Histoire d’une Parisienne/I

Calmann Lévy (p. 1-20).
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I


Il serait excessif de prétendre que toutes les jeunes filles à marier sont des anges ; mais il y a des anges parmi les jeunes filles à marier. Cela n’est même pas très rare, et, chose qui paraît d’abord étrange, cela est peut-être moins rare à Paris qu’ailleurs. La raison en est simple. Dans cette puissante serre chaude parisienne, les vertus et les vices, de même que les talents, se développent avec une sorte d’outrance et atteignent leur plus haut point de perfection ou de raffinement. Nulle part au monde on ne respire de plus âcres poisons, ni de plus suaves parfums. Nulle part aussi la femme, quand elle est jolie, ne l’est davantage : nulle part, quand elle est bonne, elle n’est meilleure.

On sait que la marquise de Latour-Mesnil, quoiqu’elle fût à la fois des plus jolies et des meilleures, n’avait pas été particulièrement heureuse avec son mari. Ce n’était point qu’il fût un méchant homme, mais il aimait à s’amuser, et il ne s’amusait pas avec sa femme. Il l’avait en conséquence extrêmement négligée : elle avait beaucoup pleuré en secret sans qu’il s’en fût aperçu ou soucié, puis il était mort laissant à la marquise l’impression qu’elle avait manqué sa vie. Comme c’était une âme douce et modeste, elle eut la bonté de s’en prendre à elle, à l’insuffisance de ses mérites, et, voulant épargner à sa fille une destinée semblable à la sienne, elle s’appliqua à en faire une personne éminemment distinguée et aussi capable que peut l’être une femme de retenir l’amour dans le mariage. — Ces sortes d’éducations exquises sont à Paris, comme ailleurs, la consolation de bien des veuves dont quelquefois le mari vit encore.

Mademoiselle Jeanne Bérengère de Latour-Mesnil avait heureusement reçu du ciel tous les dons qui pouvaient favoriser l’ambition que sa mère concevait pour elle. Son esprit, naturellement très ouvert et très actif, s’était merveilleusement prêté dès l’enfance à la délicate culture maternelle. Plus tard, des maîtres d’élite, soigneusement surveillés et dirigés, avaient achevé de l’initier aux notions, aux goûts et aux talents qui sont la parure intellectuelle d’une femme. Quant à l’éducation morale, elle eut pour maître unique sa mère, qui, par le seul contact et par la pureté du souffle, en fit une créature aussi saine qu’elle-même.

Aux mérites que nous venons d’indiquer mademoiselle de Latour-Mesnil avait eu l’esprit d’en ajouter un autre dont il est impossible à la faiblesse humaine de ne pas tenir compte : elle était extrêmement jolie ; elle avait la taille et la grâce d’une nymphe avec une mine un peu sauvage et des rougeurs d’enfant. Sa supériorité, dont elle avait une vague conscience, l’embarrassait. Elle en avait à la fois la fierté et la pudeur. En tête-à-tête avec sa mère, elle était expansive, enthousiaste, et même un peu bavarde ; en public elle se tenait immobile et muette comme une belle fleur ; mais ses yeux magnifiques parlaient pour elle.

Après avoir accompli avec l’aide de Dieu cette œuvre charmante, la marquise de Latour-Mesnil n’aurait pas mieux demandé que de se reposer, et elle en aurait certainement eu le droit. Mais le repos n’est guère fait pour les mères, et la marquise ne tarda pas à devenir la proie d’une agitation fiévreuse que beaucoup de nos lectrices comprendront. Jeanne Bérengère avait atteint sa dix-neuvième année, et il fallait songer à la pourvoir d’un mari. C’est là sans contredit pour les mères une heure solennelle. Qu’elles en soient fort troublées, ce n’est pas ce qui nous étonne ; ce qui nous étonne, c’est qu’elles ne le soient pas encore davantage. Mais si jamais une mère doit éprouver, en ce moment critique, de mortelles angoisses, c’est celle qui a eu, comme madame de Latour-Mesnil, la vertu de bien élever sa fille : c’est celle qui, en pétrissant de ses chastes mains cette jeune âme et ce jeune corps, en a si profondément raffiné, épuré, et comme spiritualisé les instincts. Il faut bien qu’elle se dise, cette mère, qu’une jeune fille, ainsi faite et parfaite, est séparée de la plupart des hommes qui courent nos rues et même nos salons par un abîme intellectuel et moral aussi large que celui qui la sépare d’un nègre du Zoulouland. Il faut bien qu’elle se dise que livrer sa fille à un de ces hommes, c’est la livrer à la pire des mésalliances et dégrader indignement son propre ouvrage. Sa responsabilité en pareille matière est d’autant plus lourde que les jeunes filles, dans nos mœurs françaises, sont absolument hors d’état de prendre une part sérieuse au choix de leur mari. À bien peu d’exceptions près, elles aiment d’abord de confiance celui qu’on leur désigne pour fiancé parce qu’elles lui prêtent toutes les qualités qu’elles lui souhaitent.

