des Romains. Aussitôt qu’elle y fut placée, Pulchérie satisfit, par un acte de justice, son ressentiment personnel et celui du public. Sans formalité ni procédure, on exécuta l’eunuque Chrysaphius devant les portes de la ville ; et les richesses immenses qu’avait accumulées cet avide favori, ne servirent qu’à hâter et à justifier son châtiment[51]. Au milieu des acclamations générales du peuple et du clergé, l’impératrice ne se dissimula pas le désavantage auquel les préjugés exposent son sexe, et résolut de prévenir les murmures par le choix d’un collègue qui respectât toujours la chasteté et la supériorité de son épouse. [Marcien succède au trône de Théodose le 25 août.]Elle donna sa main à Marcien, sénateur de Théodose âgé d’environ soixante ans, et avec le nom de son mari, il reçut le don de la pourpre impériale. Le zèle de Marcien pour la foi orthodoxe, telle qu’elle était établie par le concile de Chalcédoine, aurait suffi pour enflammer la reconnaissance et obtenir les applaudissemens des catholiques ; mais la conduite de sa vie privée et celle qu’il tint ensuite sur le trône, font présumer qu’il possédait le courage et le génie nécessaires pour ranimer un empire presque anéanti par la faiblesse successive de ses monarques héréditaires. Né dans la Thrace, et élevé dans la profession des armes, Marcien avait éprouvé dans sa jeunesse les maux cuisans de l’infortune et de la pauvreté ; et toutes ses ressources, en arrivant à Constantinople, consistaient en deux cents pièces d’or que lui avait prêtées un ami. Il passa dix-neuf ans au service domestique et militaire d’Aspar et de son fils Ardaburius, suivit ces généraux puissans dans les guerres de Perse et d’Afrique, et obtint par leur protection l’honorable rang de tribun et de sénateur. Son mérite le fit estimer de ses patrons ; et la modestie de son caractère le mit à l’abri de leur jalousie. Il avait vu, et peut-être senti personnellement les abus d’une administration vénale et oppressive[52] ; et son propre exemple donna du poids et de l’énergie aux lois qu’il promulgua pour la réforme des mœurs.

Notes
  1. On peut trouver des matériaux authentiques pour l’histoire d’Attila, dans Jornandès, De rebus get., c. 34-50, p. 660-688, édit. Grot. et Priscus, Excerpta de legationibus, p. 33-76 ; Paris, 1648. Je n’ai pas lu les Vies d’Attila composées par Juvencus-Cæcilius Calanus-Dalmatinus, dans le douzième siècle, ou par Nicolas Olahus, archevêque de Gran, dans le seizième. Voyez l’Histoire des Germains, par Mascou, IX, 23, et Osservazioni litterarie, de Maffei, t. I, p. 88, 89. Tout ce qu’ont ajouté les Hongrois modernes est probablement fabuleux, et ils ne paraissent pas fort intelligens dans l’art de la fiction ; ils supposent que lorsque Attila envahit la Gaule et l’Italie, lorsqu’il épousa un grand nombre de femmes, etc., il était âgé de cent vingt ans. Thwrocz, Chroniq., p. 1, 22 ; in Scrip. Hungar., t. I, p. 76.
  2. La Hongrie a été successivement occupée par trois colonies de Scythes : 1o. les Huns d’Attila ; 2o. les Abares, dans le sixième siècle, et 3o. (A. D. 889) les Turcs ou Magiars, véritables ancêtres des Hongrois modernes, dont les relations avec les deux autres races sont très-faibles et très-éloignées. Le Prodremus ou la Notitia de Matthieu Bel paraît contenir de riches matériaux sur l’histoire ancienne et moderne de la Hongrie ; j’en ai vu les extraits dans la Bibliothéque ancienne et moderne, t. XXI, p. 1, 51, et dans la Bibliothéque raisonnée, t. XVI, p. 127-175.
  3. Socr., l. VII, c. 43 ; Théodoret, l. V, c. 36. Tillemont, qui s’en rapporte toujours à l’autorité des auteurs ecclésiastiques, soutient opiniâtrement qu’il ne s’agissait ni de la même guerre ni des mêmes personnages. Hist. des emper., t. VI, p. 136-607.
  4. Voyez Priscus, p. 47, 48 ; et l’Histoire des Peuples de l’Europe, t. VII, c. 13, 14, 15.
  5. Priscus, p. 39. Les Hongrois modernes le font descendre au trente-cinquième degré de filiation de Cham, fils de Noé ; et cependant ils ignorent le vrai nom de son père. De Guignes, Hist. des Huns, t. II, 297.
