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Librairie Victor Palmé (2p. 23-53).

CHAPITRE II.

Voyage de Mgr Bruguière. — Souffrances et privations qu’il endure.


« Le 25 juillet 1832, j’appris que j’étais nommé vicaire apostolique de la Corée. Je ne songeai plus dès lors qu’à un départ très-rapproché.

« Cependant la saison était avancée ; un vaisseau sur lequel j’avais compté d’abord et qui devait me prendre gratis, ne paraissait pas ; tous les capitaines me demandaient mille et même douze cents francs pour mon passage de Singapour à Macao seulement, encore fallait-il payer d’avance. Où prendre une somme aussi forte ? je ne possédais pas un centime, et ne trouvais personne pour me prêter. Cependant M. Dorât, un des chrétiens qui me servaient avec un grand zèle, se donna tant de soins, qu’il obtint d’un capitaine anglais de me prendre à son bord jusqu’à Manille pour cent piastres. M. Clemenceau, mon confrère, en se gênant beaucoup, me les avança. J’avais pour compagnon de voyage un jeune Chinois, élève du séminaire de Pinang. Comme ce jeune homme joue un grand rôle dans ma relation, il est bon que je le fasse connaître : son nom est Joseph. Avant qu’il fût question de la Corée, il était sorti du collège pour cause de maladie. M. Chastan me l’avait proposé pour être catéchiste des Chinois de Pinang. Il était pieux, connaissait bien les caractères et pouvait m’être très-utile ; mais je n’aurais point osé penser qu’il se décidât à me suivre. Cependant, quand je partis de Singapour, il voulut absolument m’accompagner. Étonné d’une pareille résolution : « Savez-vous où je vais ? lui dis-je ? — Oui, je le sais. — Il paraît bien cependant que non : car je ne vais point en Chine, je suis envoyé dans une contrée plus éloignée et bien plus dangereuse encore. Si vous vous obstinez à venir, il est très-probable que dans peu de temps on vous mettra à mort ; faites là-dessus vos réflexions. — Je suis instruit de tout, me répondit-il, vous allez en Corée ; et je suis disposé, avec la grâce de Dieu, à m’exposer aux périls qu’offre cette mission. Après tout, donner sa vie pour Dieu est une destinée plutôt à désirer qu’à craindre. » Charmé d’une telle réponse, je voulus cependant l’éprouver ; je fis examiner sa vocation par différentes personnes, soit à Singapour, soit à Macao ; il ne changea jamais de langage : dès lors, je lui permis de me suivre. Ce jeune homme m’a été très-utile ; il est d’une activité et d’une résolution peu ordinaires parmi ses compatriotes. À pied ou sur une mauvaise monture, il a déjà fait plus de chemin, pour m’être utile, qu’il n’y en a de Péking à Paris ; et cependant il est d’une santé très-frêle. Quand mes affaires furent terminées à Singapour, je pris congé des chrétiens ; je les exhortai à conserver la paix et la concorde avec tout le monde ; je laissai à M. Clemenceau le soin de leur construire une église dont, peu de temps après, j’appris l’érection ; et je partis.

« Le 12 septembre, nous fîmes voile pour Manille ; mais à peine étions-nous en mer, que le vaisseau qui devait me porter gratuitement à Macao, arriva. Il m’en coûta donc près de mille francs, pour m’être un peu trop pressé.

« Notre capitaine était un homme simple et religieux ; il était toujours en prières, pour obtenir du bon Dieu qu’il lui conservât son vaisseau ; il avait une peur terrible des typhons. Comme j’avais éprouvé, quelques années auparavant, une affreuse tempête dans ces parages, il me consultait avec une confiance qui m’étonnait. « Que pensez-vous de ce temps-ci ? me disait-il. Quels sont les signes avant-coureurs des typhons ? Quelle manœuvre fait-on quand on en est menacé ? » Je lui disais ce dont je pouvais me souvenir. Toutes les fois que nous avions du gros temps, il était fidèle aux instructions que je lui avais données : il n’avait jamais voyagé sur les mers de Chine. Le bon Dieu nous accorda une navigation heureuse. Le typhon nous avait devancés à Manille, où il avait fait du dégât ; nous en fûmes quittes pour la peur.

« Nous arrivâmes dans la baie de Manille un lundi 1er octobre ; mais quand nous fûmes à terre, nous nous trouvâmes encore au dimanche 30 septembre. Les Espagnols ont découvert les Philippines en faisant voile d’orient en occident, par l’Amérique et l’océan Pacifique. Aujourd’hui, l’on va dans ces îles en naviguant d’occident en orient, en doublant le cap de Bonne-Espérance et par la mer des Indes : c’est l’unique cause de ce phénomène singulier.

« Quand on eut jeté l’ancre, je ne savais comment faire pour descendre à terre et retirer mes effets ; je n’avais point d’argent pour payer le transport. Une heureuse circonstance me tira d’embarras. Le capitaine espagnol qui vint reconnaître le navire, ayant su que j’étais ecclésiastique, me pria de lui faire l’honneur d’accepter sa chaloupe ; je n’eus garde de refuser. Il me traita avec distinction, et me donna la première place. Pendant le trajet, qui ne fut pas long, on m’examina de la tête aux pieds. On trouva que j’étais habillé trop simplement. On me fit quelques questions, dont voici les principales : « Êtes-vous religieux ? — Non, je suis prêtre séculier. — Où allez-vous ? — En mission. — Combien vous donne votre gouvernement ? — Rien du tout. — Quelles rentes avez-vous donc ? — Aucune, nous n’avons que ce que nous donnent volontairement nos pieux et charitables compatriotes. — Que venez-vous faire à Manille ? — Rien, mon dessein est d’aller aussitôt à Macao. — Mais n’était-il pas plus simple d’aller directement de Singapour à Macao ? — Sans doute, si j’avais eu de l’argent pour payer mon passage. — Mais n’en avez-vous pas eu pour venir ici ? — J’en ai eu, parce que l’on m’en a prêté ? — Pourquoi ne vous en a-t-on pas prêté pour aller en droiture à Macao ? — Parce qu’il aurait fallu une plus forte somme, et que je n’aurais pu la trouver. J’espère rencontrer à Manille quelque généreux Espagnol, qui me rendra le même service pour continuer ma route jusqu’à Macao. » On me fit entendre que je ne serais pas trompé dans mon attente. Cependant on était un peu étonné de voir un ecclésiastique s’exposer à de si longues courses, sans avoir des rentes fixes et assurées. Lorsque nous eûmes débarqué, un officier me donna sa voiture pour me conduire à l’archevêché, et retourna à pied chez lui : en aurait-on fait autant en France ? Mgr Ségui, de l’ordre des Augustins, archevêque de Manille, me reçut comme il reçoit tous les missionnaires français : il a été lui-même missionnaire dans la province de Canton en Chine.

« Je passai peu de jours à Manille. Le 12 octobre au soir, je montai à bord d’un navire américain qui faisait voile pour Canton. Monseigneur l’Archevêque me donna l’argent nécessaire pour payer mon passage ; je ne l’acceptai qu’à titre de prêt : il lui fut exactement remboursé à Macao. Je lui demandai le secours de ses prières. « Dans quelque temps, me répondit-il, je pourrai aider les missionnaires autrement que par des prières. » Il me dit pour dernier adieu : « Vous ne réussirez pas dans votre entreprise. » Je ne crus pas alors qu’il fût prophète ; car, pour moi, j’ai toujours pensé qu’il fallait espérer même contre toute espérance.

« Le 13 au matin, nous sortîmes de la baie de Manille ; et le 17, malgré le courant et les vents contraires, nous fûmes en vue de Macao. Le 18, je descendis à terre ; j’allai directement chez M. Umpières, procureur de la Sacrée Congrégation de la Propagande.

« Le 21, je reçus les brefs de Rome qui me transféraient au vicariat apostolique de la Corée. On aurait dit qu’ils étaient tombés du ciel : qui les avait envoyés ? qui les avait apportés ? je n’en sais rien. J’écrivis à Mgr de Sozopolis que je n’étais plus son coadjuteur, et qu’il était libre à Sa Grandeur d’en choisir un autre.

« Le 11 novembre, M. Langlois, supérieur de notre séminaire de Paris, m’annonça que l’Œuvre de la Propagation de la foi m’avait alloué cinq mille six cents francs : je fus très-sensible à une action si généreuse. Il est vrai que ce secours vint fort à propos : M. Umpières et moi nous en avions grand besoin. Que le Dieu de bonté, qui juge digne de ses récompenses un verre d’eau donné en son nom, daigne combler de bénédictions ces pieux fidèles qui n’oublient point, devant le Seigneur, un pauvre missionnaire transporté à l’autre extrémité du monde. Dociles à l’invitation du divin Maître, ils obtiennent, par leurs prières, que le Père de famille envoie des ouvriers à sa moisson. Les ouvriers évangéliques plantent et arrosent ; mais Dieu, favorablement disposé par les humbles supplications de tant d’âmes saintes, donne l’accroissement à nos travaux. La reconnaissance, et en quelque sorte la justice, commandent la réciprocité ; je me fais un devoir de prier pour ces associés, soit pendant leur vie, soit après leur mort, quand j’offre le saint Sacrifice. À Siam, nous célébrions pour eux une messe toutes les semaines : si le ciel, favorable à nos vœux et à leurs prières, m’ouvre enfin les portes de la Corée, nous espérons, mes confrères et moi, faire quelque chose de plus…

« Le 18, la barque du Fokien, qui devait nous porter à Fougan, arriva. Mgr du Fokien, qui réside dans ce district, avait expressément recommandé au capitaine de me réserver une place, dans le cas que je fusse arrivé à Macao. Cette barque devait venir quelques mois plus tôt. Le bon Dieu permit qu’elle fût attaquée par des pirates, à la hauteur de Canton ; elle fut obligée de gagner le large, et, à la faveur d’un bon vent, elle revint au Fokien. Elle ne put reprendre la mer que trois mois après ; sans ce contre-temps, j’aurais manqué une occasion si favorable. La Providence, qui dirige tout pour notre bien, permit peut-être exprès pour moi un accident qui me fut très-favorable, et qui ne fit tort à personne, pas même au capitaine de cette barque.

