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CHAPITRE V.

Les martyrs de 1846. — Établissement de l’Archiconfrèrie. — Travaux des missionnaires.


Après la mort d’André Kim, il restait encore en prison huit confesseurs, qui n’avaient pas voulu acheter leur liberté au prix de l’apostasie. Le 19 septembre, dernier jour de la septième lune, le roi donna ordre au grand juge criminel Im Seng-kou, de terminer leur procès en les mettant à mort. Charles Hien, le principal d’entre eux, eut la tête tranchée de la même manière qu’André Kim ; il reçut dix coups de sabre. Les sept autres furent étranglés dans la prison, après avoir été presque assommés à coups de planche. Aussi, quand on leur passa la corde au cou, n’avaient-ils plus qu’un souffle de vie. Voici leurs noms, avec une courte notice sur chacun d’eux.

Charles Hien naquit dans la capitale, d’une famille honorable. Son père, Hien Kiei-heum-i, avait été martyrisé dans la persécution de 1801 ; dans celle de 1839, son épouse et son fils moururent en prison, et sa sœur Benoîte expira sous la hache du bourreau. Charles fut pendant de longues années à la tête des affaires de la mission. Il vint chercher Mgr Imbert à la frontière de Chine, et accompagna toujours M. Chastan dans l’administration des chrétiens. En allant à la mort, Mgr Imbert le chargea de recueillir les actes de ceux qui verseraient leur sang pour Jésus-Christ, et de prendre soin de l’Église coréenne pendant son veuvage. Recherché durant trois ans par les satellites, il fut obligé de se déguiser et de demander un refuge aux plus pauvres chaumières et aux antres des montagnes. Pendant l’absence des prêtres, il ne cessa d’encourager les néophytes, et les aida à se reconstituer en chrétienté ; il envoya plusieurs fois des courriers en Chine pour renouer les communications et fit lui-même partie de l’expédition de Chang-haï. Quand la persécution éclata, il se trouvait seul à la capitale, et dut mettre ordre à toutes les affaires. Il venait de changer de maison, et de transporter dans sa nouvelle demeure une partie de l’argent et des effets de la mission, lorsque, le 17 de la cinquième lune intercalaire, les satellites entrèrent chez lui, le saisirent avec quatre autres personnes, et le jetèrent en prison. Il n’eut pas de tourments à supporter, et fut assez bien traité jusqu’au moment où on le condamna à mort comme ennemi de l’État et chef secondaire des chrétiens.

Malgré cette fin glorieuse, un nuage épais est resté sur la mémoire de Charles Hien. À l’époque de son arrestation, il vivait maritalement avec Catherine Tsieng, surnommée Tok-i, qui fut saisie avec lui et mise à mort le même jour. Les missionnaires ignoraient le fait, et très-peu de chrétiens en avaient alors connaissance, mais néanmoins la chose est hors de doute. Était-ce un concubinage, ou, comme l’ont affirmé quelques-uns, un mariage clandestin, que Charles n’osait avouer parce que Catherine était une esclave ? on n’a jamais pu le savoir d’une manière certaine. La dernière opinion semble beaucoup plus probable, car l’un et l’autre moururent courageusement pour Jésus-Christ, et refusèrent de racheter leur vie par un mot ou un signe d’apostasie.

Les quatre personnes arrêtées avec Charles Hien étaient Catherine Tsieng, Agathe Ni, Suzanne Ou, et Thérèse Kim.

