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Librairie Victor Palmé (1p. 26-36).

CHAPITRE III.

Premières épreuves. — Rapports de l’Église coréenne avec l’Évêque de Péking.


Quelques jours avant sa mort, Notre-Seigneur Jésus-Christ a dit : « Si le grain de froment tombant en terre, ne meurt pas, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Celui qui aime sa vie, la perdra, et celui qui hait sa vie, la garde pour l’éternité. » Ces paroles divines sont vraies pour tous les hommes, partout et toujours. La foi de chaque chrétien ne s’enracine et ne vit que par la mortification et la souffrance ; la foi de chaque peuple ne s’enracine, ne grandit, ne se développe, qu’arrosée du sang des martyrs.

La nouvelle Église de Corée allait bientôt en faire l’expérience. Mais le Dieu miséricordieux qui proportionne l’épreuve à notre faiblesse, ne permit tout d’abord qu’un commencement de persécution, assez pour avertir les néophytes, et leur montrer ce qu’ils devaient attendre, pas assez pour les décourager. Leur nombre augmentait tous les jours, mais le nombre et la violence de leurs ennemis augmentaient plus rapidement encore. Le roi cependant n’avait jusqu’alors pris aucun parti, et l’affaire dont nous allons parler semble avoir eu lieu sans sa coopération.

Au commencement de l’année eul-sa (1785), un an à peine depuis que l’Évangile avait été introduit en Corée, le ministre des crimes, Kim Hoa-tsin-i, voulut en arrêter les progrès par quelque coup d’éclat, de nature à jeter la terreur dans les esprits. N’osant pas s’attaquer directement aux chefs bien connus des chrétiens, il fit saisir et traduire à son tribunal Kim Pem-ou, nommé Thomas au baptême.

Thomas, né à la capitale, appartenait à une des principales familles d’interprètes. Appliqué aux études et ami de la science, il s’était lié avec Ni Piek-i, et c’est par lui qu’il fut instruit de la religion en 1784. Répondant aussitôt à l’appel de la grâce, il se mit à pratiquer avec ferveur, instruisit et convertit, non-seulement sa famille tout entière, mais encore un certain nombre de ses amis, surtout dans la classe des interprètes.

Appelé devant le ministre des crimes, et sommé de renoncer à sa religion, Thomas, soutenu par la grâce divine, refusa avec constance d’apostasier. Il fut appliqué à diverses tortures : mais il ne fléchit pas un seul instant. Xavier Kouen ayant appris ce qui se passait, crut indigne de lui d’abandonner son fidèle coreligionnaire. Accompagné de plusieurs autres chrétiens, il se rendit devant le ministre : « Tous, s’écria-t-il courageusement, tous nous professons la même religion que Kim Pem-ou. Nous voulons partager le sort que vous lui réservez. « Le ministre ne crut pas prudent d’attaquer des personnages aussi puissants et aussi distingués. Il les fit renvoyer, sans les écouter, et n’en continua pas moins de persécuter Thomas. Après divers supplices, dont le détail n’est pas connu, ne pouvant triompher de la foi et de la constance du chrétien, il le condamna à l’exil dans la ville de Tan-iang, à l’extrémité orientale de la province de T’siong-t’sieng. Dans le lieu de son exil, Thomas Kim continua cà pratiquer publiquement sa religion. Il faisait à haute voix ses prières, et instruisait tous ceux qui voulaient l’entendre. Son courage et sa patience ne se démentirent pas un seul instant. Il mourut des suites de ses blessures, quelques semaines après son arrivée à Tan-iang, selon les uns, ou selon d’autres, deux ans plus tard. Telle fut la fin du premier martyr qui, sur la terre de Corée, donna sa vie pour Jésus-Christ.