« Le 23, j’envoyai Joseph à Péking porter des lettres à Mgr de Nanking, qui réside dans cette ville ; au prêtre chinois (le P. Pacifique Yu) qui devait me précéder en Corée, et aux députés coréens eux-mêmes, qui vont à Péking tous les ans, à la 12e lune, saluer l’empereur au nom de leur roi. Il y a toujours quelques chrétiens parmi eux. Je disais à ces derniers en substance : « Le ciel a exaucé vos prières, il vous envoie des missionnaires et un évêque ! C’est moi qui ai obtenu cette faveur. Je pars incessamment pour aller vivre et mourir au milieu de vous ; ne soyez pas effrayés par les difficultés que présente l’introduction d’un Européen dans votre royaume. Recommandez cette grande affaire à Dieu, priez ses Anges et ses Saints ; mettez-vous surtout sous la puissante protection de la Mère de Dieu : le Seigneur, qui a commencé son œuvre, la terminera heureusement. » Je m’efforçai, tant que je pus, de ranimer leur zèle ; j’ai toujours été persuadé que le plus grand obstacle qui s’opposerait au succès démon voyage serait la timidité des Coréens. Je redoutais aussi que l’entrée du P. Pacifique ne fût pour moi un nouvel obstacle : il y avait lieu en effet de craindre que les Coréens, satisfaits d’avoir un prêtre chinois, ne montrassent plus une aussi grande ardeur à introduire des Européens.

« Je recommandai à Joseph d’user d’une grande diligence pour pouvoir rencontrer les députés coréens. Il devait les encourager, convenir avec eux du lieu où je me rendrais, et des signes pour nous reconnaître mutuellement sans causer de soupçon. Il remplit sa commission aussi bien qu’il lui fut possible. Il partit en assez triste équipage, avec un peu d’argent, au commencement d’un hiver rigoureux ; il était même malade. Son premier coup d’essai, en fait de voyages, fut de douze cents lieues ; car, dès qu’il fut arrivé à Péking, il dut accompagner le P. Pacifique en Tartarie ; de là il vint me joindre à Nanking. Depuis ce moment jusqu’à ce jour, il a été toujours en course. À quelques journées de Péking, il n’eut plus d’argent ; il fut obligé de vendre une de ses couvertures, qui lui était plus nécessaire que jamais (les Chinois en voyage portent toujours leur lit ; on n’en trouve point dans les auberges). À trente lieues de son terme, il se trouva encore sans ressource. Il était fort embarrassé de sa personne ; il promenait son inquiétude dans une petite ville, lorsqu’il fut accosté par un Chinois, qui lui demanda pour quelle cause il était si mélancolique : « Je suis triste, dit-il, parce qu’il faut que je me rende incessamment à Péking, et je n’ai plus d’argent pour continuer ma route. — N’ayez pas de chagrin, lui dit cet inconnu, moi aussi je veux aller à Péking, je cherche un compagnon ; nous ferons voyage ensemble, et je fournirai aux frais de la route. » Quand ils furent arrivés à Péking, cet homme entendit parler pour la première fois de la religion chrétienne ; il voulut se faire instruire, et dès lors il manifesta le désir de l’embrasser. Le bon Dieu lui rendit ainsi au centuple le prix de sa bonne action.

« Le 17 décembre, à dix heures du soir, nous montâmes sur une barque de Macao, pour aller joindre celle du Fokien, qui devait nous attendre à quelque distance de la rade : nous concertâmes fort mal nos mesures, on eût dit que nous n’avions d’autre dessein que de nous faire prendre. Nous fûmes deux jours à explorer et à louvoyer de côté et d’autre, sans pouvoir rencontrer notre barque ; nous étions déjà en route pour revenir à Macao, lorsqu’elle parut. Quelques matelots profitèrent de cette circonstance pour nous voler. On se plaignit, on fit des recherches, mais tout cela inutilement. Les matelots se plaignirent à leur tour. Ils exigèrent réparation d’honneur ; ils voulaient qu’on leur donnât un billet en bonne forme, certifiant qu’ils étaient d’honnêtes gens et que Ion était content d’eux. Il fallut absolument en passer par là, de crainte qu’il ne nous arrivât pis encore par la suite. La difficulté était de les satisfaire, sans cependant blesser la vérité. Il fut convenu que l’un de nous, qui n’avait point été volé, témoignerait en son privé nom qu’il n’avait point à se plaindre de la probité de l’équipage ; l’affaire fut ainsi terminée.

« Le 19 ou le 20, nous montâmes à bord de notre frêle esquif. Nous étions six missionnaires : deux français, M. Maubant, du diocèse de Bayeux, missionnaire de notre Société, destiné pour le Su-tchuen ; M. Laribe, du diocèse de Cahors, lazariste français, envoyé au Kiang-si ; deux lazaristes portugais, du diocèse d’Evora, qui allaient au Kiang-nan ; un franciscain italien, du diocèse de Naples, missionnaire de la Propagande, pour le Chang-si ; et moi qui allais je ne sais où, car je n’étais guère sûr de mon fait. Il y avait un autre ecclésiastique chinois de la province de Canton ; il prit sa route par terre jusqu’à Fougan.

« Notre barque était fort incommode ; mais l’équipage nous traita avec beaucoup d’égards et d’honnêteté : le capitaine, le subrécargue, le pilote et quelques matelots étaient chrétiens ; les autres païens.

« Notre voyage fut long, ennuyeux, pénible et quelquefois dangereux. La distance de Macao à Fougan, résidence de l’évêque du Fokien, n’est pas de deux cents lieues : on crut que l’on pourrait taire ce voyage en quatre semaines ; assurément ce n’était pas beaucoup promettre. Un navire européen aurait fait ce trajet en trois jours : pour nous, nous en employâmes soixante-quinze. Nos fournisseurs, trompés par la promesse du capitaine, ne nous donnèrent des vivres que pour un mois. Nos gens aussi quelquefois nous volaient nos petites provisions ; nous fûmes bientôt réduits à un jeûne très-rigoureux : de telle sorte qu’un d’entre nous devint si faible, qu’au sortir de la barque il ne pouvait plus marcher ; il tomba trois ou quatre fois, sans pouvoir ni parler, ni respirer ; mais, quand on eut de quoi manger, les forces revinrent.

« Nous restâmes à l’ancre du 19 au 26 : cela nous arriva fréquemment. Le capitaine disait que le vent était contraire ; on aurait voulu du vent du sud, et nous entrions dans la mousson du nord-est, qui dure plusieurs mois. Les Chinois ne peuvent ou ne savent naviguer par un vent contraire ; la mauvaise construction de leurs barques, la crainte qu’ils ont de s’égarer, ne leur permettent jamais de gagner le large ; ils ne perdent pas la terre de vue : c’est ce qui rend leur navigation longue et dangereuse. Ils ont, il est vrai, la boussole, mais ils n’en font pas grand usage ; je doute même qu’ils connaissent les différentes déclinaisons de l’aiguille aimantée, connaissance si nécessaire pour les voyages de long cours. Il me paraissait que nos pilotes ne savaient point distinguer les différents rumbs du vent. Cependant on doit avouer, à l’honneur de la Chine, que la boussole y était connue bien des siècles avant qu’elle ne l’ait été en Europe…

« Le 24, le capitaine et le subrécargue vinrent me prier de leur dire la messe, la nuit de Noël. Après avoir pris conseil de tous mes confrères, je consentis à leur désir. Quoique nous eussions pris toutes les précautions que les circonstances exigent en pareil cas, il arriva un léger accident, qui me dégoûta pour jamais de l’envie de célébrer sur un navire.

« Le 25, jour de Noël, la barque du mandarin du poste vint nous visiter. Elle enleva deux caisses d’opium dans la jonque qui était à côté de nous et passa outre. Le bon Dieu nous préserva d’un danger imminent ; on aurait trouvé chez nous autre chose que de l’opium. Le 26, on se mit en route ; mais après quatre heures de navigation on jeta l’ancre parce qu’il faisait trop froid ; nous n’étions cependant qu’au 22e degré de latitude. C’est pour de pareilles raisons que nous fûmes deux mois et demi en route. Le vent, la pluie, la marée, la crainte des pirates ; tout interrompait notre navigation. Tous les soirs nous allions passer la nuit dans une anse, sous le canon d’un fort, si toutefois on peut donner un pareil nom à une vieille masure qui n’avait pour toute défense qu’un pauvre mandarin et ses domestiques. Au bas de la forteresse il y avait ordinairement une barque armée en guerre, pour protéger, dit-on, les jonques marchandes des pirateries des forbans, qui infestent ordinairement ces mers dans la onzième et la douzième lune.

« Le 24 janvier 1833, un petit mandarin fut épris de la beauté de notre barque ; il lui prit envie de la mettre en réquisition pour transporter des troupes à Formose. Les Chinois étaient alors en guerre avec les insulaires, qui s’étaient révoltés et avaient égorgé le gouverneur. Heureusement notre mandarin n’avait pas encore reçu l’ordre formel du vice-roi de la province. Nos gens lui donnèrent plusieurs raisons bonnes ou mauvaises ; il eut l’air de s’en contenter. Que serions-nous devenus s’il eût persisté ? Nous priâmes pour avoir un bon vent. Le bon Dieu nous l’accorda ; nous nous échappâmes à la faveur de la nuit.

« Le 25, nous arrivâmes à un poste où deux sommes[1] chinoises avaient été volées la nuit précédente. Les soldats du poste eurent la bonté de nous prévenir et de nous exhorter à faire bonne garde ; mais ils ne promirent pas de nous secourir, ils se contentèrent de faire payer l’ancrage, et se retirèrent.

« Le 26, quelques soldats mutins vinrent à bord visiter notre barque, ils voulaient absolument descendre dans l’endroit où nous étions cachés ; après un long débat, ils parurent persuadés qu’il n’y avait point de marchandise de contrebande ; on s’empressa de leur donner une forte étrenne, ce qui les persuada encore mieux, et ils se retirèrent. Comme il était à craindre qu’ils ne revinssent le lendemain, le capitaine vint nous demander du bon vent, nous nous mîmes en prières, le vent devint favorable, et dès la pointe du jour nous abandonnâmes ce mauvais poste.

