Histoire d’un fait divers (Le Nain jaune 1866)

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Histoire d’un fait divers (Le Nain jaune 1866)
Le Nain jaune (p. 6-7).


HISTOIRE
D’UN
FAIT DIVERS

(NOUVELLE)

Par un assez beau jour de février 1863, dans l’omnibus de Batignolles au Jardin des Plantes, qui roulait en ce moment le long de la rue Saint-Honoré, se trouvait une jeune femme en proie à une préoccupation marquée. C’est d’elle seule que nous nous occuperons, au détriment des autres voyageurs, bien que chacun d’eux aussi, laid ou beau, riche ou pauvre, nature choisie ou vulgaire, porte en lui l’histoire secrète de ses vues particulières, de ses souffrances et de ses désirs. C’est elle d’ailleurs qui attire le plus l’attention par ces harmonies où se plait le regard. Elle porte une robe de laine grise, ruchée de taffetas noir et s’enveloppe avec grâce dans un bournous de drap noir, dont l’entre-bâillement laisse apercevoir la riche agraffe de sa ceinture et des lignes exquises ; son chapeau de velours noir, orné en dessous d’un cordon de volubilis bleus, encadre une chevelure blonde et la plus charmante figure. Pureté, sensibilité, douceur, telles sont, au premier abord, les idéalités écrites sur le visage de la jeune femme en ces caractères universels, dont tout œil reçoit le sens. Son front n’est pas très-haut, mais ouvert et bombé ; ses yeux ne sont pas très-grands, mais d’une profondeur extrême ; des yeux gris, voilés par de longues paupières, où toutes les impressions semblent plus mouvantes, où tous les contrastes semblent s’unir. On compare les yeux bleus à l’azur céleste ; moins monotones, les yeux gris rappellent la mer, glauque, mystérieuse, souriante, profonde. Et que la mer ne soit pas humiliée de cette comparaison ; si grande qu’elle soit, un regard humain est plus vaste encore. En la résumant, il l’agrandit et bégaie l’explication de ses mystères.

Obstinément attachés sur la vitre de l’omnibus, les yeux de la jeune femme révélaient une inquiétude, un doute. Évidemment, des questions contradictoires s’agitaient en elle. De temps en temps, les ailes du nez frémissaient un peu ; ses lèvres roses et bien dessinées, tantôt s’avançaient pour former une moue légère, comme si elle se disait : non ; tantôt se serraient dans une attention pleine d’anxiété. Que pouvait-elle considérer ainsi ? Ce n’était pas un objet fixe, puisque ses yeux restaient attachés sur la même vitre et que l’omnibus roulait toujours.

Peut-être cette contemplation était-elle intérieure ? et la jolie voyageuse s’enfonçait-elle dans une de ces recherches pendant lesquelles nous fixons notre vue pour ne pas voir ? — Non, son regard voyait ; même il s’efforçait de mieux saisir, et puis, toute distinguée que fût cette aimable figure, elle n’avait rien qui annonçât le travail de la pensée. Dans ces contours pleins et arrondis, sous ce teint d’une blancheur transparente, sous ce front sans plis, à je ne sais quelle empreinte par les habitudes frivoles, qui remplissent d’ordinaire la vie de femmes, on reconnaissait l’absence des soucis intellectuels. Toutefois, de ce minutieux examen ressortait une autre révélation : sous les yeux, au coin de ces lèvres, si roses et si fraiches pourtant, çà et là, de légers sillons affirmaient que cette jolie créature n’avait pas été respectée par la souffrance.

L’objet que la jeune femme contemplait avec une ardeur de plus en plus vive, à mesure qu’une certitude semblait l’envahir, c’était l’image de l’omnibus, réfléchie dans les glaces des boutiques, avec les voyageurs de ce côté de l’impériale, dont les figures et l’attitude s’y trouvaient reproduites assez nettement.

Une ressemblance l’avait frappée ; et d’abord, elle s’était dit : « Ce ne peut être lui. » Mais chaque fois que l’omnibus passait devant une devanture plus haute et plus claire, elle s’écriait en elle-même : « C’est lui ! c’est bien lui ! »

« Oui, c’est bien son front bas, son épais sourcil, ses yeux vifs, qui regardent avec impatience à droite et à gauche, son pied petit et bien chaussé, qu’il met toujours en avant. Ce geste saccadé ! oui, c’est bien cela ! Il serre son cigare entre ses lèvres, qui disparaissent, et son menton se plisse, comme lorsqu’il songe ou travaille. C’est lui ! et voici bien le pantalon rayé qu’il a mis ce matin, et son cache-nez à bandes violettes. Mais comment n’est-il pas à Saint-Germain ? »

« Il paraissait pressé de partir et avait seulement une commission à faire dans le quartier. On ne va pas à Saint-Germain par le Jardin des Plantes. Il avait donc changé d’idée, ou plutôt il avait menti, sans doute. Et alors, où allait-il ? »

Sans les glaces, qui étaient fermées, car l’air était froid, cet homme, en descendant, près de la rue de la Monnaie, eût aperçu le brusque mouvement de la jeune femme, quand elle se pencha pour le mieux voir. Complétement certaine alors de ne s’être pas trompée, elle rougit, le suivit des yeux, et tout à coup se souleva comme pour descendre ; mais pendant son indécision l’omnibus roulait toujours, et la rue de la Monnaie était déjà loin. Elle prit alors son parti, s’enfonça plus profondément sur son siége, croisa son manteau, baissa ses beaux yeux avec tristesse, et, cette fois, se mit à songer profondément.

Place Saint-Victor, elle descendit, pénétra dans une maison neuve et alla sonner à la porte d’un appartement, où son entrée fut accueillie par les acclamations joyeuses d’une autre jeune femme : — Emmy ! À la bonne heure ! tu es charmante ! Je me disais : On ne la voit plus ! Enfin, te voilà !

Et bientôt les deux amies se trouvèrent assises sur une causeuse, en face d’un feu de coke, dans un petit salon. Débarrassée de son manteau et de son chapeau, Emmy était encore plus jolie.

On n’aurait pu refuser la même épithète à sa compagne ; mais ceci eût prouvé que le sens d’un mot peut varier à l’infini, selon l’objet auquel il s’applique. Victorine Levert est une de ces petites femmes brunes, blanches et fluettes, aux traits délicats et réguliers, que vous avez si souvent rencontrées, un peu partout. Elle a de grands yeux, mais ils semblent vides ; car la pensée n’y est pas et l’émotion ne s’y peint jamais. L’ovale de son visage est très allongé ; ses lèvres sont fines et molles. Elle est mise avec goût, et sa taille menue se prête à des enjolivements un peu surchargés. C’est pour elle que semble avoir été faite l’expression : une petite femme… nous ajouterons fort bien, si vous voulez, réservant pour Emmy le nom de charmante.

Celle-ci, quoique peu développée, a de l’intérieur ; on peut chercher en elle, et, qui mieux est, trouver. Tout en causant avec son amie, elle songe à la rencontre qui l’a tant préoccupée, et sa rêverie devient si visible que Victorine s’écrie :

— Mais qu’as-tu donc ? On dirait que tu es tourmentée de quelque chose. Ta petite fille n’est pas malade ?

— Je ne serais pas ici, répond Emmy.

— Qui donc alors ? ton père ? ta mère ?

— Ils vont bien, je pense. En te quittant, je me rendrai chez eux, comme à l’ordinaire.

— Et ton mari ?

— … Il m’a dit qu’il allait passer la journée à Saint-Germain.

— Ah ! c’est cela, tu es mécontente qu’il ne t’ait pas emmenée.

— Non, vraiment, c’est si ennuyeux une bâtisse ! Gervais n’en bouge pas, et je n’ai que la vue lointaine de la forêt.

— Est-ce que tu en es encore à pleurer quand ton mari te laisse seule ?

Emmy baissa la tête, et d’un accent doux et mélancolique :

— Non, à présent je suis plus raisonnable ; il faut bien se résigner. Mais il y a pourtant des choses que je trouverais difficiles à accepter… Oh ! pour cela, non, dit-elle vivement, comme se parlant à elle-même.

— Dis-moi ce que c’est, voyons, demanda Victorine, émue de curiosité.

— Mais… ce n’est rien peut-être. Pourtant, ça me paraît louche, et ça me tourmente… beaucoup. Figure-toi… mais tu me promets de n’en pas parler ?

— Par exemple, pour qui me prends-tu ? Est-ce que je ne suis pas ta confidente, ta meilleure amie ?

— Il y avait près d’une heure que Gervais était parti, ma chère, quand j’ai pris l’omnibus Chaussée-d’Antin. Y était-il déjà ? non, sans doute, car il m’aurait vue. Il est sans doute monté sur le boulevard, un peu plus loin ; je ne lui avais point dit que je viendrais te voir. Enfin, je l’ai bien reconnu rue Saint-Honoré, sur l’impériale, en jetant les yeux sur les glaces d’un magasin. Puis, il est descendu rue de Rivoli, et a pris par la rue de la Monnaie. Pourquoi m’a-t-il dit qu’il allait à Saint-Germain ?

Victorine pinça les lèvres et remua la tête de haut en bas :

— Eh bien, c’est gentil. Ma chère, il fallait le suivre.

— Je n’ai pas osé.

— Tu étais dans ton droit. Ton mari te trompe, c’est clair. Ma foi, j’aurais voulu connaître ma rivale, au moins voir la maison où il entrait. Tu as manqué là une occasion !…

— J’y ai bien songé ; mais s’il s’était retourné, et s’il m’avait vue ?…

— Tu lui aurais dit : je vous suis, monsieur. N’est-ce pas le devoir d’une femme ?

— Ma chère, tu ne sais pas combien il est vif et emporté.

— Le fait est qu’il a l’air dur. Oh ! moi, je te l’ai dit, tout franchement, quand j’ai bien vu que la lune de miel était passée, M. Talmant ne m’a jamais convenu pour toi. Il est trop brun, trop sec, trop… enfin, c’est un homme qui ne me va pas du tout ; je ne sais pas pourquoi tes parents se sont tant pressés de te marier. Il était riche, c’est vrai ; mais tu aurais pu trouver autant de fortune avec un meilleur caractère. Ah ! à propos : je ne m’étais pas trompée. Ce pauvre M. Martel est amoureux fou de toi, ma chère, il me l’a avoué, autant vaut dire. Il ne fait que parler de toi. Ne t’a-t-il pas fait visite ?

— Il est déjà venu deux fois, dit Emmy en souriant. C’est pour parler à mon mari ; mais il arrive toujours avant ou après l’heure, et Gervais est sorti.

— Alors, tu le reçois ?

— Que veux-tu que je fasse ? Il me demande. Ces provinciaux, on ne sait comment…

— Et que te dit-il ?

— Oh ! nous parlons de Paris et puis de sa province. Mon Dieu, la conversation traine un peu, cependant il ne peut pas se décider à partir.

— Je le crois bien, un provincial et un amoureux ! C’est égal, il est très-aimable. En voilà un, tiens, qui t’aurait rendue heureuse. Un si brave garçon ! Et plus riche que M. Talmant.

— Oh ! ne parle pas ainsi, dit Emmy confuse ; ce n’est pas bien. Gervais est mon mari, et je ne dois pas même penser que j’aurais pu en aimer un autre.

— Tu as raison, c’est aussi ce que je dirais s’il s’agissait de Jules et de moi. Mais pourtant, si ton mari te trompe, ma foi… ce n’est pas bien.

— Je n’en suis pas sûre.

— Dam, ça y ressemble. Quel dommage que tu ne l’aies pas suivi !

Elle revint tant et si bien là-dessus, ainsi que sur les perfections de M. Martel, qu’Emmy emporta ces deux idées mêlées dans sa tête, comme si elles eussent été liées par d’étroits rapports.

ANDRÉ LÉO.

(La suite au prochain numéro).

HISTOIRE
D’UN
FAIT DIVERS
(NOUVELLE)
Suite.