  6. Comparez Jornandès (c. 35, p. 661) avec Buffon (Hist. nat., t. III, p 380). Le premier observait avec raison, originis suæ signa restituens. Le caractère et le portrait d’Attila sont probablement tirés de Cassiodore.
  7. Abulpharag., Dynast., vers. Pocock., p. 281 ; Hist. généalogique des Tartares, par Abulghazi-Bahader-Khan, part. III, c. 15 ; part. IV, c. 3 ; Vie de Gengiskan, par Petis de La Croix, l. I, c. 1, 6. Les relations des Missionnaires qui ont visité la Tartarie dans le treizième siècle (voyez le septième volume de l’Hist. des Voyages), peignent l’opinion et le langage du peuple ; Gengis y est appelé le fils de Dieu.
  8. Nec templum apud eos visitur, aut delubrum, ne tugurium quidem culmo tectum cerni usquam potest ; sed gladius barbarico ritû humi figitur nudus, eumque ut Martem regionium quas circumcircant præsulem verecundiùs colunt. Ammien-Marcellin, XXXI, 2 ; et les Notes savantes de Lindenbrog.
  9. Priscus raconte cette histoire dans son propre texte (p. 65) et dans la citation faite par Jornandès (c. 35, p. 662). Il aurait pu expliquer la tradition ou fable qui caractérisait cette fameuse épée, et en même temps le nom et les attributs de la divinité de Scythie, dont il a fait le Mars des Grecs et des Romains.
  10. Hérodote, l. IV, c. 62. Par esprit d’économie, j’ai calculé par le plus petit stade. Dans les sacrifices humains, ils abattaient l’épaule et rompaient le bras de la victime ; il les jetaient en l’air, et tiraient leurs présages de la manière dont ces membres retombaient sur la pile.
  11. Priscus, p. 55. Un héros plus civilisé, Auguste lui-même, aimait à faire baisser les yeux à ceux qui le regardaient, et à se persuader qu’ils ne pouvaient supporter le feu divin qui brillait dans ses regards. Suét., in Aug., c. 79.
  12. Le comte du Buat (Histoire des Peuples de l’Europe, t. VII, p. 428, 429) essaie de justifier Attila du meurtre de son frère, et paraît presque vouloir récuser les témoignages réunis de Jornandès et des Chroniques contemporaines.
  13. Fortissimarum gentium Dominus, qui, inauditâ ante se potentiâ, solus scythica et germanica regna possedit. Jornandès, c. 49, p. 684 ; Priscus, p. 64, 65. M. de Guignes a acquis par ses connaissances sur la Chine des lumières sur l’empire et l’histoire d’Attila.
  14. Voyez l’Histoire des Huns, t. II, p. 296. Les Geougen croyaient que les Huns pouvaient, quand ils le voulaient, faire tomber la pluie, exciter les vents et les tempêtes. On attribuait ce phénomène à la pierre gezi ; et les Tartares mahométans du quatorzième siècle attribuèrent la perte d’une bataille au pouvoir magique de cette pierre. Voyez Cherefeddin-Ali, Hist. de Timur-Bec, tome I, pages 82-83.
  15. Jornandès, c. 35, p. 661 ; c. 37, p. 667 ; voy. Tillem., Hist. des emper., t. VI, p. 129-138. Corneille a peint la manière hautaine avec laquelle Attila traitait les rois ses sujets ; et sa tragédie s’ouvre par ces deux vers ridicules :

    Ils ne sont pas venus nos deux rois ! qu’on leur die
    Qu’ils se font trop attendre, et qu’Attila s’ennuie.

    Les deux rois sont peints comme de profonds politiques et de tendres amans ; et toute la pièce ne présente que les défauts du poète sans en montrer le génie.

  16. … Alii per caspia claustra
    Armeniaque nives, inopino tramite ducti
    Invadunt Orientis opes : jam pascua fumant
    Cappadocum, volucrumque parens Argæus equorum.
    Jam rubet altus Halys, nec se défendit iniquo
    Monte Cilix ; Syriæ tractus vastantur amœni ;
    Assuetumque choris et lætâ plebe canorum,
    Proterit imbellem sonipes hostilis Orontem.

    CLAUD., in Rufin, l. II, 28-35.


    Voyez aussi Eutrope (l. I, 243-251) et la vigoureuse Description de saint Jérôme, qui écrivait d’après sa propre, manière de sentir (t. I, p. 26, ad Héliodor., p. 200 ; ad Océan) ; Philostorgius (l. IX, c. 8) parle de cette invasion.

