Histoire de l’Église de Corée/Partie 2/Livre 3/07

CHAPITRE VII.

Tentative inutile de MM. Maistre et Jansou. — M. Maistre pénètre enfin en Corée. — Mort de Mgr Ferréol.


L’année 1851 ne fut signalée par aucun incident remarquable. L’administration des chrétiens se fit dans des circonstances analogues à celles que nous avons déjà exposées plusieurs fois, avec les mêmes peines, les mêmes souffrances, et aussi les mêmes consolations. Mgr Ferréol était continuellement en route, malgré l’affaiblissement de sa santé, tous les jours plus mauvaise ; le P. Thomas lui-même ne résistait que difficilement aux fatigues et aux privations. M. Daveluy, trop malade encore pour faire la visite des chrétiens, restait chargé des jeunes gens qui formaient le séminaire de la mission.

Au mois de septembre, ayant à régler diverses affaires importantes avec le vicaire apostolique, M. Daveluy vint le trouver à Séoul et passer quelques jours avec lui. Voici comment, dans une lettre à sa famille, il parle de ce petit voyage : « Monté sur une vache à moi appartenant, je pris mon vol vers la capitale, comme un gentilhomme de premier ordre, et en quelques jours j’arrivai auprès de Monseigneur. Sa Grandeur habite une maison passable, avec un petit jardin, dans lequel, selon l’usage du pays, il n’y a pas trace d’allées pour se promener. Tout y est pêle-mêle, et dans le plus beau désordre possible. Là, je ne me trouvais plus seul, et je pus avoir un peu plus de distractions ; mais surtout je m’en suis permis une que vous ne serez pas fâchés, peut-être, d’entendre raconter tout au long. J’ai été voir la sortie de Sa Majesté le roi de Corée. Pour examiner tout en détail, je suis allé, malgré mon visage hétérodoxe, attendre sur le bord de la grande route, et j’ai contemplé le cortège de près. D’abord il faut dire que les rois de ce pays ne sortent pas quand ils veulent ; tout est prévu et organisé d’avance. De plus, ils doivent avoir le cortège exigé par la coutume, et ne se montrer qu’en grande pompe. Dès la veille, des soldats se réunissent dans les environs du palais, afin de garder la résidence royale pendant l’absence du prince et de faire une police plus sévère que de coutume ; des tentes sont dressées à cet effet. Sa Majesté devant partir au point du jour, pendant la nuit ou de grand matin, tout se prépare au palais.

« Quand le soleil parut, nous étions sur le bord de la grande route ; le peuple s’y était rendu en foule. J’ignore combien de milliers de gens étaient là à attendre pour contempler le roi et son cortège. Nous vîmes paraître d’abord des voitures qui probablement contenaient des provisions ; puis quelques grands personnages accompagnés, comme toujours, d’une nombreuse suite d’esclaves et de serviteurs. Peu de temps après, arriva un escadron de militaires rangés, cinq par cinq, sur des files assez distantes les unes des autres ; puis d’autres corps de troupes à pied ou à cheval, de distance en distance. Venaient ensuite quelques grands officiers du palais. Enfin on aperçoit de loin celui que tous les yeux cherchent. En avant et en arrière sont des corps très-nombreux de musiciens à cheval passablement accoutrés ; autour de Sa Majesté les eunuques et autres gardiens du palais, peut-être quelques hauts dignitaires. Le roi est un jeune homme dont la figure ne semble pas désagréable. Monté sur un cheval blanc, et couvert sur le côté d’un parasol rouge qui met sa personne à l’abri des rayons du soleil levant, il passe lentement devant nous. Ce n’est pas fini, il y a à la suite une troupe à peu près semblable à celle qui précède, plus nombreuse peut-être ; mais j’avais vu l’important, la faim et le froid me firent regagner mon gîte.

« Le but du voyage de Sa Majesté était une visite au tombeau du roi défunt, à environ quatre lieues de la ville. Des chaises élégantes précédaient pour le porter au besoin pendant le trajet, et une spéciale pour lui faire escalader la montagne où se trouve le tombeau. La procession s’étendait sur plus d’une lieue de longueur. Arrivé au terme, le roi devait rendre ses devoirs superstitieux à son prédécesseur, prendre son repas, ainsi que toute la bande, et revenir le même jour par le même chemin. Pour le cas où la nuit surprendrait les voyageurs, on avait préparé, des deux côtés de la route, des torches énormes, très-rapprochées, et plus grosses que le corps d’un homme. C’est la cérémonie la plus pompeuse et la plus belle qu’il y ait dans ce pays-ci, et chaque fois, une foule très-considérable se réunit pour jouir du spectacle qui pourrait être vraiment grandiose ; mais malheureusement tout se fait sans ordre ; les troupes elles-mêmes n’ont aucune tenue. Les habillements des soldats sont un peu variés, mais bien différents de notre genre européen. On pourrait les comparer aux habits de nos saltimbanques ; grands vêtements de diverses couleurs, plumets de toute espèce, et surtout des milliers de drapeaux dont quelques-uns sont assez jolis, et qui forment de loin un coup d’œil passable. Les nobles sont habillés d’une sorte dérobe dans le genre arabe. Les armes sont des fusils, des lances et des arcs, qui ont l’air en assez mauvais état, le fer en est bien rouillé. La musique se composait en grande partie, du moins d’après ce que j’ai pu apercevoir, de flûtes, de clarinettes et de trompettes à longs tubes, mais comme les artistes soufflent dans leurs instruments sans ordre ni mesure, et ne sortent pas de quelques notes combinées pour empêcher la trop grande cacophonie, le tout produit une sensation peu agréable. »

Après avoir fait une retraite de quelques jours, M. Daveluy, quitta la capitale dans le mois de novembre, et retourna auprès des séminaristes, dont il devait encore être chargé jusqu’à sa guérison.