« Le 27, nous avions fait justement les deux tiers du voyage, nous fûmes plus d’un mois à faire le reste ; les soldats du poste furent plus honnêtes et moins curieux.

« Le 28, plusieurs barques de pirates, bien armées, nous attaquèrent. Ils commencèrent par enlever deux petites jonques qui s’étaient trop avancées. Comme les gens de l’équipage ne firent point de résistance, ces forbans se contentèrent de leur enlever leurs habits, et les laissèrent dans un état de nudité complète, mais sans leur faire aucun mal. Ces pauvres malheureux, transis de froid, vinrent le lendemain implorer la charité de notre équipage ; pour nous, il nous fut défendu de contribuer à la bonne œuvre, de crainte de trouver des ingrats qui nous auraient vendus au mandarin pour prix de notre assistance. Après ce coup de main, les pirates s’adressèrent à nous. Notre capitaine donna le signal de détresse, il héla toutes les barques voisines ; elles se réunirent au nombre de six, et marchèrent de front. Le capitaine et le subrécargue vouèrent plusieurs messes : nos gens, quoique transis de peur, faisaient bonne contenance. Toutes nos barques réunies donnaient à peine un contingent de cent quarante hommes sans armes : je ne sais si ce nombre est exact ; c’est le rapport du subrécargue. Les pirates étaient au nombre de plus de trois cents, bien armés : car en Chine il est défendu d avoir des armes à bord des navires, sous peine d’être déclaré voleur et puni comme tel ; les pirates seuls se dispensent de cette loi.

« Le bon Dieu eut pitié de nous ; ces forbans se retirèrent sans avoir jamais osé en venir à l’abordage. Nous récitâmes le Te Deum, mais à voix basse, par crainte d’être entendus des matelots des barques voisines. À la nuit tombante, nous entrâmes dans une rade où se trouvaient réunies plusieurs centaines de barques. Les soldats vinrent, selon l’usage, visiter et faire payer l’ancrage ; on s’empressa de leur donner ce qui était dû et de leur raconter, fort au long, notre aventure. Ils parurent sensibles au rapport des dangers que nous avions courus. Cependant la nuit survint, ils se retirèrent sans avoir fait la visite : c’était précisément ce que nous voulions. Peu de temps après, les pirates reparurent à l’entrée de la rade ; mais ils n’osèrent rien entreprendre. Nous les revîmes encore pour la troisième fois, lorsque nous étions en route ; mais nous étions accompagnés alors d’environ cinquante barques qui marchaient de conserve : ils n’étaient pas les plus forts, ils prirent sagement le parti de se retirer. Depuis ce temps-là ils ne nous molestèrent plus. Nous étions dans la 12e lune chinoise : à cette époque, les vols sont fréquents et la justice peu sévère ; les mandarins, par crainte, par faiblesse et peut-être par une espèce de superstition, ferment les yeux sur ces excès.

« Cependant le mauvais temps continuait ; nous faisions des vœux pourvoir enfin le terme d’un si ennuyeux voyage, pendant que Mgr du Fokien priait de son côté pour que nous n’arrivassions pas si tôt. Il craignait que notre barque ne fût arrêtée au port de Fougan et envoyée à Forntiose, par ordre du vice-roi. Enfin nous entrâmes au port, le 1er de mars, lorsqu’on annonça officiellement que les troubles de Formose étaient apaisés.

« Rien n’égale la charité que Mgr du Fokien a montrée pour nous et pour moi en particulier. Nous nous sommes trouvés chez lui jusqu’à quatorze, en y comprenant les courriers ; quelques-uns y ont passé plusieurs mois. Il a pourvu généreusement à tous nos besoins, il s’est donné des soins pour nous faire continuer sûrement notre voyage. Du reste, ce n’est pas envers nous seulement qu’il s’est montré si généreux, il a rendu les mêmes services aux missionnaires qui nous ont précédés et à ceux qui nous ont suivis ; il les invite même à passer par son vicariat. Une conduite si noble et si digne d’un évêque catholique, lui a mérité les éloges et les remercîments de la Propagande ; il est cependant peu riche, mais, malgré ses faibles ressources, il donne beaucoup aux pauvres. Quelquefois nous lui manifestions la peine que nous éprouvions en voyant les dépenses qu’il faisait, soit pour nous, soit pour les autres ; il nous répondait seulement : Deus providebit : le Seigneur y pourvoira.

« Le 9 mars, M. Maubant vint m’annoncer qu’il renonçait à la mission du Su-tchuen, pour m’accompagner en Corée. « Il y a longtemps, me dit-il, que j’ai cette pensée ; mais j’ai voulu, avant de la déclarer, l’examiner sérieusement. » Surpris de cette démarche, mais ne voulant rien prendre sur moi, je convins avec lui que nous irions ensemble consulter Mgr du Fokien. Ce prélat ayant entendu les raisons pour et contre, pensa que non-seulement il était bon, mais même nécessaire, en quelque manière, que M. Maubant allât en Corée. Nous écrivîmes à l’instant à Mgr du Su-tchuen pour le prier de consentir à ce changement de destination ; nous confiâmes nos lettres à un courrier qui allait partir pour cette province, et, le même jour, M. Maubant s’achemina vers Hing-hoa, petit district du Fokien confié à notre Société. De peur que l’arrivée soudaine de plusieurs Européens dans la province du Kiang-nan, qui n’en avait pas vu un seul depuis bien des années, n’excitât une persécution, il fut convenu que M. Maubant me laisserait prendre les devants, et me suivrait quelque temps après. Quinze mois plus tard, je reçus une lettre de Mgr de Sinite, vicaire apostolique du Sutchuen. Ce prélat me disait : « La Corée a encore plus besoin de missionnaires que nous. Nous aurions bien désiré que M. Maubant fût venu exercer son zèle dans notre mission ; cependant nous ne voyons pas avec peine qu’il vous suive. Quant à Joseph Taon, je vous l’accorde bien volontiers. »

« Le 12 avril, on nous annonça qu’il fallait se préparer au départ pour le Kiang-nan. Quand je voulus faire mes malles et compter mon argent, je me trouvai avoir juste deux cent soixante francs d’argent monnayé ; tout le reste ne passait pas. Avec cette modique somme, il me fallait entreprendre un voyage de sept à huit cents lieues. Je renvoyai mon courrier à Macao, pour changer les pièces qui n’avaient pas cours et m’en apporter de nouvelles. Depuis ce temps-là, je n’ai revu ni courrier ni argent.

« Le 23, nous allâmes à bord de la barque qui devait nous conduire à Nanking, et nous levâmes l’ancre le 27. Notre navigation fut plus agréable que la précédente ; cependant nous eûmes souvent des brouillards si épais, qu’on ne distinguait rien à deux ou trois encablures de distance. Les barques qui marchaient de conserve se hélaient à l’aide d’un bambou, pour qu’on ne s’écartât pas trop, et qu’on ne tombât point au pouvoir des pirates. On était quelquefois obligé de jeter l’ancre, de crainte d’aller se briser contre des rochers que l’on n’aurait point aperçus à temps dans l’obscurité. Depuis le mois de février jusqu’au mois de mai inclusivement, ces mers sont souvent couvertes d’une brume épaisse ; mais, lorsqu’elle se dissipe, l’air devient très-pur, et l’on distingue fort bien les objets à une grande distance : c’est l’observation de La Peyrouse. Il me semble que j’ai observé quelque chose de semblable.

« Le 6 mai, un peu avant le lever du soleil, nous fûmes jetés sur un banc de sable. Heureusement le vent était faible, et les pirates n’étaient pas là pour s’apercevoir de notre embarras. Nous parvînmes enfin à sortir de ce mauvais pas ; on sonda, on ne découvrit aucune voie d’eau.

« Le 10 et le 11, nous fûmes vus et probablement reconnus comme Européens par trois individus qui vinrent à bord. L’un d’eux, pour nous voir plus à son aise, ouvrit la porte de la cabane dans laquelle un de mes confrères s’était caché. Celui-ci fut un peu offensé de cette curiosité intempestive ; mais notre subrécargue, homme intrépide, nous assura qu’il n’y avait rien à craindre. Comme nous continuâmes notre route, ils n’eurent point le temps d’exécuter leurs mauvais desseins, s’il est vrai toutefois qu’ils en aient eu de mauvais.

« Le 12, nous arrivâmes au port d’Hia-pou, dans la partie septentrionale de la province de Che-kiang. Peu après nous descendîmes à terre, nous louâmes un bateau qui nous transporta à Chang-nan-fou, une des villes les plus méridionales du Kiang-nan. Le patron de notre barque nous reconnut ; notre étrange figure, notre silence affecté, le soin que nous prenions de nous cacher, lui firent naître des soupçons. Quand nous fûmes près de la ville, il ne voulut plus ramer : « Vous avez introduit dans ma barque, disait-il au docteur foquinois qui nous accompagnait, des Anglais marchands d’opium ; votre imprudence me fera prendre. » Le docteur soutenait le contraire, mais le patron persistait à croire que nous étions des contrebandiers européens. On lui fit glisser dans la main quelques centaines de sapèques[2], moyennant quoi nous ne fûmes plus ni Anglais, ni marchands d’opium. Nous descendîmes, en plein jour, dans la maison d’un pharmacien chrétien ; nous étions trois : un jeune missionnaire portugais, un jeune prêtre chinois qui avaient été ordonnés au Fokien, et moi. Comme mes yeux sont d’une couleur bleue inconnue dans ces pays, je les couvris d’un bandeau de gaze noire, qui me masquait en partie les sourcils et le nez : les voyageurs s’en servent pour préserver leurs yeux de la poussière. Les yeux bleus, les grands nez, les cheveux blonds, les visages ovales, le teint fortement coloré, sont suspects en Chine. Un missionnaire qui aurait la tête grosse et ronde, le visage aplati, des sourcils peu fourrés et peu saillants, de petits yeux noirs, durs et plats, pourrait voyager sûrement, surtout s’il parle passablement la langue mandarine. Cependant, comme la forme physique et les traits du visage ne donnent point la vocation, il vaut mieux consulter l’Esprit-Saint et avoir égard aux qualités morales du missionnaire, que de s’en tenir à un pareil signalement. Il faut s’abandonner à la Providence, sans toutefois négliger les règles de la prudence. Le bon Dieu sait aussi, quand il veut, jeter un bandeau sur les yeux des infidèles, afin qu’ayant des yeux, ils ne voient pas. Il peut même arriver que l’on soit reconnu, sans qu’il en résulte des suites fâcheuses, surtout si l’on a de l’argent pour fermer la bouche au délateur.