Tandis que cette jeune femme se rendait à pied, lentement, de la place Saint-Victor à la rue Saint-Denis, elle repassait en elle toute sa vie antérieure, depuis l’enfance jusqu’à présent, depuis son désir de l’oiseau bleu jusqu’à ce vide qu’elle éprouvait au cœur aujourd’hui. Elle n’avait pas dix-huit ans quand on l’avait mariée. Son prétendu ne lui plaisait pas d’abord. Il avait plus de trente ans et l’intimidait beaucoup avec ses yeux perçants et sa barbe noire. Elle n’avait pas encore désiré de se marier. Mais M. et Mme Denjot, le père et la mère d’Emmy, faisaient sans cesse l’éloge de M. Talmant. Il avait offert des cadeaux superbes ; puis elle songeait aux splendeurs de la noce, au plaisir d’être mariée avant toutes ses jeunes amies qui l’enviaient, de porter des bijoux et de beaux châles, d’être appelée madame et d’avoir un salon à elle, où elle recevrait du monde ; enfin d’être maîtresse en tant de choses où il lui fallait toujours consulter sa mère et lui obéir.

À l’église, elle avait prié de tout son cœur et s’était sentie émue ; elle avait alors pris la résolution d’aimer son mari, et de surmonter la crainte qu’il lui inspirait. Il l’aimait tant alors ! il était si complaisant et si bon pour elle que, décidément, elle l’avait aimé tout à fait et s’était donnée à lui de toute son âme. Pendant près d’une année ils avaient été heureux. Mais depuis la naissance de Paulette, Gervais n’était plus le même : il fuyait la maison de plus en plus ; il était devenu sévère, grondeur, emporté. Loin de prévenir, comme autrefois, les désirs de sa femme, il ne lui accordait qu’avec peine ce dont elle avait besoin. Plus de ces adorations, de ces enthousiasmes qui, d’abord, l’avaient étonnée, qu’elle avait acceptés ensuite, et qui, enfin, lui étaient devenus nécessaires, puisqu’elle n’avait rien à faire en ce monde qu’aimer son mari. Elle avait donc pleuré, gémi de sa solitude ; elle s’était trouvée malheureuse.

Souvent, elle prenait sa fille dans ses bras et l’embrassait à l’importuner ; souvent, la contemplant avec amour, elle cherchait dans cette petite âme la tendresse intelligente qui donne autant qu’elle reçoit ; mais elle ne parvenait qu’à fatiguer et ennuyer l’enfant. L’enfant avait tout à recevoir et rien à donner. Emmy n’avait donc pour consolation que le dévouement ; mais, à vingt-et-un ans, presque enfant elle-même encore, elle ne trouva pas que ce fût assez.

Cependant, ne pouvant mieux, elle s’était efforcée de se distraire. Elle avait plus fréquemment visité ses amies et sa mère. Celle-ci lui avait assuré que l’amour ne dure jamais qu’un temps, et qu’ensuite il suffit au bonheur d’une jeune femme d’être bien mise, d’avoir une maison convenable, de faire des visites, de recevoir ses parents et d’aller chez eux. Le père ajoutait que, puisque M. Talmant était agent d’affaires, il était bon qu’il sortit et vit du monde, et qu’il fallait songer à la dot de Paulette, qui serait bonne à marier dans quinze ou seize ans.

Emmy s’était donc résignée, et comme endormie dans sa vie uniforme de petits soins journaliers. Mais l’aventure de ce jour, cette rencontre de son mari venait de tout remuer en elle, et c’était un tumulte de réclamations passionnées, de colères, d’indignations qu’elle ne pouvait apaiser. Si Gervais la trompait !… S’il avait une maîtresse !… Oh ! pourtant, c’était trop indigne ; elle ne pouvait pas accepter cela. Elle, à son âge, délaissée, méprisée ainsi ! Elle était digne d’être aimée cependant, et à la place de Gervais, bien d’autres… C’est alors qu’elle revoyait le regard de M. Martel, ce regard timide et brillant, tout chargé d’amour, et c’était lui que dans sa pensée elle prenait à témoin de l’injustice qui lui était faite. Il lui semblait le seul à qui elle pût s’en fier pour la sentir profondément, aussi profondément qu’elle même. Jusque-là, elle n’avait fait que sourire, par vanité, de la passion de ce jeune homme. Il devenait tout à coup son ami, presque son protecteur.

La nature humaine est une. Affirmation trop naïve, si elle n’était nécessaire en face des différences extrêmes que l’on veut établir. On aura beau prêcher deux morales pour l’homme et la femme, il se produira toujours dans la conscience ce double fait : que toute injure inspire le désir d’une revanche ; qu’une rupture du contrat par l’un des contractants semble délier l’autre — du moins quant à ce qu’il doit à celui-là.

Emmy, qui n’était point raisonneuse, n’entra pas dans ces réflexions ; mais elle pouvait n’en glisser que mieux sur la pente où elle se trouvait, quitte à s’éveiller plus tard à quelque rude choc et à mesurer d’en bas la hauteur de sa chute. Elle en était à se rappeler le prénom de M. Martel, Olivier, qu’on avait prononcé devant elle une fois. Elle trouvait ce nom-là tout à fait poétique et doux, lorsqu’à l’entrée de la maison paternelle elle s’éveilla en se disant : — Mais, après tout, Gervais aura peut-être songé à quelque affaire de l’autre côté de l’eau, et il aura renoncé à son voyage de Saint-Germain. S’il en est ainsi, nous l’aurons à dîner ce soir, chez ma mère, et mon imagination et celle de Victorine auront travaillé pour rien, heureusement.

M. et Mme Denjot, les parents d’Emmy, tenaient, depuis vingt-cinq ans, une boutique de mercerie dans la rue Saint-Denis, à la hauteur de la rue du Petit-Lion. Contents d’une belle fortune qu’ils avaient amassée, ils fermaient tous les dimanches à midi précis et consacraient le reste de la journée à recevoir leur fille et leurs amis. Depuis longtemps, la jeune femme venait seule à ce rendez-vous de famille. Elle y trouva Paulette, que la bonne avait amenée, et deux ou trois vieux amis ; mais Gervais n’y était pas et ne parut point de toute la soirée. On fit après le dîner une promenade sur les boulevards, puis on prit des sirops dans un café. La soirée était belle ; on voyait la foule se presser à la porte des théâtres illuminés.

— Il ne me mène plus au spectacle, se dit Emmy ; c’est qu’il y mène une autre, sans doute. — Elle étouffait de chagrin, de colère et de dépit, et se promit d’éclaircir à tout prix ses soupçons.

M. Talmant rentra dans la nuit et ne parla ni le lendemain, ni les jours suivants qu’il ne fût point allé à Saint-Germain. Emmy était froide et boudeuse ; il ne s’en aperçut même pas.

M. Martel vint plusieurs fois pendant cette semaine pour parler à M. Talmant. Et bien que celui-ci ne reçût qu’à deux heures de l’après-midi, c’était toujours à une heure qu’arrivait M. Martel.

— Après son déjeuner, vous trouverez toujours M. Talmant au café… avait dit Emmy. Mais le jeune homme sans doute n’avait pas entendu, et cet avis n’avait pas été répété Il restait, presque suppliant, parlant peu d’abord et couvrant son embarras par des taquineries à Paulette, à laquelle il apportait chaque fois un sac de bonbons. C’était Emmy qui était obligée de soutenir la conversation, et pendant qu’elle parlait, M. Martel la contemplait avec tant d’adoration, qu’à son tour elle se sentait confuse et intimidée. Peu à peu, il s’animait, et bientôt parlait avec charme.

Quand il n’était plus là, en songeant à lui, Emmy se sentait doucement émue, et se disait : On entend la voix de son cœur dans tout ce qu’il dit. Comme il est sensible et bon !

Simplement, c’est qu’il aimait, et que la présence d’Emmy surexcitait ce qu’il y avait en lui de sentiment. Sa mère, qui le trouvait un peu égoïste, comme les enfants le sont presque tous, eût été surprise de l’entendre parler avec tant de sensibilité. Il racontait aussi ses voyages, et il n’avait rien trouvé dans le monde qui valut l’amour. Ce n’est pas qu’il osât prononcer ce mot ; mais la pensée n’en était pas moins exprimée et revenait à chaque instant.

Toutes ces réticences fort claires, le langage de ses yeux, bien plus expressif que des paroles, plus persuasif surtout, cela était plus dangereux pour Emmy que des aveux ; elle n’avait point à y répondre ; elle ne pouvait s’en fâcher. M. Martel l’occupa tant qu’elle s’en effraya. Emmy était faible, ou croyait l’être ; on ne lui avait jamais appris du moins qu’elle dût chercher sa force en elle-même. Jetant autour d’elle des regards éperdus, elle ne voyait que son mari qui lui fût un appui naturel et sûr. Mais, s’il l’avait abandonnée ? S’il la trompait ?…

Le dimanche suivant, elle se tint prête, et peu d’instants après que son mari fut sorti, elle descendit de son appartement, situé rue Taitbout, au premier étage, et se rendant à la station la plus proche, elle prit une voiture : « Rue de Rivoli, en face la rue de la Monnaie, » dit-elle au cocher.

Là, elle le fit stationner près d’un magasin et attendit. L’impatience et la crainte l’agitaient. S’il avait pris un autre chemin ?

Bientôt, cependant, elle vit M. Talmant descendre de l’omnibus comme la première fois et enfiler la rue de la Monnaie. Alors, d’une main tremblante, glissant 5 fr. dans la main du cocher, la jeune femme désigna son mari et ordonna de le suivre.

M. Talmant prit par le Pont-Neuf. Il marchait à grands pas et ne regardait ni à droite, ni à gauche ; mais en avant. Rue Dauphine, il s’arrêta tout à coup devant une boutique de mercerie et modes, à demi-fermée, où il entra.

— À présent, ma petite dame, que faut-il faire ? demanda le cocher en se penchant vers Emmy, d’un air familier et protecteur.

Elle le pria d’aller s’arrêter un peu plus loin, puis le renvoya et se dirigea vers la mercerie. Elle était toute pâle sous son voile baissé, tremblante, et ses mains crispées serraient avec force son manchon sur sa poitrine. Cependant, elle était résolue à savoir.

Sur la vitre de la porte, en lettres dorées, était écrit : Mme Léocadie Bodin. Emmy entrant demanda un chapeau.

Il n’y avait là que deux jeunes filles qui s’apprêtaient à sortir, et que l’arrivée d’une cliente sembla contrarier un peu. Cette contrariété s’accrut quand les exigences de la jeune femme parurent difficiles à satisfaire, et la plus âgée des demoiselles déclara bientôt nettement que ce que demandait madame ne se faisait pas ici.

— Mais, répliqua Emmy, cela se peut faire, et Mme Bodin s’en acquitterait à merveille. On m’a recommandé votre magasin ; je tiens à m’arranger avec vous. Ne puis-je parler à Mme Bodin ?

Car elle avait bien vu que ni l’une ni l’autre de ces fillettes n’était la femme qu’elle cherchait.

— Madame est occupée, dit la première demoiselle en regardant la plus petite ; je ne crois pas qu’on puisse la déranger.

— Elle n’est pas dans sa chambre, dit l’enfant. Elle est encore là. Vous pouvez lui demander.

Son regard indiquait une porte à droite, au fond, où la première demoiselle se décida enfin à aller frapper. À sa timide question, jetée à travers la porte entre-baillée, une voix impérieuse répondit : « J’y vais. »

Des instants longs pour Emmy s’écoulèrent. Elle couvrait la porte du regard ; son cœur battait. On entendait causer ; mais les intonations arrivaient confuses. Enfin, apparut une femme, une femme brune, belle, richement parée, qui se présenta d’un air de reine, et saluant Emmy légèrement, lui demanda ce qu’elle voulait.

Son prétexte, Emmy ne se le rappelait plus ; elle balbutia une réponse équivoque. Cette femme lui faisait mal à voir. Elle avait des cheveux d’un noir admirable et la peau d’une blancheur extrême ; de grands yeux noirs bien fendus, le sourcil beau ; son front bas et peu large était bien modelé ; le nez droit, un peu trop pointu peut-être, les lèvres charnues et bien dessinées, le menton fort et le bas du visage plein ; une taille abondante, mais ferme et gracieuse ; des bras à demi-nus, d’une beauté parfaite ; dans la physionomie quelque chose de hardi, de spirituel et de nonchalant ; le regard plein d’éclairs endormis ; une Athénienne, augmentée d’une grisette, avec l’accent de Paris.