  17. Voyez l’original de la conversation dans Priscus, p. 64, 65.
  18. Priscus, 331. Son histoire contenait un récit élégant et détaillé de cette guerre (Evagrius, l. I, c. 17). Il ne nous est resté que les extraits qui ont rapport aux ambassades ; mais l’ouvrage original était connu des écrivains dont nous tirons cette notion imparfaite ; savoir : Jornandès, Théophane, le comte Marcellin, Prosper-Tyro et l’auteur de la Chronique d’Alexandrie. M. du Buat (Histoire des Peuples de l’Europe, l. VII, c. 15) a examiné la cause, les événemens et la durée de cette guerre, et prétend qu’elle fut terminée avant la fin de l’année 444.
  19. Procope, De ædificiis, l. IV, c. 5. Ces forteresses furent rétablies, fortifiées et agrandies par l’empereur Justinien ; mais détruites bientôt après par les Abares, qui succédèrent à la puissance et aux possessions des Huns.
  20. Septuagina civitates, dit Prosper-Tyro, deprædatione vastatæ. Le langage du comte Marcellin est encore plus expressif : Pene totam Europam, invasis excisisque civitatibus atque castellis, conrasit.
  21. Tillemont (Hist. des emper., t. VI, p. 106, 107) parle beaucoup de ce tremblement de terre qui se fit sentir depuis Constantinople jusqu’à Antioche et à Alexandrie, et qui a été attesté par tous les écrivains ecclésiastiques. Dans les mains d’un prédicateur un tremblement de terre est un ressort d’un effet admirable.
  22. Il représenta à l’empereur des Mongoux que les quatre provinces Petcheli, Changton, Chansi et Leaotong qu’il possédait déjà, pouvaient produire annuellement, sons une administration douce, cinq cent mille onces d’argent, quatre cent mille mesures de riz, et huit cent mille pièces de soie. (Gaubil, Hist. de la dynastie des Mongous, p. 58, 59.) Yelutchousay, c’était le nom de ce mandarin, était un ministre sage et vertueux, qui sauva son pays et civilisa les conquérans. (Voy. p. 102, 103.)
  23. Les exemples particuliers seraient sans fin ; mais le lecteur curieux peut consulter la Vie de Gengis-Khan par Petis de La Croix, l’Histoire des Mongous et le quinzième livre de l’Histoire des Huns.
  24. À Maru un million trois cent mille, à Hérat un million six cent mille, à Neisabour un million sept cent quarante-sept mille. D’Herbelot, Bibl. orient., p. 380, 381. (Je suis l’orthographe des Cartes de d’Anville). On doit observer que les Persans étaient disposés à exagérer leurs pertes, et les Mongoux leurs exploits.
  25. Cherefeddin-Ali, son servile panégyriste, nous en pourrait présenter d’horribles exemples. Dans son camp devant Delhi, Timour massacra cent mille Indiens prisonniers, qui avaient montré de la joie en voyant paraître l’armée de leurs compatriotes. (Histoire de Timur-Bec, t. III, p. 90.) Le peuple d’Ispahan fournit soixante-dix mille crânes humains pour la construction de plusieurs tours. (Id., t. I, p. 434.) On leva aussi cette horrible taxe sur les révoltés de Bagdad (tom. III, p. 870) ; et le dénombrement de ceux qui furent livrés en cette occasion, que Cherefeddin ne put obtenir des officiers préposés pour cet objet, est calculé par un autre historien (Ahmed-Arabsiada, t. II, p. 175, vers. Manger) à quatre-vingt-dix mille têtes.
  26. Les anciens, Jornandès, Priscus, etc., n’ont point connaissance de cette épithète. Les Hongrois modernes ont imaginé qu’elle avait été appliquée à Attila par un ermite de la Gaule, et que le roi des Huns, à qui elle plut, l’inséra dans ses titres. (Mascou, t. IX, p. 23 ; et Tillemont, Hist. des emper., t. VI, p. 143.)
  27. Les Missionnaires de saint Chrysostôme avaient converti un grand nombre de Scythes qui vivaient au-delà du Danube, sans autre habitation que des tentes et des chariots. (Théodoret, l. V, c. 31 ; Photius, p. 1517.) Les mahométans, les nestoriens et les chrétiens latins, se croyaient tous également sûrs de gagner les fils et les petits-fils de Gengis-Khan, qui traitaient avec une égale douceur les missionnaires de ces religions rivales.
  28. Les Germains, qui exterminèrent Varus et ses légions, avaient été particulièrement offensés des lois des Romains, et irrités contre leurs jurisconsultes. Un des Barbares, après avoir coupé la langue d’un avocat et lui avoir cousu la bouche, observa d’un air de satisfaction que la vipère ne pouvait plus siffler. (Florus, IV, 12.)
