Histoire de la Révolution française (Michelet)/Introduction


INTRODUCTION

(1868)


Cette œuvre laborieuse, qui a rempli huit années de ma vie, n’a pas eu la bonne fortune des improvisations venues en temps paisible. Elle a été écrite en plein événement.

Deux volumes parurent en Février. Ils donnaient le récit des plus belles journées de la Révolution, crédule encore, fraternelle et clémente, comme a été sa jeune sœur de 1848. Ils furent accueillis aux célèbres banquets de cette époque.

Des faits cruels survinrent. Je ne lâchai pas prise. Trois volumes parurent en 1850. Toute voix littéraire s’était tue ; toute vie semblait interrompue. Ne voyant que ma tâche, au fond de nos archives, travaillant seul encore sur les ruines d’un monde, je pus croire un moment que je restais le dernier homme.

Quittant Paris au 2 Décembre, n’emportant d’autre bien que les matériaux de mes derniers volumes, les documents de la Terreur, je l’écrivis près Nantes, en grande solitude, à la porte de la Vendée.

Ainsi, contre vents et marée, à travers tout événement, elle alla cette histoire, elle alla jusqu’au bout, saignante, vivante d’autant plus, une d’âme et d’esprit, sans que les dures traverses du sort l’aient fait dévier de sa ligne première. Les obstacles, bien loin d’arrêter, y aidèrent. Dans une vieille maison transparente que perçaient les grandes pluies, en janvier 1853, j’écrivais sur le même mois correspondant de la Terreur : « Je plonge avec mon sujet dans la nuit et dans l’hiver. Les vents acharnés de tempêtes qui battent mes vitres depuis deux mois sur ces collines de Nantes, accompagnent de leurs voix, tantôt graves, tantôt déchirantes, mon Dies iræ de 1793. Légitimes harmonies ! Je dois les remercier. Ce qu’elles m’ont dit souvent dans leurs fureurs apparentes, dans leurs aigres sifflements, dans le cliquetis sinistrement gai dont la grêle frappait mes fenêtres, c’était la chose forte et bonne, que tous ces semblants de mort n’étaient nullement la mort, mais la vie tout au contraire, le futur renouvellement… »


Au bout de quinze années, après le grand travail que je dus à l’ancienne France, je rentre en celle-ci, la France de la Révolution. J’y rentre comme en un foyer de famille, délaissé quelque temps. Mais changé ? Nullement. Refroidi ? Point du tout.

Épreuve singulière de se revoir ainsi au bout de tant d’années, de comparer les temps. Qu’étais-je ? et qu’étions-nous (nous France), et qu’est-ce que nous sommes devenus ?

Contenons notre cœur. Quelles que soient nos tristesses, d’un regard net et ferme observons la situation.

La dureté du temps a brisé bien des choses, mais elle a aussi profité. Nous avons compris à la longue ce qu’on démêlait peu en 1848. Toutes les grandes questions se présentaient alors d’ensemble, impatientes, sans égard à leur ordre logique et naturel. Nous nous exagérions les nuances qui nous divisaient. Un grand progrès s’est fait sous ce rapport. Sans nous dédire en rien ni changer de langage, nous tous, enfants divers de la Révolution, nous concordons en elle, nous rapprochons de l’unité.

1° Les choses ont repris leur véritable perspective, et tous sont revenus à la tradition nationale. Nul de nous aujourd’hui qui ne voie dans la Liberté la question souveraine. La question économique, qui lui fit ombre, est une conséquence, un approfondissement essentiel de la Liberté. Mais celle-ci précède tout, doit couvrir et protéger tout.

La question religieuse paraissait secondaire. Nos avertissements touchaient peu. En vain les Bossuet, les de Maistre, disaient hautement aux nôtres la profonde union des deux autorités. Ils l’ont sue un peu tard. Il leur a bien fallu s’éveiller en voyant le couvent près de la caserne, ces bâtiments jumeaux qui couronnent aujourd’hui les hauteurs des grandes villes, et proclament la coalition.

Point de guerre. Sur cela encore, nous sommes unanimes. Dans le travail immense où la France s’est engagée, elle a bien autre chose à faire. Elle est ravie de voir une Italie, une Allemagne, et les salue du cœur. Un point considérable, c’est que, des deux côtés, les vaillants dédaignent la guerre, sachant que ce n’est plus une affaire de vaillance, mais de pure mécanique entre Delvigne et Chassepot.