C’était donc à juste titre que madame de Latour-Mesnil se préoccupait avec anxiété de bien marier sa fille. Mais ce qu’une honnête et spirituelle femme comme elle entendait par bien marier sa fille, on aurait peine à le concevoir, si l’on ne voyait tous les jours que l’expérience personnelle la plus douloureuse, l’amour maternel le plus vrai, l’esprit le plus délicat et même la piété la plus haute ne suffisent pas à enseigner aux mères la différence d’un beau mariage et d’un bon mariage. On peut au reste faire l’un et l’autre en même temps, et c’est assurément ce qu’il y a de mieux ; mais il faut prendre garde qu’un beau mariage est souvent le contraire d’un bon, parce qu’il éblouit et qu’en conséquence il aveugle.

Un beau mariage pour une jeune personne qui doit apporter, comme mademoiselle de Latour-Mesnil, cinq cent mille francs de dot à son mari, c’est un mariage de trois ou quatre millions. Véritablement il semble qu’une femme peut être heureuse à moins. Mais enfin on avouera qu’il est difficile de refuser quatre millions quand on vous les offre. Or, en 1872, le baron de Maurescamp en offrit six ou sept à mademoiselle de Latour-Mesnil par l’intermédiaire d’une amie commune, qui avait été sa maîtresse, mais qui était bonne femme.

Madame de Latour-Mesnil répondit avec la dignité convenable qu’elle était flattée de cette proposition, et qu’elle demandait néanmoins quelques jours pour y réfléchir et pour s’informer. Mais, aussitôt l’ambassadrice hors de son salon, elle passa chez sa fille en courant, l’attira follement sur son cœur, et fondit en larmes.

— Un mari alors ? dit Jeanne, en fixant sur sa mère ses grands yeux de feu.

La mère fit signe que oui.

— Quel est ce monsieur ? reprit Jeanne.

— M. de Maurescamp !… Ah ! vois-tu, ma fillette, c’est trop beau !…

Habituée à regarder sa mère comme infaillible et la voyant si heureuse, mademoiselle Jeanne n’hésita pas à l’être aussi, et les deux pauvres chères créatures échangèrent longtemps leurs baisers et leurs pleurs.

Pendant les huit jours qui suivirent et que madame de Latour-Mesnil crut sincèrement consacrer à une enquête sérieuse sur la personne de M. de Maurescamp, elle n’eut guère en réalité d’autre préoccupation que de fermer ses yeux et ses oreilles pour ne pas être dérangée dans son rêve. Au surplus, elle reçut de sa famille et de ses amis des félicitations si enthousiastes au sujet de ce mariage magnifique, elle lut tant de dépit et de jalousie dans les yeux des mères rivales, qu’elle eut tout lieu de se fortifier dans sa détermination. — M. de Maurescamp fut donc formellement agréé.

Il se fait des mariages plus ridicules, — par exemple ceux qui se concluent au juger, après une entrevue unique dans quelque loge de théâtre, entre deux inconnus qui plus tard se connaîtront beaucoup trop. Du moins madame de Latour-Mesnil et sa fille avaient quelquefois rencontré dans le monde M. de Maurescamp : il n’était pas de leur intimité, mais elles l’avaient vu, çà et là, au spectacle, au Bois : elles savaient son nom et connaissaient ses chevaux. C’était quelque chose.

M. de Maurescamp n’était pas au reste sans présenter quelques apparences spécieuses. C’était un homme d’une trentaine d’années, qui menait avec un certain éclat la haute vie parisienne. Il tenait son titre de son grand-père, général sous le premier empire, et sa fortune de son père, qui l’avait conquise honorablement dans l’industrie. Lui-même occupait, grâce à son nom décoratif, quelques agréables sinécures dans de hautes sociétés financières. Fils unique et millionnaire, il avait été fort gâté par sa mère, par ses domestiques, ses amis et ses maîtresses. Sa confiance en lui-même, son aplomb convaincu, sa grande fortune imposaient au monde, et il ne manquait pas de gens qui l’admiraient. On l’écoutait dans son cercle avec un certain respect. Blasé, sceptique, railleur froid et hautain de tout ce qui n’était pas pratique, profondément ignorant d’ailleurs, il parlait d’une voix grasse et forte, avec autorité et prépondérance. Il s’était formé sur les choses de ce monde, et particulièrement sur les femmes, qu’il méprisait, quelques idées assez médiocres qu’il érigeait en principes et en systèmes simplement parce qu’elles avaient l’honneur de lui appartenir. — « J’ai pour principe… Il entre dans mes principes… J’ai pour système… Voilà mon système ! » — Ces formules revenaient à toute minute sur ses lèvres. S’il fût né pauvre, il n’eût été qu’un homme ordinaire : riche, c’était un sot.

