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CHAPITRE II.

Persécution de 1815. — Les martyrs de Tai-kou et de Ouen-tsiou.


Les disettes sont assez fréquentes en Corée, et comme ce pays, obstiné dans ses vieilles traditions d’isolement absolu, n’a presque aucune relation commerciale avec les autres peuples, et ne peut, par conséquent, recevoir aucun secours du dehors, elles y sont très-meurtrières, surtout parmi les païens. Nous disons : surtout parmi les païens, car soit par la protection spéciale de Dieu, soit à cause de la charité plus grande qui règne entre les chrétiens, c’est un fait avéré que, toute proportion gardée, ces derniers meurent de faim en beaucoup moins grand nombre que leurs compatriotes idolâtres. Or, la récolte de 1814 ayant manqué à peu près complètement, une famine épouvantable, telle que de mémoire d’homme on n’en avait jamais vu, désola toutes les provinces du royaume. Le peu de grain que l’on avait recueilli fut consommé pendant l’hiver, et, au printemps, le pays entier présenta un spectacle affreux. Beaucoup périssaient chez eux dans les tortures de la faim, et grand nombre aussi tombaient et expiraient sur les routes où le besoin les avait fait s’aventurer.

Au milieu de tant de maux, un misérable traître nommé Tsien Tsi-sou-i, se mit dans l’esprit de vivre aux dépens des chrétiens. S’en allant de village en village, dans la province de Kieng-siang, il mendiait de l’argent, des habits et des vivres. Les fidèles lui donnèrent aussi longtemps qu’ils le purent, et probablement beaucoup, eu égard à leur misère. Mais bientôt toute ressource ayant été épuisée, les aumônes diminuèrent, et peu satisfait de ce qu’il recevait, Tsien Tsi-sou-i conçut le dessein de dénoncer les chrétiens, tant par vengeance, que pour pouvoir les piller impunément, et s’approprier sans obstacle leur petit avoir. Il savait très-bien que la famine donne plus de force à tous les mauvais instincts, et se sentait sûr à l’avance de trouver de l’appui chez les satellites dont la cupidité ne manquerait pas d’être excitée par l’appât d’un pillage considérable et impuni. Il alla donc faire sa dénonciation, qui fut reçue avec beaucoup de joie par le mandarin et ses gens, et comme tous connaissent l’usage des chrétiens de revenir chez eux pour célébrer les grandes fêtes, on décida que le premier coup serait frappé inopinément le jour de Pâques, qui tombait cette année le 22 de la deuxième lune.

Ce jour arrivé, alors que les chrétiens réunis chantaient ensemble à haute voix les prières habituelles, le traître se mit à la tête des satellites, et ils envahirent tout à coup le village de Morai-san, au district de T’sieng-song. Les chrétiens qui ne s’attendaient nullement à la persécution furent étrangement surpris, et, croyant d’abord avoir affaire à des brigands, commencèrent, sous la conduite de Joseph Ko, homme agile et vigoureux, à repousser la force par la force ; mais aussitôt qu’ils surent que ces hommes étaient des satellites envoyés officiellement par le mandarin, toute résistance cessa, et Joseph Ko lui-même, devenu doux comme un agneau, se laissa saisir le premier. Un grand nombre de chrétiens furent pris dans cette expédition, et conduits au tribunal de Kieng-tsiou d’où dépendait leur district. Quelques jours après, d’autres satellites tombèrent à l’improviste sur le village de Merou-san, district de Tsin-po, et firent de nombreux prisonniers, qu’on déposa à la préfecture criminelle d’An-tong.

Ces tristes nouvelles se répandirent bientôt de tous côtés. La terreur se mit parmi les chrétiens, et comme il arrive toujours dans de semblables circonstances, les uns prirent la fuite, et cherchèrent un asile dans d’autres provinces ; les autres n’ayant pas le moyen de fuir, demeuraient dans leurs villages, attendant dans des transes continuelles l’heure de leur arrestation, passant le jour dans les forêts ou sur les montagnes, revenant furtivement chez eux pendant la nuit pour préparer quelque nourriture, et regagnant de suite les retraites des bêtes fauves, moins redoutables à leurs yeux que les satellites des mandarins. De tous côtés, des saisies nombreuses furent faites, et bientôt les prisons regorgèrent de chrétiens.

À Kieng-tsiou, les supplices et la faim amenèrent l’apostasie de beaucoup de néophytes qui furent, en conséquence, relâchés immédiatement. Mais leurs compagnons montrèrent plus de courage, et confessèrent hardiment le nom de Jésus-Christ. La tradition rapporte que sept d’entre eux, consumés par la faim, ou tués par les tortures, expirèrent en prison dans le cours de la troisième lune, avant qu’on eût pu les transférer à un tribunal supérieur. C’étaient : Paul Pak, père de Pak T’sioun-t’sieng-i ; Jean Pak Koan-sie, son cousin germain, lequel, veuf et nouvellement converti, ne fut baptisé que pendant la persécution ; Ko-san Kim Sie-pang, oncle maternel de Paul, ainsi appelé parce qu’il venait du district de Ko-san ; Kim Sa-ir-i de la province de Kieng-siang ; et trois autres dont les noms ne nous ont pas été conservés. Cependant, comme il n’y a ni témoins oculaires, ni documents écrits, concernant ce qui s’est passé alors dans cette partie reculée de la province de Kieng-siang, nous n’osons rien affirmer positivement. Les prisonniers qui, constants dans leur confession de foi, survécurent à la faim et aux tortures, furent bientôt envoyés à la grande ville de Tai-kou, chef lieu de la province. C’étaient André Sie avec sa femme Barbe T’soi, et son beau-fils François T’soi Ie-ok-i ; Alexis Kim Si-ou-i ; Pierre Ko et son frère cadet Joseph Ko ; et enfin Agathe-Madeleine Kim. Disons quelques mots de chacun d’eux.

Nous ne savons rien sur André Sie, grand-père maternel des Pak de San-kol, sinon qu’après avoir supporté les supplices avec une constance inébranlable, il mourut en prison avant l’exécution de la sentence capitale portée contre lui. Sa femme Barbe Tsoi, plus connue des chrétiens sous le nom de veuve Sie, était, dit-on, originaire de Hannai-tsang-pel, district de Hong-tsiou. Elle avait un extérieur agréable, un caractère doux et patient, et se faisait remarquer par une vertu peu commune. Convertie dès avant 1801, elle perdit son premier mari et épousa en secondes noces André Sie. Prise le jour de Pâques, elle eut, au moment même de son arrestation, à supporter de violentes tortures ; ce qu’elle fit courageusement. Un peu plus tard, elle fut si horriblement maltraitée par les coups du bâton triangulaire, que, de retour à la prison, elle semblait faiblir dans sa résolution, et pencher vers l’apostasie. Son beau-fils François T’soi vint alors à son aide, la consolant, l’exhortant à ne pas manquer une si belle occasion, lui parlant avec émotion du bonheur qu’ils auraient de donner ensemble leur vie pour Dieu. Il fit si bien que toute tentation disparut, et qu’à dater de ce jour elle demeura ferme au milieu des diverses tortures. On la transféra à Tai-kou avec les autres confesseurs.