Catherine, esclave d’un noble païen nommé Kim, fut instruite de la religion par un des membres de la famille de son maître, et se mit à la pratiquer avec beaucoup de ferveur. Elle était âgée de vingt ans, quand un jour, au solstice d’hiver, on voulut la forcer de prendre part aux superstitions habituelles. Elle refusa énergiquement, et son maître furieux lui fit lier les bras derrière le dos, et attacher au corps une grosse meule ; puis on la jeta ainsi garrottée sur un tas de bois, jusqu’à la fin des cérémonies. La fête terminée, Kim la battit lui-même si cruellement que tout son corps n’était plus qu’une plaie ; elle tomba sans connaissance, et ne fut guérie qu’après quatre ou cinq semaines. Le jour des sacrifices du printemps, la même scène se renouvela avec plus de violence encore ; son maître voulait la tuer sur place. Aussi, à peine rétablie, Catherine s’enfuit secrètement à la capitale, où elle put vivre chez les chrétiens dans la pratique tranquille de la religion. Elle demeurait comme servante dans la maison du P. André Kim, lorsqu’elle fut arrêtée avec Charles Hien. — Agathe Ni avait été mariée à l’âge de dix-huit ans. Devenue veuve trois ans plus tard, elle eut le bonheur d’entendre parler de la religion, se convertit et fut baptisée par le P. Pacifique. Elle réussit ensuite à amener à la foi sa belle-mère et deux autres personnes de sa maison. Quand éclata la persécution de 1846, elle se cacha pendant quelque temps, mais à la cinquième lune, elle fut rencontrée et saisie par les satellites, dans la maison de Charles Hien où se elle trouvait en passant. Agathe sans changer de couleur leur dit : « Allons d’abord chez moi afin que je prenne quelques vêtements et partons. » On ignore les interrogatoires et les supplices qu’elle eut à subir. Quelques-uns disent qu’elle eut un instant la tentation d’apostasier, et qu’elle commençait à ne plus répondre aussi franchement dans les tortures, quand les exhortations de deux chrétiens ranimèrent son courage. — Suzanne Ou, d’une famille noble du district de Iang-tsiou, mariée à l’âge de quinze ans à un chrétien de In-tsien, fut convertie par son mari. Arrêtée une première fois en 1828, et conduite devant le mandarin, elle aurait été condamnée à mort, mais comme elle était enceinte de plusieurs mois, le juge se contenta de lui faire subir des tortures dont elle se ressentit toujours depuis, et la renvoya après deux mois de prison. Devenue veuve, elle émigra, en 1841, à la capitale où elle se fit remarquer par sa vertu. Elle gagnait sa vie comme domestique dans diverses maisons chrétiennes, s’appliquant à la prière, à l’humilité, à la patience, supportant avec joie la pauvreté, et les mauvais traitements. Sa seule peine, son seul regret étaient d’avoir manqué l’occasion du martyre. En 1846, au moment de la persécution, elle demeurait chez Agathe Ni, et fut prise avec elle. — Thérèse Kim, née à la capitale, prit à dix-sept ans la résolution de garder la virginité, et n’eut plus d’autre pensée que le service de Dieu et le salut de son âme. À l’âge de vingt ans, elle perdit son père, et demeura quelque temps chez son frère, Pierre Kim, puis successivement chez quelques autres parents. Après la persécution de 1839, elle se retira chez la mère adoptive du martyr Jean Ni, et pendant cinq ans, les deux femmes se soutinrent mutuellement par leur travail. En 1844, Thérèse entra au service du P. André Kim, et se trouvait encore dans sa maison à la capitale, quand le prêtre fut pris en province. Elle quitta de suite cette maison, et chercha à se cacher, mais à la cinquième lune, elle fut arrêtée en compagnie de Charles Hien. — Thérèse avait trente-six ans, Catherine trente, et Agathe trente-trois. Suzanne était âgée de quarante-quatre ans.

Pierre Nam était d’une famille honnête de la capitale. Son père, chrétien dès avant 1801, mourut trop tôt pour lui communiquer la foi, et Pierre laissé à lui-même ne se convertit qu’à l’âge de vingt ans, à la suite d’une maladie pendant laquelle il fut ondoyé. Quand les missionnaires entrèrent en Corée, sa ferveur le fit nommer catéchiste. En 1839, il fut pris et ensuite relâché par l’intermédiaire de ses frères païens. S’il évita à cette occasion l’apostasie proprement dite, du moins prononça-t-il quelques paroles équivoques dont il se repentit beaucoup dans la suite ; aussi disait-il souvent qu’il désirait, en expiation, donner sa vie pour Dieu. La persécution de 1846 lui en fournit l’occasion. Il avait un grade dans une compagnie de soldats de la capitale, lorsqu’à la cinquième lune intercalaire, il fut dénoncé par un chrétien de la province, saisi et conduit au grand juge criminel. Ce magistrat lui dit : « Si tu veux apostasier, non-seulement je te conserverai la vie, mais je te promets que tu ne perdras pas ta place. » Pierre s’y refusa et aussitôt on le frappa si violemment que les bâtons de supplice se brisèrent. Trois jours après, il fut conduit devant un autre tribunal, et on appela une dizaine de ses camarades pour tâcher de le faire changer de résolution. Paroles séduisantes, témoignages d’affection, menaces, tout fut mis en jeu, mais inutilement. « J’ai bien réfléchi, dit Pierre aux juges, j’ai bien réfléchi sur la vie et sur la mort, et c’est après mûre réflexion que j’ai parlé, veuillez ne plus m’interroger là-dessus. J’en serai quitte pour mourir. » Il était en prison depuis trois mois, quand arriva l’ordre du roi. On croit qu’il avait alors quarante ans.

