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LIVRE V

Depuis la mort du roi Tchiel-tsong jusqu’au retour de l’expédition française.
1864-1866.




CHAPITRE I.

État de la mission de Corée à la mort du roi. — Arrivée de MM. de Bretenières, Dorie, Beaulieu et Huin. — Martyre de Xavier Tsieun et de Jean Ni.


À la mort du roi Tchiel-tsong, le pouvoir avait changé de mains ; les ministres jusqu’alors tout-puissants, avaient été destitués et remplacés. Quel devait être pour la religion le résultat de cette révolution de palais ? On ne le vit pas bien clairement tout d’abord. Les missionnaires étaient partagés entre la crainte et l’espérance. Le changement évident qui, depuis plusieurs années, s’était opéré dans l’esprit du peuple relativement au christianisme, le nombre toujours croissant des conversions, le contre-coup de la terrible leçon infligée à l’orgueil chinois, étaient autant de motifs d’espérer, mais d’un autre côté la présence au pouvoir de l’ancien parti persécuteur, le système du nouveau gouvernement de ne choisir les dignitaires que parmi les Piek, toujours hostiles à l’Évangile, en laissant de côté les Si connus pour leur modération relative, et d’autres symptômes encore pouvaient faire présager de nouveaux et terribles orages. La lettre suivante, que Mgr Berneux adressait au séminaire des Missions-Étrangères, au mois d’août 1864, expose clairement cette situation.

« Les espérances que nous avions conçues de voir bientôt la religion libre en Corée ne se sont pas réalisées ; nous avons même été menacés d’une persécution d’extermination. Le roi est mort en janvier, ainsi que meurent presque tous les rois de Corée, d’excès de boisson et de débauche ; personne ne l’a regretté. Il avait le cœur bon, il aimait ses sujets ; mais trop faible pour s’affranchir des hommes qui le tenaient en tutelle, il fermait les yeux sur les abus et les malversations de tout genre qui réduisaient le peuple à une misère insupportable. Il est mort sans enfants, et le pouvoir suprême s’est trouvé dévolu à une femme, veuve d’un des rois précédents, la reine Tcho, qui, le jour même de son avènement, a adopté un enfant de douze ans, fils d’un prince de Corée. La régente a confié le gouvernement du royaume au père de ce nouveau roi. Cet homme n’est hostile ni à la religion qu’il sait bonne, ni aux missionnaires qu’il connaît sous de très-bons rapports ; il n’ignore pas que nous sommes ici huit Européens, il a même parlé de l’évêque en particulier à un mandarin païen avec lequel j’ai quelques relations. C’est à l’occasion d’une lettre des Russes qui demandent à faire le commerce avec la Corée ; il a dit à ce mandarin que si je pouvais le débarrasser des Russes, il accorderait la liberté religieuse. J’ai fait répondre au prince que, malgré tout mon désir d’être utile au royaume, étant d’une nation et d’une religion différente de celles des Russes, je ne pouvais avoir sur eux aucune influence ; que je craignais autant que personne le danger dont était menacé le pays de la part de ces hommes qui, tôt ou tard, trouveraient moyen de s’établir sur le territoire coréen ; mais que le refus constant du gouvernement de se mettre en rapport avec aucune puissance européenne, refus que je m’abstenais de blâmer, ne me laissait aucun moyen de conjurer un danger qu’il était cependant urgent de prévenir. J’ignore si cette réponse a été rapportée au prince.

« Sa femme, mère du roi, connaît la religion, a appris une partie du catéchisme, récite chaque jour quelques prières, et m’a fait demander des messes d’action de grâces pour l’avénement de son fils au trône. Mais, d’un caractère naturellement mou, craignant, aujourd’hui surtout, de se compromettre, elle ne pourra nous rendre aucun service, et je doute qu’elle puisse jamais être baptisée. La nourrice du roi, qui continue à résider au palais, est chrétienne ; je l’ai confessée cette année. Si elle était instruite et un peu capable, elle pourrait nous rendre bien des services, parce que tout jeune qu’il est, le roi, quand il veut une chose, ne trouve personne, pas même la reine régente, qui ose le contredire ; mais cette nourrice est l’être le plus borné que je connaisse, une véritable bûche. On prétend qu’elle a parlé au roi de la religion et des missionnaires européens, et que celui-ci a répondu qu’il se ferait chrétien, et verrait l’évêque ; je n’en crois rien, elle n’est pas de taille à cela. Voilà un côté de la médaille, voyons le revers.

« La reine régente appartient à la famille Tcho, célèbre en Corée par sa haine contre les chrétiens. À son arrivée au pouvoir, elle a éloigné les Kim, tout-puissants sous le dernier règne, lesquels laissant tout aller à vau-l’eau nous étaient par là même favorables, et les a remplacés par des hommes d’un caractère à prendre contre nous les mesures les plus extrêmes.

« De cet amalgame de personnes favorables et hostiles, que pouvons-nous attendre ? je n’en sais rien encore. À la troisième lune, plusieurs pétitions adressées au gouvernement demandaient qu’on ramenât le royaume à la pureté des anciens usages, et qu’on détruisît jusqu’à la racine la religion chrétienne. Le bruit se répandit en même temps dans tout le royaume que la persécution allait éclater ; le jour était fixé au 15 de la troisième lune : tous les Européens, tous les catéchistes, tous les chrétiens un peu influents devaient être arrêtés et mis à mort dans toute l’étendue du vicariat. On prétend même que, le 13, l’ordre fut donné de venir me prendre dans ma maison, connue de la police, mais qu’il fut aussitôt révoqué. Cette nouvelle, que je crois fondée, répandit une grande terreur dans la mission, et beaucoup de catéchumènes, dont la foi était faible encore, ont reculé devant le danger. Le bon Dieu qui tient entre ses mains le cœur des rois a cependant conjuré l’orage ; la persécution n’a pas eu lieu, et j’espère que nous serons assez tranquilles avec le nouveau gouvernement. Le seul district qui ait été sérieusement inquiété est celui de Mgr d’Acônes, la province de Kieng-sang, qui depuis plusieurs années nous a donné de nombreuses conversions. Les satellites lancés à la recherche d’une secte qui s’est formée depuis cinq ans dans cette province, sous le nom de tong-hac (doctrine de l’Orient) — pour se distinguer des chrétiens désignés sous le nom de sen-hac (doctrine de l’Occident), — les satellites, dis-je, profitant de cette occasion de battre monnaie et de satisfaire leur vengeance, ont arrêté en même temps bon nombre de chrétiens. Beaucoup d’autres ont déserté leurs maisons, leurs champs, et sont réduits par là à une misère extrême. Je n’ai pas de nouvelles récentes de cette province éloignée ; j’ignore où en sont les affaires.