François T’soi Ie-ok-i, connu de plusieurs sous le nom de Tsin-kang-i, son nom d’enfance, était beau-fils des époux ci-dessus. Natif de Tarai-kol au district de Hong-tsiou, il se convertit avec sa mère, et vint habiter dès lors dans les montagnes de Mou-sieng-san. Lorsqu’il apprit le séjour du P. Tsiou à la capitale, il s’y rendit avec sa mère et sa sœur ; sa mère put participer aux Sacrements, et recevoir l’Extrême-Onction à l’heure de la mort. Sa sœur resta ensuite à Séoul, chez Augustin Tieng, tandis que lui se retira en province. Il avait d’abord eu l’intention de vivre dans le célibat, mais l’exemple de son cousin germain, et les exhortations de quelques autres parents le firent changer d’avis, et il se maria à la fille d’André Sie. Depuis, il regretta souvent de n’avoir pas persisté dans son premier projet, ce qui ne l’empêchait nullement de vivre en très-bonne intelligence avec sa femme et toute sa famille. Lors de son arrestation, il dit à ses compagnons de tout rejeter sur lui dans les interrogatoires que le mandarin allait leur faire subir, et fut, en conséquence, torturé plus violemment que les autres ; mais toujours humble et ferme, il ne se démentit pas un instant. Conduit à Tai-kou, il eut à supporter coup sur coup des supplices si atroces que plusieurs fois il en perdit connaissance, sans que sa ferveur et son courage fussent ébranlés. Il avait été condamné à mort, mais avant le jour marqué pour l’exécution, il mourut en prison sous les coups, ou des suites de ses blessures, pendant la cinquième lune de l’année eul-hai (1815). Il était âgé d’un peu plus de trente ans.

Alexis Kim Si-ou-i ou Si-ou-tsai, de la branche des Kim de Nien-san, était d’une famille noble du district de T’sieng-iang. Il avait un caractère bon et patient, et pratiquait la religion avec une ferveur remarquable, mais ayant tout le côté droit paralysé, il vivait très-pauvrement et n’avait pu se marier. Il allait de côté et d’autre chez les chrétiens qui le soutenaient de leurs aumônes. Assez instruit et plein d’adresse, comme il ne pouvait écrire de la main droite, il se servait de la gauche pour copier des livres, et se procurer ainsi quelques ressources. Non content d’expliquer les vérités de la religion aux chrétiens toutes les fois qu’il le pouvait, il instruisit et convertit beaucoup de païens ; aussi jouissait-il dans le pays d’une grande réputation de piété et de science. Il avait suivi les chrétiens à Morai-san, et fut témoin de l’arrestation opérée le jour de Pâques, mais n’ayant pas été pris lui-même, il se mit à pleurer. « Qu’as-tu donc à pleurer, lui dirent les satellites ? — Moi aussi, je suis chrétien, répondit-il, mais parce que je suis estropié, vous ne voulez pas m’emmener. C’est ce qui me fait verser des larmes. — Oh ! reprirent les satellites, si tel est ton désir, viens aussi avec nous. « Et aussitôt il les suivit d’un air joyeux. Traduit devant le tribunal de Kieng-tsiou, il eut, malgré son état de maladie, de fréquents supplices à endurer, et sa constance fit l’admiration des juges. Transféré à Tai-kou, il fut cité d’abord devant le juge criminel, puis devant le gouverneur qui lui dit : « On prétend que tu adores Jésus ; mais ce Jésus, qu’est-ce autre chose qu’un homme mort sous les coups de ceux qui l’ont crucifié ? Or, quelle raison pour adorer un homme tué par d’autres, et qu’y a-t-il de si beau dans sa mort ? » Alexis répondit : « Pendant une inondation de neuf années, le roi Ha-ou-si ne cessa de parcourir le pays, et de l’aire de nombreuses tentatives pour sauver son peuple, et, par trois lois, venant à passer vis-à-vis de la porte de son palais, il refusa d’y entrer. Niera-t-on que cette conduite fut admirable ? Aussi ce roi, qui, après tout, n’avait en vue que le salut matériel de ses sujets, est-il resté célèbre dans tous les âges. Notre Seigneur Jésus-Christ a souffert et il est mort, lui, pour sauver les âmes de tous les hommes de toutes les parties de l’univers. Mériterait-il le nom d’homme celui qui ne servirait pas un tel bienfaiteur ? Donc, vous aussi, gouverneur, vous devez remercier et adorer Jésus, et embrasser sa religion. » Le gouverneur confus, outré de colère, commanda de lui imposer silence en lui brisant la mâchoire, et fit redoubler les tortures.

Alexis, fidèle dans la confession de son Dieu, fut condamné à mort, signa sa sentence, et revint en prison attendre tranquillement le jour du supplice. Ne pouvant pas, comme les autres prisonniers, faire des souliers de paille, il fut bientôt sans ressources, et comme il n’avait rien à donner à la femme qui apportait la nourriture, celle-ci lui en fit des reproches, et le laissa manquer de tout. Affaibli par les supplices et dévoré par la faim, il mourut dans la prison, environ deux mois après son arrivée à Tai-kou, à la cinquième ou sixième lune de cette année 1815. Il avait trente-quatre ans. Son infirmité, son adresse, ses talents, son courage à défendre l’Évangile devant les juges, et surtout son état de virginité l’ont rendu cher aux chrétiens de ce pays, et ils citent encore son nom, comme une des gloires de leur Église.

Les deux frères Joseph Ko Ie-pin-i, et Pierre Ko Sieng-ir-i, étaient du village de Piel-am, district de Tek-san. Instruits de la religion par leurs parents, ils la pratiquèrent dès l’enfance ; mais Pierre avait le caractère assez violent, et tout le monde le craignait, tandis que son frère était généralement aimé pour son bon naturel. Tous deux, au reste, se faisaient également remarquer par une piété filiale peu commune, et pendant huit mois que dura la maladie de leur père, tous les jours ils priaient pour lui avec beaucoup de ferveur. Leur bonne harmonie, leur assiduité à la lecture et à l’exhortation, édifiaient tous les chrétiens. Pierre Ko, arrêté une première fois en 1801 à Tsie-kouri-kol, au district de Ko-san, et conduit à Tsien-siou, après avoir d’abord confessé courageusement sa foi, succomba à la tentation de se conserver la vie, apostasia et fut mis en liberté. Depuis il regrettait vivement sa faute et répétait souvent : « Il me faut un coup de sabre pour faire pénitence de cet énorme crime. » Dans la suite, il émigra avec son frère à Morai-san, où ils furent pris tous les deux le jour de Pâques, comme nous l’avons rapporté. Inébranlables dans les supplices, ils furent envoyés ensemble à Tai-kou, et méritèrent par leur constance d’être condamnés à mort pour Jésus-Christ.

Agathe-Madeleine Kim, belle-sœur de Paul Pak dont nous avons parlé, était née à Eun-tsai, district de Siang-tsiou, province de Kieng-siang. Après sa conversion, elle se réfugia à Morai-san, où elle fut arrêtée en compagnie des autres chrétiens, et subit, à plusieurs reprises, avec un courage remarquable, les interrogatoires et les tortures. « Ignorante que tu es, lui disait le mandarin, pourquoi veux-tu donc mourir ? — Il n’est personne, répondit-elle, si vil et si ignorant qu’il soit, qui puisse méconnaître les bienfaits du Dieu créateur, et oser le renier. » Sa constance ne s’étant point démentie, elle fut transférée au tribunal de Tai-kou, avec les autres confesseurs.

En résumé, parmi les chrétiens saisis à Morai-san le jour de Pâques, et conduits au tribunal de Kieng-tsiou, si beaucoup nous ont affligés par leur faiblesse, nous avons eu la consolation devoir un certain nombre de fidèles serviteurs de Jésus-Christ. Plusieurs ont déjà terminé leur carrière de souffrance, et il n’en reste à Tai-kou que quatre, tous condamnés à mort, mais ne sachant à quel moment on exécutera leur sentence. De nouveaux compagnons vont leur être adjoints.


On n’a pas oublié que peu de jours après la capture des néophytes de Morai-san, ceux de Me-rou-san avaient été arrêtés à leur tour, et traînés devant le mandarin d’An-tong. Leur histoire offre un spectacle analogue. À côté de nombreuses et déplorables apostasies, nous rencontrons également de courageux confesseurs, dont la constance semble rehaussée par la chute de leurs frères.