À cette époque éclatait dans la province septentrionale une révolte menaçante. On se crut à la veille d’une guerre civile. Le gouvernement vint à bout, tant bien que mal, de dissiper l’orage, mais on ne put prendre aucun des chefs, ni découvrir les dépôts d’armes que les insurgés possédaient dans les montagnes. Quelques mois après, une autre révolte bouleversa la province de l’Est, et menaça un instant l’existence de la dynastie. Le peuple, loin de craindre ces révolutions, les désirait et semblait devoir y prêter la main ; car le nouveau roi, depuis qu’il avait été émancipé et avait pris en mains la conduite des, affaires, montrait une incapacité désolante, et surpassait son prédécesseur en prodigalités et en débauches. Les intrigants qui régnaient sous son nom, ne cherchaient qu’à s’enrichir par le pillage effronté de tous les revenus publics, et par de continuelles augmentations d’impôts. La masse du peuple, écrasée et ruinée, ne voyait plus dans les princes que des brigands, des sangsues, et appelait de ses vœux le changement que les livres sibyllins du pays annonçaient, disait-on, pour ce temps-là même.

Au milieu des agitations et des troubles, les missionnaires poursuivaient leur œuvre, mais ils étaient trop peu nombreux pour suffire à tous les besoins. Sans cesse ils priaient Dieu d’ouvrir la voie à de nouveaux confrères, et Dieu, pour éprouver et purifier leur foi, semblait sourd à toutes leurs instances, et depuis plusieurs années chaque tentative échouait. En 1847, la barque envoyée par Mgr Ferréol s’était brisée sur les rochers avant d’arriver à l’île Ko-koun-to, où se trouvaient M. Maistre et Thomas T’soi ; en 1848, une autre barque les avait vainement attendus auprès de la même île ; en 1849, les deux voyageurs avaient été reconduits malgré eux à Chang-haï par leur pilote, avant l’arrivée de la barque des chrétiens ; en 1850, les courriers qui amenèrent le P. Thomas par Pien-men, n’osèrent pas introduire M. Maistre avec lui ; mais ces déceptions réitérées ne lassaient point la confiance des apôtres.

M. Maistre, revenu au Léao-tong, préparait une nouvelle expédition pour la fin de l’année. Son zèle ne lui permit pas de rester inactif pendant les quelques mois qui devaient s’écouler avant l’époque marquée. N’ayant plus avec lui Thomas T’soi dont l’éducation sacerdotale avait jusqu’alors occupé ses longues années d’attente, il alla, de l’avis de M. Berneux, provicaire apostolique de Mandchourie, explorer quelques îles de l’archipel Potorki, distantes du continent d’une trentaine de lieues. Voici ce qu’il écrivait à M. Berneux à son retour : « J’ai visité les divers points de Hai-iang, où l’on compte une dizaine de villages et des maisons isolées. La population peut être estimée à environ mille cinq cents habitants, dont la moitié seulement vit en famille. Le reste se compose de vagabonds, d’exilés et d’aventuriers de toute sorte, livrés à tous les excès, au jeu surtout, et à l’ivrognerie. Du sommet de Hai-iang, on aperçoit tout l’archipel, dont la population totale se monte, assure-t-on, à dix mille personnes. Il n’y a pas de mandarins, mais dans chaque île une espèce de maire. Les insulaires qui vivent en famille m’ont paru simples, hospitaliers ; les vagabonds eux-mêmes n’ont rien de sauvage et de féroce comme dans le nord de la Tartarie. Si l’on veut leur prêcher l’Évangile avec fruit, il est indispensable de s’installer chez eux, et l’établissement d’une telle mission offrira sans doute bien des obstacles et demandera bien des sacrifices. »

Nul doute que M. Maistre n’eût accepté lui-même avec joie cette tâche difficile, si telle eût été la volonté de Dieu, mais il était destiné à la Corée, son devoir était d’y pénétrer, et toute son énergie était tournée vers ce but unique. En 1851, il fut rejoint par un nouveau confrère, que le séminaire des Missions-Étrangères envoyait au secours des missionnaires de Corée. C’était M. François Stanislas Jansou, du diocèse d’Alby. M. Maistre écrivit aussitôt à Mgr Ferréol pour lui annoncer qu’à la première lune de l’année suivante, il viendrait avec M. Jansou sur une barque chinoise à un endroit déterminé des côtes de Corée. Cette lettre fut portée à Pien-men par des courriers chinois, avec toutes les autres lettres adressées à Mgr Ferréol et à M. Daveluy. Chaque année, un ou deux chrétiens coréens venaient à la suite de l’ambassade de Péking, portant les lettres des missionnaires cachées avec grand soin dans la doublure de leurs habits. À Pien-men, ils se mettaient en rapport avec les courriers chinois au moyen de certains signes convenus, et rechange des lettres se faisait. Quand, pour une raison ou pour une autre, cet échange était empêché, les missionnaires ne pouvaient ni donner ni recevoir aucune nouvelle. C’est ce qui arriva en 1851. Les courriers coréens porteurs des dépêches, ayant éprouvé des difficultés inattendues, ne purent pas franchir la frontière au jour marqué ; les chrétiens chinois ne les attendirent pas assez longtemps, et craignant de se compromettre, regagnèrent l’intérieur de leur pays. Mgr Ferréol ne reçut donc pas la lettre de M. Maistre, et aucune barque chrétienne ne fut envoyée au lieu du rendez-vous.