« Nos chrétiens en général paraissent un peu découragés. En voyant la liberté religieuse accordée en Chine, ils espéraient qu’elle leur serait aussi donnée, et qu’ils seraient affranchis de toutes les vexations qu’ils ont à endurer de la part des mandarins, des satellites et des païens ; et bien que leur sort se soit considérablement amélioré depuis dix ans, ils supportent impatiemment ce qui leur reste à souffrir. Les provinces septentrionales ouvertes récemment à l’Évangile progressent toujours ; de nouvelles conversions s’y font, la ferveur y est admirable. Seulement, ces nouveaux chrétiens isolés ont souvent bien des luttes à soutenir dans leurs villages ou dans leurs familles, dont ils sont obligés de se séparer pour émigrer ailleurs.

« La présence d’un missionnaire serait bien nécessaire pour les soutenir et les encourager ; mais à une pareille distance comment envoyer fréquemment un confrère ? L’an dernier j’allai moi-même visiter ces néophytes ; je compte y aller encore dans un mois. Mais ce voyage est fort dangereux ; je m’attends qu’il ne se fera pas sans quelque grave histoire, qui forcera enfin le gouvernement à se prononcer sur le compte des chrétiens et des Européens. À la garde de Dieu ! Vous verrez par le résultat de notre administration, que le chiffre des baptêmes d’adultes qui aurait dû dépasser celui de l’an dernier lui est cependant inférieur ; c’est la suite des bruits de persécution qui pendant plusieurs mois ont couru dans le royaume.»

Après quelques mots sur l’état de santé de chacun de ses missionnaires, sur la nécessité de plus en plus pressante de leur envoyer de nouveaux renforts, Mgr Berneux termine ainsi : « Nos deux imprimeries nous ont donné cette année quatre nouveaux ouvrages ; trois autres seront imprimés l’an prochain. Les livres imprimés sont : — Le Catéchisme, 1 vol. — Les Livres de Prières, contenant les prières du matin et du soir, les prières pour tous les dimanches et fêtes de l’année, celles du chemin de la croix, du rosaire, et une méthode pour assister à la messe, 4 vol. — Le Rituel ou Prières et Cérémonies pour les sépultures, avec une Méthode pour exhorter les mourants et les disposer à une sainte mort, 2 vol. — Introduction à la Vie spirituelle, 2 vol. — Manuel des pénitents, 1 vol. — Préparation au baptême, 1 vol. — Examen de conscience, 1 vol. — Enfin, Exposition sommaire de la Religion à l’usage des païens, 4 vol. — En tout treize volumes. Ne pouvant pas instruire de vive voix nos chrétiens, que nous ne voyons qu’une fois chaque année et seulement pendant quelques instants, nous tâchons d’y suppléer en répandant les livres le plus possible. Les fruits cependant se font peu sentir encore ; on sait la lettre du catéchisme, mais la doctrine s’apprend lentement. Outre que nos chrétiens se trouvent continuellement en contact avec les païens, qu’ils sont toujours préoccupés des moyens de se procurer le riz nécessaire à la subsistance de leur famille, et qu’ils se voient chaque jour en butte à mille tracasseries ou persécutions, ils sont, en leur qualité de Coréens, bien peu réfléchis et d’un esprit très-léger. Quand on leur expose les vérités de la religion, ils sont frappés, entraînés à l’embrasser, les sacrifices les plus pénibles ne leur coûtent pas ; mais quand on entre dans le détail de chaque vérité, les explications qu’on leur donne sont difficilement comprises, des femmes surtout, et des hommes qui n’ont fait aucune étude. Il faut donc beaucoup de patience au missionnaire ; il faut attendre de Dieu et du temps ce que nous ne pouvons pas faire au gré de nos désirs. »

Les troubles du Kieng-sang, auxquels il est fait allusion dans la lettre que nous venons de citer, éclatèrent quelques jours après que Mgr Daveluy eut terminé la visite des chrétientés de cette province. Cette visite avait, ainsi que les précédentes, donné les plus heureux résultats ; elle s’était faite dans certains districts presque publiquement. Les païens de cette contrée, comme nous avons eu occasion de le remarquer, connaissaient leurs compatriotes chrétiens. Dans plusieurs villages, ils venaient en grand nombre sur le bord de la route, pour contempler l’évêque lors de son passage. Plus d’une fois, quand la maison de réunion choisie par les chrétiens se trouvait trop petite, les païens prêtèrent une des leurs afin que tout pût se faire convenablement. Les mandarins le savaient et gardaient le silence. Ce qui, plus que tout le reste, contribuait à faire taire les préjugés contre la religion et à calmer les passions hostiles, c’était la charité des néophytes pour les malades, le soin respectueux qu’ils prenaient des morts, et la dignité grave des cérémonies de l’enterrement. Voici par exemple comment, cette année-là même, s’était fondée une nouvelle chrétienté.

Deux néophytes, le père et le fils, habitaient seuls dans un grand village. Le fils étant allé à la capitale essayer un petit commerce, son vieux père tomba malade pendant son absence. Quelques chrétiens des villages environnants se réunirent pour le soigner, et, après quelques jours de souffrances, il mourut entre leurs bras. Aussitôt, ils tirent les premières cérémonies de la sépulture, et selon l’usage du pays conservèrent le corps dans un cercueil convenable, jusqu’à ce que le fils pût venir l’enterrer lui-même. Les païens furent très-surpris de les voir se conduire ainsi envers un homme qui n’était point de leur famille, et plusieurs personnes sans enfants s’informèrent avec empressement de la religion qui commandait une telle façon d’agir, protestant qu’elles voulaient l’embrasser pour avoir les mêmes secours à leurs derniers moments. Le fils revint, aussi pauvre qu’il était parti, mais considérant que l’attention publique se portait sur lui, il résolut, pour l’honneur de la religion, de faire les funérailles avec toute la pompe possible. Il invita tous les chrétiens du district, et, au jour fixé, le convoi se mit en marche à l’entrée de la nuit. Une grande croix était portée en tête du cortège ; venaient ensuite deux cents lanternes de papier, allumées, attachées au bout de longues piques, puis, tous les chrétiens chantant leurs prières à deux chœurs. Le village entier accourut ; quelques mauvais sujets ayant été avertir un petit mandarin qui réside dans le voisinage, celui-ci se hâta de venir jouir du spectacle et imposa silence à ceux qui voulaient troubler la cérémonie. « C’est un devoir d’honorer ses parents, » leur dit-il ; « laissez ces hommes remplir ce devoir à leur manière. » Le lendemain, nombre de païens, revenus de leur surprise, voulaient chasser ce chrétien du village, mais d’autres prirent son parti. On en appela au petit mandarin, puis à un mandarin supérieur ; ils ne voulurent pas se mêler de l’affaire, et en fin de compte, ce chrétien resta tranquille dans sa maison où, à l’arrivée de l’évêque, il avait déjà réuni plusieurs catéchumènes.