En la regardant, le doux cœur d’Emmy se gonflait de haine. Plus cette femme lui semblait belle, plus elle la trouvait haïssable. Et quelque chose lui disait que cette beauté-là devait bien plus charmer M. Talmant que la sienne à elle.

La demoiselle de magasin, prenant la parole, avait expliqué ce que demandait Emmy, et Mme Bodin, en femme entendue, proposait diverses combinaisons. Mais en vérité, la nouvelle cliente était par trop irrésolue ou par trop distraite. Elle répondait à peine en songeant : Il est là ! Mais comment le voir ? Vais-je partir sans une certitude ?

Elle cherchait un expédient, quand l’objet de sa recherche vint de lui-même, impatient ou flâneur, se présenter dans le cadre de la porte restée ouverte. En l’apercevant, Emmy releva son voile. « Gervais ! s’écria-t-elle ; quoi vous êtes ici ? »

Un moment, il resta frappé de stupeur ; puis il s’avança. — Mais oui, dit-il, un de mes clients désire acheter le magasin de madame, et j’étais venu…

— Un dimanche ! reprit-elle, et voilà pourquoi vous faites semblant d’aller à Saint-Germain ?

Elle s’arrêta et sentit les forces lui manquer sous le regard plein de fureur que lui jeta son mari.

— Voilà une drôle de scène ! s’écriait Mme Bodin. Qu’est-ce que c’est que cette petite dame ?

— Venez ! dit brutalement M. Talmant en prenant le bras de sa femme. Et il l’entraina hors du magasin.

Quand ils furent dehors :

— Ainsi vous me surveillez, vous m’espionnez ? Je ne vous croyais pas de cette force là. Ah ! vous voilà toute tremblante à présent ! Ce que c’est que de faire des choses pour lesquelles on n’est pas né ! Ma chère, il faut vous occuper de votre fille et de vos chiffons, à moins que vous ne teniez absolument à être malheureuse…

Il fit signe à un cocher qui passait à vide.

— Avec moi, je vous en préviens, ça ne vous manquerait pas, si vous n’étiez pas raisonnable.

— C’est ainsi, dit-elle, que vous me parlez, quand…

— Montez, reprit-il en ouvrant la porte de la voiture ; montez donc.

Il la poussa dans l’intérieur, ferma la porte sur elle, donna l’adresse de sa maison et retourna chez la modiste.

Le trouble, la stupéfaction, le chagrin d’Emmy étaient à leur comble. La froide colère de son mari l’épouvantait et brisait d’un seul coup tout son plan d’attaque. Eh quoi ! il ne cherchait pas même à nier, à s’excuser ! De droit, il n’en était nullement question ; mais seulement de force, de pouvoir ! Eh bien, que pouvait-elle contre lui ? Rien. — Et lui, que pouvait-il contre elle ? Tout.

Il la tenait dans sa main tout entière ; il pouvait à son gré la faire souffrir. D’un mot, par cela seul qu’il s’en tenait à son droit légal vis-à-vis d’elle, rejetant ainsi les palliatifs que l’opinion et les mœurs ont apportés aux lois, il anéantissait toute réclamation, coupait court à tout reproche. Serments violés, confiance trahie, bonheur perdu, tout cela n’était rien, ne comptait pas. Ni droit, ni justice, ni pitié. Sa volonté seule. Il ne restait plus à Emmy qu’à se faire pardonner sa faute, la faute qu’elle avait commise de découvrir la trahison et de protester contre elle.

Maintenant, elle regrettait amèrement sa démarche. Sa situation vis-à-vis de son mari venait de changer profondément. Il y avait une heure, elle n’avait que des doutes et l’aimait encore. À présent, elle ne pouvait que le maudire, presque le haïr… Dans quelle situation, à vingt ans, il la jetait ! Un veuvage éternel ! Toute la vie à passer ainsi, sans amour, sans joie, sous le joug de cet homme qui ne l’aime plus et qui — elle le pressent — se vengera sur elle de ses propres fautes.

Elle arriva chez elle pâle, défaite, éperdue. Mme Denjot, venue pour chercher Paulette et qui mettait la dernière main à la toilette de la petite, en voyant sa fille, jeta un cri.

— Qu’as-tu ? bon Dieu ! qu’y a-t-il ? Emmy était trop émue pour se contenir. Au milieu d’un torrent de larmes, elle dit son malheur.

Certes, si contre l’instinct de la jeune fille, ce mariage s’était fait, une moitié au moins de la responsabilité en revenait à Mme Denjot. Affolée de ce gendre, qu’elle trouvait un homme superbe, et qui l’avait séduite par ses attentions, c’est elle qui avait pris à tâche de vaincre les répugnances confuses d’Emmy. Elle avait employé pour cela toute l’influence que possède une mère sur l’esprit d’une fille de dix-huit ans, et cependant que savait-elle de cet homme ? Il avait 200,000 francs, une agence accréditée, une famille recommandable, voilà tout. De plus, il était plein de déférence pour Mme Denjot, la menait au spectacle et lui offrait des bouquets. Il paraissait fortement épris d’Emmy. Sur tout cela, Mme Denjot n’avait point eu de paix que sa fille n’eût dit oui, et le père Denjot, fier de la position sociale de son gendre, le jour du mariage se frottait les mains.

Cependant, au récit d’Emmy, Mme Denjot éclata en lamentations et en invectives. Gervais était un scélérat ! Comme il l’avait trompée ! Oh ! les hommes… Si l’on pouvait se fier à aucun être de cette espèce-là… Depuis longtemps, elle voyait bien qu’il n’était plus le même. Il ne venait plus chez eux. C’est à peine présent s’il daignait dire bonjour à sa belle-mère quand il la rencontrait, et il ne l’embrassait plus et l’appelait Madame, comme si elle ne lui était de rien. Un homme autrefois si attentionné ! si insinuant ! Elle tourna ensuite sa fureur contre ces coquines qui débauchent les hommes mariés. — Est-ce pour mieux repousser une solidarité compromettante ? ou servilité d’opinion ? ou plutôt, cette lâcheté instinctive de notre pauvre race, qui préfère s’en prendre au moins fort ? Toujours est-il qu’en pareil cas c’est contre la femme surtout, ou même contre elle seule que s’exerce la colère des femmes. — On devrait couper le cou à ces créatures-là, dit en terminant son réquisitoire Mme Denjot. Ah ! si je la tenais ! Mais laisse-moi faire, ma fille ; il faudra bien que je trouve moyen de te rendre ton bonheur.

Cela semblait à Emmy n’être plus possible. Elle s’efforça de dissuader sa mère de parler à Gervais. Elle savait le peu de considération que ses parents inspiraient à son mari. Et puis, si cet amour, que trop jeune et trop naïve elle avait cru éternel, le souvenir de tant d’heures, si intimes et si vraies, tout le bonheur qu’il avait reçu d’elle, et tant de confiance, et leur enfant, si tout cela pour lui n’était plus rien, que pouvaient des remontrances ?

D’ailleurs, elle sentait qu’à présent c’était fini, qu’elle n’aurait plus de confiance en son mari. À vingt ans, l’âme a trop de vigueur et d’innocence pour savoir tolérer et pardonner. — Maintenant, se disait-elle, je serai toujours malheureuse ! Et elle pensait ensuite avec terreur combien ce serait long, jeune comme elle était.

Emmy passa le reste du jour, rue Saint-Denis, chez ses parents, dont les récriminations augmentaient sa peine, au lieu de la consoler. À force de rêver à l’aventure du matin, elle se rappela qu’elle avait déjà vu quelque part cette Léocadie, et finit par retrouver dans sa mémoire la scène, l’époque et le lieu. C’était dans les bois de Meudon, il y avait plus d’un an. Cette femme faisait partie d’un groupe folâtre qui passa près d’eux avec des rires et des quolibets. L’un des hommes avait tutoyé Gervais ; et cette femme, elle, lui avait fait signe, d’un air mystérieux et familier, qui avait donné fort à penser à Emmy. — C’est une artiste que j’ai vue trois fois, avait dit Gervais ; ces femmes-là sont ainsi. — Emmy l’avait cru, et maintenant elle voyait bien que dès ce temps son mari la trompait, que sa liaison avec cette femme datait de loin, que c’était une maîtresse en titre, c’est-à-dire, outre l’humiliation et le chagrin d’un tel partage, un malheur de famille, un danger sérieux.

Le lendemain Gervais se montra sombre et dur ; mais il n’y eut pas d’explication. Emmy, brisée et fiévreuse, ne se sentait pas la force de supporter une nouvelle épreuve, et s’entourait de Paulette comme d’un bouclier. Décidément, c’était elle la coupable. Jour à jour, elle se remit cependant un peu. Ses joues avaient si bien l’habitude du rose qu’elles le reprirent sans y songer. Mais au cœur, la plaie restait. Parfois, devant une naïveté de sa petite fille, les lèvres de la jeune femme laissaient échapper un éclat de rire ; mais, tout de suite après, elle pleurait d’avoir ri. C’était en elle un combat perpétuel entre la douleur qui dédaigne les biens de la vie, et la jeunesse qui veut en jouir. Un rayon de soleil, les premières violettes, les modes du printemps, un concert, une promenade l’attiraient instinctivement ; mais ensuite elle s’obstinait à rester chez elle, assise, immobile pendant des heures, tenant à la main sa broderie qu’elle n’augmentait pas d’une fleur, et pleurant silencieusement.

Olivier Martel vit ces larmes ou les devina. Il aimait trop sincèrement pour songer à profiter du chagrin de la jeune femme ; mais il en fut si touché, si malheureux, et chercha si naïvement à l’égayer et à la distraire, que la vérité en ceci — comme toujours peut-être, — lui servit mieux que l’habileté. La tromperie n’a d’autre but que de remplacer par des fantômes les trésors absents ; les cœurs vides en ont seuls besoin. Emmy se sentit aimée. Dès lors, elle continua à se dire de temps en temps, avec de grands soupirs, qu’elle était bien malheureuse, tandis qu’au fond elle ne l’était plus.

Cette pauvre enfant, à vrai dire, n’avait pas aimé. Mariée par ses parents à un homme alors fort amoureux d’elle, elle s’était mise à aimer son mari, comme le font en pareil cas toutes les jeunes femmes, avec une spontanéité de décision qui fait certainement honneur à leur bonne volonté, mais plus encore à ce pouvoir surhumain qu’on appelle force des choses. Reconnaissance, devoir, intérêt, tous ces mobiles avaient créé l’illusion dans le cœur d’Emmy, et cette illusion-là peut durer toujours chez une honnête femme, quand son mari le veut bien. Mais enfin cet amour, brutalement imposé, que n’avaient point précédé des émotions plus hautes et plus chastes, il ne pouvait avoir de bien fortes racines. — Dans l’ordre moral aussi, la liberté seule est féconde et forte. Ce que nous avons nous-même choisi, seulement, devient nôtre.

Maintenant, elle sentait se réveiller en elle, sous le regard d’Olivier, toute une nichée d’émotions pures et charmantes, qui sans lui ne seraient jamais écloses, et qui l’étourdissaient de leur chant divin. Elle redevenait jeune fille et recommençait son printemps. Elle se sentait vivre dans un autre avec délices. Tous les mouvements du cœur d’Olivier, qu’elle percevait par une vue nouvelle, étaient les siens ou le devenaient. Elle vivait double, plus encore peut-être, car l’amour a le don de tout agrandir, et les âmes où il entre, et le milieu qu’elles habitent. C’est le grand créateur de l’idéal, matière intarissable, dont l’homme forge sa vie, et c’est pourquoi, sans doute, — bien qu’à tâtons souvent et sans lumière, — l’homme cherche tant l’amour.