À la première lune, M. Maistre et son nouveau compagnon arrivèrent près des côtes de Corée ; personne ne se présenta pour les recevoir. Heureusement ils avaient avec eux deux chrétiens coréens que M. de Montigny, consul de France à Chang-haï, avait amenés, quelque temps auparavant. Voici à quelle occasion. Un baleinier français avait échoué sur les côtes de Corée, et l’équipage, retenu prisonnier, courait le plus grand danger. M. de Montigny loua une lorcha montée par quelques matelots résolus, et, accompagné de deux Anglais de bonne volonté, alla les réclamer. L’adresse et l’énergie qu’il déploya en cette circonstance furent couronnées d’un plein succès. Pendant les pourparlers qu’il eut avec les mandarins, le P. Thomas T’soi ayant réussi à se mettre secrètement en communication avec lui, avait envoyé ces deux hommes à bord de la lorcha, dans l’espoir de faciliter rentrée de M. Maistre. Après quelques jours d’attente, le plus jeune et le plus courageux de ces chrétiens put opérer sa descente sur la presqu’île coréenne : il devait préparer les moyens d’introduire les missionnaires, et revenir sans faute et au plus tôt les chercher, s’il n’était pas découvert et mis à mort. Plusieurs jours s’écoulèrent, l’intrépide messager ne reparut pas. M. Maistre voulait attendre plus longtemps, mais le pilote chinois craignant d’être inquiété par les Coréens s’il demeurait près de la côte, reprit la mer et retourna en Chine. S’il eût attendu quelques jours de plus, les vœux des missionnaires eussent été satisfaits, car peu après leur départ, une petite barque coréenne, montée par leur envoyé, par d’autres chrétiens, et par deux jeunes élèves qui devaient passer en Chine et de là à Pinang pour continuer leurs études ecclésiastiques, se dirigeait vers le lieu du rendez-vous. Après une nuit de vaines recherches pour découvrir la jonque qui portail les missionnaires, cette barque dut retourner en Corée, et annoncer à Mgr Ferréol un nouvel insuccès.

Ce retard était d’autant plus fâcheux que le prélat, épuisé par les travaux et les fatigues des années précédentes, venait de tomber dangereusement malade à la capitale. Une demi-journée suffit pour le réduire à l’extrémité. Le P. Thomas averti par les chrétiens, vint aussitôt auprès de son évêque ; lorsqu’il arriva la crise était passée, le malade allait mieux, et après quelques jours, le prêtre indigène put reprendre son administration. La maladie cependant recommença bientôt avec une nouvelle force et lit des progrès effrayants. M. Daveluy accourut à son tour auprès du vénérable malade. Il lui administra les sacrements, et pendant plusieurs jours, il s’attendait à chaque instant à recevoir son dernier soupir.

Au milieu de ces préoccupations, M. Daveluy apprit qu’on parlait d’un nouveau rendez-vous donné par M. Maistre, pour la quatrième lune. Il fit, à la hâte, préparer une nouvelle expédition qui revint après deux mois d’attente et de recherches, sans avoir rencontré personne.

Le jour de la Fête-Dieu, l’évêque était moins souffrant : il put, encore une fois, offrir le saint Sacrifice, assisté par son cher missionnaire. Ce jour-là même, M. Daveluy quitta la maison pour visiter quelques chrétiens de la capitale ; mais il avait à peine commencé les confessions, lorsqu’on vint le prévenir que la maladie reparaissait avec plus de violence que jamais. Elle était causée par la présence, dans la région du cœur, d’un dépôt très-dur et assez considérable que l’on sentait monter et descendre. Des vomissements affreux et continuels empêchaient alors le malade de prendre aucune nourriture, et le réduisaient à un tel état d’abattement qu’on s’attendait, à chaque minute, à le voir mourir. Après ces crises, il paraissait mieux pendant quelques jours, mais le mal reprenait bientôt le dessus. Les médecins chrétiens les plus accrédités furent appelés, on consulta même des médecins païens ; mais tous les remèdes étaient inutiles. Pendant plusieurs mois, M. Daveluy fut dans une alternative continuelle de crainte et d’espérance. Tantôt auprès de son évêque, tantôt auprès des jeunes élèves qu’il élevait pour la cléricature, tantôt visitant, malgré sa faible santé, les chrétiens dont le prélat ne pouvait plus prendre soin, il était en proie à une grande inquiétude, et croyait chaque jour voir arriver le moment où il demeurerait seul chargé de la mission coréenne.

Pendant la maladie de Mgr Ferréol, l’administration des chrétiens se fit avec beaucoup de difficultés et d’une manière très-incomplète. Néanmoins, les consolations ne manquèrent pas aux missionnaires, et de nombreux exemples de foi courageuse vinrent ranimer la ferveur des néophytes. M. Daveluy parle, entre autres, d’une jeune femme païenne qui, cette année-là, entendant parler de la religion par sa mère nouvellement convertie, voulut aussi l’embrasser, et se fit instruire à l’insu de son mari. Celui-ci ayant rencontré un jour dans sa maison un catéchisme, le brûla aussitôt, et battit cruellement sa femme. Elle prit la fuite, mais les chrétiens lui ayant dit que la religion défend à une femme de quitter ainsi son mari, et qu’en pareil cas, on doit tout souffrir pour Dieu, elle revint à la maison. Pendant plusieurs mois elle vécut dans de continuelles tortures. Souvent son mari la frappait à grands coups de bâton ; elle se contentait de répondre : « Frappe tant que tu voudras, je suis chrétienne et le serai toujours. Tu peux me tuer aujourd’hui même si tu veux, mais jamais tu ne me feras abandonner la vraie religion. » Cette angélique patience finit par lasser la fureur de son bourreau qui la laissa, à la fin, libre de faire ce qu’elle voudrait. Elle se hâta d’apprendre les prières et reçut le baptême des mains du prêtre.

De son côté le P. T’soi rapporte le fait suivant : « Un nouveau converti, appartenant à la plus haute noblesse, vient d’être tout récemment l’objet d’un vrai miracle de la miséricorde divine. Souvent il avait entendu parler du christianisme comme d’une doctrine impie et séditieuse. Non loin de sa demeure, dans la vallée du Meng-he-mok-i, vivaient plusieurs chrétiens. Il voulut, on ne sait pourquoi, se bâtir une maison tout près de leurs habitations. À son arrivée, le village chrétien fut entièrement dévoré par l’incendie. Tso (c’est le nom du converti) accourut consoler les malheureux néophytes dans une si grande infortune ; mais étonné et saisi d’admiration à la vue du calme empreint sur tous les visages, il demanda la cause de cette étrange résignation. Après plusieurs réponses évasives, qui étaient loin de satisfaire sa curiosité, les habitants furent forcés d’avouer qu’ils étaient chrétiens, qu’en cette qualité, ils regardaient tous les événements comme des effets de la volonté de Dieu et que, pleins de confiance en sa bonté paternelle, ils se contentaient d’adorer sa providence infiniment sage.

