Histoire d'Ayder-Ali-Khan, Nabab-Bahader/Tome 2

◄  Tome 1

HISTOIRE
D’AYDER-ALI-KHAN,
NABAB-BAHADER,
Roi des Canarins, &c. Souba de Sçirra ; Dayva du Mayssour, Souverain des empires du Cherequi & du Calicut, &c. ; Nabab du Benguelour, &c. ; Seigneur des Montagnes & Vallées, Roi des Isles de la Mer, &c. &c. &c.
OU
NOUVEAUX MÉMOIRES
SUR L’INDE,
Par M. M.D.L.T. Général de dix mille Hommes de l’Empire Mogol, & ci-devant Commandant en chef l’Artillerie de l’Armée d’Ayder-Ali, & un Corps de Troupes Européennes, à la solde de ce Nabab.
TOME SECOND.
----
À PARIS,
Chez Cailleau, Imprimeur-Libraire, rue
Galande, vis-à-vis de la rue du Fouare.
M. DCC. LXXXIII.
Avec Approbation & Privilège du Roi.

HISTOIRE
D’AYDER-ALI-KHAN,

OU
NOUVEAUX MÉMOIRES
SUR L’INDE.


Si l’on n’a eu jusques ici, qu’une idée superficielle des différentes guerres qu’Ayder-Ali-Khan a été obligé de soutenir, soit contre les Marattes, soit contre les Anglois & autres ennemis aussi jaloux de ses succès, & si l’on n’est entré dans aucun détail des opérations militaires de ce fameux Conquérant, la vérité est que n’ayant pu joindre ce Souverain, que pendant la guerre de la côte de Malabar, l’auteur de ces Mémoires n’a pas cru devoir donner des détails sur des batailles & sur des opérations où il n’a eu aucune part, & dont il n’auroit pu parler que fort arbitrairement. Il n’est point de Militaires qui ne savent le peu de ressources qu’on peut retirer de toutes les Relations que peuvent faire des Officiers particuliers, lorsqu’ils veulent vous donner la connoissance des détails des opérations d’une guerre quelconque.

Pour faire connoître le génie, le caractère & les talens d’Ayder, relativement à la guerre, il eût été sans doute très intéressant de parler de toutes les marches, sièges & batailles où s’est signalé ce fameux Conquérant ; mais, afin de satisfaire l’empressement des Lecteurs, l’Auteur s’est réservé de donner dans ce volume des détails curieux sur une période de la durée de la guerre qu’Ayder a faite avec les Anglois. Il racontera du moins ce qu’il a vu & su pertinemment, en assurant que cette guerre est plus capable qu’aucune de celles qu’ait faite Ayder, de donner de justes idées de la grandeur de son génie, ce Nabab ayant eu à combattre des ennemis qui avoient sur lui l’avantage de la science & de la discipline militaires. Il sera facile de juger, lorsqu’on aura eu connoissance de ce que ce Souverain a fait dans la guerre de 1767 à 1769, de ce qu’on peut espérer de la fin de celle qu’il a commencée en 1779.

Cette guerre est d’autant plus intéressante, qu’elle forme une époque dans l’Histoire des Européens dans l’Inde, puisque c’est la première guerre que les Européens aient terminée, en demandant la paix aux Indiens.

Avant que de donner les détails des opérations de cette fameuse guerre, on croit devoir faire connoître les forces des deux ennemis.

Les possessions d’Ayder consistoient, en 1767, lorsqu’il commença la guerre contre les Anglois : dans le Royaume de Mayssour, le pays de Benguelour qui en faisoit autrefois partie, tout le pays appelé Malleam ou Carnotic dans les cartes, ce qui signifie pays de montagnes en deux langues différentes, & qui comprend toutes les vallées & les montagnes, depuis Ambour jusques au Maduré, Travancour & la côte de Malabar, la ville de Sçirra, le pays de Ballapour, le petit Royaume de Bisnagar, le Royaume de Canara, qui s’étend jusqu’au cap de Rama, sur les bords de la mer, & jusques au Visapour dans les terres, & enfin la Souveraineté de la côte de Malabar, & des Isles Maldives ; ces pays n’étant que tributaires. On peut voir par la carte, qui est à la tête de cet Ouvrage, que tous les États d’Ayder ont l’avantage d’être rassemblés, & d’être défendus du côté des Anglois par les montagnes & par des gorges. Tous ces pays contiennent, si l’on en croit le bruit populaire, plus de mille forteresses, tant grandes que petites, ce qui peut être exagéré ; je puis cependant certifier, comme témoin oculaire, que le nombre en est considérable. Toutes les grandes forteresses ont de fortes garnisons, composées des troupes de l’armée, qui sont changées de tems en tems, & des troupes de garnisons ou espèces de milices, qui ont une paye moindre que les troupes de l’armée ; les forteresses n’ont que des soldats de milices pour garnison ; & dans le cas d’invasion de l’ennemi, les habitans des montagnes, qui, à la moindre allarme, prennent tous les armes, s’y jettent dedans, & les défendent avec assez d’opiniâtreté, pour obliger à les assiéger. Ces forteresses, qui paraissent avoir été construites contre les incursionsdes Marattes, ont des fossés, des bastions ou des tours ; il y en a beaucoup dont les fortifications sont revêtues en pierres ou en briques ; mais la plus grande partie des petites forteresses, sur-tout dans le plat pays, ont leurs fortifications en terre rouge, mais qui a la propriété d’acquérir en peu de tems une consistance équivalente à celle des briques cuites au soleil ; toutes ces forteresses sont on ne peut mieux entretenues, sur-tout depuis qu’elles sont sous la domination d’Ayder.

Les États de ce Prince abondent en riz & en toute sorte de denrées, de même qu’en bestiaux de toute espèce, c’est-à-dire, en bœufs, en moutons, chèvres & éléphans ; pour les chevaux & les chameaux, la plus grande partie vient de l’Étranger ; & Ayder, par un bon usage de son argent, est toujours bien pourvu d’une grande quantité de chevaux & d’éléphans, qui sont les animaux les plus utiles à la guerre, ayant toujours en réserve dans des villages deux à trois cents éléphans, & quinze à vingt mille chevaux. Pour ne point manquer de ces animaux qui lui sont si nécessaires, il achette toujours ceux qui sont les plus robustes, pourvu toutefois qu’on les lui donne au prix auquel il les taxe ; ce qu’il ne fait qu’après les avoir bien & dûment examinés ; & comme ses offres sont toujours raisonnables, il vient des Marchands de toutes parts lui présenter ce qu’ils ont de plus beaux.

On doit ajouter à tous ces moyens que ce Nabab a de faire la guerre, l’assurance où il étoit que les Anglois ne pourroient, faute de Cavalerie, empêcher que les vivres ne vinssent en abondance dans son armée de toutes les parties de ses États, & par dessus tout, les trésors immenses qu’il possédoit, qui, joints aux revenus considérables de ses possessions, le mettoit en état de soutenir la guerre la plus longue & la plus dispendieuse. On évaluoit dans cette année (1767) toutes les forces d’Ayder-Ali-Khan, à cent quatre-vingt à deux cent mille hommes environ, dont vingt-cinq mille de Cavalerie ; mais comme il falloit garnir toutes les forteresses & laisser quelques troupes sur les frontières, l’armée qu’il faisoit marcher contre les Anglois, pouvoit être de cinquante à cinquante-cinq mille hommes, dont dix-huit mille de Cavalerie ; savoir, dix mille hommes d’excellente Cavalerie, & environ huit mille de Marattes, Pandaris, & autres qu’on ne peut mieux comparer qu’aux Cosaques qui suivent l’armée russe, n’étant propres qu’à ravager le pays & à piller les bagages. L’Infanterie consistoit en vingt mille Cipayes ou Topas, armés avec seize mille bons fusils, parce que tous les Officiers, y compris les Caporaux, n’avoient point de fusils ; outre que c’étoit l’usage chez les Indiens, Ayder n’en étoit pas assez pourvu de bons pour mieux armer ses troupes, celles qui avoient été laissées dans les garnisons avoient des fusils à baguettes de bois & à tenons ; le reste de l’Infanterie étoit ses Péadars, Carnates ou Caleros, armés de fusils à mèche, & de lances.

Le nombre des Européens montoit à environ sept cent cinquante, divisés en deux Compagnies de Dragons ou Hussards, en deux cens cinquante Canoniers, & en Officiers & Sergens dispersés dans les Régiments de Grenadiers & de Topas.

Il y avoit aussi quelques troupes armées d’armes inconnues, ou hors d’usage aujourd’hui en Europe, au nombre d’environ mille hommes, montés deux à deux sur des chameaux de course, portant des longs mousquets à serpentins, du calibre d’une balle d’environ trois onces, ayant une très-grande portée. Ces armes s’appuient sur une fourche de fer attachée au canon ; ces soldats, qui sont tous d’excellens tireurs, suivent la Cavalerie, ils se jettent sur les flancs dans des lieux fourrés, & font un feu meurtrier contre la Cavalerie ennemie. Cette troupe a le privilège singulier d’avoir, de dix en dix hommes, un drapeau ; est-ce un honneur, ou est-ce pour tromper l’ennemi & lui faire croire, par le grand nombre des drapeaux, qu’il a à combattre un Corps nombreux d’Infanterie ? Cette troupe est très-ancienne, &, suivant les apparences, la première que les Indiens ont armées d’armes à feu. Le même nombre de mille à douze cens hommes portoit des fouguettes ou fusées de fer ; ce sont des boîtes de tolle faites en fusées, & qui se jettent de même, étant attachées à des baguettes, elles sont plus ou moins grandes ; Il y en a qui contiennent plus d’une livre de poudre ou d’artifice, & qui ont une grande portée, qui peut aller à cinq cents toises. Plusieurs de ces fusées sont chargées à éclater, d’autres ont le bout du fer acéré & capable de percer. Enfin d’autres ont le bout percé & sont chargées pour souffler de l’artifice & mettre le feu ; cette arme est de grande dépense & peu proportionnée à ses effets. Je pense que ce défaut vient de ce qu’on n’apporte pas assez d’attention à dresser ceux qui s’en servent ; on en a vu néanmoins quelquefois des effets funestes, comme le feu mis à des caissons de munitions[1]. Ces fouguettes sont très-propres à incendier les villes & les villages où l’ennemi a des magasins. Une Cavalerie qui n’est point habituée à cette arme, seroit bientôt mise en désordre ; ces fusées, qui ont sur le fusil l’avantage de parcourir une ligne courbe, par conséquent de pouvoir être tirées par des gens qui sont derrière une ligne de combattants à pied ou à cheval, soufflent, en tombant aux pieds des chevaux, une espèce de feu de forge qui les effraie ; elles éclatent & blessent plusieurs chevaux aux jambes, & elles font des zigzags qui les incommodent beaucoup. Les Anglois se sont servis de cette arme contre la Cavalerie d’Ayder ; mais comme elle étoit habituée à ce feu, par différens exercices avec des fusées de cartons, les chevaux n’en étoient point effrayés ; animés au contraire, ils marchoient fièrement sur les fouguettes.

Une troupe d’Arabes, armés de flèches, arrivèrent à Syringpatnam peu de tems avant le départ de l’armée, c’étoient des hommes très-bien faits, forts & nerveux ; Ayder ne croyant pas cette arme fort redoutable à ses ennemis, en forma deux Compagnies, l’une fut habillée de rouge, qu’il joignit à son savari ; & l’autre, habillée en bleu qu’il donna au Commandant de ses Européens, pour s’en servir à ce qu’il trouveroit bon : ils étoient fort adroits contre les oiseaux & le gibier ; leurs arcs, leurs carquois & leurs flèches étoient grands & très-ornés.

L’armée de Nizam-Daulla, Souba du Décan, Roi de Golcondie, etc., passoit pour être forte de cent mille hommes, mais il n’y avoit pas quarante mille combattans, dont trente mille de Cavalerie, & dix mille d’Infanterie, & à peine, sur ce nombre, deux mille avoient des fusils, le reste n’avoit que des mousquets, appelés Cailletaux dans l’Inde. Cette Infanterie étoit cependant commandée par un brave homme, nommé Abderaman-Khan qui avoit servi sous MM. de la Bourdonnaye & de Bussi ; c’est le dernier qui lui avoit fait donner le commandement de l’Infanterie du Souba du Décan ; il déplorait lui-même le mauvais état de sa troupe, qui étoit d’ailleurs toujours très mal payée.

La cavalerie étoit belle, mais plus propre à la parade qu’au combat, chaque Chef étant propriétaire de sa troupe dont il étoit le maître absolu, ne suivant, pour la plupart, l’armée du Souba du Décan, que comme Vassaux de l’Empire, ils étoient peu disposés à risquer leur vie & leurs chevaux, dans cette guerre & dans toute autre, à moins d’être animés par la vengeance, par l’espoir du butin ou quelque autre passion.

Ces Chefs étoient les plus grands Seigneurs du Décan, tels que Ram-Schander, Prince Maratte, qui porte le nom d’Alexandre dont il prétend être descendu, les trois Nababs ou Princes Patanes, de Sanour, de Carpet & de Canour, &c.

Cette armée étoit suivie d’une multitude de Marchands, d’ouvriers, de femmes & de valets, ce qui donnoit au campement de cette armée une grande étendue & la plus grande facilité aux Anglois de la surprendre, si Ayder eût été moins expérimenté & n’avoit pas veillé à sa sureté. Cette armée qui ne pouvoit être que d’un foible service dans une action, contribuoit beaucoup à la réputation d’Ayder & pouvoit lui procurer un grand nombre de partisans, mais les soupçons bien fondés d’Ayder contre Rocum-Daulla, & même contre Nizam, obligeaient ce Souverain à se tenir sur ses gardes contre une trahison qui pouvoit lui être plus fâcheuse qu’une bataille perdue ; d’ailleurs, le refroidissement se mit bientôt entre les deux Soubas à cause des besoins continuels d’argent de Nizam & de tous ses Chefs d’Ayder ne fut pas d’humeur à satisfaire sur toutes leurs demandes, soit en don, soit en emprunt, ne voulant pas se mettre dans le cas de perdre son argent & ses alliés, & se repentant de n’être pas convenu que Nizam, après avoir donné l’investiture de la Nababie d’Arcate à son fils, se retireroit dans ses États. On verra, par la suite, que ces alliés ne tardèrent pas à se séparer & à rompre leur alliance.

Ces deux armées traînoient à leur suite une artillerie formidable, montant au moins à cent dix pièces de gros canon ; l’artillerie d’Ayder étoit plus nombreuse, mieux pourvue de munitions, servie par de bons Canoniers Européens, & traînée par d’excellents attelages, mais sur soixante pièces de canon, il y en avoit trente de fer. L’artillerie de Nizam, au contraire, étoit toute composée de belles pièces de fonte en très-bon état, fondues par les Européens, & trente au moins étoient des pièces françoises fondues sous le règne de Louis XIV, reste de l’artillerie perdue dans le naufrage de l’escadre de M. de la Haye, dans la rade de Masulipatnam, occasionné par un ouragan ; cette place appartenoit alors aux Rois de Golconde, Soubas du Décan, qui firent retirer du fond de la mer, l’artillerie des vaisseaux françois, qui a été transmise à Nizam-Daulla, leur Successeur ; cette belle artillerie étoit mal pourvue de munitions, mal attelée & servie par des Lascars ou Canoniers Indiens, poltrons pour l’ordinaire, & mauvais Canoniers.

Ayder employa encore contre les Anglois une petite armée d’environ six mille hommes revenus de la côte de Malabar, qu’il confia à Maffous-Khan qu’il savoit bien n’être pas bon Général, mais qu’il crut pouvoir réussir à faire révolter les Peuples du Maduré dont il avoit été Souverain, & qui sont des Montagnards toujours prêts à prendre les armes & à se révolter. Le pauvre Maffous-Khan, si habile en intrigues & en négociations, se laissa tromper par le Colonel de Bek, Allemand au service des Anglois, qui l’attira dans le centre du Maduré, en paroissant reculer devant lui, & qui, par ce stratagème, parvint à le faire prisonnier.

Nous ne ferons point entrer au nombre des forces d’Ayder, sa flottille qui n’étoit alors composée que d’un vieux vaisseau acheté des Danois, percé pour soixante pièces de canon, & qui en portoit cinquante ; de trois autres de vingt-quatre à trente-deux canons ; de sept à huit palmes, bâtimens à voiles & à rames de douze & quatorze canons, & d’une vingtaine de Galvètes ou autrement grandes Galiotes portant quatre-vingt hommes & deux canons. Trois ou quatre vaisseaux ou frégates que la Compagnie Angloise entretient toujours armés dans les mers de l’Inde, auroient suffi pour disperser cette flottille. Un Anglois qu’Ayder avoit fait son Amiral, ayant conduit le gros vaisseau à Bombay pour le radouber, il fut saisi & déclaré de bonne prise, aussi-tôt qu’on fut instruit à Bombay du commencement des hostilités, action qu’Ayder a toujours regardée depuis comme une perfidie de la part des Anglois.

La puissance Angloise, dans l’Inde, étoit en 1767, au plus haut point de sa grandeur. Cette Nation possédoit tout le Bengale, la province la plus riche, la plus fertile & la plus peuplée de l’Empire Mogol, dans laquelle on comptoit neuf millions d’habitans lorsqu’elle tomba sous la puissance des Anglois, & que le Gouvernement vexatoire & barbare a réduit à six millions au plus ; outre cette province, ils possédoient toute la côte d’Orixa & celle de Coromandel, n’ayant d’autre bornes que les gates ou montagnes, les villes de Surate & Cambay, grandes villes dans le golfe de ce nom, dont la première est la place la plus commerçante de l’Inde, l’isle de Bombay & le pays de Salcete, sur la côte des Marattes ; les forts de Talicheri, Mondeli & Anzingue, sur la côte de Malabar, outre nombre de comptoirs & différens établissemens, tels que ceux qui sont dans l’isle de Sumatra, trop éloignés pour être d’aucune utilité dans cette guerre. Les revenus territoriaux de toutes ces possessions, alloient au-delà de deux cens millions, argent de France, ce dont l’auteur de ces mémoires est certain, ayant eu entre les mains le compte rendu au Roi d’Angleterre & à son Conseil privé des affaires de la Compagnie Angloise des Indes Orientales.

Les forces des Anglois dans l’Inde, passoient quatre-vingt-dix mille hommes, savoir, huit régimens d’Infanterie Angloise de mille hommes chacun, dont trois sur l’établissement de Madras, trois sur celui du Bengale, & deux sur celui de Bombay ; en outre, douze cens hommes d’artillerie répartis sur les trois établissemens, à quoi on peut ajouter mille à douze cents Invalides destinés à la garde des forteresses. Les troupes Indiennes consistoient en soixante-quatre régiments de mille Cipayes chacun, dont trente étoient sur l’établissement de Madras ; leur Cavalerie pouvoit être de quatre mille chevaux, dont douze cents seulement étoient sur l’établissement de Madras ; toute Cette cavalerie étoit Indienne, à l’exception d’environ quatre cents Européens, à quoi il fait ajouter les garnisons des établissemens situés dans l’isle de Sumatra & ailleurs, par les secours qui furent envoyés du Bengale à Madras. Le Général Schmidt eut à sa disposition, après avoir laissé les garnisons nécessaires, cinq mille Européens, deux mille cinq cents Cipayes & deux mille cinq cents chevaux, parmi lesquels on comptoit deux cents Cavaliers Européens & douze cents Indiens exercés à l’européenne & commandés par des Officiers & des Maréchaux de logis Anglois ; le reste étoit de la cCvalerie de Méhémet-Ali-Khan. Mais cette Cavalerie si inférieure en nombre à celle d’Ayder, étoit généralement mal montée & hors d’état, même à nombre égal, de se présenter devant celle d’Ayder.

Les Anglois n’ont jamais pu réussir à former dans l’Inde un bon corps de Cavalerie Européenne. Comme ils ont fait passer dans ce pays un régiment de dragons, suivant toutes les apparences, les choses seront sur un tout autre pied à l’arrivée de ce corps. On auroit de la peine à se persuader que la cause qui a empêché les Anglois de former un bon corps de Cavalerie dans l’Inde, soit la bonne discipline à laquelle ils ont voulu assujettir les Cavaliers.

La Cavalerie Angloise en Europe est reconnue pour être excellente, & sa bonté vient moins de la qualité des chevaux, que du bon choix des Cavaliers. La paye d’un Cavalier est telle en Angleterre qu’elle rend l’état de cette milice très-gracieux, au point que les fils des plus riches Fermiers & des bons Bourgeois recherchent avec empressement de servir dans la Cavalerie, ce qui donne la facilité de choisir de très-beaux hommes & de bons sujets, & de les tenir dans la meilleure discipline, par la seule crainte d’être chassés. Les premiers Officiers qu’on a chargés, dans l’Inde, du commandement de la Cavalerie Angloise, ont cru devoir conserver la même discipline qu’en Europe, mais d’autres tems, d’autres lieux, d’autres mœurs. Les recrues qui passent de l’Angleterre dans l’Inde, au lieu d’être des gens de l’espèce qui compose la Cavalerie Angloise en Europe, sont généralement des libertins & de mauvais sujets ; comme la Compagnie ne veut pas perdre un soldat, on inflige, pour toute peine, à un Cavalier, celle d’être renvoyé à servir dans l’infanterie, & un homme n’est point encore Cavalier, qu’il est déjà renvoyé. Les François ont fait, dans l’Inde, d’excellens Cavaliers en s’attachant à former de bons hommes de cheval & étant beaucoup indulgents sur la discipline & sur les mœurs.

Les Anglois, en ajoutant à toutes ces troupes, faisant plus de trente mille hommes, les troupes de Méhémet-Ali-Khan, du Roi de Tanjaor & de quelques Palliagars, & de Morao, Chef Maratte, qui tous ensemble, auroient pu former plus de vingt mille hommes, avoient à la disposition du Gouvernement de Madras, au moins cinquante mille hommes qu’ils pouvoient employer à la défense du pays d’Arcate, & Ayder eut affaire en tout à environ huit mille hommes de troupes de l’établissement de Bombay, qui l’attaquèrent à Mangalor, centre de son Royaume de Canara, au secours duquel il fut obligé de marcher en personne.

Le Général Schmidt avoit sur Ayder l’avantage d’avoir des troupes généralement mieux disciplinées & mieux exercées à toutes les évolutions, un corps nombreux d’Européens, qu’on eût cru jusques à cette guerre, capable de battre seul les douze cent mille hommes qu’opposa Méhémet-Scha, Empereur des Mogols, à Nader-Scha, Roi de Perse[2]. Son artillerie étoit servie par un nombre suffisant d’Officiers & de Soldats d’artillerie élevés dans ce service ; enfin, il avoit des Ingénieurs & des Officiers de tout grade, en état de les seconder, & il étoit certainement bien supérieur à Ayder-Ali-Khan, dans la science militaire ; avec tous ces avantages & une supériorité du double en fusils, il étoit assuré de gagner toutes les batailles dans lesquelles la nature du pays ou le poste qu’il auroit sçu prendre, devoit empêcher la Cavalerie d’Ayder d’agir convenablement.

Les avantages du Général Schmidt contre Ayder étoient balancés par de très-grands désavantages ; savoir, 1°, l’infériorité de sa Cavalerie qui l’obligeoit à réduire tant qu’il lui étoit possible le théâtre de la guerre au pays qui est entre les montagnes ; 2°, l’impossibilité où il étoit d’empêcher cette Cavalerie, de ravager le pays, & de lui couper ses convois, en s’emparant de ses derrières ; 3°, la plus grande difficulté de rassembler & d’être pourvu du nombre de bœufs nécessaires pour son artillerie, ses munitions & ses bagages, ce qui l’empêchoit d’avoir une artillerie proportionnée à la force de celle d’Ayder, & l’obligeoit de ménager ses munitions de guerre & de bouche au-delà de ce qu’il eût été nécessaire ; mais ce qui l’embarrassoit le plus, étoit sa dépendance du Gouverneur & du Conseil de Madras, qui, sans avoir aucune véritable connoissance des forces d’Ayder, de la qualité de ses troupes, & de la nature du pays, lui donnoient sans cesse des ordres contraires à ses vues & à tous les principes, & alloient jusques à lui reprocher les ravages que faisoit la Cavalerie d’Ayder que ce Général leur avoit prédits lorsqu’il avoit voulu les porter à s’accommoder avec ce Nabab pour éviter cette guerre, & qui, ne perdant pas de vue l’occasion de rapiner & de s’enrichir, faisoient subsister l’armée au moyen des traités avec des Fournisseurs avec qui ils étoient intéressés, vexant les habitans de Madras & du pays, sous le prétexte de ces Fournitures, de la manière la plus odieuse[3].

Quoique nous ayons parlé du départ du Général Schmidt pour aller s’emparer de diverses places des États d’Ayder, nous n’avons encore rien dit de ses opérations, afin de réunir dans un seul récit toutes les opérations militaires de cette guerre intéressante ; ce Général Anglois fit plusieurs sièges pendant le tems des négociations & des préparatifs d’Ayder ; il prit Tripetour, Vaniambari & Singueman, sans beaucoup de peine, c’est-à-dire, chacune de ces mauvaises places tint quelques jours, plus ou moins ; il prit aussi Caveripatnam, dont la forteresse ne se rendit qu’après dix-sept jours de tranchée ouverte, & il assiégea Kisnagiri, forteresse sur une montagne escarpée, dont il fut obligé de lever le siège, après avoir donné deux assauts, dans le dernier desquels, outre les soldats, il perdit plus de quatre-vingt Grenadiers ; c’est la seule place qui fut défendue par un Officier Européen[4].

C’est pendant le siège de cette place, que les armées d’Ayder & de Nizam se mirent en mouvement pour s’approcher de l’ennemi ; Kisnagiri est à vingt-deux lieues de Benguelour, par la route que peut suivre une armée. Pour arriver à cette place, il faut passer des gorges qu’il est très-aisé de défendre.

Ayder dirigea sa marche de manière que le second jour il se trouva à quatre lieues des montagnes, à cette même distance & en face de la gorge de Vailour qui débouche à quatre lieues de Caveripatnam, ville & forteresse sur le Paler, à sept lieues de la gorge de Kisnagiri qui étoit sur la droite, & à la distance de six lieues environ de la gorge de Ventigheri qui débouche à deux lieues & demie de Vaniambari. En partant de Benguelour, on ne prit aucune précaution pour empêcher le Général Anglois d’être averti de la marche des armées ; en conséquence, les avis ne lui manquèrent pas, tant par ses espions que par ses intelligences secrettes dans l’armée de Nizam.

Sur les avis que reçut le Général Schmidt, il leva le siége de Kisnagiri, & vint se poster pour défendre la gorge de Vailour, avec d’autant plus de raison qu’elle étoit la seule praticable pour l’artillerie, & qu’étant dans le centre, & ayant derrière lui Caveripatnam, il étoit plus en état que dans toute autre position de se porter à la gorge qu’Ayder vouloit passer, ou de se retirer en sûreté

Ayder tint un Conseil de guerre où assista Rocum-Daulla, pour décider sur laquelle des trois gorges on devoit se porter pour forcer le passage ; & afin que tout le monde pût donner son avis avec connoissance de cause, il produisit les cartes qu’il avoit fait lever de ces différens passages, & qui ne laissoient rien à désirer, donnant la connoissance la plus exacte des lieux par une suite de tableaux parfaitement dessinés. Ce Conseil décida que les Anglois étant postés avec toutes leurs forces, pour garder la gorge de Vailour, il falloit déboucher par celle de Ventigheri, celle de Kisnagiri étant absolument impraticable pour l’artillerie, & quoique l’armée de Nizam qui campoit sur la gauche d’Ayder, fût plus à portée de ce passage, celui-ci se chargea de le forcer suivant les conventions faites, à former l’avant-garde avec son armée ; en conséquence, il fut ordonné qu’à deux heures du matin l’armée d’Ayder se mettroit en marche sur une seule colonne, en laissant tous ses bagages dans le camp.

Les Carnates & autres troupes irrégulières formèrent la tête de la colonne, ils furent suivis par tous les Cipayes précédés de leurs Grenadiers & suivis par la Cavalerie ; l’artillerie venoit ensuite, précédée par deux mille Topas, & le restant des Topas, leurs Grenadiers, les Canoniers Européens ; & enfin les deux Compagnies de Cavalerie Européenne fermoient la marche & faisoient la queue de la colonne. Ayder, à la tête de deux mille hommes de la Cavalerie, marchoit sur le flanc droit de la colonne.

Les Anglois ayant appris l’ordre de cette marche, se mirent en mouvement pour prévenir Ayder & arriver avant lui à la gorge de Ventigheri, ce qui leur étoit aisé, n’ayant pas trois lieues de chemin à parcourir ; mais ce à quoi ils ne s’attendoient pas, c’est qu’après une heure de marche, les Européens, les Grenadiers Topas & successivement l’artillerie & tous les Topas, firent demi tour à droite, & prirent la route de la gorge de Vailour, avec la plus grande célérité.