Il entrait, la saluait du regard plus que de la voix, s’asseyait timidement, et prenait tout de suite Paulette sur ses genoux. À ses premières visites, autrefois, il se plaçait très-loin de la jeune femme : c’était presque ridicule ; on eût dit qu’il avait peur. Mais il s’était rapproché de plus en plus, et il osait, enfin, s’asseoir près d’elle sur le canapé. Quelquefois, en causant de choses qui les émouvaient, il prenait la main d’Emmy et la gardait longtemps dans les siennes. Elle eût trouvé cela inconvenant d’un autre ; de la part d’Olivier cela lui semblait si naturel, et son désir allait si bien au-devant de ces hardiesses, qu’elle n’en remarquait pas l’importance ; elle craignait seulement que la fréquence des visites de M. Martel ne fût remarquée. Il venait presque tous les jours, de bonne heure. Une ou deux fois, il eut l’esprit de s’en aller avant la rentrée de M. Talmant, bien qu’il fût venu pour affaires, comme toujours. M. Talmant commençait à trouver extraordinaire que ce jeune client l’attendit au salon. Puis, les affaires n’aboutissaient pas. — M. Martel paraît fort empressé de placer son argent. Mais il ne se décide à rien, disait l’agent d’affaires un peu mécontent.

ANDRÉ LEO.

(La suite au prochain numéro).


HISTOIRE
D’UN
FAIT DIVERS

(NOUVELLE)

Suite

Olivier Martel, fils d’une famille du Berry, venait, à 23 ans, d’hériter de son père une fortune considérable. Au bout de six mois de deuil, il était arrivé à Paris, sous prétexte de placer ses fonds, avec l’intention d’en dépenser une partie à vivre dans ce Paris dont il rêvait ; c’était une nature naïve, audacieuse, pleines d’aspirations, indécises encore. Il connaissait M. Levert, le mari de Victorine, qui l’avait mis en relation avec M. Talmant. Dès la première visite, faite avec Mme Levert, il avait vu Emmy, et cette douce et gracieuse figure l’avait si vivement frappé, qu’il fut sur le point, le lendemain, d’obéir à la raison qui lui conseillait de partir pour Londres, et peut-être pour New-York.

Mais c’était un garçon plein de politesse, et il ne put se résoudre à manquer si gravement à M. Talmant, qui lui avait parlé d’une excellente affaire, et qu’il s’était engagé à revoir.

Peu de jours après, Victorine lui avait appris qu’Emmy n’était pas heureuse. Il l’avait deviné déjà, et il avait formé le projet de l’enlever, quand il aurait pu se faire aimer d’elle, projet qui lui paraissait plein de délicatesse. Il avait pour excuses une passion vraie, sa bonne foi et la morale flottante de son époque. Il avait tout de suite conquis l’enfant, complice ordinaire et victime naturelle de ces trahisons domestiques. Olivier, lui aussi, depuis quelques jours, était bien heureux, car il espérait d’être aimé, avec assez de doute, toutefois, pour que le charme d’espérer encore augmentât son bonheur.

Les choses en étaient là quinze jours après la scène de la rue Dauphine, quand un dimanche matin M. Denjot entra chez sa fille. M. Denjot ne sortait jamais que le dimanche, et il était déjà venu huit jours auparavant, mais un peu tard ; Gervais était déjà sorti. M. Denjot n’avait pas été fâché peut-être de ruminer tout ce temps l’allocution qu’il devait adresser à son gendre. Franchement, il était mal à son aise M. Denjot, bien que sa toilette et son air fussent solennels ; mais son gendre l’intimidait, et si sa femme ne lui eût fait un devoir absolu de cette démarche, il eût certainement trouvé des raisons de s’en dispenser.

On allait déjeuner. Emmy, en entendant la voix de son père dans le corridor, courut l’embrasser, un peu inquiète et voulut l’entraîner dans le salon. Mais il la repoussa doucement :

— Ton mari est-il là ? je veux lui parler.

— Il est dans son cabinet, murmura la jeune femme, et plus bas encore elle ajouta : Que veux-tu lui dire ? Non. Viens, je t’en prie. Nous causerons.

— Laisse-moi, ma petite, c’est une chose que je dois faire ; il faut que ton mari sache que tes parents n’entendent pas que tu sois malheureuse. Ah ! par exemple ! c’est bien pour ça que nous t’avons mariée !

En même temps, il heurtait à la porte du cabinet.

— Entrez, dit M. Talmant.

Emmy tremblante s’éloigna.

Il y avait dans les traits du bonhomme, dans son attitude et dans les gants noirs qu’il avait mis, quelque chose d’inusité qui agaça dès l’abord M. Talmant. Il offrit en silence un fauteuil à son beau-père.

— Il faut bien que je vienne vous voir, Gervais, puisque vous ne venez plus chez nous.

Et Denjot toussa un peu.

— Je suis fort occupé, monsieur, vous le savez.

— Sans doute, sans doute ; mais il y a occupations et occupations. Quand on est bon mari et bon père, on s’occupe de ses affaires et puis de son intérieur. On ne peut pas toujours faire le jeune homme ; on a des devoirs, et quand on possède une femme charmante, un bijou d’enfant, eh bien, monsieur, c’est tout ce qu’il faut à un honnête homme et…

— Où voulez-vous en venir ? demanda M. Talmant, dont les sourcils se froncèrent.

— Vous le savez bien, monsieur. Ma fille a eu connaissance de votre conduite, et ça ne pouvait pas manquer de lui faire un grand chagrin…

M. Talmant se leva :

— Ceci ne regarde que moi, monsieur. Croyez-vous que je m’en vais écouter humblement vos remontrances ? Je ne suis plus d’âge à être en tutelle. Je fais ce qui me plaît.

— C’est juste, balbutia M. Denjot. Mais vous avez promis de rendre ma fille heureuse…

— C’est sa faute. De quoi se mêle-t-elle ? A-t-elle le droit de m’espionner ? Je n’ai pas de maîtresse chez moi ; donc, elle n’a rien à voir à ma conduite.

— Je ne dis pas, monsieur, je sais bien que c’est la loi. Pourtant, si vous nous aviez parlé comme ça le jour du mariage…

M. Talmant poussa un éclat de rire sec :

— Évidemment ! Que voulez-vous, monsieur, il y a deux manières de comprendre la chose, à ce qu’il paraît. Dans ce temps-là j’étais de votre avis : les lois du cœur ! la justice ! l’amour !… Pour le moment, je trouve que l’autre manière vaut mieux.

— Monsieur, permettez-moi de vous dire que ceci est du cynisme.

— Comment ! mon cher monsieur, du cynisme ! Quand j’observe et vénère la loi ? Prenez garde !… Et puis, M. Denjot, entre hommes, voyons, n’est-il pas puéril de tant se fâcher ? Que diable ! chacun n’a-t-il pas eu ses petites incartades, dans le temps, hein ?

C’était une allusion sans doute à quelque phase de la vie du bonhomme ; car au moment où son gendre, en disant ces mots, le regarda en face d’un air ironique et insultant, M. Denjot se troubla, et bégaya des mots incohérents. Mais, tout à coup, le père domina tout en lui.

— Tout ça ne signifie rien, s’écria-t-il. La vraie loi, la vraie justice, la raison des raisons c’est que ma fille doit être heureuse. Qu’est-ce qu’elle a donc fait pour ne l’être pas ? Si vous voulez votre plaisir, vous, est-ce qu’elle a mérité de passer sa vie toute seule, sans autre joie que celle d’élever une petite fille — pour que celle-ci peut-être soit malheureuse à son tour ? Quand on ne veut pas rester attaché à une femme, on ne doit pas se marier ; au moins on ne trompe personne. Belle et charmante comme elle l’est, notre Emmy, la voilà donc, elle aussi, épousée comme pour son argent et tenue à la gêne pour vos affaires et pour vos plaisirs ! Elle n’a rien à elle ! Vous lui avez pris sa dot, son bonheur, sa liberté, tout ! Et c’est pour ça, croyez-vous, que nous élevons nos filles, pour que vous jouissiez de notre bien en les tenant à la chaîne ! Ma foi, c’est trop fort ! ça ne se peut pas ; je ne le veux pas ; j’empêcherai ça ! Je l’empêcherai quand je devrais… car enfin, il est impossible que des choses comme ça soient souffertes dans le monde. Il y a des pères ! Ah ! si j’avais su !…

M. Talmant s’était rassis à son bureau : il sifflotait entre ses dents. Évidemment, M. Denjot lui agaçait les nerfs au plus haut point. La main crispée sur le bras de son fauteuil, il se réfugiait dans l’ironie pour échapper à la colère. Il sourit :

— Ne vous emportez pas comme ça, M. Denjot. Vous n’avez rien à faire. C’est moi qui suis, de par la loi, le seul protecteur d’Emmy et… son maître en même temps. Ne savez-vous pas que si je lui ordonnais de rompre toute relation avec vous, elle serait forcée de m’obéir ?

— Monsieur ! s’écria le père, nous ne sommes pourtant pas dans un pays où la loi autorise tous les crimes. Il faudra voir…

— Je vous demande pardon, elle autorise tout, sauf les sévices et la dilapidation des biens. Je ne l’ai point battue, du moins nul n’en peut témoigner ; je fais de bonnes affaires et la dot de votre fille est en sûreté ; vous n’avez pas à vous occuper du reste.

— Et elle ne dispose de rien ! Elle ne peut pas se permettre une fantaisie ! Vous allez de côté et d’autre vous amuser, vous ! et la laissez seule ; et si elle se permettait d’aller aux spectacles et aux réunions sans vous, on la croirait légère ou malhonnête et vous le lui défendriez. Que voulez-vous donc qu’elle fasse ? Enfin, elle n’a que vingt ans ! Elle a sa fille, je sais bien ; mais on ne se marie pas seulement pour être mère ; on se marie aussi pour avoir un mari. Que vous a-t-elle fait ? Elle s’est toujours bien conduite ; elle est douce, bonne, tout le monde l’aime. Il n’y a que vous qui, après l’avoir adorée, à présent, ne l’aimez plus. Et puis, croyez-vous que c’est pour fournir à vos débauches que j’ai travaillé ? C’était pour elle, ma pauvre petite ! Vous la privez de son bien, vous la volez !

Gervais haussa les épaules.

— Pas de gros mots, monsieur, dit-il.

Mais le vieillard reprit avec emportement en se levant :

— Ah ! vous avez tous les droits sur elle ! Son argent, son bonheur, tout ! Moi, je vous dis que ça n’est pas possible. Vous n’avez pas le droit de la tuer, peut-être ? Eh bien ! n’est-ce pas tuer une femme que la rendre malheureuse ? La santé, d’abord s’en va peu à peu, et puis vient une maladie et… l’on meurt. Et vous croyez que je souffrirai cela ? Je vous attaquerai partout, devant tous les tribunaux : je dirai du mal de vous ; on saura ce que vous êtes…

— Et vous perdrez partout, cher monsieur Denjot. Que voulez-vous ? la loi est la loi : la femme appartient à son mari, corps et âme, sauf les biens ; avec cette restriction qu’il n’est pas permis de la battre ; mais vous sentez bien…

Il se leva aussi, s’approchant de son beau-père et baissant la voix :

— Tenez, à votre place, cher monsieur Denjot, moi, je ne trouverais pas prudent d’irriter comme cela le mari de ma fille, un homme qui peut tout contre elle ; car enfin, vous le sentez, dans ce tête-à-tête à huis-clos, où l’autorité du mari règne, tout est possible : la femme, non-seulement physiquement faible, mais privée de tout droit ; l’homme non-seulement vigoureux, mais armé de tous les pouvoirs… Oui, à votre place, je prendrais bien garde. Le public n’est pas toujours-là. Le scandale même, ce scandale que les femmes craignent tant, parce que le monde le leur tient à déshonneur, il n’est pas toujours facile. Voyons, supposez que nous sommes seuls, elle et moi ici, comme nous le sommes vous et moi. Il fait nuit, la bonne dort là-haut, au sixième. Ma foi, les plaintes de votre fille, ses reproches, ou bien le souvenir de ceux de ses parents, m’agacent les nerfs. Je cède à la colère ; je la prends par le cou — remarquez bien, elle ne peut pas même crier — et je martèle un peu le mur avec sa tête. — On peut avoir de ces moments-là. — Ça ne paraît pas, ou bien, rien ne prouve que ce soit moi : puis encore, le respect humain, la crainte de violences nouvelles, la faiblesse de volonté cultivée par l’habitude, la séquestration même, enfin la famille, le nom, l’enfant, tout cela. Une femme peut souffrir ainsi des années sans qu’on le sache, ou que rien le puisse prouver, et, dans cette situation, un coup maladroit, la peur, la fatigue, que sait-on ? Une fièvre peut venir qui devient bientôt mortelle ; je vous le répète, ce n’est pas prudent.

