Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre I/Chapitre 7


CHAPITRE VII

PRISE DE LA BASTILLE (14 JUILLET 1789)


Difficulté de prendre la Bastille. — L’idée de l’attaque appartient au peuple. — Haine du peuple pour la Bastille. — Joie du monde en apprenant la prise de la Bastille. — Le peuple enlève les fusils aux Invalides. — La Bastille était en défense. — Thuriot somme la Bastille. — Les électeurs y envoient inutilement plusieurs députations. — Dernière attaque ; Hélie, Hullin. — Danger du retard. — Le peuple se croit trahi, menace le prévôt, les électeurs. — Les vainqueurs à l’Hôtel de Ville. — Comment la Bastille se livra. — Mort du gouverneur. — Prisonniers mis à mort. — Prisonniers graciés. — Clémence du peuple.


Versailles, avec un gouvernement organisé, un roi, des ministres, un général, une armée, n’était qu’hésitation, doute, incertitude, dans la plus complète anarchie morale.

Paris, bouleversé, délaissé de toute autorité légale, dans un désordre apparent, atteignit, le 14 juillet, ce qui moralement est l’ordre le plus profond, l’unanimité des esprits.

Le 13 juillet, Paris ne songeait qu’à se défendre. Le 14, il attaqua.

Le 13 au soir, il y avait encore des doutes, et il n’y en eut plus le matin. Le soir était plein de trouble, de fureur désordonnée. Le matin fut lumineux et d’une sérénité terrible. Une idée se leva sur Paris avec le jour, et tous virent la même lumière. Une lumière dans les esprits, et dans chaque cœur une voix : « Va, et tu prendras la Bastille ! »

Cela était impossible, insensé, étrange à dire… Et tous le crurent néanmoins. Et cela se fit.

La Bastille, pour être une vieille forteresse, n’en était pas moins imprenable, à moins d’y mettre plusieurs jours et beaucoup d’artillerie. Le peuple n’avait, en cette crise, ni le temps ni les moyens de faire un siège régulier. L’eût-il fait, la Bastille n’avait pas à craindre, ayant assez de vivres pour attendre un secours si proche, et d’immenses munitions de guerre. Ses murs de dix pieds d’épaisseur au sommet des tours, de trente ou quarante à la base, pouvaient rire longtemps des boulets ; et ses batteries, à elle, dont le feu plongeait sur Paris, auraient pu, en attendant, démolir tout le Marais, tout le faubourg Saint-Antoine. Ses tours, percées d’étroites croisées et de meurtrières, avec doubles et triples grilles, permettaient à la garnison de faire en toute sûreté un affreux carnage des assaillants.

L’attaque de la Bastille ne fut nullement raisonnable. Ce fut un acte de foi.

Personne ne proposa. Mais tous crurent et tous agirent. Le long des rues, des quais, des ponts, des boulevards, la foule criait à la foule : « À la Bastille ! à la Bastille ! »… Et dans le tocsin qui sonnait, tous entendaient : « À la Bastille ! »

Personne, je le répète, ne donna l’impulsion. Les parleurs du Palais-Royal passèrent le temps à dresser une liste de proscriptions, à juger à mort la reine, la Polignac, Artois, le prévôt Flesselles, d’autres encore. Les noms des vainqueurs de la Bastille n’offrent pas un seul des faiseurs de motions. Le Palais-Royal ne fut pas le point de départ, et ce n’est pas non plus au Palais-Royal que les vainqueurs ramenèrent les dépouilles et les prisonniers.

Encore moins les électeurs qui siégeaient à l’Hôtel de Ville eurent-ils l’idée de l’attaque. Loin de là, pour l’empêcher, pour prévenir le carnage que la Bastille pouvait faire si aisément, ils allèrent jusqu’à promettre au gouverneur que, s’il retirait ses canons, on ne l’attaquerait pas. Les électeurs ne trahissaient point, comme ils en furent accusés, mais ils n’avaient pas la foi.

Qui l’eut ? Celui qui eut aussi le dévouement, la force, pour accomplir sa foi. Qui ? Le peuple, tout le monde.

Les vieillards qui ont eu le bonheur et le malheur de voir tout ce qui s’est fait dans ce demi-siècle unique, où les siècles semblent entassés, déclarent que tout ce qui suivit de grand, de national, sous la République et l’Empire, eut cependant un caractère partiel, non unanime, que le seul 14 juillet fut le jour du peuple entier. Qu’il reste donc, ce grand jour, qu’il reste une des fêtes éternelles du genre humain, non seulement pour avoir été le premier de la délivrance, mais pour avoir été le plus haut dans la concorde !

Que se passa-t-il dans cette courte nuit, où personne ne dormit, pour qu’au matin, tout dissentiment, toute incertitude disparaissant avec l’ombre, ils eussent les mêmes pensées ?

On sait ce qui se fit au Palais-Royal, à l’Hôtel de Ville ; mais ce qui se passa au foyer du peuple, c’est là ce qu’il faudrait savoir.

Là pourtant, on le devine assez par ce qui suivit, là chacun fit dans son cœur le jugement dernier du passé, chacun, avant de frapper, le condamna sans retour… L’histoire revint cette nuit-là, une longue histoire de souffrances, dans l’instinct vengeur du peuple. L’âme des pères qui, tant de siècles, souffrirent, moururent en silence, revint dans les fils et parla.