  29. Priscus, p. 59. Il semble que les Huns préféraient la langue des Goths et celle des Latins, à leur propre idiome, qui était sans doute pauvre et dur.
  30. Philippe de Comines, dans son admirable tableau des derniers momens de Louis XI (Mém., l. VI, c. 12), peint l’insolence de son médecin, qui en moins de cinq mois arracha à l’avarice de ce sombre tyran cinquante-quatre mille écus et un riche évêché.
  31. Priscus (p. 61) exalte l’équité des lois romaines, qui protégeaient la vie des esclaves. Occidere solent, dit Tacite en parlant des Germains, non disciplinâ et severitate, sed impetu et irâ, ut inimicum, nisi quod impune. (De Moribus Germ., c. 25.) Les Hérules, sujets d’Attila, réclamèrent et exercèrent le droit de vie et de mort sur leurs esclaves. On en voit un exemple frappant dans le livre II d’Agathias.
  32. Voyez la conversation entière dans Priscus, p. 59-62.
  33. Nova iterum Orienti assurgit ruina… quum nulla ab Occidentalibus ferreuntur auxilia. Prosper-Tyro composa cette Chronique dans l’Occident, et son observation semble renfermer une censure.
  34. Si l’on en croit la description ou plutôt la satire de saint Chrysostôme, une vente des meubles de luxe, communs à Constantinople, devait produire des sommes considérables. Il y avait dans toutes les maisons de citoyens opulens, une table en fer à cheval d’argent massif, que deux hommes auraient eu peine à porter ; un vase d’or massif du poids de quarante liv., des coupes, des plats, etc. du même métal.
  35. Les articles du traité énoncés sans beaucoup d’ordre ou de précision, se trouvent dans Priscus, p. 34, 35, 36, 37, 53, etc. Le comte Marcellin fait deux remarques consolantes ; 1o. c’est qu’Attila sollicita lui-même la paix et des présens qu’il avait précédemment refusés ; 2o. que dans ce même temps les ambassadeurs de l’Inde firent présent à l’empereur Théodose d’un fort beau tigre privé.
  36. Priscus, pages 35, 36. Parmi les cent quatre-vingt-deux châteaux ou forteresses de la Thrace cités par Procope (De ædificiis, l. IV, c. 11, t. II, p. 92, édit. Paris), il y en a un qu’il nomme Esimontou, dont la position est vaguement fixée dans le voisinage d’Anchilus et de la mer Noire. Le nom et les murs d’Azimuntium pouvaient encore subsister du temps de Justinien ; mais la défiance des princes romains avait soigneusement extirpé la race de ses courageux défenseurs.
  37. La dispute de saint Jérôme et de saint Augustin, qui tâchèrent d’accorder par des moyens différens les apparentes contradictions de saint Pierre et de saint Paul, a pour objet la solution d’une question importante (Œuvr. de Middleton, vol. II, p. 5-10), qui a été souvent agitée par des théologiens catholiques et protestans, et même par des jurisconsultes et des philosophes de tous les siècles.
  38. Montesquieu (Considérations sur la grandeur, etc., c. 19) a tracé d’un crayon hardi et facile quelques exemples de l’orgueil d’Attila et de la honte des Romains : on doit le louer d’avoir lu les fragmens de Priscus, qu’on avait toujours trop négligés.
  39. Voyez Priscus, p. 69, 71, 72, etc. J’étais disposé à croire que cet aventurier avait été crucifié depuis par l’ordre d’Attila, sur le soupçon de perfidie ; mais Priscus a clairement distingué deux différentes personnes qui portaient le nom de Constance, et que la similitude des événemens de leurs vies pouvait faire aisément confondre.
  40. Dans le traité de Perse, conclu en 422, le sage et éloquent Maximin avait été l’assesseur d’Ardaburius. (Socrate, l. VII, c. 20.) Lorsque Marcien monta sur le trône, il fit Maximin grand-chambellan, et dans un édit public ou lui donna le rang d’un des quatre principaux ministres d’état. (Nov. ad Calc. ; Cod. Théod., p. 31.) Il exécuta une commission civile et militaire dans les provinces orientales, et les Sauvages d’Éthiopie, dont il réprima les incursions, déplorèrent sa mort. Voyez Priscus, p. 40, 41.
  41. Priscus était né à Panium, dans la Thrace, et mérita, par son éloquence, une place parmi les philosophes de son siècle. Son Histoire de Byzance, relative au temps où il vivait, est composée de sept livres. Voy. Fabricius, Bibliot. Græc., t. VI, p. 235, 236. Malgré le jugement charitable des critiques, je soupçonne que Priscus était païen.