Mgr Daveluy eut de grandes consolations pendant cette tournée. Il les a racontées en détail dans une longue lettre à sa famille ; nous n’en citerons que quelques extraits. «… Je rencontrai une catéchumène, veuve, de soixante et quelques années, d’une foi et d’une simplicité admirables. Ayant entendu, par hasard, dire quelques mots de la religion chrétienne, elle avait résolu de l’embrasser ; mais seule, au milieu d’un village tout païen, ne pouvant s’instruire que dans de rares visites à des chrétiens d’un hameau assez éloigné, elle connaissait à peine les vérités fondamentales. Néanmoins elle s’abstenait scrupuleusement de toute participation aux cérémonies païennes, ce qui lui attirait des reproches de ses deux fils et de ses belles-filles. Sur ces entrefaites, la petite vérole envahit le village ; une foule d’enfants avaient déjà succombé, lorsque les cinq enfants de ses fils furent attaqués le même jour. En Corée, les païens font mille superstitions bizarres contre cette maladie ; les fils et les belles-filles de notre veuve voulaient en faire comme tout le monde, mais elle s’y opposa résolument. Préparait-on sur de petites tables les mets à offrir à la déesse de la petite vérole, elle renversait le tout d’un coup de pied, déclarant que de son vivant on ne souillerait pas ainsi sa maison. Le bruit s’en répandit dans le voisinage ; on la croyait folle, et chacun s’attendait à voir infailliblement périr les cinq petits enfants. Elle, cependant, tenait bon, et ne sachant pas encore les prières chrétiennes, elle ne cessait au milieu des sarcasmes et des menaces de tous, de répéter ces simples paroles : « Dieu du ciel, voyez ces petites créatures ; si elles meurent, tous les païens vont maudire votre nom et dire que votre religion est fausse : conservez-les donc à cause de votre religion. » Dieu exauça cette came droite, les cinq enfants furent sauvés. Les fils et belles-filles de cette veuve ne sont pas encore décidés à se faire chrétiens, mais ils témoignent le plus grand respect pour le christianisme, et je compte, dans ce village, sur de prochaines conquêtes.

« Un noble assez haut placé eut, pendant un voyage, une longue conversation sur la religion chrétienne avec un de ses amis ; il lut quelques livres, et ne put s’empêcher d’admirer cette doctrine et d’en reconnaître la vérité. «Ma position dans le monde, » ajouta-t-il, « ne me permet pas de pratiquer moi-même tout ceci, mais donnez-moi quelques prières, je veux les enseigner à ma femme et à ma fille veuve qui n’ont pas les mêmes empêchements. » Il tint parole, et les deux femmes, ravies d’avoir trouvé un pareil trésor, tâchèrent de pratiquer fidèlement le peu qu’elles venaient d’apprendre. Un jour la mère dit à sa fille : « Il n’est guère possible, au milieu du monde, de suivre parfaitement ces préceptes divins. Pour moi, retenue par les liens du mariage, je ne puis quitter ma position ; mais toi, tu es libre puisque tu es veuve, retire-toi dans une bonzerie pour te livrer à la méditation, et plus tard, si c’est possible, je t’y suivrai. » On voit par là combien grande était leur ignorance des choses de la religion. La fille obéit, se rendit dans une bonzerie, se fit couper les cheveux, et ne s’occupa plus que de prières et de méditations. On s’aperçut bientôt qu’elle ne prenait aucune part aux pratiques superstitieuses des bouddhistes en l’honneur de Fô, et sur son refus de faire comme les autres, on lui refusa la nourriture. Elle se mit alors à mendier de village en village, comme les bonzesses, cherchant partout des chrétiens. Mais son costume même était pour ceux-ci une occasion de la repousser avec mépris. Enfin, après des dangers de toute nature dont elle fut délivrée par l’intervention de la Providence divine, elle arriva dans le lieu où son père avait entendu parler de la religion. Elle se rappelait le nom du noble qui avait eu avec lui la conversation que j’ai mentionnée plus haut ; elle vint mendier à sa porte, et demanda à pénétrer dans l’appartement des femmes. Les domestiques s’y opposèrent avec menaces. Le maître de la maison rentrait en ce moment, et, voyant cette bonzesse, il lui signifia d’un ton colère de partir au plus tôt. Elle se mit à pleurer en disant : « Si vous saviez qui je suis, vous ne me traiteriez pas de la sorte, » et, après quelques hésitations, elle fit connaître son nom, sa famille, et ses diverses aventures. On la reçut à bras ouverts, et elle commença à étudier à fond la religion dont elle n’avait encore qu’une idée très-vague. Ceci se passait quatre jours avant mon arrivée. J’eus le regret de ne pouvoir pas encore la baptiser, parce qu’elle n’avait pas l’instruction suffisante ; mais vous voyez quelle fervente chrétienne elle fera plus tard…

« Vous comprenez maintenant pourquoi le démon, jaloux de nos conquêtes, furieux de voir les âmes lui échapper, a tout mis en œuvre pour susciter des obstacles, et semer l’ivraie dans un champ si bien préparé. De là, les troubles et les persécutions locales qui ont suivi, et m’ont empêché l’année suivante de faire la visite habituelle… »

Dans les provinces septentrionales, récemment ouvertes à l’Évangile, les progrès de la religion étaient plus rapides et plus considérables que partout ailleurs. Mgr Berneux, n’ayant aucun missionnaire à y envoyer, y alla lui-même, malgré le triste état de sa santé, malgré les avanies et les mauvais traitements qu’il avait eu à y subir l’année précédente. Son voyage commencé à la fin de décembre 1864, dura vingt-sept jours, pendant lesquels il parcourut toutes les chrétientés sur un espace de cent cinquante lieues. Le zèle, la ferveur des néophytes lui firent trouver douces toutes les fatigues, et quand il rentra à la capitale, il avait eu la consolation de baptiser cent trente adultes.