« Ces paroles suffirent pour porter la joie et la lumière dans le cœur de Tso. Dès ce jour, il se mit à apprendre le catéchisme et à pratiquer notre sainte religion pour devenir un parfait chrétien. Mais que d’obstacles à vaincre ! Les tablettes vénérées des ancêtres qu’il faut détruire, les liens si nombreux et si chers du sang et de l’amitié qu’il faut rompre, ne sont que le premier signal et le début des persécutions. La grâce fortifiant son cœur, Tso mesura, sans trouble, l’étendue des sacrifices, et n’en résolut pas moins de tout mépriser pour servir son Dieu. Après avoir éloigné ses parents sous divers prétextes, il convoqua près de lui quelques chrétiens, et livra aux flammes sa maison et tout ce qu’il possédait, sans laisser néanmoins soupçonner aux païens que l’incendie était volontaire. Affectant alors un profond dégoût pour la société, il déclara qu’il voulait renoncer à tout commerce avec ses semblables, et vivre désormais comme un homme mort civilement. Dans une de mes visites, je baptisai ce fervent catéchumène, et lui donnai le nom de Paul, l’exhortant à imiter ce bienheureux apôtre, qui de persécuteur de l’Église en était devenu l’oracle et le plus ardent défenseur. Tso se mit aussitôt à l’œuvre. Le premier qu’il essaya d’amener à la lumière de l’Évangile fut son jeune frère, lettré de la plus grande distinction, qui, à la considération dont il jouissait dans le monde, joignait l’espoir bien fondé de monter aux plus hautes dignités. Malheureusement, trop sage à ses propres yeux, il ne voulut pas comprendre la vérité, et s’efforça même par ses sophismes de ruiner la foi dans le cœur du nouveau converti. Obligé parla loi de respecter ce frère aîné, il n’osait le persécuter ouvertement ; mais il se dédommageait de cette contrainte par la violence des tracasseries secrètes. Il s’avisa un jour de se mettre au lit, jurant qu’il ne boirait et ne mangerait rien avant d’avoir reçu sous serment l’apostasie du néophyte. Huit jours de jeûne l’avaient réduit à la dernière extrémité, lorsque Paul accourut au secours de ce misérable. « Pourquoi, » lui dit-il, « pourquoi tant de folie ? Tu ne veux pas que j’aille à Meng-he-mok-i ; eh bien ! je ne veux plus y aller : prends donc la nourriture nécessaire pour retenir la vie qui t’échappe. »

« Ne pouvant rien obtenir de son frère, le jeune lettré tourna toute sa fureur contre les chrétiens. « Je ferai venir les satellites, » leur dit-il, « et vous serez tous enchaînés. » À cette menace, les fidèles détruisent leur petit oratoire, abandonnent les travaux de l’agriculture, et s’enfoncent dans la profondeur des bois, où les attendent des souffrances sans nombre et une misère sans bornes. Heureux encore si leurs infortunes ne devenaient pas une pierre de scandale pour les païens ! Car, témoins chaque jour de la vie triste et solitaire que nos frères mènent dans les forêts et les montagnes, témoins de la pauvreté et de l’opprobre où la persécution les réduit, témoins des incarcérations et des supplices qui les punissent comme des malfaiteurs, les idolâtres les mieux disposés ne peuvent s’empêcher de reculer. Mais qu’un rayon de liberté descende sur nos pauvres proscrits, combien d’âmes, timides et hésitantes encore, s’ouvriront à la lumière du saint Évangile ! »

Nous pourrions citer bien d’autres faits analogues, ceux-là suffisent pour faire comprendre quelles espérances la Corée donne aux apôtres de Jésus-Christ. Mais ce n’était pas seulement la liberté qui manquait, c’étaient les ouvriers. Combien ardentes devaient être les prières des missionnaires pour obtenir des secours, à ce moment surtout où ils allaient perdre leur premier pasteur ! Dieu les exauça enfin, il récompensa le zèle persévérant de M. Maistre, et accorda à l’évêque mourant la consolation de serrer sur son cœur ce confrère si longtemps attendu. Voici, d’après une lettre de M. Franclet, missionnaire de Mandchourie, à M. Barran, supérieur du séminaire des Missions-Étrangères, comment eut lieu cet heureux événement. Cette lettre est datée de Chang-haï, 13 septembre 1852.

« … M. Maistre, après sa dernière et infructueuse tentative du printemps, se retrouvait seul, car son compagnon, M. Jansou, avait dû regagner la procure de Hong-kong. Des deux chrétiens amenés par M. de Montigny, il ne lui restait plus pour guide que le plus âgé et le moins habile. On n’avait pas eu de nouvelles du plus jeune depuis qu’il était entré en Corée, promettant de revenir chercher les missionnaires, s’il n’était pas découvert et mis à mort. De cette situation fort peu satisfaisante, notre zélé confrère voulut tirer le meilleur parti possible : il forma l’audacieux projet de se faire jeter sur la côte avec son guide, et d’attendre du ciel le succès de son généreux dessein. La demeure du néophyte n’était qu’à une petite journée du rivage, puisqu’il avait pu autrefois, du haut de la montagne voisine, apercevoir les tentes que le commandant Lapierre, après son naufrage, avait fait dresser sur la petite île de Ko-koun-to. Il fut donc résolu qu’on tâcherait d’aborder à cette île, appelée aussi depuis : l’Île du Camp.