— Ô mon Dieu : s’écria le pauvre vieillard en joignant ses mains tremblantes, j’ai donné ma fille à un scélérat !

ANDRÉ LÉO.

(La suite au prochain numéro).

HISTOIRE
D’UN
FAIT DIVERS

(NOUVELLE)

Suite.

Le but de M. Talmant, en parlant ainsi à son beau-père, évidemment, avait été de le réduire au silence par la crainte, et de s’en débarrasser. Mais, naturellement violent, il se maintenait avec peine dans ce ton cynique et persiffleur. Au nom de scélérat qui lui était appliqué, se levant d’un bond, il saisit sur son bureau un porte-cigares en porcelaine et le brisa par terre aux pieds du vieillard :

— Voulez-vous enfin me laisser la paix ? s’écria-t-il. Voilà une heure que vous m’écrasez de vos radotages et j’en ai les oreilles assez échauffées. Partez !

— Je vous laisse, dit M. Denjot épouvanté. Aussi bien, puisque vous n’avez ni âme, ni conscience, il est inutile de vous parler. Je ne sais pas comment je ferai, mais je défendrai ma fille. Et pourtant, vous êtes fou d’agir comme cela ; car enfin, que voulez-vous que fasse une jeune femme délaissée de son mari et qui se voit dépouillée de toute joie, de tout plaisir pour une étrangère ? Ne comprenez-vous pas que la maison devient pour elle comme une prison, un lieu sombre ? qu’elle doit perdre le goût de ses devoirs, la gaieté, sa bonté même… Le plus faible peut se venger, et maintenant elle ne vous doit rien…

— Vous croyez cela ! s’écria M. Talmant dont le visage s’empourpra jusqu’aux yeux ; et ces yeux semblèrent jeter des flammes. Ah ! vous croyez qu’elle pourrait se venger ? Eh bien, je le lui conseille ! On ne joue pas avec moi, monsieur ; je ne raisonne pas, moi, j’agis. Prenez garde à elle ! et aussi prenez garde à vous. Sortez ! sortez ! répéta-t-il avec fureur en ouvrant la porte et en foudroyant du regard et du geste le vieillard, qui, terrifié, craignant une insulte plus grave, passa en chancelant devant lui.

— Où est papa ? demanda Emmy timidement, quand son mari entra dans la salle à manger, où elle se trouvait avec Paulette.

M. Talmant l’enveloppa d’un regard furieux : Laissons ce vieil imbécile, dit-il en marchant vers elle, et si vous vous permettez dorénavant de me suivre et de parler à qui que ce soit de vos découvertes…

Il la saisit des deux mains par la taille et l’enleva de terre, en la serrant si fort qu’elle pâlit comme étouffée.

— Dire que je pourrais briser ça comme un roseau ! dit-il en la lâchant.

Et comme la bonne entrait, apportant le déjeuner, il alla vers la fenêtre, se pencha au dehors et respira bruyamment. Emmy, tombée sur une chaise, tremblait d’un mouvement convulsif, et des larmes s’amassaient à ses paupières. Du coin où elle était, au milieu de ses joujoux, l’enfant, qui avait vu cette scène d’un œil effaré, s’approcha de sa mère : « Papa t’a fait mal ? » La bonne se tourna vers sa maîtresse, mais en voyant le regard de M. Talmant peser sur elle, elle sortit.

— Ah ça, pas de simagrées, dit M. Talmant, mettez-vous à table.

Emmy obéit en silence, mais ne mangea pas. Comme il s’en fâchait ; elle dit : « Vous m’avez fait mal.

— Bah ! ce n’est rien encore, fit-il en ricanant.

— Hélas ! balbutia-t-elle, vous me haïssez donc à présent ?

— Peut-être ! répondit-il du même ton.

— Tu es un méchant ! » s’écria Paulette.

Il se tourna vers l’enfant d’un air fâché, mais elle soutint son regard en le fixant avec cet œil noir qu’elle tenait de lui et en fronçant le sourcil, comme il le faisait lui-même. Il se mit à sourire et ne dit rien. Après avoir déjeuné à la hâte, il partit.

La jeune femme se sentait incapable de sortir. Elle envoya la bonne avec Paulette chez ses parents et les fit prévenir qu’elle irait seulement à l’heure du dîner. Puis, seule, elle se jeta sur un canapé, brisée, fixant d’un regard morne sa destinée qui l’épouvantait. Oh ! mon Dieu ! qu’avait-elle fait pour être si malheureuse ? Gervais ! il était devenu pour elle un ennemi. Lui, dont seul elle devait tout attendre, dont elle dépendait, il n’avait plus pour elle que de la haine et de mauvais traitements ; et son oubli, son indifférence dont elle avait tant souffert, elle en était réduite à les regretter. Lui, qui l’avait adorée ! lui, qu’elle avait aimé !

Les souvenirs d’une affection à jamais éteinte, les peines et les dangers de sa situation brisaient, le cœur d’Emmy, et depuis longtemps ses larmes coulaient, quand elle entendit sonner. Son premier mouvement fut de ne pas ouvrir. Qui ce pouvait-il être ? Un fournisseur, peut-être ? ou plutôt sa mère, inquiète ? peut-être encore… Les battements plus vifs de son cœur nommèrent Olivier. Un second coup retentit. Emmy essuie ses yeux, cherche à se remettre. Si pourtant c’était Mme Denjot ! Elle va ouvrir, et, bien qu’un pressentiment secret l’eût décidée, faible et nerveusement ébranlée comme elle l’est en ce moment, elle ne peut retenir un léger cri en voyant Olivier devant elle.

— Vous ne m’attendiez pas ? lui dit-il.

— Mais… non… aujourd’hui. Je devrais être sortie.

— C’est que… je passais tout près d’ici… et j’ai voulu savoir… seulement pour avoir de vos nouvelles. Mon Dieu ! qu’avez-vous ? demanda-t-il avec anxiété, en la regardant.

— Rien, je suis un peu souffrante.

Elle passa devant lui, entra dans le salon, ferma les rideaux. Elle éprouvait, outre son chagrin, un grand trouble qu’elle eût voulu cacher. Mais le regard doux et perçant d’Olivier ne la quittait pas. Il vint s’asseoir près d’elle, et lui prenant la main :

— Je vous en supplie, Emmy, qu’avez-vous ?

Il osait la nommer ainsi pour la première fois. Elle pensa qu’elle devait le rappeler aux convenances ; mais l’accent d’Olivier la rendait si émue ! Cette sollicitude qu’il avait pour elle la touchait si vivement dans son abandon, qu’elle sentit les larmes la gagner, et put seulement détourner la tête.

Olivier se laissa glisser à genoux :

Emmy, je ne veux pas que vous pleuriez. Oh ! c’est une chose infâme, horrible, qu’on puisse vous faire pleurer, vous ! Je vous adore, vous le savez bien. Je veux que vous soyez heureuse ! Emmy, je vous en supplie, venez avec moi : je vous emporterai à l’autre bout du monde, et là, je vous servirai, je vous adorerai ainsi… toujours !… à genoux ! Oh ! si vous saviez ! si vous saviez quelle confiance vous devez avoir en moi ! Je vous aime !… C’est immense ! Je n’ai plus besoin à présent de mon bonheur, mais du vôtre, Emmy !…

La jeune femme ne pouvait répondre ; elle pleurait. Elle savait qu’Olivier disait vrai ; elle en était sûre. Être aimée d’Olivier, c’était un bonheur !… Et le rendre heureux ! ah ! bien plus encore ! Mais cela était impossible ; elle ne devait pas. Hélas ! le devoir et le bonheur séparés à jamais pour elle ! Cependant… avait-elle des devoirs encore vis-à-vis de ce mari infidèle, injuste, brutal ? Un moment, elle fut ébranlée ; mais, tout à coup lui apparut le cher visage de Paulette qui fixait sur sa mère ses yeux vifs et purs.

— Mon enfant ! s’écria-t-elle. Vous oubliez que je suis mère, Olivier.

— Paulette sera ma fille. Nous l’emmènerons aussi. Pourrais-je ne pas aimer votre enfant, Emmy ? Oh, chère !… chère aimée, confiez-vous à moi sans crainte. Emmy ! dites que vous m’aimez.

— Ah !… vous le voyez bien. Mon Dieu, que je suis coupable d’être si peu forte ! Mais je souffre tant, Olivier ! Quand vous êtes venu, c’est vrai, je pleurais. Mais j’aurai le courage d’être malheureuse, et vous… je veux, oui, je veux que vous m’oubliiez. Mon ami, ne vous révoltez pas, nous n’y pouvons rien. Je ne vous porterais que malheur. Mon existence est perdue ? Ah ! pourquoi m’a-t-on mariée si jeune ! Mais, c’est fini. Malheur ou faute, n’est-ce pas toujours malheur ? Olivier, si vous m’aimez vraiment, abandonnez-moi.

— Jamais ! s’écria-t-il. Et, avec toute la fougue d’un désir ardent et d’une conviction nouvelle, il s’efforça de lui persuader que le mariage n’était aux yeux de Dieu qu’un lien temporaire, dont la seule raison d’être était l’amour. Il parla éloquemment au nom de la liberté, de la dignité de l’être. Il peignit comme il les rêvait les grandeurs et les enivrements de l’amour, et la tremblante Emmy voyait s’ouvrir devant elle des perspectives inconnues et sentait la passion envahir à torrents son âme. Si vraiment elle pouvait rester pure, en étant heureuse ?… Mais le souvenir de sa fille lui revint encore. Ah ! — qu’elle se perdît ou non, — elle pouvait se donner, elle, mais pouvait-elle disposer aussi de la destinée de Paulette ?

— Et l’enfant ! répondit-elle, vous oubliez toujours l’enfant.

— Je vous l’ai dit : elle nous suivra et je l’aimerai. Que puis-je vous promettre de plus pour elle, mon Emmy ?

— Je puis renoncer à tout pour vous, Olivier ; à mon honneur aux yeux du monde, à ma famille elle-même, et courir tous les risques d’une vie nouvelle dans un monde nouveau. Mais tous ces sacrifices, les imposer à ma fille, sans l’amour, qui pour moi en effacerait les amertumes, briser sans compensation toute sa destinée, le devons-nous ?

Il ne répondit pas et devint pensif, les yeux fixés sur les mains de la jeune femme, que tout à l’heure il couvrait de baisers.

— Vous ne pourriez consentir… à la quitter ? demanda-t-il lentement.

— Abandonner ma fille ! je serais une mauvaise mère ! vous ne m’aimeriez plus !

— Je t’aimerai toujours, quoi que tu fasses, dit-il. Ah ! si vous m’aimiez autant…

Un geste d’Emmy, geste plein d’effroi, arrêta la parole sur ses lèvres. La porte extérieure de l’appartement venait de s’ouvrir et se refermait. Olivier eut à peine le temps de se jeter sur une chaise, à quelques pas de Mme Talmant : celle-ci, par un violent effort, tâcha de rendre un peu de calme à ses traits ; mais des larmes brûlantes avaient rougi à ses yeux. Gervais entra.

Il était calme en apparence, le sourire aux lèvres, mais dans l’œil une lueur fauve.

— Comment ! vous êtes ici ? dit-il à M. Martel. Ma foi, vous êtes d’un acharnement en affaires !… Je ne m’attendais guère à trouver, aujourd’hui dimanche, un de mes clients chez moi.

— J’espérais, monsieur, vous rencontrer aussitôt après votre déjeuner. Je venais vous dire que décidément cette affaire du gaz parisien ne me tente pas. Je préférerais entrer dans quelque entreprise nouvelle… aider à la réalisation d’une de ces tentatives économiques…

— Mais que faites-vous, ma chère, de cette obscurité ! dit M. Talmant en marchant vers une fenêtre, celle qui était en face de sa femme, et en ouvrant les rideaux brusquement. Puis, revenant vers elle : Comme vous êtes pâle ! et défaite !… Vous lui aurez trop parlé d’affaires, monsieur Martel, cela ennuie les femmes. Aussi, monsieur, — je vous dis ceci parce que vous êtes provincial, — les agents d’affaires ouvrent aux clients leur cabinet, mais non leur salon.