4° Ce qui pourra sembler un peu bizarre à l’avenir, c’est que nos dissidences en 1848, les plus âpres peut-être, étaient relatives au passé, historiques, archéologiques. Ces débats se mêlaient à l’actualité. On s’identifiait à ces lugubres ombres. L’un était Mirabeau, Vergniaud, Danton, un autre Robespierre. Nous gardons aujourd’hui nos sympathies sans doute à tel ou tel héros de la Révolution ; mais nous les jugeons mieux. Nous les voyons d’ensemble, nullement opposés et se donnant la main. Si quelques-uns de nous s’acharnent à ces débats, en revanche, une grande France, née depuis 1848, un demi-million d’hommes, qui lisent, pensent et sont l’avenir, regardent tout cela comme chose curieuse, mais hors de toute application, avec des circonstances tellement différentes.

L’histoire contestée des vieux temps s’est, d’année en année, éclaircie d’elle-même par tant de documents livrés à la publicité. Mais nous autres historiens nous y avons fait quelque chose. Prenant chacun un point de vue, nous l’avons mis (par nos exagérations même) en pleine lumière. Il est intéressant de voir combien cette diversité a servi. Je voudrais qu’une main habile esquissât l’histoire de l’histoire, je veux dire le progrès qui s’est fait dans nos études sur la Révolution.

La tirer de 1789, c’est en faire un effet sans cause. La faire partir de Louis XV, c’est l’expliquer bien peu encore. Il faut creuser beaucoup plus loin. C’est toute la vie de la France qui en prépare, en fait comprendre le drame final. De moins en moins obscure, elle devient toute lumineuse au dix-huitième siècle, qui, loin d’être un chaos, ordonne, écrit splendidement notre credo moderne, que la Révolution entreprend d’appliquer.

Labeur très long. J’en ai été payé quand (dans mon Louis XV, vers 1750) j’ai eu la joie de donner fort simplement ce credo de lumière. En face, je posai les ténèbres, la Conspiration de famille. Dès le ministère de Fleury, l’intrigue espagnole-autrichienne et catholico-monarchique se noue par les parentés, mariages, etc. Le premier effet fut le règne de Marie-Thérèse à Versailles et la Guerre de Sept-Ans, qui enterra la France, donna le monde à l’Angleterre. Le second effet fut le règne de Marie-Antoinette, l’explosion tardive (si tardive !) de 1789.

Ceux qui veulent se persuader que cet événement immense fut l’œuvre d’un parti, un complot d’Orléans, un mouvement factice qu’imposa Paris à la France, n’ont qu’à ouvrir les cent volumes in-folio des Cahiers, les vœux des provinces, leurs instructions aux députés de la Constituante. Du moins, qu’ils prennent connaissance des extraits des Cahiers, si bien résumés par Chassin.

Dans mon premier volume (1847), j’avais indiqué à quel point les idées d’intérêt, de bien-être, qui ne peuvent manquer en nulle Révolution, en la nôtre pourtant sont restés secondaires, combien il faut la tordre, la fausser, pour y trouver déjà les systèmes d’aujourd’hui. Sur ce point, le beau livre de Quinet confirme le mien. Oui, la Révolution fut désintéressée. C’est son côté sublime et son signe divin.

Brillant éclair au ciel. Le monde en tressaillit. L’Europe délira à la prise de la Bastille ; tous s’embrassaient (et dans Pétersbourg même) sur les places publiques. Inoubliables jours ! Qui suis-je pour les avoir contés ? Je ne sais pas encore, je ne saurai jamais comment j’ai pu les reproduire. L’incroyable bonheur de retrouver cela si vivant, si brûlant, après soixante années, m’avait grandi le cœur d’une joie héroïque, et mon papier semblait enivré de mes larmes.

De cette âme agrandie il m’a été donné d’embrasser l’infini de la Révolution, de la refaire dans la variété de ses âges, de ses points de vue. C’eût été lui faire tort que d’en adopter un, de dénigrer le reste. Les opposés y concordent au fond. La grande âme commune, en chaque parti qui la révèle, est sentie, est comprise par des peuples divers, et le sera par d’autres générations dans l’avenir. Ce sont autant de langues que la Révolution, ce grand prophète, a parlées pour toute la terre. Chacun avait son droit et devait être reproduit.