Hommes forts, hommes patients, jusque-là si pacifiques, qui deviez frapper en ce jour le grand coup de la Providence, la vue de vos familles, sans ressource autre que vous, n’amollit pas votre cœur. Loin de là, regardant une fois encore vos enfants endormis, ces enfants dont ce jour allait faire la destinée, votre pensée grandie embrassa les libres générations qui sortiraient de leur berceau, et sentit dans cette journée tout le combat de l’avenir !…

L’avenir et le passé faisaient tous deux même réponse ; tous deux, ils dirent : « Va ! »… Et ce qui est hors du temps, hors de l’avenir et hors du passé, l’immuable droit le disait aussi. L’immortel sentiment du juste donna une assiette d’airain au cœur agité de l’homme, il lui dit : « Va paisible, que t’importe ? Quoi qu’il t’arrive, mort, vainqueur, je suis avec toi ! »

Et qu’est-ce que la Bastille faisait à ce peuple ? Les hommes du peuple n’y entrèrent presque jamais… Mais la justice lui parlait, et une voix qui plus fortement encore parle au cœur, la voix de l’humanité et de la miséricorde, cette voix douce qui semble faible et qui renverse les tours, déjà, depuis dix ans, elle faisait chanceler la Bastille.

Il faut dire vrai ; si quelqu’un eut la gloire de la renverser, c’est cette femme intrépide qui si longtemps travailla à la délivrance de Latude contre toutes les puissances du monde. La royauté refusa, la nation arracha la grâce ; cette femme, ou ce héros, fut couronnée dans une solennité publique. Couronner celle qui avait pour ainsi dire forcé les prisons d’État, c’était déjà les flétrir, les vouer à l’exécration publique, les démolir dans le cœur et dans le désir des hommes… Cette femme avait pris la Bastille.

Depuis ce temps, le peuple de la ville et du faubourg, qui sans cesse, dans ce lieu si fréquenté, passait, repassait dans son ombre[1], ne manquait pas de la maudire. Elle méritait bien cette haine. Il y avait bien d’autres prisons, mais celle-ci, c’était celle de l’arbitraire capricieux, du despotisme fantasque, de l’inquisition ecclésiastique et bureaucratique. La cour, si peu religieuse en ce siècle, avait fait de la Bastille le domicile des libres esprits, la prison de la pensée. Moins remplie sous Louis XVI, elle avait été plus dure (la promenade fut ôtée aux prisonniers), plus dure et non moins injuste : on rougit pour la France d’être obligé de dire que le crime d’un des prisonniers était d’avoir donné un secret utile à notre marine ! On craignit qu’il ne le portât ailleurs.

Le monde entier connaissait, haïssait la Bastille. Bastille, tyrannie, étaient, dans toutes les langues, deux mots synonymes. Toutes les nations, à la nouvelle de sa ruine, se crurent délivrées.

En Russie, dans cet empire du mystère et du silence, cette Bastille monstrueuse entre l’Europe et l’Asie, la nouvelle arrivait à peine que vous auriez vu des hommes de toutes nations crier, pleurer sur les places ; ils se jetaient dans les bras l’un de l’autre, en se disant la nouvelle : « Comment ne pas pleurer de joie ? La Bastille est prise[2]. »

Le matin même du grand jour, le peuple n’avait pas d’armes encore.

La poudre qu’il avait prise la veille à l’Arsenal et mise à l’Hôtel de Ville lui fut lentement distribuée pendant la nuit par trois hommes seulement. La distribution ayant cessé un moment, vers deux heures, la foule, désespérée, enfonça les portes du magasin à coups de marteau ; chaque coup faisait feu sur les clous.

Point de fusils ! Il fallait aller les prendre, les enlever des Invalides. Cela était très hasardeux. Les Invalides sont, il est vrai, une maison tout ouverte. Mais le gouverneur Sombreuil, vieux et brave militaire, avait reçu un fort détachement d’artillerie et des canons, sans compter ceux qu’il avait. Pour peu que ces canons servissent, la foule pouvait être prise en flanc par les régiments que Besenval avait à l’École militaire, facilement dispersée.

Ces régiments étrangers auraient-ils refusé d’agir ? Quoi qu’en dise Besenval, il est permis d’en douter. Ce qui apparaît bien mieux, c’est que, laissé sans ordre, il était lui-même plein d’hésitation et comme paralysé d’esprit. Le matin même, à cinq heures, il avait eu une visite étrange. Un homme entre, pâle, les yeux enflammés, la parole rapide et courte, le maintien audacieux… Le vieux fat, qui était l’officier le plus frivole de l’Ancien-Régime, mais brave et froid, regarde l’homme et le trouve beau ainsi : « Monsieur le baron, dit l’homme, il faut qu’on vous avertisse pour éviter la résistance. Les barrières seront brûlées aujourd’hui[3] ; j’en suis sûr, et n’y peux rien, vous non plus. N’essayez pas de l’empêcher. »

Besenval n’eut pas peur. Mais il n’avait pas moins reçu le coup, subi l’effet moral. « Je lui trouvai, dit-il, je ne sais quoi d’éloquent qui me frappa… J’aurais dû le faire arrêter, et je n’en fis rien. » C’étaient l’Ancien-Régime et la Révolution qui venaient de se voir face à face, et celle-ci laissait l’autre saisi de stupeur.