« Le plan était facile à concevoir, mais pour l’exécuter les difficultés étaient grandes ; car il ne suffisait pas de se procurer une barque chinoise quelconque, il fallait surtout, dans ces parages inconnus, un habile et intrépide pilote qui pût la conduire. Pour celui-ci, il n’y avait pas d’autre espoir d’en trouver que sur les deux navires de guerre français qui stationnaient, en ce moment, dans la rivière de Chang-haï, et l’on savait que beaucoup de nobles cœurs se hâteraient de répondre au premier appel. La demande en l’ut donc faite au commandant, qui jugea l’entreprise trop téméraire pour y exposer la vie d’un seul de ses matelots. Après un refus aussi positif, il fut impossible de rencontrer ailleurs non-seulement un pilote, mais la moindre barque européenne ou chinoise. Tout le monde était découragé ; il n’y eut que le pauvre missionnaire qui, loin de se laisser abattre, lorsqu’il se vit abandonné des hommes ordinairement les plus intrépides, redoubla sa confiance en Dieu. Son espérance ne fut pas vaine. Un Père jésuite de la mission du Kiang-nan, qui avait quelques connaissances nautiques, s’offrit pour pilote dans cette défection générale ; on parvint ensuite à trouver dans l’île de Tsong-ming une petite jonque païenne ; et enfin, M. le consul de France à Chang-haï inventa, dans son zèle ingénieux, le moyen de protéger autant que possible la petite expédition, en remettant au P. Hélot, établi commandant de la flotte, une commission d’aller visiter les débris du naufrage, pour favoriser sous ce prétexte l’introduction clandestine du missionnaire coréen.

« Tout étant ainsi organisé, la petite jonque leva son ancre de bois, déploya ses voiles de paille, et cingla sur la mer Jaune vers l’île inconnue du Camp français. À peine voguait-elle en pleine mer, que soudain s’éleva une furieuse tempête. Les éléments semblaient se conjurer avec l’ennemi du bien pour déjouer la sainte entreprise. Longtemps la barque lutta contre les flots qui, avec un affreux mugissement, s’amoncelaient devant elle pour lui barrer le passage et l’engloutir ; après d’inutiles efforts, force lui fut de virer de bord et de chercher un abri derrière l’île de Tsong-ming, qui divise et obstrue l’immense embouchure du fleuve Bleu lorsqu’il se jette dans l’Océan. Ce fâcheux contretemps, loin d’abattre le courage des deux missionnaires devenus pilotes, ne servit au contraire qu’à l’affermir et l’augmenter, car il leur procura l’occasion d’aller célébrer, dans une chrétienté voisine, au milieu de quelques pieux insulaires, la belle fête de l’Assomption ; ils en revinrent plus forts et plus assurés de la puissante protection de Marie, la bienfaisante Étoile de la mer. Sous d’aussi bons auspices, le frêle esquif remit donc à la voile, et vogua vers les côtes désirées de la presqu’île coréenne. Déjà depuis longtemps l’on n’apercevait plus le rivage, et il était prudent de s’assurer de la direction à suivre, direction que l’équipage ignorait entièrement. Le P. Hélot se mit en devoir d’interroger ses instruments, qui, après six heures de travail et de peine, ne purent lui donner une réponse certaine. « Courage, courage, » lui disait M. Maistre, « bientôt vos recherches nous mettront sur la route qui doit nous conduire droit à notre but, au milieu des abîmes et des dangers. » En effet, la première difficulté vaincue, les jours suivants le point fut facilement trouvé, et la nacelle courut hardiment vers l’île du Camp qu’elle n’était pas bien sûre d’atteindre ; mais ces pilotes improvisés, se défiant un peu de leur science, comptaient plutôt sur la protection des martyrs coréens qu’ils imploraient, surtout sur celle de l’intrépide André Kim qu’ils prirent pour patron de ces mers dangereuses.

« Déjà huit jours de cette navigation, moitié certaine et moitié douteuse, s’étaient ainsi écoulés, et rien encore sur l’horizon n’était venu réjouir les regards inquiets des pieux voyageurs. Lorsque l’aube du neuvième jour commença à blanchir, on se trouva transporté comme par enchantement devant un petit groupe d’îles, sur l’une desquelles on dirigea joyeusement la barque. M. Maistre qui jadis, après le naufrage, avait habité l’île de Ko-koun-to, ne la reconnaissait pas. Pour ne point perdre un temps précieux à sa recherche et exciter par là quelques soupçons parmi les habitants de la côte, il parut plus expéditif aux deux missionnaires de descendre sur-le-champ au petit village qu’ils voyaient devant eux, et de demander ingénument à ces insulaires bons et simples où était l’île de Ko-koun-to. « Nous ne la connaissons pas, » répondirent-ils, quoiqu’ils eussent parfaitement compris toutes les autres questions ; et ils se disaient en leur langue qu’ils ne pouvaient donner cette indication, parce qu’ils en seraient punis ; réflexion qu’entendit distinctement M. Maistre. Ne pouvant obtenir aucun renseignement, les deux prêtres regagnaient leur jonque, lorsqu’ils rencontrèrent sur le rivage le pan-koan, ou mandarin du lieu qui, déjà averti, accourait, lui aussi, leur faire des interrogations embarrassantes. On lui donna rendez-vous à bord où ils arrivèrent tous ensemble. Le P. Hélot qui cumulait les fonctions de pilote, de capitaine et de chargé d’affaires, s’empressa de prendre le premier la parole, de présenter ses lettres au gardien des côtes et de le prier, en conséquence, de lui indiquer l’île du Camp français. Le rusé mandarin, affectant de ne pas répondre, cherchait à passer à d’autres questions, lorsque son interlocuteur lui signifia qu’il eût à lui faire connaître l’île de Ko-koun-to, que c’était sur les lieux mêmes qu’il traiterait les affaires pour lesquelles il était envoyé. Le pan-koan gardant toujours le silence là-dessus, on lui dit de partir et l’on remit à la voile pour découvrir Ko-koun-to. À peine les missionnaires avaient-ils tourné la pointe de celle île, qu’ils reconnurent le chemin tortueux que les naufragés français avaient tracé sur le penchant rapide de la montagne ; puis, un peu plus loin dans la mer, la carcasse d’un navire contre lequel leur jonque allait se heurter. Ils jetèrent donc l’ancre de nouveau ; c’était bien là l’île du Camp, où ils étaient directement arrivés sans le savoir, la divine Providence les y ayant conduits comme par la main. La nuit vint les surprendre au pied de l’île dont ils se réjouissaient d’avoir sitôt fait l’heureuse découverte.