C’est d’abord Kim Mieng-siouk-i, natif du district de Hong-tsiou, converti dès avant 1801. Sa pauvreté l’avait forcé alors d’émigrer au district de Ien-pong, près des chrétiens ; mais ceux-ci ayant été pris et conduits à la capitale pendant la grande persécution, Mieng-siouk-i s’enfuit au district de Tsin-po. C’est là qu’il vivait en 1815. Sa femme était morte depuis longtemps, et il n’avait avec lui que son fils Tsiang-pok-i, âgé de dix-neuf ans, non encore marié, et une fille à peine parvenue à l’âge nubile. Pleins de ferveur, le père et le fils se plaisaient à faire beaucoup d’aumônes, et à pratiquer toutes sortes de bonnes œuvres. À l’arrivée des satellites, les trois membres de cette famille furent trouvés ensemble et conduits à An-fong. Peu après, la jeune fille fut ravie par un prétorien, et jamais depuis on n’a pu savoir ce qu’elle était devenue. Mieng-siou-ki et son fils subirent avec joie les tortures, et leur foi ne se démentit pas un seul instant. Consumés en peu de temps par la faim et les supplices, ils moururent tous deux, dans cette même prison d’An-tong, vers la troisième lune de l’année 1815. Mieng-siouk-i avait alors cinquante-un ans. Ces deux confesseurs n’ayant été baptisés que pendant la persécution, leur nom de baptême est inconnu. C’était dès lors un usage chez les chrétiens de baptiser, au moment des persécutions, à peu près tous les catéchumènes, afin de ne pas les laisser exposés à mourir sans ce sacrement ; et nous voyons que dans cette même année 1815, le catéchiste Ambroise Kim dont nous parlerons plus loin, donna le baptême à tous ceux qui le demandèrent, qu’ils fussent ou non instruits des vérités de la religion.

Nous devons citer aussi les deux frères T’soi, André et Martin. André T’soi, avait été arrêté le premier, au district de Tsin-po, par les satellites de cette ville. Il resta un mois dans cette prison et y subit quatre ou cinq fois le supplice de la question, sans manquer à la fidélité qu’il devait à Dieu. Transféré ensuite devant le juge criminel d’An-tong, il fit preuve de la même constance et, après des tortures atroces, fut reporté presque mourant à la prison parles geôliers. C’est alors que son frère cadet Martin, qui par dévotion avait fait vœu de chasteté, apprit son arrestation, et vint le trouver pour le consoler et le servir. André était censé recevoir de la préfecture une ration de dix poignées de riz par jour ; mais à cause de la disette, tout était soustrait par les satellites et les geôliers, et presque rien ne lui parvenait. Martin, pour conserver la vie à son frère aîné, se présenta devant le mandarin, lui fit connaître les fraudes dont son frère était victime, et obtint que la ration désignée lui fût remise exactement. Les satellites, furieux de se voir ainsi frustrés de leurs profits illicites, dirent à Martin : « Tu nous as volés, malheureux coquin ; à cause de toi, nous n’y tiendrons pas ; mais ne serais-tu pas chrétien aussi par hasard ? » Martin répondit affirmativement ; les satellites se dirent alors entre eux : « Puisqu’il est chrétien, pourquoi ne pas nous défaire de lui ? Nous ne risquons rien. » Et ils se mirent à le frapper avec les pieds d’une manière atroce, et pendant fort longtemps. Ceci se passait le soir, pendant la troisième lune ; vers la fin de la nuit, Martin expira. Il était âgé de cinquante-six ans. André, resté à la prison, y supporta avec un courage admirable des souffrances et des privations sans nombre, et y mourut de faim, vers la onzième lune de cette même année.

On assure également qu’un chrétien, nommé Pak, fut, à cette époque, arrêté avec sa femme dans ce même district de Tsin-po, que tous deux confessèrent résolument la foi, sans se laisser ébranler par les supplices, et de tribunal en tribunal arrivèrent jusqu’à celui de Tai-kou, où ils moururent en prison. Mais nous ne savons rien de leur vie, ni des circonstances de leur mort.

Faisons connaître maintenant les principaux confesseurs qui d’An-tong furent envoyés à Tai-kou rejoindre leurs frères de Kieng-tsiou, et eurent plus tard l’honneur de partager leur triomphe. Ce sont : Anne Ni, François Kim, Jacques Kim et André Kim.

Anne Ni, était du village de Nop-heun-moi, au district de Tek-san. Elle descendait d’une famille noble, et nous aurons à parler plus tard de son père Ni-Sieng-sam-i, mort en 1827, dans la prison de Tsien-tsiou. Douée des plus belles qualités du corps et de l’esprit, elle pratiquait la religion avec une ferveur peu commune, et avait résolu de garder la virginité. Mais bientôt le fait fut remarqué des païens ; ils se plaignirent, et sa famille ne pouvant plus tenir contre les mille vexations qu’on suscitait à son sujet, elle se résolut à fuir et à se retirer dans une maison éloignée, où vivaient quelques vierges réunies en une espèce de petite communauté. Un batelier chrétien, du nom de Pak, se chargea de l’y conduire. Mais quand elle fut en son pouvoir, il lui fit violence, et, comme il n’était pas marié, l’épousa de force. Malgré sa désolation, Anne se résigna. Elle eut de ce mariage un enfant qu’elle nomma Tsiong-ak-i, et peu d’années après, étant devenue veuve, elle continua à remplir fidèlement tous ses devoirs. Arrêtée par les satellites de Tsin-po, en 1815, elle fut mise à la question dans cette ville, puis, grâce à sa constance, envoyée au tribunal supérieur de Tai-kou. Là, après de nouvelles tortures courageusement supportées, elle fut condamnée à mort.

On s’étonnera peut-être qu’Anne ait ainsi consenti à vivre avec un pauvre batelier. Mais outre que nous ne connaissons pas tous les détails de cet enlèvement, nous ferons remarquer qu’il y a dans ce pays un proverbe odieux, fondé sur les mœurs, et passé dans les usages nationaux, portant que toute femme qui n’est pas sous puissance de mari ou de parents appartient au premier occupant. Or, Anne ayant quitté la maison paternelle, se trouvait dans ce cas ; le batelier l’avait réduite en sa possession, et un procès n’eût abouti à rien. Il eût fallu, pour échapper à cet homme, subir force mauvais traitements, s’exposer peut-être à la mort ; et puis, sortie de là, où aller ? En chemin elle fût devenue la proie de quelque autre bandit. Elle pensa donc qu’après avoir perdu son honneur et sa virginité, le mieux pour elle était de se taire, et de contracter mariage avec ce chrétien, puisqu’elle le pouvait licitement. Du reste, en Corée, comme dans tous les pays non chrétiens, où l’avilissement et le mépris de la femme sont, pour ainsi dire, de droit naturel, les femmes elles-mêmes partagent l’opinion générale. Elles ne se croient ni droits, ni responsabilité, et dans des cas analogues à celui-ci, elles se regardent réellement comme enchaînées, et ne conçoivent pas la possibilité de se délivrer. Les exemples en sont nombreux. Inutile d’ajouter que ces usages et ces idées n’ont plus guère cours parmi les fidèles, et l’on a vu un certain nombre de veuves chrétiennes, enlevées par des païens, braver même la mort, et réussir, par leur résistance acharnée, à se soustraire aux ravisseurs.

François Kim Kieng-sie était né d’une famille honnête et riche, au village de Ie-sa-ol, district de Niei-san. Dès sa jeunesse, il s’appliqua à l’étude des lettres, et son père, André Kim Koangouk-i, fervent chrétien, lui donna lui-même une instruction très-solide. André ayant été pris à la persécution de 1801, profita de toutes les occasions pour recommander à sa famille de suivre ses traces, de s’exercer à la charité envers Dieu et le prochain, de vivre en bonne harmonie entre eux et avec les voisins, et de servir Dieu et sauver leur âme par la pratique de la mortification ; après quoi il fut décapité, comme nous l’avons vu plus haut. La ferveur de François ne fit qu’augmenter dès lors de jour en jour. Animé d’une sainte émulation pour suivre l’exemple de son père, et méprisant toutes les choses temporelles, il abandonna ses biens et se retira dans les montagnes Il-ouel-san, au village de Koteun-tsiang-i, district de Ieng-iang, province de Kieng-siang. Arrivé là, il vécut de racines et de glands, et depuis ce temps garda une perpétuelle continence. Chaque année, pendant le carême, il observait un jeûne rigoureux, et se livrait à toutes les pratiques de mortification. Il fit tant d’efforts pour dompter son caractère naturellement emporté, qu’il devint bientôt un modèle de douceur et de patience.