Laurent Han Pieng-sim-i était d’une famille noble du district de Tek-san. D’un caractère droit, dévoué et ferme, il fut instruit de la religion à l’âge de quatorze ans, et l’embrassa de suite avec ardeur. Il restait souvent des heures entières en contemplation devant le crucifix, et s’excitait à une vive contrition de ses fautes. Les dimanches et jours de fête, il allait faire ses exercices de piété dans un village chrétien à dix lys de chez lui, et ni la pluie, ni le vent, ni le mauvais temps ne pouvaient le retenir. À l’âge de vingt-un ans il se maria à une chrétienne, et émigra aussitôt dans les montagnes.

Comme il ne manquait jamais de soulager les pauvres et de secourir ceux qui étaient dans le besoin, il y avait toujours chez lui une grande affluence et sa maison ressemblait à une auberge. Il recevait tous les indigents avec joie, et s’il en rencontrait dont les vêtements fussent par trop misérables, il leur donnait ses propres habits. Quand on lui disait qu’il poussait les choses trop loin, il répondait : « Couvrir la nudité du prochain et rassasier sa faim ce n’est pas donner gratis ; le temps viendra de tout recevoir de Dieu à gros intérêts. » Le jour il se livrait à la culture, mais, quelque pressés que fussent les travaux, il ne travaillait jamais l’après-midi des jours chômés[1]. Chaque nuit il faisait une heure ou une heure et demie de méditation. Pendant le carême il jeûnait tous les jours.

À l’arrivée de Mgr Imbert, Laurent fut établi catéchiste. Son instruction, ses vertus, les bons exemples qu’il n’avait cessé de donner, le rendaient digne de ce poste de confiance, et il s’acquitta de ses fonctions à l’entière satisfaction de tous. En 1846, il alla se cacher pendant quelque temps pour attendre l’ordre de Dieu. À la septième lune, les satellites de la capitale, au nombre d’une vingtaine, envahirent le village d’Eu-tji où il habitait, cernèrent sa maison et saisirent d’abord toute sa famille, puis ayant de suite relâché les autres, ils dépouillèrent Laurent de ses vêtements, le suspendirent à une poutre, et le battirent cruellement en lui disant d’apostasier et de dénoncer ses complices. Laurent s’y refusa. Alors ils lui lièrent les jambes, et mettant entre ses deux pieds de petits morceaux de vaisselle brisée, ils les entourèrent d’une grosse corde qui, tirée alternativement de l’arrière et de l’avant, lui sciait et lui broyait les chairs. Laurent supporta cet horrible supplice avec une patience telle que ses bourreaux disaient aux autres néophytes : « Si vous voulez être vraiment chrétiens, il faut l’être comme Laurent. » On lui fit prendre ensuite la route de la capitale ; les satellites voulurent le faire monter à cheval, mais il refusa absolument, et ses blessures l’empêchant de faire usage de souliers, il fit, pieds nus, ce chemin de plus de cent lys : c’était pour suivre Jésus allant au Calvaire chargé de sa croix. Il fut étranglé, à l’âge de quarante-huit ans.

Le dernier de cette troupe bénie était Joseph Nim Koun-tsip-i. Né dans un village sur les bords du fleuve de la capitale, Joseph perdit sa mère de bonne heure, et son père, qui était riche et n’avait que ce seul enfant, l’aimait trop pour lui faire jamais de sévères réprimandes. Malgré cette faiblesse qui présida à son éducation, le cœur de Joseph, naturellement porté à la piété filiale et à l’obéissance, resta simple et vertueux. Après avoir fréquenté les écoles pendant une dizaine d’années, pour s’initier à la connaissance des caractères chinois, il s’occupa avec ardeur du tir de l’arc et des autres exercices du corps. Il aimait la musique, la poésie, cultivait les arts, et par suite se trouvait lié avec une foule de jeunes gens adonnés aux plaisirs ; mais, au milieu de tous ces divertissements, on ne vit jamais paraître en lui rien de coupable ou de désordonné, et il sut conserver l’estime de tous ceux qui le connaissaient.

Vers l’an 1830, il entendit, pour la première fois, parler de la religion chrétienne. La force de la vérité le convainquit aussitôt ; mais il ne put se décider à rompre tout d’un coup avec ses nombreux amis, et remit sa conversion définitive à une autre époque. Cependant il avait pleine confiance dans les chrétiens, les aimait comme des frères, et était heureux de pouvoir soulager ceux qui étaient dans le besoin. Il entretenait continuellement chez lui quatre ou cinq de ceux qu’il savait être sans appui ni ressources. En 1835, une persécution s’étant élevée dans le village où il habitait, et plusieurs chrétiens ayant été pris, il fit tous ses efforts pour protéger les autres, s’enrôla volontairement dans les rangs des satellites, et parvint ainsi à rendre aux fidèles des services signalés. Plus tard, il émigra au village de San-kaï ; les allées et venues continuelles des chrétiens dans sa maison le firent bientôt soupçonné par les voisins qui, en conséquence, ne lui épargnèrent ni les injures, ni les calomnies ; mais il ne daigna pas s’en émouvoir.