Enfermer la Révolution dans un club, c’est chose impossible. Le travail infini, la passion sincère de Louis Blanc n’y a pas réussi. Mettre cet océan dans la petite enceinte du petit cloître jacobin ! Vaine entreprise. Elle déborde de toutes parts. Elle y eut sa police contre la trahison, son œil, son gardien vigilant. Mais sa vraie force active, la Montagne elle-même en ses plus grands acteurs qui discouraient fort peu, ne siégeait pas aux Jacobins.

Le temps, qui peu à peu dit tout, et la publication des documents ne permettent plus d’être exclusif. L’apologie de la Gironde, si véhémente dans Lanfrey, aujourd’hui ne semble que juste. Une voix sortie de la mort même, la voix testamentaire de Pétion, Buzot, enfin s’est fait entendre (1866). Qui osera contredire maintenant ?

Tel était l’esprit du système que nos Robespierristes mettaient la Montagne même en jugement. Ils poursuivaient Danton. Villiaumé, Esquiros (dans son livre éloquent), le défendirent, et les actes encore mieux. Publiés récemment par Bougeard, Robinet, ils le couvrent aujourd’hui, absolvent sa grande mémoire.

On commence à voir clair, à mieux connaître la Montagne, que cachait jusqu’ici ce débat des individus. Les deux cents députés en mission, trop oubliés, reparaissent dans leur grandeur, dans leur indicible énergie qui fit notre salut. Deux médecins de vingt-cinq ans, Baudot, Lacoste, reprennent leur laurier de conquérants du Rhin. L’organisateur de la guerre (héros lui-même à Wattignies), le digne et bon Carnot nous est rendu enfin par la main de son fils. Les purs entre les purs, Romme, les cinq amis qui, les derniers, en prairial, ont signé et scellé la Révolution de leur sang, reparaissent en un livre qui m’a fait frissonner, celui de Claretie, si brûlant, cruellement vrai.

Les temps faibles ne comprendront plus comment, parmi ces tragédies sanglantes, un pied dans la mort même, ces hommes extraordinaires ne rêvaient qu’immortalité. Jamais tant d’idées organiques, tant de créations, tant de souci de l’avenir ! une tendresse inquiète pour la postérité ! Et tout cela, non pas, comme on le croit, après les grands périls, mais au fort de la crise. Le livre de Despois (Vandalisme révolutionnaire) inaugure admirablement pour cet âge une histoire nouvelle, celle de ses créations.

J’ai mieux compris le mot du vénérable Lasteyrie. Lui parlant de ces temps et de l’impression qu’il en eut (lui fort exposé, en péril), j’en tirai ce mot seul : « Monsieur, c’était très beau ! — Mais vous pouviez périr ! Vous cachiez-vous ? — Moi, point. J’allais, j’errais en France. J’admirais… Oui, c’était très beau. »


La Révolution, a-t-on dit, a eu un tort. Contre le fanatisme vendéen et la réaction catholique, elle devait s’armer d’un credo de secte chrétienne, se réclamer de Luther ou Calvin.

Je réponds : Elle eût abdiqué. Elle n’adopta aucune Église. Pourquoi ? C’est qu’elle était une Église elle-même.

Comme agape et communion, rien ne fut ici-bas comparable à 1790, à l’élan des Fédérations. L’absolu, l’infini du sacrifice en sa grandeur, le don de soi qui ne réserve rien parut au plus sublime dans l’élan de 1792 : guerre sacrée pour la paix, pour la délivrance du monde.

« Les symboles ont manqué ? » Mais toute religion met des siècles à se faire les siens. La foi est tout ; la forme peu. Qu’importe le parement de l’autel ?

Il subsiste toujours, l’autel du Droit, du Vrai, de l’éternelle Raison. Il n’a pas perdu une pierre, et il attend tranquillement. Tel que nos philosophes, tel que nos grands légistes le bâtirent, il reste le même, solide, autant que les calculs de Laplace et Lagrange qui y posèrent la loi du temps.

Qui ne le reconnut ? n’y sentit Dieu ?… Quel cercle on vit autour ! Le monde américain y fut en Thomas Payne, la Pologne en Kosciuszko. Le maître du Devoir (ce roc de la Baltique), Kant s’émut. On y vit pleurer le vieux Klopstock, et ce fier enfant, Beethoven.

Le grand stoïcien Fichte, au plus cruel orage, ne s’en détacha pas. Il nous resta fidèle. En plein 1793, il publia son livre sur l’immuable droit de la Révolution.

