Ouvrir le menu principal

Histoire d’Agathon ou Tableau philosophique des moeurs de la Grèce - Tome 2

(Redirigé depuis Histoire d'Agathon ou Tableau philosophique des moeurs de la Grèce - Tome 2)

HISTOIRE D’AGATHON ou

TABLEAU PHILOSOPHIQUE DES MOEURS DE LA GRÉCE,
Imité de l’Allemand, de M. WIELAND.

Quid virtus & quid sapientia possit

Utile proposuit nobis exemplar.
SECONDE PARTIE.
A LAUSANNE, Chez FRANÇOIS GRASSET & Compagnie,

A PARIS, Chez DE HANSY le jeune, rue St. Jacques.

M. DCC. LXVIII.

LIVRE TROISIEME
Modifier

CHAPITRE PREMIER. Introduction à un discours intéressant d’Hippias.Modifier

LORSQUE nous faisons attention aux actions des hommes, dit Hippias, il semble que leurs efforts n’ont point d’autre but que de se rendre heureux : mais le petit nombre de ceux qui le sont réellement, ou du moins, qui, croyent l’être, prouve, en méme-tems, que la plupart d’entr’eux ne connoissent point la route qui mène à ce but, ou ne sçavent pas se servir de leur bonne fortune pour y parvenir. Il en est autant de misérables dans le sein de l’autorité, de la fortune & de la molesse, qu’il s’en trouve dans la servitude, l’indigence & l’oppression. Quelques-uns sont sortis, à force de travail, de cet état d’abjection, dans l’opinion qu’ils n’étoient malheureux que par la privation des biens & de la fortune : mais l’expérience leur a appris que, si c’est un art de se procurer les moyens de parvenir à la félicité qu’ils imaginoient, c’en étoit encore un plus difficile & plus rare de se servir à propos de ces moyens. De-là vient que les hommes les plus sages se sont constamment occupés à chercher dans la combinaison de ces deux arts celui qu’on peut appeller l’art de vivre heureux, & dans l’éxercice duquel réside, selon mes idées, la sagesse qui est si rarement le partage des humains. Je donne â cette sagesse le titre d’art, parce-qu’elle dépend de l’application facile de certaines regles qu’on ne peut acquérir que par l’éxercice : mais elle suppose, comme tous les arts, un certain degré de capacité, que la nature donne seule, & qu’elle ne donne pas, ordinairement, à tous. Quelques hommes paroissent, à-peine, susceptibles d’une plus grande félicité que les insectes, &, s’ils sont pourvus d’une ame, il semble que ce ne soit que pour préserver quelque temps leurs corps du néant. Une partie plus grande, & c’est, peut-être, la plus grande partie des hommes, n’est pas dans ce cas. Mais, il leur manque une force suffisante dans l’ame & une certaine délicatesse dans les sensations. Leur vie, pareille à celle des animaux, passe sur la terre entre le plaisir, qu’ils ne sçavent ni choisir ni goûter, & la douleur, qu’ils ne sçavent point éviter & à laquelle ils ne peuvent résister. Les caprices, les passions sont les ressorts impulsifs de ces machines humaines, & les exposent également à une infinité de maux. Il est vrai que ces maux n’éxistent que dans une imagination éblouie ; mais ils sont, par cette raison, plus douloureux, plus durables, plus invétérés que ceux que la nature nous inflige. Cette espéce d’hommes n’est susceptible d’aucun plaisir solide & durable, d’aucune félicité. Leur joie est momentanée. Le reste de leur éxistence est, ou une souffrance réelle, ou un sentiment insatiable de vœux confus, un flux & reflux continuel de crainte & d’espérance, de fantaisies & de douleurs ; en un mot, un mouvement impétueux qui n’a point de mesure certaine, ni de but fixe, & qui, conséquemment, ne peut être un moyen de leur faire conserver ce qui est bon, & ne leur permet pas de jouir de ce qu’ils possédent réellement.