À la cinquième lune de 1846, son fils accompagna en mer le P. André Rim, et fut pris avec lui. Dès que Joseph en eut connaissance, il monta en bateau et se rendit droit au village où l’arrestation avait eu lieu ; déjà son fils avait été conduit à la préfecture maritime de Ong-tsin. Joseph poursuivit son chemin, sans cacher qui il était, se livra lui-même, et fut emprisonné ; mais on ne lui permit pas de voir son fils. Peu de jours après, tous deux furent envoyés sous escorte à la capitale, et pendant toute cette longue route, ils ne purent ni se voir ni se parler. Arrivé à la capitale, Joseph fut écroué à part dans la prison des voleurs, et rencontra tout d’abord le père André Kim. Cette vue lui causa une émotion étrange, et prenant immédiatement une résolution définitive : « Dès aujourd’hui, dit-il au prêtre, je pratiquerai la religion. J’ai déjà attendu trop longtemps. » Le P. André lui expliqua que son emprisonnement était une grande faveur de Dieu, qu’il devait s’efforcer d’y répondre avec soin, et rester fidèle jusqu’à la mort. Joseph le promit, commença de suite à apprendre les prières, et, après quelques jours de préparation, fut baptisé par le prêtre. Des satellites liés autrefois d’amitié avec lui, voyant sa détermination, voulurent lui sauver la vie, et à cet effet, tentèrent par d’insidieuses paroles, de le faire tomber dans l’apostasie, mais Joseph les repoussa en disant : « Je suis résolu à mourir pour Dieu qui est mon roi et mon père, je suis un homme mort, pourquoi adresser tant de discours à un mort ? ne me parlez plus de cela. » Peu après, les satellites revinrent accompagnés de ses deux fils et de ses deux belles-filles, et firent de nouvelles instances : « Voyez vos enfants, pourriez-vous être insensible à leur sort, lorsque d’une seule parole vous pouvez leur conserver l’existence et aller vivre tranquillement avec eux ? pourquoi donc les abandonner ? pourquoi mourir ? Où sont les sentiments de votre cœur ? où est votre raison ? » Joseph répondit : « Voulez-vous donc que par affection naturelle pour mes enfants, j’en vienne à renier Dieu dont je suis moi-même l’enfant ? c’est impossible. » L’intérêt que lui avaient porté les satellites se changea alors en fureur ; ils le chargèrent d’injures grossières, puis le suspendirent la tête en bas, et le battirent de verges. Joseph reçut les coups avec joie : « Vous battez un mort, » leur disait-il, « et malgré vos coups je ne ferai pas d’autre réponse ; vous vous fatiguez en vain. »

Après trois mois de prison, le 27 de la septième lune, il apprit que le grand juge devait tenir séance, et le mettre à mort. Transporté de joie, il dit aux chrétiens prisonniers avec lui : « On dit qu’à la séance d’aujourd’hui on doit me faire mourir. Je n’ai aucun mérite ; mais si par un bienfait spécial de Dieu je puis mourir le premier et aller au ciel, je viendrai vous prendre par la main et vous introduire dans le royaume de notre Père. Surtout, ayez bon courage. » Un quart d’heure après, le grand juge le fit amener, le fit mettre à genoux devant son tribunal, et lui dit : « Est-il vrai que tu pratiques la religion du Dieu du ciel ? — Oui, depuis mon arrivée à la prison, j’apprends les prières. — Récite les dix commandements. — Je ne sais pas encore les réciter tous. — Si tu ne sais pas même les dix commandements, comment pourrais-tu aller au ciel ? Pour aller au ciel il faut être instruit comme Mathias Ni que voilà[2]. » Joseph branla la tête, et répondit d’un ton de voix élevé : « Un enfant ne peut-il donc pas avoir de piété filiale, sans être lettré ? Non, il est clair que les enfants ignorants peuvent aussi bien que les autres remplir tous leurs devoirs envers leurs parents ; et moi, quoique ignorant, je sais très-bien que Dieu est mon père, et cela suffit. — Assez de paroles inutiles ; si tu apostasies, je te laisserai vivre, sinon je vais te mettre à mort. — Devrais-je mourir dix mille fois, je ne puis renier Dieu. — Tu n’es compromis en rien dans toute cette affaire, pourquoi veux-tu absolument mourir ? c’est bien singulier ! Eh bien ! n’apostasie pas, dis seulement que tu vas t’en aller d’ici, et je te relâche de suite avec tes deux fils. — J’ai fait promesse de mourir avec le prêtre. — Avec le prêtre ! mais le prêtre ne doit pas mourir ; au contraire, le gouvernement a l’intention de lui donner un titre et une dignité, veux-tu donc mourir tout seul ? — J’ai entendu ce que m’a dit le prêtre, et je sais qu’il ne peut en être comme vous le dites. »

