Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre II/Chapitre 8


CHAPITRE VIII

LE PEUPLE VA CHERCHER LE ROI, 5 OCTOBRE 1789.


Le peuple seul trouve un remède : il va chercher le roi. — Position égoïste des rois à Versailles. — Louis XVI ne pouvait agir en aucun sens. — La reine sollicitée d’agir. — Orgie des gardes du corps, 1er octobre. — Insultes à la cocarde nationale. — Irritation de Paris. — Misère et souffrances des femmes. — Leur compassion courageuse. — Elles envahissent l’Hôtel de Ville, 5 octobre. — Elles marchent sur Versailles. — L’Assemblée en est avertie. — Maillard et les femmes devant l’Assemblée. — Robespierre appuie Maillard. — Les femmes devant le roi. — Indécision de la Cour.


Le 5 octobre, huit ou dix mille femmes allèrent à Versailles ; beaucoup de peuple suivit. La garde nationale força M. de La Fayette de l’y conduire le soir même. Le 6, ils ramenèrent le roi et l’obligèrent d’habiter Paris.

Ce grand mouvement est le plus général que présente la Révolution, après le 14 juillet. Celui d’octobre fut, presque autant que l’autre, unanime, du moins en ce sens que ceux qui n’y prirent point part en désirèrent le succès et se réjouirent tous que le roi fût à Paris.

Il ne faut pas chercher ici l’action des partis. Ils agirent, mais firent très peu.

La cause réelle, certaine pour les femmes, pour la foule la plus misérable, ne fut autre que la faim. Ayant démonté un cavalier, à Versailles, ils tuèrent, mangèrent le cheval à peu près cru.

Pour la majorité des hommes, peuple ou gardes nationaux, la cause du mouvement fut l’honneur, l’outrage fait par la cour à la cocarde parisienne, adoptée de la France entière comme signe de la Révolution.

Les hommes auraient-ils cependant marché sur Versailles, si les femmes n’eussent précédé ? Cela est douteux. Personne avant elles n’eut l’idée d’aller chercher le roi. Le Palais-Royal, au 30 août, partit avec Saint-Huruge, mais c’était pour porter des plaintes, des menaces à l’Assemblée qui discutait le veto. Ici le peuple seul a l’initiative ; seul, il s’en va prendre le roi, comme seul il a pris la Bastille. Ce qu’il y a dans le peuple de plus peuple, je veux dire de plus instinctif, de plus inspiré, ce sont à coup sûr les femmes. Leur idée fut celle-ci : « Le pain manque, allons chercher le roi ; on aura soin, s’il est avec nous, que le pain ne manque plus. Allons chercher le boulanger !… »

Sens naïf et sens profond !… Le roi doit vivre avec le peuple, voir ses souffrances, en souffrir, faire avec lui même ménage. Les cérémonies du mariage et celles du couronnement se rapportaient en plusieurs choses ; le roi épousait le peuple. Si la royauté n’est pas tyrannie, il faut qu’il y ait mariage, qu’il y ait communauté, que les conjoints vivent, selon la basse, mais forte parole du Moyen-âge : « À un pain et à un pot[1]. »

N’était-ce pas une chose étrange et dénaturée, propre à sécher le cœur des rois, que de les tenir dans cette solitude égoïste, avec un peuple artificiel de mendiants dorés pour leur faire oublier le peuple ? Comment s’étonner qu’ils lui soient devenus, ces rois, étrangers, durs et barbares ? Sans leur isolement de Versailles, comment auraient-ils atteint ce point d’insensibilité ? La vue seule en est immorale : un monde fait exprès pour un homme !… Là seulement on pouvait oublier la condition humaine, signer, comme Louis XIV, l’expulsion d’un million d’hommes, ou, comme Louis XV, spéculer sur la famine.

L’unanimité de Paris avait renversé la Bastille. Pour conquérir le roi, l’Assemblée, il fallait qu’il se retrouvât unanime encore. La garde nationale et le peuple commençaient à se diviser. Pour les rapprocher, les faire concourir au même but, il ne fallait pas moins qu’une provocation de la cour. Nulle sagesse politique n’eût amené l’événement ; il fallait une sottise.

C’était là le vrai remède, le seul moyen de sortir de l’intolérable situation où l’on restait embourbé.

Cette sottise, le parti de la reine l’eût faite depuis longtemps, s’il n’eût eu son grand obstacle, son embarras dans Louis XVI. Personne ne répugnait davantage à quitter ses habitudes. Lui ôter sa chasse, sa forge et le coucher de bonne heure, le désheurer pour les repas, pour la messe, le mettre à cheval, en campagne, en faire un leste partisan, comme nous voyons Charles Ier dans le tableau de Van Dyck, ce n’était pas chose aisée. Son bon sens lui disait aussi qu’il risquait fort à se déclarer contre l’Assemblée nationale.

D’autre part, ce même attachement à ses habitudes, à ses idées d’éducation, d’enfance, l’indisposait contre la Révolution plus encore que la diminution de l’autorité royale. Il ne cacha pas son mécontentement pour la démolition de la Bastille[2]. L’uniforme de la garde nationale, porté par ses gens, ses valets devenus lieutenants, officiers, tel musicien de la chapelle chantant la messe en capitaine, tout cela lui blessait les yeux ; il fit défendre à ses serviteurs « de paraître en sa présence avec un costume aussi déplacé[3] ».