« À minuit, nous rentrâmes dans le canal ; et le 15, à cinq heures du matin, nous arrivâmes à une ferme où il y avait une chapelle. Les chrétiens nous prièrent de rester pour célébrer la messe le jour de l’Ascension, qui était le lendemain. Mes deux confrères voulurent continuer leur route ; je restai pour satisfaire aux vœux des chrétiens. Un catéchiste chinois observa que j’étais habillé trop simplement ; je l’étais mieux cependant qu’à Siam. « Excellence, me dit-il (on donne ce titre aux évêques portugais), vous ne pouvez pas célébrer la messe avec une telle robe, les chrétiens en seraient scandalisés. — Que faire ? je n’en ai pas d’autre. — Il faut en acheter. — Je n’ai pas d’argent. — On vous fera crédit. — Et quand pourrai-je restituer ? — Plus tard. — Je crois que je ne le pourrai jamais ; je réserve le peu d’argent qui me reste encore, pour des besoins plus pressants. J’aime mieux être mal habillé que de mourir de faim. » On n’agréa pas mes excuses ; le catéchiste du lieu me prêta ses habits de cérémonie.

« Le 18, M. Castro, vicaire général du diocèse de Nanking, vint à ma rencontre dans le domicile où je venais de me fixer. Je le priai de me procurer un courrier. Il me répondit. « Cela m’est impossible, je ne peux pas en trouver pour moi-même. Je dois aller dans le Chang-tong, j’ai déjà envoyé mes effets dans cette province, mais je ne puis trouver un homme qui veuille m’accompagner. Je suis obligé de faire venir mes guides du Che-ly. » Un saint vieillard qui avait voyagé dans toute la Chine, me promit de m’accompagner si je pouvais trouver un autre courrier qui entendît mon langage. J’écrivis donc à Péking pour rappeler Joseph auprès de moi.

« Le 23, je me séparai de M. Castro. On craignait, non sans fondement, que la réunion de plusieurs missionnaires européens ne fît naître des soupçons aux paysans qui étaient dans le voisinage. Je fus avec un prêtre chinois dans un hameau où il y avait quelques chrétiens…

« Le 1er juin, je reçus la visite d’un prêtre ; il venait pour me prier, au nom d’une dame chinoise, de ressusciter la fille de celle-ci, morte depuis deux mois, ou du moins de prier pour le repos de son âme. Je répondis que je promettais bien de prier pour la défunte, mais que je ne pouvais point promettre de la ressusciter. Dieu seul fait les miracles ; les hommes, quelque saints qu’ils soient, ne sont que ses instruments.

« Le 26, Joseph arriva au Kiang-nan ; il avait vu à Péking le seul Coréen chrétien qui se trouvât à la suite de l’ambassadeur. Il lui remit ma lettre, qui apprenait aux Coréens qu’ils avaient des missionnaires, un évêque, et que j’étais déjà en route pour aller à eux. Ce chrétien fut frappé d’une nouvelle si peu attendue, il dit quelques mots qui montraient sa satisfaction particulière ; mais, dans le fond, il témoigna moins de contentement que de surprise. Il ajouta, en terminant la conférence, que, pour lui, il favoriserait mon entrée ; mais qu’étant seul, il ne pouvait rien promettre avant d’avoir pris conseil de ses compatriotes. Il partit quelque temps après.

« Mgr de Nanking voulut que Joseph accompagnât le P. Pacifique en Tartarie. « Tu connaîtras, lui dit-il, le chemin ; tu prendras des arrangements avec les chrétiens du Leao-tong, afin que l’évêque de Capse puisse loger chez eux en sûreté jusqu’à son entrée en Corée. Ensuite tu iras le prendre au Fokien ; et tu le conduiras, par le même chemin, jusqu’au lieu destiné. »

« Le P. Pacifique et Joseph s’acheminèrent donc, après Pâques, vers la Tartarie. Quand ils furent arrivés à la grande muraille, ils n’osèrent point passer par la porte ; ce pas est, en effet, difficile à franchir ; ils escaladèrent le mur par une des brèches que le temps a faites. Celles qui sont le plus près de la porte sont gardées par des patrouilles, qui font la ronde à certaines heures du jour : ils furent assez heureux pour ne pas rencontrer la garde. Mais ce n’était pas tout que d’entrer soi-même, il fallait encore faire entrer les malles ; elles contenaient plusieurs objets de religion, qui auraient pu grandement compromettre les porteurs. Ils engagèrent trois femmes chrétiennes à monter sur un chariot avec les effets, et à tenter le périlleux passage ; ils étaient convenus d’avance du lieu où ils devaient se rencontrer. La tentative réussit heureusement. Arrivés en Tartarie, le P. Pacifique devait commencer la mission dans le Leao-tong, et Joseph me chercher un asile parmi les chrétiens. Les premiers auxquels il s’adressa parurent désirer de me recevoir ; ils dirent quelques paroles flatteuses à ce jeune homme : celui-ci prit ces compliments pour des témoignages sincères de dévouement. Sur cela, il vint en toute hâte à Nanking, pour me rejoindre.

« Il était porteur de quelques lettres de l’évêque de cette ville. Ce prélat donnait ordre à ses missionnaires de me fournir toutes les choses dont j’aurais besoin, et de me procurer des courriers pour passer en Tartarie. On jugea nécessaire que j’en eusse trois ; j’en avais déjà deux. Joseph s’adressa à un homme d’une quarantaine d’années, qui savait parler latin ; il le harangua avec tant d’éloquence, et d’une manière si pathétique, qu’il eut le malheur de le persuader. Ce troisième courrier s’appelait Jean ; le chef et le principal guide était un vieillard appelé Paul.

« J’avais peu d’argent, et le peu que j’avais ne passait pas dans la province de Nanking ; je perdais vingt pour cent au change. Dans le Kiang-nan, il n’y a guère que les piastres frappées au coin de Charles IV qui aient cours, encore faut-il qu’elles soient bien gravées. Les particuliers ne veulent point recevoir celles qui sont au coin de Ferdinand : « C’est, disent-ils, la fissure d’une femme. Il a les cheveux courts, et partant nous n’en voulons pas. » Pour ne pas faire une si grande perte, je donnai une partie de ces piastres à un marchand chinois. Il s’obligea à nous rendre la même valeur en lingots, quand nous serions parvenus à Péking. Cet argent nous a été fidèlement rendu.

« Quand il fallut partir, on délibéra si l’on irait en Tartarie par mer ou par terre. J’aurais désiré voyager par mer ; mais un prêtre chinois, qui se mêlait de cette affaire, me dit qu’il n’avait aucune confiance aux matelots et au capitaine qui devaient me prendre à leur bord. Joseph, par une affection mal entendue, m’en détournait aussi : « Nous ferons naufrage, disait-il ; et quand l’évêque sera noyé, c’en sera fait de la Corée. » Il fut donc résolu que nous irions par terre.

« Nous nous mîmes en marche le 20 juillet : c’était précisément au commencement des grandes chaleurs. Elles sont insupportables dans le Kiang-nan pendant les mois de juillet et d’août ; il n’y a que les pauvres qui voyagent dans cette saison, on court risque quelquefois d’être asphyxié ; je doute qu’il fasse jamais plus chaud entre les tropiques. Dans les appartements où le soleil n’entre jamais, le bois des tables et des chaises est aussi chaud que si on l’avait approché du feu. Heureusement ces chaleurs ne durent pas ; après trois, quatre ou cinq jours, les orages surviennent ; les vents ou d’autres causes en diminuent l’intensité, mais elles reprennent bientôt après avec la même violence. Ces variations durent jusqu’en septembre exclusivement. Dans ces jours de crise, il m’a paru qu’il faisait aussi chaud à minuit qu’à midi à l’ombre : ce n’est que vers les deux ou trois heures après minuit que l’on commence à respirer. Les chrétiens, qui craignaient pour ma vie, me détournaient de me mettre en route par un temps si chaud. Je ne pus consentir à leur désir : plus tard, je n’aurais pas eu mon principal guide ; il devait aller à Macao, dans la huitième lune. Joseph réfutait ces objections à sa manière : « Quand on a passé plusieurs années sous le soleil de la ligne, et quand on est disposé à souffrir le martyre, on peut bien braver les chaleurs de la Chine. »

« Nous partîmes donc le 20 juillet. Mes trois guides étaient tous d’une timidité et d’une incapacité à peine concevables ; j’ai bien souffert pendant tout le temps que j’ai été sous leur tutelle. J’ai cru plusieurs fois que j’expirerais en route de fatigue et de misère ; le bon Dieu ne l’a pas permis. Nous voyageâmes quelques jours en barque, sur les petits canaux qui aboutissent au Kiang.

« Le 26, nous rencontrâmes une douane. Les préposés dormaient, et ceux qu’ils avaient constitués à leur place ne nous dirent rien, ni nous non plus. Je regardai ce petit événement comme un bon augure pour le reste de mon voyage.

« Le 28, nous entrâmes dans le fleuve Kiang, et le 29, nous passâmes près de Nanking, mais sans y pénétrer.