Il paroît donc impossible de parvenir à cet état tranquile de jouissance & de contentement qui constitue le véritable bonheur, sans une certaine délicatesse dans les sensations qui nous fait jouir dans une sphere plus étendue, avec des sens plus fins, plus vifs, & plus agréables, & sans cette force d’ame qui nous rend capables de sécouer le joug des préjugés, des prestiges, & de commander à nos passions. Il n’y a d’homme vraiment heureux, que celui qui sçait s’affranchir entiérement des maux, dont la source est dans son imagination, éviter, ou, du moins, diminuer ceux auxquels la Nature l’a assujetti, en assoupir le sentiment ; & qui sçait, en même-temps, soumettre dans la possession de tous les biens que la Nature a mis à sa portée, & jouir de ce qu’il posséde de la maniére la plus agréable ; & cet heureux est le sage.

La Nature t’a doué, mon cher Callias, de toutes les facultés de le devenir : elle t’a donné tous les avantages qui, en en faisant un emploi prudent, procurent ordinairement les faveurs de la fortune. Malgré cela tu n’es pas heureux, & tu ne le deviendras même jamais, si tu ne fais un usage plus utile de tous les avantages que tu as reçus. Tu employes la force de ton ame à rendre ton cœur insensible au vrai plaisir. Tu occupes ta sensibilité d’objets chimériques que tu ne vois que dans ton imagination & dont tu ne jouis qu’en songe. Les plaisirs que la Nature a accordé à l’homme se changent pour toi en vraies peines, en vraies douleurs, parce que tu fais des efforts pour t’en passer. Tu t’exposes à tous les maux qu’elle nous apprend à éviter, parce qu’au lieu de t’occuper utilement, tu passes ta vie à rêver à des illusions pour tâcher de te dédommager de la privation des plaisirs réels. Ton mal naît, mon cher Callias, d’une imagination trop vive, qui te montre ses productions dans un éclat surnaturel qui éblouit 9-->ton cœur & repand une fausse lumière sur ce qui brille réellement : elle est comme celle de ces Poëtes qui se plaît à leur faire trouver toujours les objets plus beaux qu’ils ne sont, les plaisirs plus vifs : elle anima Homère, Alcamène, Polygnote[I 1] ; mais elle n’est faite que pour embellir nos amusemens & non pour nous gouverner.

Tu n’as besoin, pour être sage, que de deux choses ; de mettre le bons sens à la place de cette magicienne inspirée & de substituer la froide réflexion au sentiment souvent trompeur. Imagines-toi, pour quelques momens, que tu as encore à chercher le chemin de la félicité. Demandes-le à la Nature : écoutes sa reponse & suis le sentier qu’elle t’indiquera.

NotesModifier

  1. Alcamène fameux sculpteur. On dit qu’il disputà avec Phidias de la supériorité de talens. Ce qu’il y a de certain, c’est que toute la Grèce admiroit sa Venus & son Vulcain.
    Polygnote étoit de Thase, isle de la mer Egée. Ce fut un des plus grands Peintres de la Grèce. Il s’étoit rendu célébre par une suite de tableaux, où il avoit représenté les grands événemens du siége de Troye. Les Grecs voulurent lui faire des présens à cette occasion. Il les refusa avec modestie. Les Amphictyons qui composoient le Conseil général de la Grèce furent si touchés de ce noble désintéressement qu’ils le remercièrent publiquement pat un Decret. Ils ordonnèrent, en même-temps, qu’il seroit logé & défrayé aux dépens du public par-tout où il passeroit.

CHAPITRE II. Théorie des sentimens agréables.Modifier

ET à qui peut-on s’adresser mieux qu’à la Nature pour sçavoir comment nous devons vivre ? Elle montre à chaque animal depuis l’éléphant jusqu’à l’insecte ce qui convient ou nuit à sa constitution particuliére. L’animal n’a besoin, pour être aussi heureux que le comporte sa constitution intérieure, que de suivre la voix de la Nature qui l’attire à ce qui lui convient, tantôt par l’appas flateur du plaisir, tantôt par les demandes impatientes du besoin, tantôt par l’angoisse de la douleur, ou qui l’invite à la conservation de sa vie & de son espèce, ou qui l’avertit d’éviter ce qui menace la destruction de son être. L’homme seul seroit-il exempt de ses soins maternels ? Seroit-il le seul qui se trompât en suivant la voix qui parle à tous les êtres ? Mais l’indocilité, la désobéissance aux préceptes qu’elle lui prescrit n’est elle point plutôt la vraie & l’unique raison qui le rend seul malheureux parmi la multitude infinie des êtres animés ?