Il était difficile de mouvoir le roi, ni dans un sens ni dans l’autre. En toute délibération, il était fort incertain, mais dans ses vieilles habitudes, dans ses idées acquises, invinciblement obstiné. La reine même, qu’il aimait fort, n’y eût rien gagné par persuasion. La crainte avait encore moins d’action sur lui ; il se savait l’oint du Seigneur, inviolable et sacré ; que pouvait-il craindre ?

Cependant la reine était entourée d’un tourbillon de passions, d’intrigues, de zèle intéressé ; c’étaient des prélats, des seigneurs, toute cette aristocratie qui l’avait tant dénigrée et maintenant se rapprochait d’elle, remplissait ses appartements, la conjurait à mains jointes de sauver la monarchie. Elle seule, à les entendre, elle en avait le génie et le courage ; fille de Marie-Thérèse, il était temps, elle devait se montrer… Deux sortes de gens encore, tout différents, donnaient courage à la reine : d’une part, de braves et dignes chevaliers de Saint-Louis, officiers ou gentilshommes de province, qui lui offraient leur épée ; d’autre part, des hommes à projet, des faiseurs, qui montraient des plans, se chargeaient d’exécuter, répondaient de tout… Versailles était comme assiégé de ces Figaros de la royauté.

Il fallait une sainte ligue, que tous les honnêtes gens se serrassent autour de la reine. Le roi sera emporté dans l’élan de leur amour et ne résistera plus… Le parti révolutionnaire ne peut faire qu’une campagne ; vaincu une fois, il périt ; au contraire, l’autre parti, comprenant tous les grands propriétaires, peut suffire à plusieurs campagnes, nourrir la guerre longues années… Pour que le raisonnement fût bon, il fallait seulement supposer que l’unanimité du peuple n’ébranlerait pas le soldat, qu’il ne se souviendrait jamais qu’il était peuple lui-même.

L’esprit de jalousie qui s’élevait entre la garde nationale et le peuple enhardit sans doute la cour, lui fit croire Paris impuissant ; elle risqua une manifestation prématurée qui devait la perdre. De nouveaux gardes du corps arrivaient pour leur service du trimestre ; ceux-ci sans liaison avec Paris ou l’Assemblée, étrangers au nouvel esprit, bons royalistes de province, apportant tous les préjugés de la famille, les recommandations paternelles et maternelles de servir le roi, le roi seul. Tout ce corps des gardes, quoique quelques membres fussent amis de la liberté, n’avait pas prêté serment et portait toujours la cocarde blanche. On essaya d’entraîner par eux les officiers du régiment de Flandre, ceux de quelques autres corps. Un grand repas fut donné pour les réunir, et l’on y admit quelques officiers choisis de la garde nationale de Versailles qu’on espérait s’attacher.

Il faut savoir que la ville de France qui haïssait le plus la cour, c’était celle qui la voyait le mieux, Versailles. Tout ce qui n’était pas employé ou serviteur du château était révolutionnaire. La vue constante de ce faste, de ces équipages splendides, de ce monde hautain, méprisant, nourrissait les envies, les haines. Cette disposition des habitants leur avait fait nommer lieutenant-colonel de leur garde nationale un solide patriote, homme du reste haineux, violent, Lecointre, marchand de toiles. L’invitation faite à quelques-uns des officiers les flatta moins encore qu’elle ne mécontenta les autres.

Un repas de corps pouvait se faire dans l’Orangerie ou partout ailleurs ; le roi, chose nouvelle, accorda sa magnifique salle de théâtre, où l’on n’avait pas donné de fête depuis la visite de l’empereur Joseph II. Les vins sont prodigués royalement. On porte la santé du roi, de la reine, du dauphin ; quelqu’un, timidement, bien bas, propose celle de la nation, mais personne ne veut entendre. À l’entremets, on fait entrer les grenadiers de Flandre, les Suisses, d’autres soldats. Ils boivent, ils admirent, éblouis des fantastiques reflets de ce lieu singulier, unique, où les loges tapissées de glaces renvoient les lumières en tous sens.

Les portes s’ouvrent. C’est le roi et la reine… On a entraîné le roi, qui revenait de la chasse. La reine fait le tour des tables, belle et parée de son enfant qu’elle porte dans ses bras… Tous ces jeunes gens sont ravis, ils ne se connaissent plus… La reine, il faut l’avouer, moins majestueuse à d’autres époques, n’avait jamais découragé les cœurs qui se donnaient à elle ; elle n’avait pas dédaigné de mettre dans sa coiffure une plume du casque de Lauzun[4]… C’était même une tradition que la déclaration hardie d’un simple garde du corps avait été accueillie sans colère, et que, sans autre punition qu’une ironie bienveillante, la reine avait obtenu de l’avancement pour lui.

