Histoire de Miss Clarisse Harlove/Lettre 120

Traduction par Abbé Prévost.
Boulé (Ip. 474-475).


Miss Clarisse Harlove à Miss Howe.

lundi matin, 17 avril. Quoiqu’il fût hier assez tard lorsque je me mis au lit, je n’ai pas eu long-temps les yeux fermés. Nous avons fait divorce, le sommeil et moi : en vain je lui fais ma cour, pour me réconcilier avec lui. Je me flatte qu’on repose plus tranquillement au château d’Harlove ; car le trouble d’autrui aggraverait ma faute. Mon frère et ma sœur, j’ose le dire, sont tous deux à couvert de l’insomnie. M Lovelace, qui est comme moi dans l’habitude de se lever matin, m’a trouvée au jardin vers six heures. Après les complimens ordinaires, il m’a priée de reprendre le sujet qui nous avait occupés la veille. Il était question, m’a-t-il dit, d’un appartement à Londres. Il me semble, lui ai-je répondu froidement, que vous m’en avez nommé un. Oui, mademoiselle (observant ma contenance) ; mais c’était plutôt pour vous assurer qu’il est à votre disposition, que dans l’espérance qu’il pût vous plaire. Je ne trouve pas non plus qu’il me convienne. à la vérité, il n’est point agréable de partir dans l’incertitude ; mais être redevable à un de vos amis, lorsque je cherche à faire croire que je suis indépendante de vous, et sur-tout à un ami chez lequel j’ai prié les miens de s’adresser s’ils daignent me faire quelque réponse, il n’y aurait rien de plus mal conçu. S’il avait parlé de ce logement, a-t-il repliqué, ce n’était pas dans l’opinion que je voulusse l’accepter. Il avait voulu me confirmer seulement ce qu’il m’avait dit, qu’il n’en connaissait aucun qui me convînt. Votre famille, mademoiselle, n’a-t-elle pas à Londres quelques gens d’affaires, ou quelques marchands, chez lesquels on pût trouver des commodités de cette nature ? J’achéterais leur fidélité à toute sorte de prix ; et ces gens-là ne se mènent que par l’intérêt. Les gens d’affaires de ma famille, lui ai-je dit, seront sans doute les premiers qu’elle employera pour découvrir où je suis. Ainsi, cette proposition n’est pas mieux conçue que l’autre. Notre entretien a duré long-temps sur le même sujet. Enfin, pour résultat, il s’est chargé d’écrire à un autre de ses amis, nommé M Doleman, pour le prier de chercher un appartement simple, mais décent, qui doit consister, suivant mes intentions, dans une chambre de lit, accompagnée d’une autre chambre pour un domestique, avec l’usage d’une salle à manger, par le bas. Il m’a donné sa lettre à lire ; et, l’ayant cachetée devant mes yeux, il l’a fait partir aussi-tôt par un de ses gens, qui doit attendre la réponse de ce M Doleman, et nous l’apporter. Je verrai quel sera le succès. Dans l’intervalle, je me dispose à partir pour Londres, à moins que vous ne soyez d’un avis contraire. Cl Harlove.