La Nature a imprimé â tous ses ouvrages une certaine simplicité qui en cache l’arrangement pénible, & une éxacte régularité à des choses qui n’ont, en apparence, que de la légéreté &, si l’on peut se servir de ce terme, 13-->des agréabilités dépouillées de toute affectation.

C’est à cette même empreinte que sont aussi marquées les loix qu’elle a prescrites à l’homme pour sa félicité. Elles sont simples, faciles à éxécuter & le mènent tout droit & avec sûreté à leur but. L’art de vivre heureux seroit le plus commun de tous les arts &, en même-temps, le plus aisé, si les hommes ne s’imaginoient pas qu’on ne peut atteindre un grand but sans un grand appareil. Ils trouvent trop simple que la Nature n’ait à leur dire, par l’organe de la sagesse, que ces trois maximes: « contente tes besoins ; amuse tous tes sens ; évite, autant qu’il te sera possible, tous les sentimens douloureux.» C’est cependant, mon cher Callias, dans ces trois maximes, que sont renfermés tous les préceptes qu’elle donne pour parvenir à la félicité la plus complette, dont les hommes puissent jouir.

Il y a des fous qui ont éxaminé péniblement la question de sçavoir, si le plaisir et un bien & la douleur un mal, & de plus grands fous, encore, qui soutenoient, décidément, que la douleur n’est pas un mal & que le plaisir n’est pas un bien. Ce qu’il y a de plus plaisant, c’est que des fous, encore plus absurdes, ont pris ceux-là pour des sages.

Le plaisir, disent-ils, n’est pas un bien, parce qu’il y a des cas où la douleur est un plus grand bien. La douleur n’est pas un mal, parce qu’elle vaut quelquefois mieux que le plaisir. Ces jeux de mots pitoyables sont-ils dignes d’une réponse ?

Que seroit une situation marquée par un sentiment complet & perpétuel du plus haut degré de toutes les douleurs possibles ? Elle passeroit, sans doute, pour le plus grand mal ; la douleur est donc un mal. Mais laissons ces insensés se repaître de mots aux-quels ils attachent les idées fausses qui leur plaisent. Si c’est-la une question, la Nature la décide d’une maniére qui ne laisse aucun doute. N’aimeroit-on pas mieux être anéanti, que d’être tourmenté continuellement ? N’aime-t-on pas mieux voir un bel objet qu’un objet dégoutant? Qui est-ce qui n’aime pas mieux le chant du rossignol que le cri du hibou ? Ne préfére-t-on pas une odeur ou un goût délicieux à un goût désagréable? Et le continent Callias, méme, n’aimeroit-il pas mieux reposer sur une couche de fleurs entre les bras de quelque belle Nymphe, que dans les bras de l’Idole de bronze, à laquelle la dévotion de quelques peuples de Syrie leur fait, à ce qu’on dit, sacrifier leurs enfans ? Il n’est pas moins certain que la douleur & le plaisir sont tellement incompatibles, qu’un seul nerf, désagréablement affecté, nous rend presque toujours insensibles aux charmes réunis de toutes les voluptés. L’absence de toute espéce de douleur est donc, sans contredit, absolu 17-->ment nécessaire à la félicité : mais comme elle n’a rien de positif, elle n’est pas aussi parfaitement un bien qu’un état qui rend capable de jouir. C’est cette jouissance seule qui, par sa durée, produit ce qu’on appelle bonheur.