  42. Les Huns continuaient à mépriser les travaux de l’agriculture ; ils abusaient des priviléges des nations victorieuses ; et les Goths, leurs sujets industrieux, qui cultivaient la terre, redoutaient leur voisinage comme celui d’animaux féroces et voraces. (Priscus, p. 45.) C’est ainsi que les Sartes et les Tadgics travaillent pour leur subsistance et celle des Tartares Usbeks, leurs avides et paresseux souverains. Voy. l’Hist. généal. des Tartares, p. 423-455, etc.
  43. Il est évident que Priscus passa le Danube et la Theiss, mais qu’il n’alla pas jusqu’au pied des montagnes Carpathiennes. Agria, Tokay et Jazberin, sont situées dans les plaines circonscrites par cette description. M. du Buat (Hist. des Peuples, etc., t. VII, p. 461) a choisi Tokay. Otrokosci, p. 180, apud Mascou, IX, 23, savant Hongrois, a préféré Jazberin, environ à trente-six milles à l’ouest de Bude et du Danube.
  44. Le village royal d’Attila peut se comparer à la ville de Karacorum, la résidence des successeurs de Gengis-Khan. Quoiqu’il paraisse que Karacorum ait été une habitation plus stable, elle n’égalait ni en grandeur ni en beauté la ville et l’abbaye de Saint-Denis dans le treizième siècle. (Voy. Rubruquis, dans l’Hist. générale des Voyages, t. VII, p. 286.) Le camp d’Aurengzeb, tel que Bernier le dépeint si agréablement (t. II, p. 217-235), offrait un mélange des mœurs de la Scythie et de la magnificence de l’Indostan.
  45. Lorsque les Mongoux déployèrent les dépouilles de l’Asie dans la diète de Toncal, le trône de Gengis-Khan était encore couvert du tapis de laine noire sur lequel il s’était assis lorsque ses braves compatriotes l’avaient élevé au commandement. Voyez la Vie de Gengis-Khan, l. IV, c. 9.
  46. Si nous pouvons en croire Plutarque (in Demetrio, t. V, p. 24), c’était la coutume chez les Scythes, lorsqu’ils se livraient aux plaisirs de la table, de réveiller leur valeur martiale en faisant résonner la corde de leur arc.
  47. On trouve dans Priscus (p. 49-70) le récit curieux de cette ambassade, qui exigeait peu d’observations, et dont aucun autre que lui n’a pu rendre compte. Je ne me suis pas astreint au même ordre, et j’ai commencé par extraire les circonstances historiques qui étaient moins intimement liées avec le voyage et avec les affaires politiques des ambassadeurs romains.
  48. M. de Tillemont a donné l’énumération des chambellans qui régnèrent successivement sous le nom de Théodose. Chrysaphius fut le dernier, et, selon les témoignages unanimes de l’histoire, le plus pervers de ses favoris. (Voy. Hist. des emper., t. VI, p. 117-119 ; Mém. eccl., t. XV, p. 438.) Sa partialité pour son parrain, l’hérétique Eutychès, l’engagea à persécuter le parti orthodoxe.
  49. On peut trouver les détails de cette conspiration et de ses suites dans les Fragmens de Priscus, p. 37, 38, 39, 54, 70, 71, 72. Cet historien ne donne point de dates précises ; mais toutes les négociations entre Attila et l’empire d’Orient doivent avoir été renfermées dans les trois ou quatre années qui précédèrent la mort de Théodose, A. D. 450.
  50. Théodore le Lecteur (voyez Valois, Hist. eccl., t. III, p. 564) et la Chronique de Paschal parlent de la chute et point de la blessure ; mais comme cette circonstance est probable, et qu’il n’est point probable qu’on l’ait inventée, nous pouvons raisonnablement en croire Nicéphore-Calliste, grec du quatorzième siècle.
  51. Pulcheriæ nutu, dit le comte Marcellin, sud cum avaritiâ interemptus est. Elle abandonna l’eunuque à la pieuse vengeance d’un fils dont le père avait été la victime des intrigues de ce ministre.
  52. Procope, De bell. Vandal., l. I, c. 4 ; Evagrius, l. III, c. 1 ; Théophane, p. 90, 91 ; Novell. ad calcem ; Codex Theodos., t. VI, p. 30. Les louanges que saint Léon et les catholiques ont prodiguées à Marcien ont été soigneusement transcrites par Baronius pour l’encouragement des princes à venir.