Cette affaire n’eut pas d’autres suites. Mais elle était suffisante pour montrer aux chrétiens qu’il faut non-seulement professer l’Évangile de bouche, mais aussi être prêt, le cas échéant, à signer de son sang sa profession de foi. Aussitôt la terreur se répandit, surtout à la capitale et dans les environs. Le T’ai-hak-saing (savant précepteur du roi) nommé Tsieng-siouk-i, fit publier alors une circulaire violente contre les chrétiens, engageant leurs parents et amis à rompre ouvertement et complètement avec eux. Ce document, daté de la troisième lune, 1785, est la première pièce publique connue, qui attaque officiellement le christianisme. Plusieurs familles firent tous leurs efforts, par prières et par menaces, pour obtenir l’apostasie de ceux de leurs membres qui avaient embrassé la religion. Il y eut alors de glorieuses confessions, mais il y eut aussi des défections déplorables, même parmi ceux qui semblaient être les colonnes de la nouvelle Église. Pierre Seng-houn-i et Jean-Baptiste Piek-i, étaient désignés par la voix publique, comme les principaux chefs et fauteurs du christianisme ; aussi, ceux de leurs parents qui n’avaient pas embrassé la foi, épouvantés du supplice de Thomas Pem-ou, mirent tout en œuvre pour les faire renoncer à une religion qui allait attirer des malheurs sur eux et sur leur famille. Ils ne réussirent que trop, dans leur funeste dessein.

Le frère cadet de Seng-houn-i, appelé Tsi-houn-i, témoignait surtout une haine violente contre la religion. Il employa tous les moyens pour décourager son aîné et le faire changer de résolution. Poussé à bout par ces persécutions domestiques qui se renouvelaient tous les jours, Seng-houn-i finit par céder. Il brûla ses livres de religion et fit un écrit pour se justifier devant le public d’avoir été chrétien.

Le père de Piek-i, homme d’un naturel emporté, n’avait jamais voulu entendre parler de la nouvelle doctrine. Il fit des efforts inouïs pour arracher la foi du cœur de son fils. Ne pouvant y réussir, il tomba dans le désespoir, et, un jour, se passa une corde autour du cou pour se donner la mort. Piek-i, ébranlé à la vue de semblables scènes, sentait son courage faiblir. Toutefois, il ne se rendait pas encore. Un chrétien, indigne de ce nom, vint près de lui pour achever de le perdre. Il y employa toutes les ruses, tous les mensonges imaginables, jusqu’à ce qu’enfin, fatigué de vexations, trompé par l’apostat, troublé par la vue et par les paroles de son père au désespoir, Piek-i céda. Reculant devant une apostasie manifeste, il usa de mots à double sens pour dissimuler sa foi. Son cœur avait défailli ; Dieu n’y avait plus la première place, et Dieu le rejetait, car il est écrit : celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi. Depuis ce temps, circonvenu par ses proches et ses amis païens, il ne put avoir aucun rapport avec les chrétiens. Les relations coréennes racontent qu’il fut horriblement persécuté par les remords. Il devint morne, silencieux, mélancolique. Jour et nuit il versait des larmes, et souvent on l’entendait pousser des gémissements douloureux. Il ne pouvait plus se livrer au sommeil, il ne se dépouillait même plus de ses habits. S’il mangeait, c’était sans appétit, sans goût et sans profit pour son corps. Peu à peu cependant, les agitations de sa conscience se calmèrent ; les derniers efforts de la grâce se faisaient à peine sentir. Sa santé se rétablit, et on dit même que le désir des dignités pénétra dans son cœur. Quoi qu’il en soit, il n’eut le temps d’en posséder aucune. Au printemps de l’année pin-go (1786), il tomba malade de la peste qui sévissait alors (le io-ping des Chinois, espèce de typhus), et mourut à l’âge de trente-trois ans, après huit jours de maladie. Il a été impossible de savoir d’une manière certaine comment se passèrent ses derniers moments. On prétend que des chrétiens purent parvenir jusqu’à lui, pour l’exhorter au regret de son crime, mais cette tradition n’est appuyée sur aucun document authentique.

Espérons néanmoins que Dieu aura fait miséricorde à celui dont le zèle et les grandes qualités ont tant servi à introduire et propager l’Évangile en Corée, et qu’à l’instant suprême, il lui aura accordé la grâce du repentir.