Cela lui fut compté. Il en garda ce cœur d’acier, qui, après Iéna, releva l’Allemagne, prépara le réveil du monde, opposant à la force une force plus grande, l’Idée, — et, devant l’ennemi, enseignant la victoire du Droit, contre lequel on ne prescrit jamais.


Un mot sur la manière dont ce livre se fit.

Il est né du sein des Archives. Je l’écrivis six ans (1845-1850) dans ce dépôt central, où j’étais chef de la section historique. Après le 2 Décembre, j’y mis deux ans encore, et l’achevai aux archives de Nantes, tout près de la Vendée, dont j’exploitais aussi les précieuses collections.

Armé des actes mêmes, des pièces originales et manuscrites, j’ai pu juger les imprimés, et surtout les Mémoires, qui sont des plaidoyers, parfois d’ingénieux pastiches (exemple, ceux que Roche a faits pour Levasseur).

J’ai jugé jour par jour le Moniteur, que suivent trop MM. Thiers, Lamartine et Louis Blanc.

Dès l’origine, il est arrangé, corrigé chaque soir par les puissants du jour. Avant le 2 Septembre, la Gironde l’altère, et le 6, la Commune, De même en toute grande crise. Les procès-verbaux manuscrits des Assemblées illustrent tout cela, démentent le Moniteur et ses copistes, l’Histoire parlementaire et autres, qui souvent estropient encore ce Moniteur estropié.

Un très rare avantage qu’aucun dépôt du monde ne présenterait peut-être au même degré, c’est que je trouvais dans les nôtres, pour chaque événement capital, des récits très divers et de nombreux détails qui se complètent et se contrôlent.

Pour les Fédérations, j’ai eu des récits par centaines, venus d’autant de villes et de villages (Archives centrales). Pour les grandes tragédies du Paris révolutionnaire, le dépôt de l’Hôtel de Ville m’en ouvrait le foyer aux registres de la Commune ; et la Préfecture de police m’en donnait la variété divergente dans les procès-verbaux de nos quarante-huit sections.

Pour le gouvernement, les Comités de salut public et de sûreté générale, j’avais sous les yeux tout ce qu’on a de leurs registres, et j’y ai trouvé jour par jour la chronologie de leurs actes.

On m’a blâmé parfois d’avoir cité trop rarement. Je l’aurais fait souvent, si mes sources ordinaires avaient été des pièces détachées. Mais mon soutien habituel, ce sont ces grandes collections où tout se suit dans un ordre chronologique. Dès que je date un fait, on peut retrouver à l’instant ce fait à sa date précise au registre, au carton où je l’ai pris. Donc j’ai dû citer rarement. Pour les choses imprimées et les sources vulgaires, les renvois peu utiles ont l’inconvénient de couper le récit et le fil des idées. C’est une vaine ostentation d’émailler constamment sa page de ces renvois à des livres connus, à des brochures de petite importance, et d’attirer l’attention là-dessus. Ce qui donne autorité au récit, c’est sa suite, sa cohésion, plus que la multitude des petites curiosités bibliographiques.

Pour tel fait capital, mon récit, identique aux actes mêmes, est aussi immuable qu’eux. J’ai fait plus que d’extraire, j’ai copié de ma main (et sans y employer personne) les textes dispersés, et les ai réunis. Il en est résulté une lumière, une certitude, auxquelles on ne changera rien. Qu’on m’attaque sur le sens des faits, c’est bien. Mais on devra d’abord reconnaître qu’on tient de moi les faits dont on veut user contre moi.

Ceux qui ont des yeux et savent voir remarqueront très bien que ce récit, quelquefois trop ému peut-être et orageux, n’est pourtant jamais trouble, point vague, point flottant dans les vaines généralités. Ma passion elle-même, l’ardeur que j’y mettais, ne s’en seraient point contentées. Elles cherchaient, voulaient le propre caractère, la personne, l’individu, la vie très spéciale de chaque acteur. Les personnages ici ne sont nullement des idées, des systèmes, des ombres politiques ; chacun d’eux a été travaillé, pénétré, jusqu’à rencontrer l’homme intime. Ceux même qui sont traités sévèrement, sous certains rapports gagnent à être connus à ce point, atteints dans leur humanité. Je n’ai point flatté Robespierre. Eh bien, ce que j’ai dit de sa vie intérieure, du menuisier, de la mansarde, de l’humide petite cour qui, dans sa sombre vie, mit pourtant un rayon, tout cela a touché, et tel de mes amis, de parti tout contraire, m’avouait qu’en lisant il en versa des larmes.