Le juge lui fit subir la puncture des bâtons, puis, par trois fois, l’écartement des os, et comme Joseph laissait échapper quelques cris de douleur, il lui dit : « Si tu jettes un seul cri, je le prendrai pour un acte d’apostasie. » Joseph se tut ; il semblait être évanoui. On cessa les supplices, et on l’entraîna dehors. Arrivé à la prison, son air était souriant comme à l’ordinaire. « Je ne sais, » disait-il, « si j’ai subi des tourments, je ne m’aperçois de rien ; » et il s’étendit à terre calme et tranquille. Bientôt après voyant rentrer Pierre Nam couvert de plaies et traîné par les bourreaux, il se leva, s’approcha de lui et se mit à le consoler et à soigner ses blessures. Joseph eut à passer par de nouveaux interrogatoires et de nouveaux supplices ; sa foi et son courage ne se démentirent pas un instant. Enfin, le dernier jour de la septième lune, ordre fut donné de le faire mourir sous les coups. On le frappa depuis midi jusqu’au coucher du soleil ; les bourreaux étaient épuisés de fatigue. Puis, comme il respirait encore, on le porta à la prison, et on l’étrangla. Il avait quarante-trois ans.

Le lendemain, ses deux fils se livrant à la douleur, les geôliers et les autres prisonniers leur dirent : « Ne vous affligez pas, la nuit passée une lumière extraordinaire a enveloppé le corps de votre père, et a rempli la chambre où il était déposé. » Puis deux des geôliers, sous l’impression du prodige dont ils avaient été témoins, firent ce qui peut-être ne s’était jamais vu en ce pays ; ils emportèrent respectueusement les restes du martyr, et allèrent les enterrer avec honneur, sur une colline, à environ dix lys (une lieue) de la prison.

La persécution de 1846 ne fit pas d’autres victimes. En apprenant l’arrestation du P. André, les chrétiens, saisis de crainte et se rappelant les horreurs des persécutions précédentes, s’étaient hâtés de cacher les objets de religion, et tout ce qu’ils possédaient. Ils s’attendaient à un pillage général, et leur petit avoir fut bientôt enfoui sous terre, ou transporté dans les montagnes, ou déposé chez des païens. Dans plusieurs endroits, les néophytes abandonnèrent leurs récoltes sur pied, et s’enfuirent ; d’autres restèrent dans leurs maisons, mais après avoir pratiqué des trous dans les haies et dans les murailles, afin de s’échapper au premier signal. Ils couchaient tout habillés, les pieds chaussés, ayant pour oreiller le petit paquet où étaient liés ensemble les objets de première nécessité. Grâce à Dieu, ces précautions furent à peu près inutiles. Il y eut, comme toujours en pareil cas, une recrudescence de vexations locales, des chrétiens battus et pillés, des femmes enlevées, des maisons détruites, des récoltes incendiées ; la mission perdit presque tout ce qu’elle possédait ; mais tout cela était relativement de peu d’importance. On eût dit que les mandarins, obéissant à un mot d’ordre, refusaient de se mêler des affaires des chrétiens. Ils laissaient agir leurs satellites, et ceux-ci se plaignaient et accusaient les magistrats de favoriser secrètement la nouvelle religion.


Dès le commencement des troubles, Mgr Ferréol et M. Daveluy, qui avaient déjà administré plus de six mille chrétiens répandus dans les provinces, durent cesser la visite des chrétientés, et se réfugier dans un lieu moins exposé. Les lettres en caractères européens saisies dans la barque d’André Kim, pouvaient faire soupçonner la présence des étrangers. Une parole imprudente, arrachée par la crainte ou par les tortures, pouvait devenir le signal de poursuites acharnées contre les missionnaires, et la cause des plus grands désastres. « Nous étions ensemble, » écrit Mgr Daveluy, « dans un misérable réduit, équivalant à une prison. C’était au mois de juillet, au moment des plus fortes chaleurs. Impossible de rester dans une salle chauffée sans cesse par le fourneau de la cuisine. Plusieurs fois nous essayâmes de passer la nuit dans la chambre, mais la vermine y était si abondante que nous ne pûmes fermer l’œil ; force fut de nous établir en dehors, sur l’arrière de la maison. Une natte large d’environ trois pieds, nous a servi de lit pendant deux mois, et le jour et la nuit. Elle était posée sur la terre humide et pendant les grandes pluies qui abondent à cette époque, une autre natte nous servait d’écran. La nourriture répondait au luxe de l’appartement. On craignit que la maladie ne vînt nous visiter, et nous nous séparâmes pour chercher d’autres gîtes. Après quelques semaines, nous nous réunîmes de nouveau. »