« Le 31, nous descendîmes à terre. Paul, mon premier courrier, voulait s’en retourner ; il avait observé que je montais trop souvent sur le pont de notre barque. « Les rameurs des barques voisines et les gens de la campagne auront pu le voir, disait-il, et le reconnaître pour un Européen ; ce qui nous suscitera de mauvaises affaires. Pour moi, je ne suis point d’humeur à m’exposer à un danger évident, par l’imprudence des autres. » Joseph lui fit un petit discours, il lui promit que je serais plus réservé à l’avenir ; enfin, il fit si bien que le vieillard resta. Quand cette bourrasque fut apaisée, on délibéra sur la manière de voyager : tout le monde convenait qu’il fallait économiser ; la traite était longue et nous avions bien peu d’argent. Joseph pensait qu’il fallait aller à pied et en train de mendiant. Je réclamai contre ce projet : « Il m’est impossible, leur dis-je, de faire cinq cents lieues à pied par un temps si chaud, surtout si nous devons faire dix ou douze lieues par jour, selon notre premier plan. » Jean déclara qu’il avait des vertiges, que de plus il était menacé d’apoplexie : par conséquent il lui fallait une monture. La conclusion fut que nous ferions notre route comme nous pourrions. Paul, comme premier courrier, se chargea d’organiser la caravane. On m’apprit cependant à boire, à manger, à tousser, à me moucher, à marcher, à m’asseoir, etc., à la chinoise ; car les Chinois ne font rien comme nous. Peu après Paul nous amena deux brouettes, l’une pour porter nos effets, l’autre pour traîner un ou deux voyageurs. Je montai sur ma brouette avec un courrier ; les deux autres, assis sur deux ânes, faisaient l’office d’écuyers. Comme on craignait toujours que je ne fusse reconnu, on m’habilla en pauvre chinois, on me donna seulement un pantalon et une chemise sales, un vieux chapeau de paille à grands bords ; on me couvrit les yeux d’un large bandeau noir : on aurait pu me prendre pour un masque. Un costume si bizarre, au lieu d’écarter les curieux, attirait davantage leur attention ; les enfants et d’autres aussi venaient s’agenouiller devant moi pour contempler cette si étrange figure.

« Nous commençâmes donc notre voyage en ce triste équipage ; heureux si nous avions pu le conserver longtemps ! Mais le bonheur de ce monde est de courte durée, et bientôt il fallut renoncer à tout ce train. Les pluies, les mauvais chemins, les bourbiers que nous rencontrions à chaque pas, nous forcèrent à mettre pied à terre. Au lieu d’être portés par nos brouettes, ce fut nous qui dûmes alors les porter : restait, il est vrai, la poste aux ânes ; mais notre guide, par une trop grande économie, ne voulait pas en louer ; et quand, harassé de fatigue, il en cherchait, souvent il n’en trouvait pas. Je demandai que l’on me procurât une monture, à quelque prix que ce fut ; on me loua un âne pour une demi-journée, ce fut la première et la dernière fois. J’eus le malheur de donner une fois mon avis, il fut mal reçu ; l’on me condamna au plus rigoureux silence. Quelqu’un me fit observer que c’était faire injure au chef de la caravane : c’est à lui de tout prévoir et de tout régler dans sa sagesse. Une réflexion intempestive pouvait l’offenser, et lui faire rebrousser chemin.

« Il fallut donc marcher comme les autres. Les patins chinois et leurs bottes en guise de bas me blessèrent bientôt les pieds : j’enlevai cette singulière chaussure, et j’allai nu-pieds. Mes courriers virent cela avec peine : « Pou haou kan, me disaient-ils ; cela n’est pas beau à voir. » Il est rare, en effet, de rencontrer un Chinois sans souliers ; un mendiant peut mourir de faim, mais il ne peut point mourir déchaussé. Mon vieux guide tenait si fortement à sa chaussure, qu’il passait les rivières avec ses souliers.

« J’étais parti de Nanking mal guéri de la fièvre ; dès le premier jour de marche, je me trouvai plus mal. La fatigue, la chaleur, la privation de nourriture et de boisson, les vexations de tout genre que j’eus à essuyer, me causèrent de violentes douleurs d’entrailles, accompagnées d’une maladie qui avait tous les symptômes de la dyssenterie. La fièvre, qui se déclara aussitôt, me réduisit dans un tel état de faiblesse, que j’étais obligé de me coucher ou de m’asseoir à chaque moment. J’aurais eu besoin de quelque repos, mais il ne fut pas possible de m’en procurer. Séjourner dans une auberge, c’était, disait-on, dangereux ; faire venir un médecin, c’était s’exposer encore davantage. On aurait pu aller chez les chrétiens, mais personne ne les connaissait ; prendre des informations auprès des gentils, c’était commettre une grande imprudence. Tout cela était vrai. Il n’y avait d’autre moyen que de se rendre au plus tôt dans le Che-ly, se remettant pour tout le reste entre les mains de la divine Providence. Une nourriture abondante et saine aurait pu nous rendre nos forces, mais nous ne trouvions que de la pâte cuite à la vapeur de l’eau. Quelquefois encore le boulanger avait farci ses petits pains de feuilles d’une espèce de porreau fétide, qui les rendait immangeables pour moi. Mes gens, au contraire, étaient fort friands de ces pains. Quelquefois on nous donnait une écuellée de pâte coupée en petits morceaux et nageant dans de l’eau bouillante ; pour la rendre plus agréable au goût, on y jetait à poignées de l’ail, du poivre d’Espagne, de la courge crue, etc. ; puis on assaisonnait cet étrange ragoût d’une huile si rance, que le gosier en était écorché pendant vingt-quatre heures. Quoique je sentisse le besoin de manger, je n’ai pu m’accoutumer à cette bouillie. Après trois ou quatre bouchées, j’étais obligé de m’arrêter, quelques efforts que je fisse pour continuer. L’ail et les autres herbes chaudes m’incendiaient l’estomac et me causaient une soif ardente, que je ne pouvais point satisfaire. Il fallut donc y renoncer ; je me contentai de ces petits pains ; je prenais garde seulement qu’ils ne fussent point assaisonnés au porreau. J’aurais mangé des fruits et des melons, que l’on nous donnait pour un demi-sou la pièce ; mais la maladie dont j’étais menacé ne me le permettait pas.

« Le soir était le moment le plus favorable pour manger et pour me reposer, mais c’était alors que la fièvre était plus forte. Mes gens m’apportaient ma portion sur le lit où j’étais couché. J’avais beau leur dire : « Dans ce moment il m’est impossible de manger, mettez quelque chose dans un coin de mon lit ; lorsque, la fièvre sera sur son déclin, je mangerai : — Ce n’est pas l’usage en Chine de manger pendant la nuit, » me répondait-on. Sur cela, ils se retiraient avec l’écuellée. Il n’y avait que le thé chaud et pris en quantité qui me fît du bien, mais on n’en trouvait pas toujours dans ces misérables hôtelleries. Je faisais signe à quelqu’un de mes courriers de venir auprès de moi (il m’était défendu de parler) ; quand il venait (car il ne venait pas toujours), je le priais de me donner du thé : « Il n’y en a pas. — Eh bien, donnez-moi de l’eau. — L’eau fraîche est contraire à votre maladie ; quelque grande que soit votre soif, vous devez vous abstenir de boire de l’eau fraîche. — Donnez-moi donc de l’eau chaude. — En Chine on ne demande jamais d’eau chaude, à moins qu’on n’ait du thé. — Dites au maître d’hôtel que c’est pour un malade. — L’urbanité chinoise ne permet pas de fatiguer l’hôte de tant de demandes importunes. » Le résultat de ce dialogue était que je devais me passer de boire. Quelquefois je cachais, à leur insu, une tasse de thé pour boire pendant la nuit ; la fatigue et la fièvre m’altéraient singulièrement ; quand ils s’en apercevaient, ils me l’enlevaient impitoyablement, et pourquoi ? parce que ce n’est pas l’usage en Chine de boire pendant la nuit. Cette singularité, aperçue dans l’obscurité par des gens qui couchaient ailleurs, aurait pu me faire reconnaître pour Européen. Pourrait-on croire que la peur troublât ainsi le jugement ? C’était cependant la peur qui les faisait agir de la sorte. On craignait, disait-on, que je ne fusse reconnu et pris, et dès lors la mission de Corée serait restée abandonnée. Leur intention était bonne sans doute, et je dois leur en savoir gré ; mais ils auraient pu, ce me semble, user de moyens moins durs pour parvenir à leur but. Ils étaient d’une timidité qui est à peine concevable. Quand nous entrions dans une auberge, je devais me coucher le visage tourné vers la muraille. Si je m’asseyais en face d’une table, ceux qui étaient assis à l’autre table pouvaient m’apercevoir, disait-on ; si je me tournais en diagonale, c’était inouï en Chine ; si je me tournais vers le mur, c’était une singularité qui aurait pu faire naître des soupçons ; si j’étais placé du côté de la porte, les passants auraient pu connaître que j’étais Européen ; enfin, à leur avis, il n’y avait d’autre position favorable que d’être couché. Une fois ils me refusèrent du thé, parce que je ne portais pas mes lunettes ; or il était onze heures de la nuit. Il y en avait un surtout qui aurait voulu me faire pratiquer une mortification que n’ont pas pratiquée bien des saints anachorètes. Lorsque épuisé de fatigue ou presque asphyxié par un soleil ardent, j’allais m’asseoir à l’ombre, il en était scandalisé. Comment, me disait-il, chercher du soulagement ? C’est au soleil et parmi les ordures que vous devez reposer. Si vous entrez en Corée il est probable que vous mourrez martyr. Vous devez donc souffrir la chaleur, la faim, la soif, la fièvre, etc., dussiez-vous expirer en route. Ce qui signifiait en abrégé : vous devez mourir en Chine pour être digne un peu plus tard d’être martyr en Corée. Mais en voilà assez sur cet article ; je reviens à notre voyage.

« Depuis le Tche-kiang jusqu’aux frontières du Chang-si, c’est-à-dire l’espace d’environ trois cents lieues, nous marchâmes toujours dans des plaines vastes et fertiles : on trouve rarement quelques collines isolées. Pendant cinquante lieues, nous ne rencontrâmes pas même une butte ; c’était partout un plan uniforme qui s’étendait à perte de vue…

« Le 2 août, je fus reconnu par un Foquinois ; il dit à qui voulut l’entendre, que j’étais un ta si iang jen (Européen ou homme de la grande mer occidentale) ; il disputa longtemps avec son compagnon de voyage : « Cela n’est pas possible, disait celui-ci, tu es un téméraire ; un Européen aurait-il osé s’avancer jusqu’ici ? — Je ne suis point un téméraire, reprenait l’autre, je dis la vérité ; c’est un Européen, je l’ai reconnu à ses yeux bleus, je suis prêt à parier avec qui que ce soit. » Heureusement il fut obligé de partir par un chemin bien différent du nôtre ; cela mit fin à une dispute qui aurait pu devenir tout autrement sérieuse. Cette petite aventure rendit mes courriers plus intraitables, et ma situation plus pénible.