Il n’était pas neuf heures, et déjà trente mille hommes étaient devant les Invalides. On voyait en tête le procureur de la Ville ; le comité des électeurs n’avait osé le refuser. On voyait quelques compagnies des Gardes-françaises, échappées de leur caserne. On remarquait au milieu les clercs de la basoche, avec leur vieil habit rouge, et le curé de Saint-Étienne-du-Mont, qui, nommé président de l’assemblée réunie dans son église, ne déclina pas l’office périlleux de conduire la force armée.

Le vieux Sombreuil fut très habile. Il se présenta à la grille, dit qu’il avait effectivement des fusils, mais c’était un dépôt qui lui était confié, que sa délicatesse de militaire et de gentilhomme ne lui permettait pas de trahir. Cet argument imprévu arrêta la foule tout court ; admirable candeur du peuple, à ce premier âge de la Révolution ! — Sombreuil ajoutait qu’il avait envoyé un courrier à Versailles, qu’il attendait la réponse, le tout avec force protestations d’attachement et d’amitié pour l’Hôtel de Ville et la Ville en général.

La plupart voulaient attendre. Il se trouva là heureusement un homme moins scrupuleux qui empêcha la foule d’être ainsi mystifiée[4]. Il n’y avait pas de temps à perdre ; et ces armes, à qui étaient-elles, sinon à la nation ?… On sauta dans les fossés, et l’hôtel fut envahi ; vingt-huit mille fusils furent trouvés dans les caves, enlevés, avec vingt pièces de canon.

Tout ceci entre neuf et onze. Mais courons à la Bastille.

Le gouverneur De Launay était sous les armes, dès le 13, dès deux heures de nuit. Il n’avait négligé aucune précaution. Outre ses canons des tours, il en avait de l’Arsenal, qu’il mit dans la cour, chargés à mitraille. Sur les tours, il fit porter six voitures de pavés, de boulets et de ferraille, pour écraser les assaillants[5]. Dans les meurtrières du bas, il avait placé douze gros fusils de rempart qui tiraient chacun une livre et demie de balles. En bas, il tenait ses soldats les plus sûrs, trente-deux Suisses, qui n’avaient aucun scrupule de tirer sur des Français. Ses quatre-vingt-deux invalides étaient pour la plupart dispersés, loin des portes, sur les tours. Il avait évacué les bâtiments avancés qui couvraient le pied de la forteresse.

Le 13, rien, sauf des injures que les passants venaient dire à la Bastille.

Le 14, vers minuit, sept coups de fusil sont tirés sur les factionnaires des tours. Alarme ! Le gouverneur monte avec l’état-major, reste une demi-heure, écoutant les bruits lointains de la ville ; n’entendant plus rien, il descend.

Le matin, beaucoup de peuple, et, de moment en moment, des jeunes gens (du Palais-Royal ? ou autres) ; ils crient qu’il faut leur donner des armes. On ne les écoute pas. On écoute, on introduit la députation pacifique de l’Hôtel de Ville, qui, vers dix heures, prie le gouverneur de retirer ses canons, promettant que, s’il ne tire point, on ne l’attaquera pas. Il accepte volontiers, n’ayant nul ordre de tirer, et, plein de joie, oblige les envoyés de déjeuner avec lui.

Comme ils sortaient, un homme arrive, qui parle d’un tout autre ton.

Un homme violent, audacieux, sans respect humain, sans peur ni pitié, ne connaissant nul obstacle, ni délai, portant en lui le génie colérique de la Révolution… Il venait sommer la Bastille.

La terreur entre avec lui. La Bastille a peur ; le gouverneur ne sait pourquoi, mais il se trouble, il balbutie.

L’homme, c’était Thuriot, un dogue terrible, de la race de Danton ; nous le retrouverons deux fois, au commencement et à la fin ; sa parole est deux fois mortelle : il tue la Bastille[6], il tue Robespierre.

Il ne doit pas passer le pont, le gouverneur ne le veut pas, et il passe. De la première cour il marche à la seconde ; nouveau refus, et il passe ; il franchit le second fossé par le pont-levis. Et le voilà en face de l’énorme grille de fer qui fermait la troisième cour. Celle-ci semblait moins une cour qu’un puits monstrueux, dont les huit tours, unies entre elles, formaient les parois. Ces affreux géants ne regardaient point du côté de cette cour, n’avaient point une fenêtre. À leurs pieds, dans leur ombre, était l’unique promenade du prisonnier ; perdu au fond de l’abîme, oppressé de ces masses énormes, il n’avait à contempler que l’inexorable nudité des murs. D’un côté seulement, on avait placé une horloge entre deux figures de captifs aux fers, comme pour enchaîner le temps et faire plus lourdement peser la lente succession des heures.

Là étaient les canons chargés, la garnison, l’état-major. Rien n’imposa à Thuriot. « Monsieur, dit-il au gouverneur, je vous somme au nom du peuple, au nom de l’honneur et de la patrie, de retirer vos canons et de rendre la Bastille. » — Et, se tournant vers la garnison, il répéta les mêmes mots.

Si M. De Launay eût été un vrai militaire, il n’eût pas introduit ainsi le parlementaire au cœur de la place ; encore moins l’eût-il laissé haranguer la garnison. Mais il faut bien remarquer que les officiers de la Bastille étaient la plupart officiers par la grâce du lieutenant de police ; ceux même qui n’avaient servi jamais portaient la croix de Saint-Louis. Tous, depuis le gouverneur jusqu’aux marmitons, avaient acheté leurs places, et ils en tiraient parti. Le gouverneur, à ses soixante mille livres d’appointements, trouvait moyen chaque année d’en ajouter tout autant par ses rapines. Il nourrissait sa maison aux dépens des prisonniers ; il avait réduit leur chauffage, gagnait sur leur vin[7], sur leur triste mobilier. Chose impie, barbare, il louait à un jardinier le petit jardin de la Bastille, qui couvrait un bastion, et, pour ce misérable gain, il avait ôté aux prisonniers cette promenade, ainsi que celle des tours, c’est-à-dire l’air et la lumière.