Comme cette troupe étoit supposée n’avoir d’autre destination que l’escorte de l’artillerie, on avoit laissé prendre un intervalle considérable à la Cavalerie qui précédoit les Topas, afin qu’on s’aperçût moins de cette contremarche dont le Chef des Européens, commandant cette partie de l’armée avoit seul le secret[5]. Cette ruse réussit parfaitement : les hussards & les dragons traversèrent au grand galop, sans trouver aucun obstacle, la gorge qui est très-longue, étroite, & fait beaucoup de détours, mais qui est très-unie. Ils étoient accompagnés des Canoniers Européens & des Grenadiers Topas qui les suivoient, on peut dire, à toutes jambes, quoiqu’ils eussent fait quatre lieues au grand pas. Le Général Schmidt avoit bien laissé quelque Infanterie de Méhémet-Ali & une partie de la Cavalerie Indienne à l’entrée de cette gorge, mais un corps de Cavalerie d’Ayder, qui avoit passé la gorge de Kisnagiri, ayant paru dans la plaine, suivi de la garnison de cette forteresse, la troupe laissée par les Anglois, avoit abandonné la gorge, & s’étoit retirée au plus vite sur Caveripatnam. Au moment où le Commandant Européen débouchoit de la gorge, il rencontra Bahoud-Khan[6], Commandant de cette Cavalerie qui venoit lui-même lui annoncer qu’il ne trouveroit aucune opposition. Sur cette nouvelle, il envoya l’ordre de tirer les neuf coups de canon de trois en trois, convenus entre Ayder & lui pour le signal que la gorge étoit forcée & libre, & sur ce signal, ce Nabab fit rétrograder toute son armée, & arriva lui-même à la tête de sa cavalerie, à la queue de l’artillerie qui passa d’abord après les Topas qui avoient eu ordre de la devancer.

Le Général Schmidt, n’ayant par tardé d’être instruit que l’armée d’Ayder débouchoit par la gorge de Vailour, se retira le plus promptement possible vers Caveripatnam où il ne crut pas devoir s’arrêter, aimant mieux y laisser douze cents de ses meilleurs Cipayes & quelques Topas attachés à l’artillerie & trente Canoniers Européens ; il se retira sur Tripetour pour se rapprocher des secours, & des convois qu’il attendoit de Madras, & faciliter sa jonction avec un corps de troupes de sept à huit mille hommes que commandoit le colonel Wood qui faisoit pour lors le siège de la forteresse d’Ahtour, très-mauvaise place défendue par des Carnates, contre laquelle il ouvrit la tranchée, & fut quinze jours pour l’obliger à se rendre. Le Général Schmidt, en se retirant, laissa aux environs de Caveripatnam, cent Cavaliers Indiens, pour lui donner des nouvelles, dans le cas de quelques surprises de la part des ennemis, ou de quelqu’avantage.

Toute l’armée d’Ayder & son artillerie passèrent la gorge dans le courant de la journée, mais les bagages & les vivres ne passèrent que dans la nuit, en sorte que les Européens au service d’Ayder, qui étoient en marche depuis la veille dans la nuit, qui s’étoient fatigués dans cette course, & qui s’exténuèrent en chassant, le pays s’étant trouvé couvert de gibier de toute espèce, ils n’étoient du tout point contens le soir d’être obligés de vivre avec leur gibier, qu’ils faisoient rôtir comme ils pouvoient, & qu’ils mangeoient sans pain ni riz, ce qui amusoit Ayder, qui étoit de très-bonne humeur, & leur conseilloit en vain d’attendre les Cuisiniers.

À peine Ayder eut-il passé la gorge avec toute sa Cavalerie, qu’il détacha Moctum, son beau-frère, avec quatre mille chevaux, pour suivre l’armée Angloise & investir Caveripatnam.

Cet ordre fut exécuté si promptement, & avec tant d’intelligence, que Caveripatnam fut investi de même que toutes les avenues du camp Anglois sous Tripetour, sans que le Général Schmidt pût recevoir aucun avis, & les cent Cavaliers laissés aux environs de Caveripatnam, furent forcés de se jeter dans cette ville, sans trouver d’issue pour parvenir au camp Anglois ; le Commandant Anglois de Caveripatnam, ni les amis de l’armée de Nizam, ne purent faire parvenir aucune nouvelle, tous les Algaras[7] ayant été interceptés, & les lettres portées à Ayder, le convainquirent que les soupçons qu’il avoit sur l’intelligence de plusieurs Chefs de l’armée de Nizam avec les Anglois, n’étoient que trop bien fondés.

Moctum ayant poussé jusques dans les environs de Tripetour, après avoir laissé le soin de l’investissement de Caveripatnam à un autre Général qui l’avoit suivi de près, il se porta, pendant la nuit, derrière de petites montagnes ou grosses roches qui sont à environ une lieue de Tripetour dans la plaine, le Général Schmidt qui étoit arrivé dans son camp, le soir du second jour de sa marche, attribuant à l’inaction d’Ayder le défaut d’avis de la part de ses amis de l’armée de Nizam & du Commandant qu’il avoit mis à Caveripatnam, laissa, dès le matin, aller au fourage les valets, avec la plus grande partie des bœufs de son armée. Dès que Moctum les vit éparpillés dans la plaine, il détacha après eux quelques Pandaris ou Cavalerie irrégulière qui mirent bientôt la terreur & le désordre parmi cette valetaille, ce qui ayant été apperçu du camp & de la forteresse, les piquets de Cavalerie qui pouvoient faire environ mille Cavaliers, dont cinquante seulement étoient Européens, furent détachés pour donner chasse aux pillards, qui, suivant leurs ordres & leur usage ordinaire, prirent la fuite en appercevant l’ennemi, & se sauvèrent en prenant le chemin de l’embuscade. À peine la Cavalerie des Anglois fut-elle à portée, que Moctum fondit sur eux, & les ayant mis promptement en fuite, il les poursuivit si vivement, qu’une partie ayant été coupée du chemin du camp, & ayant voulu se sauver dans la ville, les Cavaliers de Moctum, qui étoient sur leurs talons, y entrèrent avec eux & s’emparèrent de la ville, malgré le feu de la forteresse ; le Général Schmidt, qui, à la vue de cette Cavalerie ennemie, s’étoit empressé de mettre son armée en bataille, craignant de voir arriver la totalité de la Cavalerie des deux armées, par conséquent d’être obligé de se faire jour au travers, pour recevoir des vivres & des secours, rassembla ce qu’il lui fut possible de bœufs & de bagages, se mit en marche sur deux colonnes, son artillerie & ses bagages formant la troisième au centre des deux autres, il retira la garnison de la forteresse de Tripetour, & il marcha sur Singuemann où commence une chaîne de petites montagnes transversale des grandes, qui passe par Tirnmalé, & aboutit à Gingi ; & il y arriva heureusement, quoiqu’il fût continuellement harcelé par la Cavalerie de Moctum qui prit beaucoup de bœufs, du bagage & environ deux cens Cavaliers avec leurs chevaux, dont six seulement étoient Européens.

Cette irruption de Moctum, & le défaut de toute espèce d’avis sur les opérations d’Ayder, durent donner au Général Schmidt une toute autre opinion sur la manière de faire la guerre de ce Guerrier Indien, toute différente de celle qu’il pouvoit en avoir conçue, en le jugeant d’après les autres Généraux Indiens avec lesquels il avoit fait la guerre jusques alors ; mais considérant qu’Ayder ne viendroit point à lui, sans avoir assiégé Caveripatnam ou Vaniambari, dont les garnisons pouvoient intercepter les convois destinés à l’entretien des armées combinées, & se trouvant à Synguemann, éloigné de dix-sept lieues de Caveripatnam, n’ayant, pour se retirer à Tirnmalé, que cinq lieues d’un chemin avantageux pour son Infanterie, il se crut en sûreté dans son camp de Singuemann défendu par cette forteresse, un grand étang & une rivière, & il résolut d’y attendre l’arrivée du Colonel Wood, ayant écrit à Madras pour qu’on ordonnât la jonction des deux armées.

Ayder, dès le lendemain de son passage de la gorge de Vailour, vint camper à une lieue & demie de Caveripatnam, que toute sa Cavalerie avoit investi : il se porta tout de suite sur une montagne isolée, située à une demi-lieue de la ville, d’où on la découvroit entièrement, & qui dominoit sur la plaine. Il fut aisé de s’apercevoir, par le feu que les Anglois mettoient aux maisons d’un Faux-bourg qui auroit favorisé les approches de la forteresse, qu’ils avoient envie de se retirer dans cette place & d’abandonner la ville. En conséquence, Ayder ordonna au Commandant de son Artillerie, de tout disposer pour faire escalader la ville par les Caleros, les Carnates & autres troupes irrégulières, pour empêcher les Anglois de continuer le transport qu’on leur voyoit faire de toutes sortes d’effets de la ville dans la forteresse. Cet Officier, qui avoit fait arriver & mettre à couvert derrière la montagne, environ trente pièces de canon, en fit conduire huit à travers champs, jusques sur le bord du fossé, malgré le feu de trois pièces de canon que les Anglois avoient laissées sur le rempart de la ville, ayant fait conduire toutes les autres pièces dans la forteresse, dont le feu ne pouvoit incommoder, parce qu’il étoit masqué par les murailles de la ville. Le Commandant Anglois s’attendoit si peu à cette attaque, que pour voir à son aise la Cavalerie d’Ayder caracoler dans la plaine, il avoit fait mettre sur les remparts de la ville, une tente, sous laquelle étoit une table couverte de bouteilles, autour de laquelle il étoit assis avec ses Officiers. Pour attirer son attention, les huit pièces de canon escortées par trois bataillons de Grenadiers & quelques Canoniers marchèrent droit à la porte opposée à celle qui est en face de la forteresse ; les ayant placées à découvert contre cette porte, elles firent leur première décharge sur la tente du Commandant, ce qui la fit abattre sur le champ, & elles furent ensuite dirigées contre la porte & les tours qui la défendent ; les troupes qui avoient escorté cette artillerie s’étoient mises ventre à terre, derrière des haies, des murailles & dans des fossés de jardin.

Il étoit environ deux heures de l’après-midi, lorsque cette artillerie commença à tirer. Pendant cette canonade, plus de dix mille hommes de troupes légères, & environ autant de volontaires[8] de toutes les troupes des deux armées, se répandirent dans la plaine, se réfugiant dans les jardins & dans les maisons qui étoient abandonnées. Les Officiers Anglois qui n’avoient jamais rien vu de semblable, pensaient que tout ce monde qui arrivoit à la débandade & sans fusils, n’avoit d’autre dessein que de butiner ou de chercher des légumes autour de la ville, & ils croyoient que l’attaque se feroit à la porte & par la brèche, & qu’ils seroient à tems, à l’entrée de la nuit, pour se retirer dans la forteresse.

La ville de Caveripatnam est enceinte d’une muraille à l’antique avec un rempart, & des tours bâties en pierre de taille ; le Paler baigne une partie de ses murs, mais cette rivière qui est fort large, n’avoit pas alors un pied de profondeur ; le reste des murailles étoit défendu par un fossé sec & peu profond.

Vers les trois heures, les différens Chefs de troupes destinées à l’attaque, ayant fait savoir que leur monde étoit prêt, deux salves de huit pièces de canon servirent de signal, & à la deuxième, dix-huit à vingt mille hommes sortirent de toutes parts, en poussant de grands cris, les uns traversant la rivière, ou se jetant dans les fossés avec des méchantes échelles de bambous ; les autres ne se servant que de longues perches ou de crochets, essayèrent d’arriver sur les murailles & sur les tours, quelques-uns montant au moyen de crochets attachés à des toiles de turban & lancés sur les murs ; d’autres enfin essayant d’enfoncer les portes avec des haches, ce qui formoit un spectacle étonnant, & en même tems risible ; tous les assaillants montrant d’autant plus de courage, que les Anglois étonnés de cette attaque imprévue, ne firent aucune défense, & se retirèrent avec précipitation dans la forteresse, ce qu’ils ne purent faire si vîte, qu’ils ne perdirent cinquante Cipayes, un Capitaine Indien & un Sergent Européen qui furent coupés dans leur retraite, & se trouvèrent dans un instant dépouillés & mis nuds, de même que les habitans qui étoient, il est vrai, en très-petit nombre & les plus misérables ; ceux qui vivaient à leur aise, s’étoient retirés avant que les Anglois fissent le siège de cette place.

On eut assez de peine à débarrasser la ville de tous ces pillards qui se faisoient tuer dans les maisons & dans les rues par le canon de la forteresse qui ne cessoit de tirer sur la ville.

Dès la même nuit, on construisit une batterie de vingt pièces de canon de dix-huit & de vingt-quatre livres, qui tira dès six heures du matin, & qui s’annonça par une salve entière, toutes les embrasures ayant été démasquées à la fois ; la construction de cette batterie fut facilitée par la muraille en terre d’une grande maison bâtie sur le bord d’un terrein élevé, dont les Anglois s’étoient contentés de brûler la couverture. On doit observer que chez Ayder, il n’est pas question de plate-forme en bois pour les batteries ; le terrein a de la solidité, & on n’a point à craindre les pluies dans la belle saison ; les pièces roulent & voyagent toujours sur leurs affûts, & sont, par conséquent, prêtes à être mises en batterie ; les affûts sont très-solides & les jantes des roues très-larges, ce qui fait qu’elles n’enfoncent pas dans le terrein ; il faut avouer aussi que dans des sièges d’aussi peu de conséquence, pour répondre à l’impatience d’Ayder, on se contentoit de donner à ces batteries, une apparence de solidité pour tromper l’ennemi & tranquilliser le Canonier. Mais ce qui étonnera, & ce qui, à ce qu’on croit, est sans exemple, c’est que cette batterie fut formée en partie, avec les mêmes gabions qu’on avoit employés à la batterie dont le Général Schmidt s’étoit servi, qui étoit encore en état, & où on auroit pu placer le canon d’Ayder, si on n’avoit pas trouvé à propos d’en faire une autre & la placer plus avantageusement. Le Commandant Anglois avoit fait élever sur deux bastions que battoit la batterie, deux cavaliers en terre, d’où il plongeoit dans la batterie avec quatre petites pièces de canon, ce qui tuoit & blessoit beaucoup de monde, outre celui que détruisoit le feu de la mousqueterie, la batterie n’étant pas à plus de soixante & dix toises du corps de la place attaquée ; mais l’Officier d’Ayder qui conduisoit l’attaque se rappelant que les anciens Flibustiers prenoient des places, sans autre feu que celui de leurs boucaniers, qui étoient des longs fusils d’une grande portée & d’un fort calibre, il fit venir environ deux cens de ces porteurs de mousquets à fourche, qu’on a déjà dit être d’excellents tireurs ; il les plaça lui-même derrière les murailles de quelques mazures, en avant & sur les flancs de la batterie ; leur feu fut si bien dirigé qu’en moins d’une demi-heure, il fit cesser celui des remparts & des Cavaliers, dix ou douze Canoniers & nombre de CipaYes furent tués de leurs premières décharges, ce qui fit qu’il étoit impossible à leurs Officiers de les obliger à se montrer sur le rempart, & chaque coup de canon tiré de la place, coûtoit au moins un Canonier, qui étoit tué ou mis hors de combat[9] ; ce fut ce feu, au dire des Anglois, qui les obligea à arborer le drapeau blanc, à neuf heures du matin, après trois heures de canonade au plus, sans aucune brèche que quelques pierres qui commençoient seulement à se détacher. Ayder en fut si surpris, que ne pouvant se le persuader, il sortit de sa tente, & monta sur un tertre pour voir le drapeau, & donnant aux Anglois un nom qui n’est pas honorable, il dit à l’Officier Commandant qui étoit venu prendre ses ordres pour la capitulation, de ne rien refuser de ce qu’on lui demanderoit.

Aussi accorda-t-on au capitaine Masdam, que lui & toute sa troupe sortiroient avec les honneurs de la guerre ; que les Européens se retireroient à Madras, par Tripetour, Vailour & Arcate ; que les Cipayes seroient libres d’aller où ils voudroient, ou de prendre parti dans les troupes d’Ayder, ce qu’ils firent presque tous, de même que les Cavaliers ; que tous les Officiers & les Soldats emporteroient tout ce qui leur appartiendroit, mais que toutes les armes, munitions de guerre & de bouche, les chevaux des Cavaliers & tout ce qui pouvoit appartenir au Roi d’Angleterre, à la Compagnie des Indes ou à Méhémet-Ali-Khan, seroit remis fidèlement aux Officiers d’Ayder. Le Capitaine Masdam voyant la facilité qu’on avoit de lui accorder toutes ses demandes, ne craignit pas de demander qu’Ayder lui payât la valeur des munitions de bouche, attendu qu’il les avoient achetées de ses deniers, & qu’il n’étoit point assuré d’en être payé par le Gouvernement de Madras. Cette proposition étoit d’autant plus absurde, que tous ces vivres avoient été enlevés de force aux habitans du pays, ce qui n’a pas empêché que l’Administration Angloise ne lui en ait payé la valeur ; pour le récompenser d’ailleurs de sa belle défense, on lui donna le commandement de la garnison de Madras. Cette facilité d’Ayder à laisser les Commandants Anglois jouir du fruit de leurs rapines[10], a servi, suivant toutes les apparences, à lui faire prendre des places.

Dès le lendemain de la prise de Caveripatnam, Ayder ayant fait partir la garnison Angloise de cette place, mit son armée en marche la nuit d’après, vers les deux heures du matin ; elle marcha jusques à midi qu’elle campa sur les bords du Paler ; sur les deux heures, tout le camp restant dressé, mais tout le monde ayant mangé, l’armée passa la rivière, & se remit en marche sur plusieurs colonnes, la Cavalerie en tête, suivie de tous les Grenadiers & de l’Artillerie, le reste de l’Infanterie faisant la queue de l’armée : toutes les troupes irrégulières restèrent à la garde du camp.

L’armée marcha dans cet ordre jusques à dix heures du soir, elle s’arrêta à-peu-près deux heures dans des champs de carbi, qui est une espèce de petite vesse que les chevaux & autres bestiaux aiment beaucoup, & qu’on leur laissa manger à discrétion. À minuit, au lever de la lune, on marcha de nouveau, & à la pointe du jour, vers les six heures du matin, les Hussards & les Dragons Européens qui étoient en avant, joignirent la Cavalerie de Moctum, qui étoit dispersée dans des bois peu éloignés du camp des Anglois. Cette Cavalerie étoit, depuis sept jours, au bivouac, n’ayant ni tentes ni bagage, & Moctum, comme tous les autres. On voit par-là combien l’armée d’Ayder est loin de cette mollesse tant de fois reprochée aux Indiens. Les cinq mille Grenadiers arrivèrent, de même que l’Artillerie, à la queue de la Cavalerie, & cette partie de l’armée d’Ayder se trouva avoir fait dix-sept lieues en une marche de vingt-huit heures, n’ayant pris, dans cet intervalle, que quatre heures de repos ; le reste de l’Infanterie s’étoit arrêté dans les champs de carbi, & ne se mit en marche qu’à la pointe du jour. La fatigue qu’on avoit fait essuyer à ces Grenadiers, dans les exercices, & les évolutions qu’on leur avoit fait faire à leur formation, les avoient mis en état de faire des marches aussi longues & aussi extraordinaires.

On doit être surpris qu’une Artillerie aussi nombreuse, traînée par des bœufs, ait pu suivre les troupes ; on le sera moins, quand on saura que les bœufs de l’Inde sont lestes, & que ceux qui servent d’attelage, vont presque toujours le trot ; on sait d’ailleurs combien cet animal a le pied sûr ; il étoit aidé, dans le besoin, par l’éléphant, & un grand nombre de pionniers qui précédoient l’Artillerie, lui rendoit les chemins aisés.

Le Général Schmidt, comme nous l’avons dit, croyoit pouvoir attendre tranquillement dans son camp de Singuemann, l’arrivée du Colonel Wood, persuadé que Caveripatnam tiendroit contre Ayder, le tems au moins qu’elle avoit tenu contre lui ; mais Ayder étoit déjà sur lui avec sa Cavalerie, son Artillerie & sa meilleure Infanterie, qu’il croyoit encore son ennemi devant Caveripatnam. Moctum avoit su si bien distribuer sa Cavalerie & ses Caleros, qu’ils s’étoit emparé de toutes les avenues du camp des Anglois. Ayder avoit le projet, lorsque le reste de son Infanterie seroit arrivé, de se porter dans une petite plaine qui est entre Singuemann & Tirnmalé, & de se poster sur le bord d’une rivière assez profonde que le Général Schmidt étoit obligé de passer pour aller à Tirnmalé ; par cette position, Ayder eût empêché la jonction des deux armées Angloises, ce qui auroit mis le Général Schmidt dans le plus grand embarras, puisqu’il se seroit vu obligé de reprendre la route de Tripetour, d’Arni & d’Arcate, qu’il auroit eu ses derrières coupés, & qu’il eût été obligé de traverser des plaines où il auroit été forcé de combattre avec désavantage, à cause de la nombreuse Cavalerie de ses ennemis.

Mais, Rocum-Daulla qu’on n’attendoit point, arriva, sur les dix heures du matin, à la tête d’un grand Corps de Cavalerie, annonçant sa marche avec ses grandes timbales, ce qui ne se faisoit, sans doute, que pour avertir les Anglois, à qui, d’ailleurs, dès qu’il fut joint avec Ayder, il fit passer des avis de la prise de Caveripatnam & de l’arrivée de l’armée aux environs de leur camp. Ce qui ne laisse aucun doute à ce sujet, c’est qu’un peu avant midi, les Anglois abattirent leur camp. Sur l’avis qui en fut donné à Ayder, toute la Cavalerie monta à cheval, & l’Infanterie prit les armes ; les Hussards & les Dragons ayant eu ordre de sortir du bois & de se montrer à l’armée Angloise, ils la trouvèrent en pleine marche, sur une seule colonne, longeant la rivière, & couvrant ses bagages ; la Cavalerie étoit partagée à la tête & à la queue de la colonne, & paroissoit vouloir gagner un coteau qui étoit devant elle.

Le Commandant Européen qui étoit allé observer l’armée Angloise, à la tête de la Cavalerie Européenne, s’étoit détaché pour donner avis de ce qu’il avoit vu, & des desseins qu’il croyoit que l’ennemi pouvoit avoir ; Ayder ordonna que ses Grenadiers, soutenus de sa Cavalerie, attaquassent l’armée Angloise, en donnant l’ordre en même tems au reste de son infanterie, qui commençoit à paroître, de s’avancer le plus promptement qu’il se pourroit.

Pour juger du désavantage avec lequel combattit l’armée d’Ayder, il suffit de considérer combien son Infanterie devoit être harassée, après avoir fait une marche inouïe & ce, sans prendre aucun repos, ce qui n’empêcha pourtant pas les cinq mille Grenadiers de marcher avec un ordre & un courage qui étonna le Général Schmidt.

L’armée Angloise avoit gagné la cime du coteau ; elle étoit composée de trois mille Anglois, dix mille Cipayes, & deux mille chevaux ; toute l’Infanterie étoit en bataille sur une seule ligne, les Anglois au centre, à l’exception de six cens Grenadiers ou Volontaires séparés en deux Corps, & fermant la ligne à vingt-quatre pièces de canon qui composoient toute l’Artillerie Angloise. Cette Artillerie étoit placée dans le centre & sur les flancs de la ligne ; chaque régiment avoit avec lui ses petites pièces. La Cavalerie divisée en deux Corps, étoit à la tête & à la queue des bagages qui étoient derrière le coteau ; elle étoit en potence & s’appuyoit sur l’Infanterie, dont le feu & celui de l’Artillerie auroit pris en flanc toute Cavalerie qui eût voulu attaquer la leur. La pente de ce coteau étoit douce ; mais il étoit couvert dans toute sa longueur de broussailles qui gênaient la marche des bataillons Indiens qui alloient attaquer les Anglois, qui, malgré cela, s’avancèrent jusqu’à vingt-cinq pas, & fusillièrent, essuyant le feu du canon & de la mousqueterie, sans perdre du terrein, pendant plusieurs heures, ayant donné au reste de l’Infanterie le tems d’arriver, mais non avec le même courage & le même empressement que les Grenadiers, à l’exception de huit à neuf cents Volontaires de toute sorte de Corps, ramenés par des Sergens Européens, qui attaquèrent la gauche de la ligne angloise, arrivèrent jusques sur le coteau, & prirent deux pièces de canon ; mais un Corps d’Anglois envoyé sur le champ au secours, les culbuta, & reprit ce canon un peu avant la nuit, qui fit seule cesser le feu de part & d’autre, les deux armées restant sur le champ de bataille comme pour recommencer le lendemain. Le désavantage qu’avoit l’Infanterie d’Ayder dans cette bataille, & la bonne conduite de ses Grenadiers pendant toute l’action, doit paroître surprenans, rapprochée des idées qu’on se fait en Europe du courage des Indiens ; elle parut telle au Général Schmidt, qui en fit l’éloge, de même que les Officiers Européens qui les commandoient ; mais, pour tout dire, cette Infanterie étoit soutenue par soixante pièces de gros canons, pointées par d’habiles Canoniers, qui firent un grand ravage dans l’Infanterie Angloise qui étoit découverte depuis les pieds jusqu’à la tête, & d’autant plus que l’Artillerie Angloise incommodoit peu l’Infanterie d’Ayder, par la difficulté de bien pointer en plongeant. Ce désavantage de l’Artillerie compensait un peu l’avantage de la mousqueterie, qui étoit entièrement du côté des Anglois par leur position, & leur supériorité en nombre de fusils, dont ils avoient plus que le double contre les Grenadiers d’Ayder, jusqu’à ce qu’ils fussent joints par le reste de l’Infanterie.

Ayder perdit dans cette bataille neuf cens de ses Grenadiers ; perte si considérable pour ce Souverain, que c’étoient tous des hommes braves, accoutumés à la fatigue, & qui ne reculoient jamais. Le Bacsi, ou Ministre de la guerre, qui a le droit de marcher à la tête de l’Infanterie, sans la commander, fut tué d’un coup de canon, la Cavalerie, qui ne fut d’aucun usage dans cette journée, perdit cependant quelques hommes, & quelques chevaux, l’Artillerie Angloise ayant beau jeu sur une troupe aussi nombreuse.

On s’aperçut à peu près sur les onze heures du soir, que les Anglois se retiroient comme on dit, sans tambour ni trompette ; l’avis en fut donné à Ayder, qui ordonna que tout le monde restât tranquille, la Cavalerie ne pouvant attaquer l’Infanterie Angloise pendant la nuit, & voulant laisser reposer son Infanterie qui s’étoit si bien distingué, & avoit besoin de repos.

Avant le point du jour, la Cavalerie, les Hussards & les Dragons en tête, se mit à la poursuite de l’armée Angloise, qui avoit abandonné ses bagages pour transporter ses blessés ; le Général Schmidt donna lui-même l’exemple, des Dragons trouvèrent partie de sa vaisselle, & deux malles précieuses appartenant au Major Bonjour, Officier Genevois, estimé des Anglois, qui faisoit les fonctions de Major Général de leur armée. L’abandon de tous ces bagages procura un butin considérable aux Hussards & aux Dragons. Pour ne point laisser de blessés, les Anglois jetèrent leurs munitions de guerre & de bouche dans la rivière, d’où les Indiens retirèrent les balles & les sacs de riz ; & pour ne point faire connoître leurs pertes, ils enterrèrent les morts ; mais la nuit & l’empressement avec lequel ils s’acquittèrent de ce devoir, furent cause que les tentes dans lesquelles ils avoient enseveli les Anglois, restèrent en partie à découvert. L’avidité du soldat pour le butin, lorsqu’on lui en donne la liberté, fut poussée à tel excès qu’ils eurent l’inhumanité de déterrer les cadavres, pour s’emparer des toiles qui les ensevelissoient. Malgré la vitesse avec laquelle la Cavalerie d’Ayder poursuivit les Anglois, ils gagnèrent Tirnmalé, sans autre perte que deux petites pièces de canon de fer de trois livres de balles, qu’ils abandonnèrent dans la route, & il n’y eut qu’une escarmouche à la vue de Tirnmalé, entre les Grenadiers qui faisoient leur arrière-garde, & les Hussards & Dragons, dont un seul fut blessé. Le Général Schmidt échappa ainsi au risque qu’il eût couru, si Ayder avoit pu avec son armée, prendre poste au-delà de la rivière, comme il l’avoit projetté.

On avoit laissé toutes les troupes irrégulières dans le camp sur le Paler, parce que cette espèce de troupe étant sans discipline, il eût été difficile de l’empêcher de se faire voir aux Anglois, & que c’est parmi elles que sont ordinairement les espions ennemis.