À la troisième lune de l’année 1815, le traître Tsien Tsi-sou-i, accompagné des satellites d’An-tong, vint inopinément l’arrêter. François se trouvait alors sur la montagne à travailler ; les satellites lui ayant crié de descendre, il dit à son fils Moun-ak-i : « Pour moi, je dois me rendre, c’est l’ordre de Dieu ; mais toi, ne viens pas avec moi. Veille sur toute la famille, et surtout prends bien soin de ta grand’mère. » Puis il descendit tout joyeux, traita généreusement les satellites et le traître lui-même, fit ses adieux à sa mère en la suppliant de ne pas trop s’affliger et la consolant par de bonnes et douces paroles. Ensuite, s’adressant à sa femme, il lui recommanda d’être bien soumise à sa mère et de la bien soigner, de bien instruire ses enfants, et enfin de marcher sur ses traces. Après quoi, il suivit les satellites d’un air gai et souriant, Arrivé à la ville d’An-tong, il y subit un premier interrogatoire, et peu de jours après, tut conduit à Tai-kou. Sa courageuse persévérance dans les supplices déconcerta les juges, et il fut bientôt condamné à mort.

Jacques Kim Hoa-tsioun-i, sur lequel il nous reste peu de documents, était d’une famille de Souta-ni, district de Tsieng-iang. D’un caractère doux et résigné, il savait cependant montrer une grande énergie quand il s’agissait du service de Dieu et du salut de son âme, et, fidèle observateur des règles de l’Église, se faisait remarquer par son assiduité à la prière et aux lectures pieuses. Arrêté, on ne sait en quel lieu, en 1815, il fut conduit à la préfecture d’An-tong, où résistant à toutes les sollicitations et à toutes les promesses des mandarins, aussi bien qu’aux violents supplices qu’on lui infligea, il mérita d’être envoyé à Tai-kou, et comdamné à mort.

Enfin, André Kim Kiei-ouen-i, nommé aussi Tsiong-han-i, était du village de Sol-moi, au district de Mien-t’sien, et fils de Pie Kim, dont nous avons raconté la vie. Docile aux instructions de ses parents, il apprit, dès l’enfance, à servir et honorer Dieu. Les persécutions continuelles auxquelles son père fut en butte pendant plus de vingt ans, formèrent son jeune cœur à l’école du malheur, et le détachant de tout ce qu’il y a de séduisant dans le monde, fortifièrent sa foi, développèrent les germes de vertu qu’il avait reçus du ciel, et le préparèrent aux dures épreuves qui lui étaient réservées. André dont la famille était ainsi poursuivie et proscrite, se vit bientôt obligé de quitter ses parents, ses amis, et les tombeaux de ses pères. Il alla donc s’établir dans un pays inconnu, tout au fond des montagnes, à Ou-lien-pat, district d’An-tong, province de Kieng-siang. Là, il resta caché pendant dix-sept ans, uniquement adonné aux œuvres de charité, assidu à la prière, aux lectures pieuses et, à tous ses devoirs. En carême, il jeûnait habituellement tous les jours, sans parler des autres mortifications ordinaires qu’il s’imposait. Sa nourriture habituelle était du millet cuit assaisonné de sel, et quand il ne pouvait s’en procurer, il se contentait de feuilles d’arbres, de glands, de racines ou légumes sauvages, sans jamais se donner la peine de rechercher quelque nourriture plus solide et plus agréable au goût. Toujours égal à lui-même, toujours rempli d’une sainte joie au milieu des peines de la vie, il avait pour principale occupation, pendant le jour, de transcrire des livres de religion, afin d’en répandre partout des copies, et le soir, il se livrait à l’instruction des chrétiens avec un si grand zèle que souvent il prolongeait ses entretiens au delà du milieu de la nuit. Jaloux aussi de répandre la foi parmi les infidèles, il en instruisit et convertit un grand nombre, autant par l’efficacité de ses prières et de ses exemples que par la force de ses paroles.

Tel était André, quand il fut arrêté par les satellites d’An-tong, le 23 de la quatrième lune, et conduit devant le mandarin de cette ville. Celui-ci s’efforça d’abord d’obtenir de lui une parole d’apostasie ; mais, n’y ayant pas réussi, il le fit mettre en prison, puis, deux jours après, sur l’ordre du gouverneur, lui fit administrer la bastonnade sur les jambes, et l’expédia à Tai-kou. André arrivait à la porte de ce tribunal, quand il rencontra une chrétienne qui en sortait, et s’en allait seule et libre. Étonné à cette vue, il lui demanda de quoi il s’agissait ; elle lui répondit qu’elle venait d’apostasier pour éviter la mort. C’était Agathe-Madeleine Kim que nous avons vue si ferme dans les supplices au tribunal de Kieng-tsiou, et qui, arrivée à Tai-kou, vaincue enfin par la violence des tourments, avait eu la faiblesse de renier sa foi. André lui dit en soupirant : « Vous perdez là une belle occasion, et qu’attendez-vous donc pour ne vouloir pas mourir maintenant ? Vous vous en allez, mais combien d’années avez-vous donc à vivre ? » — Elle répondit : « Je suis libre, il est vrai, mais comment savoir si je ne mourrai pas aujourd’hui ou demain ? — S’il en est ainsi, reprit André, ne vaut-il pas mille fois mieux faire maintenant une bonne mort ? » Puis il continua à l’exhorter par des paroles énergiques, si bien que touchée de la grâce, elle ouvrit les yeux, et rentra immédiatement avec lui. En vain les satellites l’insultent, la frappent, la repoussent, et font tous leurs efforts pour l’empêcher de pénétrer jusqu’au mandarin. Agathe saisissant un bon moment, se glisse, arrive devant lui et et s’assied. Celui-ci la reconnaît et lui dit : « Je t’avais relâchée, pourquoi reviens-tu donc encore ? » Elle répond : « Tout à l’heure, trop faible pour supporter les supplices, j’ai renié mon Dieu, mais en cela j’ai commis un crime énorme, je m’en repens et je reviens devant vous. Faites-moi mourir si vous voulez, mais je suis maintenant plus chrétienne que jamais. » Le mandarin la traita de folle et la fit chasser, mais elle parvint à revenir près de lui, et rétracta de nouveau, à haute voix, son apostasie. Le mandarin, irrité, la fit lier et battre d’une manière si atroce que, les chairs tombant en lambeaux, tous les os furent bientôt mis à nu. Agathe ayant perdu connaissance, fut transportée à la prison et mourut en y entrant. C’était au commencement de la cinquième lune. Elle avait près de cinquante ans.

Interrogé à son tour, André répondit avec calme et fermeté. En vain le mandarin le fit mettre à la question et fustiger cruellement, la constance du martyr ne se démentit pas, et le juge, voyant qu’il y perdait son temps et sa peine, envoya une dépêche au gouvernement. La réponse fut qu’il fallait, à tout prix, obtenir sa soumission, et sur son refus, on le fustigea pour la troisième fois. Toujours inébranlable, il fut enfin condamné à mort, et prit la place d’Agathe à qui ses paroles venaient de faire cueillir la palme ; ainsi fut complété de nouveau le nombre primitif de sept. Ces généreux confesseurs, tous sous le poids d’une sentence capitale, attendaient chaque jour le moment de leur exécution. Mais Dieu, dans ses secrets desseins, permit qu’il y eût, nous ne savons à quelle occasion, un sursis indéfini, et ils commencèrent dès lors, dans la prison, un nouveau genre de vie. On ne les mit plus à la torture puisque leur sentence était définitive, mais ils eurent à supporter en échange les privations, la faim, et des vexations de tout genre. Pendant près de deux ans encore, nous les admirerons dans cette vie mourante, dans ce long martyre de tous les jours.