Une foule de catéchumènes dont l’instruction n’était pas suffisamment avancée lors de la visite, ou qui n’avaient pu rencontrer l’évêque, vinrent à la capitale, pendant l’été, recevoir le baptême. Ils arrivaient de six, huit et quelquefois dix journées de distance, par petites troupes de cinq ou six personnes, et tous, à leur retour, emportaient quelques livres de religion pour s’instruire eux-mêmes plus à fond, et prêcher l’Évangile à leurs compatriotes païens. Tous ces nouveaux convertis affichaient publiquement leur foi, prétendant que ne pas se cacher était le meilleur moyen de résister aux vexations. Quelques-uns d’entre eux ayant été, au printemps de 1865, maltraités par les satellites d’un petit mandarin, ils se réunirent au nombre de cinquante, et s’en allèrent droit au gouverneur de la province demander justice. Celui-ci, effrayé, n’en admit que cinq à son audience, les fit emprisonner pour la forme, et les relâcha deux jours après. Ils voulaient pousser l’affaire, et venir à la capitale pour en appeler au gouvernement suprême ; Mgr Berneux eut beaucoup de peine à empêcher cette démarche imprudente. Il obtint secrètement pour eux, d’un homme très-haut placé, une lettre de recommandation, et on les laissa tranquilles.

Au milieu de ses occupations continuelles, Mgr Berneux ne perdait point de vue la formation d’un clergé indigène. Il se sentait épuisé de fatigue ; plusieurs infirmités cruelles, entre autres la gravelle, le rendaient souvent incapable de dire la sainte messe. Son coadjuteur et tous ses missionnaires, constamment malades, ne pouvaient suffire aux travaux du saint ministère ; et la nécessité de se créer, dans le pays même, des auxiliaires semblables au vénérable André Kim, ou au P. Thomas T’soi, était plus évidente que jamais. Mais, comme le savent tous les missionnaires qui y ont mis la main, cette œuvre, la plus nécessaire et la plus féconde de toutes, est en même temps la plus lente et la plus difficile. « Notre séminaire, » écrivait le prélat, en février 1865, « notre séminaire me donne bien du souci ; tous ces enfants y perdent la santé et sont obligés tôt ou tard d’abandonner leurs études. J’ai, depuis deux ans, cherché avec Mgr d’Acônes (Mgr Daveluy) à former un second établissement ; impossible de trouver un lieu tant soit peu sûr. J’ai donné la tonsure à l’élève de Pinang revenu il y a quatre ans, et les ordres mineurs à Vincent Nim, l’un des deux qui sont rentrés avec M. Aumaître ; l’autre a défroqué. Mais ces jeunes gens sont faibles et maladifs ; je doute qu’ils vivent assez longtemps pour recevoir la prêtrise. Dans tous les cas, avec une santé pareille, nous n’avons pas grand’chose à attendre de leur ministère. C’est désolant, car des prêtres indigènes nous seraient infiniment utiles. Que n’ai-je dix P. Thomas ! »

Ces quelques lignes se complètent et s’expliquent par ce qu’écrivait, à peu près à la même époque, M. Pourthié, qui depuis son arrivée en mission avait la charge du séminaire. « Je suis encore un des plus robustes, et cependant je ne le suis guère (il crachait le sang depuis plus d’un an) ; huit ans de réclusion dans ma prison, c’est-à-dire dans la cabane qui me sert de collège, m’ont miné tout à fait. Mes élèves aussi sont tous plus ou moins malades, et il n’en peut être autrement. Toujours enfermés, n’osant pas même lire à haute voix, de peur que quelque païen passant près de la maison ne nous entende, nous n’avons que deux chambres pour eux et moi. Ces deux chambres sont séparées par une cloison qui ferme aussi mal que possible, de sorte que l’air et les émanations pénètrent sans difficulté de l’une dans l’autre ; aussitôt qu’un seul est malade, nous sommes tous dans un hôpital mal aéré et très-dangereux. Cet hiver, j’ai eu le typhus, je l’ai communiqué aux élèves qui l’ont successivement ; aussi, depuis trois mois, il y en a toujours sur le grabat. J’ai un minoré, un tonsuré, deux autres théologiens ; quelques autres étudient seulement le latin. Vous comprenez que les lieux et les temps s’opposent à ce que nous ayons un collège nombreux et un peu mieux organisé. »

Au commencement de juin de cette année 1865, la barque expédiée par Mgr Berneux au rendez-vous habituel de l’île de Mérin-to rencontra quatre nouveaux missionnaires. L’expédition offrait plus de dangers qu’auparavant. Outre que le développement de la contrebande sur les frontières avait fait redoubler de sévérité dans la surveillance, on saisissait à cette époque tous les navires pour les corvées du gouvernement. Aussi les nouveaux arrivants, au lieu de venir droit à la capitale, furent-ils obligés d’aller débarquer avec tous les bagages à trente lieues au sud, contre-temps qui occasionna bien des retards et bien des embarras. Mgr Daveluy dont la maison venait d’être détruite par un incendie, était alors dans le Naï-po, se cherchant un gîte pour l’été. Il reçut à temps la nouvelle que quatre prêtres européens venaient de débarquer dans son district ; il courut au-devant d’eux, et les trouva entassés, eux et leurs bagages, dans une petite chaumière sur les bords de la mer, où ils pouvaient à peine remuer. Son arrivée immédiate fut un coup de la Providence, car les jeunes missionnaires, trompés par les fausses nouvelles qui couraient dans le Léao-tong, étaient persuadés que la liberté religieuse venait d’être proclamée en Corée, et qu’il n’était plus nécessaire de prendre aucune précaution pour se cacher des païens. S’ils fussent restés seuls, ils eussent été, sans aucun doute, arrêtés le même jour, et Dieu sait quelles terribles suites un tel accident aurait eues pour la chrétienté. Mgr Daveluy partit avec eux sur trois petits bateaux, qui emportaient en même temps leurs effets et les objets d’Europe envoyés à la mission ; il gagna un grand village où il y avait de nombreux chrétiens, et de là les expédia successivement à la capitale, avec toutes les précautions voulues.