« Le 4, nous rencontrâmes une douane placée au milieu d’un lac ; nous la passâmes sans difficulté et sans danger. Notre premier guide commença à trembler de nouveau ; il dit aux deux autres : « Vous pouvez seuls accompagner l’évêque ; pour moi, je ne suis plus de la partie. » Une si triste annonce les affligea. Joseph fut encore obligé de se mettre en frais, pour l’exhorter à la patience et pour ranimer son courage ; enfin il fit si bien, qu’il le persuada ; pour la troisième fois, il consentit à m’accompagner.

« Le 5, nous voyageâmes sur la route impériale et centrale de Péking. Rien n’est plus pitoyable que ce chemin : sur les montagnes, c’est une échelle ou un escalier ; dans les plaines, pendant les pluies, ce n’est qu’une couche de boue de quelques pieds de profondeur ; quelquefois on rencontre des bourbiers sans fond, dans lesquels le char s’enfonce jusqu’à l’essieu, et les chevaux jusqu’aux oreilles ; il n’est pavé ni entretenu nulle part ; on n’y fait des réparations que lorsqu’il est entièrement impraticable. Les voyageurs marchent de préférence dans les champs voisins, soit pour abréger (car le chemin fait de très-nombreuses sinuosités), soit pour n’être pas obligés de battre continuellement la boue ou la poussière, selon que le temps est sec ou humide.

« Le 6, je fus reconnu pour la troisième ou quatrième fois. Mes gens s’étaient arrêtés dans une échoppe placée sur la grande route, pour prendre le thé. Un mandarin survint ; ses porteurs voulurent boire avec nous ; ils placèrent la chaise et le mandarin qui était dedans précisément devant moi, pour que Son Excellence pût contempler tout à son aise un si étrange personnage. Pendant que tout le monde était à se rafraîchir, il passa un groupe de Chinois qui allaient, disait-on, à l’audience du mandarin de la province. Un d’eux s’écria : « Voilà un Européen ! » À ces mots terribles, mes gens consternés donnent le signal de détresse et prennent la fuite. Je les suivis, ignorant quelle était la cause de cette terreur subite. Cet accident nous valut un surcroît de marche et de fatigue, pour mettre entre nous et nos accusateurs un espace considérable ; nous avions cependant marché pendant quarante heures sans interruption. Le bon Dieu ne permit pas que les païens qui étaient à notre suite s’aperçussent de rien ; du moins ils n’eurent point l’air de s’en apercevoir. Cette dernière reconnaissance mit le comble à mes maux. Mes conducteurs ne savaient plus que faire de moi ; et toutes les mesures qu’ils prenaient pour diminuer le danger n’étaient, dans le fond, qu’un surcroît de vexations.

« Le 10, nous nous égarâmes ; il y eut un malentendu dès le commencement de la journée ; les uns prirent une route, les autres une autre ; je me trouvai seul au milieu de la campagne, fort embarrassé de ma personne. Heureusement je fus joint par un de mes courriers, qui n’était guère plus à son aise ; il craignait, à chaque moment, d’être attaqué d’apoplexie. Il mourait de faim, et moi de soif : il y avait près de vingt-quatre heures que nous n’avions ni bu ni mangé. Nous nous amusions à sucer les tiges d’une espèce de millet que les Chinois appellent kiang-liang. À quatre heures du soir, nous rencontrâmes un laboureur qui nous donna de l’eau et un bouillon à l’ail. « Allons, courage ! dis-je à mon compagnon ; si nous avons faim, du moins nous n’avons plus soif. « Nous avions pris nos arrangements pour trouver à souper : il avait sur lui un petit manteau, nous convînmes que nous le vendrions pour avoir de quoi manger ; nous abandonnâmes le soin du lendemain à la Providence, mais nous ne fûmes pas réduits à une telle extrémité. Les habitants d’un hameau voisin nous donnèrent des nouvelles de mes courriers. Nous étions harassés de fatigue ; nous louâmes sans argent un tombereau, auquel on attela un cheval et un bœuf. On nous traîna ainsi jusqu’à l’endroit où nous supposions que se trouvaient nos compagnons : nous promîmes au conducteur de le payer au terme de notre course. Nous entrâmes ainsi dans une petite ville, où nous rencontrâmes nos gens. Personne ne fut étonné de notre équipage : il n’est pas rare en Chine de voir un cheval, un âne, un bœuf et une mule attelés tous ensemble à un même char. Nous déjeunâmes à la hâte (le soleil allait se coucher) ; je croyais que nous allions nous reposer, mais mon premier guide ne fut pas de cet avis : il fallut se remettre en marche. Après une heure de chemin, nous nous égarâmes encore ; enfin nous nous trouvâmes tous réunis, à onze heures du soir, dans la même auberge. Alors on m’apporta à manger ; je demandai à boire : « À cette heure, me dit-on, il n’y a point de thé. — Eh bien ! je ne mange pas. » Je savais par expérience qu’un potage pareil à celui qu’on me servait ne faisait qu’irriter ma soif sans me nourrir, et je me couchai sans souper : ce n’était point la première fois, et ce ne fut pas la dernière. Cette journée me fatigua beaucoup, mon mal ne fit qu’empirer depuis.

« Le 13, nous traversâmes le fleuve Jaune. La barque ou espèce de bac dans laquelle nous passâmes était tellement pleine de monde, que personne ne pouvait s’asseoir, et qu’on avait bien de la peine à se tenir debout. Je me trouvai placé devant un Chinois qui voulait absolument savoir qui j’étais, mais je ne voulus pas le lui dire ; il s’accroupissait comme il pouvait pour me regarder tout à son aise, il était comme en extase devant moi : par bonheur, le timonier qui gouvernait la barque sauta sur mes épaules et sur celles de mes voisins ; ce brusque mouvement, qui dura autant que le trajet, fit cesser cette espèce d’enchantement. Quand nous fûmes près de terre, nous trouvâmes le rivage couvert de barques ; il n’y avait de libre qu’un petit espace, il fallait gouverner bien juste pour aborder heureusement. Le courant, qui était très-fort, nous portait contre l’éperon d’une somme chinoise qui était à l’ancre. Nous courions risque d’être brisés et de périr ; à force cependant de se héler, de crier : « Gouverne à droite, vire à gauche, » nous ne fîmes que frôler notre ennemie ; et puis, d’un seul saut, nous nous trouvâmes à terre, dans la province de Chang-tong.

« Le 17, après avoir marché toute la matinée dans l’eau et dans la boue, comme de coutume, nous rencontrâmes une rivière qui n’était pas guéable ; il fallut s’embarquer. Mes gens dînèrent, et moi je dus jeûner, parce qu’il n’y avait rien de sain dans le bazar : c’est du moins l’excuse qu’ils me donnèrent lorsque je leur demandai à manger. Quand nous fûmes dans la rivière, j’éprouvai un redoublement de fièvre beaucoup plus considérable qu’à l’ordinaire ; j’étais dévoré d’une soif ardente ; mes lèvres étaient tellement collées l’une à l’autre, que j étais obligé de porter ma main à la bouche pour les desserrer. Je demandai à boire, personne ne put ou ne voulut me rendre ce service ; nous étions cependant au milieu d’un fleuve. Je m’aperçus, en coulant ma main par-dessous la planche sur laquelle j’étais couché, que l’eau filtrait dans la cale ; je fus ravi d’avoir fait une telle découverte. Je trempai souvent mes doigts dans cette eau, et j’en humectai ma langue et mes lèvres. Je pensai alors au mauvais riche, et je trouvais que ma situation était bien préférable à la sienne. Je n’étais point couché sur un brasier, et j’avais plusieurs gouttes d’eau pour me rafraîchir, au lieu que ce léger soulagement lui sera éternellement refusé. Quand il fallut débarquer, on fut obligé de me porter à bras sur le rivage : je haletais comme un asthmatique à l’agonie. Je fus attaqué d’une si grande suffocation que je crus, pendant vingt minutes, que j’allais expirer : je me roulais dans la poussière, comme un homme en proie à des convulsions. Un spectacle si singulier et un costume si bizarre attirèrent autour de moi une multitude de Chinois : mes courriers épouvantés me firent déménager au plus vite. J’étais à l’ombre d’une cabane ; ils m’envoyèrent respirer, en bel air, dans un champ exposé à toutes les ardeurs du soleil. Pour compléter la scène, un d’eux plaça sur mon visage un chapeau chinois, qui fermait si hermétiquement toutes les avenues à l’air extérieur, que peu s’en fallut que je ne perdisse entièrement le peu de respiration qui me restait encore. Enfin le bon Dieu voulut que l’on trouvât du thé ; j’en bus quelques tasses presque bouillantes. Cette boisson me rendit la respiration, mais elle ne me rendit pas les forces ; « Allons, me dis-je à moi-même, je ne mourrai point aujourd’hui. » Cependant il fallait partir ; le poste était dangereux. Comme le chemin était sec et uni, je fus dispensé de marcher ; on me jeta sur la brouette. Je pus ainsi jouir de quelque repos jusqu’au gîte. Pendant le trajet, j’étais à rêver sur les moyens que je devais employer pour continuer notre route : le jour suivant, je me voyais dans l’impossibilité de faire un pas. Mais j’aurais dû me rappeler l’instruction que Notre-Seigneur avait faite à ses disciples : « Ne vous mettez pas en peine du lendemain, à chaque jour suffit son mal. » En effet, il plut tant et si longtemps qu’il fallut séjourner. Cet accès de fièvre fut suivi d’une abondante sueur ; quoique je n’eusse pris, dans l’espace de quarante-huit heures, qu’une once de nourriture, il me parut que cette forte transpiration avait un peu rétabli mes forces. Mes courriers, toujours transis de peur, me condamnèrent à passer ces trente-six heures de relâche, couché sur une planche, le visage tourné contre la muraille. Cette position n’était pas commode : je crus qu’en prenant quelques précautions, je pourrais me tourner de l’autre côté ; je me trompai ; ce léger mouvement consterna mes guides, il me procura une forte réprimande. Je ne répondis rien à une correction si charitable ; je me contentais, quand je voulais changer de position, de virer de bord de la tête aux pieds : en faisant ainsi, j’avais toujours le mur en face.