Les arrestations en masse ne semblent pas s’être renouvelées après la cinquième lune de cette année. La plupart avaient eu lieu dans la grande province de Kieng-siang, premier foyer de l’incendie, mais les dénonciations arrachées par les supplices aux malheureux chrétiens furent cause qu’on saisit aussi beaucoup de personnes dans la province de T’siong-t’sieng, et quelques-unes même dans la province de Kang-ouen. Si maintenant nous considérons que, outre les chrétiens relâchés presque immédiatement par suite d’apostasie, ou morts dans les diverses prisons de la province de Kieng-siang, il y en eut à la fois plus de cent incarcérés à Tai-kou sa métropole, il sera facile de conclure que le nombre des arrestations porté à plus de deux cents par les documents de l’époque, est loin d’être exagéré. Les lettres qu’André Kim écrivit de sa prison, ainsi qu’une autre relation d’un témoin oculaire, nous donnent l’assurance bien consolante qu’une grande partie des prisonniers resta fidèle à Jésus-Christ jusqu’à la mort. Plusieurs d’entre eux sont signalés aussi comme ayant fait avec talent et courage l’apologie des principaux articles de notre sainte religion, devant les différents tribunaux. La plupart périrent misérablement dans les prisons, au milieu des horreurs de la faim, ce qui se conçoit facilement quand on connaît le régime des prisons de ces pays. Certaines rations sont, il est vrai, assignées par la préfecture à ceux des prisonniers qui n’ont aucune ressource ; mais elles passent par beaucoup de mains ; chacun en soustrait quelque partie à son gré, et ce qui parvient au pauvre patient se réduit à quelques grains de riz insuffisants pour soutenir son existence. À plus forte raison, pendant une famine aussi épouvantable et aussi générale que celle de 1815, les employés subalternes, satellites, prétoriens, geôliers, fustigateurs et autres, durent-ils voler à peu près tous les vivres donnés pour les chrétiens, et cela en toute impunité, car les chrétiens étaient regardés par les idolâtres comme des êtres dégradés et indignes de faire partie de la race humaine.

Beaucoup de néophytes, pris dans la province de T’siong-t’sieng, furent renvoyés pour être définitivement jugés et punis dans leur propre préfecture ou province. Des témoins de l’époque assurent qu’une vingtaine, au moins, de ces infortunés, après s’être traînés péniblement sur les chemins pendant quelques jours, périrent de faim ou des suites de leurs blessures, les uns sur le bord des routes où les conducteurs les abandonnaient, les autres dans les auberges où le défaut d’argent ne leur permettait pas de se rien procurer. Enfin, grand nombre d’autres cédant à la tentation, rachetèrent leur vie par une honteuse défection. Ces apostats furent ou relâchés purement et simplement, ou envoyés en exil dans les diverses provinces du royaume ; en sorte que, vers le milieu de l’été, il ne restait que peu de confesseurs dans les prisons de Tai-kou.

Outre ceux dont nous avons déjà parlé, nous pouvons encore citer An T’siem-tsi, quelquefois nommé Tsi-riong-i, natif du district de Po-eun. Ayant été condamné à mort avec les autres, il mourut en prison, de faim ou de la peste, avant d’avoir pu subir sa sentence. Il était âgé d’environ cinquante ans.

Ni Ioun-tsip-i, de Ken-sa-ma-kol, n’étant encore que catéchumène, fut pris à Ou-lien-pat avec André Kim, et sans avoir apostasié, mourut, dit-on, de faim et d’épuisement.

Dans ces mêmes prisons de Tai-kou, d’autres encore gagnèrent le ciel par le même genre de martyre, mais leurs noms, oubliés des hommes, ne sont plus connus que de Dieu.


À Ouen-tsiou, capitale de la province de Kang-ouen, celui qui confessa le plus glorieusement le nom de Jésus-Christ, fut Simon Kim. Voici, sur sa vie et ses souffrances, les quelques détails qui nous restent aujourd’hui.

Simon Kim Ie-saing-i, d’autres disent Ie-sieng-i, était d’une famille honnête du district de Sie-san, province de T’siong-t’sieng. Il avait un caractère noble et courageux, et possédait une fortune considérable. Ayant été instruit de la religion avant l’arrivée du P. Tsiou, il abandonna presque aussitôt tous ses biens et ses esclaves, quitta son pays, ses parents, ses amis, et se retira avec son frère cadet Thaddée, au district de Ko-san, dans la province de Tsien-la. C’est là qu’il eut des rapports avec le prêtre, près duquel il séjourna plusieurs fois. À la persécution de 1801, il fut signalé comme un des principaux chefs des chrétiens, et de nombreux satellites furent lancés à sa poursuite. Ils circulèrent dans toutes les directions, portant avec eux son signalement, et pendant plus d’un an que durèrent les recherches, il serait difficile de rapporter toutes les privations et souffrances que Simon eut à endurer pour se dérober à leurs perquisitions. Sa femme avait été arrêtée, et elle ne fut relâchée qu’un an après, à force d’argent.

Pour se mettre mieux à l’abri, et subvenir à son existence, Simon prit le parti de se faire marchand ambulant, et s’étant à cet effet associé à des païens, il eut le courage, au plus fort de la persécution, de leur prêcher l’évangile ; il réussit même à en convertir quelques-uns. Mais ne pouvant trouver, dans cette position, le temps et la liberté de se livrer aux pratiques de piété, il l’abandonna bientôt, et se retira à Me-rou-san, dans la province de Kieng-siang, pour s’adonner à la culture. Il y fut suivi par quelques-uns de ses prosélytes qui, émigrant avec leurs familles, y formèrent avec lui un petit village chrétien. Le zèle de Simon lui fit encore opérer quelques conversions dans le voisinage ; mais, forcé d’émigrer de nouveau à plusieurs reprises, il alla enfin s’établir dans le district d’Oul-sin, province de Kang-ouen. La persécution s’étant élevée dans la province de Kieng-siang, il fut dénoncé à An-tong, par un chrétien qui avait été domestique chez lui, et les satellites de cette ville vinrent le saisir, emportant en même temps tout ce qu’ils purent de ses effets. C’était à la quatrième lune de l’année 1815.

Simon, arrivé à la prison, y trouva beaucoup de chrétiens prisonniers, qui, dans ce temps de famine, souffraient horriblement de la faim. Il eut la pensée de réclamer auprès du mandarin les nombreux effets que les satellites avaient pillés. Celui-ci, soit par compassion, soit pour épargner les fonds de la préfecture, fit rapporter ce qu’on put trouver, et Simon distribua le tout aux prisonniers, soulageant ainsi pour un temps leur cruelle position. Après plusieurs interrogatoires dans lesquels il ne voulut à aucun prix faire sa soumission, il fut transféré, à la cinquième lune, au tribunal de Ouen-tsiou, capitale de sa province, avec son frère Thaddée. Ils s’y trouvèrent réunis avec six ou sept autres chrétiens pris sans doute avec eux, ou dans les environs. C’était la première fois que des chrétiens se trouvaient captifs dans cette ville, et qu’ils étaient cités devant ses tribunaux. Simon s’y montra ferme et résolu. Il résista à tous les supplices qui lui furent infligés, aussi bien qu’à toutes les sollicitations par lesquelles on essaya de le faire fléchir, et fit beaucoup d’honneur au nom chrétien par une noble et franche confession de foi. Il ne se laissa pas même ébranler par la déplorable défection de son frère Thaddée, qu’il vit partir pour l’exil en récompense de sa lâcheté. L’ardeur de sa foi et sa patience dans les tourments tirent l’admiration de tous. Il fut enfin condamné à mort, et signa sa sentence selon l’usage. Cette sentence, envoyée au roi pour recevoir sa confirmation, fut en effet approuvée ; mais quand la réponse arriva, Simon était gravement malade des suites de ses blessures jointes à une violente dyssenterie. On sursit à l’exécution, et peu de jours après, Simon, sans avoir pu recevoir le glorieux coup de sabre qu’il désirait, mourut dans la prison de Ouen-tsiou, le 5 de la onzième lune 1815, après huit mois de détention, à l’âge de plus de cinquante ans.