Nul de ces grands acteurs de la Révolution ne m’avait laissé froid. N’ai-je pas vécu avec eux, n’ai-je pas suivi chacun d’eux, au fond de sa pensée, dans ses transformations, en compagnon fidèle ? À la longue, j’étais un des leurs, un familier de cet étrange monde. Je m’étais fait la vue à voir parmi ces ombres, et elles me connaissaient, je crois. Elles me voyaient seul avec elles dans ces galeries, dans ces vastes dépôts, rarement visités. Je trouvais quelquefois le signet à la page où Chaumette ou tel autre le mit au dernier jour. Telle phrase, dans le rude registre des Cordeliers, ne s’est pas achevée, coupée brusquement par la mort. La poussière du temps reste. Il est bon de la respirer, d’aller, venir, à travers ces papiers, ces dossiers, ces registres. Ils ne sont pas muets, et tout cela n’est pas si mort qu’il semble. Je n’y touchais jamais sans que certaine chose en sortît, s’éveillât… C’est l’âme.

En vérité, je méritais cela. Je n’étais pas auteur. J’étais à cent lieues de penser au public, au succès : j’aimais, et voilà tout. J’allais ici et là, acharné et avide ; j’aspirais, j’écrivais cette âme tragique du passé.

Cela fut fort senti, et d’hommes de nuances diverses : Béranger, Ledru-Rollin, Proudhon.

Béranger avait eu contre moi des préventions, et il en revint tout à fait. Il dit de cette histoire : « Pour moi, c’est livre saint. »

Proudhon savait combien je goûtais peu la plupart de ses paradoxes ; c’est de lui cependant que je reçus la lettre la plus forte, l’acceptation la plus complète de mon livre, celle du principe posé dans mon Introduction (1847) : l’inconciliable opposition du Christianisme avec le Droit et la Révolution. Il l’a pleinement adopté dans son livre De la Justice (1858).


Au beau jour des Fédérations, Camille Desmoulins fit la proposition touchante et chimérique d’un pacte fédératif entre les écrivains amis de la Révolution. Il est sûr qu’entre nous, unis (malgré nos dissidences) par un fonds de principes communs, il y a une sorte de parenté. Je l’ai plus que personne respectée. Je n’ai répondu jamais aux critiques des nôtres, quoiqu’elles fussent souvent un peu légères et que je pusse exercer des représailles faciles.

J’ai fini mon Histoire de la Révolution en 1853, et, depuis cette époque jusqu’en 1862, Louis Blanc dans la sienne, dans ses dix ou douze volumes, l’a attaquée avec une passion extraordinaire. On m’en avertissait ; mais j’étais occupé d’achever l’Histoire de France jusqu’en 1789. J’ajournai la lecture et l’examen de Louis Blanc. Mon silence persévérant dut l’étonner et l’encourager fort. De volume en volume, ses violentes critiques continuaient. Il triomphait à l’aise, s’étendait à plaisir et se trouva enfin avoir réellement fait un gros livre sur mon livre.

Je ne finis mon Louis XVI qu’à la fin de 1867. C’est en achevant ce volume que je revins à ma Révolution et m’occupai de celle de Louis Blanc. Je l’ouvris fort placidement, tout prêt à profiter de ses critiques, si elles étaient sérieuses[1].

Je connaissais et son talent et son caractère honorable, ses paradoxes aussi, son papisme socialiste et sa tyrannie du travail au nom de la fraternité. Mais je l’avais peu vu sur le terrain de l’histoire. J’avoue que je fus saisi d’étonnement en voyant sa faveur, sa prédilection fantaisiste… pour qui ?… Pour l’intrigant Calonne !… — Calonne, excellent citoyen qui ne ruine la France que pour faire la Révolution, qui ne gorge la « cour que pour les conduire tous en riant au bord d’un abîme si profond qu’ils appelleraient de leurs vœux les nouveautés libératrices. » (II, 159.) Tout cela sans la moindre preuve.

J’apprends des choses non moins fortes. Les Montagnards n’étaient nullement les violents. (VII, 372.) Sans doute c’étaient les modérés.

Les Girondins, qui ont tant exalté Rousseau, ce sont les ennemis de Rousseau chez Louis Blanc. C’est la Gironde qui conniva au 2 Septembre ; elle en garde la tache de sang.