Ayder, glorieux d’avoir fait fuir les Anglois, vint camper à une lieue & demie de Tirnmalé, dans un lieu rempli de grandes roches, & séparé de Tirnmalé par une plaine ; comme il campoit fort près de l’ennemi, & qu’il savoit que les Anglois avoient souvent battu les Indiens, en l’attaquant de nuit, il prit toutes les précautions nécessaires pour être en sûreté dans son camp.

Une grande ouverture entre ces roches, qu’on auroit pu prendre pour un ouvrage de l’art, & derrière laquelle étoit le camp, fut fortifiée par une redoute ; toutes les hauteurs étoient garnies de gardes, dont les sentinelles répondaient sans cesse le mot de Cabordar, qui équivaut à celui de prenez garde à vous. Des gardes de Cavalerie & de Caleros étoient poussées jusques sous Tirnmalé, ayant avec elles des porte-fouguettes pour faire des signaux, ensorte que les Anglois ne pouvoient faire le moindre mouvement pour venir attaquer l’armée d’Ayder dont on ne fût sur le champ averti ; mais le Général Schmidt n’avoit garde de rien hasarder, jusqu’à ce que le Colonel Wood l’eut joint avec son armée qui avoit été augmentée, & étoit forte de huit à neuf mille hommes, sans compter un Corps de Caleros du Tanjaor.

Ayder, qui auroit dû faire un fort détachement de son armée, ou se porter avec toute la sienne, de manière à empêcher cette jonction, la laissa faire, malgré tous les avis qu’on pût lui donner à ce sujet. Il continua de tenir son armée rassemblée, & de faire la guerre dans un pays où la Cavalerie étoit presque inutile, sur-tout tant que le Général Schmidt se tiendroit dans son camp de Tirnmalé, situé entre deux montagnes sur lesquelles il y a des forteresses, ayant ses derrières couverts par la ville & un étang, & où l’on ne pouvoit arriver que par des gorges où les Anglois avoient fait des retranchements garnis d’Artillerie.

Ayder, croyant attirer l’armée de ses ennemis hors de leur camp, faisoit faire tous les jours une espèce de parade à son Infanterie, qu’il poussait jusqu’à la portée du canon des retranchemens Anglois ; la faisant marcher tantôt avec de la Cavalerie & de l’Artillerie, & tantôt seule & sans autre soutien que ses propres forces ; il perdit si bien son tems, que le Colonel Wood joignit le Général Schmidt.

Malgré cette jonction, qui faisoit monter l’armée Angloise à plus de vingt-cinq mille hommes de bonnes troupes, dont quatre mille cinq cens étoient Anglois, le Général Schmidt ne jugea pas à propos de s’exposer dans la plaine contre Ayder ; mais, pour lui donner occasion de l’attaquer dans un pays très-favorable à son Infanterie, il quitta son camp de Tirnmalé ; & marchant par sa gauche à la pointe du jour, il alla prendre un autre camp, à deux lieues de Tirnmalé, où son armée étoit moins resserrée.

Ayder, instruit du dessein du Général Anglois voulut lui tendre un piège, qu’il ne communiqua à personne, & qui auroit pu lui être funeste ; voici le fait. Le pays que les Anglois avoient à traverser, étoit une plaine bordée de tous côtés par des bois & de petites collines ; Ayder donna ordre dès le soir aux Chefs de son Artillerie & de son Infanterie, de marcher dans cette plaine dès qu’il feroit jour, en débouchant par une espèce de vallée qui s’élargissoit dans cette plaine ; pour cet effet, il partit à deux heures du matin avec toute sa Cavalerie, qu’il conduisit par un très-grand détour dans les lieux fourrés qui bordent la plaine que les Anglois devoient traverser. Ceux qui conduisoient son Infanterie, instruits de son départ, se mirent en marche à l’heure ordonnée, ne doutant pas de trouver la Cavalerie dans la plaine, ou de recevoir des ordres relatifs. Ils furent fort étonnés en arrivant dans la plaine, de ne pas voir l’ombre d’un seul Cavalier ni d’aucune autre troupe. À mesure que le chemin s’élargissoit, cette Infanterie marchoit sur un plus grand front & se mettoit en bataille ; la plaine qui paroissoit unie, étoit partagée par un terrein élevé qui formoit un rideau. Quelques Officiers qui alloient en avant, furent très-étonnés, en arrivant sur cette hauteur, de trouver l’armée Angloise en bataille sous ce rideau. Comme on n’avoit point d’ordre d’attaquer, & qu’on n’avoit aucune nouvelle d’Ayder & de sa Cavalerie, un petit Conseil tenu à la hâte décida de se retirer à l’entrée de la vallée, afin de s’y poster avantageusement, en attendant les ordres, & on dépêcha de tous côtés pour tâcher d’avoir des nouvelles du Nabab.

Les Anglois, qui avoient été avertis de l’embuscade que leur préparoit Ayder, restèrent en bataille jusqu’à l’entrée de la nuit, qu’ils entrèrent dans leur nouveau camp ; l’Infanterie & l’Artillerie d’Ayder rentrèrent dans le leur, & ce Prince ramena très-tard dans la nuit sa Cavalerie, harassée d’avoir fait plus de dix lieues dans de très-mauvais chemins, & sans avoir pris aucune nourriture. Ayder pensoit que le Général Schmidt avoit ignoré la marche de sa Cavalerie, & qu’il auroit été tenté d’attaquer son Infanterie qui n’étoit soutenue par aucune Cavalerie, & il auroit saisi l’occasion de fondre sur l’armée Angloise avec sa Cavalerie. On doit être persuadé que s’il avoit communiqué son projet, les choses se seroient passées d’une autre manière.

Comme Tipou-Saeb[11], qui étoit alors âgé de dix-sept ans, est aujourd’hui le bras droit de son père, & celui qui frappe les plus grands coups contre les Anglois, nous croyons devoir parler de sa conduite dans cette occasion. Ayder qui aime son fils avec passion, & qui connoissoit son zèle & son courage, craignoit sa trop grande jeunesse ; il le chargeoit ordinairement de la garde du camp, lorsqu’il croyoit que la journée seroit trop périlleuse ou trop fatigante ; ce jeune Prince ayant eu, dans cette même journée, le commandement de la garde du camp, se trouva fort en peine, lorsque l’infanterie revint au camp, & que la nuit étant close, personne ne donnoit de nouvelle de son père & de la cavalerie. À deux heures de nuit, environ sur les huit heures, il manda tous les Généraux, leur exposa nettement l’état des choses, & leur demanda leur avis sur ce qu’il devoit faire. L’avis général fut que les Anglois étoient trop faibles en Cavalerie, pour rien entreprendre contre le Nabab, & qu’ils ne pouvoient venir attaquer le camp, qu’en faisant plus de trois lieues & passant par des gorges où il y avoit des Gardes. Le camp étoit en toute sûreté ; ce jeune Prince répondit : Comme je n’ai aucun ordre de mon père, j’ai besoin de votre expérience pour me guider ; je suis tranquille, puisque c’est votre avis que je le sois ; je vous suis très-obligé de la peine que vous avez prise de vous rendre chez moi. Tout le monde n’étoit point encore sorti de la tente du Prince, qu’on apprit que Moctum, son oncle, qui commandoit l’armée en second, entroit dans le camp, ayant pris les devants avec quelques Cavaliers. Ayder, toujours infatigable, s’avança, dès la pointe du jour, vers Tirnmalé, avec quatre mille hommes d’Infanterie & vingt pièces de canon ; la ville lui fut ouverte, mais lorsqu’il se disposoit à l’attaque des forteresses, il apprit que le Général Schmidt étoit en mouvement pour venir l’attaquer, ce qui l’obligea de retourner dans son camp, ne voulant pas combattre dans une position où il n’auroit pu faire usage de sa Cavalerie.

Il décampa, dès le lendemain, parce qu’il ne pouvoit arriver au camp des Anglois, que par des gorges & des défilés, ou en faisant plus de dix lieues, quoique les camps ne fussent pas éloignés l’un de l’autre de quatre, & après avoir passé sur les derrières de l’armée de Nizam-Daulla qui étoit arrivé depuis deux jours, & qui étoit campé à sa gauche dans une belle plaine, Ayder se campa sur la gauche de Nizam, mais en avant, se trouvant encore à quatre lieues des Anglois, ayant devant soi une plaine, quelques petits bois & un étang qui couvroit la gauche du camp Anglois.

Dès le même soir qu’Ayder eut pris ce camp, les Anglois, à l’entrée de la nuit, abattirent leurs tentes ; la nouvelle qui en fut bientôt portée à Ayder l’obligea à tenir son armée en bataille toute la nuit ; mais les Anglois se contentèrent de la passer au bivouac, & au lever du soleil, ils dressèrent leurs tentes ; ce manège dura, on ne sait positivement pourquoi, quatre jours de suite, malgré les pluies fréquentes auxquelles ils restoient exposés toute la nuit, sans avoir pris d’autres précautions que de donner à chaque Soldat un morceau de toile cirée pour envelopper leur giberne, ce qui obligea Ayder de faire fortifier la tête de son camp de trois grandes redoutes.

Comme le camp Anglois étoit toujours entouré de Cavalerie & de troupes légères à pied & à cheval, qui s’étoient emparées de tous les chemins, ils ne pouvoient recevoir des vivres & des munitions, que de Tirnmalé où ils n’avoient d’autres provisions que du riz, & leurs troupes souffroient beaucoup, ce dont Ayder étoit parfaitement instruit par la prise des Patmars ou Couriers allant & venant de l’armée & de Madras, outre ce que disoient les particuliers. Le Gouverneur Boschier reprochoit au Général Schmidt, d’avoir fait donner aux Soldats leur ration d’arac en argent, disant qu’il falloit ménager l’argent, parce qu’on en avoit très-peu, & qu’il auroit suffi d’en promettre aux Soldats, que le Conseil de Madras leur auroit fait cette bonification. Dans une lettre au Paiemeister, ce Gouverneur blâmoit ce Trésorier d’avoir fait refus d’exécuter l’ordre du Général de payer aux troupes leur arac en argent, disant que personne ne doit refuser l’obéissance au Général, qui est seul responsable de ses ordres & de ses dispositions ; ce même Gouverneur écrivoit aussi au Docteur, qui étoit l’Aumônier de l’armée, de continuer à l’instruire de tout ce qui se passoit, &c.

La connoissance de l’incommodité que les Anglois souffroient, devoit suffire à Ayder pour le résoudre de continuer à faire investir leur camp & ravager le pays. Les Anglois impatientés, sans doute, & voulant se tirer de cette mauvaise position, soit par une attaque de nuit, soit en prenant un autre camp, se mirent en marche vers les dix heures du soir, après avoir, à l’entrée de la nuit, abattu leur camp, comme à l’ordinaire. Ayder ayant promptement appris cette marche inattendue, par les signaux répétés des fouguettes, fut instruit peu de tems après, que les Anglois dirigeoient leur route sur le camp de Nizam-Daulla.

Cette nouvelle embarrassa extrêmement Ayder, il avoit des soupçons très-fondés, d’une intelligence secrète entre Rocum-Daulla & les Anglois, & il avoit quelque raison de croire que Nizam n’étoit pas trop bien intentionné pour lui ; si Nizam étoit de concert avec les Anglois, son armée qui étoit sans défense du côté de son allié, étoit très-exposée, si d’un autre côté les Anglois attaquoient Nizam, le peu d’ordre qui régnoit dans son armée, leur assuroit un plein succès, & le désordre de l’armée de Nizam pouvoit être dangereux pour la sienne, où les fuyards ne manqueroient pas de chercher un asile. S’étant tenu un petit Conseil, dans une simple canonière où Ayder couchoit à la tête de son camp, il fut résolu que l’armée se tiendroit prête à marcher, pour couper aux Anglois le chemin de celle de Nizam, ce qu’elle étoit toujours en état de faire, n’ayant pour cela qu’une lieue & demie de terrein à parcourir, lorsque les Anglois en avoient près de six ; mais qu’en même tems le Commandant Européen partiroit avec tout ce qui restoit de troupes irrégulières qu’il joindroit à toutes celles qu’il pourroit rassembler, & qu’il marcheroit pour atteindre le plutôt possible, la tête de l’armée Angloise, afin de la harceler & retarder sa marche, de manière qu’elle ne put être arrivée à portée d’attaquer Nizam avant le grand jour.

Il étoit environ une heure du matin lorsque cet Officier fut averti par ses Coureurs, qu’on découvroit l’armée Angloise qui pouvoit avoir fait trois lieues depuis qu’elle avoit quitté son camp ; ayant rassemblé autour de lui la plupart des Chefs des Caleros & Carnates, il leur ordonna de s’approcher le plus qu’ils pourroient des Anglois, en s’étendant sur le flanc & tout le long de la ligne, sans crainte de se trop éparpiller, & de ne faire aucun feu que lorsqu’ils seroient à quinze pas, qu’ils pouvoient tirer à volonté, en faisant le plus grand feu possible, mais en prenant bien garde de se coucher ventre à terre, chacun après avoir fait sa décharge ; ce qu’il eût été inutile de leur recommander mais ce qui fit impression sur eux, parce que c’étoit une espèce d’approbation de leur manière de faire la guerre. Ayant parfaitement exécuté l’ordre qui leur avoit été donné, leur approche & la grande étendue de terrein qu’ils embrassoient, qui fut connue des Anglois, à cause du feu des mèches de leurs mousquets, firent arrêter la marche des Anglois, & les obligèrent de faire rentrer dans leur colonne, des petits corps de troupes qu’ils avoient détachés sur leur flanc, crainte, sans doute, qu’ils se trouvassent enveloppés ; & la fusillade des Caleros ayant commencé, les Anglois qui l’eussent dû mépriser, firent face & répondirent par des feux de pelotons qui faisoient peu de mal & beaucoup de bruit, qu’ils continuèrent pendant plus de deux heures, & auxquels les Caleros répondoient de leur mieux. Une heure & demie avant le jour, à peu près vers les quatre heures, les Anglois marchèrent sur leur gauche, & furent prendre un autre camp qui les rapprochoit de Tirnmalé qui couvroit leur droite, & leur gauche appuyoit à la digue d’un grand étang, ayant devant eux une assez haute Montagne, sur laquelle ils postèrent deux bataillons de Cipayes & une continuité de rochers & de broussailles impraticables.

Ayder ayant fait reconnoître le nouveau camp des Anglois, leva aussi le sien, & en prit un autre qui le rapprocha à deux lieues de l’armée Angloise & lui donnoit un poste qui empêchoit les Anglois de pouvoir songer à attaquer Nizam, sans avoir son armée à combattre.

Par la nouvelle position que prirent les armées, la nombreuse Cavalerie des deux Soubas devenoit d’autant plus inutile & plus difficile à subsister, ce qui fit qu’Ayder prêta l’oreille à un Conseil qu’on lui donnoit depuis long-tems, de faire un gros détachement de son armée, pour aller prendre Goudelour, comptoir Anglois, à deux lieues de Pontichéri, & revenir en suivant la côte jusques à Madras, pour en ravager les environs, ce qui ne devoit pas manquer d’obliger le Conseil à rappeler l’armée Angloise à son secours, & qui auroit fait le plus grand tort au crédit de la Compagnie & un dommage réel à ses affaires.

Ce détachement étoit sur le point de partir, commandé par l’Officier Européen qui avoit donné le conseil, qui connoissoit parfaitement Goudelour, & étoit assuré de le prendre ; mais un Émissaire Anglois introduit dans le camp d’Ayder, & qui avoit l’oreille de Raza-Saeb, se servit de cet ancien Nabab d’Arcate, homme de peu d’esprit, soupçonneux & jaloux envers tout le monde, pour faire croire à Ayder que ce conseil n’étoit qu’une ruse de l’Officier François, pour pouvoir se retirer avec les autres François qui étoient rappelés par le Gouverneur de cette place.

Si la réponse du Gouverneur de Pontichéri, aux lettres des deux Nababs, eût été moins précise, & eût donné quelque espérance, comme la politique l’eût peut-être exigé, l’imposture de l’Émissaire des Anglois n’eût pu faire aucune impression sur l’esprit d’Ayder, & le commerce de Pontichéri, par la ruine de Goudelour, eût bénéficié de tout ce qu’auroit perdu le commerce des Anglois.

Ayder avoit tant d’estime pour l’Officier François qui devoit commander cette expédition contre Goudelour, qu’il lui avoit fait obtenir de Nizam-Daulla, Souba du Décan, un Zaghir ou Fief immédiat de l’Empire, en toute souveraineté, sans aucune vassalité, du Nabab d’Arcate, tout le pays le long de la côte, contenu entre les rivières d’Alemparvé & Divicoté, & une ligne tirée d’une rivière à l’autre, en rasant Panniroti qu’elle renferme. Le Paravana ou Patente portoit que ce don étoit fait en reconnoissance des grands services rendus à l’Empire par cet Officier François, & sans aucune autre obligation que celle d’entretenir deux cens Européens pour la garde du pays, dont le revenu doit être de huit lacs de roupies, avec promesse d’augmentation de territoire, si le revenu étoit moindre. Ayder & son fils, comme Nabab d’Arcate, avoient garanti & ratifié cette donation.

L’Officier François qui étoit très-persuadé que les Anglois & Méhémet-Ali-Khan perdroient dans cette guerre toute la Nababie d’Arcate, avoit cru devoir profiter de la faveur d’Ayder, pour obtenir un don qui pouvoit être aussi utile à sa patrie, sans attendre que la conquête eût donné la possession à Ayder, présumant bien qu’il ne seroit alors peut-être pas si généreux. Cette investiture, qui devoit être un secret du cabinet, fut rendue publique par les Écrivains de Rocum-Daulla, Divan & Garde du grand sceau, qui vinrent en cérémonie complimenter l’Officier, & recevoir la buona mana, comme disent les Italiens. Ce don excita la jalousie de Raza-Saeb & de plusieurs autres, & ce fut sans doute une des raisons qui porta ce Nabab à avoir quelques soupçons contre l’Officier François.

Quoiqu’il en soit, Ayder craignant, sur les insinuations de Raza-Saeb, de rapprocher ses François de Pontichéri, dit à l’Officier François : Je ne puis, pour le présent, me défaire d’aucune Infanterie ; renvoyons à une autre fois la prise de Goudelour, mais qu’un Corps de Cavalerie aille faire le dégât jusques aux portes de Madras ; comme ce n’est qu’une course, & que mon fils n’a encore eu aucun commandement, je lui donnerai cinq mille chevaux de la meilleure Cavalerie, & il sera chargé de cette opération, ce qui lui fera beaucoup de plaisir. On sera peut-être surpris des ménagemens d’Ayder pour faire goûter à l’Officier François la substitution d’un autre Général au commandement du détachement qui lui avoit été promis ; mais aucun Prince ne possède mieux qu’Ayder l’art d’adoucir ses refus, au point qu’il semble ne jamais rien refuser. En conséquence de ce discours, le jeune Prince partit avec son détachement, & s’avança si promptement & avec tant de secret sur Madras, que le Gouverneur, Méhémet-Ali-Khan & son fils, le Colonel Call, & presque tout le Conseil, faillirent être pris dans la maison du jardin de la Compagnie. Heureusement pour eux, qu’un bateau qui se trouva par hasard vis-à-vis du jardin, leur fournit le moyen de se sauver, sans quoi il n’eussent pu échapper ; leur fuite fut si précipitée, que le Gouverneur Boschier ne se donna pas le tems de prendre son chapeau & son épée, dont on s’empara, ainsi que de toute la vaisselle du déjeuné, étant d’usage à Madras d’aller tous les matins, prendre le frais & déjeuner à la campagne. Le Gouverneur & la Compagnie auroient été pris infailliblement, si un domestique de ce François, leur Émissaire dans le camp d’Ayder, envoyé exprès pour les avertir de cette incursion, ne fût arrivé dans le moment qu’ils alloient prendre la route ordinaire, & ne leur eût dit de prendre celle de la mer. La Cavalerie d’Ayder arrivoit au grand galop par la plaine, & coupoit le chemin. Méhémet-Ali-Khan, qui prit seul à cheval la grande route, manqua d’être investi malgré la bonté de son cheval. Si le Gouverneur eût eu le malheur d’être pris, sa vanité & sa présomption en eussent été cause ; le monde n’étoit point encore tout-à-fait rassemblé pour le déjeuné qu’une quantité d’habitans de la campagne passèrent dans le chemin pour se sauver au Fort Saint-Georges, en criant : Maratta, Maratta ; les peuples de cette côte, n’ayant jusques à cette guerre essuyé d’autres incursions que de la part des Marattes. Le Gouverneur & autres Anglois, au lieu de faire attention aux cris de ces fuyards, n’en faisoient que rire ; une seconde troupe ayant passé, & quelques personnes de la compagnie observant qu’il falloit y faire attention, le Gouverneur dit : La Cavalerie ennemie ne peut arriver jusqu’ici, sans passer devant des forteresses où nous avons des garnisons dont les commandans me donneroient des avis ; la frayeur de ces gens est certainement une terreur panique & pour mettre fin à cette criaillerie, je ferai donner le chabouc[12] aux premiers qui viendront encore nous allarmer ainsi ; tout le monde applaudissoit à ce discours, comme il est d’usage de dire toujours amen à ce que disent les gens en place. Dans le même instant arrive une autre troupe de fuyards venant de Saint-Thomé, dont plusieurs étoient blessés ; ils annoncèrent que les ennemis pillaient cette ville[13]. La terreur ayant saisi toute la Compagnie, elle n’eut que le tems de se sauver du côté de la mer, sur l’avis qui leur fut heureusement donné.

Dans le tems que Tipou-Saeb ravageoit les environs de Madras, Ayder son père ayant été observer le camp Anglois, ce qui lui fut aisé de faire sans aucun risque, de dessus un plateau qui dominoit sur toutes ces roches & broussailles dont nous avons déjà parlé ; ce Prince s’apperçut qu’il pourroit incommoder une portion de ce camp avec du gros canon, & ayant pris sa résolution, il fit, dès le lendemain marcher toute son armée de grand matin, & ayant fait conduire sur le plateau quelques grosses pièces de canon, il les fit pointer sur le camp Anglois où elles portèrent à merveille, & occasionnèrent une espèce de désordre, & firent abattre beaucoup de tentes. Ayder, enchanté d’avoir fait cette insulte aux Anglois, fit conduire sur le plateau, toute son artillerie jusques aux plus petites pièces, pour en faire une vaine parade, quoique la plupart des boulets ne pussent arriver jusques aux tentes des Anglois. Il s’imaginoit donner à ses ennemis une grande idée de ses forces, & les effrayer en leur montrant toute cette Artillerie, & la vivacité avec laquelle elle étoit servie, animant lui-même les soldats, & faisant donner de l’argent aux Canoniers des pièces qui lui paroissoient le mieux servies, ce qui amusoit les troupes qui rioient de cette canonade ridicule, qui n’étoit propre qu’à effrayer le gibier qui pouvoit se trouver dans les broussailles.

Pendant qu’Ayder exerçoit ainsi son Artillerie, & tenoit toute son Infanterie en Parade, sa Cavalerie faisoit des courses dans la campagne, presque aussi inutiles que les décharges de la plus grande partie de son Artillerie. Nizam, qui cette fois ne voulut point être spectateur oisif, s’étoit mis en marche avec toute son armée, à peu près dans le même tems qu’Ayder, & il faisoit parader sa Cavalerie autour du camp des Anglois ; mais, sur les trois heures après midi, il fit attaquer par toute son Infanterie les Cipayes que le Général Schmidt avoit postés sur la grande montagne. Pour se défendre contre cette attaque, ces Cipayes Anglois furent obligés de prendre des positions qui les exposèrent à l’Artillerie d’Ayder, qui les incommoda beaucoup. Se voyant obligés de perdre du terrein, ils firent au Général Schmidt différens signaux, qui le déterminèrent à marcher avec toute son armée, pour dégager ses deux bataillons de Cipayes ; & il étoit déjà plus de quatre heures du soir, lorsqu’on vit ses colonnes sortir de son camp. Dès qu’on s’en aperçut, Ayder fit descendre le plateau à son Infanterie & à son Artillerie, & rappela sa Cavalerie, afin d’aller avec toute son armée au-devant des Anglois. À peine ses troupes étoient-elles en bataille, & en état de marcher en bon ordre, que l’on vit toute l’Infanterie de Nizam descendre la montagne, & se sauver à toutes jambes, tandis que sa Cavalerie paroissoit s’avancer bravement & en bon ordre contre l’armée Angloise, suivie de son Artillerie ; mais au lieu de s’étendre dans la plaine sur la gauche d’Ayder, elle se mit entre les Anglois & l’armée de ce Nabab, qu’elle masqua entièrement. Les Anglois avançoient toujours en côtoyant l’étang & la montagne, & marchant dans un terrein rempli de petites roches & d’arbrisseaux[14], dont les branches sont très-flexibles, & peu incommodes pour l’Infanterie. Ils étoient sur deux colonnes, ayant leur Cavalerie en queue & de l’Artillerie en tête qui canonoit la Cavalerie de Nizam, & la faisoit reculer, ce qui finit par lui faire prendre la fuite au grand galop, prenant le chemin le plus court pour se sauver, qui étoit celui du camp d’Ayder, à travers duquel tous ces fuyards passèrent, en semant la terreur & y mettant le désordre. Ayder voyant fuir Nizam avec toute son armée se trouva très-embarrassé, c’est alors qu’il eut tout lieu de soupçonner quelque trahison. Il craignit aussi que dans le tems qu’il combattoit avec les Anglois, son Corps ne fût pillé par les fuyard ; la nuit qui approchoit, augmentait encore le trouble dont il étoit agité.

Lorsque la fuite de Nizam laissa à découvert l’armée Angloise, on la vit s’avancer en bataille sur une seule ligne pleine, avec sa Cavalerie en réserve. L’Artillerie d’Ayder répandue sur le front de son Infanterie, fit quelques décharges, qui durent tuer bien du monde ; mais, comme les munitions manquaient par la dépense faite dans la canonade ridicule du plateau, l’Artillerie d’Ayder se trouva inutile. La Cavalerie qui formoit les deux aîles, ayant reçu l’ordre de charger celle de la droite, où étoient les Hussards & les Dragons, fit plusieurs charges, s’avança jusques à la portée du pistolet, mais elle ne put jamais tenir contre le feu de l’Artillerie & de la mousqueterie Angloise. L’aile gauche, on ne sait pourquoi, ne fit qu’une seule charge, & se tint toujours assez éloignée du feu. Ayder, voyant peu d’espérance de battre les Anglois qui avoient sur lui l’avantage de l’Artillerie, & la nuit qui étoit close leur étant favorable à cause de leur supériorité en Infanterie, céda le champ de bataille, & ordonna la retraite qui se fit en assez bon ordre, Ayder faisant lui-même l’arrière-garde à la tête de sa Cavalerie ; & il ramena son armée dans son camp, sans laisser aux Anglois d’autre marque de leur victoire, qu’une pièce de fer de trois livres de balles, du nombre de celles qu’on leur avoit prises, dont les bœufs furent tués, & qu’Ayder ne voulut point permettre qu’on remplaçât par des bœufs des attelages des caissons qui s’en retournoient à vuide, ce qui auroit pu se faire avec facilité. Les Anglois ne firent d’autres prisonniers qu’un Portugais, Officier de Topas, qui avoit été blessé, & donné à porter à quatre de ses soldats, qui le jetèrent dans un fossé, parce qu’ils le détestoient, & un Pandari qui avoit aussi été blessé ; tous les autres blessés furent emportés. Le nombre des morts dans les armées des deux Soubas n’alloit pas à quatre cens hommes. Les Anglois suivirent Ayder jusqu’à son camp ; mais sa situation, entre des montagnes, un grand étang, & deux redoutes, au milieu desquelles il eût fallu passer, les empêchèrent de songer à en faire l’attaque ; ils se contentèrent de tirer quelques coups de canon au-dessus de l’étang, dont heureusement presque aucun n’arriva dans le camp, & passèrent la nuit au bivouac, éloignés des redoutes d’une bonne portée de canon.