— Monsieur, dit Olivier en se levant, je n’accepte pas facilement les leçons et je trouve la vôtre si inconvenante…

— Comment donc ! mon cher monsieur, vous méconnaissez à ce point les plus cordiales intentions ? Moi, qui ai tant de désintéressement vis-à-vis de vous, que je vais vous donner l’adresse d’un de mes confrères, un honnête homme, fort intelligent, et plus à même que moi de vous satisfaire. Tenez…

Il tendit une carte à M. Martel, et celui-ci, qui attendait une provocation, y lut avec étonnement la véritable adresse d’un agent d’affaires. En même temps, l’attitude polie, mais significative de M. Talmant indiquait la porte au visiteur. Sur un regard suppliant d’Emmy, Olivier, sans protester davantage, se retira. Cependant, sur le seuil de cette demeure d’où on le chassait, il s’arrêta :

— Monsieur, votre conduite vis-à-vis de moi exige une explication.

— Mais c’est fort simple, monsieur. Je ne puis vous servir comme vous l’entendez et je vous adresse à un autre. J’ai bien l’honneur de vous saluer.

Et M. Talmant referma la porte, avant qu’Olivier, plein de rage, mais contenu par la crainte de nuire à Emmy, eût pu lui répondre.

De la part de Gervais, était-ce prudence ou lâcheté ? Les natures despotes, généralement, ont pour la force et la vaillance un grand respect et s’exercent plus volontiers contre la faiblesse. La distance de la porte d’entrée au salon suffit à M. Talmant pour dépouiller son masque de politesse, et quand il revint se placer devant Emmy, il était hideux de colère.

— Ainsi donc, s’écria-t-il, il vous faut des amants pour vous consoler ? Vous vous arrangez chez vous pour être seule et les recevez, les rideaux fermés. Vous êtes une infâme ! Vous avez donc perdu tout respect de vos devoirs ! toute pudeur ? C’est ainsi que vous respectez mon nom ! Vous êtes une créature odieuse, ignoble ! Mais vous avez trouvé votre juge, et maintenant…

— Je ne suis pas coupable, dit-elle d’une voix brisée ; et c’est vous ! vous ! qui pouvez me traiter ainsi !…

— Il ne s’agit pas de moi, cria-t-il ; moi, je suis le maître. Moi, j’ai le droit d’avoir une maitresse, si cela me plaît, et vous n’avez pas le droit d’avoir un amant. Et si cet homme entre désormais chez moi, je le tue, et vous aussi. La loi m’en donne le droit.

Il continua d’exhaler sa rage dans un débordement d’insultes, et, ramassant dans sa mémoire les mots les plus vils, il les jetait à la face de cette jeune femme, qui les entendait pour la première fois. Tout ce que, jusque-là, il lui avait instinctivement caché des fanges de son imagination, des impuretés de sa vie, il le déversa sur elle, et ce fut seulement au bout d’une heure qu’il la laissa enfin, demi morte d’épouvante et de dégoût.

ANDRÉ LÉO.

(La suite au prochain numéro).


HISTOIRE
D’UN
FAIT DIVERS

(NOUVELLE)

Le temps est le régulateur de la vie moyenne ; mais on comprend que dans ses rêves d’un autre monde l’homme l’ait supprimé ; car au sein des grandes émotions il n’existe plus. L’âme humaine alors échappant aux lois du système, dont elle fait partie, habite le monde absolu de l’idée, où la durée s’absorbe dans l’éternité de l’être. Emmy restait plongée dans ce double malheur : la haine de son mari qui lui promettait une vie de souffrances, et la douleur de ne plus revoir Olivier. Mais c’est du second malheur qu’elle souffrait le plus. On a dit aux femmes : Vous aurez l’amour ; elles le veulent. Emmy sans lui n’avait que faire au monde. On ne l’avait jamais occupée d’autre chose ; elle ne se croyait née que pour cela. Or, ayant une valeur humaine, elle ne pouvait vivre de rien.

Olivier ne pouvait plus revenir chez elle. Le verrait-elle ailleurs ? Oh non ! non ! puisque cet amour était coupable, impossible, l’occasion, l’heure du sacrifice était venue. Mais quel déchirement ! Elle se disait : Je ne le verrai plus ; je ne l’entendrai plus ! celui qui tout à l’heure me versait du fond de son âme tant d’idéal et tant de bonheur ! Elle trouvait que tout en lui était beau, plus encore, sacré. Elle confondait, comme toujours, l’idéalité de l’amour avec l’être par qui elle se révélait. Il était donc grand, elle l’adorait. Et quand elle songeait qu’il daignait lui faire le don le plus précieux, le plus complet, le don de son être, elle se sentait engagée envers lui par une reconnaissance immense, enthousiaste. Où trouverait-elle donc le courage de le faire souffrir ? Comment pourrait-elle se résigner à ne plus le voir, à ne plus l’entendre ! Il lui apparaissait désespéré, pâle, avec un regard qui pénétrait le cœur, et où déjà elle lisait des reproches. Il souffrirait pour elle, lui, Olivier ! — Elle brulait de fièvre et pleurait amèrement.

Cependant, à côté d’elle, les heures s’écoulaient, et sa mère ne la voyant pas venir, à la nuit tombante, la vint chercher.

L’imagination de Mme Denjot, surexcitée déjà par le rapport de son mari, acheva de s’exalter à la vue du désespoir de sa fille. Elle prit la résolution d’agir vigoureusement et d’attaquer la situation par son côté en apparence le plus imprenable. Dans son jugement, la source de tout le mal, c’était toujours Léocadie Bodin. Aussi, le lendemain, endossant sa robe de soie noire, et prenant son air le plus comme il faut, elle se rendit rue Dauphine.

Mme Denjot ne possédait ni une grande intelligence, ni un esprit cultivé, mais elle avait pourtant sa philosophie. Elle avait appris, dans sa boutique, à connaître le caractère humain par ses côtés d’intérêt et de vanité, et qui plus est, à les faire mouvoir à son profit, comme eût fait un Louis XI dans son royaume. C’était le côté vulgaire mais avec Léocadie Bodin, il suffisait.

La bonne dame entra donc dans le magasin de modes, acheta quelques articles dont elle loua la bonne qualité, observa tout à son aise pendant ce temps la belle modiste, et d’un air à la fois digne et insinuant, finit par demander à celle-ci un entretien secret. Quand Léocadie, assez intriguée, l’eut conduite dans l’arrière-boutique et l’eut fait asseoir, Mme Denjot, avec autant de douceur que de gravité, lui dit :

Ma chère dame, je suis la belle-mère de M. Gervais Talmant.

L’autorité de la famille en impose toujours, et surtout à ces pauvres femmes qui, rarement, se trouvent en dehors d’elle par le fait de leur volonté. Léocadie fit un pas en arrière, mais resta polie pour Mme Denjot.

Celle-ci commença par excuser la jeune femme et tout rejeter sur son gendre. Les hommes étaient bien coupables, tandis que les femmes souvent n’avaient pas le choix. Cependant, il valait toujours mieux, dans ces situations, avoir affaire à un célibataire qu’à un homme marié. D’abord, on ne sait pas comment les choses peuvent finir, puis, celui-là a bien moins de charges…

Elle parla ensuite en mère désolée du chagrin d’Emmy, des mauvais traitements qu’elle éprouvait, et ne répugna point à la faire plaindre par sa rivale. Quant à Gervais, il fut peint au vif, avec les plus noires couleurs, et Mme Denjot, au nombre de ses défauts, ne manqua pas de dire, négligemment, qu’il était fort mal dans ses affaires. Ils voulaient pourtant sauver la dot de leur fille, et si cela durait, il faudrait plaider en séparation. — Je vous en préviens, madame, car assurément il vous déplairait de paraître dans tout ceci. Enfin, nous voulons, mon mari et moi, patienter encore et voir une dernière fois si notre gendre veut se ranger. C’est pourquoi, nous étant permis de prendre des renseignements sur vous, madame, et ayant appris que vous étiez une personne intelligente, bien née et tout à fait distinguée dans votre position, je suis venue, au nom de mon mari, vous proposer un échange de services. On a toujours besoin dans le commerce de bonnes relations et d’un peu d’aide. Consentez seulement à mettre mon gendre à la porte — car il est trop clair pour moi, maintenant que je vous ai vue, que ce n’est pas de lui-même qu’il peut vous quitter — et vous gagnez des amis qui ne se borneront pas envers vous à des compliments.

La réponse de la modiste fut très verbeuse, et un peu confuse. Elle avait, certes, beaucoup à se plaindre de M. Gervais. Il l’avait écartée du sentier de l’honneur, et l’avait doublement trompée ; car elle ne savait pas du tout qu’il fut marié. — Elle tira son mouchoir et versa des larmes sur le sort des femmes trop confiantes. — Elle était bien touchée de tout ce que venait de lui dire Mme Denjot, et cette pauvre petite dame, elle la plaignait de tout son cœur… Mais, à présent, hélas ! c’était bien délicat ; elle s’était attachée, et malgré tous les torts de M. Gervais… elle avait le cœur si constant !… Pourtant, elle pouvait dire que c’était par désintéressement ; car il ne l’avait pas payée de ses sacrifices, et elle eut mérité de lui plus de générosité. Les échéances dans le commerce étaient une chose bien désagréable. M. Gervais eut pu lui épargner des difficultés qu’elle avait eues. Après cela, s’il était gêné… Précisément, elle avait encore une inquiétude… et ça la mettait au tourment de lui en parler : car il ne prenait pas ces choses avec l’empressement convenable, et comme elle avait trop de délicatesse, etc, etc.

Mme Denjot alors, en véritable amie, conseilla à Léocadie de rompre courageusement cette coupable liaison. En agissant ainsi, elle serait approuvée de tous les honnêtes gens, et s’assurerait des protecteurs. La preuve, c’est que, moyennant ce sacrifice, Mme Denjot se trouverait toute disposée à tirer la jeune modiste de l’embarras où elle se trouvait.

Le chiffre de l’embarras se trouva être de 8,000 fr. que promit Mme Denjot ; mais, habilement, en deux termes, afin de tenir Léocadie par l’appât de la seconde somme. En outre, elle lui fit des questions sur son commerce, vit qu’elle n’en savait guère les finesses, lui indiqua de bonnes maisons et proposa ses conseils. Elle se donnait ainsi l’entrée de la maison et le moyen de surveiller l’exécution du contrat. Léocadie promit donc de fermer sa porte à M. Talmant.

Ce n’avait pas été sans verser des larmes, et sans alléguer les tortures d’un cœur déchiré. Mais les choses une fois convenues, la belle grisette se laissa aller davantage, et se montra presque soulagée de ce parti pris. Certes, M. Gervais était un bel homme, mais on n’en faisait pas du tout ce qu’on voulait, et il avait parfois des moments peu aimables. Jaloux comme un tigre !…

— Et tenez, ma chère dame, l’autre jour il n’a menée voir jouer Othello. J’en avais la chair de poule. Et je me disais : Te voilà bien, avec un homme capable d’en faire autant ; Oui, oui, je plains sa femme, allez, et pour mon compte je n’aurai pas de peine à…

Elle se mordit les lèvres. Mme Denjot la quitta, fort contente de son œuvre.

Le lendemain, elle envoyait chez Léocadie son premier commis chargé de remettre les 4,000 fr. Le commis était un grand blond fadasse, mais sournois, auquel, en confidence, Mme Denjot conta l’affaire.

— Quelle admirable femme tout de même ! avait-elle dit comme péroraison. On comprend à la voir la folie de mon gendre. C’est dommage ; un homme comme il faut la mettrait dans le bon chemin.

Puis, en femme pieuse qu’elle était, elle abandonna le reste à la Providence, en se disant qu’elle avait fait pour le bonheur de sa fille ce qu’elle avait pu.

André Léo.

(La suite au prochain numéro).


HISTOIRE
D’UN
FAIT DIVERS

(NOUVELLE)

Suite.