Robespierre, au contraire, qui parla, dénonça, et avant (le 1er ), et pendant (le 2 même), en est pur, y est étranger.

Hébert, dans son Père Duchesne, ses constants appels au massacre, n’en est pas moins un continuateur des modérés, des Girondins. Comment cela ? C’est qu’il est voltairien, égoïste et sensualiste, ennemi de Rousseau et du sensible Robespierre.

Louis Blanc, assez doux pour le roi, pour la reine, le duc d’Orléans, clément pour le clergé, est terrible, accablant pour Danton et les Girondins. En ces derniers, il voit la bourgeoisie qui lui fut si hostile au 15 mai 1848. Étrange confusion. La garde nationale du 15 mai détestait la guerre ; au contraire, la Gironde la prêcha, et la fit, pour le salut des nations. Elle forgea des millions de piques et mit les armes aux mains des pauvres.

Il faut prendre largement le grand cours révolutionnaire, dans ses deux manifestations utiles et légitimes, et de croisade et de police, les Girondins, les Jacobins.

J’ai tâché de le faire. J’ai marqué fortement les torts des Girondins, leur tort d’avoir toujours repoussé la Montagne en Danton et Cambon, leur tort d’avoir, malgré leur pureté, subi l’impur mélange des tourbes royalistes qui, se glissant chez eux dans les départements, entravaient la Révolution.

Je n’ai point contesté les services immenses que rendit l’institution jacobine. J’ai même, mieux que personne, marqué et nuancé ses trois âges si différents. Je n’ai point méconnu le terrible labeur, la grande volonté de Robespierre, sa vie si sérieuse. Là je le trouve intéressant.

Cela même est mon crime. Je crois que Louis Blanc m’aurait mieux pardonné toute ma politique contraire, mes attaques à son dieu, que mon regard minutieux, l’observation exacte du saint des saints, le tort d’avoir vu de si près, décrit la petite chapelle, le féminin cénacle de Marthe, Marie, Madeleine, l’habit, le port, la voix, les lunettes, les tics de ce nouveau Jésus.

Une chose nous sépare bien plus qu’il ne paraît, une chose profonde. Nous sommes de deux religions.

Il est demi-chrétien à la façon de Rousseau et de Robespierre. L’Être suprême, l’Évangile, le retour à l’Église primitive (III, 28) : c’est ce credo vague et bâtard par lequel les politiques croient atteindre, embrasser les partis opposés, philosophes et dévots.

La race et le tempérament ne sont pas peu non plus dans notre opposition. Il est né à Madrid. Il est Corse de mère, Français par son père (de Rodez). Il a la flamme sèche et le brillant des méridionaux, avec un travail, une suite que ces races n’ont pas toujours. Il a étudié à Rodez, au pays des Bonald, des Frayssinous, qui nous fait tant de prêtres. Dans sa démocratie, il est autoritaire.

S’il n’avait pas été aveuglé par sa passion, avant de reprendre son livre interrompu, il aurait dû se dire :

« Peut-on, à Londres, écrire l’histoire du Paris révolutionnaire ? » Cela ne se peut qu’à Paris. À Londres, il est vrai, il y a une jolie collection de pièces françaises, imprimés, brochures et journaux, qu’un amateur, M. Croker, vendit douze mille francs au Musée britannique, et qu’on étend un peu depuis. Mais une collection d’amateur, des curiosités détachées ne remplacent nullement les grands dépôts officiels où tout se suit, où l’on trouve et les faits et leur liaison, où souvent un événement représenté vingt, trente, quarante fois, en ses versions différentes, peut être étudié, jugé et contrôlé. C’est ce que nous permettent les trois grands corps d’archives révolutionnaires de Paris.

Il s’est persuadé, ce semble, que la fréquence des critiques en suppléait la profondeur. Il n’est aucun exemple dans l’histoire littéraire d’une attaque si persévérante, de page en page, pendant tant de volumes. Je suis l’homme, après Robespierre, qui l’a certainement le plus occupé. J’ai eu ce don de ne point le lasser. J’admire les grandes passions. La sienne est véritablement intarissable, infatigable. Elle revient sans cesse, à propos, sans propos, sur les faits, sur le sens des faits, les moindres misères, enfin tout.