Cette âme basse et avide avait encore une chose qui lui abaissait le courage ; il savait qu’il était connu ; les terribles Mémoires de Linguet avaient rendu De Launay illustre en Europe. La Bastille était haïe, mais le gouverneur était personnellement haï. Les cris furieux du peuple, qu’il entendait, il les prenait pour lui-même ; il était plein de trouble et de peur.

Les paroles de Thuriot eurent un effet différent sur les Suisses et sur les Français. Les Suisses ne les comprirent pas ; leur capitaine, M. de Flue, fut résolu à tenir. Mais l’état-major, mais les invalides, furent ébranlés ; ces vieux soldats, en rapport habituel avec le peuple du faubourg, n’avaient nulle envie de tirer sur lui. Voilà la garnison divisée, que feront les deux partis ? S’ils ne peuvent s’accorder, vont-ils tirer l’un sur l’autre ?

Le triste gouverneur, d’un ton apologétique, dit ce qui venait d’être convenu avec la Ville. Il jura et fit jurer à la garnison que, s’ils n’étaient attaqués, ils ne commenceraient pas.

Thuriot ne s’en tint pas là. Il veut monter sur les tours, voir si effectivement les canons sont retirés. De Launay, qui n’en était pas à se repentir de l’avoir déjà laissé pénétrer si loin, refuse ; mais ses officiers le pressent, il monte avec Thuriot.

Les canons étaient reculés, masqués, toujours en direction. La vue, de cette hauteur de cent quarante pieds, était immense, effrayante ; les rues, les places, pleines de peuple ; tout le jardin de l’Arsenal comble d’hommes armés… Mais voilà, de l’autre côté, une masse noire qui s’avance… C’est le faubourg Saint-Antoine.

Le gouverneur devint pâle. Il prend Thuriot au bras : « Qu’avez-vous fait ? Vous abusez du titre de parlementaire ! Vous m’avez trahi ! »

Tous deux étaient sur le bord, et De Launay avait une sentinelle sur la tour, Tout le monde, dans la Bastille, faisait serment au gouverneur ; il était, dans sa forteresse, le roi et la loi. Il pouvait se venger encore…

Mais ce fut tout au contraire Thuriot qui lui fit peur : « Monsieur, dit-il, un mot de plus, et je vous jure qu’un de nous deux tombera dans le fossé[8]. »

Au moment même, la sentinelle approche, aussi troublée que le gouverneur, et, s’adressant à Thuriot : « De grâce, Monsieur, montrez-vous, il n’y a pas de temps à perdre ; voilà qu’ils s’avancent… Ne vous voyant pas, ils vont attaquer. » Il passa la tête aux créneaux, et le peuple, le voyant en vie et fièrement monté sur la tour, poussa une clameur immense de joie et d’applaudissement.

Thuriot descendit avec le gouverneur, traversa de nouveau la cour, et, parlant encore à la garnison : « Je vais faire mon rapport ; j’espère que le peuple ne se refusera pas[9] à fournir une garde bourgeoise qui garde la Bastille avec vous. »

Le peuple s’imaginait entrer dans la Bastille à la sortie de Thuriot. Quand il le vit partir pour faire son rapport à la Ville, il le prit pour traître et le menaça. L’impatience allait jusqu’à la fureur ; la foule prit trois invalides et voulait les mettre en pièces. Elle s’empara d’une demoiselle qu’elle croyait être la fille du gouverneur ; il y en avait qui voulaient la brûler, s’il refusait de se rendre. D’autres l’arrachèrent de leurs mains.

« Que deviendrons-nous, disaient-ils, si la Bastille n’est pas prise avant la nuit ?… » Le gros Santerre, un brasseur que le faubourg s’était donné pour commandant, proposait d’incendier la place en y lançant de l’huile d’œillet et d’aspic[10] qu’on avait saisie la veille et qu’on enflammerait avec du phosphore. Il envoyait chercher les pompes.

Un charron, ancien soldat, sans s’amuser à ce parlage, se mit bravement à l’œuvre. Il s’avance, la hache à la main, monte sur le toit d’un petit corps de garde, voisin du premier pont-levis, et, sous une grêle de balles, il travaille paisiblement, coupe, abat les chaînes, fait tomber le pont. La foule passe ; elle est dans la cour.

On tirait à la fois des tours et des meurtrières qui étaient au bas. Les assaillants tombaient en foule et ne faisaient aucun mal à la garnison. De tous les coups de fusil qu’ils tirèrent tout le jour, deux portèrent : un seul des assiégés fut tué.

Le comité des électeurs, qui déjà voyait arriver les blessés à l’Hôtel de Ville, qui déplorait l’effusion du sang, aurait voulu l’arrêter. Il n’y avait plus qu’un moyen pour cela, c’était de sommer la Bastille au nom de la Ville, et d’y faire entrer la garde bourgeoise. Le prévôt hésitait fort ; Fauchet insista[11] ; d’autres électeurs pressèrent. Ils allèrent, comme députés ; mais, dans le feu et la fumée, ils ne furent pas même vus ; ni la Bastille ni le peuple ne cessèrent de tirer. Les députés furent dans le plus grand péril.