Voici les noms de ces quatre jeunes apôtres qui, après un séjour de quelques mois seulement en Corée, devaient donner leur sang pour Jésus-Christ avant d’avoir pu lui donner leurs sueurs, et à qui Dieu, dans son infinie bonté, avait résolu d’accorder, dès la première heure, la plus haute récompense que le missiomiaire puisse désirer en ce monde, la couronne du martyre. — M. Simon-Marie-Antoine-Just Ranfer de Bretenières, du diocèse de Dijon, né le 28 février 1838, à Chalon-sur-Saône, où ses parents faisaient momentanément leur résidence, était le fils aîné de M. le baron de Bretenières, et appartenait à une ancienne famille, dont les membres se sont longtemps succédé dans les hautes charges de la magistrature de Bourgogne. Méprisant tous les avantages que devaient lui offrir, dans le monde, une naissance illustre, la fortune, et des talents distingués, il entra en 1839 au séminaire d’Issy, et deux ans plus tard, le 25 juillet 1861, au séminaire des Missions-Étrangères, où il fit ses études de théologie. Il fut, ainsi que ses compagnons MM. Beaulieu et Dorie, ordonné prêtre le 21 mai 1864, par Mgr Thomine-Desmazures, vicaire apostolique du Thibet. — M. Bernard-Louis Beaulieu, né le 8 octobre 1840, à Langon, diocèse de Bordeaux, après cinq ans d’études au grand séminaire de Bordeaux, entra diacre au séminaire des Missions-Étrangères le 28 août 1863, et fut ordonné prêtre le 21 mai de l’année suivante. — M. Pierre-Henri Dorie, né à Saint-Hilaire-de-Talmont, diocèse de Luçon, le 22 septembre 1839, n’avait encore reçu que les ordres mineurs lorsqu’il entra au séminaire des Missions-Étrangères, le 13 août 1862. Il fut fait prêtre le 21 mai 1864. — M. Martin-Luc Huin, né à Guyonvelle, canton de la Ferté-sur-Amance, diocèse de Langres, entra au séminaire des Missions-Étrangères le 20 août 1863. Il était prêtre depuis plus de deux ans, et avait exercé avec beaucoup de zèle les fonctions de vicaire dans les paroisses de Melay et de Voisey. — Les quatre missionnaires quittèrent Paris le 15 juillet 1864, et, le 19, s’embarquèrent à Marseille sur un paquebot des Messageries impériales. Arrivés à Hong-kong, vers la mi-septembre, ils furent envoyés à Chang-haï, et de là dans le Léao-tong, pour se mettre en rapport avec le vicaire apostolique de la Corée. C’est là qu’ils passèrent l’hiver, se préparant, par la prière et par l’étude des caractères chinois, aux travaux qui les attendaient.

« Je ne saurais trop vous remercier, » écrivait Mgr Berneux, le 19 novembre 1865, au supérieur du séminaire des Missions-Étrangères, « je ne saurais trop vous remercier de l’envoi des quatre ouvriers que vous nous avez adjoints cette année. J’espère qu’ils nous rendront de grands services ; ils sont contents de l’héritage qui leur est échu ; ils étudient la langue de toutes leurs forces, et, au printemps prochain, ils commenceront à travailler. Mais, de grâce, ne vous en tenez pas là. Envoyez-nous le plus de renforts que vous pourrez. Pour nous mettre un peu à l’aise, il faudrait que d’ici à deux ans nous reçussions dix nouveaux confrères, et nous serons tous très-occupés… Depuis trois mois et demi je suis pris d’une fièvre quotidienne dont je commence à peine à me débarrasser, je suis sans intelligence et sans énergie. Je m’arrête à bout de forces… »

Cette lettre, la dernière que le saint évêque ait écrite en Europe, donne le résultat de l’administration des sacrements pendant l’année. En voici les chiffres les plus saillants : confessions annuelles, quatorze mille quatre cent trente-trois ; confessions répétées, trois mille quatre cent quatre-vingt-treize ; adultes baptisés, neuf cent sept ; enfants de païens ondoyés, mille cent seize, dont morts, neuf cent quatre-vingt-trois.

Puis, vient le post-scriptum suivant : « J’ai eu tout dernièrement avec le prince régent, par le moyen d’un mandarin, quelques rapports au sujet de la nouvelle instance que font les Russes pour obtenir la permission de s’établir sur le territoire coréen. Le prince a reçu avec bienveillance mes communications. Sa femme, mère du roi, m’a fait prier secrètement d’écrire à notre ministre, à Péking, de venir demander la liberté religieuse. Les grands de la capitale désirent l’arrivée des navires français. Pour moi, je persiste à ne rien faire avant d’avoir conféré avec le régent. Quoique toujours proscrits, notre position est bonne, et je crois que, l’an prochain, nous serons encore plus à l’aise. »

Ces espérances devaient être bientôt cruellement déçues. Du reste, les confrères de Mgr Berneux étaient loin d’être aussi rassurés que lui. « Le père du jeune roi, » écrivait, à la même époque, Mgr Daveluy, « ne s’est occupé jusqu’ici ni de nous ni de nos chrétiens ; mais combien cela durera-t-il ? Il est d’un caractère violent, cruel, méprisant le peuple et comptant pour rien la vie des hommes ; si jamais il attaque la religion, il le fera d’une manière terrible… Cet hiver sera dur à passer. La sécheresse d’abord, puis les inondations, puis, à l’automne, d’effroyables coups de vent, ont ruiné les moissons et causé la disette. Déjà, beaucoup de pauvres gens souffrent de la faim. Or, l’expérience prouve que les temps de famine sont des temps de vexations et de persécutions pour nos chrétiens. Ils sont toujours hors la loi, et par conséquent offrent une proie facile à tous les maraudeurs, et aux pillards qui encombrent les maisons des mandarins. Priez beaucoup pour nous… »