« Le 19, il fallut me remettre en route à jeun et tout trempé de sueur. Les chemins étaient inondés. Après une heure de marche, pendant que j’étais à sonder avec mon bâton l’endroit où il y avait moins d’eau, je me jetai dans un ravin. Je restai enseveli dans ce gouffre, jusqu’à ce qu’au moyen des plantes que je trouvais sous la main, je me hissai abord : dès lors je fus trempé tout autrement que de ma sueur. Je descendis dans un autre fossé moins profond, pour laver ma courte veste ; car je n’avais rien pour changer. Dans un quart d’heure le soleil sécha tout. Je m’attendais à un redoublement terrible de fièvre ; mais le contraire arriva, l’accès fut moindre que les autres jours. En France, cela eût suffi pour me donner la mort ; ici je me trouvai mieux.

« Le 23, tout le monde tomba malade ; il fallut encore faire séjour.

« Le 24, Joseph m’apporta une grappe de raisin aussi acide que du verjus, et un pot de vin chinois qui ne valait certainement pas de l’eau : je pense qu’il voulut me faire célébrer splendidement la fête de mon saint patron. Depuis mon départ de France, je n’avais jamais eu une grappe de raisin en mon pouvoir ; je la mangeai avec un morceau de pâte mal cuite. Ce repas de mandarin me valut une forte indisposition.

« Ce jour on renvoya une partie de nos gens, et bientôt après on congédia le reste. Ils auraient bien voulu me saluer avant de se retirer ; mais Joseph leur fit entendre que j’étais couché, comme à mon ordinaire, et incapable de recevoir leurs compliments. Il ne paraît pas que ces hommes simples et rustiques se soient jamais doutés de rien : ils croyaient que j’étais sourd, presque aveugle et même un peu fou. On leur laissait croire ce qu’ils voulaient, pourvu qu’il ne leur prît point envie de croire que j’étais Européen. Ils disaient quelquefois à mon élève : « Quel homme est celui-là ? il n’entend rien, il ne parle jamais, il ne sait point marcher, il s’assied partout, comme quelqu’un qui n’est plus dans son sens. Vraiment vous avez là un grand embarras. — Vous avez bien raison, répondait l’autre ; il a voulu venir avec nous visiter nos amis communs ; il faut bien, bon gré, mal gré, que nous ayons soin de lui ; si nous avions pu prévoir combien il nous est à charge, nous n’aurions point consenti à le prendre. » Les uns et les autres disaient vrai, mais dans un autre sens que ces bonnes gens l’entendaient.

« Le 20, j’éprouvrai une fatigue et une faiblesse extrêmes ; il fallait cependant marcher ; nous n’avions plus ni âne ni brouette, tout avait été congédié. Mon guide me conduisit dans un cabaret pour prendre le thé : à peine fus-je assis que je m’endormis. Mon guide épouvanté me fit sortir au plus vite, pour aller me reposer en rase campagne ; il craignait, disait-il, qu’une telle incongruité, inouïe en Chine, ne fît naître des soupçons aux autres commensaux.

« Peu après, nous nous remîmes en marche. Je considérais de temps en temps, à mon ordinaire, la hauteur du soleil et la longueur de mon ombre, pour voir s’il serait bientôt nuit ; c’était le seul moment où je pouvais jouir de quelque repos. J’en étais là, lorsque nous entrâmes dans un village. Je suivais à pas lents mon vieux guide : tout à coup je me sens saisi par deux hommes qui m’entraînent dans une maison. Je fus un peu surpris d’une si brusque attaque ; cependant je n’eus pas peur, je ne sais pas pourquoi, peut-être n’en eus-je pas le temps. En effet, je m’aperçus, lorsque je les eus un peu considérés, que ce n’étaient point des archers : tout en me faisant violence, ils avaient l’air de s’excuser, ils me disaient en leur langage : « Ne craignez rien, entrez chez nous. » Bon, me dis-je à moi-même ; ce sont des chrétiens, nous voilà arrivés ! Ce qui m’étonnait un peu, c’est qu’ils m’eussent si facilement distingué de la foule. Mais Joseph, qui m’avait précédé, leur avait donné mon signalement. J’avais, en effet, des traits si distinctifs, qu’il était facile de me reconnaître.

« La première chose que je demandai en arrivant chez mes hôtes, ce fut un lit ; mais à peine fus-je couché, que la fièvre me reprit. Je devins si faible, que je ne pus, pendant trois semaines, ni marcher ni rester assis ; j’étais obligé de passer les journées entières sur mon lit. Enfin, après un mois de repos, je n’eus plus de fièvre, et les forces me revinrent ; mais un singulier accident, survenu la nuit qui précéda mon arrivée, me procura une autre maladie.

« Le courrier qui m’accompagnait voulut me louer une couverture, malheureusement il en trouva une. Dès que je mis cette courte-pointe sur mon corps, je fus couvert, de la tête aux pieds, d’une vermine fort commune en Chine ; car il n’est aucun habitant du grand Empire du milieu, qui n’en soit abondamment pourvu. J’avais su m’en préserver jusqu’alors, à compter du moment que j’étais sorti de la barque du Fokien ; mais enfin j’en fus bientôt délivré. Cette légère incommodité fut aussitôt suivie d’une autre ; j’éprouvai une terrible démangeaison qui dura six mois, j’étais écorché de la tête aux pieds ; je crus que j’avais la gale. Je consultai plusieurs médecins chinois. Après m’avoir tâté le pouls à droite et à gauche et pendant longtemps, ils convinrent que ce n’était pas la gale. Les uns disaient que j’avais eu froid, les autres que j’avais bu trop d’eau ; cependant peu s’en était fallu que je ne fusse mort de chaleur et de soif. Un d’eux attribua la cause de mon mal au chagrin. Il peut se faire que celui-là ait bien jugé. Quoi qu’il en soit, tous me traitèrent comme un galeux, ils ordonnèrent une onction ; il fallut se soumettre. À peine cette onction eut-elle été faite, que ma tête enfla singulièrement ; je ne pus ni boire, ni manger, ni ouvrir la bouche ; le sang coulait de toutes mes gencives ; enfin, après six mois de remèdes et de patience, je fus entièrement guéri.

« Dès le jour de notre arrivée, nous prîmes des mesures pour nous remettre en marche. Comme j’étais malade, mes courriers disposèrent de tout sans me consulter, et un peu différemment que je ne l’aurais désiré. On acheta deux mules, un cheval et un chariot ; le tout coûta environ quatre cents francs. Quand il fallut payer, on n’eut pas assez d’argent ; on emprunta à un païen, à gros intérêt. L’affaire fut entamée et conclue en deux jours, sans que j’en susse rien ; ils crurent qu’il n’était pas nécessaire de me consulter. Il ne manquait plus qu’un conducteur ; le missionnaire chinois dans le district duquel nous séjournions, se chargea de nous en procurer un. Il envoya prendre, à cinq journées de là, un homme qu’il disait être le conducteur le plus capable qu’il connût dans tout le voisinage. Cet homme, consterné à une telle proposition, refusa net : « Je ne veux point, dit-il, exposer ma personne, l’évêque et tous les chrétiens à une mort certaine. » Ce message jeta la terreur dans tout le village. L’excessive timidité de mes guides avait commencé à inspirer des craintes aux chrétiens, la réponse du charretier y mit le comble.

« Le 1er septembre, mes courriers et les notables du village vinrent me trouver pour me faire part du résultat de leurs délibérations. Jean portait la parole : « Excellence, me dit-il, vous ne pouvez plus avancer ; les dangers sont grands et certains, personne ne se hasardera à vous accompagner ; il faut que Votre Excellence revienne sur ses pas, ou bien il faut qu’elle aille ou au Chang-si, ou au Hou-kouang, ou à Macao. Les chrétiens de ce bourg ne veulent plus vous garder. Voilà notre sentiment, quel est le vôtre ? » Puis il ajouta : « Si Votre Excellence tente de passer en Tartarie, elle sera certainement prise, mise à mort, et avec elle les évêques du Fokien et de Nanking, tous les chrétiens de ces missions, et tous les mandarins des provinces par lesquelles nous avons passé ; de là la persécution s’étendra dans le Chang-si, dans le Su-tchuen, etc. » Tout le monde applaudit à l’orateur ; on était persuadé que le massacre allait devenir général, par l’imprudence d’un seul homme. Joseph seul était d’un avis contraire : « On peut, disait-il, passer en Tartarie en suivant la route que j’ai déjà tenue moi-même. » Son avis fut très-mal reçu : « Tu es un téméraire, lui disait-on ; tu introduis des Européens dans le sein de l’empire et jusqu’aux portes de Péking, au risque de causer une persécution générale et de faire massacrer tous les chrétiens ; si tu persistes à donner de pareils conseils, nous allons nous retirer ; que pense Votre Excellence ? » Je jugeai qu’il n’était pas prudent de les contredire. Je leur répondis seulement : « Je vous dirai ce que je pense quand j’aurai parlé à mon élève. » Aussitôt on leva la séance. « Eh bien ! dis-je à Joseph quand les autres furent partis, que pensez-vous de notre situation ? que faut-il faire ? — Je pense qu’il faut avancer. — Je pense de même. La Providence nous a conduits jusqu’ici, elle nous a fait éviter tous les dangers ; c’est une garantie pour l’avenir, pourvu que nous prenions toutes les précautions que la prudence peut exiger. Je serais digne de blâme, et le Souverain Pontife aurait lieu de se plaindre de moi, si, pour une terreur panique, je rétrogradais ; je suis résolu à mettre tout en usage pour parvenir au terme de ma carrière. Je ne reviendrai sur mes pas que lorsqu’il ne sera plus physiquement possible d’avancer, ou lorsqu’il n’y aura plus personne qui veuille m’accompagner. » On communiqua ma réponse au conseil ; elle ne fut point agréée, tout le monde persista dans le premier sentiment. « Puisqu’il n’y a point d’autre moyen, ajoutai-je, il faut aller à Péking chercher un guide ; en attendant, je resterai caché dans la maison de quelque chrétien. » Cet avis fut adopté.