Cependant la foi du petit troupeau, ébranlée un instant, n’était point anéantie. Si la chrétienté était dans le deuil à l’occasion de l’apostasie de quelques-uns de ses membres, elle était en même temps consolée par la constance du plus grand nombre au milieu des persécutions domestiques, souvent plus difficiles à supporter que celles des juges et des bourreaux. Les conversions se multipliaient. Louis de Gonzague Tan-ouen-i, le disciple de Xavier Kouen, continuait à prêcher l’Évangile dans la plaine du Naï-po. Ses grands talents, joints à un don particulier de captiver les âmes, lui attiraient chaque jour de nouveaux auditeurs, et bien peu résistaient à ses prédications. Aussi le nombre des chrétiens augmentait considérablement dans cette province. Ce n’étaient plus seulement des familles de nobles et de lettrés qui embrassaient la foi ; les cultivateurs, les hommes de labeur, les gens du bas peuple, les pauvres, recevaient, eux aussi, le don de Jésus-Christ. Ils arrivaient de loin, en foule, pour entendre la bonne nouvelle, et demeuraient souvent plusieurs jours, nourris et logés par les chrétiens. Un de ces derniers, nommé Ouen Tong-tsi, qui plus tard reçut la couronne du martyre, est resté célèbre pour sa généreuse hospitalité. Il recueillait et traitait chez lui un grand nombre des auditeurs de Louis de Gonzague, et c’est alors que prit naissance ce dicton populaire : « On va chercher la science dans la maison de Ni Tan-ouen-i comme on va chercher la nourriture dans celle de Ouen Tong-tsi. »

De son côté, François-Xavier Kouen, qui s’occupait toujours très-activement à la prédication, sentit le besoin de se retirer quelque temps dans la solitude. Il avait compris à l’école de l’Esprit-Saint qui fut en cela son seul maître, qu’avant tout il faut se sanctifier soi-même, si l’on veut être utile aux autres. Dans ce but, il forma la résolution de faire une retraite spirituelle en règle, et pour exécuter plus facilement son dessein, il quitta momentanément sa famille, et se retira secrètement dans une pagode déserte située dans les montagnes Liong-Moun-Son. Un seul de ses amis, Justin T’sio, dit Tong-seum-i, l’accompagnait. Arrivés dans la pagode, ils convinrent de ne pas se dire un seul mot, pendant tout le temps de la retraite. Ils y passèrent huit jours entiers, uniquement occupés aux exercices spirituels que leur suggéra le désir d’imiter Notre-Seigneur et ses saints. Une pratique si conforme au véritable esprit du Christianisme leur obtint certainement de Dieu des grâces abondantes pour eux et pour ceux qu’ils instruisirent après leur retraite. L’année suivante, tieng-mi (1787), les clameurs contre la religion se calmèrent peu à peu, les contradictions furent moins vives, et plusieurs de ceux qui avaient cédé à l’orage, manifestèrent leur repentir. Pierre Ni Seng-houn-i, entre autres, qui avait succombé par faiblesse, revint de nouveau trouver François-Xavier Kouen et les frères Tieng, Iak-iong et Iak-tsien. Ceux-ci le reçurent à bras ouverts.

C’est vers cette époque que, pour favoriser la propagation de l’Évangile, et confirmer dans la foi les néophytes, François-Xavier Kouen, Pierre Ni, les frères Tieng et autres chrétiens influents formèrent le dessein d’établir entre eux la hiérarchie sacrée. Cette pensée, quelque étrange qu’elle semble, était néanmoins bien naturelle. N’ayant pas le bonheur, comme les chrétiens de Chine leurs modèles, de posséder des pasteurs venus de l’Occident, les chrétiens de Corée comprenaient cependant très-bien qu’une église ne peut pas subsister sans chef. Dans leur ignorance sur la nature du sacerdoce, sur sa transmission par une chaîne non interrompue qui remonte jusqu’au souverain Prêtre Jésus-Christ, ils crurent ne pouvoir rien faire de mieux que de se créer à eux-mêmes, des évêques et des prêtres.