Si belle et si malheureuse !… Comme elle sortait avec le roi, la musique joue l’air touchant : Ô Richard, ô mon roi, l’univers t’abandonne ! À ce coup, les cœurs furent percés… Plusieurs arrachèrent leur cocarde et prirent celle de la reine, la noire cocarde autrichienne, se dévouant à son service. Tout au moins la cocarde tricolore fut retournée et, par l’envers, devint la cocarde blanche. La musique continuait, de plus en plus passionnée, ardente ; elle joue la marche des Uhlans, sonne la charge… Tous se lèvent, cherchant l’ennemi… Point d’ennemi ; au défaut, ils escaladent les loges. Ils sortent, vont à la cour de marbre. Perseval, aide de camp de d’Estaing, donne l’assaut au grand balcon, s’empare des postes intérieurs, en criant : « Ils sont à nous ! » Il se pare de la cocarde blanche. Un grenadier de Flandre monte aussi et Perseval s’arrache, pour la lui donner, une décoration qu’il portait. Un dragon veut monter aussi, mais, trop chancelant, trébuche, il veut se tuer de désespoir.

Un autre, pour compléter la scène, moitié ivre et moitié fou, va criant, se disant lui-même espion du duc d’Orléans, il se fait une petite blessure ; ses camarades, de dégoût, le tuèrent presque à coups de pied.

L’ivresse de cette folle orgie sembla gagner toute la cour. La reine, donnant des drapeaux aux gardes nationaux de Versailles, dit « qu’elle en restait enchantée ». Nouveau repas le 3 octobre, on hasarde davantage, les langues sont déliées, la contre-révolution s’affiche hardiment ; plusieurs gardes nationaux se retirent d’indignation… L’habit de garde national n’est plus reçu chez le roi. « Vous n’avez pas de cœur, dit un officier à un autre, de porter un tel habit. » Dans la grande galerie, dans les appartements, les dames ne laissent plus circuler la cocarde tricolore ; de leurs mouchoirs, de leurs rubans, elles font des cocardes blanches, les attachent elles-mêmes. Les demoiselles s’enhardissent à recevoir le serment de ces nouveaux chevaliers et se laissent baiser la main : « Prenez-la, cette cocarde, gardez-la bien, c’est la bonne, elle seule sera triomphante. » Comment refuser de ces belles mains ce signe, ce souvenir ? Et pourtant c’est la guerre civile, c’est la mort ; demain la Vendée… Cette blondine, presque enfant, auprès des tantes du roi, sera Mme de Lescure et de La Rochejacquelein[5].

Les braves gardes nationaux de Versailles avaient grand’peine à se défendre. Un de leurs capitaines avait été, bon gré mal gré, affublé par les dames d’une énorme cocarde blanche. Le colonel marchand de toiles, Lecointre, en fut indigné : « Ces cocardes changeront, dit-il fermement, et avant huit jours, ou tout est perdu. » Il avait raison ; qui pouvait méconnaître ici la toute-puissance du signe ? Les trois couleurs, c’étaient le 14 juillet, et la victoire de Paris, c’était la Révolution même. Là-dessus, un chevalier de Saint-Louis court après Lecointre, il se déclare envers et contre tous le champion de la couleur blanche. Il le suit, l’attend, l’insulte… Ce passionné défenseur de l’Ancien-Régime n’était pourtant pas un Montmorency, c’était simplement le gendre de la bouquetière de la reine.

Lecointre va droit à l’Assemblée ; il invite le comité militaire à exiger le serment des gardes du corps. D’anciens gardes qui étaient là dirent qu’on ne l’obtiendrait jamais. Le comité ne fit rien, craignant de donner lieu à quelque collision, de faire couler le sang, et ce fut justement cette prudence qui le fit couler.

Paris ressentit vivement l’outrage fait à sa cocarde ; on disait qu’elle avait été ignominieusement déchirée, foulée aux pieds. Le jour même du second repas, le samedi 3 au soir, Danton tonna aux Cordeliers. Le dimanche, on fit partout main basse sur les cocardes noires ou blanches. Des rassemblements mêlés, peuple et bourgeois, habits et vestes, eurent lieu et dans les cafés et aux portes des cafés, au Palais-Royal, au faubourg Saint-Antoine, au bout des ponts, sur les quais. Des bruits terribles circulèrent sur la guerre prochaine, sur la ligue de la reine et des princes avec les princes allemands, sur les uniformes étrangers, verts et rouges, que l’on voyait dans Paris, sur les farines de Corbeil qui ne venaient plus que de deux jours l’un, sur la disette qui ne pouvait qu’augmenter, sur l’approche d’un rude hiver… Il n’y a pas de temps à perdre, disait-on, si l’on veut prévenir la guerre et la faim ; il faut amener le roi ici, sinon ils vont l’enlever.

Personne ne sentait tout cela plus vivement que les femmes. Les souffrances, devenues extrêmes, avaient cruellement atteint la famille et le foyer. Une dame donna l’alarme, le samedi 3, au soir ; voyant que son mari n’était pas assez écouté, elle courut au café de Foy, y dénonça les cocardes anti-nationales, montra le danger public. Le lundi, aux Halles, une jeune fille prit un tambour, battit la générale, entraîna toutes les femmes du quartier.