Ayder, arrivant dans son camp, le trouva en confusion ; la plupart des valets & autres gens de la suite de l’armée, effrayés par la fuite de Nizam & de ses troupes, s’étoient sauvés, laissant le camp tout dressé. Après avoir posté son Infanterie dans les redoutes & derrière un retranchement, & un fossé fait à la hâte, il ordonna de mettre en marche toute la grosse Artillerie & les bagages. Cet ordre trouva les plus grands obstacles à son exécution. Ayder a un talent tout particulier de choisir des camps où son armée peut être en sûreté, tant par la nature du terrein que par les défenses de l’art qu'il fait y ajouter, ce qui lui a mérité les éloges du Général Schmidt, qui possède lui-même cette science à un degré supérieur. Les guerres continuelles d’Ayder contre les Marattes, qui lui sont très-supérieurs en Cavalerie, l’ont forcé sans doute à se faire un étude particulière de l’art de camper, & de prendre des postes avantageux, qui sont sans nombre dans la plus grande partie de ses États, tous ces pays étant coupés de montagnes & de vallées, remplis de villages, de forteresses, d’étangs & de bois ; mais il a le défaut de ne point pratiquer des sorties aisées à ses camps, quoiqu’on lui en ait plusieurs fois représenté les inconvénients, sur-tout dans la retraite qu’il voulut faire après cette bataille de Tirnmalé, le camp n’ayant d’autre sortie sur ses derrières que par une gorge qui étoit remplie de roches & de broussailles, parmi lesquelles étoit un seul chemin très-étroit & tortueux, praticable à peine pour une seule voiture. Ce chemin se trouva bientôt engorgé par la quantité de bêtes de charge, qui avoient prévenu l’ordre de décamper, & la retraite de l’Artillerie. Cette gorge se divisoit en deux parties, dont une conduisoit au camp de Nizam ; tous ces bagages marchant à volonté, une grande partie prit la route à droite, & ils croisèrent & se joignirent aux bagages immenses de l’armée de Nizam, qui marchoient dans la plus grande confusion, entremêlés avec l’Artillerie. La suite de tout ce désordre fut un engorgement qui arrêta la marche & la retraite de l’Artillerie d’Ayder, à quoi on ne put remédier, quelque peine qu’on se donnât, & quoique cette Artillerie marchât à la clarté de plus de cent flambeaux[15], parce qu’en voulant obliger les bêtes de charge à marcher sur les côtés du chemin, elles tomboient & renversoient leurs charges, ce qui occasionnoit des cris & un tumulte affreux, dont le bruit étoit répété par les échos des montagnes, ensorte qu’on n’eut rien de mieux à faire que de faire filer quelques troupes pour arrêter la tête de la marche, & obliger tout le monde d’attendre le jour dans la position où il se trouvoit. Dès que le jour parut, il fut aisé de mettre de l’ordre dans cette marche, attendu que l’armée de Nizam étoit déjà dans la plaine. Si le Général Schmidt avoit détaché quelques petits Corps de son Infanterie, en leur faisant faire deux lieues de détour, ils seroient entrés dans le camp de Nizam ; & avec quelques coups de fusil tirés sur les fuyards & les conducteurs des bagages, ils eussent occasionné un si grand désordre, qu’il eût rendu les suites de cette victoire de la plus grande conséquence ; car, quoique personne n’ait inquiété Nizam dans sa fuite, il abandonna dans son camp sept à huit pièces de grosse artillerie[16]. Ayder en fit réparer les affûts, & les renvoya à Nizam avec des attelages dont il lui fit présent, & dans la suite de cette retraite on trouva jusqu’à de la vaisselle d’argent & d’autres effets précieux abandonnés dans les chemins, appartenant à ce Prince.

Ayder, au lieu d’imiter la lâcheté de Nizam, parut en bataille à l’entrée de son camp, à la pointe du jour, avec toute son Infanterie en première ligne, & une partie de sa Cavalerie en seconde, & se fit respecter des Anglois dans cette position ; après que son artillerie & ses bagages eurent passé toutes les gorges & gagné la plaine, il se replia avec son armée, faisant lui-même l’arrière-garde avec ses Grenadiers qui ne cédèrent ce poste d’honneur à la Cavalerie, que lorsqu’on eut gagné la plaine. Les Anglois qui le suivoient toujours, n’osèrent faire aucune attaque ; ils tirèrent seulement quelques coups de canon dont il n’y eut que quatre hommes de tués, du nombre desquels fut un Maréchal de logis des Dragons qui fut atteint du dernier ricochet d’un boulet[17].

Le Général Schmidt s’empressa, comme on peut le croire, de faire parvenir la nouvelle de sa victoire à Madras, ce qui tira le Gouvernement de cette ville d’un cruel embarras. L’incursion imprévue du fils d’Ayder avoit jetté la plus grande consternation ; la garnison du Fort Saint-Georgef ne consistoit qu’en deux cens Européens & six cents Cipayes, ensorte que la ville noire, qui est proprement la ville de Madras, se trouvoit à la discrétion du jeune Tipou-Saeb qui n’avoit pas encore dix-huit ans. Cette ville renferme un peuple nombreux, que les Anglois évaluent à quatre cent mille âmes, ce peuple avoit beaucoup été augmenté par les fuyards de la campagne. Quoiqu’elle porte le nom de ville noire, une grande quantité de blancs y habitent, qui sont de toute nation, & qui ont des magasins fournis des plus riches marchandises de tout pays ; il y a entre autres une nombreuse colonie de Marchands Arméniens très-riches qui ont des magasins immenses. Parmi les Indiens qui habitent Madras, il y a quantité de Guzerates, Banquiers forts riches & Marchands de perles, de pierreries & de corail ; enfin, cette ville est en tout tems un des entrepôts les plus riches du monde, & elle n’avoit pour lors d’autre défense qu’un mur de terre à hauteur d’appui sans aucune garnison ni aucune espèce de défenseurs.

La frayeur qui se répandit parmi ce peuple immense, lorsqu’on vit entrer dans la ville les fuyards de la campagne, fut si grande, que s’imaginant voir tomber dans la ville toute l’armée d’Ayder, qu’on croyoit arriver en personne, tout le monde, hommes, femmes & enfans, coururent se réfugier dans le Fort Saint-Georges, abandonnant leurs maisons & tout ce qu’ils possédoient. Comme le Gouverneur, Conseillers, Commandant, &c. n’étoient point encore rentrés, personne n’ordonna de fermer les portes, & cette forteresse se trouva en peu de tems embarrassée d’un peuple immense qui remplissoit les places, les rues, les fossés, les portes & jusques les glacis qui en étoient couverts, en sorte que le Gouverneur arrivant par mer, pouvoit à peine se faire un passage pour pénétrer jusques dans sa maison. Voyant l’état des choses, il perdit entièrement la carte, & il passa deux jours accoudé sur une table en s’appuyant la tête, laissant le soin de tout au Colonel Call, Ingénieur en Chef & homme de tête, qui fit de son mieux, mais qui a avoué que si le fils d’Ayder fût entré dans la ville noire & eût suivi la populace qui fuyoit, rien ne l’eût pu empêcher de s’introduire dans le Fort Saint-Georges, & on eût été forcé de lui rendre les armes & la place ; mais ce jeune Prince étoit sans expérience, & sa Cavalerie s’étant approchée de la ville noire, par le chemin de Saint-Thomé qui passe sous le canon du Fort Saint-George, quelques coups de canon lui en imposèrent. Tipou-Saeb tint conseil, où l’avis du grand Aumônier[18] qui lui avoit été donné pour mentor, fut qu’on ne devoit point se hasarder d’entrer dans la ville noire, & qu’il falloit s’en tenir strictement aux instructions d’Ayder, qui avoit ordonné de se contenter de faire le dégât dans les environs de Madras, & sur-tout de ne point hasarder la vie du Prince, en l’exposant au canon du Fort Saint-George ou de quelque autre forteresse ; tout le monde fut obligé de se soumettre à cet avis, qui, à ce qu’on peut dire, a sauvé aux Anglois & aux autres habitans de Madras une perte qu’on auroit pu évaluer à plus de cent millions, argent de France, qu’on pouvoit occasionner sans aucune sorte de risque, en brûlant la ville noire ou forcer le Gouverneur & le Conseil à accepter la paix aux conditions les plus dures, par la menace de cet incendie.

L’auteur de ces Mémoires avoit conseillé à Ayder d’assiéger, de prendre la ville noire de Madras & de la brûler ; quoiqu’il ne crût pas que la chose fût si aisée, ce conseil fut en partie cause qu’il n’alla point avec le jeune Prince, crainte de l’exposer ; c’est cependant cet avis seul qui a servi de motif aux persécutions que le Gouverneur Boschier s’est permises contre lui, lorsqu’il étoit prisonnier à Madras, & de fondement à un procès pour lequel on n’avoit de témoins que les espions des Anglois qui disoient le lui avoir ouï donner. Mais ce procédé contraire à toutes les notions de justice, de droit des gens & d’humanité, étoit un acte ordinaire du despotisme que les Anglois s’étoient arrogés dans l’Inde.

Quoique la ville de Madras n’ait souffert aucun dommage, parce que le Colonel Call ayant armé tous les Européens qu’il put rassembler, envoya une partie de ses Cipayes & quelques volontaires faire mine de défendre l’entrée de la ville noire, ce qui a suffi pour effrayer les pillards qui voulurent s’en approcher ; la perte faite par les Anglois n’a pas laissé d’être considérable. Les Anglois ont, dans les environs de Madras, de superbes maisons de campagne richement meublées ; & tous les villages qui sont en grand nombre & très-peuplés, sont habités par des Peintres & des Manufacturiers de toute espèce qui furent tous pillés ou dirent l’avoir été, pour s’emparer des ouvrages qui leur avoient été confiés ou payés d’avance. Un Négociant Anglois nommé Debonnaire, originaire François, fut le seul des habitans de Madras, qui n’eut point à souffrir des ravages que firent les troupes d’Ayder autour de cette ville, non, comme le crurent les Anglois, par reconnoissance des services qu’il avoit rendus aux François ou à Maffous-Khan, l’ami d’Ayder, mais par l’effet du hasard, qui fit que Caki-Saeb, grand Aumônier d’Ayder & son ami véritable, prit son logement à la maison de campagne de ce Négociant, qui étoit située au grand mont de Saint-Thomé, à une lieue & demie de Madras. La cavalerie d’Ayder ayant été apperçue de dessus le mont, les domestiques du sieur Debonnaire se sauvèrent avec ses enfans, abandonnant tous les meubles & effets ; la situation de leur maison ayant agréé à Caki-Saeb, il la choisit pour son logement, pendant tout le tems que Tipou-Saeb resteroit dans les environs de Madras ; en entrant dans la maison, il dit aux jardiniers qu’il étoit homme de paix, & que sa présence garantiroit la maison de toute sorte d’insultes. Il défendit à ses Gens de prendre ou de gâter la moindre des choses ; ayant ensuite visité la maison, afin de reconnoître tout ce qui s’y trouvoit & pouvoir juger avec connoissance si ses Gens seroient exacts à lui obéir, il s’informa du nom du propriétaire, & il lui envoya un des jardiniers avec un de ses Gens, qui lui portèrent les hardes de ses enfans, des légumes & des fruits, le faisant assurer que rien de ce qui étoit dans sa maison ne seroit pris ni gâté, qu’il veillerait à ce que les jardiniers fissent leur devoir[19], & qu’il lui enverroit tous les jours les fruits & les légumes dont il auroit besoin, de qu’il ne manqua pas de faire. Le jeune Prince étant venu le voir, & voulant s’emparer d’un microscope, il n’y voulut point consentir ; tout ce qu’il crut devoir lui accorder, ce fut d’écrire au sieur Debonnaire pour le prier de mettre un prix à son microscope, afin qu’il pût le vendre au Prince, & lui en faire tenir l’argent ; & ce ne fut qu’à la deuxième lettre de ce Négociant, qu’il consentit à l’offrir en présent de sa part au fils d’Ayder.

Les fuyards de Madras s’étant réfugiés sur toute la côte, il y répandirent la nouvelle de la prise de cette ville par Ayder-Ali-Khan, & elle arriva en Europe de Pontichéri, Tranquebar & autres comptoirs Européens, par le Cap de Bonne-Espérance, & toutes les caravanes possibles ; cette nouvelle se répétant avec plaisir, par la jalousie & la haine que les autres nations ont conçues contre les Anglois, étouffoit celle que les Anglois débitoient de leur victoire de Tirnmalé contre les deux Soubas réunis, ce qui fit tomber tout d’un coup les actions de la Compagnie des Indes à Londres, de 275 à 222. Le Général Schmidt, pour faire parvenir promptement & sûrement la nouvelle de sa victoire, à Madras, envoya un Courier monté sur un dromadaire, qui, au lieu d’éviter les troupes d’Ayder, s’adressoit à eux pour leur demander des nouvelles du Schazade qui veut dire fils du Roi ; disant qu’il étoit chargé par son père de lui apprendre la nouvelle de la bataille perdue, & de lui ordonner de le rejoindre ; au moyen de ce stratagème, cet homme parvint à gagner Madras dont le fils d’Ayder n’étoit éloigné que d’une demi-lieue. Le Gouverneur ayant reçu les lettres du Général Schmidt, fit annoncer la victoire au peuple par cent & un coups de canon tirés du Fort Saint-George & distribuer des relations exagérées des avantages remportés sur Ayder.

Le fils d’Ayder étonné d’un événement aussi peu attendu, consulta son Conseil, dont l’avis unanime fut de rejoindre le plus tôt possible l’armée des Soubas, ce qu’il exécuta en bon ordre, emmenant avec lui quatre moines & un Prêtre, savoir, deux Jésuites François, un Augustin, un Cordelier Portugais & un Prêtre Grand-Vicaire de l’Évêque de Saint-Thomé, qui étoit pour lors à Pontichéri. Sur la réputation de la tolérance d’Ayder, ces Prêtres n’avoient pas cru devoir imiter l’exemple des autres habitans de Saint-Thomé, & ils n’avoient point abandonné leurs maisons ; mais Ayder ayant recommandé à son fils de lui amener quelque Européen de distinction qui pût l’instruire des forces des Anglois & de la quantité & de l’espèce de secours qu’ils attendoient d’Europe ou d’ailleurs ; à défaut d’autres personnes, il engagea ces moines de le suivre & les conduisit avec tous les égards possibles, quoique sur une mauvaise monture, les ayant fait monter deux à deux sur des chameaux dont le pas est très-fatigant. Leur route ayant duré cinq jours, ils arrivèrent exténués de lassitude, & dans le plus triste équipage, sur-tout les Jésuites qui le suivoient en bonnets quarrés, & qui furent obligés pour retenir cette coiffure & se défendre de l’ardeur du soleil, de s’entourer la tête de toiles peintes qu’on leur donna à cet effet.

L’événement de la bataille de Tirnmalé étant arrivé dans le mois de Novembre, qui est la saison pluvieuse dans la partie de l’Inde où étoit le théâtre de cette guerre, le Général Schmidt jugea à propos de faire prendre des quartiers à son armée qui avoit beaucoup souffert, & il la dispersa à Veilour, Arcate, Cangivaromarni, Gingi, etc., après avoir muni Tirnmalé, Vaniambari, Ambour & autres places plus avancées de fortes garnisons.

La perte de la bataille de Tirnmalé qui étoit si peu de chose, se répandit dans tout l’Indostan avec rapidité & sous toute sorte de faces, suivant les dispositions de ceux qui débitoient la nouvelle pour ou contre Ayder, toutes les circonstances grossissant d’ailleurs en raison de l’étendue de pays que la nouvelle parcouroit. Ayder étoit peu effrayé de cet événement dont il attribuoit la faute à Nizam, ce qui continuoit à lui rendre cette alliance à charge. Nizam, de son côté, voyant les espérances de la conquête du pays d’Arcate, plus éloignées qu’il n’avoit pensé, désiroit retourner dans ses États, mais il auroit voulu arracher de l’argent d’Ayder, & ensuite des Anglois & de Méhémet-Ali-Khan. Ces différentes dispositions des deux Soubas, augmentèrent la défiance qu’il y avoit entre eux, mais au lieu de la faire paroître, la politique les porta à redoubler leurs témoignages publics d’amitié réciproque. Nizam-Daulla, au retour de Tipou-Saeb, invita Ayder & tous les Grands de sa Cour & de son armée à un superbe festin. Il rendit à ce Souverain les plus grands honneurs ; entre autres choses, il le fit asseoir sur une espèce de sopha ou de trône d’or massif, couvert de carreaux d’étoffe en or, dont il lui fit présent, le soir, lorsqu’ils se quittèrent, & il donna un nom d’honneur à Tipou-Saeb, relatif à son expédition aux environs de Madras, & divers titres honorables aux Gens de la suite[20] qu’Ayder aimoit le plus. Peu de jours après, Nizam fut invité à son tour ; on lui rendit les mêmes honneurs, mais au lieu de le faire asseoir sur un sopha d’or d’orfèvrerie, on le fit asseoir sur un sopha fait avec des sacs de pagodes & de roupies d’or, couvert de tapis & de carreaux de velours à fond d’or, dont on lui fit également présent à son départ. Il fut convenu, dans cette dernière entrevue, que les deux armées se sépareroient, & que Nizam retourneroit dans ses États ; cette séparation ne devoit cependant avoir lieu qu’après qu’Ayder se seroit emparé de Vaniambari & d’Ambour dont on avoit résolu le siége ; qu’en outre, Ayder continueroit la guerre contre Méhémet-Ali-Khan & les Anglois, & que Nizam attaqueroit les Anglois du côté de Mazulipatnam, pour les obliger de diviser leurs forces.

Pour bien connoître l’intimité d’Ayder avec sa famille & la manière dont il se comporte avec ses parens, il n’est point inutile de rapporter une entrevue qu’il eut à-peu-près dans ce tems, avec sa mère. Cette Dame à qui la qualité de mère du Souverain donne le droit de commander dans tout le serrail ou palais, ayant appris l’échec que son fils venoit d’essuyer, & qu’elle crut sans doute plus considérable qu’il n’étoit en effet, partit d’Ayder-Nagar pour venir trouver son fils à l’armée, malgré cent cinquante lieues de chemin & la saison pluvieuse très-incommode pour elle & pour sa suite. Elle marcha à grandes journées sans s’arrêter, & arriva en peu de jours. Lorsque le Nabab, qui avoit appris le départ de sa mère, eut avis de son approche, il partit de son camp avec toute son armée en savari, ce qui veut dire en parade ; ayant rencontré, à une lieue du camp, la tête du Cortège, l’armée fit halte, & Ayder & son fils s’avancèrent seuls à cheval jusques à ce qu’ils eussent joint le palanquin de leur mère, qui étoit fermé & couvert de mousseline. L’un & l’autre s’inclinèrent le plus profondément qu’ils purent sur leurs chevaux, & se mettant à droite & à gauche du palanquin, la Dame continua sa route, escortée par ses fils, & suivie par tout le cortège d’Ayder. Elle passa au milieu de toute l’armée qui la salua comme elle auroit salué le Prince même. Le cortège de la mère d’Ayder étoit composé d’environ deux cens femmes montées sur des chevaux & sur des bœufs ; & enveloppées dans de grandes pièces de mousseline épaisse, qui ne permettoient pas de les voir, ni même d’appercevoir la moindre partie de leur vêtement ; elles précédoient toutes le palanquin de la Dame, qui étoit suivi de huit garris ou petits carrosses Indiens couverts de drap écarlate, & traînés par des grands bœufs de Perse ; il y avoit aussi une dixaine d’éléphans & un nombre considérable de chameaux & de bœufs de charge. Quelques Eunuques à cheval précédoient les femmes & marchoient à côté ; tout le cortège étoit entouré d’environ six cens Lanciers ayant des grelots & des plumes à leurs lances ; des Cavaliers précédoient & suivoient le cortège au nombre à-peu-près de quatre cens chevaux.

On rapporte que lorsque cette Dame fut arrivée dans sa tente, Ayder lui demanda ce qui pouvoit l’avoir obligée de faire un si grand voyage, sur-tout dans un tems où les pluies continuelles rendent les chemins presqu’impraticables, & qu’elle lui répondit : J’ai voulu voir, mon fils, comment vous soutiendriez la mauvaise fortune que vous venez d’éprouver. Le Prince lui ayant répondu que si le Ciel ne le mettoit pas à une plus forte épreuve, il n’auroit pas beaucoup de peine à y résister : — Eh bien, les choses étant ainsi, j’en rends grâces à Dieu, & je m’en retournerai bientôt pour ne pas gêner vos opérations. Deux jours après, cette Dame ayant souhaité à Ayder toutes sortes de prospérités, partit accompagnée de ses fils & petit-fils, jusques au lieu où ils avoient été la recevoir.

Le premier camp que l’armée choisit, après la bataille de Tirnmalé, fut à Synguemann. Après y avoir séjourné deux jours, on passa le Paler qui étoit fort grossi par les pluies, & on campa dans une plaine à cinq lieues de Caveripatnam, & sept de Vaniambari. Ce fut dans ce camp que Tipou-Saeb rejoignit l’armée, que les Soubas se traitèrent réciproquement, & que se fit l’entrevue d’Ayder avec sa mère. Le deuxième jour après le départ de cette Dame, l’armée marcha sur Vaniambari ; la Cavalerie & la plus grande partie de l’Infanterie y arrivèrent assez à bonne heure pour qu’on pût reconnoître la place qu’on trouva susceptible d’être approchée, à la faveur des murailles, des hayes & des arbres, sans avoir besoin d’ouvrir de tranchée, & on choisit à cet effet un jardin élevé presqu’au milieu d’une inondation, pour y établir une batterie de douze pièces qui fut faite & perfectionnée dans la même nuit ; comme cette place n’est qu’à trois quarts de lieues d’une gorge qui conduit à Veilour, on en prit possession, & on y porta un corps de troupes avec de l’artillerie. Le Commandant de l’Artillerie étant légèrement blessé, Ayder ne voulut pas qu’il passât la nuit aux travaux, il l’obligea d’aller se reposer dans sa tente, jusques au point du jour, & se chargea lui-même de suivre les Travailleurs. C’est pourquoi il passa la nuit dans la batterie, assis au pied d’un arbre, malgré l’humidité continuelle & quelquefois la pluie, exposé aux bales & aux boulets qui tuèrent & blessèrent plusieurs Travailleurs & des Officiers à côté de lui, égayant tout le monde par des plaisanteries, & ne se retira que lorsqu’il vit arriver le Commandant.

La batterie commença à tirer vers six heures du matin ; malgré que le service du canon fût difficile, les feux des Anglois furent bientôt éteints, & un peu avant la nuit, le Capitaine Robinson, Commandant de la place, fit arborer le drapeau blanc & envoya le sieur David, son Commandant en second, pour faire la capitulation ; celui-ci ayant été conduit au Commandant Européen, demanda les articles qui avoient été accordés à la garnison de Caveripatnam. Après bien des altercations, sur les ordres réitérés d’Ayder, de ne rien refuser, on accorda la même capitulation qu’à Caveripatnam, à condition que le Commandant de la place, les autres Officiers & Soldats Européens ne pourroient servir pendant un an contre Ayder. Dès que ces conditions furent acceptées, le sieur David, fort piqué de n’avoir pas été si favorablement traité qu’il le désiroit, exigea qu’Ayder apposât son sceau à la capitulation. Ayder, averti qu’on alloit laisser retourner cet Officier Anglois dans sa place, vint lui-même à la batterie ; & s’asseyant sur un canon, à côté du Commandant, il dit à l’Officier Anglois : Ce n’est point moi qui commande le siège ; vous exigez ma chape[21], je n’ai point ici ma grande, mais, pour faire finir toute difficulté, je remets mon petit sceau à mon Commandant ; & tirant la bague de son doigt, il la donna à l’Officier commandant son Artillerie, en lui disant : Faites-en l’usage que vous jugerez bon. Cet Officier en mit l’empreinte au bas de la capitulation, & ce fut ainsi qu’Ayder eut l’esprit de terminer une dispute d’amour-propre, à la satisfaction des deux Parties. La garnison de cette place étoit de mille Cipayes & trente Européens ; toute l’Artillerie consistoit en quatorze pièces de fer, qui avoient été démontées pour la plupart par le canon des assiégeants. Outre ces pièces que les Anglois avoient trouvées dans la place, on leur prit encore les deux pièces du Régiment de Cipayes ; la place ne fit pas de plus grande résistance, quoiqu’elle fût bien pourvue en munitions de guerre & de bouche, qu’il n’y eût point de brèche, & qu’il y eût des ouvriers en état de réparer les affûts des pièces ; mais nous croyons avoir dit ci-devant les raisons de la foible défense des Commandans de ces places.

Après avoir mis une bonne garnison à Vaniambari, l’armée marcha vers Ambour ; place fameuse par la bataille gagnée par les François, commandés par M. le Comte d’Auteuil, & les troupes de Mouza-Ferzing, & de Chanda-Saeb, contre Anaverdi-Khan, père de Maffous-Khan & de Méhémet-Ali, qui y perdit la vie âgé de quatre-vingt-deux ans, le troisième jour de la bataille, ayant repoussé deux jours de suite ses ennemis, à l’attaque de ses retranchements. Cette place, dans laquelle les Anglois avoient fait un dépôt considérable de munitions de guerre & de bouche, d’Artillerie, de fusils, & jusqu’à des habits uniformes, & des tentes, réunit trois places différentes, enfermées l’une dans l’autre.

La première, est le château, situé sur une montagne du plus difficile accès, étant escarpé de tous les côtés. Ce château fort vaste, est en état de contenir une nombreuse garnison avec toutes les munitions nécessaires, jusqu’à des bestiaux. Deux très-grands bassins taillés dans le roc, contiennent dans tous les tems beaucoup plus d’eau qu’on n’en peut consommer, d’une saison pluvieuse à l’autre ; enfin les murailles sont très-solidement bâties, & à cause de l’élévation de la montagne, il fait du très-gros canon, & beaucoup de tems pour y faire brèche.

Au pied de ce château, & de la seule partie accessible, est un Fort que les Anglois avoient fortifié d’un chemin couvert palissadé, & d’un glacis ; enfin une Ville assez grande enferme ce Fort, & est défendue par un rempart revêtu d’une muraille en brique, avec des bastions ronds & un fossé sec. La moitié de cette ville est à couvert de toute attaque par un grand étang, au bout duquel les Anglois avoient construit une redoute, qui fermoit le chemin entre l’étang & la rivière, & battoit de son Artillerie le chemin de l’autre côté, qui étoit resserré entre la rivière & une haute montagne.

L’armée étant venue camper à une lieue d’Ambour, sur le bord de la rivière qu’elle avoit passé à Vaniambari, Ayder voulut dès le même soir, aller reconnoître la Ville, malgré une très-grosse pluie, qui fut cause en partie qu’il courut un très grand risque ; car s’étant avancé jusques sur les bords de l’étang, il se trouva exposé, sans s’en être douté, au feu du canon de la redoute qui étoit masquée par des arbres & le bout de la digue de l’étang. Ce canon, qui consistoit en trois grosses pièces, fit une décharge qui emporta quinze Cavaliers, & couvrit Ayder & ceux qui l’entouroient, du sang & des restes de ces malheureux tués auprès de lui. Malgré cet événement, Ayder continua à reconnoître les approches, & résolut de faire repasser la rivière à l’armée, & de la faire camper sur un coteau, situé en delà de la redoute & de la Ville, où elle seroit dans une position également avantageuse pour la sûreté du camp, & pour l’entreprise du siège d’Ambour qui se trouvoit bloqué par ce camp du côté de Veilour & de Sattgheri, & le seroit du côté de Vaniambari & Ventigheri par l’armée de Nizam, qui devoit prendre le camp qu’Ayder quitteroit.

En conséquence de cette résolution, l’armée traversa la rivière dans la nuit, & passa sous le feu de la redoute avant la pointe du jour, ensorte que quelques traîneurs, parmi les valets & les vivandiers, furent seuls exposés.

Entre la rivière qui coule au bas du coteau où étoit campée l’armée, & une suite de montagnes qui s’étendent depuis Ambour jusques à Sattgheri, est une plaine d’environ trois lieues de long, sur une de largeur inégale d’environ demi à trois quarts de lieue ; elle étoit entièrement fermée à un des bouts par la ville d’Ambour, l’étang & la redoute. Cette partie de la Ville, dont l’approche étoit favorisée par des champs d’une espèce de millet qui étoit fort haut, fut jugée susceptible d’être escaladée & prise d’assaut, sans avoir besoin de faire brèche ; & en conséquence il fut donné ordre de faire des échelles de bambou[22] ; mais, comme on jugea que la garnison, qui étoit nombreuse, pourroit faire résistance, les Grenadiers & tout ce qu’il y avoit de meilleure Infanterie devoient faire cette attaque.