Deux amants séparés, dont l’un au moins est bien décidé à ne pas renoncer à l’autre, ne peuvent manquer de s’écrire longuement et fréquemment. Chaque lettre d’Olivier se terminait ou par des questions pressantes, auxquelles il fallait répondre, ou par des emportements qu’il fallait calmer, ou par des doutes et des désespoirs auxquels Emmy sentait encore plus le besoin de venir en aide. Ces lettres étaient apportées par Victorine, vaincue par les prières de M. Martel, et les réponses d’Emmy étaient jetées par elle-même à la poste. Il se passa donc plusieurs jours pendant lesquels Mlle Maria n’eut aucune occasion de prouver sa bonne volonté.

Mais, une fois qu’Emmy venait de terminer une lettre pour Olivier, elle se sentit si épuisée, si défaillante qu’elle ne put sortir. La fatigue d’avoir à combattre ses plus chers désirs, la continuité de cette lutte, les exigences imprudentes de son amant, tout cela enfin la brisait. Elle éprouvait des éblouissements ; un cercle de fer lui serrait les tempes ; les jambes lui manquaient. Forcément, elle s’assit et, pendant longtemps, elle chercha en vain à se remettre. Une demi-heure après, un peu plus forte, elle mettait son chapeau quand M. Talmant rentra :

— Où allez-vous ? lui demanda-t-il.

— Prendre l’air un moment.

— Vous êtes folle ! il pleut ; il n’y a dehors que des gens affairés et vous n’avez rien à faire, restez.

— Mais, enfin, j’ai mal à la tête.

— Raison de plus ! Y pensez-vous ? Restez, vous dis-je, votre santé m’est trop chère pour que je puisse céder à un tel caprice.

En parlant ainsi, il la regardait d’un air si haineux qu’elle frémit. Elle ôta son chapeau et se retira dans sa chambre. Mais Olivier ! qu’allait-il devenir ? lui qui attendait toujours sa lettre avec des transports d’impatience, lui qu’une heure de retard pouvait jeter dans une crise de doutes, de suppositions extrêmes, et peut-être pousser à de folles démarches.

En songeant à cela, Emmy médita de sortir malgré la défense de son mari. S’il s’en apercevait, comme c’était probable, eh bien, une fois de plus, elle subirait ses insultes, peut-être même le contact de sa main brutale… Qu’importe ? Olivier n’attendrait pas. Mais une pensée l’arrêta : cette démarche exalterait les soupçons de M. Talmant ; il pouvait la tenir enfermée et désoler Olivier bien autrement.

Elle appela la bonne et la chargea de quelques commissions de ménage ; puis, au moment où cette fille sortait, elle la rappela. Elle hésitait cependant encore ; un instinct la retenait ; mais, en pensant à l’inquiétude d’Olivier, elle se décida :

— Ah ! tenez, Maria, cette lettre que j’oubliais. N’y manquez pas.

D’un œil inquiet, elle suivit la bonne jusqu’au bas de l’escalier.

— Il n’y a plus rien à craindre, se dit-elle ensuite ; dans quelques minutes la lettre sera partie.

Mais, tandis qu’Emmy s’applaudissait de ce mauvais pas franchi, sa lettre revenait à la maison dans la poche de Maria, qui la remettait à M. Talmant.

La vue seule de cette adresse : À M. Martel, écrite de la main d’Emmy, persuada Gervais qu’il était un mari trompé. Et dès lors, cette persuasion, rien ne put la modifier, même quand il lut ce passage :

« Non, Olivier, je vous l’ai dit, et sur ce point vous me trouverez toujours invincible, je ne veux point sacrifier ma fille. Je ne puis pas la laisser à son père, qui la rendrait malheureuse et l’élèverait mal, et nous n’avons pas le droit de lui arracher sa famille et sa fortune, le milieu où elle est née, pour lequel elle est faite, et, sans doute, la considération sociale qu’elle perdrait aussi bien que moi. Toutes ces choses, pour nous, sont de bien peu de valeurs en comparaison de notre amour ; mais la volonté de l’enfant et sa destinée ne nous appartiennent pas. Elle porterait tous les maux de notre situation sans partager notre bonheur, et plus tard la faute de sa mère serait un obstacle à son mariage. Dieu me l’a donnée, mon bien cher ami, c’est pour que je l’élève et la protége. Celle que vous aimez ne s’appartient plus. »

Mais il lut et relut, en frémissant de rage, les phrases où s’accusait le plus vivement la chaste passion de cette pauvre femme, heureuse d’être aimée. Lire n’est pas comprendre. Ce que nous voyons partout et dans tout, en réalité, c’est nous. Aux yeux de M. Talmant, Emmy ne pouvait être qu’adultère. Ses luttes, ses refus, n’étaient que les répugnances d’une femme qui craint le scandale. Elle préférait se donner à l’abri du toit conjugal.

Alors, une épouvantable colère s’empara de lui. Ah ! on le trompait ! lui ! Sa femme le trompait ! Elle osait le trahir ! Elle ne l’aimait plus ! Mais c’était odieux ! Mais elle était indigne, cette femme, de manquer à ses devoirs d’épouse, ainsi ! Eh quoi ! ce n’était pas assez qu’on lui ravit sa maîtresse ! Sa femme le trompait ! Mais, véritablement, ils étaient insensés de l’irriter à ce point ! Car enfin, il se vengerait ! Il ne se laisserait pas ainsi désoler et bafouer ; non ! quand il devrait abîmer le monde, se perdre lui-même !

Il était dans un de ces paroxysmes sous l’empire desquels un sauvage saisit sa hache et frappe : mais Gervais, nous l’avons vu, s’il était violent, savait se maitriser. La vie civilisée lui avait donné cette somme de prudence, qui est la seule conscience de beaucoup de gens.

Il ne lui vint pas à l’idée une fois que la faute d’Emmy était la conséquence naturelle, presque inévitable, des siennes : qu’il était justement puni ; que délaissée, mal traitée par lui, femme, elle avait aimé pour ne pas mourir. Non, doué par son sexe et par sa fortune, de tous les avantages dans l’ordre social, il avait toujours trouvé cela naturel, et sa réflexion ne s’était appliquée jamais qu’à ses intérêts. Ne trouvant point sous sa main de croyances toutes faites, incontestées, il n’avait pas pris la peine de s’en former et n’en avait pas senti le besoin, tant il était occupé de vivre. Il n’était point d’humeur à passer sa vie dans une recherche incertaine, et se contentait de croire à son existence et à son plaisir. Sa parole était railleuse, ironique — superficiellement. Il avait reconnu tant de différences entre la parole et l’acte ; il avait tant entendu parler de morale par ceux qui n’avaient, ainsi que lui, d’autre culte que leur intérêt, que toute expression de beaux sentiments le faisait rire, dans le Moniteur aussi bien que dans la Gazette, et dans la conversation comme au sermon. Il ne manquait pas d’amis. Le fond de ses idées était celui de bien d’autres, qui se trouvaient être, les uns bons, les autres mauvais, selon le gré de la nature et des circonstances. Plusieurs fois, nous l’avouerons, il était arrivé à M. Talmant de trouver du plaisir à obliger, ce qu’il avait fait, en conséquence, avec bonne grâce et empressement. Ses amis disaient de lui : c’est un bon vivant, excellent, quoique un peu vif.

Mais en cette occurrence, où il se sentait frappé au plus vif de son être, dans ses désirs, dans son orgueil, il n’appartenait tout entier qu’à mille projets de vengeance et de haine, sans considération d’aucune autre sorte. Il s’estimait atteint dans ses droits les plus sacrés, et de la manière la plus coupable. Pourquoi ne l’aurait-il pas cru, puisque l’expression la plus arrêtée des croyances humaines en fait de justice, la loi, lui affirmait qu’il avait le droit de faire ce qu’il avait fait, et que l’infidélité d’Emmy, au contraire, était un crime digne des plus sévères châtiments ? Ce n’était pas dans le désordre de son courroux qu’il pouvait réviser ce qu’avait décidé, de sang-froid, la sagesse des hommes.

Il s’abandonna donc, très logiquement, à toute sa colère. Non-seulement Emmy, soutenue par sa famille, lui était un obstacle, mais elle devenait sa honte. Oh ! pourquoi l’a-t-il épousée ? Que ne peut-il s’en débarrasser ! Entrave insupportable qui le gêne à chaque pas ! Menace perpétuelle contre son honneur ! Ah ! s’il était libre ! ou veuf ! L’espoir seul du mariage aurait bientôt ramené Léocadie dans ses bras. Mais il le lui laisserait espérer toujours, bien que cette créature belle et passionnée lui convint mieux cent fois que la pâle Emmy, cette créature niaise et perfide. Oh ! Léocadie ! l’impétueuse ! la voluptueuse ! l’insinuante ! Il l’aime ! il la veut ! il la lui faut !

Quand ses premiers emportements se furent un peu calmé, M. Talmant se jeta dans son fauteuil, devant son bureau, et, le front dans ses mains, il tomba dans une longue et profonde méditation.

André Léo.

(La suite au prochain numéro).


HISTOIRE
D’UN
FAIT DIVERS

(NOUVELLE)

Suite et fin.

Le lendemain matin, Emmy, assise dans la salle à manger, tenait sa fille sur ses genoux et lui faisait épeler ses lettres, quand Gervais entra. Ce n’était pas encore l’heure du déjeuner ; aussi la jeune femme eut-elle peur de quelque querelle, et Paulette sentit que les genoux de sa mère tremblaient.

Mais Gervais montrait une sorte de belle humeur et se frottait les mains. Il s’approcha de la fenêtre en disant :

— Un temps superbe ! Nous aurons demain, sûrement, une belle journée. C’est, tu le sais, jour de fête. Ma foi, nous pourrions bien aller à Saint-Germain.

Après une minute de silence, tirant légèrement une des boucles de sa fille, il reprit :

— Veux-tu, Paulette, y venir avec moi ?

— Et avec maman ? dit l’enfant.

— Certainement. Veux-tu venir, Emmy ?

Étonnée de cette proposition, et du ton amical dont elle était faite, Emmy s’efforçait d’articuler un consentement, quand M. Talmant se ravisa :

— Non, pas demain ! C’est partout encore plein de plâtre et de débris. Il faut que ce soit plus convenable pour de fines chaussures et de petits pieds. Non, J’irai seul demain faire déblayer tout cela et rendre ma villa plus digne de votre visite. Quelles charmantes parties nous y ferons cet été !

Il joua quelque temps avec l’enfant, puis s’écria tout à coup :

— Encore cette diable de douleur ! je ne sais pas ce que j’ai dans la main droite, des élancements, on dirait la goutte. J’ai cessé d’écrire tout-à-l’heure à cause de cela. Et cependant, J’ai des lettres pressées. Veux-tu me servir de secrétaire ? demanda-t-il à sa femme.

— Volontiers, répondit-elle.

Ils passèrent ensemble dans le cabinet de M. Talmant, et sous sa dictée la jeune femme écrivit deux lettres d’affaires.

— Ah ! fit-il ensuite, en frappant du pied.

— Qu’y a-t-il ?

— Un mot à écrire à ce Martel.

— Si ce n’est qu’un mot, vous pourriez peut-être l’écrire vous-même.

— Pourquoi donc ? il ne connait pas, je pense, votre écriture. Écrivez ! poursuivit-il d’un ton impérieux.

Elle obéit ; c’était une réclamation de frais, occasionnés par certaines démarches. Quand la lettre fut achevée, M. Talmant la signa : puis, la mettant sous enveloppe, il fit écrire aussi l’adresse de la main d’Emmy. Elle n’osait refuser : mais elle souffrait de la déception que son écriture sur cette lettre allait causer à Olivier.

— Mais je vais lui écrire moi-même, se dit-elle, et je verrai sans doute Victorine aujourd’hui.

— Encore une, la dernière, dit M. Talmant en posant devant sa femme une nouvelle feuille de papier.

Tout de suite elle mit en haut : Monsieur,

Il la lui arracha des mains.

— Ce n’est pas cela. Pas de titre. Faites ce que je vous dis et rien davantage, écrivez :

« Demain, à deux heures, chez moi : nous serons seuls. »

— Donnez, c’est tout ce qu’il faut, je signerai.