Nous ne savons rien autre chose de la persécution dans la province de Kang-ouen. Dans les documents de l’époque, que nous avons pu retrouver, il n’est nulle part question du sort des compagnons de captivité de Simon Kim. Espérons qu’ils auront jusqu’à la fin imité son courage et sa patience.


Revenons maintenant aux généreux confesseurs qui, réunis dans la prison de Tai-kou, attendaient chaque jour, le moment qui devait mettre un terme à leurs souffrances. Pendant leur longue captivité, ils furent, non-seulement pour leurs frères dans la foi, mais pour les païens eux-mêmes un sujet d’admiration. Délaissés sans ressources dans le cachot, le jour ils s’occupaient presque tous de la confection de souliers de paille pour subvenir à leur subsistance, et Dieu permit qu’ils n’eussent plus trop à souffrir de la faim ; la nuit ils allumaient une lampe, et vaquaient tous ensemble à la lecture de livres pieux, et à la récitation de leurs prières qu’ils disaient en commun et à haute voix. Les habitants de la ville qui les entendaient en étaient tout surpris. Un grand nombre vinrent contempler de leurs propres yeux ce spectacle étrange, et s’en retournèrent stupéfaits. La joie, la tranquillité, la concorde de ces prétendus coupables, poursuivis par la justice humaine, étaient pour ces païens une merveille incompréhensible. Pas une dispute, pas une parole grossière, pas un mot d’impatience. » Est-ce donc là, se disaient-ils, le repaire des criminels ? » La prison se trouvait en effet changée en une école de vertus ; elle présentait le spectacle d’une famille admirablement unie, et réglée dans tous ses actes et toutes ses paroles.

Des prétoriens et satellites se présentèrent souvent pour savoir ce qu’était la religion chrétienne. Ils envoyèrent les plus instruits et les plus habiles d’entre eux, pour entamer des discussions sur les points fondamentaux de la nouvelle doctrine. André, le plus capable des sept prisonniers, acceptait avec joie ces occasions. Il développait à ses antagonistes les principaux articles de la foi, leur exposait la beauté des commandements de Dieu ; puis répondant à leurs questions captieuses, il les suivait article par article, réfutait tous leurs arguments, éclaircissait en détail chaque matière, de telle sorte qu’en se retirant ils se disaient entre eux : « Vraiment, il n’y a pas de lettré, quelque savant qu’il soit, qui puisse lui tenir tête, et sa parole peut être comparée à celle des plus fameux orateurs. » André par le fait n’avait qu’une instruction incomplète, mais accoutumé à discourir avec les chrétiens des choses de la religion, il pouvait facilement mettre à bout, en pareille matière, la faconde de n’importe quel prétorien. D’ailleurs, la grâce le soutenait toujours dans ces controverses qui ne manquaient pas d’une certaine importance, car les rapports des prétoriens circulaient ensuite dans la ville et dans toute la province.

Le traître Tsien-tsi-sou-i, fut aussi incarcéré vers cette époque, pour quelque grave méfait. Le gouverneur avait ordonné de le laisser mourir de faim, mais les prisonniers chrétiens lui sauvèrent la vie, en lui donnant tous les jours une part de leur petite ration. Plus tard, lorsqu’il fut délivré, et jeté presque nu hors de la prison, ils lui donnèrent des habits pour se couvrir, montrant ainsi à tous les païens comment la vraie charité sait se venger.

Le séjour des confesseurs dans la prison servit donc beaucoup à faire connaître la religion dans cette grande ville de Tai-kou, et si les fruits se font attendre, nous avons néanmoins la ferme confiance qu’ils ne laisseront pas de se produire un jour. Il paraît que dans le cours de cette année et de la suivante, on leur fit subir encore deux ou trois interrogatoires dont le détail nous est inconnu. Comme ils persistaient tous dans leur ferme résolution de mourir pour la foi, on dépêcha de nouveau au roi. Cette fois encore, la réponse se fit beaucoup attendre, et Ton voit dans les lettres d’André Kim que lui et tous ses compagnons attribuaient ce retard à leurs péchés, et tremblaient de ne pas obtenir la couronne du martyre.

Nous citons ici quelques-unes de ces lettres qui méritent d’être conservées. Elles sont une preuve de plus de l’action merveilleuse du Saint-Esprit sur les âmes des néophytes ; car il est impossible d’expliquer autrement que par l’efficacité de la grâce divine, comment des hommes païens hier, n’ayant reçu de sacrement que le baptême, vivant au milieu des idolâtres, sans prêtre, sans sacrifice, presque sans instruction religieuse, ont pu ainsi parler le langage surnaturel de la résignation chrétienne et de l’amour divin.

La première lettre d’André est adressée à son frère aîné.

« Je commence, en mettant de côté toutes les formules habituelles. Au moment je m’y attendais le moins, j’ai été arrêté par les satellites d’An-tong. Dans le premier interrogatoire, le juge criminel de cette ville voulut, à tout prix, me faire apostasier, mais. Dieu aidant, je tins ferme jusqu’à la fin, et je fus mis en prison, Après dix jours de détention, il me fit donner une volée de coups sur les jambes, et conduire en toute hâte à la prison criminelle de Tai-kou. Là, le mandarin essaya par mille moyens tentateurs d’obtenir ma soumission, mais n’ayant pu y réussir, il me fit administrer une nouvelle bastonnade sur les jambes, et dépêcha au gouverneur pour l’avertir de l’état des choses. La réponse fut qu’on devait me forcer à apostasier, et je reçus encore une volée de coups.

« Dans cette province, plus de cent personnes, hommes, femmes et enfants, avaient été arrêtées. De ce nombre, les uns moururent de faim, soit dans la prison de leur propre ville, soit le long des chemins en se rendant au chef-lieu de la province ; les autres eurent la faiblesse de faire leur soumission, et aujourd’hui nous restons treize seulement. Tout ceci est un ordre de la Providence et un bienfait dont nous devons la remercier ; mais le corps étant si faible, il est difficile de tout supporter d’un cœur joyeux ; chaque instant est plus triste que je ne saurais l’exprimer. Pour moi pauvre pécheur, n’ayant rien qui puisse me faire mériter la faveur du martyre, je compte uniquement sur le secours de tous les chrétiens ; priez et demandez sans cesse, et j’ai confiance que mes désirs pourront être comblés. »

Dans une seconde lettre, André dit à son frère :

« Sans autre préambule, je vous écris deux mots à la hâte. Depuis bien longtemps, à cause de la distance, toute communication avec vous était interrompue ; je n’avais eu qu’indirectement de vos nouvelles, et pendant cette année de famine, mes inquiétudes devenaient de jour en jour plus graves. Contre tout espoir, je reçois enfin de votre écriture ; il me semble être avec vous tête-à-tête, est-ce un songe ? est-ce une réalité ? Les sentiments de joie et de tristesse se pressent à la fois dans mon cœur ; j’ai la poitrine oppressée, des larmes coulent de mes yeux. Quand je perdis mon père, je ne pus l’assister à ses derniers moments ; j’en conservais un profond regret et je me disais : pourrais-je du moins assister à l’anniversaire de sa mort ! Ce désir ne peut maintenant se réaliser, j’en suis d’autant plus affligé. D’un autre côté, je suis heureux d’apprendre que pendant cette affreuse année, vous vous portez comme à l’ordinaire, et que toute la famille est en paix. La nouvelle de la mort de ma belle-sœur, au commencement du printemps, est bien fâcheuse il est vrai ; mais nul ne peut éviter de mourir. Le point principal, le seul important, est de faire une bonne mort ; car, dans ce monde, pourquoi l’homme est-il né ? Sa grande affaire, c’est de servir Dieu, sauver son âme et obtenir le royaume du ciel. Si l’on ne remplit pas ces grands devoirs et qu’on perde le temps inutilement, à quoi bon la vie ?