Une seconde députation, le procureur de la Ville marchant à la tête, avec un tambour et un drapeau, fut aperçue de la place. Les soldats qui étaient sur les tours arborèrent un drapeau blanc, renversèrent leurs armes. Le peuple cessa de tirer, suivit la députation, entra dans la cour. Arrivés là, ils furent accueillis d’une furieuse décharge qui coucha plusieurs hommes par terre, à côté des députés. Très probablement, les Suisses, qui étaient en bas avec De Launay, ne tinrent compte des signes que faisaient les invalides[12].

La rage du peuple fut inexprimable. Depuis le matin, on disait que le gouverneur avait attiré la foule dans la cour pour tirer dessus ; ils se crurent trompés deux fois et résolurent de périr ou de se venger des traîtres. À ceux qui les rappelaient ils disaient, dans leur transport : « Nos cadavres serviront du moins à combler les fossés ! » Et ils allèrent obstinément, sans se décourager jamais, contre la fusillade, contre ces tours meurtrières, croyant qu’à force de mourir ils pourraient les renverser.

Mais alors et de plus en plus, nombre d’hommes généreux qui n’avaient encore rien fait s’indignèrent d’une lutte tellement inégale, qui n’était qu’un assassinat. Ils voulurent en être. Il n’y eut plus moyen de tenir les Gardes-françaises ; tous prirent parti pour le peuple. Ils allèrent trouver les commandants nommés par la Ville et les obligèrent de leur donner cinq canons. Deux colonnes se formèrent, l’une d’ouvriers et de bourgeois, l’autre de Gardes-françaises. La première prit pour son chef un jeune homme d’une taille et d’une force héroïque, Hullin, horloger de Genève, mais devenu domestique, chasseur du marquis de Conflans ; le costume hongrois de chasseur fut pris sans doute pour un uniforme ; les livrées de la servitude guidèrent le peuple au combat de la liberté. Le chef de l’autre colonne fut Élie, officier de fortune, du régiment de la reine, qui, d’abord en habit bourgeois, prit son brillant uniforme, se désignant bravement aux siens et à l’ennemi. Dans ses soldats, il y en avait un, admirable de vaillance, de jeunesse, de pureté, l’une des gloires de la France, Marceau, qui se contenta de combattre et ne réclama rien dans l’honneur de la victoire.

Les choses n’étaient guère avancées quand ils arrivèrent. On avait poussé, allumé trois voitures de paille, brûlé les casernes et les cuisines. Et l’on ne savait plus que faire. Le désespoir du peuple retombait sur l’Hôtel de Ville. On accusait le prévôt, les électeurs, on les pressait avec menaces d’ordonner le siège de la Bastille. Jamais on n’en put tirer l’ordre.

Divers moyens bizarres, étranges, étaient proposés aux électeurs pour prendre la forteresse. Un charpentier conseillait un ouvrage de charpenterie, une catapulte romaine pour lancer des pierres contre les murailles. Les commandants de la Ville disaient qu’il fallait attaquer dans les règles, ouvrir la tranchée. Pendant ces longs et vains discours, on apporta, on lut un billet que l’on venait de saisir ; Besenval écrivait à De Launay de tenir jusqu’à la dernière extrémité.

Pour sentir le prix du temps, dans cette crise suprême, pour s’expliquer l’effroi du retard, il faut savoir qu’à chaque instant il y avait de fausses alertes. On supposait que la cour, instruite à deux heures de l’attaque de la Bastille, commencée depuis midi, prendrait ce moment pour lancer sur Paris ses Suisses et ses Allemands. Ceux de l’École militaire passeraient-ils le jour sans agir ? Cela n’était pas vraisemblable. Ce que dit Besenval du peu de fond qu’il pouvait faire sur ses troupes a l’air d’une excuse. Les Suisses se montrèrent très fermes à la Bastille, il y parut au carnage ; les dragons allemands avaient tiré plusieurs fois le 12, tué des Gardes-françaises ; ceux-ci avaient tué des dragons ; la haine de corps assurait la fidélité.

Le faubourg Saint-Honoré dépavait, se croyait attaqué de moment en moment ; La Villette était dans les mêmes transes et effectivement un régiment vint l’occuper, mais trop tard.

Toute lenteur semblait trahison. Les tergiversations du prévôt le rendaient suspect, ainsi que les électeurs. La foule indignée sentit qu’elle perdait le temps avec eux. Un vieillard s’écrie : « Amis, que faisons-nous là avec ces traîtres ! Allons plutôt à la Bastille ! » Tout s’écoula ; les électeurs stupéfaits se trouvèrent seuls… L’un d’eux sort, et, rentrant tout pâle, avec le visage d’un spectre : « Vous n’avez pas deux minutes à vivre, si vous restez… La Grève frémit de rage… Les voilà qui montent… » Ils n’essayèrent pas de fuir, et c’est ce qui les sauva.