« Le 3, à minuit, tout le monde disparut ; les uns allèrent à Péking, les autres revinrent à Nanking, et moi je restai enfermé nuit et jour dans une chambre. Je ne voyais que deux personnes qui m’apportaient à manger.

« Le 22, les envoyés arrivèrent de Péking ; ils m’apportèrent un peu d’argent de la part de Mgr de Nanking ; cet argent servit à payer mes dettes, et fournit aux frais des voyages que je fus encore obligé de faire. Joseph était tombé malade de fatigue, et resté à Péking pour rétablir sa santé.

« Le 29, la petite caravane se mit en marche ; elle était composée de quatre individus, savoir : un guide qui ne savait pas le chemin, un bouvier qui remplissait les fonctions de cocher, un interprète qui n’avait que la peur pour partage, et un missionnaire sourd-muet qui ne savait trop où on le conduisait. Mon compagnon était un peu inquiet sur les suites de notre voyage. Je lui dis pour le rassurer : « J’en augure bien. C’est aujourd’hui la fête de saint Michel et de tous les bons Anges ; si les hommes refusent de nous accompagner, nous aurons les saints Anges, ce qui vaut encore mieux. »

« Le 1er octobre, nous rencontrâmes notre guide ; il consentit à nous accompagner, malgré les prières et les larmes de sa femme et de ses enfants, qui s’efforçaient de le retenir ; ils craignaient, disaient-ils, de ne plus le revoir ; il n’y avait que la plus jeune de ses filles qui l’exhortât à avoir bon courage. Du reste, il n’avait pas besoin qu’on l’aiguillonnât, il avait déjà fait ses preuves, l’année précédente ; il avait accompagné un missionnaire italien du Hou-kouang au Chang-si. Cet homme m’a paru bien propre à remplir cette fonction : plût à Dieu que mes premiers guides eussent eu sa fermeté et son expérience !

« Le 6, il fallut franchir ou plutôt passer une douane placée dans une gorge formée par deux montagnes, à l’entrée de la province du Chang-si. Jean était intimidé ; il me fit habiller de soie, plaça sur mon nez une paire de lunettes du poids d’environ six onces, et dont les verres avaient un pouce et demi de diamètre ; il me fit exécuter une espèce d’exercice, m’apprit à m’asseoir comme un mandarin, à porter mon corps et placer mes mains comme un homme d’importance, etc. J’avais l’air d’un mannequin que l’on remue à volonté. Pendant une heure et demie que dura le trajet de l’auberge à la douane, il eut toujours les yeux sur moi, pour voir si j’observais bien la consigne ; il frissonnait lorsqu’il s’apercevait que je m’en écartais. Enfin nous arrivâmes au fatal passage. Mon guide, monté à cheval et habillé en grand uniforme, faisait l’office de premier courrier. Les préposés, placés sur un rang devant la porte de leur bureau, attendaient le noble mandarin qui allait passer ; quand j’arrivai, ils me considérèrent attentivement avec des figures allongées. Après un moment de silence, ils nous firent signe de passer, sans en venir à l’examen. Nous continuâmes notre roule, sans regarder en arrière : je fus un peu étonné qu’on eût pris tant de mesures pour passer une douane qui n’avait pas l’air d’être bien difficile. Jean voua trois messes, il me pria de les acquitter.

« Le 8, je fus témoin d’une scène singulière, et qui ne peut arriver qu’en Chine. Nous rencontrâmes quelques forçats enchaînés, que l’on menait en exil. Dès qu’ils nous aperçurent, les archers qui les conduisaient s’assirent sur un tertre ; un seul tenait le bout de la chaîne. Aussitôt il s’élève un différent entre ces malfaiteurs et mes gens : « Nous voulons de l’argent, disaient les forçais. — Vous n’en aurez pas, répondaient mes guides. — Eh bien ! nous allons nous faire écraser sous les roues du chariot (en effet, ils se couchèrent dans le chemin, en travers des roues). — Retirez-vous. — Nous ne voulons pas ; nous aurons de l’argent, ou nous mourrons ici. » Des paroles on en vint aux coups. Mes gens, en les traînant par la chaîne loin du chariot sous lequel ils étaient couchés, attrapèrent quelques blessures. Mon guide fit un dernier effort, et resta maître du champ de bataille. Par malheur, ces galériens amenaient avec eux des femmes ; elles prirent leur place, et recommencèrent le combat. Dans ce pays-ci, mettre la main sur une femme, même pour une juste défense, est une affaire d’état ; il fallut en venir aux prières et aux compliments. Mon interprète, qui était fort poli, les harangua ; mais rien ne put les ébranler. Elles déclarèrent qu’elles n’abandonneraient le poste qu’après avoir reçu de l’argent (elles s’étaient placées sous les pieds des chevaux) ; il fallut donc en venir à une transaction. Nous leur donnâmes six francs, moyennant quoi nous eûmes le passage libre. Nous aurions pu, il est vrai, avoir recours au mandarin ; mais c’eût été à moi, comme principal personnage de la caravane, de poursuivre la plainte : c’était tomber dans un nouveau danger. Les soldats eurent l’air d’être étrangers à ce singulier combat ; au lieu de s’opposer à l’audace de ces malfaiteurs, dont ils étaient responsables, ils restèrent tranquilles spectateurs : ils devaient avoir leur part du gâteau.

« Nous terminâmes notre course sans aucun fâcheux accident. Ce voyage, comparé au premier, me parut une promenade de plaisir ; dans ces montagnes nous avions de quoi manger, tandis que nous mourions de faim dans la plaine ; et de plus, je n’étais pas obligé de marcher : cependant tout n’était pas beau. J’étais fort à l’étroit dans mon chariot ; un gros Chinois s’asseyait, par charité, sur la moitié de mon corps, afin que la vue d’aucun indiscret voyageur ne pût parvenir jusqu’à moi. À l’approche de chaque ville et de chaque village, et il y en a prodigieusement en Chine, ils étaient deux. Cette précaution ne faisait qu’irriter la curiosité des passants ; ils voulaient absolument savoir qui était au fond du chariot, et ils en venaient à bout plus d’une fois.

« Quand nous eûmes atteint la grande route occidentale, le mauvais chemin commença. Pendant cinquante lieues nous fûmes obligés souvent de marcher sur le roc nu, ou dans les ravins ; quelquefois il fallait grimper sur des collines escarpées, et puis nous devions descendre dans de profondes vallées, marchant toujours sur le rocher sec. La descente était si rapide, qu’à vingt pas de moi je ne distinguais plus le chemin ; il me semblait qu’il se recourbait sous mes pieds. Nos mules étaient renversées par terre à chaque instant ; il y avait toujours trois ou quatre hommes qui tenaient fortement le chariot, de crainte d’accident. Quand la mule de devant voyait ces rochers qu’il fallait gravir, elle commençait à frissonner, à souffler ; puis reculant tout à coup, elle entraînait le timonier et le chariot au risque de les briser contre le rocher, ou de les précipiter au fond du ravin. Ce malheur n’arriva pas, nous ne versâmes que deux fois ; il y eut trois blessés, l’un d’eux s’est ressenti assez longtemps de ses blessures. Dans ces occasions périlleuses, tout le monde descendait ; il n’y avait que moi qui devais courir le hasard ; ils pensaient qu’il y avait moins de danger pour moi d’être froissé dans une voiture que d’être vu des passants.

« Le 10, j’arrivai au lieu où Mgr du Chang-si a sa résidence. Mon guide nous devança, pour prévenir ce prélat de mon arrivée Cette nouvelle fut un coup de foudre pour son procureur ou maître d’hôtel. «Hélas ! s’écriait-il, qu’avons-nous fait à Mgr de Nanking pour nous envoyer un évêque qui peut-être causera notre perte ? » Monseigneur le vicaire apostolique tâchait de dissiper ses craintes. Comme je n’arrivai que deux heures après ce cri d’alarme, le majordome eut le temps de reprendre ses esprits ; ainsi je ne me ressentis point de sa mauvaise humeur : il me vit même avec plaisir, et il disait, quelque temps après, aux autres domestiques : « Vraiment, c’est un bienfait signalé de la Providence, que la présence de cet évêque n’ait point encore compromis la sûreté de la mission. »

« Le vicaire apostolique du Chang-si est Italien, ainsi que tous les autres missionnaires européens qui sont dans son vicariat. Je n’ai qu’à me louer de la manière affable avec laquelle ce digne prélat me reçut ; il a eu pour moi des attentions particulières, il m’a donné des preuves non équivoques de sa bienveillance, soit pendant le long séjour que j’ai fait dans sa province, soit même après mon départ.

« Nous commençâmes cependant à prendre des mesures pour tenter un passage en Tartarie par le nord de la province du Chang-si. Je n’attendais plus que Joseph pour reprendre notre route vers le Léao-tong.

« Le 11 novembre, Joseph arriva ; il était allé me chercher jusqu’aux frontières du Chang-tong ; ne m’ayant pas trouvé, il revint à Péking, et de là il repartit pour me joindre au Chang-si. Il m’assura que les chrétiens du Léao-tong n’avaient point refusé absolument de me recevoir, mais avaient dit ou écrit : « Depuis peu il a paru plusieurs navires anglais sur les côtes de la Tartarie, quelques marchands et quelques matelots sont descendus à terre, et l’empereur a fait punir de mort des mandarins qui ne s’étaient point opposés à leur descente. Nous craignons, ajoutaient-ils, de nous compromettre, si l’évêque de Corée est obligé de faire un long séjour au milieu de nous ; cependant si les Coréens consentent à le recevoir chez eux, nous ne refusons pas de lui offrir un asile pour quelque temps. »

« Le 18, je renvoyai Joseph à Péking avec les instructions les plus étendues et des lettres pour les Coréens. Il me semblait que j’avais pris toutes les mesures nécessaires pour entrer dans le courant de l’année suivante ; mais il est écrit que l’homme propose, et le Seigneur dispose ses voies.

  1. On sait que c’est le nom que l’on donne à certaines barques, en Chine et au Tong-king.
  2. Monnaie chinoise de la valeur d’un demi-centime environ.