Ces choses ne se voient qu’en France, nos femmes font des braves et le sont. Le pays de Jeanne d’Arc, et de Jeanne de Montfort, et de Jeanne Hachette, peut citer cent héroïnes. Il y en eut une à la Bastille, qui, plus tard, partit pour la guerre, fut capitaine d’artillerie ; son mari était soldat. Au 18 juillet, quand le roi vint à Paris, beaucoup de femmes étaient armées. Les femmes furent à l’avant-garde de notre Révolution. Il ne faut pas s’en étonner ; elles souffraient davantage.

Les grandes misères sont féroces, elles frappent plutôt les faibles ; elles maltraitent les enfants, les femmes bien plus que les hommes. Ceux-ci vont, viennent, cherchent hardiment, s’ingénient, finissent par trouver, au moins pour le jour. Les femmes, les pauvres femmes, vivent, pour la plupart, renfermées, assises, elles filent, elles cousent ; elles ne sont guère en état, le jour où tout manque, de chercher leur vie. Chose douloureuse à penser, la femme, l’être relatif qui ne peut vivre qu’à deux, est plus souvent seule que l’homme. Lui, il trouve partout la société, se crée des rapports nouveaux. Elle, elle n’est rien sans la famille. Et la famille l’accable ; tout le poids porte sur elle. Elle reste au froid logis, démeublé et dénué, avec des enfants qui pleurent, ou malades, mourants, et qui ne pleurent plus… Une chose peu remarquée, la plus déchirante peut-être au cœur maternel, c’est que l’enfant est injuste. Habitué à trouver dans la mère une providence universelle qui suffit à tout, il s’en prend à elle, durement, cruellement, de tout ce qui manque, crie, s’emporte, ajoute à la douleur une douleur plus poignante.

Voilà la mère. Comptons aussi beaucoup de filles seules, tristes créatures sans famille, sans soutien, qui, trop laides ou vertueuses, n’ont ni ami ni amant, ne connaissent aucune des joies de la vie. Que leur petit métier ne puisse plus les nourrir, elles ne savent point y suppléer, elles remontent au grenier, attendent ; parfois on les trouve mortes, la voisine s’en aperçoit par hasard.

Ces infortunées n’ont pas même assez d’énergie pour se plaindre, faire connaître leur situation, protester contre le sort. Celles qui agissent et remuent, au temps des grandes détresses, ce sont les fortes, les moins épuisées par la misère, pauvres plutôt qu’indigentes. Le plus souvent, les intrépides qui se jettent alors en avant sont des femmes d’un grand cœur, qui souffrent peu pour elles-mêmes, beaucoup pour les autres ; la pitié, inerte, passive chez les hommes, plus résignés aux maux d’autrui, est chez les femmes un sentiment très actif, très violent, qui devient parfois héroïque et les pousse impérieusement aux actes les plus hardis.

Il y avait, au 5 octobre, une foule de malheureuses créatures qui n’avaient pas mangé depuis trente heures[6]. Ce spectacle douloureux brisait les cœurs et personne n’y faisait rien ; chacun se renfermait en déplorant la dureté des temps. Le dimanche 4, au soir, une femme courageuse, qui ne pouvait voir cela plus longtemps, court du quartier Saint-Denis au Palais-Royal, elle se fait jour dans la foule bruyante qui pérorait, elle se fait écouter ; c’était une femme de trente-six ans, bien mise, honnête, mais forte et hardie. Elle veut qu’on aille à Versailles, elle marchera à la tête. On plaisante, elle applique un soufflet à l’un des plaisants. Le lendemain, elle partit des premières, le sabre à la main, prit un canon à la Ville, se mit à cheval dessus et le mena à Versailles, la mèche allumée.

Parmi les métiers perdus qui semblaient périr avec l’Ancien-Régime se trouvait celui de sculpteur en bois. On travaillait beaucoup en ce genre, et pour les églises, et pour les appartements. Beaucoup de femmes sculptaient. L’une d’elles, Madeleine Chabry, ne faisant plus rien, s’était établie bouquetière au quartier du Palais-Royal, sous le nom de Louison ; c’était une fille de dix-sept ans, jolie et spirituelle. On peut parier hardiment que ce ne fut pas la faim qui mena celle-ci à Versailles. Elle suivit l’entraînement général, son bon cœur et son courage. Les femmes la mirent à la tête et la firent leur orateur.

Il y en avait bien d’autres que la faim ne menait point. Il y avait des marchandes, des portières, des filles publiques, compatissantes et charitables, comme elles le sont souvent. Il y avait un nombre considérable de femmes de la Halle ; celles-ci fort royalistes, mais elles désiraient d’autant plus avoir le roi à Paris. Elles avaient été le voir quelque temps avant cette époque, je ne sais à quelle occasion ; elles lui avaient parlé avec beaucoup de cœur, une familiarité qui fit rire, mais touchante, et qui révélait un sens parfait de la situation : « Pauvre homme ! disaient-elles en regardant le roi, cher homme ! bon papa ! » — Et plus sérieusement à la reine : « Madame, Madame, ouvrez vos entrailles !… Ouvrons-nous ! Ne cachons rien, disons bien franchement ce que nous avons à dire. »