« Aujourd’hui nous pensons que l’alerte est terminée ; notre présence n’est pas connue, peut-être est-elle soupçonnée. Toutefois, nous pensons nous remettre bientôt en campagne, pour terminer l’administration des chrétiens. Serons-nous arrêtés ? Et si on nous prend, quel sera notre sort ? Dieu seul le sait. Je me porte fort bien. J’ai fait ici en courses, abstinences, jeunes, etc., ce que je n’aurais pu faire même en France. On ne meurt donc pas pour quitter son pays et changer de climat. Au contraire, on ne s’en porte que mieux. Monseigneur ne peut guère se faire à la nourriture ; mais il a la grâce spéciale de vivre sans manger. Pour moi, je m’y suis accoutumé un peu mieux, je mange du riz, puis du riz, et encore du riz. Je bois du vin de toutes les qualités, fabriqué de toute espèce de drogues, du vin que les aveugles avaleraient plus volontiers que les autres mortels, mais n’importe. À vrai dire, après un carême pareil, je suis tenté de croire que, peu à peu et avec de la patience, on parviendrait à vivre sans manger. En France, ce serait difficile ; voilà une merveille de plus à noter sur ce pays si peu connu. »

Cette fois, les missionnaires en furent quittes pour les petites misères dont nous venons de parler. Toutes les lettres européennes saisies furent attribuées au P. André lui-même. La Providence ne permit pas que l’Église de Corée fût privée sitôt des pasteurs qu’elle avait si longtemps attendus. Après la mort des martyrs, le calme se rétablit assez vite ; les chrétiens qui avaient fui revinrent dans leurs foyers, et les missionnaires recommencèrent l’administration des sacrements. Mais avant de se séparer pour la visite des diverses provinces, ils voulurent se placer d’une manière spéciale sous une toute-puissante protection.

Depuis sept ans la Corée avait reçu du Saint-Siège pour sa patronne la très-sainte Vierge Marie, sous son titre glorieux d’Immaculée. C’était Elle, c’était cette étoile de la mer qui avait servi de phare à André Kim dans son périlleux voyage ; c’était Elle qui avait été la boussole de la petite barque Raphaël, à son retour en Corée. Son image était constamment déployée au pied du mât ; on l’invoquait le jour, on l’invoquait la nuit, et les missionnaires croyaient avec raison que c’était par son secours qu’ils avaient échappé à tous les dangers de la mer et de la persécution. Ils résolurent donc de lui témoigner leur reconnaissance, en érigeant en Corée l’archiconfrérie de son Cœur Immaculé, archiconfrérie dont le siège est à Paris, dans l’église de Notre-Dame-des-Victoires. La difficulté était de trouver un lieu propice pour exécuter leur projet ; ils n’avaient pas de chapelles, et les réunions nombreuses de chrétiens étaient impossibles. Ils firent choix d’une petite cabane où habitait, dans un lieu retiré, la famille d’un fervent néophyte. C’est là que la confrérie fut érigée le 2 novembre 1846, en présence de quelques chrétiens, heureux de cimenter une nouvelle alliance avec Marie. Il fut réglé que chaque dimanche, un petit nombre de fidèles viendraient réciter quelques prières devant l’image de la Mère de Dieu, en union avec les associés répandus dans tout l’univers. Quatre jours après, les missionnaires écrivirent une lettre à M. Desgenettes, curé de Notre-Dame-des-Victoires, pour le prier d’inscrire sur son registre la petite association ainsi érigée dans la vallée de Sour-itsi-kol. « Quelle douce émotion pour moi, » écrivait plus tard M. Daveluy, « quand, le dimanche, j’entends les prières en langue coréenne de nos associés de l’archiconfrérie ! Je pense à ce concours de tous les peuples, à ce chant de toutes les langues réunies pour célébrer les louanges de Marie et implorer la conversion des pécheurs. Daigne cette bonne Mère nous faire part des bienfaits sans nombre qu’elle a répandus sur tant d’autres pays ! »