Pierre Seng-houn-i avait vu à Péking la hiérarchie catholique en action : l’évêque, les prêtres et les autres clercs inférieurs. Il avait assisté aux saints mystères dans l’église de cette ville. Les sacrements avaient été administrés en sa présence. Il rappela tous ses souvenirs, et à l’aide des diverses explications qui se trouvent dans les livres liturgiques ou dogmatiques à l’usage des chrétiens, on arrêta un système complet d’organisation, et on procéda de suite à l’élection des pasteurs.

François-Xavier Kouen, que sa position, sa science et sa vertu mettaient au premier rang, fut nommé évoque. Pierre Ni Seng-houn-i, Louis de Gonzague Ni Tan-ouen-i, Augustin Niou, Jean T’soi Tsiang-hien-i et plusieurs autres, furent élus prêtres. On ignore s’il y eut quelque cérémonie, ressemblant à une consécration ou ordination. Chacun se rendit immédiatement à son poste, et ils commencèrent une sorte d’administration des chrétiens, prêchant, baptisant, confessant, donnant la confirmation, célébrant les saints mystères, et distribuant la communion aux fidèles. Ces sacrements sont les seuls que nous trouvions mentionnés dans les mémoires du temps. Le baptême donné par ces pasteurs était évidemment valide, et conférait la grâce de la régénération. Les autres sacrements qu’ils administraient étaient évidemment nuls. Néanmoins, il est certain que leur ministère réchauffa partout la ferveur, et donna un nouvel élan à la propagation de la foi dans tout le royaume. On parle encore de l’enthousiasme des chrétiens, de leur sainte ardeur pour assister aux cérémonies et pour recevoir les sacrements. La grand’mère du célèbre martyr André Kim, le premier prêtre indigène de la Corée, a raconté que Louis de Gonzague Ni, son oncle, par qui elle avait été baptisée, se servait d’un calice d’or pour célébrer le sacrifice. Les ornements sacrés étaient confectionnés avec de riches soieries de Chine. Ils n’avaient pas la forme de nos chasubles, mais ils étaient semblables à ceux dont les Coréens font usage dans leurs sacrifices. Les prêtres portaient le bonnet usité en Chine, dans les cérémonies du culte catholique. Pour entendre les confessions des fidèles, ils se plaçaient sur un siège élevé sur une estrade, et les pénitents se tenaient debout devant eux. Les pénitences ordinaires étaient des aumônes, et pour les fautes les plus graves, le prêtre frappait lui-même le coupable sur les jambes avec une verge. Accoutumés, selon les lois de l’étiquette coréenne, à fuir la vue des femmes de condition, les prêtres refusèrent d’abord de les confesser ; mais les instances furent si vives qu’il fallut y consentir. Ils ne faisaient pas la visite des chrétientés, mais on venait auprès d’eux leur demander les sacrements. Ils voyageaient à pied, et s’excitaient toujours à éviter le faste et l’orgueil.

À la capitale, Jean T’soi Koan-t’sien-i loua une maison pour l’administration des sacrements. Plein d’activité et doué d’une grande pénétration d’esprit, il réglait toutes les affaires, recevant les prêtres et préparant les chrétiens. Jour et nuit, il était occupé à ce ministère, sans redouter ni les embarras ni les fatigues ; il était comme le catéchiste général de la chrétienté. Son père, quoique ne pratiquant pas la religion, était loin de s’opposer aux nombreuses réunions qui se faisaient chez lui ; il les protégeait, au contraire, de tout son pouvoir.

Ce clergé coréen improvisé continua ainsi ses fonctions pendant près de deux ans, avec de grands succès et dans une parfaite bonne foi. Mais en l’année kei-iou (1789), certains passages des livres de religion, examinés plus minutieusement, firent naître dans l’esprit des prêtres et de l’évêque des doutes sérieux sur la validité de leur élection et de leur ministère. Ils conclurent qu’il fallait de suite renoncer à toute administration comme à une entreprise téméraire, et prirent la résolution d’écrire à l’évêque de Pékin pour le consulter à ce sujet. Après s’être ainsi avancés devant toute la chrétienté, il dut leur en coûter beaucoup, pour abandonner immédiatement leur position, au risque de s’exposer à la risée publique. Mais leurs intentions étaient droites, leur foi sincère, et ils ne voulurent, sous aucun prétexte, s’exposer à profaner les choses saintes. Ils reprirent donc immédiatement leur place parmi les simples fidèles, et ne s’occupèrent plus qu’à instruire les nouveaux chrétiens, et à prêcher la foi aux Gentils.