Il dit parfois des choses un peu bien fortes, par exemple, « que j’ai oublié tous les devoirs de l’historien ». Parfois il me loue (c’est le pis) ; quelque part il me trouve un pénétrant génie » ; mais avec ce génie j’ai si peu pénétré qu’à chacun des grands jours de la Révolution, j’ai tout brouillé, me suis mépris complètement.

Je pourrais dire pourtant, ayant exhumé tant de choses, donné tant de secours et à lui et à tous, je pourrais dire : « Ces fameuses journées, qui les saurait sans moi ? »

Au massacre du Champ de Mars (17 juillet 1791), j’ai tiré des Archives de la Seine le texte de la pétition qu’on signa sur l’autel et qu’on peut appeler le premier acte de la République. J’ai marqué l’action très directe des royalistes pour amener le massacre. Louis Blanc les en lave, mais ils ne veulent pas être lavés, ils s’en vantent. D’après les notes manuscrites d’un témoin oculaire, M. Moreau de Jonnès, j’ai dit le fait certain : c’est que la garde soldée poursuivit barbarement le peuple qui se réfugia dans les rangs de la garde nationale. Chose grave ; première apparition du funeste militarisme. Je n’ai nullement nié le fait, cependant incertain, qu’affirme Louis Blanc, que beaucoup répétèrent, mais que ne vit personne, à savoir que quelques gardes nationaux (des Filles-Saint-Thomas ?) purent, avec la garde soldée, tirer sur cet autel où était tout le peuple. — Au 10 Août, même témoignage. J’ai accepté ce récit d’un honnête homme, très bon, fort peu passionné.

Grâce à M. Labat, archiviste de la Police, j’ai trouvé et donné la pièce inestimable et capitale du 2 Septembre, l’enquête d’après laquelle il constate que le premier massacre fut provoqué par les prisonniers mêmes, par les cris, les risées qu’à la nouvelle de l’invasion, poussaient par les fenêtres les imprudents de l’Abbaye.

Pour le 31 Mai, pour le grand jour fatal de la Révolution où l’Assemblée fut décimée, j’ai mis un soin religieux à lire et copier les registres des quarante-huit sections. Ces copies m’ont fourni le récit immense, détaillé, qu’on lira, récit désormais authentique de ces funèbres jours qu’on ne connaissait guère. Il restera pour l’avenir que, des quarante-huit sections, cinq seulement (d’après les registres) autorisèrent le Comité d’insurrection.

Le Père Duchesne tirant à six cent mille, Robespierre, effrayé des six cent mille gueules aboyantes, étouffa ses velléités de ménager le sang (qu’il avait témoignées à Lyon) et qui l’auraient fait mettre au ciel, proclamer le sauveur des hommes. Il se cacha dans la Terreur.

Si, moi aussi, je voulais critiquer, je pourrais dire que Louis Blanc a fait ce qu’il a pu pour obscurcir cette bascule, dans laquelle Robespierre (terrifié, craignant Hébert, puis Saint-Just même) tua tout, modérés, enragés. Il n’est pas à son aise dans ce cruel récit. Il étrangle très spécialement le tragique moment où Robespierre, comme un chat qui a peur, qui avance et recule, voulant, ne voulant pas, lorgna la tête de Danton.

En vérité, il faut un grand courage pour suivre Robespierre dans l’épuration jacobine. Nul n’est pur à droite ou à gauche, nul révolutionnaire, ni Chaumette, ni Desmoulins. Et il garde les prêtres, l’infaillible élément de la contre-révolution !

La monarchie commence à la mort de Danton. Dès longtemps, il est vrai, Robespierre, par toute la France, avait ses Jacobins qui remplissaient les places. Mais c’est après Danton, subitement, en six semaines, qu’il prit le grand pouvoir central. Il avait sa Police (Hermann), la Police du Comité (Héron). Il avait la Justice (Dumas), le grand tribunal général, qui jugeait même pour les départements. Il avait la Commune (Payan), les quarante-huit comités des sections. Par la Commune, il avait dans la main l’armée de Paris (Henriot). Et tout cela sans titre, sans écriture ni signature. Au Comité de salut public, il ne paraissait pas, faisait signer ses actes par ses collègues, ne signait point pour eux.

Ainsi, il lui était loisible de se laver les mains de tout. Ses amis aujourd’hui peuvent nous le montrer comme un spéculatif, un philanthrope rêveur dans les bois de Montmorency ou aux Champs-Élysées, promeneur pacifique entre Brount et Cornélia.