L’ordre de l’attaque ayant été arrêté, les Chefs de chaque Corps furent conduits en plein jour pour reconnoître la partie qui leur étoit destinée ; & à l’entrée de la nuit, après que tout le monde eut soupé, les troupes se répandirent dans la plaine, portant leurs échelles, & prirent poste en face de la partie de la ville qu’elles devoient escalader, avec ordre de se coucher & d’attendre en silence le signal convenu de commencer l’attaque, & on fit conduire du canon dans des maisons abandonnées, qui formoient un petit hameau couvert de beaucoup d’arbres, à une demi-portée de canon de la Ville, en face de la partie la plus près de la rivière, d’où l’on jugea que le canon pourroit favoriser l’attaque en enfilant le rempart. Les Anglois qui ne pouvoient ignorer ces préparatifs qui se faisoient à découvert, parurent être dans l’inquiétude toute la nuit, & firent un grand feu sur le hameau, dont ils criblèrent les maisons sans tuer qu’un seul homme. Ils ne cessèrent de jetter des pots à feu, & des fusées pour éclairer les manœuvres des assaillans ; mais, tant que la nuit dura, les troupes restèrent tranquillement couchées, & ce ne fut qu’à la pointe du jour qu’elles s’avancèrent de toutes parts en bon ordre, portant leurs échelles, tambour battant & drapeaux déployés, & qu’elles marchèrent droit au fossé, dans lequel elles descendirent ; ils escaladèrent si vivement les murailles & les bastions que l’on y vit flotter au même instant les drapeaux d’Ayder, malgré le feu du canon & de la mousqueterie des ennemis, qui ne fut pas fort vif, soit que le Commandant de la place ne jugeât pas à propos de faire une plus longue résistance, soit que les Anglois se fussent retirés, croyant que l’escalade n’auroit plus lieu. On vit bien paroître quelques hommes sur les bastions ; mais, soit par le feu du canon placé dans le hameau, ou par la crainte des assiégés, les Grenadiers en arrivant sur les bastions, les trouvèrent abandonnés ; & s’étant répandus dans la Ville, il se livrèrent au pillage. Quelques-uns ayant voulu poursuivre des fuyards jusques sur les glacis du fort, se trouvèrent exposés à une canonade qui en fit périr plusieurs ; quelques autres furent tués dans les rues qui étoient enfilées par le canon du fort & du château, ce qui obligea de tendre des toiles & de percer les maisons. Parmi ceux qui furent tués dans cette attaque étoit le bon & brave Caki-Saeb, Pirjada ou grand Aumônier, qui alloit de maison en maison, pour empêcher, selon sa louable coutume, qu’on ne commît aucune cruauté.

Ayder forma lui-même le projet de cette attaque de jour, & il conduisit l’aile gauche de ses troupes, étant à cheval, le sabre à la main, jusques sur les bords du fossé.

À l’entrée de la nuit, un canonier Anglois, déserteur, ayant donné avis que la garnison du fort se retireroit pendant la nuit dans le château, & qu’on travailloit à transporter ce qu’il y avoit de plus précieux, & à détruire tout ce qu’on croyoit ne pouvoir emporter, le Commandant des Européens proposa à Ayder, de faire attaquer tout de suite le fort par tous les Grenadiers, ayant les Européens, tant Cavaliers que Canoniers, à leur tête. Ce qui ayant été accordé ; en moins d’une heure, tout fut prêt pour l’attaque, & à huit heures, les troupes débouchèrent par les rues & par les maisons qui avoient été percées, & courant sur le glacis, elles sautèrent dans le chemin couvert, & escaladèrent le fort que les Anglois effrayés s’empressèrent d’abandonner, ce qu’ils ne purent faire si vite, qu’il n’y eût cent vingt-cinq Cipayes prisonniers, un Officier & six Européens, dont deux étoient blessés.

Les Anglois avoient jetté dans un étang qui est au milieu du Fort, une grande quantité de cartouches, & ils faisoient brûler sur la place d’armes, les uniformes dont on sauva une grande partie. On trouva dix-huit pièces de canon de fonte destinés pour l’armée, trois mille fusils, une grande quantité de boulets, de bales & de pierres à fusil, & sept barrils de poudre qu’on alloit monter dans le château, outre une grande quantité de riz & quelques barrils de farine ; il y avoit aussi des magasins remplis de tentes, de malles & d’effets appartenans ou destinés pour être vendus à l’armée, ce qui fut agréable pour les Soldats, & causa une perte aux Anglois que le Capitaine Calvet, Commandant de la place, auroit pu défendre long-tems ; ce Fort étant susceptible d’une longue défense, avec une garnison aussi nombreuse, une bonne artillerie & des munitions.

Ayder voyant avec quelle facilité il prenoit toutes les places des Anglois qu’il attaquoit, conçut le projet d’entreprendre le siége du Château d’Ambour, quoiqu’on lui eût donné avis que les Anglois étoient en marche de tous côtés pour se rassembler à Veilour. Ferme & constant dans ses moindres résolutions, il ne voulut pas suivre le conseil prudent qu’on lui donnoit de se porter tout de suite à Veilour, éloigné seulement de dix lieues d’Ambour, ce qu’il pouvoit faire aisément dans une seule marche ; & se trouvant pour lors au centre des quartiers Anglois, dispersés à plus de quarante lieues, il eût empêché leurs forces de se réunir, forces d’autant plus considérables qu’ils avoient reçu des renforts du Bengale, qui étoient arrivées à Madras & que la position de l’armée de Veilour eût empêché de joindre les autres troupes.

Le Château d’Ambour que nous avons dit être sur une haute montagne très-escarpée, étoit d’autant plus difficile à prendre pour Ayder, qu’il n’avoit ni bombes ni mortiers ; on mit beaucoup de canon en batterie ; en peu de tems, les fossés de la ville servant de tranchée, favorisèrent les approches, mais on perdit les meilleurs Canoniers que ceux du Château découvroient de la tête au pied. Ayder n’ayant donné qu’une nuit pour faire les batteries, le parapet ne put être de l’épaisseur & de la hauteur convenables, qu’après avoir perdu beaucoup de monde. On fit monter du canon sur une montagne qui dominoit le Château, mais les Anglois élevèrent, en deux jours, une espèce de boulevard sur la partie exposée au ricochet du canon de la montagne, qui le rendit absolument inutile : c’étoit la seule manière dont on pouvoit incommoder la place, à cause de la distance des deux montagnes ; & après dix-sept jours de siège, avoir usé beaucoup de poudre & de boulets, & avoir perdu beaucoup d’Européens, on étoit presque aussi avancé que le premier jour. Dans cet état des choses, on apprit que l’armée Angloise s’étoit rassemblée sous Veilour, & qu’elle se disposoit à marcher pour faire lever le siége.

Sur cette nouvelle, Ayder prit la résolution de prévenir les Anglois & de se retirer.

La redoute dont nous n’avons point parlé ayant eu toute communication coupée par l’escalade de la ville, sa garnison fut obligée de se rendre à discrétion, sans qu’on eût besoin de tirer un coup de fusil ; elle consistoit en cent Cipayes, six Canoniers Européens[23] & un sergent Anglois qui commandoit.

Ayant fait entrer dans la ville & dans le fort, des troupes irrégulières qui grimpèrent sur la montagne & fusillèrent, à l’entrée de la nuit, avec les gardes du Château, le canon fut retiré des batteries à la faveur du bruit que fit & qu’occasionna cette troupe tumultueuse ; & à minuit, une heure avant le lever de la lune, toutes les troupes abandonnèrent la tranchée & marchèrent, pour joindre le reste de l’armée qui avoit quitté son camp à l’entrée de la nuit & avoit été camper à une lieue d’Ambour sur le chemin de Vaniambari[24]. Le lendemain, l’armée se mit en marche & se campa en deçà & sur les bords de la rivière de Vaniambari, appuyant sa droite à cette forteresse & faisant face du côté d’Ambour.

Cette retraite d’Ayder fut le signal de sa séparation avec Nizam, qui se retira dans le pays de Carpet ou Cadapet.

Le même jour qu’Ayder prit son camp à Vaniambari, le Général Schmidt arriva à Ambour avec son armée forte de vingt-huit mille hommes, dont environ cinq mille étoient Anglois, ayant reçu du Bengale six cens Européens & six mille Cipayes très-supérieurs, par la beauté des hommes, aux Cipayes de Madras, & regardés par les Anglois comme la meilleure Infanterie de l’Inde.

Le Général Anglois n’ayant donné à ses troupes que le tems de se reposer, partit d’Ambour, la même nuit du jour de son arrivée, & dirigea sa marche sur Vaniambari.

Ayder se doutoit si peu que les Anglois viendroient le chercher, qu’il n’avoit pas pris les précautions ordinaires de détacher en avant du côté de l’ennemi, des corps de Cavalerie & de troupes légères, & il n’y avoit que des grands Gardes de Cavalerie de l’autre côté de la rivière & à une demi lieue du camp, & deux redoutes situées à cent pas du même bord, sur une hauteur, qui servoient de postes aux Gardes d’Infanterie, ayant chacune deux pièces de canon ; ce ne fut que vers sept heures du matin que l’on fut averti de l’approche de l’ennemi par le canon des redoutes qui donna le signal d’allarme, & au même instant arrivèrent des Cavaliers qui ne laissèrent aucun doute sur cet événement.

Ce qui avoit donné lieu à Ayder de croire que l’ennemi ne passeroit pas Ambour qui étoit à sa frontière, c’est qu’il avoit fait partir pour l’armée du Général Schmidt & pour Madras, un Anglois, ci-devant Facteur ou Consul à Carvac, pour faire des propositions de paix, qu’il croyoit qu’on n’hésiteroit pas à accepter, dont le préliminaire étoit que les choses resteroient in statu quo, ce qui étoit d’autant plus convenable, qu’aucune des Parties belligérantes n’avoit aucune restitution à faire, toutes les places que les Anglois avoient prises à Ayder ayant été reprises, & les troupes de ce Prince ayant évacué tout le pays des Anglois ou de Méhémet-Ali-Khan. Ayder avoit fait promettre à cette espèce de Médiateur qu’il lui donneroit avis, le plus promptement possible, s’il espéroit réussir dans sa mission ; mais le Général Schmidt, qui avoit ses instructions & ses projets, ne crut pas devoir arrêter ses opérations, quoiqu’il pensât que la paix seroit avantageuse à sa Nation. L’Anglois, Agent d’Ayder, continua sa route pour Madras, sans donner aucun avis, ce qu’il ne devoit faire en aucune façon. Le Gouverneur & Conseil de Madras, revenus de leur frayeur, & pleins d’espérances sur le succès de certaines intrigues, traitèrent le Facteur de jeune homme, & se mocquèrent de ses propositions, dont par la suite ils eurent tout sujet de se repentir.

Sur la nouvelle de l’approche de l’ennemi, Ayder se mettant à la tête des piquets de sa Cavalerie, passa la rivière, après avoir ordonné d’abattre le camp, de mettre l’Infanterie en bataille, & de faire marcher sur Caveripatnam la grosse artillerie & les bagages, ordonnant en même tems à Moctum, son beau-frère, de le suivre avec toute la Cavalerie.

Ayder étant parvenu jusques aux redoutes, reconnut l’armée ennemie qui s’avançoit en bon ordre sur trois colonnes d’Infanterie. Elle avoit toute sa Cavalerie en arrière-garde sur une seule ligne, à l’exception de deux cens Dragons Anglois qui marchoient en avant des Colonnes.

Le premier soin de ce Souverain fut de retirer le canon des redoutes & de faire passer la rivière aux Gardes d’Infanterie, qui allèrent rejoindre l’armée, & voyant l’ennemi continuer de s’avancer, il repassa lui-même la rivière, laissant Moctum-Ali-Khan à la tête d’un gros Corps de Cavalerie & le Commandant de ses Européens à la tête des Hussards & Dragons, avec ordre de continuer à observer la marche de l’ennemi, de le harceler, jusqu’à attaquer la tête des colonnes, pour les obliger de ralentir leur marche, & même de s’arrêter, afin de donner le tems à l’armée de se retirer. Comme les Anglois continuaient à s’avancer, cette Cavalerie ayant les Hussards & les Dragons en avant, marcha à la hâte pour attaquer les colonnes ennemies du centre & de la gauche qui paroissoient devoir joindre plutôt l’armée d’Ayder, parce que la colonne de droite étoit sur une hauteur & n’auroit pu passer la rivière dont les bords étoient élevés & escarpés, sans descendre par des ravins où elle auroit été obligée de défiler. Cette Cavalerie Européenne qui alloit au grand trot, étoit sur le point d’attaquer la colonne du centre, lorsque plusieurs coups de canon tirés de la colonne de droite à qui elle présentoit le flanc, tuèrent deux chevaux, du nombre desquels fut celui du Commandant des Européens, qui étant tombé, se trouva dans le moment entouré de Dragons Anglois & abandonné des siens, par la trahison du plus grand nombre de ses Cavaliers, qui se rendirent aux Anglois avec leurs Officiers, quelques Dragons seulement s’étant sauvés, & il reçut une contusion à la fesse & à la cuisse, qui formèrent un abcès dont la guérison l’a retenu trois mois au lit à Madras. Cette désertion arrêta la Cavalerie Indienne, qui se retira ; & le Général Schmidt ordonna sur le champ à son armée de faire halte, & laissa celle d’Ayder se retirer comme elle le jugea à propos, se contentant de faire tirer quelques coups de canon contre différens Corps de Cavalerie, qui venoient reconnoître son armée ; & ayant resté sur le même terrein avec ses troupes jusques au soir, parce que ses équipages n’avoient pu arriver plutôt, il rebroussa chemin & prit son camp à une demi-lieue de-là, sur le chemin d’Ambour.

On ne peut avoir plus d’égards qu’en eut le Général Schmidt pour l’Officier Commandant des Européens d’Ayder, qu’il eut l’honnêteté de faire coucher dans sa tente, & à qui il apprit que la marche de son armée n’avoit eu d’autre but que de favoriser la désertion des Européens qu’on croyoit devoir être beaucoup plus considérable, dont le complot étoit fait depuis long-tems, & dont on craignoit la découverte[25].

L’honneur & la vérité des faits auxquels on s’est attaché dans cette histoire d’Ayder-Ali-Khan, ne permettent pas qu’on passe sous silence les trames odieuses dont on s’est servi pour exécuter cette infâme trahison.

Après la prise de Caveripatnam, on permit à un aventurier[26], Chirurgien de son métier, de se retirer à la côte de Coromandel, en profitant de la compagnie de quelques Officiers Anglois pris dans cette place, qui alloient à Madras. Ce fut une très-grande faute ; mais, comme dit le proverbe : on ne s’avise jamais de tout : on vouloit d’ailleurs se défaire d’un mauvais sujet de qui on croyoit n’avoir rien à craindre, ce qui eût été vrai, sans une suite de circonstances qu’on ne pouvoit prévoir.

Ce chirurgien étoit venu à Coilmoutour ; il s’y fit connoître pour Chevalier de S. Louis, & ancien Capitaine d’artillerie, allant à Pontichéri ; il fut cru sur sa parole par le Commandant des Européens d’Ayder chez qui il descendit, parce qu’il lui avoit été recommandé par le Chef de la loge Françoise, de Calicut, qui en mandant à ce Commandant des nouvelles de l’Europe, lui disoit : Elles sont sûres, & viennent de bonnes mains ; je les tiens de M. le chevalier de *** venant de l’Europe par les caravanes & allant à Pontichéri, &c. &c. Ce Commandant ne crut pas devoir mettre en doute les qualités du Chevalier, qui, joint au décor de la croix respectable qu’il avoit l’audace de porter, avoit encore malheureusement pour beaucoup de monde, un extérieur prévenant & séducteur. Sur cette fausse apparence de bonne foi & de candeur, le Commandant des Européens le reçut du mieux qu’il lui fut possible, le présenta à Ayder & lui fit accorder le commandement d’un bataillon de Grenadiers Cipayes avec quatre cents roupies par mois d’appointemens, faisant mille livres argent de France, & pour tout dire, il le logea, le nourrit & lui donna une voiture, cet homme étant absolument dénué de tout. Après de pareils services, il n’est personne qui ne s’attende à la plus grande reconnoissance de la part de cet homme ; mais au contraire, au lieu de la moindre gratitude, son bienfaiteur ne reçut que des perfidies & des trahisons, & sa conduite fut telle qu’en moins de trois mois, on fut obligé de le chasser de ses emplois. À la veille de se voir réduit à la mendicité, il eut encore la hardiesse de faire demander au Commandant des Européens la permission d’exercer le métier de Chirurgien, par le Chirurgien d’Ayder, qui avoit été avec lui Soldat frater dans le Régiment de Lally : celui-ci l’avoit bien reconnu à son arrivée, mais il n’avoit voulu rien dire, l’autre l’ayant prié de ne point le déceler. Notre homme devenu Chirurgien, se trouva être Chevalier[27] de Christ, ayant une croix qui servoit à toutes fins : c’étoit cependant une véritable croix de Saint-Louis, où l’on avoit conservé intact le côté où est l’épée & la couronne de laurier, & la devise bellicæ virtutis prœmium ; on avoit ôté, de l’autre côté, l’émail qui représente Saint-Louis, & on avoit substitué en place une petite croix, & il disoit qu’étant en Portugal, il avoit fait faire cette croix ainsi, pour avoir l’air François ; on lui défendit néanmoins de la porter, mais il se décora d’une broderie sur l’habit qu’on lui laissa. Des traits de son honnêteté ordinaire, lui ayant mérité la prison, son camarade obtint son élargissement avec permission d’aller à la côte de Coromandel accompagné de quelques Officiers Anglois, qui alloient à Madras. Notre Chevalier d’industrie parloit bien Anglois ; il s’attacha à séduire en sa faveur le Capitaine Masdam, à qui il conta ce qu’il voulut ; celui-ci le crut ou fit semblant de le croire. Il lui dit entre autres choses, que tous les Européens d’Ayder, qui faisoient la plus grande force de son armée, étoient très-mécontens du service de ce Prince, & sur-tout de leur Commandant ; & que si le Gouverneur de Madras vouloit l’employer, il se faisoit fort de les faire tous déserter, & que le Chirurgien du Nabab qui étoit son ami, s’emploieroit de tout son cœur à l’exécution de ce projet.

L’Officier Anglois, charmé de trouver un moyen de détourner l’attention du Gouvernement de Madras de sa lâche défense, présenta notre Chevalier au Colonel Call, Ingénieur en chef, distingué dans sa partie, qui étoit le guide du Gouverneur Boschier, & du Conseil de Madras. Il avoit un génie vaste, mais qui, pour être très-étendu, ne voyoit que le but, sans faire attention à tous les embarras qui se trouvent dans le chemin & empêchent d’y arriver. Ce Colonel prévenu, comme tant d’autres, que les Indiens ne peuvent rien faire qu’à l’aide de quelques Européens qui sont à leur service, goûta extrêmement le projet du Chevalier, & le présenta au Gouverneur & à Méhémet-Ali-Khan, qui le reçurent comme leur Ange tutélaire. C’est ainsi que cet homme, de Chirurgien chassé du camp d’Ayder, se trouva à Madras l’ami & le confident du Gouverneur & de Méhemet-Ali-Khan ; il fut fêté & comblé de présens ; nonobstant les railleries de quelques Anglois qui le connoissoient de réputation, par ses actions dans le Bengale.

Tandis qu’on délibéroit à Madras sur les moyens d’exécuter le nouveau projet, arrive dans cette ville un ancien Officier François des troupes de la Compagnie des Indes, qui croyoit avoir à se plaindre de cette Compagnie, & qui venoit offrir ses services aux Anglois contre Ayder-Ali-Khan ; on lui fit part du projet donné par le Chirurgien.

L’Officier François n’hésita point de se charger de l’exécution. On accepta son offre, & on promit de lui donner le brevet de Lieutenant-Colonel & le commandement d’un Corps à la solde de la Compagnie Angloise dont les Soldats déserteurs d’Ayder devoient faire le fonds.

Cet Officier, pour s’attirer la confiance du Gouvernement Anglois, fit porter ses malles & des effets précieux dans la maison du Gouverneur qui les fit mettre dans son cabinet. Pour ne point se rendre suspect à Ayder, ce nouvel Émissaire des Anglois se rendit à Pontichéri où il communiqua sous le secret à toutes ses connoissances, son dessein de passer chez Ayder ; nombre d’Officiers & de jeunes gens s’offrirent d’aller avec lui ; il donna avis de tout au Gouverneur de Madras, en lui nommant ceux qui étoient le plus disposés à aller trouver Ayder, & il s’éloigna de Pontichéri sans rien dire à personne, au moment où les plaintes du Gouverneur de Madras pouvoient arriver ; le Gouverneur François ayant reçu la lettre de l’Anglois, manda ceux qui étoient dénommés, & exigea leur parole d’honneur qu’ils ne partiroient pas de Pontichéri sans sa permission.

Le dénonciateur qui avoit toute facilité de faire sa route sans rien craindre, tout le pays qu’il avoit à traverser étant de la domination des Anglois, se rendit au camp du Colonel Wood qui étoit dans les environs d’Ahtour : il y passa deux jours ; & cette armée étant partie pour joindre le Général Schmidt, il fut à Ahtour, où s’étant fait connoître pour François, on lui fournit des guides & tout ce qu’il demanda pour le conduire au camp d’Ayder. Il y arriva accompagné d’un seul domestique, disant qu’ayant rencontré l’armée du Colonel Wood, il avoit passé deux jours dans les bois au risque d’être dévoré par les tigres, & qu’il avoit fait la route à pied de Pontichéri à Ahtour.

Une réputation qu’il avoit acquise, suivant toutes les apparences, à la faveur des vertus & des talens que ses parens avoient montré dans l’Inde, prévint pour lui le Commandant des Européens d’Ayder, qui crut, en le voyant arriver, que sa bonne fortune lui envoyoit un compagnon qui partageroit ses travaux, & en conséquence, il l’accueillit de son mieux & chercha à lui rendre service. Dans les premiers jours, cet Officier parut répondre cordialement aux avances du Commandant, il étoit descendu chez Raza-Saeb qu’il connoissoit depuis long-tems, & qui n’eut aucun doute sur son compte, à cause de sa famille qui avoit été si attachée au père de ce Prince ; il se chargea de le présenter à Ayder, qui surprit tout le monde en paroissant le voir avec chagrin, ce qui étoit d’autant plus étonnant, que ce Nabab recevoit toujours avec plaisir le moindre Soldat François ; mais il étoit prévenu par Moctum son beau-frère, qui avoit vu cet Officier à la tête de la Cavalerie Françoise, lorsqu’il escortoit des convois de Gingi à Pontichéri, & qui disoit hautement que c’étoit un lâche. Il ne fut pas possible de faire revenir Ayder sur le compte de ce François, ayant trop d’estime & d’amitié pour son beau-frère, pour ne pas le croire. Par cette prévention, il ne put obtenir le commandement de la Compagnie d’Hussards qui n’avoit point de Capitaines & étoit commandée par un Lieutenant qui ne savoit pas écrire. Le Commandant Européen ne pouvant avoir le moindre soupçon sur le compte de cet Officier nouvellement arrivé, à cause de la réputation dont lui & sa famille jouissoient, croyoit que Moctum s’étoit prévenu mal-à-propos. Pour convaincre ce François de son estime, il lui confia le secret de l’expédition contre Goudelour, croyant qu’il pouvoit lui donner de bons avis, à cause qu’il venoit depuis peu de Pontichéri, éloigné seulement de deux lieues de Goudelour, & pensant que le succès de cette expédition lui procureroit l’occasion de lui être utile. On a déjà vu comme il se servoit de Raza-Saeb pour faire manquer cette expédition, & comment il empêcha le Gouverneur & presque tout le Conseil de Madras d’être enlevés : ayant su l’expédition de Tipou-Saeb par Raza, qui avoit en lui une entière confiance, il fit partir son domestique parmi les Pandaris que le fils d’Ayder menoit avec lui, parce que n’ayant d’autre vues que de ravager le pays, il ne pouvoit pas avoir des Gens qui fussent plus entendus à le faire. La bataille de Tirnmalé s’étant donnée peu de jours après l’arrivée de cet Émissaire Anglois, les Officiers de Cavalerie, avec la permission de leur Commandant qui faisoit sa charge de Général de l’Artillerie, lui offrirent de le mettre à leur tête pendant la bataille ; il le refusa & se tint constamment derrière Ayder, qui le voyant monté sur un cheval de Hussard, qu’il reconnut à l’harnachement, lui fit présenter le cheval d’un Pandari qui venoit d’être tué, ce qui étoit lui faire le plus grand affront.

L’armée ayant marché de Singuemann, pour camper entre Caveripatnam & Vaniyambadi passa le Paler, éloigné de trois lieues de ce nouveau camp, le Commandant ayant resté avec l’Artillerie sur les bords de cette rivière, dont le passage étoit difficile à cause de la profondeur de la rivière qui étoit débordée, Ayder l’envoya chercher au sujet d’une sédition des Hussards & des Dragons qui refusoient la solde qui leur étoit offerte comme à l’ordinaire, voulant être payés en roupies d’argent au lieu de pagodes d’or, ce qui leur auroit procuré tous les mois un avantage d’environ cent sols, argent de France. Comme c’étoit la première fois que cette difficulté s’étoit élevée, le Commandant n’eut pas beaucoup de peine de leur faire recevoir l’argent qui leur étoit offert ; & prenant l’occasion de la bataille perdue, où leur attaque, & encore moins celle de tout le reste de la Cavalerie, n’avoit pas été soutenue comme on auroit dû s’y attendre, il leur reprocha de faire les difficiles mal-à-propos sur une paye qu’ils avoient fort mal gagnée. Ceux qui les poussoient, les piquèrent sans doute sur les reproches qu’on leur avoit fait ; car, dans l’après-midi, ils partirent en corps, avec leurs habits & leurs sabres seulement, & ils furent dans le camp de Ram-Schander offrir leur service à ce Prince Maratte, qui avoit pris à sa solde les soldats qui avoient été honteusement chassés. Sur la nouvelle du départ de ces Cavaliers, le Commandant s’étoit mis à leur poursuite à la tête d’un bataillon de Grenadiers Cipayes. Ram-Schander qui redoutoit Ayder, & à qui on donna sans doute avis qu’on étoit à la poursuite de ces Européens, leur ordonna de sortir de son camp. Se repentant de leur équipée, & ne sachant que devenir, ils attendirent le Commandant, mirent bas les armes sur l’ordre qu’il en donna & se laissèrent conduire au camp d’Ayder comme des moutons. On les tint pendant quelques jours attachés avec des cordes & gardés à vue ; mais enfin on leur rendit leurs chevaux & leurs armes, ce qui parut se faire à la prière d’Ayder, qui ne dédaigna pas de faire semblant d’intercéder pour eux. Tout cela ne paroîtra pas bien prudent en Europe ; mais qu’on fasse attention à la position d’Ayder & du Commandant ; Ayder estimoit les Européens peut-être beaucoup au-delà de leur valeur, & l’autre n’avoit d’existence que par eux. On croyoit cette sédition une espèce de boutade qui n’auroit pas de suite, d’autant plus que ces gens n’auroient su où porter leurs pas, & où se réfugier pour être mieux, & par-dessus tout, comme ils savoient bien le dire, la mère des Européens n’est pas dans l’Inde.

Cette affaire s’étant passée quelques jours avant la prise de Vaniambadi, tout le monde paroissoit tranquille, lorsque des avis arrivèrent de Veilour au Nabab, & de Saint-Thomé au Commandant, qu’il se tramoit quelque trahison & même une désertion parmi les Européens d’Ayder. Ne pouvant statuer sur des avis aussi généraux, & les coupables étant ceux qu’on soupçonnoit le moins, le Commandant pensa qu’il ne pouvoit rien faire de mieux que d’assembler les Européens de tous les Corps, & d’exiger d’eux un serment que les Officiers prêtèrent, au nom & du consentement de la Troupe, sur la Croix & sur l’Évangile, par lequel ils promettoient de servir fidèlement Ayder-Ali-Khan, de ne pas quitter son service sans lui demander congé, & d’avertir le Prince & leur Supérieur de tout ce qu’ils sauroient ou apprendroient être contraire au bien de son service. Avant d’exiger ce serment, on leur demanda, s’ils avoient reçu exactement leur solde, & on offrit de donner congé à ceux qui le demanderoient. On crut cette précaution suffisante ; elle l’auroit été sans les moyens que le Gouvernement Anglois de Madras employa pour en empêcher l’effet.

L’Émissaire Anglois avoit trouvé un excellent Coadjuteur dans la personne du Chirurgien, camarade du Chevalier ; cet homme, qui ne savoit être bien qu’où il n’étoit point, étoit porté à un penchant naturel aux intrigues hasardeuses & cherchoit, à quelque prix que ce fût, à faire parler de lui[28]. Il s’offrit à tout entreprendre, lorsqu’on l’eut assuré qu’il auroit les appointemens & le rang de Chirurgien Major chez les Anglois ; mais les conspirateurs n’ayant pu gagner les soldats, quoiqu’ils les eussent portés à la sédition, ils écrivirent à Madras qu’il falloit leur donner pour coopérateur les deux Jésuites qui se trouvoient dans le camp d’Ayder, & qu’il falloit envoyer à ces Pères une lettre du Gouverneur de Pontichéri, qui ordonnât aux François de quitter le service d’Ayder, en passant par l’armée & le pays des Anglois qui les recevroient & les laisseroient rejoindre le pavillon de leur Nation.