La lettre consultative à l’évêque de Péking ayant été rédigée par Pierre Seng-houn-i et François-Xavier Kouen, on rechercha les moyens de la faire parvenir sûrement. L’ambassade annuelle offrait une occasion naturelle. Mais il fallait trouver un homme capable et dévoué qui voulût accepter la périlleuse mission d’établir des relations nécessairement secrètes, avec l’Église de Chine. Il n’y avait pas de chrétien dans l’ambassade : il fallait y en faire entrer un à l’insu des païens. On jeta les yeux sur le catéchumène Paul Ioun Iou-ir-i, pour ce rôle important. Paul Ioun descendait d’une famille noble du district de Nie-tsiou. Il avait été disciple des Kouen, et François-Xavier l’avait instruit des vérités de la religion. Son caractère doux et affable et sa grande discrétion le rendaient propre à l’entreprise projetée. Il accepta la mission qu’on lui confiait, se chargea de la lettre à l’évêque, et déguisé en marchand, partit pour Péking à la dixième lune de cette même année 1789.

La route de Séoul à Péking est de trois mille lys, plus de trois cents lieues. Ce long voyage, fait pendant l’hiver, dans un pays étranger, est très-pénible et offre des dangers véritables. Il n’est pas rare de voir plusieurs personnes de l’ambassade succomber à la suite de maladies contractées en route. Les fatigues ordinaires étaient bien plus grandes encore pour Paul qui, appliqué dès l’enfance à l’étude, et habitué à une vie sédentaire, n’avait aucune expérience des voyages, et se trouvait isolé au milieu de compagnons inconnus, sans aucun appui humain. Il dut cependant faire la route à pied, comme tous ceux dont il simulait la profession, et enfin, malgré mille difficultés, soutenu qu’il était par la grâce toute-puissante de Dieu, il arriva heureusement à Péking. Il se rendit aussitôt auprès de l’évêque, lui remit la lettre dont il était porteur, et lui raconta dans le plus grand détail tout ce qui s’était passé en Corée, les joies et les tribulations de la chrétienté naissante. L’arrivée inattendue de Paul causa une joie bien vive dans l’église de Péking. La présence de ce chrétien, venu d’un royaume où jamais aucun prêtre n’avait prêché le nom de Jésus-Christ, et expliquant de quelle manière admirable la foi s’y était propagée, fut le plus doux des spectacles pour les missionnaires et surtout pour l’évêque, Mgr Govea, qui se hâta d’écrire une lettre pastorale à ces nouvelles ouailles que Dieu lui donnait.

Au printemps de l’année kieng-sioul (1790), Paul reprit à la suite de l’ambassade la route de sa patrie. Il avait reçu à Péking les sacrements de Baptême, d’Eucharistie et de Confirmation[1]. Fortifié par ces secours célestes, il sut se tirer adroitement de tous les mauvais pas, passa la frontière sans exciter de soupçon et revint à la capitale, sans s’être attiré aucune fâcheuse affaire.

La réponse de l’évêque était écrite sur une pièce de soie, afin que Paul pût la cacher plus aisément dans ses habits, et l’introduire en Corée d’une manière plus sûre et plus facile. Elle était adressée à Pierre Ni et à Xavier Kouen. Le prélat commençait par exhorter les néophytes à rendre d’immortelles actions de grâces au Dieu très-bon et très-grand, pour l’inestimable bienfait de la vocation à la foi. Il les excitait à la persévérance et à l’emploi des moyens nécessaires pour conserver la grâce de l’Évangile. Venait ensuite une exposition abrégée des dogmes et de la morale chrétienne. Pierre et François-Xavier étaient repris pour s’être ingérés témérairement dans le ministère sacerdotal. L’évêque leur expliquait qu’ils ne pouvaient nullement célébrer les saints mystères et administrer les sacrements, à l’exception du baptême, parce qu’ils n’avaient pas reçu le sacrement de l’Ordre ; mais qu’ils élisaient une action très-agréable à Dieu en instruisant et encourageant les chrétiens, et en convertissant les infidèles. Il les exhortait à persévérer dans cette conduite.