« Le lendemain, dès le point du jour, ils descendirent à Ko-koun-to, moins pour visiter les débris du naufrage (car il ne restait plus, grâce à la probité des Coréens, aucun vestige de tous les objets confiés à leur garde), que pour examiner de là tous les endroits du continent, éloigné encore de plus de cinq lieues, et choisir le point le plus propre et le plus favorable à la descente que l’on voulait tenter la nuit suivante. Les deux explorateurs avaient à peine regagné leur jonque, qu’arriva près d’eux le mandarin inquisiteur de la veille. Comme il avait refusé d’indiquer l’île du Camp, le P. Hélot lui refusa sévèrement aussi, sous ce prétexte, l’entrée de sa barque, lorsque le gardien des côtes lui fit répondre que, selon les coutumes de son royaume, il venait uniquement lui faire une visite de politesse. « À ce titre, » répartit le prétendu mandarin français, « tu peux monter à mon bord ; car sache qu’en ce point nous ne le cédons à personne ; mais sache aussi qu’il ne t’est pas permis de parler d’affaires ; je puis maintenant sans toi me livrer à mon enquête et remplir ma mission. » Un gracieux échange de politesses s’étant fait entre eux, le mandarin s’en retourna au petit village de Ko-koun-to, tandis que les deux missionnaires se réjouissaient de voir bientôt arriver la fin du jour, pour avancer leur barque plus près de terre et opérer le débarquement qui devenait de plus en plus pressant et difficile.

« Mais voici que, sur ces entrefaites, s’éleva soudain un vent épouvantable qui bouleversa les eaux jusque dans leur profondeur ; le temps devint affreux et les vagues si grosses et si houleuses, qu’il était impossible au petit canot de tenir la mer et même à la jonque de résister à la tempête au milieu des écueils qui l’environnaient de toutes parts. Cependant les matelots chinois, si peureux d’habitude, mais cette fois encouragés par l’exemple des missionnaires, jurèrent qu’ils conduiraient, malgré tout, M. Maistre et son compagnon à la côte. On mit donc à la voile pour s’en rapprocher, lorsqu’on se sentit tout à coup empêché par un énorme banc de sable qui barrait partout le chemin. « N’importe, dirent les nautoniers chinois, nous surmonterons aussi ce nouvel obstacle ; attendons la haute marée, et nous essayerons de passer. » On attendit en effet la crue des eaux, et lorsqu’elle fut jugée suffisante, on louvoya toute la nuit sur l’écueil que l’on finit par franchir ; on alla jeter l’ancre à une lieue de terre, le plus près que l’on put, et durant toute la journée qui suivit, il fut impossible de lancer le petit canot de transport sur les vagues écumantes de cette mer en courroux.

« Ce jour de cruelle attente s’écoula sans voir finir ou diminuer la tempête ; et bientôt aux affreux brouillards de la journée vinrent s’ajouter les ténèbres de la nuit. Heureusement que le mandarin aussi était retenu sur la petite île de Ko-koun-to, d’où il n’avait pu sortir, soit pour revenir à la barque étrangère, soit pour aller au continent donner des ordres. Enfin vers minuit, le ciel s’étant éclairci et le vent considérablement apaisé, la fureur des vagues se calma ; c’était le jour du Seigneur, 29 août, qui commençait à poindre. Alors M. Maistre revêtit à la hâte son pauvre costume coréen, au milieu du religieux étonnement des gens de l’équipage ; après quoi, il descendit avec le néophyte dans le petit canot que quatre vigoureux chinois dirigèrent silencieusement vers la rive indiquée, au moyen d’un bambou pour mât et d’une natte pour voile ; car ils craignaient trop que le bruit des avirons ne réveillât les pêcheurs endormis sur le rivage. En effet, de nombreuses cabanes étaient échelonnées tout le long de la côte ; personne heureusement ne bougea, et la descente put s’opérer en sûreté et sans crainte. Aussitôt notre cher confrère, précédé de son guide, et portant comme lui sur son dos un petit paquet des choses les plus nécessaires, se mit à gravir le sentier escarpé des montagnes, derrière lesquelles il disparut rapidement.

« Pendant ce temps-là, le P. Hélot, son généreux pilote, était resté sur la jonque où le petit canot vint le retrouver, accompagnant encore de ses vœux le missionnaire coréen pour le succès duquel il n’avait pas craint d’affronter tant de dangers. Le soleil avait depuis peu chassé les ténèbres de la nuit, complices de la pieuse fraude, que déjà l’insupportable gardien des côtes se dirigeait de nouveau vers la mystérieuse barque étrangère. Pour éviter ses visites de plus en plus compromettantes, le P. Hélot lui refusa impitoyablement l’accès de son bord. Le mandarin, ne pouvant rien obtenir et probablement assiégé de soupçons, se rendit de là à un gros village du continent, d’où partirent aussitôt un grand nombre de barques qui s’éparpillèrent le long de la côte ; puis, à la tombée de la nuit, l’on vit, sur tout le rivage, s’allumer de distance en distance des feux qui servirent à entretenir durant les ténèbres la surveillance du jour, ce qui recommença et se perpétua ainsi les journées et les nuits suivantes. Mais c’était trop tard, déjà avait eu lieu la sainte contrebande qui désormais eût été impossible.