« Après être venu au monde sans y penser, si l’homme s’en retourne de même, mieux vaudrait pour lui n’être pas né, et il se trouve dans une condition pire que celle de la brute même ; car quand l’animal meurt, il retourne dans le néant. Pour l’homme, il n’en est pas ainsi, s’il ne sauve pas son âme, elle tombe dans la mort éternelle. La mort ! ce mot est effrayant î mais si le corps, qui doit nécessairement mourir, s’effraie de la mort, combien l’âme, qui est faite pour vivre toujours, ne doit-elle pas la redouter ? Que l’on entre une fois en enfer, jamais on n’en peut sortir ; on y vit sans vivre véritablement, on y meurt sans pouvoir mourir ; y aurait-on passé des milliers d’années, c’est toujours comme le commencement. Hélas ! hélas ! ne pouvoir jamais entrevoir la clarté du ciel et du jour ! toujours être plongé dans un gouffre ténébreux ! quand on y pense cela fait frémir. Mais aussi quand on pense aux souffrances de l’enfer, les peines et les souffrances de ce monde ne sont plus qu’une ombre. On ne regarde plus comme pénibles les maladies et les infortunes d’ici-bas. Bien plus, si l’on sait en profiter, elles servent au salut. Le corps trouve bien de quoi se conserver la vie, comment l’âme ne pourrait-elle pas aussi le faire ? Les choses de ce monde ne sont en elles-mêmes ni bonnes ni mauvaises ; en use-t-on bien ? elles sont bonnes ; en use-t-on mal ? elles sont mauvaises. Elles sont semblables à une échelle qui sert également pour monter et pour descendre, et chacune peut nous servir à éviter le péché et acquérir des mérites. En tout agissez avec joie et pour Jésus, et vous êtes un élu. Mais puisque tout dépend de la bonne ou mauvaise volonté, auriez-vous même des difficultés énormes, Supportez-les avec patience pour Jésus, et elles opèrent le salut de l’âme et font obtenir le royaume du ciel. C’est pourquoi en traversant ce monde de douleurs et de tribulation, ne cherchez que la gloire de Dieu. Démolissez les montagnes de l’orgueil, de la concupiscence et de la colère ; marchez en volant au bonheur éternel.

« Pour moi entré dans ce lieu de souffrances depuis déjà un an, et par un bienfait très-spécial, ayant conservé ma santé, je remercie Dieu de cette faveur. Je suis sur la route du martyre, j’ose presque espérer ce dernier bienfait, mais je suis trop indigne de le recevoir. Les choses traînent en longueur, et aucune décision n’arrive ; j’en suis tout effrayé. Le corps en est plus à l’aise, mais l’âme en devient d’autant plus malade, et dans ce corps vivant l’âme est comme morte. Si je ne puis obtenir cette faveur signalée, comment désormais résister aux trois terribles ennemis ? Quand le corps est faible, l’âme devient plus forte ; et si l’âme est faible, le corps reprend le dessus. Le temps ne revient pas deux fois ; si je perds l’occasion présente, à tout jamais je ne pourrai la retrouver. ; et plus je réfléchis à l’état des choses, plus je crains de manquer le bon moment. Espérer sans fondement serait folie ; aussi, avant tout, j’espère en une grâce toute gratuite de Dieu, en second lieu, je compte sur les prières de tous les chrétiens. Priez donc et priez de tout cœur et de toutes vos forces ; priez tous les jours, pour que je porte du fruit, et ne devienne pas comme les arbres des forêts.

« J’avais une première fois reçu quelques objets, mais sans aucune lettre, et j’ignorais par qui c’était envoyé ; cette fois en lisant votre billet, j’ai tout compris. Ce qui m’est arrivé par cette seconde occasion, me sera fort utile dans les grands froids. Mille et mille remercîments. Au milieu de la gêne générale, je me trouve ainsi à charge à bien des personnes. Dieu veuille que j’arrive au but que mes soupirs appellent si ardemment ! »

Enfin André Kim écrivit aux chrétiens Ni et Iou, pour leur recommander sa femme.

« Le temps passe vite, voilà plus d’un an que nous ne nous sommes rencontrés, et de part et d’autre notre peine est sans doute égale. Par occasion j’ai appris de vos nouvelles ; Dieu soit béni de ce qu’en ce terrible hiver, vous avez pu survivre à tant de privations. Pour moi, j’ai maintenant à supporter l’emprisonnement pour la foi. C’est, il est vrai, une belle position, mais malheureusement je n’ai encore que le beau nom de martyr, et à cause de mes péchés, tout est resté à un simple commencement ; le dénouement ne vient pas, et les choses traînent en longueur. Je suis comme les arbres de la forêt qui ne portent aucun fruit ; si tout en reste là, de quoi cela me servira-t-il ? Le temps est un trésor ; qu’on le perde une fois, jamais il ne peut se retrouver. Si je ne fais pas mes efforts en ce moment-ci, quel temps attendrais-je donc pour les faire ? Même dans les affaires du monde, si on manque l’occasion favorable, il est difficile de la retrouver ; à plus forte raison, dans l’affaire du salut de l’âme.

« Pour moi, en embrassant la religion, je n’ai pas eu d’autre but que le service de Dieu et le salut de mon âme ; la position où je me trouve aujourd’hui n’a donc rien que de bien naturel, et mon cœur ne s’en rebute pas trop. Mais en apprenant la triste situation de ma femme, je m’afflige et me désole. On assure que pendant les rigueurs de l’hiver, elle n’a pas un endroit où se retirer, et quoique, dans le village où elle se trouve, tous soient nos parents ou connaissances, à cause de mon état présent, personne ne veut la secourir. Chacun prétexte la crainte de se compromettre, et elle est réduite à chercher ailleurs un refuge. Comment la dureté et l’insensibilité peuvent-elles être portées à ce point ? Nous autres chrétiens, dès que nous embrassons la religion, nous quittons notre pays pour servir Dieu et sauver notre âme, et nous nous retirons au loin dans des lieux où nous ne connaissons personne. Nous faisons pour notre salut tous les sacrifices ; nous considérons tout, adversité ou prospérité, comme l’ordre de Dieu ; mais si toutes les peines qui nous viennent de la part des hommes sont un ordre de Dieu, si la joie ou la douleur, tout devient moyen de salut quand nous en usons bien, n’est-ce pas une meilleure œuvre encore de soulager ceux qui sont seuls et sans appui ?