Ces femmes des marchés ne sont pas celles qui souffrent beaucoup de la misère ; leur commerce, portant sur les objets nécessaires à la vie, a moins de variations. Mais elles voient la misère mieux que personne et la ressentent ; vivant toujours sur la place, elles n’échappent pas, comme nous, au spectacle des souffrances. Personne n’y compatit davantage, n’est meilleur pour les malheureux. Avec des formes grossières, des paroles rudes et violentes, elles ont souvent un cœur royal, infini de bonté. Nous avons vu nos Picardes, les femmes du marché d’Amiens, pauvres vendeuses de légumes, sauver le père de quatre enfants qu’on allait guillotiner ; c’était le moment du sacre de Charles X ; elles laissèrent leur commerce, leur famille, s’en allèrent à Reims, elles firent pleurer le roi, arrachèrent la grâce, et, au retour, faisant entre elles une collecte abondante, elles renvoyèrent, sauvés, comblés, le père, la femme et les enfants.

Le 5 octobre, à sept heures, elles entendirent battre la caisse et elles ne résistèrent pas. Une petite fille avait pris un tambour au corps de garde et battait la générale. C’était lundi ; les Halles furent désertées, toutes partirent : « Nous ramènerons, disaient-elles, le boulanger, la boulangère… Et nous aurons l’agrément d’entendre notre petite mère Mirabeau. »

Les Halles marchent, et, d’autre part, marchait le faubourg Saint-Antoine. Sur la route, les femmes entraînaient toutes celles qu’elles pouvaient rencontrer, menaçant celles qui ne viendraient pas de leur couper les cheveux. D’abord elles vont à la Ville. On venait d’y amener un boulanger qui, sur un pain de deux livres, donnait sept onces de moins. La lanterne était descendue. Quoique l’homme fût coupable, de son propre aveu, la garde nationale le fit échapper. Elle présenta la baïonnette aux quatre ou cinq cents femmes déjà rassemblées. D’autre part, au fond de la place, se tenait la cavalerie de la garde nationale. Les femmes ne s’étonnèrent point. Elles chargèrent la cavalerie, l’infanterie à coups de pierres ; on ne put se décider à tirer sur elles ; elles forcèrent l’Hôtel de Ville, entrèrent dans tous les bureaux. Beaucoup étaient assez bien mises, elles avaient pris une robe blanche pour ce grand jour. Elles demandaient curieusement à quoi servait chaque salle et priaient les représentants des districts de bien recevoir celles qu’elles avaient amenées de force, dont plusieurs étaient enceintes et malades, peut-être de peur. D’autres femmes, affamées, sauvages, criaient : Du pain et des armes ! Les hommes étaient des lâches, elles voulaient leur montrer ce que c’était que le courage… Tous les gens de l’Hôtel de Ville étaient bons à pendre, il fallait brûler leurs écritures, leurs paperasses… Et elles allaient le faire, brûler le bâtiment peut-être… Un homme les arrêta, un homme de taille très haute, en habit noir, d’une figure sérieuse et plus triste que l’habit. Elles voulaient le tuer d’abord, croyant qu’il était de la Ville, disant qu’il était un traître… Il répondit qu’il n’était pas traître, mais huissier de son métier, l’un des vainqueurs de la Bastille. C’était Stanislas Maillard.

Dès le matin, il avait utilement travaillé dans le faubourg Saint-Antoine. Les volontaires de la Bastille, sous le commandement de Hullin, étaient sur la place en armes ; les ouvriers qui démolissaient la forteresse crurent qu’on les envoyait contre eux. Maillard s’interposa, prévint la collision. À la Ville, il fut assez heureux pour empêcher l’incendie. Les femmes promettaient même de ne point laisser entrer d’hommes ; elles avaient mis leurs sentinelles armées à la grande porte. À onze heures, les hommes attaquent la petite porte qui donnait sous l’arcade Saint-Jean. Armés de leviers, de marteaux, de haches et de piques, ils forcent la porte, forcent les magasins d’armes. Parmi eux se trouvait un Garde-française qui, le matin, avait voulu sonner le tocsin, qu’on avait pris sur le fait ; il avait, disait-il, échappé par miracle ; les modérés, aussi furieux que les autres, l’auraient pendu sans les femmes ; il montrait son cou sans cravate, d’où elles avaient ôté la corde… Par représailles, on prit un homme de la Ville pour le pendre ; c’était le brave abbé Lefebvre, le distributeur des poudres au 14 juillet ; des femmes ou des hommes déguisés en femmes le pendirent effectivement au petit clocher ; l’une ou l’un d’eux coupa la corde, il tomba, étourdi seulement, dans une salle, vingt-cinq pieds plus bas.

Ni Bailly ni La Fayette n’étaient arrivés. Maillard va trouver l’aide-major général et lui dit qu’il n’y a qu’un moyen de finir tout, c’est que lui Maillard mène les femmes à Versailles. Ce voyage donnera le temps d’assembler des forces. Il descend, bat le tambour, se fait écouter. La figure froidement tragique du grand homme noir fit bon effet dans la Grève ; il parut homme prudent, propre à mener la chose à bien. Les femmes, qui déjà partaient avec les canons de la Ville, le proclament leur capitaine. Il se met en tête avec huit ou dix tambours ; sept ou huit mille femmes suivaient, quelques centaines d’hommes armés, et enfin, pour arrière-garde, une compagnie des volontaires de la Bastille.