Les Jésuites étoient dans la dépendance absolue des Anglois ; & n’ayant d’autre existence dans l’Inde que celle qu’ils vouloient bien leur accorder, ils se crurent obligés de les servir comme ils l’entendoient ; & ayant obtenu d’Ayder des passe-ports pour leurs domestiques qui alloient & venoient à leur Maison de Saint-Thomé, ils furent les agens de la correspondance des Anglois avec leurs Émissaires. On leur envoya une lettre faussement attribuée au Gouverneur de Pontichéri, qui avoit déjà écrit à Ayder en leur faveur, croyant qu’ils étoient prisonniers, lorsqu’ils recevoient de lui & de toute son armée les meilleurs traitemens, n’attendant, pour les renvoyer, qu’une occasion favorable. Pour bien remplir la mission que les Anglois leur avoient donnée, ils montroient en cachette aux Européens la prétendue lettre du Gouverneur de Pontichéri, disant qu’il leur étoit défendu de la montrer au Commandant, mais que le Gouverneur la leur avoit envoyée pour exciter les Chrétiens à quitter le service d’un Prince Mahométan, & ils assuroient que le serment prêté à un Infidèle, n’étoit point obligatoire, & nul de droit, à cause de l’ordre du Représentant du Roi. On ne sauroit nier que pareille lettre a été produite aux soldats d’Ayder, le fait est notoire, & on pourroit en trouver des témoins à Paris. Cette lettre est fausse, parce que le Gouverneur de Pontichéri ne pouvoit avoir aucune raison de la cacher au Commandant ; au contraire, cet Officier étant porteur de lettres entièrement écrites de sa main, il auroit empêché, si cette lettre eût été véritable, qu’on ne la soupçonnât d’être fausse ; & comme le Gouverneur n’ignoroit pas qu’un Cconseiller de Pontichéri avoit une correspondance en chiffre avec ce Commandant, par laquelle on lui communiquoit toutes les dépêches, certainement il l’eût fait prévenir sur le contenu de sa lettre, adressée adroitement à tous les François de l’armée d’Ayder. Les Pères Jésuites qui servirent si bien les Anglois, furent renvoyés, ainsi que les trois Prêtres Portugais, avec le Facteur Anglois qui alloit à Madras faire des propositions de paix.

Lorsqu’à Veilour ces Prêtres Portugais eurent vu les Jésuites donner leurs lettres au Général Schmidt & au Gouverneur de la place, ils furent très-étonnés que ces Révérends se fussent chargés d’une mission de cette nature, d’autant plus que les premières nouvelles venoient de ces Pères. Lorsqu’ils parloient de cet événement, ils ne pouvoient revenir de leur frayeur, protestant qu’ils étoient innocens, n’ayant jamais rien su des manœuvres & des intrigues tramées contre un Prince qui les avoit toujours comblés de bienfaits. Effectivement Ayder, pour leurs frais de voyage, leur avoit fait donner à chacun trois cents roupies lorsqu’ils partirent, somme qui équivaut à sept cent cinquante livres, monnoie de France. Ils auroient été punis du même supplice qui étoit dû à ces indignes Prêtres, si le Souverain avoit jugé à propos d’en venir à cette extrémité.

Ayder s’étant retiré sur Caveripatnam, le Général Schmidt occupa Vaniambari, où on n’avoit point laissé de garnison ; mais il ne put suivre plus long-tems Ayder, étant obligé d’attendre des convois de vivres & de munitions qui venoient d’assez loin ; on avoit tant de peine à rassembler suffisamment de bœufs de trait & de charge, que le Général Anglois étoit obligé de détacher une partie de son armée pour escorter les convois. La prise des approvisionnemens rassemblés à Ambour occasionnoit tous ces retards dans les opérations du Général Schmidt.

Le Gouvernement de Madras, suivant ses promesses, forma un Corps de troupes légères, composé de Cavalerie & d’Infanterie, sous le nom de Corps étranger, dont le François, leur Émissaire au camp d’Ayder, fut le Commandant, & le Chirurgien, Chevalier de Christ, Commissaire. Pour terminer l’histoire de toutes ces horreurs, nous croyons devoir rapporter ici le sort qu’éprouva cette nouvelle troupe, malgré les intrigues du Commissaire, qui employa non-seulement la subornation, mais encore l’assassinat. Pour augmenter le Corps étranger, il fut toujours réduit à peu de choses ; les Enrôleurs envoyés à Pontichéri & ailleurs, furent découverts ; presque tous les Cavaliers désertèrent & se réfugièrent à Pontichéri, ou chez Ayder, qui leur paya leurs chevaux, comme s’ils ne les lui avoient pas volés. Le Commandant de ce malheureux Corps fut en partie puni comme il le méritoit, par ceux qui avoient servi aux dépens de son honneur. Un Conseil de guerre Anglois le déclara lâche & indigne de servir, & le condamna à être dégradé du rang d’Officier, & à être chassé de l’armée. On a vu ci-devant le sort qu’a enfin essuyé le Chevalier, premier moteur de toute cette trame.

Nizam-Ali-Khan, que nous avons dit avoir quitté Ayder après la retraite d’Ambour, & prendre le chemin de Carpet, ne fût pas plutôt arrivé dans ce pays, que Rocum-Daulla, son Divan & digne Ministre, écrivit à Méhémét-Ali-Khan, son beau-frère, pour lui dire qu’il avoit enfin fait consentir Nizam à se séparer d’Ayder ; & que si les Anglois & lui le désiroient, ils se rendroit à Madras, avec plein pouvoir de faire un traité tel qu’on pouvoit le désirer.

Le Gouverneur & Conseil de Madras s’empressèrent à témoigner le désir qu’ils avoient de voir dans leur Capitale un aussi grand personnage ; en conséquence, Rocum-Daulla & Ram-Schander, Prince Maratte, & un des principaux confidens de Nizam, se rendirent avec pompe à Madras, où ils firent une entrée magnifique, au bruit du canon, les troupes bordant les hayes dans les rues. On leur donnoit tous les jours de nouvelles fêtes. Ils furent régalés spendidement & conduits à bord d’un vaisseau ; ce qui leur plut davantage, furent les riches présens qu’on leur fit. Nizam fut le moins bien partagé ; il n’y eut pour lui que des présens d’une valeur peu considérable, on se contenta seulement de lui promettre beaucoup d’argent. De leur côté, ces grands & magnifiques Ministres signèrent un traité, par lequel Nizam-Daulla confirmoit Méhémet-Ali-Khan dans sa Nababie d’Arcate, & dans tous les pays qu’il possédoit & pourroit posséder. Nizam-Ali confirmoit de même aux Anglois le don des quatre Cercars ou Provinces au Nord de Mazulipatnam, ainsi que le don de cette grande Ville.

Deux Conseillers du Conseil de Madras partirent ensuite, comme Ambassadeurs, pour aller trouver Nizam-Ali, qui les renvoya avec de grands honneurs & des présens pour eux & pour le Gouverneur. C’étoit ainsi que ce Souba qui, vingt ans auparavant, faisoit les destins de l’Inde, alloit alors quêter, pour ainsi dire, chez les autres Puissances, perdant de plus en plus le crédit & la considération que lui donnent ses superbes titres.

Morarao, Prince Maratte, possesseur d’un petit pays en-delà de Sçirra, joignit l’armée Angloise, ayant avec lui à-peu-près deux mille cinq cens Cavaliers & environ trois mille fantassins, le tout en assez mauvais ordre ; mais les Anglois cherchoient de toutes parts des secours de toute espèce.

Le Général Schmidt, qui connoissoit parfaitement le pays & l’espèce de guerre qu’il seroit obligé de faire, n’ayant pu résoudre le Conseil de Madras à accepter la paix qu’offroit Ayder, étoit d’avis qu’il ne falloit pas faire des siéges, mais pousser Ayder & le presser tant qu’on pourroit ; & si on ne pouvoit le joindre, faire le siége de quelque place considérable. Il proposoit celui de Benguelour, qui est la Capitale d’un bon pays. Le Gouvernement de Madras, qui vouloit absolument conquérir sur Ayder toutes les vallées & le pays qui est en-deçà des grandes Gates, obligea le Général Schmidt à diviser son armée en deux parties, & à donner le commandement d’une partie au Colonel Wood, pour assiéger & prendre toutes les petites places répandues dans ces vallées, dans le tems que le Général Schmidt tiendroit l’armée d’Ayder en échec.

Le Général Anglois ayant exécuté les ordres qu’on lui donna, ce projet parut avoir le plus grand succès. Le Colonel Wood prenoit beaucoup de places avec d’autant plus de facilité que les trois quarts de ces places n’avoient d’autres garnisons que les milices du pays. Ces conquêtes réjouissoient merveilleusement le Gouverneur & le Conseil, qui, pour surcroît de bonheur, apprirent l’heureuse nouvelle qu’une armée partie de Bombay, forte d’environ huit mille hommes, dont huit cens étoient Européens, avoit débarquée à Mangalor, & avoit pris cette place, dont la foible garnison s’étoit sauvée, les habitans n’ayant pas voulu la seconder pour défendre la place. Les vaisseaux d’Ayder étant à Goa, on n’en avoit point pris, mais on avoit trouvé dans la place trois cens pièces de canon, en y comprenant une quantité de mauvaises pièces de fer, destinées pour les vaisseaux, & la plupart hors de service, mais n’importe, le nombre des pièces embellit toujours une relation. Le Commandant de cette armée écrivoit qu’il se proposoit de marcher, au plutôt, à Ayder-Nagar, ne croyant pas trouver de difficulté à parvenir jusques à cette place, encore moins à s’en emparer, ainsi que des trésors immenses qu’Ayder y avoit rassemblés.

Une nouvelle aussi importante fut annoncée au peuple par cent & un coups de canon, tirés du Fort Saint-Georges, & la relation de la prise de Mangalor fut répandue dans tous les comptoirs européens & dans tout le pays.

Ayder n’ayant pas tardé à recevoir la nouvelle du débarquement des Anglois à Mangalor, fut obligé, préférablement à toute autre chose, d’aller s’opposer à cette armée qui se trouvoit au centre de son Royaume de Canara, pays nouvellement sous sa domination, qu’il avoit cru hors d’insulte par sa situation, & qui n’étoit pas pourvu de beaucoup de troupes.

Après avoir envoyé des ordres à toutes les troupes qu’il avoit laissées à Bisnagar, à Sçirra & à Syringpatnam, de se mettre en marche pour le Royaume de Canara ; il fit prendre les devants à son fils, à la tête d’un corps de trois mille Cavaliers, & lui-même se mit en marche avec trois mille de ses Grenadiers, une partie de son artillerie, & environ douze cens hommes de Cavalerie, laissant le reste de son armée à son beau-frère Moctum, avec injonction de harceler les deux armées anglaises, afin de retarder leurs opérations, mais de ne rien hasarder.

Le Général Schmidt ayant appris le départ d’Ayder, en donna avis à Madras, & proposa de nouveau le siége de Benguelour ; le Conseil à qui la diversion faite par le débarquement à Mangalor, faisoit concevoir les plus hautes espérances, fut, pour cette fois, de l’avis du Général Schmidt ; mais regardant le siège de Benguelour, comme étant de la plus grande importance, il fut résolu que le Colonel Call, Ingénieur en chef, en auroit la direction, & pour ne pas le mettre sous les ordres du Général Schmidt, il fut ordonné qu’il y auroit dans l’armée un comité composé du Nabab Méhémet-Ali-Khan, du Colonel Call, Ingénieur, & du sieur Mackis, tous les deux Conseillers, qui décideroient, conjointement avec le Général Schmidt, de toutes les opérations ; & afin que tant de graves personnages n’eussent pas le désagrément d’échouer dans une entreprise aussi importante pour la Nation Angloise, il fut décidé qu’on feroit les plus grands préparatifs. En conséquence, on fit partir de Madras seize mortiers de différens calibres, trente-trois pièces de canon de trente-trois livres de bales, cinquante autres pièces de moindre calibre, des boulets, de la poudre, & autres munitions de toute espèce en profusion ; & comme tous ces objets avoient quatre-vingt lieues de chemin à faire pour arriver à Benguelour, & qu’on avoit toujours la même peine à se procurer des bêtes de charge & de trait, on marqua plusieurs stations, en attendant que tout fût prêt pour commencer le siége. Le Général Schmidt s’attacha à assurer la route des convois, en s’emparant d’un nombre de places & de forteresses qui se trouvoient sur son passage ; il réussit même à prendre une petite place par stratagème : ses Coureurs arrêtèrent un Algara de Moctum, qui portoit une lettre qui prévenoit le Commandant de cette place qu’à l’entrée de la nuit il recevroit un secours de cinq cens Cipayes, l’avertissant en même tems qu’il étoit menacé d’être assiégé. Le Général Schmidt ayant un Algara[29] qui connoissoit parfaitement l’armée & la Cour d’Ayder, le chargea de porter une lettre à Moctum & de confirmer au Commandant l’arrivée de ce secours. Cette lettre fit tout l’effet qu’en attendoit le Général Anglois. À l’entrée de la nuit, on reçoit dans la place des Cipayes Anglois, au lieu des Cipayes d’Ayder, qui ne manquèrent point par cette ruse, de s’emparer de la place.

Moctum ayant appris cette surprise, s’en vengea peu de jours après, & reprit la place par un autre stratagème. Il fit paroître dans la plaine des Cavaliers Indiens, parmi lesquels il y avoit quelques Cavaliers Européens habillés de bleu, comme sont les Dragons Anglois, dont un se détacha pour avertir en bon Anglois le Commandant de la place, qu’ils étoient poursuivis par un Corps nombreux de Cavalerie d’Ayder, & q u’il étoit envoyé par l’Officier Anglois, commandant le détachement, pour prier de tenir la porte ouverte. Ce Cavalier étoit un Dragon Anglois nouvellement déserteur avec son cheval, ce qui fut cause qu’il ne fut point soupçonné, & un grand Corps de Cavalerie ayant paru, la Cavalerie prétendue Angloise, prit le galop, fut reçue dans la place, s’empara d’une porte & donna l’entrée à la troupe d’Ayder qui les suivoit de près, & la place fut ainsi reprise. Les Cavaliers habillés de bleu, étoient des Cavaliers d’Ayder, qui avoient pris des habits de ses Canoniers. Le Colonel Wood, poursuivant le siège de plusieurs places, suivant les ordres du Conseil de Madras, se trouva en peu de tems dans l’embarras par le grand nombre, ce qui l’obligea d’écrire au Conseil de Madras de lui envoyer une autre armée, ajoutant que ses troupes étoient dispersées en différentes garnisons ; & si je n’y en mets point, disoit-il, des milices d’Ayder s’en empareront encore, & ce sera à recommencer. Si votre avis est, continuoit-il, que je détruise ces places, envoyez-moi bonne provision de poudre. En attendant la réponse du Conseil de Madras, ce Colonel assiégea Darmapuri, place un peu plus considérable que celles qu’il avoit assiégées jusques alors. Le Commandant étoit un brave homme, nommé Pinda-Khan, qu’Ayder estimoit beaucoup, & qui avoit servi les François. Ce brave homme fit une vigoureuse résistance, & n’arbora le drapeau blanc que lorsque la brèche fut faite & le fossé comblé. Ses Députés étant venus trouver le Colonel Wood, il ne leur offrit d’autre capitulation que de se rendre à discrétion. Les Députés n’ayant pu accepter une condition aussi dure sans l’ordre du Commandant, retournèrent dans la place ; presque toute la garnison étoit sur le rempart & sur la brèche. En voyant revenir les Députés, ils coururent tous au-devant pour apprendre des nouvelles ; au même instant, les Grenadiers Anglois sortent de la tranchée, & montent sur la brèche, suivis par les Cipayes qui avoient été commandés pour l’assaut ; & toute la garnison, le Commandant, son fils, ainsi que tous les Officiers furent inhumainement massacrés, sans autre exception que douze Canoniers Européens que les Grenadiers Anglois sauvèrent : cette attaque fut faite, le drapeau blanc étant sur la brèche. On dit que l’armée du Colonel Wood étoit enragée, de voir que dans toutes les places qu’elle prenoit, elle ne trouvoit aucun butin qui pût satisfaire son avidité. Ayder ayant ordonné de faire sortir de toutes les places menacées de siége, tous les habitans avec leurs effets, & de n’y laisser que la garnison, fit défense aux Officiers & aux Soldats d’avoir ni vaisselle, ni effets précieux, & seulement le linge d’absolue nécessité, ce qui est très-peu de chose dans l’Inde, disant que les Européens ne font la guerre aux Indiens, que dans l’espérance du pillage, & qu’il ne faut pas leur donner cet appas.

On ne peut imaginer pourquoi le Colonel Wood & ses Officiers n’arrêtèrent pas la cruauté du Soldat, puisqu’ils avouèrent que les Grenadiers firent cette attaque sans leur ordre.

Moctum, en représailles de Darmapuri, fit massacrer dans la suite un Corps considérable de Cipayes dans la plaine d’Orielour. Pour Ayder, il conçut une haine si violente contre le Colonel Wood, que dans la suite il cherchoit de préférence à attaquer son armée, & à lui tendre des embûches ; & s’il avoit tombé entre ses mains, il y a apparence qu’il lui auroit fait un mauvais parti.

Après la prise de Darmapuri, le Colonel Wood se rejoignit avec le Général Schmidt, suivant les ordres qu’il en avoit reçu de Madras. Ce Général, après avoir assuré la route de ses convois, s’approcha de Benguelour, & s’empara des places qui l’avoisinent, entr’autres de Colar & d’Oscota ; & destinant la dernière de ces places à en faire le dépôt du siège de Benguelour, il la fit fortifier.

En approchant d’Oscota, le Général Schmidt reçut une députation des habitants de Divanelli, qui vinrent lui offrir une contribution, & lui dirent que cette petite Ville, & la forteresse ou château, étoient les lieux qui avoient eu le bonheur de voir naître Ayder-Ali-Khan, ce qui leur avoit attiré la faveur de ce Prince, qui avoit accordé beaucoup de privilèges à la Ville & au territoire. Le Général Schmidt leur répondit qu’il seroit le premier à donner l’exemple de respecter le lieu de la naissance d’un si grand Souverain, & lui accorda des sauve-gardes, tant pour la Ville que pour le territoire de Divanelli ; il refusa toute contribution, & il fit défense à qui que ce fût de son armée, d’y mettre le pied sans sa permission.

Ce procédé augmenta l’estime qu’Ayder avoit conçue depuis long-tems pour le Général Schmidt ; aussi, par reconnoissance, il lui envoya deux superbes chevaux en présent, qu’il le pria d’accepter.

Le Commandant de l’armée de Bombay, après la prise de Mangalor, croyant, comme nous l’avons dit qu’il l’avoit écrit à Madras, qu’il n’avoit qu’à marcher à Ayder-Nagar, se trouva très-loin de son compte, lorsqu’on lui représenta qu’il avoit soixante lieues à faire dans un pays coupé de montagnes, de bois, de rivières, & que sur-tout les approches de Nagar seroient de la plus grande difficulté. Il ne perdit cependant point courage & continua de faire ses préparatifs, mais très-lentement. Son armée campoit alors aux portes de Mangalor, dans la plus grande sécurité.

Le fils d’Ayder s’étant mis en marche de Benguelour ; & marchant avec l’ardeur d’un jeune homme qui brûle du désir de combattre & d’acquérir de la gloire, arriva bientôt dans le Royaume de Canara, dont les peuples allarmés, mais pleins de confiance dans le fils de leur Souverain, couroient au-devant de lui, comme à celui qui devoit les sauver. Animé par les acclamations du peuple, le jeune Prince continue sa route pour Mangalor, se faisant suivre par toutes les troupes qu’il trouvoit sur son passage & qui arrivoient de tous côtés. Sa marche fut si prompte, & la fidélité des Canarins fut si grande, qu’il arriva à la vue du camp des Anglois, sans qu’ils eussent reçu aucun avis, ensorte que le Prince paroissant & s’appercevant du tumulte & de la frayeur que causa son apparition à toute l’armée, sans prendre aucun repos, il s’avance, culbute les gardes, attaque l’armée, la met en déroute & la poursuit jusques dans les rues de Mangalor, où sa Cavalerie entre pêle-mêle avec les fuyards. Trois mille hommes environ d’Infanterie, à peine arrivés pour joindre les troupes de Tipou-Saeb, sont étonnés de trouver le camp Anglois abandonné ; ils pillent & s’emparent de tout ce qu’ils trouvent, soit dans le camp, soit dans la Ville, ce que le Prince leur permit, pour punir les habitans de n’avoir point voulu se défendre. La déroute de cette armée Angloise fut si grande, qu’à peine quelques hommes se sauvèrent à bord des vaisseaux, à qui, sans trop savoir pourquoi, ils communiquèrent leur frayeur ; leur fuite échauffant de plus en plus l’ardeur guerrière des Européens & des Cipayes d’Ayder, ils s’embarquèrent dans des bateaux, attaquèrent les vaisseaux de transport, & s’en saisirent de trois.

Toute l’armée fut prise avec les armes & bagages, ainsi que le Général & quarante-six Officiers, six cens quatre-vingt Anglois, & plus de six mille Cipayes. Ce glorieux événement pour Ayder arriva le huitième jour après la prise de Mangalor ; on ne sauroit concevoir une pareille victoire, & comment en trente jours de tems le Commandant de cette armée ne s’étoit point emparé de quelques postes en avant de Mangalor, d’où on l’auroit averti de l’approche de l’armée.

Ayder arriva le lendemain de cette victoire ; & son fils n’eut autre chose à lui dire que ce qu’écrivoit César : Veni, vedi, vici. On rapporte qu’il pleura de joie en embrassant son fils. Des Négocians Portugais établis depuis plusieurs générations à Mangalor, s’étant mis dans la tête, par l’heureux débarquement de l’armée Angloise & par les grands succès, que les Anglois attribuaient au Général Schmidt & au Colonel Wood, que les Anglois feroient la conquête de la plus grande partie des États d’Ayder, ou qu’au moins ils resteroient maîtres de Mangalor, ils firent la sottise de traiter avec le Général Anglois, & de se charger de fournir les vivres à son armée. Aussi-tôt qu’Ayder en fut instruit, il fit venir ces Négocians devant lui, avec le chef de la loge Portugaise, & différens Prêtres chrétiens, les principaux d’entre ceux qui desservent les trois Églises chrétiennes qui sont à Mangalor, & demanda au chef Portugais qui étoit Officier, & aux Prêtres, quelle seroit la peine que les Chrétiens imposeroient à ceux qui oseroient trahir leur Souverain, en donnant des secours & assistant ses ennemis ? L’Officier Portugais ayant répondu sans hésiter que le crime méritoit la mort, Ayder répliqua : je ne le juge point ainsi, notre loi est plus douce, parce qu’ils se sont faits Anglois, en s’engageant à les servir, leurs biens seront censé appartenir à des Anglois ; ils seront mis en prison & y resteront jusqu’à ce que je fasse la paix avec leur Nation. Ayder, après ce jugement, repartit promptement pour le pays de Benguelour, laissant une bonne garnison à Mangalor.

Le Général Schmidt avoit eu pendant le tems de l’expédition & du retour d’Ayder, tout le tems nécessaire pour recevoir son Artillerie & ses munitions. Méhémet-Ali & les Commissaires du Conseil étoient aussi arrivés à Oscota avec une suite nombreuse, & même avec un nouveau luxe inconnu jusqu’alors dans les armées Indiennes. Ce n’étoit cependant autre chose que de vastes fourgons remplis d’une très-grande provision de vins de toute espèce ; mais après avoir fait tant de préparatifs & de transports, on trouva qu’on manquoit de riz & de viande, ou en si petite quantité, qu’il n’y en auroit jamais assez pour le tems qu’il étoit possible que le siège durât, attendu qu’Ayder avec ses troupes, ne manqueroit pas de reprendre une partie des places qui assuroient les convois, qu’on seroit obligé de tirer du pays d’Arcate, & que d’ailleurs il seroit impossible de donner des escortes suffisantes pour les défendre contre l’armée d’Ayder, le Général Schmidt ayant besoin de toutes ses troupes, tant pour le s iège que pour la garde d’Oscota où seroit le dépôt du siège, & pour assurer les communications d’une place à l’autre.

Morarao proposa d’aller faire le siège de Ciota-Ballapour, autrement dit petit Ballapour, très-bonne forteresse, à dix lieues de Benguelour, & à trois lieues du pays des Nababs Patanes, disant que lorsqu’on seroit maître de Ballapour, il y feroit conduire, soit de ses États, ou de Sanour, & autres pays voisins, telle quantité de riz, de bœufs & de moutons qu’on pourroit désirer. Cet avis ayant été approuvé par le Comité, le Général Schmidt partit d’Oscota avec son armée, de l’artillerie, & tout ce qui étoit nécessaire pour faire le siège de Ballapour, & il laissa une forte garnison dans Oscota, où restèrent Méhémet-Ali-Khan, le Colonel Call & le sieur Mackis.

Ayder, qui avoit suivi le Général Schmidt, le faisant continuellement harceler par sa Cavalerie, & souvent canoner par son artillerie, voyant qu’il n’avoit pu l’empêcher d’arriver à Ballapour, & d’y ouvrir la tranchée, décampe d’auprès de cette Ville, & fait route pour Oscota. Il y arrive à la fin de la nuit. Dès que le jour paroît, il fait attaquer le fauxbourg de cette place, qui étoit défendu par un simple retranchement de terre & un fossé que les Anglois avoient fait constuire autour ; il l’enlève, il y prend quantité de soldats & Cipayes malades ou blessés, déposés dans un Hôpital que les Anglois avoient établi ; & cherchant à effrayer Méhémet-Ali-Khan, dont il connoissoit le caractère pusillanime, il ordonne à ses troupes de préparer des échelles pour donner l’escalade à la place, allant lui-même animer les travailleurs, auxquels il donna quelque argent, & promettant les plus grandes récompenses à son armée si la Ville est prise, & si l’on fait prisonnier Méhémet-Ali-Khan. La vue de tous ces préparatifs & le rapport de quelques prisonniers qu’on avoit laissés échapper exprès, donnèrent une telle frayeur à Méhémet-Ali-Khan, & à Mackis, que malgré tout ce que put leur dire le Colonel Call, il fallut envoyer ordre au Général Schmidt de lever le siège de Ballapour, & de venir au secours d’Oscota. Schmidt, à qui on avoit grossi le danger de la prise d’Oscota, fut obligé de lever le siège de Ballapour qui étoit déjà fort avancé, & dont le succès eût peut-être assuré celui du siège de Benguelour. Méhémet-Ali-Khan, rassuré par l’arrivée de Schmidt, ne voulut plus rester exposé à tomber entre les mains d’Ayder, & voulut absolument retourner à Madras. Le confrère du Colonel Call en voulut faire autant, & Schmidt ne pouvant pas faire lui seul un comité du Conseil, fut obligé de les suivre, d’autant plus qu’il ne falloit pas moins que l’armée entière de ce Commandant pour les escorter. Le Général Schmidt, en partant, fut contraint de laisser dans Oscota tout cet amas de bagages, d’artillerie & de munitions qui devoient foudroyer Benguelour.

Ayder se souciant fort peu de reprendre cette quantité de places où les Anglois avoient de bonnes garnisons, s’attacha à suivre leur armée & à la harceler, ce qu’il fit de la manière la plus vive, les attaquant sans cesse, en tête, en queue, jour & nuit, ce qui augmentoit encore plus la terreur de Méhémet-Ali-Khan.

Ce fut pendant ce tems que le Général Schmidt alloit assiéger Ballapour qu’Ayder eut la satisfaction de voir revenir son beau-frère Mirza-Ali-Khan, dont la trahison lui avoit été si sensible. Ce jeune homme, que les remords ne cessoient d’agiter, soit par un effet de son bon naturel, soit en voyant le mépris qu’avoient de lui Madurao, Général des Marattes, & les autres Chefs de cette nation, balançoit depuis long-tems sur la manière dont il se raccommoderoit avec son beau-frère, mais lorsqu’il le vit abandonné de Nizam, attaqué par le Général Schmidt du côté de Benguelour, & obligé d’aller avec son fils au secours du centre de ses États attaqués par une autre armée Angloise. L’état malheureux où il croyoit, par sa faute, devoir trouver son beau-frère, dont il ne cessoit de se faire des reproches, le fit surmonter toute crainte. Il fait des levées de troupes, parvient à se mettre à la tête de près de vingt mille hommes, & traversant les Royaumes de Sçirra & du Mayssour, il arrive à deux lieues de l’armée d’Ayder, & se faisant accompagner de quelques Cavaliers, il s’avance jusques aux premières gardes, se nomme & dit qu’on fasse avertir Moctum, qu’il l’attend & qu’il veut lui parler. Moctum étonné d’une nouvelle aussi imprévue, va le joindre. Il ne peut s’empêcher, en voyant le jeune Prince, de lui demander avec empressement : Qu’est-ce qui t’amène ici ? Le repentir, reprit Mirza : Je viens, autant qu’il m’est possible, réparer le mal que j’ai fait à notre frère ; je lui amène une armée beaucoup plus belle que celle que je lui ai enlevée, & je lui apporte ma tête ; mène-moi auprès de lui. Moctum a beau lui représenter de lui donner le tems de le prévenir. Non, lui dit Mirza, mène-moi vers lui, je ne crains que de ne pas le voir. Moctum, lui disant alors de le suivre, ils arrivent dans la tente d’Ayder, & lorsque Mirza veut se jetter à ses pieds, Ayder l’embrasse en lui disant : Tu ne me surprends pas, je t’attendois. Les deux armées se joignirent, & tout le monde pensa que cette démarche de Mirza étoit un heureux présage du retour à la bonne fortune d’Ayder.