Après avoir ainsi satisfait leur dévotion, les missionnaires, couverts de l’habit de deuil qui habituellement les cache aux regards indiscrets, reprirent la visite des chrétientés, pour l’administration annuelle des sacrements. « Les fatigues et les peines de ces sortes de visites, » dit M. Daveluy, « sont quelquefois bien grandes. La longueur et le mauvais état des routes, les complications d’une langue peu connue, l’ignorance des chrétiens, leur grossièreté, tout concourt à multiplier les difficultés. Les Coréens, jaseurs et indolents, s’instruisent fort peu en l’absence des prêtres. Ils ne sont pas indifférents pour la religion, mais leur esprit borné leur fait croire à l’inutilité de l’instruction religieuse, alors qu’il n’y a pas de missionnaires en Corée : de là vient chez beaucoup une grande ignorance des vérités fondamentales du christianisme. Par exemple, il leur est arrivé de baptiser une païenne le jour de son mariage avec un chrétien, sans qu’elle sût de quoi il était question. Elle crut que l’effusion de l’eau sur la tête était une cérémonie du mariage des chrétiens, car elle n’avait aucune idée du baptême. De cette ignorance naissent de grandes difficultés : il faut débrouiller leurs mariages, examiner leurs baptêmes, et souvent, après l’examen le plus sérieux, on a peine à s’y reconnaître. Ils ont la foi vive, de bons désirs, mais ils sont presque toujours seuls, sans secours, sans prêtres ; comment n’y aurait-il pas beaucoup de misères ? Les enfants sont négligés ; on craint de se compromettre en les initiant à la connaissance de la religion.

« Mais ce qui nous édifie et nous console, c’est l’empressement de ces pauvres gens à participer aux sacrements aussitôt qu’ils le peuvent. Cette année, je devais visiter environ cinq cents chrétiens disséminés à de grandes distances les uns des autres. J’allais partir, lorsque des affaires politiques assez graves firent couvrir les routes de satellites et d’espions ; il fallut nous cacher de nouveau, et, après être restés inactifs pendant un mois, ajourner indéfiniment mon voyage. Quelle nouvelle pour ces pauvres néophytes ! huit ans entiers, ils avaient attendu le Père, et au dernier moment, de nouveaux obstacles l’empêchaient de venir à eux ! Un grand nombre d’entre eux accoururent aussitôt où je me trouvais. Des femmes avec leurs enfants à la mamelle, des vieillards, des jeunes filles ne craignirent pas de faire quatre, six et même huit journées de chemin, pour venir chercher la grâce des sacrements, et cela par un froid rigoureux, à travers la neige des montagnes. Arrivés près de moi, ils étaient épuisés de lassitude ; souvent leurs pieds étaient enflés, écorchés et saignants ; mais n’importe. Auprès du Père, toute leur fatigue cessait ; ils tombaient à mes pieds, fondant en larmes, recouvraient la paix de leur conscience, puis recommençaient leur longue route avec joie. Ainsi vinrent deux cents et quelques personnes.

« Un jour, je reçus la visite d’un vieillard dont le maintien, les paroles, la foi ardente m’émurent profondément. Cet homme a soixante-onze ans : depuis trois ans qu’il est chrétien, ses journées se passent en prières, en lectures pieuses et en œuvres de pénitence. Il avait redoublé ses austérités, le carême dernier, pour se préparer à la mort, jeûnant tous les jours, tous les jours faisant le chemin de la croix et beaucoup d’autres exercices religieux. Plusieurs fois son fils voulut modérer cette ferveur qui lui paraissait excessive ; ce fut en vain : « Le Sauveur a tant souffert pour nous, » disait le vieillard ; « ne puis-je pas souffrir un peu pour l’amour de Jésus. » Avec quelle joie je lui fis faire sa première communion !

« Un autre jour, je trouvai un chrétien, noble d’origine, retiré au milieu des montagnes, dans une cabane ouverte à tous les vents. Son unique ressource était un champ qu’il avait défriché à la sueur de son front, et qui lui servait à faire vivre sa famille. Cet homme étant encore païen, avait quitté sa province pendant la famine de 1839, et passé deux ou trois ans dans un pays éloigné. À son retour, voyant quelques vides parmi ses amis et connaissances, il demanda ce qu’ils étaient devenus ; on lui répondit que, comme chrétiens, ils avaient péri dans les supplices. Cette nouvelle le frappa : « Il y a donc dans cette religion, » se dit-il, quelque chose qui élève les hommes au-dessus de la mort ; je veux la connaître. » Et il se dirigea vers les montagnes à la recherche des chrétiens qui y sont réfugiés. Après s’être instruit des vérités de la foi, il est venu lui-même demeurer au milieu d’eux avec toute sa famille. En vain, ses parents l’obsèdent pour le faire sortir de ces pays désolés ; il répond à leurs tracasseries par un zèle si généreux qu’il en a déjà converti plusieurs.