Cette réponse, attendue si longtemps, ne laissait plus aucun doute. Elle fut reçue avec une entière soumission, et chacun se félicita de la prudence qu’on avait eue d’interrompre les fonctions du saint ministère.

Cependant, les chrétiens coréens avaient un grand désir de recevoir les sacrements. Enflammés par les récits de Paul Ioun qui leur parlait de églises qu’il avait vues à Péking, des missionnaires européens venus des extrémités de la terre pour propager l’Évangile, des entretiens qu’il avait eus avec eux et des sacrements qu’il avait reçus, ils résolurent d’envoyer une nouvelle lettre à l’évêque de Péking, pour le supplier instamment de leur envoyer des prêtres qui pussent les instruire par la prédication, et les fortifier par l’administration des sacrements. L’occasion était favorable. Une ambassade extraordinaire allait partir pour féliciter l’empereur Kien-long, qui célébrait, au mois de septembre 1790, la quatre-vingtième année de son âge. Paul Ioun reprit donc le chemin de la Chine. Il était accompagné, dans ce second voyage, par un catéchumène nommé Ou, officier du roi de Corée, chargé par ce prince de faire quelques emplètes à Péking. Nos deux députés arrivèrent sans accident, et remirent à l’évêque la lettre de leurs compatriotes.

Outre les instantes prières des néophytes pour obtenir un pasteur, cette lettre contenait aussi plusieurs questions sur les contrats de leur pays, sur les superstitions, sur le culte des ancêtres, et sur quelques autres points difficiles. Après avoir pris sur des matières de cette importance l’avis de missionnaires savants et zélés, l’évêque répondit aux questions des Coréens, leur promit de leur envoyer un prêtre, et leur fit connaître à quelle époque et de quelle manière ce prêtre se présenterait à la frontière, afin qu’ils pussent préparer et faciliter son entrée.

Le catéchumène Ou fut baptisé, et reçut le nom de Jean-Baptiste. On lui remit un calice, un missel, une pierre sacrée, des ornements, et tout ce qui était nécessaire pour la célébration du saint sacrifice. Ou lui apprit aussi à faire du vin avec des raisins, afin que tout fût prêt, à l’arrivée du missionnaire.

Paul et Jean-Baptiste repartirent de Péking au mois d’octobre. Ils arrivèrent heureusement dans leur pays, et rendirent la lettre de l’évêque et les objets qui leur avaient été confiés. L’Église naissante tressaillit de joie, dans l’espérance de posséder bientôt un prêtre, mais la décision sur les superstitions et le culte des ancêtres fut, pour plusieurs, une pierre de scandale et une cause d’apostasie.

Jusqu’alors les néophytes coréens, assidus aux observances chrétiennes qu’ils connaissaient, n’en avaient pas moins continué le culte superstitieux rendu aux parents défunts. L’ignorance et la bonne foi pouvaient les excuser, mais dès ce moment toute participation à de semblables pratiques, sacrifices, cérémonies, prostrations, etc., devenait impossible. L’Église leur déclarait par la bouche de l’évêque de Péking que le culte des ancêtres est contraire au culte de Dieu. Cette déclaration, rendue publique, devait blesser à la prunelle de l’œil toutes les classes de la population, car en Corée, la religion des lettrés ou le culte des ancêtres, est la religion de l’État. Toute infraction à ce culte est reçue avec une violente répulsion par l’opinion publique dans le pays tout entier, et l’omission des cérémonies requises sévèrement punie. Ces usages traditionnels, dont l’origine remonte très-haut, et qui ont été transmis fidèlement de génération en génération, sont aux yeux de tous la base de la société, le fondement de l’État, le point d’appui de tous les rapports naturels ; et malheur à celui qui a l’audace de les attaquer, même en paroles ! Il était dès lors facile de prévoir l’orage qui allait éclater, et le parti que les ennemis des chrétiens allaient tirer de leur conduite pour détruire et anéantir l’Église naissante.