Ayder, après avoir suivi l’armée du Général Schmidt jusques auprès de Veilour, changea absolument de manière de faire la guerre ; il partagea sa Cavalerie en trois corps dont il en prit un, & donna les deux autres à Moctum & à Mirza, ses beaux-frères ; il ne garda que ses Grenadiers & ses Caleros & Carnates, qu’il partagea aussi entre ses beaux-frères & lui, pour faire trois camps volants, & parcourant les uns & les autres tout le pays, ils mirent la terreur & le désordre par-tout, & jettèrent la plus grande consternation dans le Conseil, dans la ville & dans tous les comptoirs Anglois, qui devinrent de nouveau l’objet de la plaisanterie de tous les Européens de l’Inde, qu’ils avoient presque tous insultés pendant le court espace de leur prospérité apparente[30] ; par la vivacité des mouvemens de ces trois armées qui sembloient se multiplier, des nouvelles de leur apparition arrivant de toutes parts, on ne savoit de quel côté faire face, & on faisoit faire mille mouvemens inutiles à l’armée du Général Schmidt, qui harassoient ses troupes, sans qu’il pût rencontrer l’ennemi.

Le Conseil ayant voulu diviser son armée, pour imiter la manière d’Ayder, un corps de troupes commandé par le Colonel Frichmann Suisse, qui n’avoit point encore fait la guerre contre Ayder, fut entièrement défait, & on rapporte qu’il se sauva seul de toute sa petite armée, grâce à la légèreté de son cheval. Ce Colonel marchoit dans une plaine, aux trois quarts entourée de bois ; son armée, qui n’étoit tout au plus composée que de quatre mille hommes, dont six cens étoient Européens, marchoit sur une longue colonne ; il parut au fond de la plaine quelques Cavaliers. Différens Officiers représentèrent au Colonel que la Cavalerie d’Ayder étoit habituée à faire des attaques subites & au grand galop, qu’il conviendroit de resserrer la colonne, & de la rapprocher du bois, afin de s’y appuyer. Ce Colonel ne fit que rire de ces représentations, & dit à ces Officiers : Soyez tranquilles, vous verrez comment je traite ces Nègres ; le nombre des Cavaliers augmentant, personne n’osa parler au Colonel, & tout-à-coup on voit un nuage de poussière, tels que ces tourbillons qui précèdent l’orage ; alors le Colonel veut donner ses ordres, il n’est plus tems : trois mille Cavaliers tombent sur sa petite armée ; tout est rompu, tout est dispersé ; le Colonel perdant la tête dans ce désordre Général, prend la fuite ; il est poursuivi, la bonté de son cheval le sauve ; Moctum n’arrête point la fureur de ses Cavaliers. Pour venger le massacre de Darmapuri, plus de cinquante Officiers Anglois sont tués ou faits prisonniers ; le Capitaine Robinson[31] qui avoit rendu Vaniambari & qui avoit promis de ne servir d’un an, est reconnu. Il y avoit plus de dix mois qu’il avoit signé sa capitulation ; il avoit été comme forcé par le Gouverneur de Madras, d’aller avec son Régiment de Cipayes pour se mettre en garnison dans le Maduré, & il faisoit route avec le colonel Frichmann. Moctum, à qui toutes ces raisons ne pouvoient faire impression, l’ayant trouvé marchant en corps d’armée, le fait pendre à un arbre, après avoir refusé aux autres Officiers, la permission de faire demander sa grâce à Ayder. Tous ces événemens se passèrent en 1768.

En 1769, Ayder, de son côté, s’attachant à suivre le Colonel Wood qui commandoit un Corps de sept à huit mille hommes, & étant fort près de Thiagar, parvint à entamer son arrière-garde & l’oblige à se retirer dans les bois. Ce Colonel veut jetter une garnison dans une place nommée Elvanissour ; il nomme pour Commandant, le Capitaine que lui indiquoit l’ordre du tableau ; on lui représente que cet homme, brave d’ailleurs, a le défaut de se prendre de vin, & qu’il est souvent dans un état qui le rend incapable de commander dans une place. Pour ne pas déshonorer cet Officier, il consentit à lui laisser le Commandement de la place, persuadé qu’Ayder n’en feroit jamais le siége. Cependant, ce Nabab arrive quelques jours après autour de cette place, avec de la Cavalerie, quelques centaines de Grenadiers & quelques petites pièces de canon, sans avoir ni le dessein ni le moyen de faire un siége. Le Capitaine-Commandant, entièrement pris de vin, monte à cheval, se fait ouvrir la porte, sort seul & pique droit vers les troupes d’Ayder, demandant le Nabab. On le conduit au Prince, à qui il représenta qu’il étoit le Gouverneur de la place ; qu’il regardoit comme un honneur pour lui qu’Ayder voulût en faire le siège ; qu’il espéroit se défendre en brave homme, & mériter ses louanges ; mais que lui & sa garnison n’ayant ni vin ni arrac, & se confiant en sa grande réputation, il étoit venu pour le prier de lui faire donner ou vendre une provision de vin & d’arrac, qu’en étant pourvu il espéroit, par sa belle défense, lui donner une nouvelle occasion d’acquérir de la gloire. Ayder le prenant pour un fou, & ne pouvant croire qu’il fût le Gouverneur de la place, lui promit du vin & de l’arrac, tant qu’il en voudroit, lui en fit présenter de toutes les sortes pour en goûter, de sorte que ce Capitaine but avec tant d’excès, qu’il s’enivra au point qu’on fut obligé de l’emporter pour le faire dormir. Pendant qu’il cuvoit son vin, on le fit voir à plusieurs gens de la ville, qui avoient été arrêtés ; tous le reconnurent. Lorsqu’il fut éveillé, on lui dit qu’il étoit venu dans l’armée comme un espion, & qu’il alloit être pendu comme tel ; mais que s’il étoit le Gouverneur de la ville, il falloit qu’il donnât l’ordre de rendre la place, & qu’il devoit choisir de donner l’ordre qu’on demandoit, ou d’être pendu. Ce pauvre homme fit ce que l’on voulut & signa l’ordre. Ce qui fut plus extraordinaire encore, c’est que l’Officier qui étoit sous ses ordres, obéit & ouvrit les portes. Ainsi, Ayder prit une place & un Régiment de Cipayes, par l’imbécillité de celui qui obéit à l’ordre, par l’ivrognerie de celui qui le donna, & encore plus par la foiblesse du Colonel Wood[32]. Pendant le tems que toutes ces affaires se passoient, le fils d’Ayder & Mirr-Fesoulla-Khan, à qui il avoit laissé la plus grande partie de son Infanterie & de son Artillerie, s’occupoient à reprendre les places où les Anglois avoient une garnison. Effectivement, ils les reprirent toutes, à l’exception d’Oscota qui avoit une forte garnison & une très-belle Artillerie qu’Ayder espéroit obtenir par un traité de paix.

Dans le tems que les ravages, les succès & les mouvemens rapides d’Ayder & de ses beaux-frères, tenoient le Gouverneur & le Conseil de Madras en perplexité, arrive un vaisseau d’Angleterre sur lequel étoit monté le sieur Dupré, ancien Conseiller de Madras, considéré comme une très-bonne tête ; il étoit envoyé par la Compagnie & le Roi d’Angleterre, comme Gouverneur, ne devant cependant prendre le Gouvernement que le premier Janvier 1770, & on étoit au premier Mars 1769. Il étoit chargé de signifier au Gouverneur & au Conseil un ordre de faire la paix à quelque prix que ce fût.

La Compagnie qui s’étoit laissée leurrer par les belles espérances de conquêtes dont on l’avoit flattée dans les lettre qui lui avoient été adressées par le Conseil de Madras, ne voyant arriver que des lettres de change tirées par ce Conseil, au lieu des diamans & des perles qu’on devoit trouver dans les trésors d’Ayder, comme on lui avoit promis, crut qu’il convenoit à ses intérêts de faire la paix avec Ayder, quelque chose qu’il en coûtât, ne fût-ce que pour arrêter la baisse de ses actions. Mais c’est le grand défaut de toutes les Compagnies que leurs délibérations les plus essentielles ne peuvent pas être cachées ; la résolution que prend une puissance quelconque de demander la paix, devroit être, sur toutes choses, tenue secrette, & on devroit se rappeller l’axiome : Si vis pacem, para bellum. L’Envoyé de la Compagnie signifia & déclara qu’il falloit députer vers Ayder, pour lui demander la paix. Celui qui fut chargé de cette mission, reçut pour réponse : « Je me rendrai aux portes de Madras, & quand j’y serai arrivé, j’écouterai les propositions que le Gouverneur & le conseil auront à me faire. » Cette réponse fut prise à Madras pour une déclaration que ce Nabab étoit résolu à faire le siége de cette place ; en conséquence, on fit des préparatifs, & on donna ordre aux armées de se réunir & de se rapprocher de Madras.

Ayder-Ali-Khan continuant ses mouvemens, s’approche de Pontichéri & de Goudelour, vient jusques à Collentz, à sept lieues de Madras, sur la route de Pontichéri. L’armée Angloise s’avance pour défendre le passage de la rivière de Saint-Thomé, Ayder disparoît, & lorsqu’on le croit éloigné, ne sachant plus ce qu’il est devenu, il se montre tout-à-coup aux portes de Madras, du côté de Paliacate, & envoie un Député avec un pavillon parlementaire, demander quelles sont les propositions qu’on veut lui faire. Aussi-tôt alarme générale, l’armée Angloise est à une lieue & demie de l’autre côté de la ville. Le Conseil députe les sieurs Dupré & Boschier, Conseillers, l’un désigné Gouverneur pour l’année 1770, & l’autre, frère du Gouverneur actuel, ils sont reçus d’Ayder de la manière la plus gracieuse. On convient d’une suspension d’armes pour les environs de Madras seulement : Ayder promet d’établir son quartier sur le grand mont de Saint-Thomé ; & le 15 Avril 1769, on signe deux traités dont voici la substance.

Dans le premier, qui est au nom du Roi d’Angleterre, il est dit : qu’il y aura paix & amitié entre le Roi d’Angleterre Georges III, & Ayder-Ali-Khan, Souba de Sçirra, Roi de Canara, etc., etc., & leurs sujets respectifs ; que tous les prisonniers seront rendus de part & d’autre, & qu’il y aura liberté entière de commerce entre les sujets des deux Souverains & dans tous les pays de leur domination, comme il y avoit avant le commencement des hostilités. Le second entre Ayder & Méhémet-Ali-Khan portoit, 1°.  Que Méhémet-Ali-Khan feroit évacuer incessamment les ville & forteresse d’Oscota, qui resteroient dans l’état où elles se trouvoient lors de la signature du traité ; que toute l’Artillerie, les armes & les munitions quelconques seroient livrées à Ayder[33], la garnison se retirant dans le pays d’Arcate par le plus court chemin.

2°. Que Méhémet-Ali-Khan paieroit annuellement un tribut de six lacs de roupies, dont une année seroit payée d’avance & comptant.

3°. Que toute les familles des Princes & autres personnes de distinction ci-devant établies dans le pays d’Arcate, & qui étoient retenues prisonnières, seroient rendues libres & auroient la liberté d’aller résider où il leur plairoit.

Les autres articles de ce traité ne sont point intéressans.

La Compagnie des Indes d’Angleterre se rendoit caution de ce Traité & promettoit de faire présent à Ayder-Ali-Khan d’un vaisseau de guerre de cinquante canons[34], au lieu de rendre celui qui lui avoit été saisi à Bombay[35], & qui étoit hors d’état de servir. La Compagnie s’engageait aussi à fournir douze cents Européens à Ayder, pour servir dans ses armées, toutes les fois qu’il en feroit la réquisition. La Compagnie s’étoit encore engagée pour le même objet envers Nizam-Daulla, Souba du Decan.

Le Conseil de Madras fit à Ayder-Ali-Khan les plus superbes présens. Ce Prince usa de représailles & envoya aux Plénipotentiaires & au Gouverneur, des objets beaucoup plus précieux tant en or qu’en argent. Ces deux traités furent faits pour sauver l’honneur du Roi & de la Nation Angloise ; aussi, il n’y eut que le premier traité dont on ait fait mention dans tous les papiers publics qui se distribuèrent à Londres. On se donna bien de garde de parler du second traité ; mais comme par-tout où il y a un Gouvernement Anglois, il y a une opposition, ce second traité fut bientôt répandu en Angleterre & ailleurs, avec toutes les annotations & les critiques qu’on crut devoir en faire.

Le Colonel Call, principal Auteur de la dernière guerre, fut un de ceux qui s’opposa le plus formellement à ce Traité. Le Général Schmidt qui avoit conseillé de faire la paix, toutes les fois qu’Ayder l’avoit demandée, dans les sentimens où il étoit que cette paix pouvoit se faire avec honneur pour sa patrie, ne laissa pas cependant que de s’y opposer, apportant pour raison qu’Ayder étoit dans l’impossibilité de nuire désormais à sa nation, en ce qu’il étoit en état d’empêcher ce Nabab de faire aucun siége, ajoutant qu’il ne pouvoit douter qu’Ayder ne fût le premier à se lasser d’une guerre qu’il ne pouvoit plus continuer, d’autant mieux que sa trêve avec les Marattes expiroit avec la fin de l’année courante, & que ce Prince avoit trop de lumières pour ne pas vouloir finir cette guerre avant que d’en commencer une autre ; ainsi, qu’en tenant bon encore quelque tems, & refusant ses propositions avec la même hauteur qu’il les avoit faites, on le forceroit à en revenir à celles qu’il avoit fait faire après le siége d’Ambour. Le Général Schmidt ajoutoit à toutes ces raisons, qu’en signant une paix honteuse avec Ayder, on déshonoroit le nom & les armes de l’Angleterre, qui n’avoient point encore reçu de flétrissures dans toutes les guerres que les Anglois avoient eues avec les Indiens.

Nous finirons l’Histoire de cette guerre par un pamphlet qui fait connoître, on ne peut mieux, les différens sentimens des Anglois qui étoient à la tête du Gouvernement de Madras.

On afficha à la porte du Fort Saint-Georges, dite Royale, un tableau dans lequel on voyoit Ayder-Ali-Khan dans sa tente, assis sous un dais sur une pile de canons, le sieur Dupré & l’autre Ambassadeur à genoux & suppliants devant lui, Ayder tenant de sa main droite le nez du sieur Dupré, figuré en trompe d’éléphant[36], qu’il secouoit, pour lui faire vomir des guinées & des pagodes qu’on voyoit sortir de la bouche de ce Plénipotentiaire. On voyoit dans l’éloignement le Fort Saint-Georges, & sur un des bastions, le Gouverneur & Conseil de Madras, à genoux tendant les mains vers Ayder ; à côté du Conseil, paroissoit un gros dogue Anglois, grognant & menaçant Ayder, qui avoit un collier sur lequel on voyoit les lettres J. C. (John Call) ; & derrière le dogue étoit un petit chien de Boulogne, qui léchoit le dogue, & qui avoit une étoile, telle à peu près que le Chevalier de Christ, confident du Colonel Call, la portoit. Dans le lointain, on voyoit encore le camp de l’armée Angloise & le Général Schmidt, au moment où il reçoit la nouvelle du traité de paix, tenant un papier à la main, & cassant son épée.

Ayder-Ali-Khan, par cette paix, termina glorieusement une guerre que toute l’Inde croyoit ne devoir finir que par sa ruine.

Ayder, en quittant Madras, marcha sur Oscota & Benguelour, pour aller disposer de toute l’artillerie, ainsi que des armes & munitions, que la garnison Angloise de cette place devoit lui livrer. Lorsque le tout lui eut été remis, il dispersa ses troupes dans de bons quartiers, pour qu’elles puissent se refaire & être en état de bien servir dans la guerre qu’il devoit avoir avec les Marattes, & qu’il savoit bien devoir être inévitable.

Les Marattes croient avoir un droit légitime au cinquième du revenu d’une partie de l’Indostan, en vertu d’une donation que leur a faite Aurengzeb. Ayder, comme on l’a déjà dit, ne veut point reconnoître ce droit[37], il donne de l’argent aux Marattes, quand la nécessité de ses affaires ne lui permet pas d’en refuser ; mais il ne fait jamais avec les Marattes d’autre traité qu’une trêve pour trois ans, ne voulant pas se reconnoître redevable, ce que les Marattes aiment encore mieux que de faire la guerre & abandonner un droit dont ils sont persuadés de la légitimité.

Madurao, qui n’avoit encore que vingt-deux ans, & qui possédoit déjà toutes les qualités qui forment un Héros, étoit bien éloigné de vouloir consentir à rien qui pût préjudicier à l’honneur & aux intérêts de sa Nation ; il brûloit au contraire du désir de se mesurer seul avec Ayder, qu’il croyoit un guerrier digne de lui. En conséquence des sentimens divers de ces deux guerriers, ils firent de part & d’autre les plus grands préparatifs, & les Marattes, suivant leur ordinaire, entrèrent en campagne à la fin de Novembre, & s’approchèrent de Sçirra au commencement de Décembre. Ils trouvèrent Ayder-Ali-Khan campé sous cette place ; malgré toute l’ardeur & le courage de Madurao, la position de ce Nabab lui parut si respectable, qu’il n’osa pas l’attaquer ; mais les places de Maggheri & de Marck-Sçirra, que les Marattes avoient acquises par la défection de Mirza, leur donnant la facilité de se répandre dans la plaine du Mayssour, Ayder fut obligé de les suivre & d’aller reprendre son camp dans l’isle de Syringpatnam, qu’il avoit de nouveau fortifiée, & qu’il avoit donné en garde à Mirr-Fesoulla-Khan, avec un bon Corps d’Infanterie. En revenant de Sçirra par Bisnagar, & se rapprochant des montagnes qui bordent le Royaume de Canara, il couvrit ce Royaume, & ne put être entouré dans sa route jusqu’à Syringpatnam, quoique l’armée Maratte ne cessât de le harceler.

Dans les premiers jours de l’année 1770, Ayder étoit arrivé dans l’isle & parfaitement en sûreté contre les Marattes ; il les laissa courir le pays, qu’il n’avoit pas fait ravager, comme il avoit fait lorsque cette Nation s’étoit réunie à Nizam-Daulla & aux Anglois, il ne craignoit pas que les Marattes s’occupassent à des sièges, comme auroient pu faire les Anglois ; Il se reposoit sur la générosité de Madurao, qu’il connoissoit incapable de détruire pour le seul plaisir de faire du mal, laissant seulement à ses troupes la permission de fourager & de piller le plat pays comme c’est leur coutume.

Madurao, après avoir fait bien des tentatives pour attirer Ayder-Ali-Khan hors de son camp, ce que celui-ci ne devoit jamais faire, pouvant risquer beaucoup par une bataille perdue, & ayant peu à gagner contre une armée de près de deux cent mille hommes telle qu’étoit composée celle des Marattes, dont plus de cent mille étoient de Cavalerie, fit semblant de se retirer, & de prendre la route du pays de Benguelour. Ayder crut devoir suivre les Marattes dans un pays qui étoit favorable à son Infanterie, très-supérieure à celle de Madurao. Il avoit déjà fait neuf lieues, croyant les Marattes éloignés de lui, & il espéroit gagner le soir même un pays coupé, où il seroit le maître de prendre des positions avantageuses, tant pour pouvoir harceler à son tour les Marattes, que pour faire aisément subsister son armée, lorsque les Marattes commencèrent à paroître, étant brusquement retournés sur leurs pas, & obligèrent Ayder de prendre un camp où il ne craignit pas d’être attaqué, mais où les Marattes l’investirent de toutes parts, & lui coupèrent les communications & tous moyens de subsister ; ensorte qu’il fut obligé de sortir de son camp & de se retirer vers Syringpatnam. Les Marattes paroissoient lui laisser cette retraite libre, & toute leur armée étoit occupée à garder la route de Benguelour & celle des montagnes. Ayder choisissant la nuit comme plus favorable à son Infanterie, mit la plus grande partie de son bagage & de son artillerie dans une forteresse à laquelle il avoit appuyé son camp[38] ; & ayant fait filer son armée vers les onze heures du soir, il la mit en marche, en bataillon quarré, ayant fait deux colonnes de son Infanterie, fermé le quarré par sa Cavalerie, en tête & en queue, où il étoit en personne avec la majeure partie de cette armée. Les colonnes avoient en tête & en queue du canon, & les bagages étoient au centre. Par cet ordre de marche on ne pouvoit pas avancer beaucoup de chemin ; mais enfin il étoit déjà quatre heures du matin, on avoit fait plus de trois lieues, il paroissoit qu’on n’étoit point suivi, & que l’armée Maratte ignoroit la marche ; & comme il ne restoit plus que deux lieues à faire pour arriver dans un camp, où l’on auroit pu attendre en sûreté la nuit, dont une seule auroit suffi pour gagner Syringpatnam, tout le monde croyoit n’avoir plus rien à craindre, lorsqu’un Corps nombreux de Cavalerie, qu’on a évalué à environ douze mille chevaux, se montre en bataille, non en queue comme on l’attendoit, mais en tête, pour s’opposer à la marche. Ayder ordonne de continuer à marcher, & de se servir de l’artillerie seulement, pour obliger la Cavalerie ennemie à reculer ; la canonade parut réussir, & l’armée continuoit sa marche, quoique plus lentement, lorsque toute la Cavalerie Maratte arrive à peu près vers la pointe du jour ; en peu de tems l’armée d’Ayder est entourée, la Cavalerie Maratte fait plusieurs charges, qui sont toutes bien soutenues & repoussées ; mais Mirza qui commandoit la Cavalerie de la tête, se laisse emporter à son ardeur, il poursuit la Cavalerie ennemie qui est devant lui, & qu’il a repoussée ; il veut revenir prendre son poste, crainte d’abandonner l’infanterie à elle-même, qui étoit malheureusement sur trop peu de profondeur ; mais la Cavalerie qu’il poursuivoit, est sur ses talons, & entre avec lui dans le bataillon, qui est dans un instant dans le plus grand désordre, & l’armée est battue & dispersée ; Ayder-Ali-Khan est lui-même blessé, plusieurs de ses amis perdent la vie, entre autres Ali-Jami-Khan, Nabab de Vendevachi. Presque toutes les troupes mettent bas les armes ; un seul bataillon de Grenadiers Topas se forme en colonne serrée, se fait jour par son feu, parvient à prendre poste sur une hauteur, où son Commandant meurt de ses blessures[39], & il est ramené à Syringpatnam, par un jeune Officier blessé à l’épaule ; le seul qui restât de tous ceux du corps.

Ayder, après avoir couru les plus grands risques, arrive dans son camp, ayant perdu son armée entière, avec l’artillerie, les bagages, les munitions, les menues armes & les drapeaux. Comme il n’est pas d’usage dans l’Inde de faire prisonniers les simples soldats, & même les Officiers subalternes, presque toute son armée revint, la plus grande partie, il est vrai, sans armes & sans chevaux ; mais au moyen de ses ressources, Ayder rétablit en peu de tems son armée, en meilleur état même qu’elle n’avoit été ci-devant ; & ce qu’on aura peine à croire & qui ne provient que de la nature du Gouvernement des Marattes qui est purement féodal, Ayder racheta des Marattes mêmes, la plus grande partie de ses chevaux & de ses armes, chacun d’entr’eux étant le maître de faire tel emploi qu’il désire, de la part qu’il a retiré du butin.

Madurao néanmoins se servit de cette occasion pour commencer la formation d’un Corps de Cipayes, avec les fusils qu’il eut de la part qui lui revint de la défaite de l’armée d’Ayder.

Plusieurs Officiers François se trouvèrent dans cette bataille, comme simples volontaires, étant nouvellement arrivés ; ils furent presque tous blessés, & il y en eut un de tué. M. Hughel, qui avoit autrefois servi avec Ayder, & commandé la Cavalerie Françoise venue de Pontichéri, y fut blessé, & est mort à Tranquebar de la suite de ses blessures.

Il y avoit aussi des Officiers Anglois, entr’autres le sieur Stuard, le même Colonel qui a arrêté le Lord Pigot, & qu’on dit avoir été tué dans la guerre actuelle, & qui est la première bataille qu’a donnée le Général Coote contre Ayder.

Depuis cette bataille, Ayder se tint constamment renfermé dans son camp de Syringpatnam, & la plupart des Chefs Marattes s’étant retirés de leur armée pour retourner dans leurs terres, parce que les six mois de leur service étoit expirés, Madurao renouvella la trêve avec Ayder, qui fut obligé de délier sa bourse, quoiqu’il se fut promis de faire le contraire. Cette trêve se fit au mois de Juillet 1771 ; mais elle ne fut faite que pour un an.

Mirza-Ali-Khan, que nous avons dit avoir été cause de la perte de cette bataille, fut fait prisonnier & conduit à Madurao, qui lui dit : Toi qui nous fait la guerre avec le bien que nous t’avons donné, nous devrions te dépouiller & te tenir enfermé ; cependant, si tu veux me jurer de ne point porter les armes contre les Marattes, je te rendrai tes États & la liberté. Je te le jure, lui répondit sans hésiter Mirza ; & Madurao lui ayant rendu la liberté, il partit pour son petit État, où étant arrivé, il fit une donation entière de tous ses biens, de ses États & de ses troupes à Ayder son beau-frère, & quelques jours après il se fit Fakir, ce qui veut dire en Persan, Mendiant, comme qui diroit en France un Hermite, c’est-à-dire un homme qui se met au rang des pauvres ; dans cet état on n’y fait point de vœux, en quoi ils diffèrent de nos Moines qui ne peuvent point quitter leur état : de même ils ne sont point astreints à vivre en Communauté. Il écrivit à son beau-frère les raisons qui l’avoient engagé à prendre ce parti, lui mandant qu’il n’avoit trouvé que ce moyen pour lui conserver ce qu’il avoit consacré à son service ; que, cependant, si des circonstances exigeoient qu’il pût lui être utile, il se feroit toujours un devoir de l’obliger, quelque périlleuse que soit l’occasion qui se présenterait. Effectivement, lorsqu’Ayder a eu la guerre avec d’autres ennemis que les Marattes, Mirza a repris mes armes & suivi l’armée d’Ayder, comme il fait actuellement. Il seconde on ne peut mieux son beau-frère dans la guerre qu’il fait aux Anglois.

Ayder employa cette courte trêve à semer la division parmi les Marattes, & de-là est venue la catastrophe qui a coûté la vie à Madurao, qu’Ayder-Ali-Khan regrette comme s’il eût été son propre fils.

Ragouba, oncle de Madurao, ayant fait les fonctions de Général pendant la minorité de son neveu, se vit avec peine réduit au rang de simple particulier, lorsqu’il eut assuré le sort de son neveu. Comme Régent, il avoit rempli toute l’Inde de son nom, & obligé l’Empereur des Mogols à se sauver de Dehli sa Capitale qu’il avoit détruite & mise au pillage, & que son armée a ruinée au point de ne se relever que difficilement, de sorte que l’Empereur des Mogols n’est plus aujourd’hui qu’un phantôme, & n’a pas seulement l’ombre de la puissance, de la richesse & de la Grandeur des anciens Empereurs.

Madurao, jeune, ambitieux, & glorieux de ses belles actions, dédaignoit écouter les conseils de Ragouba, son oncle, & des autres Chefs de son parti, ce qui fit résoudre les vieux Généraux de l’armée à machiner sa perte. Madurao ayant décidé de porter la guerre du côté de Dehli & sur le Gange, trouva beaucoup d’opposition à cette résolution dans le Conseil de la Nation ; néanmoins son sentiment prévalut, & il partit avec une belle armée à la fin de Novembre 1772, laissant un Corps d’armée à un Général Maratte, nommé Goupalrao, pour faire la guerre à Ayder-Ali-Khan. Ce Général n’avoit pas une armée comparable à celle que Madurao avoit eue lorsqu’il avoit fait la guerre dans le Mayssour, & il laissa reprendre à Ayder-Ali, Marck-Sçirra & Maggheri, ce qui le fit soupçonner de s’être laissé gagner par les armes & l’argent d’Ayder.