Toute la fureur du peuple se concentra sur le prévôt des marchands. Les envoyés des districts venaient successivement lui jeter sa trahison à la face. Une partie des électeurs, se voyant compromis devant le peuple par son imprudence et par ses mensonges, tournèrent contre lui, l’accusèrent. D’autres, le bon vieux Dussaulx (le traducteur de Juvénal), l’intrépide Fauchet, essayèrent de le défendre, innocent ou coupable, de le sauver de la mort. Forcé par le peuple de passer du bureau dans la grande salle Saint-Jean, ils l’entourèrent, et Fauchet s’assit à côté de lui. Les affres de la mort étaient sur son visage. « Je le voyais, dit Dussaulx, mâchant sa dernière bouchée de pain ; » elle lui restait aux dents, et il la garda deux heures sans venir à bout de l’avaler. Environné de papiers, de lettres, de gens qui venaient lui parler affaires, au milieu des cris de mort, il faisait effort pour répondre avec affabilité. Ceux du Palais-Royal et du district de Saint-Roch étant les plus acharnés, Fauchet, y courut pour demander grâce. Le district était assemblé dans l’église de Saint-Roch ; deux fois, Fauchet monta en chaire, priant, pleurant, disant les paroles ardentes que son grand cœur pouvait trouver dans cette nécessité ; sa robe, toute criblée des balles de la Bastille[13], était éloquente aussi ; elle priait pour le peuple même, pour l’honneur de ce grand jour, pour laisser pur et sans tache le berceau de la liberté.

Le prévôt, les électeurs, restaient à la salle Saint-Jean, entre la vie et la mort, plusieurs fois couchés en joue. « Tous ceux qui étaient là, dit Dussaulx, étaient comme des sauvages : parfois, ils écoutaient, regardaient en silence ; parfois, un murmure terrible, comme un tonnerre sourd, sortait de la foule. Plusieurs parlaient et criaient, mais la plupart étaient étourdis de la nouveauté du spectacle. Les bruits, les voix, les nouvelles, les alarmes, les lettres saisies, les découvertes vraies ou fausses, tant de secrets révélés, tant d’hommes amenés au tribunal, brouillaient l’esprit et la raison ; un des électeurs disait : « N’est-ce pas le jugement dernier ?… » L’étourdissement était arrivé à ce point qu’on avait tout oublié, le prévôt et la Bastille[14]. »

Il était cinq heures et demie. Un cri monte de la Grève. Un grand bruit, d’abord lointain, éclate, avance, se rapproche, avec la rapidité, le fracas de la tempête… La Bastille est prise !

Dans cette salle déjà pleine, il entre d’un coup mille hommes, et dix mille poussaient derrière. Les boiseries craquent, les bancs se renversent, la barrière est poussée sur le bureau, le bureau sur le président.

Tous armés, de façons bizarres, les uns presque nus, d’autres vêtus de toutes couleurs. Un homme était porté sur les épaules et couronné de lauriers, c’était Élie, toutes les dépouilles et les prisonniers autour. En tête, parmi ce fracas où l’on n’aurait pas entendu la foudre, marchait un jeune homme recueilli et plein de religion ; il portait suspendue et percée de sa baïonnette une chose impie, trois fois maudite, le règlement de la Bastille.

Les clés aussi étaient portées, ces clés monstrueuses, ignobles, grossières, usées par les siècles et par les douleurs des hommes. Le hasard ou la Providence voulut qu’elles fussent remises à un homme qui ne les connaissait que trop, à un ancien prisonnier. L’Assemblée nationale les plaça dans ses archives, la vieille machine des tyrans à côté des lois qui ont brisé les tyrans. Nous les tenons encore aujourd’hui, ces clés, dans l’armoire de fer des archives de la France… Ah ! puissent, dans l’armoire de fer, venir s’enfermer les clés de toutes les bastilles du monde !

La Bastille ne fut pas prise, il faut le dire, elle se livra. Sa mauvaise conscience la troubla, la rendit folle et lui fit perdre l’esprit.

Les uns voulaient qu’on se rendît, les autres tiraient, surtout les Suisses, qui, cinq heures durant, sans péril, n’ayant nulle chance d’être atteints, désignèrent, visèrent à leur aise, abattirent qui ils voulaient. Ils tuèrent quatre-vingt-trois hommes, en blessèrent quatre-vingt-huit. Vingt des morts étaient de pauvres pères de famille qui laissaient des femmes, des enfants pour mourir de faim.

La honte de cette guerre sans danger, l’horreur de verser le sang français, qui ne touchaient guère les Suisses, finirent par faire tomber les armes des mains des invalides. Les sous-officiers, à quatre heures, prièrent, supplièrent De Launay de finir ses assassinats. Il savait ce qu’il méritait ; mourir pour mourir, il eut envie un moment de se faire sauter, idée horriblement féroce : il aurait détruit un tiers de Paris. Ses cent trente-cinq barils de poudre auraient soulevé la Bastille dans les airs, écrasé, enseveli tout le faubourg, tout le Marais, tout le quartier de l’Arsenal… Il prit la mèche d’un canon. Deux sous-officiers empêchèrent le crime, ils croisèrent la baïonnette et lui fermèrent l’accès des poudres. Il fit mine alors de se tuer et prit un couteau qu’on lui arracha.

Il avait perdu la tête et ne pouvait donner d’ordre[15]. Quand les Gardes-françaises eurent mis leurs canons en batterie et tiré (selon quelques-uns), le capitaine des Suisses vit bien qu’il fallait traiter ; il écrivit, il passa un billet[16] où il demandait à sortir avec les honneurs de la guerre. — Refusé. — Puis la vie sauve. — Hullin et Élie promirent.