Emmy le regardait avec surprise ; il poussa un éclat de rire :

— Te voilà bien intriguée ? C’est pour Saint-Germain. Si tu y tiens, je t’expliquerai ça plus tard. Pour le moment, va presser le déjeuner. Je meurs de faim.

Quand il fut seul, il tira de son enveloppe la lettre qu’il disait destinée à M. Martel, la réunit aux deux autres qu’il avait fait écrire en premier lieu, et les brûla toutes les trois dans le foyer. Puis, dans l’enveloppe qui portait l’adresse de M. Martel, écrite de la main d’Emmy, il inséra la feuille où se trouvait cette seule phrase : « Demain, à deux heures, chez moi : nous serons seuls. »

Il cacheta, prit son chapeau et se dirigea vers la porte. Là, son pas se ralentit, son regard devint indécis : et il s’arrêta :

— Eh bien, murmura i-il, n’est-elle pas coupable ?

Alors, d’un brusque mouvement, il sortit.

Quand il revint, il était un peu pâle. Il entra dans la cuisine, et trouvant la bonne seule, il dit :

— Si Mme Levert venait aujourd’hui, vous lui diriez que Madame est sortie, et n’y sera pas non plus demain.

Pendant le reste de la journée, Emmy espéra en vain la visite de Victorine et des nouvelles d’Olivier. Deux ou trois fois, la sonnette retentit, et chaque fois elle crut voir paraitre son amie ; mais c’était seulement, lui dit Maria, des personnes qui demandaient Monsieur, ou qui se trompaient de porte.

Elle écrivit à Olivier ; mais quand elle voulut porter la lettre, son mari se trouva à la porte en même temps qu’elle, lui offrit son bras, l’accompagna tout le temps qu’elle fut dehors, et la ramena à la maison. Elle ne put mettre sa lettre à la poste, et dut encore la confier à Maria.

Des rêves incohérents, affreux, remplirent sa nuit, et elle se leva, brisée. Quand elle se plaça devant sa glace pour peigner ses beaux cheveux, elle se vit pâle comme une morte.

— Qu’ai-je donc, dit-elle, quel poids sur mon cœur ! Serait-il arrivé quelque chose à Olivier ?

Tandis qu’elle songeait ainsi, Paulette, descendue de son petit lit, se roulait sur les chats de la tapisserie et leur parlait en les agaçant.

— Tu vas avoir froid, ma chérie, dit la jeune mère, et saisissant l’enfant demi-nue, elle l’enveloppa de son sein et de ses bras. En contemplant cette jolie tête blonde, ses yeux se mouillèrent : « Paulette : dit-elle en la serrant contre elle, Paulette ! ma chère fille ! » Un nouveau transport la prit au cœur et elle serra l’enfant plus fort encore, en répétant ! — Ma chère fille !

— Oh ! tu me fais mal, dit la petite. Qu’est-ce que tu as comme ça, à pleurer toujours ? ajouta-t-elle avec son bégayement enfantin, les yeux fixés sur sa mère.

— Ce n’est rien, dit la jeune femme, rien, mon ange. Et fâchée d’avoir inquiété l’enfant, elle ouvrit la fenêtre en disant :

— Vois comme il fait beau !

Au dehors brillait un soleil radieux, ce doux premier soleil qui dore les feuilles naissantes, et va éveiller sous la mousse les fleurs des bois. Des marmots joyeux gazouillaient sous la fenêtre. Sur le trottoir, en face, une jeune fille souriante choisissait un bouquet dans un panier de fleurs. C’étaient des muguets.

— Un bouquet ! demanda Paulette.

Emmy envoya la bonne en acheter un et quand on lui remit ces fleurs à l’enivrant parfum, elle les respira longtemps.

— Oh ! le printemps ! murmura-t-elle. Est-ce bon !

Un instant après, elle éloigna le bouquet, disant qu’il lui faisait mal. Mais son oppression et son malaise persistèrent.

Cependant, elle voulut s’habiller elle passa une jupe de soie grise, garnie de bleu, un corsage blanc et serra sa jolie taille d’une ceinture bleue, à longs bouts. Au réseau qui soutenait sa blonde chevelure pendaient aussi de longs rubans bleus. Elle était ainsi charmante à ravir. Tout en s’habillant, elle se demandait : — Irai-je chez ma mère ? ou bien resterai-je ici ? — Car elle s’était interdit la maison de Victorine, chez qui elle aurait pu rencontrer M. Martel. Elle y songeait pourtant, mais se disait : — Non, je ne dois pas.

Le déjeuner fut morne ; au milieu du silence, le babillage de Paulette seul prenait ses ébats. Gervais, en se levant de table, dit à sa femme :

— Je vais donc prendre le chemin de fer ; avez-vous l’intention de sortir ?

— Mais… je ne sais, répondit-elle.

— Veuillez ne pas sortir avant trois heures. Il pourrait venir une personne… M. de Saurres. Vous lui diriez que je passerai demain chez lui, et vous auriez la bonté d’être fort aimable. C’est un de mes plus précieux clients. N’envoyez-vous pas Paulette à la promenade ? Il fait très beau.

— Quand la bonne aura fini son ouvrage. Mais comme vous êtes pâle, Gervais, seriez-vous malade ?

— Je me porte fort bien, dit-il sèchement, et il sortit.

Après son départ, Emmy s’occupa de la toilette de l’enfant ; et elle ne pouvait se lasser de la regarder, allant et venant dans la chambre, de son petit air important et fier. — Comme elle était jolie ! sa Paulette ! Aux Tuileries, souvent, on se retournait pour la voir. Elle a le cœur bon aussi ; elle est aimante, comme à cet âge on peut l’être. Emmy, du moins, est une heureuse mère. Cependant, plus elle contemple sa fille, plus ses yeux se remplissent de larmes, et elle se demande encore : — Mon Dieu, qu’ai-je donc ?

Paulette partie avec la bonne, la jeune femme alla s’asseoir, toute pensive, dans le salon. Sur le canapé de velours bleu, cette harmonieuse figure, penchée, se détachait idéale ; et de la glace placée derrière elle, les autres glaces la répétaient à l’envi.

Par moments elle respirait fortement, comme oppressée ; elle regardait la pendule, puis le ciel. — N’aurons-nous pas de l’orage ? — se demandait-elle, et de temps en temps elle pressait de la main son cœur agité.

La pendule marquait deux heures à peine, quand un coup de sonnette fit tressaillir la jeune femme.

— Sans doute, ce M. de Saurres, pensa-t-elle en allant ouvrir.

Mais une exclamation étouffée de joie, de surprise et de terreur lui échappa. C’était Olivier.

Il entra vivement et referma la porte.

— Nous sommes bien seuls, vraiment ? demanda-t-il, et il la serra dans ses bras avec transport.

— Ah ! mon ami, lui dit-elle, quelle imprudence !

— Oui ; mais qu’importe ? Merci ! merci mille fois ! Oh ! que tu es bonne !

Par lettres, dans le lyrisme de sa passion, il l’avait tutoyée déjà. Et les angoisses de l’absence, et ces épanchements de l’âme que de loin rien n’arrête, avaient rendu profonde leur intimité.

Quand elle eut repris sa place dans le salon, il dit encore, en s’agenouillant devant elle :

— Oh merci ! Je voulais te voir ; il le fallait ! Je rêvais des choses impossibles, folles ! quand ta lettre m’est venue. Que je suis heureux !

— Ma lettre n’autorisait pas une telle imprudence. Olivier ! si mon mari, comme l’autre fois, revenait ! Je meurs de terreur.

— Ne m’as-tu pas écrit de venir à deux heures, que nous serions seuls ?

— Non ! non !

— Comment ! tu rêves, mon amour, j’ai ta lettre, la voici.

Elle reconnut la phrase écrite par elle-même, la veille, sous la dictée de son mari ; et les yeux pleins d’épouvante :

— Que veut dire cela, mon Dieu : Oh ! que va-t-il faire ! Je ne comprends pas ; mais j’ai peur ! Olivier, pars, je le veux, tout de suite, je t’en supplie, pars !

— Soit, s’écria-t-il, mais avec toi. Et moi aussi, je le crains pour toi cet homme, et je n’aurai ni bonheur ni sécurité que je ne t’aie arrachée à lui. Suis-moi ; viens, aujourd’hui même !

— Je vous l’ai dit, mon ami, c’est impossible.

— Alors, vous ne m’aimez pas. Vous ne comprenez pas que loin de vous la vie m’est insupportable. Je ne puis plus, je ne veux plus, non, souffrir ainsi. Non, vous ne n’aimez pas. Votre fille, toujours, qu’importe ? Que m’importe ma mère à moi ? Elles vivront sans nous. Quand on s’aime comme nous nous aimons, on est seul au monde, et le devoir, l’honneur, Dieu même, c’est l’amour !

Il l’enveloppait de ses bras et la pressait sur son cœur en parlant ainsi. Elle se taisait ; il crut qu’elle était vaincue, et se levant, il la prit par la main pour qu’elle se levât aussi :

— Va mettre ton chapeau ; je cours chercher une voiture, et nous serons libres, heureux !

— Olivier, dit-elle d’une voix faible, oh ! vous n’êtes pas généreux ! Ce n’est pas bien ! Vous êtes fort. On vous a fait connaitre le devoir, la justice ; on vous a donné la science et la réflexion. Moi, je suis restée ignorante et faible, vous voulez m’entrainer au mal. Je vous aime ! oui, oh oui ! je vous aime, Olivier ! mais je ne dois pas abandonner mon enfant.

Il resta muet un instant, debout devant elle, toujours assise sur le canapé. Tout à coup, il vit les traits de la jeune femme exprimer une vive terreur ; elle étendit le bras en avant, comme pour écarter quelque chose d’horrible. Un coup sec se fit entendre : les bras d’Emmy s’écartèrent ; sa tête se pencha sur sa poitrine, et un flot de sang rougit au-dessous du sein la mousseline blanche.

M. Talmant était debout au milieu du salon, un révolver à la main. Comme Olivier, revenu de sa stupeur, allait se précipiter sur lui, il l’ajusta et lui cassa l’épaule. Se dégageant alors facilement de l’étreinte du jeune homme, il sortit. Sur l’escalier, à la première personne qu’il rencontra, il dit :

— Je viens de venger mon honneur. J’ai tué ma femme dans les bras de son amant.

Il se rendit ensuite chez le commissaire de police le plus proche, et se constitua prisonnier.

Les personnes accourues sur le lieu de cette catastrophe y trouvèrent Olivier qui, fou de douleur, s’efforçait en vain, par les appels les plus tendres et les caresses les plus passionnées, de rappeler Emmy à la vie. Elle était morte. La balle avait frappé le cœur. Elle était là, dans sa fraîche toilette, maintenant toute souillée de sang, renversée comme une fleur que la faux vient de trancher et son front, son doux visage gardant encore une expression de pureté, qui du sein de la mort repoussait l’outrage.

Le lendemain je lisais ce fait-divers dans les journaux, entre une réclame de fête et le récit d’un vol. De tous ceux qui lurent, moi seul peut-être y pensai l’instant d’après. Ces tristes annales de la 3e page offrent cependant la mesure de la moralité de nos temps et mériteraient les méditations du philosophe.

Peut-être les temps et les peuples que nous appelons barbares auraient-ils des mépris à nous rendre à ce sujet ?

Pour moi, ce fait me frappa et me jeta en des réflexions profondes.

J’appris bientôt qu’Olivier Martel était le héros de cette triste histoire. Je le connaissais un peu et l’allai voir. Il n’avait à Paris d’autres amis que les Levert, et ne voulait point appeler sa mère. Je le soignai : c’est lui qui m’a tout raconté. Maintenant, il est guéri ; et bien triste encore. Il assure même qu’il ne sera jamais consolé. Le temps en décidera.

Absous par la loi et par ses juges, M. Talmant n’a subi qu’un mois de prison. Il avait renoué avec Léocadie. Mais elle vient de partir pour l’Amérique, avec un banquier de New-York, dont elle a fait la connaissance au Château des Fleurs. M. et Mme Denjot élèvent Paulette. Ils arrondissent magnifiquement sa dot et se proposent de la marier, aussitôt qu’elle aura seize ans.

André Léo.