Madurao n’ayant pas eu tout le succès qu’il se promettoit dans la guerre qu’il avoit portée dans la partie Nord de l’Indostan, ramena son armée dans le pays des Marattes. Pendant sa route, il y eut plusieurs séditions dans ses troupes, qui vraisemblablement conspirèrent la perte de ce jeune Prince, que l’on trouva assassiné dans sa tente en 1773, avant d’être arrivé à Poni, résidence ordinaire du Général des Marattes. Comme il ne laissoit qu’un enfant en bas-âge, Ragouba, son oncle, s’empara, de sa propre autorité, de la Régence. La mort cruelle & inattendue de l’infortuné Madurao, qui étoit aimé de ses Soldats, fit qu’il s’éleva des soupçons dans l’esprit des principaux Chefs de la Nation, que Ragouba étoit l’auteur, ou le complice de l’assassinat de son neveu. Une conjuration presque générale de toute la Nation Maratte s’étant formée contre lui, il voulut assembler les troupes qui lui étoient le plus raffidées, & en composer une armée ; mais à peine s’étoit-il mis en marche contre ses ennemis, que la plus grande partie de ses Soldats l’abandonnèrent. Se voyant sans secours, il n’eut que le tems de se réfugier à Bombai, chez les Anglois qui le reçurent à bras ouverts, & lui promirent du secours. Par reconnoissance de la retraite que voulurent bien lui donner les Anglois, il crut devoir faire avec eux un Traité, par lequel il s’engageoit à des concessions très-avantageuses pour la Nation Angloise, entr’autres de n’exiger jamais le chotai, ou cinquième du revenu de toutes les terres quelconques que les Anglois posséderont dans l’Indostan.

Sur la nouvelle que le Gouvernement Anglois donna de ce traité au Gouvernement du Bengale, on fit partir des rives du Gange le Général Goddart avec huit mille hommes, dont douze cents Européens avec lesquels il traversa tout l’Indostan. Il fit environ six cents lieues, bon gré mal gré tous les petits Potentats & les Princes dont il visita les États, & arriva enfin sur les rives du Sindi ou Indus. Il trouva que les Marattes, après avoir enveloppé l’armée de Bombay, commandée par le Gouverneur de cet établissement, l’avoient forcée de capituler, & que ce Gouverneur avoit promis d’abandonner Ragouba, de ne plus se mêler des affaires de la nation Maratte, & annullé le traité fait avec Ragouba. Ce dernier événement se passa en 1774.

Le Général Goddard, sans attendre des ordres de personne, déclara cette capitulation nulle, de même que le Traité fait & signé par le Gouverneur de Bombai. Ainsi, le guerre recommença, & ce Général, qui, s’il eût appartenu à toute autre puissance, auroit été blâmé de sa conduite, eut le bonheur de voir couronner son audace par plusieurs victoires, qui cependant ont fini par l’obliger à ne pouvoir faire qu’une guerre défensive, ses succès même détruisant son armée, & les Marattes paroissant se multiplier par leurs propres défaites, parce qu’ils défendent leurs foyers, & que leur pays est très-peuplé.

Ayder, qui, comme nous l’avons déjà dit, avoit fomenté les troubles qui s’étoient élevés dans la nation Maratte, prit, dans le commencement, le parti de Rabgouba, (ce que ce Souverain n’eût certainement pas fait, s’il n’eût eu que cette guerre à soutenir), ce qui obligea, après la défaite de ce Régent & des Anglois de Bombai, plusieurs Chefs marattes, entre autres Goupalrao, qui tenoient le parti du Régent, de se jetter entre ses bras. Il leur fournit des troupes pour défendre leurs places, & profitant de l’embarras où se trouvoit la Nation Maratte, par les victoires du Général Goddard, il s’empara de quantité de leurs places fortes qui lui forment aujourd’hui comme une seconde barrière, outre celle de Sçirra, Maggheri, & Mack-Sçirra. Quoique le plus grand nombre de ces places soient très-fortes & dans des situations très-avantageuses, la plupart ont été prises par de simples blocus, ce qui a fait employer plusieurs années à cette espèce de guerre qu’Ayder ne pouvoit pas suivre plus vigoureusement, dans la crainte d’obliger les Marattes à s’accommoder avec le Général Goddard, ce que la haine & l’horreur que la nation Maratte avoit conçue justement contre Ragouba, rendaient cependant très-difficile.

En 1775, Ayder profitant de l’occupation que les Anglois donnoient aux Marattes, qui étoient forcés de se défendre pour les empêcher d’envahir leurs possessions, envoya une petite armée, commandée par Cina-Serrao, seigneur Maratte, à son service dès son enfance, pour aller punir le Samorin & les autres Princes de la côte Malabare. Ce Prince avoit refusé de payer le tribut auquel ils s’étoient engagés dans le traité fait avec Ayder, en 1767, par lequel ce Nabab leur avoit rendu leurs États. Le Samorin craignant le courroux d’Ayder, crut pouvoir s’en mettre à l’abri en offrant de se rendre Vassal & de se mettre sous la protection de la Couronne de France. Le Commandant de Mahé accepta le don que faisoit le Samorin, & vint avec quelque peu de troupes, recevoir son hommage & prendre possession de la forteresse de Calicut où il arbora le pavillon François, ce qui étoit de la plus grande imprudence & de la plus forte inconsidération, en ce que : 1°. Le Commandant de Mahé, n’avoit pas de forces suffisantes pour soutenir cette démarche, n’ayant pas cent cinquante Soldats François pour garder l’établissement de Mahé.

2°. Il ne devoit pas entreprendre de compromettre le nom du Roi de France & de la nation, sans être autorisé par le Commandant Général des établissemens François dans l’Inde.

3°. Il n’auroit pas dû ignorer qu’Ayder-Ali-Khan étoit réputé l’allié naturel de la nation Françoise, & que ce Nabab avoit des droits sur tout le pays des Nayres, par un traité authentique dont son prédécesseur avoit été le Médiateur.

Cina-Sarrao, Général d’Ayder, eut pour le pavillon François tous les ménagemens que ses ordres positifs de s’emparer de Calicut & son devoir, lui permirent d’avoir ; mais il donna avis à son Maître de ce qui se passoit, & celui-ci en ayant écrit au Commandant Général, à Pontichéri, le Commandant de Mahé fut rappelé, & les troupes d’Ayder s’emparèrent de Calicut, qui est resté, depuis cet événement, sous la domination de ce Prince, de même que toute la côte de Malabar.

Ayder ayant appris, au mois d’Août 1778, que les hostilités avoient commencé entre les François & les Anglois, s’accommoda avec les Marattes avec qui il fit une trêve de six ans, par laquelle ils lui laissèrent toutes ses conquêtes. Le tems qu’il fallut employer pour faire ce traité avec la nation Maratte, & le grand éloignement de leurs frontières avec celles de la Nababie d’Arcate, ne permirent pas à Ayder d’arriver assez à tems pour empêcher la prise de Pontichéri, qui s’est rendue au mois d’Octobre. Ce Nabab n’étant arrivé sur ces frontières qu’au mois de Novembre, il a assiégé Chiteldrouc, dont le Seigneur ou Paléagar, Vassal du Mayssour, animé par les Anglois qui lui promettoient de le soutenir, refusoit depuis quelque tems de payer sa redevance & d’obéir aux ordres d’Ayder. Cette place s’est rendue à la fin de Janvier 1779. Pendant ce siége, Ayder annonçoit à toute l’Inde le projet qu’il avoit formé d’attaquer les Anglois ; il avoit principalement invité Nizam-Daulla à les attaquer dans le Nord de Mazulipatnam, afin de reprendre les quatre provinces qu’ils lui ont extorquées. Ce Souba avoit promis de faire l’attaque qu’on lui proposoit ; mais, soit pusillanimité & mollesse, soit l’effet des intrigues des Anglois, il ne tint pas sa promesse, & laissa tranquillement Ayder courir seul les dangers de cette guerre & ne partager avec aucun autre Souverain la gloire d’être le Libérateur de l’Inde.

On ne peut donner aucuns détails des opérations d’Ayder dans la guerre actuelle, n’ayant, pour ainsi dire, d’autres relations que celles que les Anglois ont publiées, sur lesquelles on ne peut rien établir de certain, parce qu’elles sont faites dans l’Inde pour tromper le Gouvernement d’Angleterre, & que cette Nation les arrange encore en Europe, suivant les circonstances & le besoin d’en imposer au peuple, de sorte qu’il n’a encore rien paru de la part des Anglois, qui ait l’air de la vérité, qu’une lettre du Général Cootes, dans laquelle on voit qu’Ayder-Ali est Maître de la Compagnie ; qu’au mois de Novembre 1781, il bloquoit quatre places à la fois ; que le Général Cootes a marché de Madras avec son armée pour ravitailler ces places, ce qu’il a fait de son mieux, mais non point autant qu’il eût été nécessaire ; que la difficulté de faire subsister son armée, l’a obligé de la ramener dans les environs de Madras, & qu’en allant & revenant, ses troupes ont toujours été harcelées par la Cavalerie & l’Artillerie d’Ayder, & qu’il a été obligé de donner quatre combats opiniâtres où il dit avoir gagné le champ de bataille, sans parler qu’il ait fait des prisonniers, ni pris des drapeaux ou du canon, en ajoutant qu’il envoie le Colonel Crawfort qui fera connoître au vrai l’état des choses. On peut conclure de cette lettre que les Anglois font avec Ayder une guerre très-ruineuse, & on doit espérer qu’avec le secours des François, ce Nabab parviendra à s’emparer de toute la Nababie d’Arcate, sur laquelle son fils a de si justes prétentions[40], par le don qui lui en a été fait par Nizam, comme on l’a vu ci-devant.

Les nouvelles directes qu’on a eues de l’armée d’Ayder, se réduisent à mander la prise de Chiteldrouc, le détail d’un Conseil que tint Ayder avant d’entrer dans le pays d’Arcate, dans lequel il parut hésiter s’il attaquerait les Anglois, & où il proposa d’attendre le débarquement des François, ce qui étoit l’avis Général, & même celui des Officiers Européens ; mais Tipou-Saeb, son fils, fut d’un avis contraire, & remontra que d’abord que le Nabab avoit tant fait que de menacer les Anglois & de les attaquer, il étoit de nécessité, pour sa réputation, de continuer à les poursuivre.

Tipou-Saeb parla avec tant de chaleur, qu’il entraîna tout le Conseil dans son parti. C’est ce jeune Prince qui a déterminé le gain de la bataille qui a coûté la vie aux Colonels Baffie & Flescher, en profitant à propos du désordre que mit dans l’Infanterie Angloise l’explosion de trois caissons chargés de munitions, pour tomber sur les Anglois, à la tête de la Cavalerie. La défaite totale d’un Corps commandé par le Colonel Brawlie, est encore un exploit de Tipou-Saeb, qui ayant commencé comme Alexandre à gagner des batailles à l’âge de dix-huit ans, continue à marcher sur les traces de ce Héros de la Grèce, à qui peut-être il ressemblera quelque jour, tant par ses actions héroïques que par la multiplicité de ses conquêtes. Quant à Ayder, on peut le comparer à Philippe d e Macédoine à qui il paroît ressembler, en ce qu’il forma les troupes qui procurèrent tant de victoires à son fils & assujettit les Grecs qui étoient ses plus proches voisins & les ennemis les plus difficiles à vaincre.

FIN.
  1. Suivant la relation donnée par les Anglois de la bataille gagnée par Ayder contre les Colonels Baylie & Fletcher, une fouguette ayant mis le feu à un caisson, qui, en sautant, en embrâsa deux autres, la bataille fut perdue, parce que Tipou-Saeb, fils d’Ayder, tomba avec la Cavalerie sur l’Infanterie Angloise, que cette explosion avoit mise en désordre.
  2. Cette façon de penser des Européens étoit en partie occasionnée par l’attaque de l’armée de Nazerzingue, forte de plus de trois cent mille hommes, par huit cens François, commandés par M. de la Touche. L’audace de ces François, & encore plus de leur Général, ne trouve peut-être rien de comparable dans l’Histoire ancienne ; mais on ne considère pas assez que le succès de cette journée si glorieuse pour les François, & qui décida d’un Empire, est due à la politique de M. Dupleix, & à la trahison des Ministres & des Chefs de l’armée de Nazerzingue, comme les succès de Nader-Scha tirent leur origine de son intelligence avec Nizam-el-Moulouc, Grand Visir, & différents autres Chefs de l’armée des Mogols.
  3. Ce Conseil, pour rapiner, imagina deux moyens singuliers : au lieu de faire fournir à leurs troupes de l’arac du pays, qui étoit aisé à trouver par-tout, ils imaginèrent de leur donner du rumb, qu’il falloit tirer de Batavia, au moyen de quoi il y eut un traité pour cette fourniture. Personne n’ayant voulu se charger de fournir les bœufs nécessaires pour l’artillerie, les bagages, &c., ils s’ingérèrent de prendre par force ceux qui appartenoient aux gens de la ville & de la campagne ; mais, au lieu de les acheter sur le pied de six à huit pagodes leur valeur, ils en payoient le louage une pagode par mois. Ils payoient à la fin du premier mois une pagode ; mais à la fin du second, ils disoient au Propriétaire que son bœuf étoit mort, & on le passoit en compte à la Compagnie comme acheté sa valeur, quoiqu’il ne revînt par cette friponnerie qu’à une pagode. Si le Propriétaire avoit voulu donner un valet pour le conduire, il lui auroit coûté cinq roupies par mois, au lieu de trois & demi que vaut la pagode à Madras. Au moyen de cette belle manœuvre, en peu de tems, le pays fut dépourvu de bestiaux, personne ne voulant en acheter pour se les voir voler impunément, & ils étoient obligés de faire la plupart des transports par des hommes.
  4. Cet officier se nommoit Constantin, natif d’Andernac, sur le Rhin, dans l’Électorat de Cologne ; il avoit passé dans l’Inde avec la troupe de Ficher en 1754. Il s’étoit marié avec une Portugaise, dont il eut une fille très-jolie ; lorsque le sieur Hughel commandoit les Européens de l’armée d’Ayder, il étoit Sergent. Les Officiers apprirent que lui & sa femme traitoient de la vente de leur fille au nabab ; les Européens regardèrent cette vente comme une infamie odieuse, qui rejailliroit sur tous les Européens de l’armée ; M. Hughel le fit venir, pour l’interroger sur le dessein qu’on lui prêtoit, & qu’il nia. Un jeune Officier offrit d’épouser la fille, ce que le père accepta avec reconnoissance, & M. Hughel, en faveur du mariage, fit le futur beau-père Officier ; mais dans la même nuit le père & la mère livrèrent leur fille à Ayder pour cinquante mille roupies, & Ayder les fit passer dans le pays de Benguelour. Il a depuis ce tems toujours demeuré éloigné de l’armée ; les habitans du plat-pays ayant déposé toutes leurs richesses dans la forteresse de Kisnagari, après sa belle défense, il ouvrit les caisses & cassettes, prit ce qu’il y avoit de précieux, qu’on fait monter à une forte somme. Il s’est sauvé à Goa, d’où il a passé à Bombay & de-là en Europe.

    Le Chirurgien François d’Ayder rapporte que la fille lui a dit depuis qu’elle se croit plus heureuse d’avoir été vendue au nabab, que d’avoir resté avec ses père & mère, qui auroient pu faire d’elle un plus honteux trafic.

  5. Lorsqu’on eut annoncé à toute l’armée de hâter la marche, & que les Européens avaient surpris le passage de la gorge de Vailour, un Chirurgien de l’armée, croyant faire merveille, profita d’un Patmar, qui alloit de Mahé à Pontichéri, pour écrire au Gouverneur : Nous sommes en pleine marche pour descendre à la côte ; notre Commandant, qui sert de guide aux armées, a forcé le passage de la gorge de Vailour. Ce Patmar n’ayant point de raison pour éviter l’armée anglaise, le général Schmidt lui ôta ce papier, qu’il envoya au Gouverneur de Madras, & on a voulu s’en servir comme d’une pièce pour prouver la connivence du Gouvernement François avec Ayder-Ali-Khan.
  6. Bahoud-Khan était un Chef Patane, échappé au massacre que fit faire Anaverdi-Khan des Patanes qui étoient au service du Nabab d’Arcate ; toute sa famille y périt, & il n’échappa, avec un de ses frères, qu’à cause de leur bas-âge. S’étant retirés avec leur mère à Pontichéri, M. Dupleix lui donna dans la suite commission de lever une Compagnie de Cavalerie, à la solde de la France, & il devint le Commandant de la Cavalerie Indienne. M. Dupleix entretenoit ce Patane, extrêmement attaché aux François, & il n’y a rien qu’il ne fît pour leur prouver son attachement. Il a quitté le service de Nizam-Ali-Khan pour passer avec sa troupe à celui d’Ayder. Ce Nabab lui disant un jour : je m’étonne, Bahoud-Khan, que vous n’ayez que trois cents chevaux, vous qui en aviez quinze cents lorsque vous étiez au service des François. — Seigneur, lorsque M. Dupleix me disoit : Bahoud-Khan, il faudroit augmenter votre Cavalerie, il me disoit toujours : allez trouver le Trésorier, qui vous avancera l’argent dont vous avez besoin. Ces paroles tiroient sur Ayder, qui ne paye jamais que les Cavaliers & les chevaux qui ont passés la revue. Il affecta de ne point faire attention aux paroles de Bahoud-Khan, & lui dit : Vous êtes toujours si attaché aux François, cependant ils vous doivent beaucoup ; & quoiqu’on ait remis le pavillon à Pontichéri, il paroît qu’on ne songe pas à vous payer. — Sans la bienveillance & la confiance que les François ont eu en moi, je n’aurois rien du tout, puisqu’Anaverdi-Khan m’avoit tout pris. Si les François avoient besoin de moi, je suis prêt à sacrifier tout ce qui me reste, & ma vie même, à leur service. Cet attachement & celui de nombre d’autres Indiens, était l’effet des grands talents de M. Dupleix pour le gouvernement.
  7. Algara veut dire, à la lettre, homme de chemin ; ce sont des Couriers à pied, ou sur des dromadaires. Ceux qui sont à pied, sont pour l’ordinaire des Bramines.
  8. Lorsqu’on donne des assauts ou des escalades dans les armées Indiennes, il est permis à tous ceux qui ne sont point des Corps commandés, d’aller se faire tuer, en essayant de pénétrer dans la place attaquée, pour avoir part au butin ; aussi les Volontaires ne manquent pas ; & il n’y a point de Corps, soit Cavalerie, soit Infanterie, qui n’en fournisse un grand nombre ; quantité de Hussards & Dragons s’y fourent aussi, quoiqu’ils eussent trois louis ou trente roupies de paye par mois, dans l’espérance de piller les malheureux Sujets d’Ayder, qu’il se réservoit à indemniser.
  9. Ce récit est exactement ce qu’ont dit les Officiers Anglois.
  10. Il paroît que dans la guerre actuelle, Ayder a beaucoup plus de peine à prendre des places, cela viendroit-il de ce que son artillerie n’est ni si nombreuse ni si bien servie ; ou la présence du Général Coote, qui, après la dernière guerre, fut envoyé comme Commissaire, & fit punir quelques Officiers, oblige-t-elle à les mieux défendre ? C’est ce qu’on ne peut décider de si loin.
  11. Suivant les nouvelles ministérielles d’Angleterre, c’est Tipou-Saeb, qui, avec sa Cavalerie, a enfoncé les bataillons Anglois, commandés par les Colonels Baylie & Fletcher, & où il fit prisonnier & détruisit un Corps de quatre mille hommes, tant Cipayes qu’Européens, commandé par le Colonel Braitwail.
  12. Chabouc est une longue courroye au bout d’un bâton, dont on châtie les Indiens, ce qui se fait sans beaucoup de formalités ; le Gouverneur & les Conseillers de Madras ayant toujours devant leurs palanquins des Chabouqueurs prêts à exercer cette justice, à laquelle on ne sauroit donner de nom.
  13. Saint-Thomé est une ville, supposée appartenir aux Portugais, où l’on arbore même le pavillon de cette Nation, & dont l’Évêque prend le titre de Gouverneur ; elle est toute ouverte, & les Anglois se permettent en tout tems d’y tenir des Cipayes en garnison. Souvent le Gouverneur de Madras se permet d’envoyer chercher l’Évêque, comme si ce Prélat était à ses ordres ; & dans l’occasion on fait visiter sa maison & son Église, sans respecter aucun lieu. Ayant eu ordre de sa Cour de chasser les Jésuites, ils ont resté dans leur Couvent, conservant leur habit, sous la protection des Anglois, & exerçant leurs fonctions malgré l’interdiction. Ce pauvre Évêque est tellement l’esclave des Anglois, que, malgré tous les outrages qu’ils lui font, ils le forcent encore à donner passeport Portugais à un vaisseau Anglois de Madras, qui va faire le commerce à Manille toutes les années, où il n’est reçu que sur le faux passeport du Gouverneur Portugais, qui n’est reconnu des Anglois que pour leur utilité.
  14. Cet arbrisseau, qui vient dans toute cette partie de l’Inde, & dans tous les terreins qui restent en friche, est d’une très-grande utilité ; son bois, ses feuilles & sa fleur distillent une espèce de sucre doux, que la grande chaleur empêche, je crois, de se réduire en grumeaux, comme elle fait au miel. C’est avec cet arbrisseau qu’en tous tems les Distillateurs, qui suivent toujours les camps Indiens, font leur arac, en y ajoutant plus ou moins de sucre suivant la saison.
  15. Ces flambeaux doivent paroître bien extraordinaires en Europe, eu égard à tous les risques qu’ils faisoient courir ; mais jusqu’à présent on n’a pu faire entendre raison aux Indiens dans leurs armées, relativement à leur imprudence, par rapport aux flambeaux & aux feux.
  16. Les Anglois ont publié qu’ils avoient pris le jour de la bataille, plusieurs pièces appartenants à Nizam, qu’ils lui ont rendues quelques mois après, en s’arrangeant avec lui. On a de fortes raisons de douter de ce fait, parce que ces pièces n’ont point été conduites en triomphe à Madras, où l’on eût été glorieux de les montrer, ne fût-ce que parce qu’elles étaient ornées de fleurs de lys.
  17. Le contraste de l’armée d’Ayder avec celle de Nizam, dans la bataille & dans la retraite, fait connoître ce qu’étoient les armées Indiennes battues par un si petit nombre d’Européens, & ce à quoi peuvent s’attendre dans la suite les Anglois & tous autres Européens, qui se flatteront de faire des conquêtes dans l’Inde.
  18. Ce grand aumônier étoit l’ami d’Ayder ; on en fera mention en faisant les portraits des Grands, & sur-tout des confidents & des amis d’Ayder. Rien n’est plus propre à donner une juste idée du caractère d’un Prince, qu’en faisant connoître les personnes dont il est entouré, & l’espèce & le degré de confiance qu’il donne à chacun.
  19. Caki-Saeb aimait beaucoup les jardins ; il en avait de très beaux & de très vastes en différents pays ; un Hollandois en était le directeur.
  20. Les gens qui ont des charges dans la maison d’un Prince, qui le mettent au rang de ses Commensaux, quelques grands qu’ils soient, ne s’asseyent jamais devant le Prince, comme les Généraux & les gens distingués par leur naissance, à moins qu’un Prince, ami & du même rang que leur maître ne leur accorde un titre. Nizam en donna un au grand Maître d’Hôtel d’Ayder, & celui-ci lui rendit le réciproque, en donnant un titre honorable au fils de la nourrice de Nizam, qui avoit une charge dans sa maison.
  21. Chape : synonyme de sceau.
  22. Le bambou, est un roseau connu ; le bois en est si utile, & vient si aisément, qu’on en trouve par tout ; il est d’autant meilleur pour faire des échelles, qu’il est tout arrondi, & qu’il ne casse jamais, il est même toujours plus long qu’on ne désire ; avec un simple couteau on en fait tout ce que l’on veut, le bois en est aussi tendre que le sapin.
  23. Il faut observer que dans l’Inde, on ne met pour l’ordinaire que trois ou quatre Canoniers Européens aux plus grosses pièces, en leur donnant un nombre suffisant d’Indiens qui servent la pièce.
  24. Il arriva dans la nuit de cette retraite un phénomène surprenant : on étoit à la fin de Décembre. La lune se leva à une heure du matin ; vers les trois heures, il fit un froid si violent, que personne, dans les deux armées des deux Soubas, ne put rester ni au lit ni dans sa tente, quoiqu’on eût des tapis & des manteaux de drap pour se couvrir, de sorte qu’on fut obligé d’allumer de grands feux, & de se chauffer comme à Paris dans les plus grandes gelées. Ce grand froid cessa au point du jour avant le lever du soleil, qui est ordinairement le tems le plus froid. Le tems pendant ce grand froid était très-serein ; les gens les plus âgés n’avoient jamais rien vu ni ouï dire de pareil dans ce climat : il faisoit peu ou point de vent & on ne ressentit rien de semblable la nuit suivante.
  25. Le Général Smith, qui n’avoit point fait tirer sur cette troupe, dit, qu’ayant gardé le secret il avait oublié de prévenir le Colonel Linn, qui commandoit la colonne de droite.
  26. Cet homme, qu’on ne nomme point à cause de l’honnêteté de sa famille, s’est attiré par ses mauvaises actions, l’animadversion du Gouvernement qui l’a mis en lieu de sûreté.
  27. Il s’étoit dit, dès le deuxième jour de son arrivée, Chevalier de cet ordre Portugais ; la facilité qu’il y a de l’obtenir, un long séjour fait à Lisbonne, d’où il s’est sauvé par la crainte d’être pendu, ce qu’on ignoroit, & une patente qu’on a dit depuis être fausse, firent qu’on ne lui disputa pas la qualité de Chevalier de Christ.
  28. Pour donner une preuve non équivoque du caractère de ce Chirurgien, on peut se rappeler qu’en 1776, il parut dans différens journaux une prétendue lettre d’un Médecin de Suède, qui annonçoit qu’un homme avoit accouché, ou étoit prêt à le faire, & on ne doit pas avoir oublié les singulières & ridicules disputes qu’occasionna ce prétendu phénomène. Eh bien ! le véritable inventeur de cette histoire est ce même Chirurgien qui, en 1766, envoya de Coilmoutour au sieur de la G., premier Conseiller de Pontichéri, l’histoire de ce monstrueux engrossement, disant qu’Ayder l’avoit chargé d’accoucher le sujet, qui étoit mort sans les douleurs, & dans la peine de l’accouchement ; il ajoutoit à son histoire l’anatomie & la description des parties entièrement semblables à celle qui étoit contenue dans la prétendue lettre de Suède ; & comme il est doublement favorisé d’Apollon, Dieu de la Médecine & de la Poésie, il avoit joint un poëme de sa composition sur les merveilles de la Nature, relativement au prodige qu’il annonçoit. Cette histoire est trop connue pour qu’on puisse la révoquer en doute.
  29. Tous ces Algaras sont des Bramines, ce qui doit beaucoup faire rabattre de l’idée qu’on se forme en Europe de cette espèce d’hommes, qu’on croit être des Savants & des Prêtres. On ne se sert ordinairement de ces gens-là que pour faire le métier de courier, pour ne pas dire espion.
  30. Ils avoient demandé qu’on leur livrât les Français déserteurs de chez eux, qui étoient arrivés à Pontichéri avec les mêmes chevaux qu’ils avaient volés à Ayder.

    Ils avoient menacé le Gouvernement de Tranquebar, & l’avoient forcé à leur rendre un Émissaire qu’ils avoient envoyé pour débaucher leur garnison.

    Ils avoient forcé le Gouverneur de Paliacate, Fort Hollandois, à leur livrer un François qui s’étoit réfugié dans cette forteresse, & qui avait obtenu la protection du pavillon.

  31. Un Colonel de Cipayes n’a que le rang de Capitaines Européens.
  32. On dit que le Général Cootes étant venu dans l’Inde en 1771, comme Commissaire, pour examiner tout ce qui s’était passé pendant cette guerre ; & ayant fait instruire cette affaire par un Conseil de guerre, ou Cour Martiale, le Colonel Wood avait été cassé ; l’Officier qui a rendu la place sur l’ordre de son Commandant, fut pendu, & qu’heureusement pour l’ivrogne, il étoit mort avant que ce Conseil fût tenu.
  33. On a vu ci-devant l’état de l’artillerie & des munitions, on peut ajouter qu’on y trouva aussi six mille fusils.
  34. Effectivement en 1772 ou 1773, ce vaisseau a été donné. On dit même que cétoit un vaisseau neuf, bien peint, bien doré, avec son artillerie toute en fonte ; mais il étoit construit de façon à n’en pouvoir faire d’autre usage que de servir de parade sur un port de mer.
  35. Voyez la page 15 de ce Volume.
  36. Le sieur Dupré avoit un nez d’une grosseur énorme.
  37. Voyez la Note ; Tome premier, page 212.
  38. L’Auteur de cette Histoire étoit bien dans l’Inde lors de cet événement, mais il ne fut point témoin de cette ruse de guerre des Marattes. Il étoit alors à Mangalor, & ne connoît cette bataille que par le récit qui lui en a été fait par des Officiers de distinction qui y commandoient une partie de l’armée d’Ayder.
  39. C’étoit un Allemand Westphalien qui avoit appris presque toutes les langues de l’Inde ; l’Auteur de cette Histoire le prit à son service pour interprète ; il fut ensuite fait Capitaine de Grenadiers Topas, à la formation de ce Corps. Il est mort glorieusement commandant le bataillon ; il s’appeloit Lené. Le jeune Officier est Maltois ; son nom est Mammou, c’est l’Auteur qui l’a conduit chez Ayder.
  40. Voyez le Tome premier, page 242.