M. Féron écrivait, de son côté : « Le père du roi, régent du royaume, a complétement perdu sa réputation. Ses violences, sa rapacité, le peu de cas qu’il tait de la vie des hommes lui ont complétement aliéné les cœurs. Il s’est engoué des bonzes et de leurs superstitions. Persuadé que la fortune de sa famille tient à ce que son père avait été enterré sur remplacement d’une pagode démolie, il a rebâti cette pagode avec un luxe inouï, et fait à d’autres pagodes des largesses inconcevables ; le tout, bien entendu, aux frais du trésor public. Ce printemps, il s’est mis en tête de bâtir un nouveau palais pour son fils. On parle de soixante mille ouvriers employés à la fois rien que pour niveler le terrain. Le plan comporte dix-sept cent soixante-dix-sept chambres. Pour cela, il a fallu lever des impôts fabuleux. Afin de colorer aux yeux du peuple cette extravagante lubie, il a fait publier partout qu’on avait trouvé, enfouie dans la terre, une vieille inscription annonçant que la prospérité du royaume serait inébranlable, quand on aurait reconstruit en cet endroit l’ancien palais, brûlé jadis dans la guerre contre les Japonais. Que l’inscription ait été trouvée, c’est probable ; mais personne ne doute que ce ne soit lui-même qui l’ait préparée et cachée à l’avance. Malgré tout, on a fait semblant de croire à la prophétie, et on a payé. Quelques personnes ont même fait des offrandes volontaires considérables, dans l’espérance qu’il leur en tiendrait compte, et qu’il récompenserait leur zèle par des mandarinats ou autres fonctions publiques. Mais il n’a pas eu la mémoire aussi longue, et ceux qui ont spéculé sur sa reconnaissance ont perdu leur peine et leur argent. Maintenant on dit que les travaux sont suspendus ; probablement il trouve plus simple de garder l’argent que de le dépenser en briques et en mortier. »

Enfin, M. Pourthié, en réponse à diverses questions que lui avait adressées M. Albrand, supérieur du séminaire des Missions-Étrangères, sur l’influence des derniers événements de Chine, sur les chances plus ou moins probables de liberté religieuse, etc… expose comme il suit, avec sa sagacité habituelle, la véritable situation des affaires. Cette lettre, du 20 novembre 1865, est, croyons-nous, la dernière qu’il ait adressée en Europe avant son martyre. Aussi la citons-nous presque tout entière.

« Hélas ! comme vous le dites, nous sommes toujours inaccessibles, toujours en dehors de toute relation avec le reste de l’univers. Il est vrai que la Corée est soi-disant amie de la Chine, et, qui plus est, sa vassale. Il faut qu’elle aille tous les ans chercher en Chine son calendrier comme signe de vassalité ; tous les ans, un ambassadeur coréen va à Péking souhaiter la bonne année à l’empereur chinois et lui offrir certains présents déterminés ; enfin, lorsqu’un roi de Corée meurt, un ambassadeur spécial vient de Chine investir son successeur. Ne croyez pas cependant que les Coréens fassent tout ce que veulent les Chinois ; les envoyés de l’empereur eux-mêmes se font, lorsqu’ils arrivent en Corée, aussi humbles et obéissants que possible, et lorsqu’ils entrent dans la capitale de la Corée, ils ne peuvent voir personne, pas même les maisons, car on couvre tout d’une toile sur leur passage, sous prétexte que les Coréens pourraient manquer de respect au représentant du Céleste Empire, en riant de son bizarre costume. Et d’ailleurs, les deux royaumes fussent-ils plus unis qu’ils ne le sont, la Corée fût-elle dépendante de la Chine au point qu’un ordre émané de Péking dût suffire pour nous donner la liberté, croyez-vous que les ministres chinois donneront jamais cet ordre, ou diront là-dessus le moindre mot aux Coréens, s’ils n’y sont forcés par les Européens ? Supposé même que les ambassadeurs européens voulussent traiter cette affaire avec la cour de Péking, celle-ci répondrait bien certainement que la Corée étant un royaume indépendant, un pays qui a son roi et ses lois distinctes, la Chine n’a rien à voir ou à ordonner dans des matières de cette nature. Et, tout naturellement, les consuls européens prendraient ces réponses chinoises comme des vérités de bon aloi, et se déclareraient satisfaits.

« Non, en fait de liberté, je crois que, pour le moment, nous n’avons d’autres démarches à faire qu’auprès du bon Dieu. Il nous faut remettre tout entre ses mains, accepter de bon cœur les difficultés, les périls, les persécutions, comme et quand il plaira à sa divine Majesté, certains qu’elle nous enverra ce qui est le plus selon sa gloire ; que nous faut-il de plus ? D’ailleurs, j’entends dire assez souvent que cette liberté si désirée, si prônée, et dont la concession en Chine a retenti si loin, promulguée qu’elle était par la voix du canon, j’entends, dis-je, souvent répéter qu’elle procure bien des déceptions, et qu’elle n’a fait que changer la nature des difficultés, sans faire avancer la conversion des peuples aussi vite qu’on l’avait espéré. Avec la liberté, entrent les marchands, gens souvent impies et de mœurs scandaleuses, les ministres des diverses sectes, plus dangereux encore. Or, c’est peu de pouvoir dépenser de fortes sommes d’argent à élever de grandes églises en pierre, si une infinité d’âmes destinées à être les temples de l’Esprit-Saint restent toujours sous l’empire du démon ; c’est peu de pouvoir marcher la tête haute dans les rues, si l’on ne peut persuader le cœur d’une population indifférente, souvent même hostile, à des étrangers qui l’ont humiliée.