« Prenez donc soin de ma femme, qui n’a aucun lieu pour s’abriter. Si vous la recevez dans votre maison, si vous la regardez comme une parente et tâchez de conserver son corps et son âme, vous travaillerez par là à votre propre salut ; aussi je vous la recommande avec confiance. Je le fais d’autant plus librement que votre propre fille est prisonnière avec nous, et, quoique j’ignore combien d’années nous devons partager les mêmes souffrances, tant que je vivrai, je ne cesserai de la soutenir de tout mon pouvoir ; de cette manière, il y aura compensation. Avec la charité, que ne ferons-nous pas ? Dieu lui-même a voulu fonder ce monde sur la charité ; si l’amour mutuel en disparaissait, comment le monde se conserverait-il ? L’Église ne forme qu’un seul corps, le ciel et la terre ne forment qu’un seul ensemble, le monde lui-même ne forme qu’un seul tout. Qu’est-ce qui n’est pas fondé sur l’union et l’amour ? Dans un corps il y a beaucoup de membres, quel est le membre qu’on n’aime pas, quel est celui qu’on voudrait rejeter ? On ne vit que par l’aide qu’on se donne mutuellement ; le corps doit aider l’âme, et l’âme le corps ; il n’y a pas d’autre moyen de se conserver la vie. Quoique chaque homme soit un être à part, la tête de l’église c’est Dieu, le cou c’est la Sainte Vierge Marie, les membres ce sont nous tous ; quand même on ne blesserait pas la tête directement, blesser les membres c’est blesser la tête, et de même, aimer les membres c’est aimer la tête. D’après cela, si on aime Dieu, on aimera les hommes, et si on aime les hommes, on aimera Dieu aussi… »

André et ses compagnons passèrent ainsi environ vingt mois en prison, s’excitant à la ferveur et à la patience, épurant leur vertu dans le creuset des tribulations. Pendant ce temps, Anne Ni eut la douleur de voir périr dans ses bras son fils Tsiong-ak-i, mais elle dut en être bien consolée par la pensée de son heureux sort. En effet, ce jeune enfant, non encore parvenu à l’âge déraison, avait suivi, à la prison, sa mère le seul soutien qui lui restait sur la terre. Il supporta avec elle les horreurs de la faim, partagea toutes les privations et souffrances de ces affreux cachots, et la précéda de quelques jours au ciel. Son nom de baptême nous est inconnu,

À la fin, de nouveaux ordres arrivèrent de la cour, et l’exécution des confesseurs fut décidée. On ne sait pas au juste ce qui se passa au moment de leur martyre. Voici d’après une notice rédigée à cette époque, ce qu’on a pu recueillir des personnes de la ville qui en ont été témoins. Lorsqu’ils furent arrivés au lieu du supplice, André Kim, qui avait toujours été considéré comme leur chef, dut passer le premier. Le bourreau, novice dans son métier, se sentit alors sans force et comme paralysé ; la tête du martyr ne tomba qu’au dixième coup. Tous les assistants furent stupéfaits du calme avec lequel André supporta ce supplice sans nom. Témoin de cet affreux spectacle, Joseph Ko dit au bourreau : « Fais attention et tranche-moi la tête d’un seul coup. » Son vœu fut satisfait, et d’un seul coup la tête tomba ; puis, les trois autres hommes furent décapités. Après quoi, le mandarin s’adressant lui-même aux deux femmes, voulut encore essayer de les ébranler et leur dit : « Ces hommes viennent d’être mis à mort, mais vous autres femmes, pourquoi voulez-vous mourir ? Comparée à la leur, votre faute est légère. Allons, il est temps encore, dites seulement un mot, et je vous fais mettre en liberté. « Anne répondit : « Comment pouvez-vous à ce point méconnaître les principes ? D’après vous, les hommes doivent honorer Dieu leur père suprême, et les femmes ne devraient pas l’honorer ! De nombreuses paroles sont inutiles. J’attends seulement que vous me traitiez selon les lois. » Puis toutes deux, comme d’une seule voix, s’écrièrent : « Quand Jésus et Marie nous appellent et nous invitent à monter de suite au ciel avec eux, comment pourrions-nous apostasier, et, pour conserver cette vie passagère, perdre la vraie vie et le bonheur éternel ? » Aussitôt l’ordre fut donné, et elles eurent aussi la tête tranchée. « D’où l’on peut voir, ajoute l’auteur de la notice, que quoique appartenant au sexe faible, elles surent montrer une fermeté toute virile, et, par l’offrande de leur vie, rendre un témoignage éclatant à la gloire de Dieu. » Ainsi se consomma le long martyre de ces illustres confesseurs. C’était le 1er de la onzième lune de l’année pieng-tso (1816), à Tai-kou, capitale de la province de Kieng-siang. François Rim avait cinquante-deux ans ; Anne Ni, trente-cinq ans ; et Barbe T’soi, quarante ans. On ignore l’âge des autres.

Par ordre du mandarin, les corps furent soigneusement ensevelis dans le voisinage du lieu de l’exécution, et recouverts d’une couche de terre assez légère ; chacun avait son inscription. Les parents des martyrs et autres chrétiens habitant loin de là, s’entendirent ensemble pour les faire transporter dans un endroit à part, et le 4 de la troisième lune de l’année suivante, une dizaine d’entre eux se rendirent sur les lieux. On voulait faire la translation sur la chute du jour, et on craignait d’être vu par les habitants du voisinage. En ce moment, par un effet particulier de la protection de Dieu, un nuage noir couvrit le côté de la ville où étaient les corps. Le ciel semblait abaissé, et le brouillard était si épais que, bien que les lampes donnassent une lumière suffisante aux travailleurs, les personnes qui demeuraient tout près de là ne pouvaient les voir. On découvrit les corps. Celui de Barbe T’soi avait été enlevé et dévoré par quelque animal. Les six autres étaient entiers, nullement corrompus, et semblaient n’être sans vie que depuis quelques instants. Le peu d’odeur qui s’en exhala, au moment où les fosses s’ouvrirent, disparut aussitôt que les corps furent sortis de terre. Les vêtements eux-mêmes étaient bien conservés, et sans humidité. Tous les chrétiens en furent dans l’admiration. On transporta ces précieux restes dans un lieu plus convenable, et ils sont enterrés dans quatre fosses seulement.

L’exécution de ces sept martyrs dans la grande ville de Tai-kou, la seconde peut-être du royaume, eut, dans les provinces voisines, un immense retentissement, et ne contribua pas peu à faire connaître le nom de Jésus-Christ à beaucoup d’idolâtres.


C’est ici le lieu de remarquer plusieurs différences importantes entre cette persécution de 1815, et la grande persécution de 1801. La persécution de 1801 avait été générale ; on avait poursuivi les chrétiens partout où ils existaient en plus ou moins grand nombre ; celle de 1815, comme nous l’avons déjà dit, éclata avec beaucoup plus de violence sur les chrétientés nouvellement formées des provinces de Kang-ouen et de Kieng-siang. Dans la première persécution, les passions politiques, les rivalités de partis avaient joué un rôle considérable ; cette fois, il n’en est plus question, et les néophytes ne sont emprisonnés que comme chrétiens, mis à mort que comme chrétiens. La première persécution avait commencé par un décret solennel, et s’était terminée par une proclamation royale annonçant à tous que l’œuvre était terminée ; cette fois il n’y eut pas besoin de nouveaux édits, car les lois antérieures contre la religion étaient et sont toujours en vigueur. Il n’y eut pas non plus de terme officiel, car elle continua et continue encore, diminuant ou augmentant d’intensité, suivant les caprices des mandarins, les circonstances locales, et les passions populaires.

Enfin, en 1801, nous ne voyons que quelques femmes chrétiennes saisies, et encore dans les familles les plus éminentes et, par là même, les plus compromises aux yeux du gouvernement. La plupart des autres femmes ne furent ni arrêtées, ni poursuivies ; elles n’eurent à supporter que le contre-coup de la persécution ; elles furent ruinées par la confiscation elle pillage, mais purent se retirer presque toutes avec leurs enfants, dans d’autres lieux. En 1815, les satellites, livrés à eux-mêmes, firent souvent main basse indistinctement sur tout ce qu’ils rencontraient, et, proportion gardée, le nombre des femmes emprisonnées et mises à mort, semble beaucoup plus considérable. Ce fait montre bien l’influence directe de l’enfer, car rien n’est plus contraire à l’esprit et aux usages de ce pays, où les femmes ne sont presque jamais compromises dans les procès, où même elles peuvent se livrer impunément à beaucoup de violences, d’injustices, et d’autres abus qui seraient fortement punis s’ils étaient commis par des hommes. Mais, dès qu’il s’agit des chrétiens, il n’y a plus ni lois, ni coutumes, ni usages ; c’est une race maudite, tout est permis contre eux, et c’est servir l’État que de contribuer à leur complète extermination.