« Une autre fois, c’était un satellite des mandarins qui, ayant entendu parler de la religion chrétienne, ouvrit les yeux à la lumière de la foi. Pour pratiquer plus librement les commandements de Dieu, il quitta sa profession et se retira dans les montagnes. Quelques mois plus tard, il rencontra des parents et des amis qui le questionnèrent sur son étrange conduite : « Pourquoi es-tu allé dans les montagnes ? serais-tu chrétien ? — Oui, » dit-il, « je le suis. » Et il se mit à leur prêcher l’évangile. Ses auditeurs attendris avouèrent que la religion chrétienne est très-belle, et lui demandèrent des livres. Une trentaine de personnes ont ainsi reçu la bonne nouvelle.

« C’est le plus souvent par des voies semblables que Dieu réunit de nouvelles ouailles à son troupeau. Le missionnaire toujours caché ne peut pas travailler directement à la conversion des infidèles ; mais il offre tous les matins le saint Sacrifice, il sanctifie les chrétiens par la parole et les sacrements, et la grâce de Dieu agissant seule ou avec le concours des néophytes, fait tout le reste. »

De son côté, Mgr Ferréol, exposé aux mêmes fatigues, y trouvait des consolations analogues. « Dans ces contrées, » écrivait-il, « le ministère apostolique est crucifiant pour la nature ; nous ne sommes que deux ouvriers ; les chrétiens sont disséminés sur une vaste étendue ; il faut être sans cesse en course ; les voyages, au milieu des montagnes couvertes de glace et de neige, sont extrêmement pénibles. M. Daveluy ne jouit pas d’une forte santé ; cet été, il a eu une maladie sérieuse. La nourriture est très-mauvaise pour des estomacs européens ; le pain et le vin sont ici inconnus ; le riz bouilli et l’eau fermentée dans le froment en tiennent lieu. Environnés de périls, nous ne pouvons sortir qu’avec les plus grandes précautions. Cependant au milieu de nos peines et de nos travaux. Dieu ne nous laisse pas sans consolations qui les adoucissent. Dans chaque station, nous voyons revenir des pécheurs qui depuis longues années vivaient dans l’oubli de toute pratique religieuse ; nous sommes édifiés de l’empressement des chrétiens à participer aux sacrements. Plusieurs d’entre eux viennent de vingt, trente, quarante lieues pour se confesser ; ce sont ceux qui ne peuvent recevoir les missionnaires chez eux. Leur désir de voir le prêtre est si grand, que, si je ne l’avais défendu sous des peines sévères, ils se transporteraient presque tous au lieu où il réside, sans s’embarrasser du danger de donner l’éveil aux païens et de provoquer de nouvelles persécutions. Vous concevez cet empressement, en pensant qu’ils ne peuvent qu’une fois l’an assister à nos saints mystères. Il en est même, parmi les femmes mariées à des païens, à qui il est impossible de sortir un seul instant pour se rendre auprès de nous. Plusieurs fois, dans la capitale, j’ai été touché jusqu’aux larmes, en voyant des chrétiennes d’une haute noblesse profiter du sommeil du reste de la famille pour venir se confesser au milieu de la nuit ; elles professent en secret le christianisme, et personne de la maison ne connaît leur foi. Ce mystère est ici une nécessité. Si nous avions la liberté de religion seulement comme en Chine, nous verrions les Coréens entrer en foule dans l’Église de Jésus-Christ : daigne ce divin Pasteur les amener à son bercail ! Une multitude d’entre eux semblent n’attendre pour se déclarer, que le moment où la religion sera libre ; ils ne sont retenus que par la crainte des tourments et de la mort. »

Dieu répandit une bénédiction abondante sur les travaux des missionnaires. Le nombre des confessions annuelles qui, en 1846, à cause des difficultés du temps, n’avait été que de trois mille quatre cent quatre-vingt-quatre, se monta en 1847 à cinq mille deux cent quarante-six. Il y eut également en 1847 près de sept cent soixante-dix baptêmes d’adultes ; l’année précédente, malgré la persécution, il y en avait eu neuf cent quarante-six. C’étaient, en deux ans, mille sept cents nouveaux adorateurs du vrai Dieu, arrachés au culte du démon, et enrôlés dans la sainte Église de Jésus-Christ.

  1. En Corée, comme en Chine, au Tong-King, et dans quelques autres missions de l’extrême Orient, les chrétiens peuvent, d’après une ancienne permission du Saint-Siège, travailler le dimanche depuis midi.
  2. Mathias Ni était le fils de Pierre Ni Seng-houn-i, qui après avoir introduit l’Évangile en Corée, en 1784, désola les chrétiens par ses apostasies réitérées. Mathias était un lettré assez distingué. Il avait été arrêté en 1846, on ne sait pourquoi, car depuis la persécution de 1839, il suivait les errements de son père, et vivait exclusivement avec les païens. Il fut relâché quelque temps après le martyre de Joseph.