La difficulté était de faire exécuter la promesse. Empêcher une vengeance entassée depuis des siècles, irritée par tant de meurtres que venait de faire la Bastille, qui pouvait cela ?… Une autorité qui datait d’une heure, qui venait de la Grève à peine, qui n’était même connue que des deux petites bandes de l’avant-garde, n’était pas pour contenir cent mille hommes qui suivaient.

La foule était enragée, aveugle, ivre de son danger même. Elle ne tua cependant qu’un seul homme dans la place, elle épargna ses ennemis les Suisses, qu’à leurs sarreaux elle prenait pour des domestiques ou des prisonniers ; elle blessa, maltraita ses amis les invalides. Elle aurait voulu pouvoir exterminer la Bastille ; elle brisa à coups de pierres les deux esclaves du cadran ; elle monta aux tours pour insulter les canons ; plusieurs s’en prenaient aux pierres et s’ensanglantaient les mains à les arracher. On alla vite aux cachots délivrer les prisonniers ; deux étaient devenus fous. L’un, effarouché du bruit, voulait se mettre en défense ; il fut tout surpris quand ceux qui brisèrent sa porte se jetèrent dans ses bras en le mouillant de leurs larmes. Un autre, qui avait une barbe jusqu’à la ceinture, demanda comment se portait Louis XV ; il croyait qu’il régnait encore. À ceux qui demandaient son nom il disait qu’il s’appelait le major de l’Immensité.

Les vainqueurs n’avaient pas fini ; ils soutenaient dans la rue Saint-Antoine un autre combat. En avançant vers la Grève, ils rencontraient de proche en proche des foules d’hommes qui, n’ayant pas pris part au combat, voulaient pourtant faire quelque chose, tout au moins massacrer les prisonniers. L’un fut tué dès la rue des Tournelles, un autre sur le quai. Des femmes suivaient échevelées, qui venaient de reconnaître leurs maris parmi les morts, et elles les laissaient là pour courir aux assassins ; l’une d’elles, écumante, demandait à tout le monde qu’on lui donnât un couteau.

De Launay était mené, soutenu dans ce grand péril, par deux hommes de cœur et d’une force peu commune, Hullin et un autre. Ce dernier alla jusqu’au Petit-Antoine et fut arraché de lui par un tourbillon de foule. Hullin ne lâcha pas prise. Conduire son homme de là à la Grève, qui est si près, c’était plus que les douze travaux d’Hercule. Ne sachant plus comment faire et voyant qu’on ne connaissait De Launay qu’à une chose, que seul il était sans chapeau, il eut l’idée héroïque de lui mettre le sien sur la tête, et dès ce moment reçut les coups qu’on lui destinait[17]. Il passa enfin l’Arcade-Saint-Jean ; s’il pouvait lui faire monter le perron, le lancer dans l’escalier, tout était fini. La foule le voyait bien ; aussi, de son côté, fit-elle un furieux effort. La force de géant qu’Hullin avait déployée ne lui servit plus ici. Étreint du boa énorme que la masse tourbillonnante serrait et resserrait sur lui, il perdit terre, fut poussé, repoussé, lancé sur la pierre. Il se releva par deux fois. À la seconde, il vit dans l’air, au bout d’une pique, la tête de De Launay.

Une autre scène se passait dans la salle Saint-Jean. Les prisonniers étaient là, en grand danger de mort, on s’acharnait surtout contre trois invalides qu’on croyait avoir été les canonniers de la Bastille. L’un était blessé ; le commandant de La Salle, par d’incroyables efforts, en invoquant son titre de commandant, vint à bout de le sauver ; pendant qu’il le menait dehors, les deux autres furent entraînés, accrochés à la lanterne du coin de la Vannerie, en face de l’Hôtel de Ville.

Ce grand mouvement, qui semblait avoir fait oublier Flesselles, fut pourtant ce qui le perdit. Ses implacables accusateurs du Palais-Royal, peu nombreux, mais mécontents de voir la foule occupée de toute autre affaire, se tenaient près du bureau, le menaçaient, le sommaient de les suivre… Il finit par leur céder, soit qu’une si longue attente de la mort lui parût pire que la mort même, soit qu’il espérât échapper dans la préoccupation universelle du grand événement du jour. « Eh bien, Messieurs, dit-il, allons au Palais-Royal. » Il n’était pas au quai qu’un jeune homme lui cassa la tête d’un coup de pistolet.

La masse du peuple accumulé dans la salle ne demandait pas de sang ; il le voyait couler avec stupeur, dit le témoin oculaire. Il regardait bouche béante ce prodigieux spectacle, bizarre, étrange à rendre fou. Les armes du Moyen-âge, de tous les âges, se mêlaient ; les siècles étaient présents. Élie, debout sur une table, le casque en tête, à la main son épée faussée à trois places, semblait un guerrier romain. Il était tout entouré de prisonniers et priait pour eux. Les Gardes-françaises demandaient pour récompense la grâce des prisonniers.