Le choix que ce personnage avait fait de mademoiselle de Latour-Mesnil peut surprendre au premier abord. C’était de sa part avant tout un trait de haute vanité, et c’était aussi un calcul. On vantait dans le monde parisien mademoiselle de Latour-Mesnil comme une jeune personne accomplie. Habitué à ne se rien refuser et à primer en tout, il lui parut glorieux de se l’approprier et de mettre à son chapeau cette fleur rare. De plus, il avait pour principe que le vrai moyen de n’être pas malheureux en ménage, c’est d’épouser une jeune fille d’une parfaite éducation. Le principe n’était pas mauvais en soi. Mais ce qu’ignorait M. de Maurescamp, c’est que, pour arracher une de ces plantes choisies de la serre chaude maternelle et la transporter avec succès sur le terrain du mariage, il faut être un horticulteur de premier ordre.

Physiquement, M. de Maurescamp était un grand et beau garçon, un peu haut en couleur et d’une élégance un peu lourde. Fort comme un taureau, il paraissait désirer d’accroître indéfiniment ses forces ; il jonglait le matin avec des haltères, faisait des armes, se plongeait deux fois par jour dans l’eau glacée et développait avec orgueil dans des vestons collants un torse suisse.

Tel était l’homme à qui madame de Latour-Mesnil jugea heureux et sage de confier la destinée de l’ange qui était sa fille. Elle avait, il est vrai, une excuse qui est celle de bien des mères en pareil cas : elle était un peu amoureuse de son futur gendre, à qui elle savait un gré infini d’avoir distingué sa fille ; elle le trouvait supérieurement intelligent et spirituel pour avoir su apprécier l’esprit de sa fille ; elle le trouvait honnête homme et délicat pour avoir préféré dans la personne de sa fille la beauté et le mérite à des avantages plus positifs.

Quant à Jeanne elle-même, elle était naturellement disposée, ainsi que nous l’avons dit, à adopter en toute confiance le choix de sa mère. Elle était, en outre, comme toutes les jeunes filles, toute prête à enrichir de son fonds personnel le premier homme qu’on lui permettait d’aimer, à le parer de sa propre poésie, à refléter sur lui sa beauté morale et à le transfigurer enfin de son pur rayonnement.

Il faut convenir aussi que M. de Maurescamp, une fois admis à faire sa cour, eut une tenue, des procédés et un langage qui répondaient passablement à l’idée qu’une jeune fille peut se faire d’un homme amoureux et d’un homme aimable. Tous les fiancés qui ont du monde et une bourse bien garnie se ressemblent volontiers. Les bonbons, les bouquets, les bijoux leur composent une sorte de poésie suffisante. De plus, les moins romanesques sentent d’instinct qu’il faut faire en ces occasions une certaine dépense d’idéal, et il n’est pas rare d’entendre des hommes s’exalter poétiquement devant leur future, pour la première et pour la dernière fois de leur vie, comme on parle une langue particulière aux enfants et aux petits chiens dont on veut gagner la faveur.

Cette phase d’illusion et d’enchantement se prolongea pour mademoiselle de Latour-Mesnil à travers les magnificences de la corbeille jusqu’aux douces splendeurs du mariage religieux. En ce jour suprême, agenouillée devant le maître-autel de Sainte-Clotilde, sous la lueur stellaire des cierges, au milieu des buissons de fleurs qui l’enveloppaient, la main dans la main de son époux, le cœur débordant de piété reconnaissante et d’amour heureux, Jeanne-Bérengère toucha le ciel.

Il n’est pas téméraire d’affirmer qu’au delà de ces heures charmantes le mariage n’est plus pour les trois quarts des femmes qu’une déception. — Mais le mot déception est bien faible quand il s’agit d’exprimer ce que peuvent ressentir une âme et un esprit d’une culture exquise dans l’intimité conjugale d’un homme vulgaire. Sur la façon de plaire aux femmes et de les attacher à leur mari, M. de Maurescamp avait des principes qu’il serait difficile de formuler convenablement. On en aura dit assez et trop en laissant entendre que pour lui, l’amour n’étant autre chose que le désir, la vertu des femmes n’était autre chose que le désir assouvi.

M. de Maurescamp se trompait de date : il aurait pu avoir raison dans ses théories à cet âge lointain du monde où l’homme et la femme se distinguaient à peine de l’ours des cavernes. Mais il oubliait trop qu’une jeune Parisienne polie par la civilisation et affinée par la plus délicate éducation ne cesse pas assurément d’être une femme, mais qu’elle cesse absolument d’être un animal. Si elle retourne à l’état sauvage, ce qui n’est pas sans exemple, c’est son mari qui l’y ramène.