« Pour nous, nous voici sans églises, offrant le saint sacrifice dans de bien humbles cabanes, ayant pour autel un banc, ou une simple planche : notre petite croix fixée sur un mur de boue, est le seul ornement qui brille sur cet autel ; de la main et même trop souvent de la tête on touche à la voûte de ces oratoires ; la nef, le chœur, les ailes, les tribunes se composent de deux petites chambres dans lesquelles nos chrétiens et nos chrétiennes sont entassés. Néanmoins, en voyant la dévotion, la foi vive et la simplicité avec lesquelles ces pauvres gens viennent adorer Jésus pauvre, et lui offrir les mépris, les outrages, les vexations dont ils sont tous les jours victimes, je ne puis m’empêcher de me dire en moi-même : peut-être un jour ces mêmes fidèles s’assembleront dans de grandes et splendides églises, mais y apporteront-ils ce cœur simple, cette âme humiliée et résignée sous la main de Dieu, cet esprit souple qui ne veut connaître la loi de Dieu que pour lui obéir ? Et nous aussi, peut-être un jour, déposerons-nous l’embarrassant habit de deuil, et alors nous pourrons nous dispenser de patauger continuellement dans la boue et la neige, et les aubergistes nous offriront autre chose qu’une soupe aux algues ou du poisson pourri ; mais quand nous arriverons dans nos villages chrétiens, l’or protestant et le mauvais exemple des Européens, marchands ou aventuriers de toute espèce, n’auront-ils pas éclairci les rangs de ces bons catéchumènes, qui maintenant se pressent en foule dans les cabanes qui nous servent d’oratoires ? Cet élan vers notre sainte religion ne disparaîtra-t-il pas, lorsqu’on verra que les actions des chrétiens démentent leur doctrine ? Maintenant, le corps du missionnaire est malheureux ; il souffre du genre de vie, du climat, du repos et des courses, car lorsque nous lui donnons la clef des champs, nous le fatiguons par trop fort, et quand nous pouvons le faire reposer, nous l’emprisonnons étroitement ; mais en revanche, la divine Providence ménage à l’âme bien des consolations spirituelles que nous ne pourrons peut-être plus goûter sous l’éclatant soleil de la liberté. Vous voyez qu’en cette question, comme dans beaucoup d’autres, il y a du pour et du contre, et que le mieux est de se résigner à tout, soit à la persécution, soit à la paix, soit à la liberté, soit aux coups de sabre. Aussi, sans pencher ni pour l’un ni pour l’autre, je dis seulement au bon Dieu : Fiat voluntas tua !

« Vous aurez appris par d’autres, mieux renseignés que moi, que nos administrations annuelles produisent toujours de plus en plus de fruit ; nous gagnons sur le paganisme, non-seulement en ce que chaque année nous lui enlevons un millier d’adeptes pour les incorporer dans nos rangs, mais aussi en ce que ceux qui restent païens changent d’idée à notre égard. Cette religion qu’ils détestaient tant, qu’ils croyaient méritoire de détruire, ils la trouvent déjà bonne ou au moins peu nuisible. Si je considère ce qu’était l’opinion publique il y a dix ans, lorsque je suis entré en Corée, et ce qu’elle est actuellement, il me semble que nous avons fait un progrès immense ; les loups sont devenus presque des agneaux ; mandarins et peuple, tous inclinent à la tolérance. Cependant nous ne pouvons oublier que cet esprit peut changer d’un jour à l’autre, et si le gouvernement semble toujours pencher à nous laisser tranquilles, celui qui en ce moment tient dans ses mains les destinées de la Corée, le père de notre jeune roi, est l’homme de tous auquel on peut le moins se lier. C’est un maniaque capable, dans un de ses nombreux coups de tête, de déchaîner sur nous une persécution si violente, que chrétiens et missionnaires aient tous disparu de ce monde avant que vous en ayez la moindre nouvelle. »

Après les fêtes de Noël, à la fin de décembre 1865, les missionnaires, selon la coutume, recommencèrent, chacun de son côté, la visite de leurs chrétientés respectives. Mgr Berneux repartit pour les provinces septentrionales. L’œuvre de Dieu y prenait des développements de plus en plus sensibles, et, en quelques semaines, le prélat eut la consolation de baptiser, dans quatre stations seulement, plus de huit cents adultes. Un pareil succès devait exciter la fureur de l’enfer. Dans la province de Hoang-haï, un mandarin, ennemi déclaré de la religion, fit, on ne sait trop sous quel prétexte, arrêter tous les chrétiens de son district. Pour les forcer à l’apostasie, il employa des tortures si cruelles, que plusieurs en moururent quelques jours après, et d’autres restèrent estropiés pour le reste de leur vie. Aucun d’eux n’ayant voulu apostasier, le mandarin les fit dépouiller de tout ce qu’ils possédaient, fit vendre leurs terres et leurs maisons, et les chassa, nus et sans aucune ressource, hors de son district, avec défense, sous peine de mort, d’y jamais rentrer. Expulsés ainsi, au milieu d’un hiver rigoureux, ils allèrent dans les cantons voisins, mendiant leur nourriture, et donnant à tous l’exemple d’une admirable résignation. Dans la province de Pieng-an, le gouverneur fit arrêter deux chrétiens, uniquement parce qu’ils étaient chrétiens. À cette nouvelle, une centaine d’autres accoururent à son palais en criant : « Vous avez mis en prison deux d’entre nous parce qu’ils sont chrétiens ; nous le sommes aussi ; nous professons la même foi, nous adorons le même Dieu ; pour être juste, emprisonnez-nous tous. » Le gouverneur effrayé de leur nombre, et redoutant une sédition, fit ouvrir à la hâte les portes de la prison et les congédia tous.

Dans le Kieng-sang, au sud-est, les affaires prenaient, à la même époque, une tournure beaucoup plus menaçante. Un noble nommé Hoang, du district de Iei-tsieun, mauvais sujet qui avait dissipé tout son bien et se trouvait sans autre ressource que le brigandage, s’entendit avec quelques autres voleurs, pour piller les villages chrétiens de la contrée. Il savait bien que personne n’oserait aller porter plainte au mandarin, parce que devant les magistrats les chrétiens ont toujours tort, quelque juste que puisse être leur cause. Il suffit que leurs adversaires leur reprochent leur religion, pour les mettre dans le plus grand embarras, et les exposer à des avanies et à des mauvais traitements sans fin. Déjà plusieurs villages avaient été dévastés, lorsque les néophytes, poussés à bout, résolurent d’opposer la force à la force, et de se porter mutuellement secours, d’un village à l’autre, contre ces bandits. Hoang, battu une ou deux fois, s’en alla trouver le mandarin de Iei-tsieun qui était de ses amis, et lui demanda un satellite afin d’arrêter un homme couvert de crimes, disait-il, mais qui en réalité n’avait d’autre tort que d’être chrétien et de jouir d’une certaine aisance. Cet homme nommé François Pak, du village de Pou-reki, était honoré de l’estime générale. Hoang, avec ses compagnons, précédés du satellite, arriva au village, et ne trouvant pas François, qui avait eu le temps de s’évader, fit piller, puis incendier toutes les maisons des chrétiens. L’alarme ayant été donnée dans les villages environnants, tous les chrétiens accoururent armés de bâtons, mais ils ne trouvèrent plus que des ruines fumantes, et voyant que les brigands étaient partis, s’en retournèrent chez eux. Deux seulement, Xavier Tsieun et Jean Ni, plus courageux que les autres, se mirent à la poursuite des pillards pour délivrer les femmes et les enfants qu’ils emmenaient prisonniers, et leur arracher au moins une partie des dépouilles. Grande fut leur surprise, en les rejoignant, de trouver parmi eux un satellite, dont la présence indiquait que ce qui s’était fait avait été ordonné par le mandarin. On se jeta sur eux, on leur arracha leurs bâtons, et après les avoir frappés si brutalement qu’ils pensèrent expirer sous les coups, on les traîna devant le magistrat.