Il jouait un gros jeu. Dans son isolement, dans son inertie apparente, il n’en tenait pas moins un procès suspendu, et sur les grands hommes d’affaires du Comité (Carnot, Cambon, Lindet), et sur les deux cents Montagnards qui avaient eu des missions, avaient enduré tout, bravé tous les dangers, s’étaient violemment compromis. Ils voulaient que l’on constatât leur fortune avant et après, qu’on établît leur probité. Il refusa cela, se réservant de pouvoir les poursuivre un jour. Au 9 Thermidor, il les eut contre lui. C’est ce que Louis Blanc se garde bien de dire. La Montagne, aussi bien que la droite et le centre, le repoussa alors. Les plus honnêtes gens, futurs martyrs de prairial, Romme, etc., lui étaient sympathiques, mais pourtant le voyaient, par la force des choses, dictateur et tyran. À ses cris, ils se turent et ne répondirent rien. Le jugement de ces grands citoyens sera celui de l’avenir.

Les trente et un procès-verbaux des sections qui subsistent et que j’ai suivis pas à pas, montrent parfaitement que Paris était contre lui, qu’il n’eut pour lui que ses comités révolutionnaires (non élus, mais nommés, payés), et que les Sections, le peuple, tout le monde, ne bougea, le laissa périr. Louis Blanc ne dit rien de ce vrai jugement du peuple.

Quant à l’appel aux armes contre la Loi qu’il commença d’écrire, n’acheva pas, on pouvait l’expliquer par un noble scrupule, s’il fut fait à minuit quand il avait des forces, — ou par le désespoir, s’il fut fait vers une heure lorsqu’il était abandonné. Nul témoin. J’ai suivi l’interprétation la plus digne de ce temps-là et celle qui honore sa mémoire, celle que Louis Blanc a suivie après moi.

Sa fin m’a fort touché, et la fatalité qui le poussa. Nul doute qu’il n’aimât la patrie, qu’en ajournant la liberté, il n’y rêvât pourtant. Il lisait constamment le fameux Dialogue de Sylla et d’Eucrate. Comme Sylla peut-être, il aurait de lui-même quitté la dictature.

Les rois, qui ne voyaient en lui qu’un homme d’ordre et de gouvernement, le recherchaient déjà, l’estimaient et le regrettèrent. La Russie le pleura, son grand historien Karamsin.

Robespierre venait justement de se poser sous un aspect nouveau, « en guillotinant l’anarchie ». C’est ainsi qu’il appelait les premiers socialistes, Jacques Roux, etc. Au cœur de Paris même, dans les noires et profondes rues ouvrières (les Arcis, Saint-Martin) fermentait le socialisme, une révolution sous la Révolution. Robespierre s’alarma, frappa et se perdit. Il est certain qu’au 9 Thermidor, bien avant les troupes de la Convention, ces sections marchèrent à la Grève et débauchèrent les canonniers de Robespierre. Dès cette heure, il était perdu.

Extraordinaire méprise. Dans ses douze volumes, Louis Blanc prend Robespierre comme apôtre et symbole du socialisme, qu’il frappait et qui le tua.

Je l’avais dit en toutes lettres, et d’après l’irrécusable témoignage des Procès-verbaux des sections, que j’ai fidèlement copiés.

Rien n’était plus facile que de voir mes copies. On s’entend entre gens de lettres. Quand je fis mon Vico, un de mes concurrents m’aida, en me fournissant un livre rare. Tout récemment un savant suisse m’a envoyé ses propres notes sur un sujet que nous traitions tous deux. Si j’avais été averti, j’aurais très volontiers donné les miennes à Louis Blanc, sans demander s’il devait en user pour moi ou contre moi.


J’ai été vif dans ma courte réponse. C’est qu’il s’agit bien moins de moi que de la Révolution elle-même, tellement rétrécie, mutilée, décapitée, en tous ses partis différents, moins l’unique parti jacobin. La réduire à ce point, c’est en faire un tronçon sanglant, terrible épouvantail, pour la joie de nos ennemis.

C’est à cela que je devais répondre, m’opposer de mon mieux. Il ne fallait pas moins que ce devoir pour me sortir de mes habitudes pacifiques. Je n’aime pas à rompre l’unité de la grande Église.


Paris, 1er octobre 1868.
  1. J’en ai profité en effet pour rectifier deux détails, l’un relatif à Danton, l’autre à Durand-Maillane.