Arrivés aux Tuileries, Maillard voulait suivre le quai, les femmes voulaient passer triomphalement sous l’horloge, par le palais et le jardin. Maillard, observateur des formes, leur dit de bien remarquer que c’était la maison du roi, le jardin du roi ; les traverser sans permission, c’était insulter le roi[7]. Il s’approcha poliment du suisse et lui dit que ces dames voulaient passer seulement, sans faire le moindre dégât. Le suisse tira l’épée, courut sur Maillard, qui tira la sienne… Une portière heureusement frappe à propos d’un bâton, le suisse tombe, un homme lui met la baïonnette à la poitrine. Maillard l’arrête, désarme froidement les deux hommes, emporte la baïonnette et les épées.

La matinée avançait, la faim augmentait. À Chaillot, à Auteuil, à Sèvres, il était bien difficile d’empêcher les pauvres affamées de voler des aliments. Maillard ne le souffrit pas. La troupe n’en pouvait plus à Sèvres ; il n’y avait rien, même à acheter ; toutes les portes étaient fermées, sauf une, celle d’un malade qui était resté ; Maillard se fît donner par lui, en payant, quelques brocs de vin. Puis il désigna sept hommes et les chargea d’amener les boulangers de Sèvres avec tout ce qu’ils auraient. Il y avait huit pains en tout, trente-deux livres pour huit mille personnes… On les partagea et l’on se traîna plus loin. La fatigue décida la plupart des femmes à jeter leurs armes. Maillard leur fit sentir d’ailleurs que, voulant faire visite au roi, à l’Assemblée, les toucher, les attendrir, il ne fallait pas arriver dans cet équipage guerrier. Les canons furent mis à la queue et cachés en quelque sorte. Le sage huissier voulait un amener sans scandale, pour dire comme le Palais. À l’entrée de Versailles pour bien constater l’intention pacifique, il donna le signal aux femmes de chanter l’air de Henri IV.

Les gens de Versailles étaient ravis, criaient : « Vivent nos Parisiennes ! » Les spectateurs étrangers ne voyaient rien que d’innocent dans cette foule qui venait demander secours au roi. Un homme peu favorable à la Révolution, le Genevois Dumont, qui dînait au palais des Petites-Écuries et regardait d’une fenêtre, dit lui-même : « Tout ce peuple ne demandait que du pain. »

L’Assemblée avait été, ce jour-là, fort orageuse. Le roi, ne voulant sanctionner ni la Déclaration des droits, ni les arrêtés du 4 août, répondait qu’on ne pouvait juger des lois constitutives que dans leur ensemble, qu’il y accédait néanmoins, en considération des circonstances alarmantes, et à la condition expresse que le pouvoir exécutif reprendrait toute sa force.

« Si vous acceptez la lettre du roi, dit Robespierre, il n’y a plus de constitution, aucun droit d’en avoir une. » Duport, Grégoire, d’autres députés, parlent dans le même sens. Pétion rappelle, accuse l’orgie des gardes du corps. Un député, qui lui-même avait servi parmi eux, demande, pour leur honneur, qu’on formule la dénonciation et que les coupables soient poursuivis. « Je dénoncerai, dit Mirabeau, et je signerai, si l’Assemblée déclare que la personne du roi est la seule inviolable. » C’était désigner la reine. L’Assemblée entière recula ; la motion fut retirée ; dans un pareil jour, elle eût provoqué un meurtre.

Mirabeau lui-même n’était pas sans inquiétude pour ses tergiversations, son discours pour le veto. Il s’approche du président et lui dit à demi voix : « Mounier, Paris marche sur nous… Croyez-moi, ne me croyez pas, quarante mille hommes marchent sur nous… Trouvez-vous mal, montez au château et donnez-leur cet avis, il n’y a pas une minute à perdre. — Paris marche ? dit sèchement Mounier (il croyait Mirabeau un des auteurs du mouvement). Eh bien tant mieux ! nous serons plus tôt en république. »

L’Assemblée décide qu’on enverra vers le roi, pour demander l’acceptation pure et simple de la Déclaration des droits. À trois heures, Target annonce qu’une foule se présente aux portes sur l’avenue de Paris.

Tout le monde savait l’événement. Le roi seul ne le savait pas. Il était parti le matin, comme à l’ordinaire, pour la chasse ; il courait les bois de Meudon. On le cherchait ; en attendant, on battait la générale ; les gardes du corps montaient à cheval, sur la place d’Armes, et s’adossaient à la grille ; le régiment de Flandre, au-dessous, à leur droite, près de l’avenue de Sceaux ; plus bas encore, les dragons ; derrière la grille, les Suisses. M. d’Estaing, au nom de la municipalité de Versailles, ordonne aux troupes de s’opposer au désordre, de concert avec la garde nationale. La municipalité avait poussé la précaution jusqu’à autoriser d’Estaing à suivre le roi, s’il s’éloignait, sous la condition singulière de le ramener à Versailles le plus tôt possible. D’Estaing s’en tint au dernier ordre, monta au château, laissa la garde nationale de Versailles s’arranger comme elle voudrait. Son second, M. de Gouvernet, laisse aussi son poste et va se placer parmi les gardes du corps, aimant mieux, dit-il, être avec des gens qui sachent se battre et sabrer. Lecointre, le lieutenant-colonel, resta seul pour commander.