À ce moment, on amène, on apporte plutôt, un homme suivi de sa femme ; c’était le prince de Montbarey, ancien ministre, arrêté à la barrière. La femme s’évanouit, l’homme est jeté sur le bureau, tenu sous les bras de douze hommes, plié en deux… Le pauvre diable, dans cette étrange attitude, expliqua qu’il n’était plus ministre depuis longtemps, que son fils avait eu grande part à la révolution de sa province… Le commandant de La Salle parlait pour lui et s’exposait beaucoup lui-même. Cependant on s’adoucit, on lâcha prise un moment. De La Salle, qui était très fort, enleva le malheureux… Ce coup de force plut au peuple et fut applaudi…

Au moment même, le brave et excellent Élie trouva moyen de finir d’un coup tout procès, tout jugement. Il aperçut les enfants du service de la Bastille et se mit à crier : « Grâce pour les enfants ! grâce ! »

Vous auriez vu alors les visages bruns, les mains noircies par la poudre, qui commençaient à se laver de grosses larmes, comme tombent après l’orage les grosses gouttes de pluie… Il ne fut plus question de justice ni de vengeance. Le tribunal était brisé. Élie avait vaincu les vainqueurs de la Bastille. Ils firent jurer aux prisonniers fidélité à la nation et les emmenèrent avec eux ; les invalides s’en allèrent paisiblement à leur hôtel ; les Gardes-françaises s’emparèrent des Suisses, les mirent en sûreté dans leurs rangs, les conduisirent à leurs propres casernes, les logèrent et les nourrirent.

Les veuves, chose admirable ! se montrèrent aussi magnanimes. Indigentes et chargées d’enfants, elles ne voulurent pas recevoir seules une petite somme qui leur fut distribuée ; elles mirent dans le partage la veuve d’un pauvre invalide qui avait empêché la Bastille de sauter et qui fut tué par méprise. La femme de l’assiégé fut ainsi comme adoptée par celles des assiégeants.

  1. Elle écrasait la rue Saint-Antoine, dit si bien Linguet, p. 147. Les vainqueurs les plus connus de la Bastille sont ou du faubourg, ou du quartier de Saint-Paul, de la Culture-Sainte-Catherine.
  2. Le fait est rapporté par un témoin peu suspect, le comte de Ségur, ambassadeur en Russie, qui ne partageait nullement cet enthousiasme : « Cette folie, que j’ai peine encore à croire en la racontant », etc. (Ségur, Mémoires, III, 508.)
  3. On voit par ce mot qu’à cinq heures, il n’y avait aucun plan de formé. L’homme en question, qui n’était pas du peuple, répétait, selon toute apparence, les bruits du Palais-Royal. Les utopistes s’entretenaient depuis longtemps de détruire la Bastille, formaient des plans, etc. Mais l’idée héroïque, insensée, de la prendre en un jour, ne put venir qu’au peuple même.
  4. Un seul des citoyens rassemblés. (Procès-verbal des électeurs, I, 300.)
  5. Biographie Michaud, article De Launay, rédigé d’après les renseignements de sa famille.
  6. Il la tue de deux manières. Il y porte la division, la démoralisation, et, quand elle est prise, c’est lui qui propose de la démolir. Il tue Robespierre, en lui refusant la parole, au 9 thermidor.

    Thuriot était alors président de la Convention.

  7. Le gouverneur avait droit de faire entrer cent pièces de vin franches d’octroi. Il vendait ce droit à un cabaret et en tirait du vinaigre pour donner aux prisonniers. (Linguet, p. 86). — Voir, dans La Bastille dévoilée, l’histoire d’un prisonnier riche que De Launay menait la nuit chez une fille que lui, De Launay, avait mise dans ses meubles, mais qu’il ne voulait plus payer.
  8. Récit de la conduite de M. Thuriot, à la suite de Dussaulx, Œuvre des sept jours, p. 408. — Comparer le Procès-verbal des électeurs, I, 310.
  9. Cette fière et audacieuse parole est rapportée par les assiégés. (Voir leur déclaration, à la suite de Dussaulx, p. 449.)
  10. C’est lui-même qui se vante de cette sottise. (Procès-verbal des électeurs, I, 385.)
  11. Si l’on en croit lui-même, il eut l’honneur de cette initiative. (Fauchet, Discours sur la liberté, prononcé le 6 août 1789, à Saint-Jacques, p. 11.)
  12. C’est la vraie manière de concilier les déclarations, opposées en apparence, des assiégés et de la députation.
  13. Fauchet, Bouche de fer, n° 16, novembre 1790, III, 244.
  14. Le Procès-verbal indique cependant qu’on préparait une nouvelle députation, et que le commandant de La Salle voulait enfin prendre par à l’action.
  15. Dès le matin, au témoignage de Thuriot. (Voir le Procès-verbal des électeurs.)
  16. Pour l’aller prendre, on plaça une planche sur le fossé. Le premier qui s’y hasarda tomba ; le second (Arné ? ou Maillard ?) fut plus heureux et rapporta le billet.
  17. La tradition royaliste, qui a la tâche difficile de rendre intéressants les moins intéressants des hommes, a prétendu que De Launay, plus héroïque encore qu’Hullin, lui aurait remis le chapeau sur la tête, aimant mieux périr que de l’exposer. La même tradition fait honneur du même fait, quelques jours après, à l’intendant de Paris, Berthier. On raconte enfin que le major de la Bastille, reconnu et défendu, à la Grève, par un de ses anciens prisonniers qu’il avait traité avec bonté, l’aurait éloigné en lui disant : « Vous vous perdrez sans me sauver. » Ce dernier récit, authentique, a très probablement donné l’idée des deux autres. Pour De Launay et Berthier, leurs précédents n’ont rien qui nous porte à croire à l’héroïsme de leurs derniers moments. Le silence de la Biographie Michaud, dans l’article De Launay, rédigé d’après les renseignements de la famille, indique assez qu’elle-même ne croyait pas à cette tradition.