« Cependant pour déguiser encore l’entrée de M. Maistre, et attendre les nouvelles qu’il devait envoyer de l’intérieur, le P. Hélot continua à jouer son rôle de chargé d’affaires, et après la tempête retourna jeter l’ancre devant l’île du Camp. Le pan-koan aussi, un peu embarrassé de sa présence, poursuivit son rôle d’espion et mit en jeu toute espèce de ruses, pour découvrir le secret d’une députation si peu imposante et par conséquent assez suspecte. Voici le stratagème qu’il inventa ; il travestit un de ses satellites en mandarin supérieur, lui improvisa une nombreuse escorte, et l’accompagna le lendemain ; avec plus de cinquante hommes. Ils montaient trois fortes jonques, sur lesquelles flottaient de grands drapeaux où on lisait écrit en gros caractères chinois : Le grand mandarin du lieu vient faire des interrogations pacifiques. Le grand mandarin de France qui, sur son navire de trois mètres de large, n’avait pour tout état-major que ses huit matelots chinois, et pour tout appareil de guerre que le couteau de la cuisine, ne se laissa pas éblouir à l’arrivée du brillant et nombreux cortège des deux magistrats coréens ; il reçut à son bord le prétendu mandarin supérieur qui demanda d’être accompagné de six scribes et interprètes. Déjà ils étaient tous accroupis sur le pont, et avaient leur pinceau en main, lorsque le P. Hélot fit lui-même la première question : « Que veux-tu savoir de moi ? Tout n’est-il pas expliqué par mes lettres de commission que tu dois connaître ? Si tu étais mandarin, tu devrais au moins savoir que je ne puis traiter que les affaires pour lesquelles je suis envoyé ; or, j’ai vu et puis voir par moi-même l’état des débris du naufrage ; cela me suffit, je n’ai plus rien à faire avec toi. » Puis, s’apercevant de la supercherie, il ajouta : « Tu es un imposteur, tu n’es pas mandarin ; retire-toi bien vite. » Ce que fit en effet le faux pan-koan avec son confrère et leur pompeux entourage.

« Les jours suivants, la plus grande vigilance ne cessa de régner sur la côte ; il était dès lors impossible que des lettres de l’intérieur pussent parvenir à la barque chinoise. Le capitaine de l’expédition ordonna donc à son équipage de se préparer au départ ; la petite jonque retira son ancre de bois, déploya toutes ses nattes de jonc au vent, tourna sa proue aux grands yeux de poisson vers les marais du Kiang-nan, et, après quelques jours d’heureuse traversée, remonta le Wou-song, et reparut triomphante à Chang-haï. Il fallait voir ces pauvres matelots chinois tout fiers de leur glorieuse campagne, et surtout, ce qu’il y avait de plus beau et plus consolant, pleins d’admiration pour le dévouement apostolique que seule notre religion sainte peut inspirer, s’instruisant déjà de la doctrine et des prières chrétiennes, et donnant le doux espoir d’une prochaine et sincère conversion à l’Évangile. Pour le P. Hélot, qui avait généreusement offert ses services et même sa vie pour diriger la périlleuse entreprise, il est, depuis huit jours, revenu ici avec la joie de l’avoir menée à bonne fin, et chaque jour il en reçoit nos félicitations et nos remercîments. »

M. Maistre, sous la conduite de son guide, parvint à gagner un village chrétien. Il y avait douze ans qu’il avait quitté la France, et plus de dix ans qu’il frappait obstinément à la porte de sa chère mission, toujours fermée devant lui. Mgr Ferréol dangereusement malade à Séoul, M. Daveluy épuisé par des travaux au-dessus de ses forces, et accablé par l’inquiétude que lui causait la maladie de son évêque, avaient perdu toute espérance de voir M. Maistre entrer cette année en Corée, lorsque tout à coup ils apprirent qu’il avait enfin pénétré dans le pays, et avait pu se rendre chez des chrétiens à une cinquantaine de lieues de la capitale. Ils l’envoyèrent chercher aussitôt et, quinze jours après, les trois missionnaires se trouvèrent réunis. Ce fut un moment de bien grande consolation. Leur joie cependant, comme toutes les joies de cette vie, était mélangée de peine et d’inquiétude. La maladie de l’évêque paraissait de plus en plus incurable. Son intelligence était toujours aussi vive, mais son corps s’affaiblissait visiblement. Ne pouvant garder aucune nourriture, presque toujours étendu sur son lit, il avait dû renoncera toute espèce de travail. MM. Daveluy et Maistre firent une neuvaine à la Vierge Immaculée pour obtenir la guérison de leur vicaire apostolique. Ce dernier s’unissait à eux en recevant la sainte communion, car il ne pouvait plus célébrer la messe. Dieu n’exauça pas ces ferventes prières ; il voulait récompenser de suite son fidèle serviteur.

Vers la fin de septembre, Mgr Ferréol fit écrire une dernière lettre à M. Barran, supérieur du séminaire des Missions-Étrangères. « … Vous saurez déjà comment M. Maistre est enfin arrivé par une voie extraordinaire. Vous dire ma joie et les actions de grâces que je rendis à la Providence pour un si grand bienfait, ne serait pas chose facile. Tous les confrères, je n’en doute pas, seront heureux de la réussite finale de tant de voyages et de tentatives… Il m’est presque impossible de sortir de ma chambre et de mon lit. J’attends la mort et les ordres de Dieu ; toutes les médecines, toutes les consultations de médecins ayant été inutiles, je ne vois aucun moyen de sortir de là, si Dieu n’y met directement la main. Priez pour moi plus que jamais. Quand vous recevrez cette lettre, tout sera probablement décidé ; j’attends avec confiance et résignation tout ce que la Providence ordonnera. L’administration dans ce pays est accablante, et il y a longtemps que je pressentais un pareil dénouement de toutes mes fatigues. La multiplicité des lieux de réunion pour les chrétiens, les marches quotidiennes à travers les montagnes, par les neiges et les glaces, épuisent les forces en peu de temps. Depuis plusieurs années, M. Daveluy paye son tribut : le P. Thomas, quoique indigène, a eu toutes les peines du monde à finir la visite des chrétiens sans tomber malade. Je ferai tous mes efforts pour envoyer quelques élèves à Pinang. Déjà, ce printemps, je les avais envoyés pour profiter de la barque par laquelle devait venir M. Maistre ; Dieu n’a pas permis qu’on la rencontrât… »