Cependant Maillard arrivait à l’Assemblée nationale. Toutes les femmes voulaient entrer. 11 eut la plus grande peine à leur persuader de ne faire entrer que quinze des leurs. Elles se placèrent à la barre, ayant à leur tête le Garde-française dont on a parlé, une femme qui au bout d’une perche portait un tambour de basque, et au milieu le gigantesque huissier, en habit noir déchiré, l’épée à la main. Le soldat, avec pétulance, prit la parole, dit à l’Assemblée que, le matin, personne ne trouvant de pain chez les boulangers, il avait voulu sonner le tocsin, qu’on avait failli le pendre, qu’il avait dû son salut aux dames qui l’accompagnaient. « Nous venons, dit-il, demander du pain et la punition des gardes du corps qui ont insulté la cocarde… Nous sommes de bons patriotes ; nous avons sur notre route arraché les cocardes noires… Je vais avoir le plaisir d’en déchirer une sous les yeux de l’Assemblée. »

À quoi l’autre ajouta gravement : « Il faudra bien que tout le monde prenne la cocarde patriotique. » Quelques murmures s’élevèrent.

« Et pourtant nous sommes tous frères ! » dit la sinistre figure.

Maillard faisait allusion à ce que la municipalité de Paris avait déclaré la veille : Que la cocarde tricolore ayant été adoptée comme signe de fraternité, elle était la seule que dût porter le citoyen.

Les femmes impatientes criaient toutes ensemble : « Du pain ! du pain ! » — Maillard commença alors à dire l’horrible situation de Paris, les convois interceptés par les autres villes ou par les aristocrates. « Ils veulent, dit-il, nous faire mourir. Un meunier a reçu deux cents livres pour ne pas moudre, avec promesse d’en donner autant par semaine. » — L’Assemblée : « Nommez ! nommez ! » — C’était dans l’Assemblée même que Grégoire avait parlé de ce bruit qui courait ; Maillard l’avait appris en route. « Nommez ! » Des femmes crièrent au hasard : « C’est l’archevêque de Paris. »

Dans ce moment où la vie de beaucoup d’hommes ne tenait qu’à un cheveu, Robespierre prit une grave initiative. Seul il appuya Maillard, dit que l’abbé Grégoire avait parlé du fait, et sans doute donnerait des renseignements[8].

D’autres membres de l’Assemblée essayèrent des caresses ou des menaces. Un député du Clergé, abbé ou prélat, vint donner sa main à baiser à l’une des femmes. Elle se mit en colère et dit : « Je ne suis pas faite pour baiser la patte d’un chien. » Un autre député, militaire, décoré de la croix de Saint-Louis, entendant dire à Maillard que le grand obstacle à la constitution était le Clergé, s’emporta et lui dit qu’il devrait subir sur l’heure une punition exemplaire. Maillard, sans s’épouvanter, répondit qu’il n’inculpait aucun membre de l’Assemblée, que sans doute le Clergé ne savait rien de tout cela, qu’il croyait rendre service en leur donnant cet avis. Pour la seconde fois, Robespierre soutint Maillard, calma les femmes. Celles du dehors s’impatientaient, craignaient pour leur orateur ; le bruit courait parmi elles qu’il avait péri. Il sortit et se montra un moment.

Maillard, reprenant alors, pria l’Assemblée d’inviter les gardes du corps à faire réparation pour l’injure faite à la cocarde. — Des députés démentaient… Maillard insista en termes peu mesurés. — Le président Mounier le rappela au respect de l’Assemblée, ajoutant maladroitement que ceux qui voulaient être citoyens pouvaient l’être de leur plein gré… C’était donner prise à Maillard ; il s’en saisit, répliqua : « Il n’est personne qui ne doive être fier de ce nom de citoyen. Et s’il était dans cette auguste Assemblée quelqu’un qui s’en fit déshonneur, il devrait en être exclu. » L’Assemblée frémit, applaudit : « Oui, nous sommes tous citoyens. »

À l’instant on apportait une cocarde aux trois couleurs, de la part des gardes du corps. Les femmes crièrent : « Vive le roi ! Vivent MM. les gardes du corps ! » Maillard, qui se contentait plus difficilement, insista sur la nécessité de renvoyer le régiment de Flandre.