François-Xavier Tsieun, originaire du Naï-po, appartenait à une famille de la classe moyenne qui s’était convertie dès le temps de l’introduction du christianisme en Corée. Son père avait longtemps et dignement exercé les fonctions de catéchiste, et lui-même lui avait succédé dans cette charge. Au moment de son arrestation, il demeurait dans le village de Kon-aki, cultivant la terre, et vivant tranquillement avec sa femme et ses trois enfants. Sa science bien connue, la douceur de son caractère, et son zèle pour le salut des âmes, lui avaient conquis l’affection et l’estime de tous. Jean Ni était le fils du catéchiste de Iei-mok-i. Sa famille, chrétienne depuis trois générations, était comme celle de Xavier, originaire du Naï-po. Bien qu’appartenant à la classe moyenne, elle était peu favorisée des biens de la fortune, mais en revanche, elle avait toujours brillé par la foi et le courage de ses membres, dont trois déjà avaient gagné la palme du martyre.

Les satellites, aussitôt après avoir saisi Xavier et Jean, laissèrent aller les femmes et les enfants qu’ils avaient pris dans le village. La capture de ces deux chrétiens marquants leur suffisait. Au tribunal du mandarin, on produisit les bâtons dont ils étaient armés, afin de les accuser d’être des perturbateurs du repos public. La preuve sembla plus que suffisante à ce juge inique qui les fit flageller et mettre à la torture, puis les expédia, la cangue au cou, au gouverneur de la province à Kong-tsiou. La distance était de plusieurs journées de marche, et ils eurent beaucoup à souffrir, pendant la route, de la brutale violence des satellites. Le gouverneur, instruit de l’affaire dans tous ses détails, reconnut leur innocence, mais comme ils étaient chrétiens, avant de les mettre en liberté, il exigea, selon la loi, qu’ils prononçassent d’abord une formule d’apostasie. Sur leur refus énergique, il les fit mettre à la torture. Dans les deux interrogatoires qui suivirent, à quelques jours de distance, Xavier et Jean eurent l’occasion d’exposer nettement devant la foule, les vérités fondamentales de la religion, l’existence de Dieu, ses principaux attributs, la création, la rédemption, les commandements de Dieu, etc… Le gouverneur eût voulu les sauver ; il les pressait de dire seulement un mot équivoque qui pût passer pour un acte de soumission au roi. Jean lui répondit avec calme au nom des deux : « Vous arracheriez nos quatre membres en les attachant aux branches d’un arbre, vous couperiez notre chair en lambeaux, vous réduiriez nos os en poudre, que nous n’apostasierions point. — Est-ce du fond du cœur que vous parlez ainsi ? — Oui, du fond du cœur. — Mais si je vous fais mourir, vos parents et les autres chrétiens ne chercheront-ils pas à se venger sur moi de votre mort ? — Jamais. » Sur cette assurance, le juge prononça immédiatement la sentence, et afin d’éviter des formalités gênantes et de longs retards, il les condamna à être étranglés dans la prison.

L’exécution se fait habituellement de la manière suivante. Un trou est pratiqué dans le mur de la prison, à un peu plus d’un pied de hauteur. Après avoir mis la corde en nœud coulant au cou du patient, on la passe par ce trou, et à un signal donné de l’intérieur de la prison, le bourreau placé en dehors tire brusquement sur la corde de toutes ses forces. Quand la victime a succombé, on traîne le cadavre au dehors, et on le jette dans les champs où il reste sans sépulture. Au jour fixé, pendant qu’on faisait les derniers préparatifs, les confesseurs demeurèrent quelques instants à genoux, offrant à Dieu le sacrifice de leur vie, puis ils dirent au bourreau : « Quand tu nous auras étranglés, enterre nos corps avec le plus grand soin, car dans quelques jours on viendra te les demander, et tu seras largement récompensé de ta peine. » Puis Xavier dit à Jean : « Tu es le plus jeune, je crains que la vue de mon supplice ne te fasse trop d’impression ; passe le premier, je te suis immédiatement. » Ainsi fut fait, et quelques minutes après nos deux martyrs étaient introduits par les anges dans la cité céleste. C’était vers le 10 de la douzième lune (janvier 1866). Selon la recommandation qui lui avait été faite, le bourreau enterra leurs précieuses dépouilles ; et, le mois suivant, les chrétiens purent les racheter, et leur donner une sépulture honorable.

Quelques semaines après la mort de Xavier, M. Calais passa dans le village de Kon-aki, pour y administrer les sacrements. La famille du martyr vint demander pour lui une messe, à laquelle sa femme et l’aîné de ses fils communièrent. Le missionnaire demanda au second fils, petit garçon de huit ans, où était son père ; l’enfant, levant la main, lui montra le ciel en disant : « Il est là-haut, en paradis. »

Ces martyrs du Hoang-haï et du Kieng-sang, furent les premiers de cette année 1866, glorieuse entre toutes dans l’histoire de la mission de Corée. La persécution cependant n’était pas encore officiellement déclarée, et ces violences isolées n’étaient que les souffles avant-coureurs de la tempête. L’enfer préludait ainsi à ce déchaînement de haine et de férocité sataniques, qui bientôt allait bouleverser de fond en comble l’Église coréenne, et la plonger, pour bien longtemps peut-être, dans le sang et les larmes. De son côté, cette Église, si souvent et si cruellement éprouvée, préludait, par ces généreuses confessions de foi, à de plus nombreux et plus éclatants triomphes.