Quelques chrétiens faibles en furent épouvantés, et cessèrent, dès ce jour, de pratiquer la religion. Parmi eux, nous avons la douleur de compter Pierre Ni Seng-houn-i, que la crainte avait déjà fait tomber d’une manière si déplorable quelques années auparavant. Il se retira chez lui et n’eut plus aucun rapport avec les chrétiens. Bien plus, cédant à l’ambition des dignités, il obtint successivement divers emplois publics, ce qui, en ce pays comme en Chine, entraîne nécessairement une participation fréquente au culte idolâtrique. Désormais, nous ne le verrons plus paraître que de loin en loin, poursuivi, malgré sa défection, par le mépris des païens eux-mêmes, et ne pouvant parvenir à se laver auprès d’eux du crime d’avoir introduit la religion en Corée. C’est là, aux yeux des gentils, une espèce de péché originel qu’ils reprochent encore aujourd’hui à ses descendants. Malgré cette seconde chute d’un chef influent, la foi des néophytes ne paraît pas avoir été ébranlée, et le très-grand nombre, soumis d’esprit et de cœur à la décision de l’Église, continua à pratiquer avec ferveur, et renonça à tous les actes superstitieux.

Xavier Kouen, resté seul des trois premiers fondateurs de la chrétienté, redoubla de zèle pour raffermir, diriger et augmenter le petit troupeau. Il fut en cela merveilleusement secondé par Jean T’soi, surnommé Koan-tsien-i, âgé alors de trente et quelques années. De leur côté, Louis de Gonzague au Naï-po, et Augustin Niou Hang-kem-i dans la province de Tsien-la, ne se découragèrent point, et continuèrent à travailler de toutes leurs forces au progrès de l’Évangile.

C’est dans cette année (1790) qu’eut lieu la conversion de T’soi Pil-kong-i, appelé Thomas au baptême. Thomas T’soi était né à la capitale, du ne famille de la classe moyenne. Ses ancêtres avaient été employés comme médecins par le gouvernement ; mais à cette époque T’soi était réduit à une grande pauvreté, parce qu’il n’avait aucun protecteur pour obtenir un emploi. Son indigence l’avait même empêché de se marier. La franchise et la générosité faisaient le fond de son caractère, aussi embrassa-t-il la religion aussitôt qu’il en entendit parler. Dès le premier jour de sa conversion il montra une grande ferveur, ne pensant qu’aux choses spirituelles, et oubliant même de subvenir aux nécessités du corps. Ce saint enthousiasme ne se refroidit point avec le temps. Inaccessible à la crainte, il ne cessait de prêcher publiquement le christianisme, et il lui arrivait quelquefois de s’arrêter dans les rues, au milieu de la foule, et de s’écrier à haute voix : « Il faut nécessairement servir le grand Roi du ciel et de la terre. Comment ne pas servir le grand seigneur de toutes choses ? » Aussi, quoiqu’il fût nouveau chrétien, il fut bientôt connu partout comme un des plus fervents.

Cette conversion, et un certain nombre d’autres sur lesquelles nous n’avons malheureusement pas de détails, servirent beaucoup à ranimer le courage des chrétiens de Corée, et à les fortifier d’avance contre la persécution qui ne pouvait tarder d’éclater.

  1. Paul fut baptisé à Péking par M. Raux, supérieur des missionnaires Lazaristes français en Chine, le 5 février 1790. Le frère Pansi fut son parrain, et peignit son portrait que l’on envoya à Saint-Lazare. — Nouv. lettres édif., tome V, p. 321. — Ce frère, horloger et mécanicien habile, est nommé Paris dans d’autres documents. — Ann. de la Prop. de la Foi, tome X, p. 127.