Mounier, espérant alors pouvoir les congédier, dit que l’Assemblée n’avait rien négligé pour les subsistances, le roi non plus, qu’on chercherait de nouveaux moyens, qu’ils pouvaient aller en paix. — Maillard ne bougeait, disant : « Non, cela ne suffit pas. »

Un député proposa alors d’aller représenter au roi la position malheureuse de Paris. L’Assemblée le décréta, et les femmes, se prenant vivement à cette espérance, sautaient au col des députés, embrassaient le président, quoi qu’il fit. « Mais où donc est Mirabeau ? disaient-elles encore, nous voudrions bien voir notre comte de Mirabeau ! »

Mounier, baisé, entouré, étouffé presque, se mit tristement en route avec la députation et une foule de femmes qui s’obstinaient à le suivre, « Nous étions à pied, dans la boue, dit-il ; il pleuvait à verse. Nous traversions une foule mal vêtue, bruyante, bizarrement armée. Des gardes du corps faisaient des patrouilles et passaient au grand galop. Ces gardes, voyant Mounier et les députés avec l’étrange cortège qu’on leur faisait par honneur, crurent apparemment voir là les chefs de l’insurrection, voulurent dissiper cette masse et coururent tout au travers[9]. Les inviolables échappèrent comme ils purent et se sauvèrent dans la boue. Qu’on juge de la rage du peuple, qui se figurait qu’avec eux il était sûr d’être respecté !…

Deux femmes furent blessées, et même de coups de sabre, selon quelques témoins[10]. Cependant le peuple ne fit rien encore. De trois à huit heures du soir, il fut patient, immobile, sauf des cris, des huées, quand passait l’uniforme odieux des gardes du corps. Un enfant jeta des pierres.

On avait trouvé le roi ; il était revenu de Meudon, sans se presser. Mounier, enfin reconnu, fut reçu avec douze femmes. Il parla au roi de la misère de Paris, aux ministres de la demande de l’Assemblée, qui attendait l’acceptation pure et simple de la Déclaration des droits et autres articles constitutionnels. Le roi cependant écoutait les femmes avec bonté. La jeune Louison Chabry avait été chargée de porter la parole, mais, devant le roi, son émotion fut si forte qu’elle put à peine dire : « Du pain ! » et elle tomba évanouie. Le roi, fort touché, la fit secourir, et lorsqu’au départ elle voulut lui baiser la main, il l’embrassa comme un père.

Elle sortit royaliste, et criant : « Vive le roi ! » Celles qui attendaient sur la place, furieuses, se mirent à dire qu’on l’avait payée ; elle eut beau retourner ses poches, montrer qu’elle était sans argent ; les femmes lui passaient au col leurs jarretières pour l’étrangler. On l’en tira, non sans peine. Il fallut qu’elle remontât au château, qu’elle obtînt du roi un ordre écrit pour faire venir des blés, pour lever tout obstacle à l’approvisionnement de Paris.

Aux demandes du président le roi avait dit tranquillement : « Revenez sur les neuf heures. » Mounier n’en était pas moins resté au château, à la porte du conseil, insistant pour une réponse, frappant d’heure en heure, jusqu’à dix heures du soir. Mais rien ne se décidait.

Le ministre de Paris, M. de Saint-Priest, avait appris la nouvelle fort tard (ce qui prouve combien le départ pour Versailles fut imprévu, spontané). Il proposa que la reine partît pour Rambouillet, que le roi restât, résistât et, au besoin, combattît ; le seul départ de la reine eût tranquillisé le peuple et dispensé de combattre. M. Necker voulait que le roi allât à Paris, qu’il se confiât au peuple, c’est-à-dire qu’il fût franc, sincère, acceptât la Révolution. Louis XVI, sans rien résoudre, ajourna le conseil, afin de consulter la reine.

Elle voulait bien partir, mais avec lui, ne pas laisser à lui-même un homme si incertain ; le nom du roi était son arme pour commencer la guerre civile. Saint-Priest, vers sept heures, apprit que M. de La Fayette, entraîné par la garde nationale, marchait sur Versailles. « Il faut partir sur-le-champ, dit-il. Le roi, en tête des troupes, passera sans difficulté. » Mais il était impossible de le décider à rien. Il croyait (et bien à tort) que, lui parti, l’Assemblée ferait roi le duc d’Orléans. Il répugnait aussi à fuir, il se promenait à grands pas, répétant de temps en temps : « Un roi fugitif ! un roi fugitif[11] ! » La reine cependant insistant sur le départ, l’ordre fut donné pour les voitures. Déjà il n’était plus temps.

  1. Voir mes Origines du droit, symboles et formules juridiques.
  2. Alexandre de Lameth.
  3. Campan, II.
  4. Que m’importe que Lauzun l’ait offerte ou qu’elle l’ait demandée ? (Voir Mémoires de Campan, et Lauzun (Revue rétrospective, etc.)
  5. Elle était alors à Versailles. (Voir le roman, ici véridique, que M. de Barante a publié sous son nom.)
  6. Voir les dépositions des témoins (Moniteur, I, 568, colonne 2.) C’est la source principale. Une autre, très importante, riche en détails et que tout le monde copie sans la citer, c’est l’Histoire des deux amis de la liberté, t. III.
  7. Déposition de Maillard, Moniteur, I, 572.
  8. Tout cela défiguré, tronqué par le Moniteur. Plus tard, heureusement (à la fin du premier volume), il donne les dépositions. (Voir aussi l’Histoire des deux amis de la liberté, Ferrières, etc.)
  9. Voir Mounier, à la suite de l’Exposé justificatif.
  10. Si le roi défendit d’agir, comme on l’affirme, ce fut plus tard, et trop tard.
  11. Voir Necker, et sa fille, Mme de Staël, Considérations.