À la fin de cette lettre écrite par M. Daveluy, se trouvent ces quelques lignes tracées par l’évêque lui-même d’une main mal assurée : « Supposez que la maladie vienne à guérir, me laissant privé de l’usage de mes jambes, comme je suis maintenant, il serait à propos de demander à Rome la permission de dire la messe sur une table et assis, pour la consécration des saintes huiles et celle d’un coadjuteur, sans quoi ce serait impossible. Je suis un cadavre plutôt qu’un être vivant ; je suis complètement paralytique. »

Il fallut cependant que les missionnaires se séparassent de leur cher malade. M. Maistre alla faire l’administration des chrétiens dans un district éloigné, et M. Daveluy demeura dans les environs de la capitale, pour être plus à portée de recevoir les ordres de son évêque et d’accourir au premier signal. À la fête de Noël de mauvaises nouvelles arrivèrent, l’état de Mgr Ferréol était plus grave. M. Daveluy voulut se mettre en route pour la capitale, mais l’évêque, songeant plutôt à ses chers chrétiens qu’à lui-même, lui fit dire de venir sans se presser, en faisant la visite des villages qui se trouvaient sur sa route.

Le missionnaire revint plusieurs fois à la charge, demandant la permission de faire de suite le voyage de Séoul, mais il recevait toujours la même réponse : « Le danger n’est pas imminent, il vaut mieux achever d’abord l’administration des chrétiens. » À la fin cependant, ayant reçu du domestique de Mgr Ferréol une lettre plus alarmante, M. Daveluy crut devoir enfreindre les ordres de son évoque, et hâta sa marche vers la capitale. Lorsqu’il arriva à la petite maison qui servait de résidence épiscopale, le 5 février, il trouva tout le monde dans les larmes. Monseigneur Ferréol était mort le 3 février 1853, vers les dix heures du soir, après une courte agonie moins pénible que ne l’avaient été plusieurs accès de sa maladie. Le dernier jour de sa vie, il avait senti que sa fin était proche, et avait regretté de n’avoir pas M. Daveluy auprès de lui. Il n’était âgé que de quarante-cinq ans.

Il fallait cacher cette mort aux païens du voisinage. Dès le soir de son arrivée, M. Daveluy revêtit le corps du vénérable défunt des habits sacerdotaux, avec quelques insignes de la dignité épiscopale, et, vers minuit, on le transporta secrètement dans une autre maison plus retirée. Le lendemain matin, le missionnaire célébra le saint Sacrifice en présence du corps de son évêque. Il le plaça ensuite dans un cercueil en bois de pin, qui fut recouvert extérieurement d’une couche épaisse de vernis, sur laquelle ont inscrivit les noms et qualités de l’évêque de Belline. Le tout fut enfermé, selon l’usage du pays, dans un autre cercueil plus léger destiné à protéger le vernis. La neige et les glaces ne permettant pas de faire immédiatement l’inhumation, le cercueil fut confié à un bon chrétien qui en demeura chargé pendant deux mois, et cène fut que le 11 avril, pendant la nuit, que M. Daveluy put rendre les derniers devoirs à son évêque. Mgr Ferréol avait témoigné le désir d’être enterré auprès de Mgr Imbert, son prédécesseur, ou auprès du prêtre indigène André Kim. L’opposition de quelques païens ayant rendu le premier endroit d’un accès difficile, c’est auprès du martyr André, au village de Miri-nai, à quinze lieues de la capitale, que fut inhumé le troisième vicaire apostolique de la Corée.

Il est inutile de faire ici l’éloge de Mgr Ferréol. Tout ce que nous avons raconté de lui jusqu’à présent, suffit pour faire connaître ses travaux, pour faire apprécier son zèle et ses vertus apostoliques. Il se montra, en tout et toujours, digne de ses héroïques prédécesseurs. Au moment où il acceptait la charge épiscopale, il avait dit : « Des deux premiers évêques envoyés en Corée, l’un meurt à la frontière sans pouvoir y pénétrer, le second n’y prolonge pas ses jours au delà de vingt mois. Qu’en sera-t-il du troisième ? » Le troisième, après dix ans de voyages, de privations, de travaux et de souffrances, devait mourir dans la force de l’âge, épuisé de fatigues, an moment où la connaissance du pays et de la langue le mettait à même de rendre les plus grands services à l’église de Corée. « Que la volonté de Dieu soit bénie ! écrivait M. Daveluy en annonçant cette mort à M. Barran. Il faut se résigner à tout, quoi qu’il en coûte. La mission perd un prélat éclairé, prudent, capable de résister à la fatigue, ferme et en même temps indulgent, et moi j’ai perdu en mon évêque, un guide, un soutien, le meilleur des amis. De longues années passées avec Sa Grandeur, des périls, des persécutions partagés avec lui, avaient, malgré la différence de caractère, formé entre nous une union bien consolante ; la confiance que Monseigneur avait bien voulu m’accorder, me permettait de le traiter en ami véritable. Quel vide pour moi ! et quelle épreuve ! » — Nous n’ajouterons rien à ces touchantes paroles. Mgr Ferréol n’eut pas comme Mgr Imbert l’honneur de confesser sa foi devant les bourreaux ; mais, comme lui, il fut un serviteur bon et fidèle, comme lui il se donna tout entier pour la gloire de Jésus-Christ et la diffusion de son évangile, et comme lui, sans doute, il a reçu la récompense des apôtres.