Il est vrai que toutes les espèces de degrés de plaisir ne sont pas également bons. La Nature, seule, a le droit de nous indiquer les plaisirs qu’elle nous a destinés. Quelqu’infini que paroisse, d’abord, le nombre de ces sentimens agréables, il est, pourtant, aisé de voir qu’ils appartiennent tous aux plaisirs des sens ou à ceux de l’imagination, ou à une troisieme classe composée de l’union des deux autres. Les plaisirs de l’imagination sont des souvenirs des plaisirs sensuels qu’on a goûté autrefois, des moyens de nous en rendre la jouissance plus agréable, des fictions, des rêveries flateuses qui consistent ou dans une nouvelle combinaison des idées agréables que les sens nous ont données, ou dans une exhaltation, confusément imaginée, de ces plaisirs que nous avons goûtés. Tous les plaisirs, à proprement parler, sont donc sensuels, puisqu’ils ne peuvent résulter d’aucune autre idée que d’idées sensuelles, soit immédiatement, soit par le moyen de l’imagination.

Les Philosophes parlent des plaisirs de l’esprit, des plaisirs du cœur, des plaisirs de la vertu. Tous ces plaisirs ne le sont que pour les sens ou l’imagination : 19-->sans cela ils font nuls. Pourquoi lit-on Homère avec un plaisir, incomparablement plus vif qu’on ne lit Héraclite[II 1]? C’est par-ce que le Poëte présente une foule de tableaux qui enchantent notre imagination ou par les charmes du sujet en lui-même, ou par la vivacité des couleurs, ou par un contraste qui augmente, souvent, le plaisir par un petit mélange de sentimens désagréables : au lieu que les ouvrages secs du Philosophe ne nous offrent qu’une combinaison stérile de mots par lesquels il exprime des idées abstraites, (si toutes fois cela mérite le nom d’idées ) que l’imagination ne peut se figurer, à moins que, pour éviter la confusion de tant d’objets indéterminés, elle ne fasse de grands efforts & ne se fatigue ; & ces idées, après tant de soins pour se les former, ne sont, à-peine, pour leur éxistence réelle dans la Nature, que ce que l’ombre est à l’objet qui la produit. Il est vrai qu’il y a des idées abstraites qui ravissent de certaines ames enthousiastes. Mais quelle en est la raison ? C’est que leur imagination sçait, ingénieusement, leur prêter des corps ; car si tu éxamines, mon cher Callias, toutes les idées agréables de cette espèce, toutes dépourvues de corps & de matiére qu’elles peuvent paroître, tu trouveras que tout le plaisir qu’en ressent ton ame vient d’images sensuelles dont elles sont accompagnées. C’est en vain que tu voudrois te représenter les Dieux, sans forme, sans éclat, sans quelque chose qui touche les sens ; tu ferois de vains efforts : il te seroit impossible de t’en former une idée : le Jupiter d’Homère & de Phidias, Hercule, Thésée, tels que notre imagination a coutume de se représenter ces Héros, ainsi que les idées d’un éclat surnaturel qui les environne, d’une beauté plus qu’humaine, d’une odeur d’ambroisie, se met tront, imperceptiblement, à sa place des idées que tu t’efforces inutilement de produire, & tu tiendras encore au Globe terrestre quand tu croiras voltiger dans les régions de l’empirée. Les plaisirs du cœur sont-ils moins sensuels ? Ce sont, précisément, ceux qui le sont le plus. Ils répandent, quand ils ont atteint un certain degré, une chaleur voluptueuse dans toute notre éxistence. Ils accélérent la circulation du sang, ils irritent le jeu des fibres de mettent notre machine entière dans un état d’agilité, qui se communique d’autant plus à notre ame que ses fonctions en sont soulagées d’une maniére agréable. L’admiration, l’amour, le desir, l’espérance, la compassion, chaque affection tendre produit plus ou moins cet effet, qui est d’autant plus agréable qu’il approche le plus de la volupté, qui émane de ces différentes affections, & que les anciens ont trouvé digne de déïfier en personifiant ce qui la faisoit naître. Un homme que son ami n’a jamais jetté dans ces ravissemens qui ressemblent aux ravissemens de l’amour, n’est pas en droit de parler des plaisirs de l’amitié. La compassion nous excite à la bienfaisance. Mais elle ne touche que ces ames sensibles dont l’œil est tourmenté par l’aspect, & l’oreille par le son plaintif de la douleur & de la misère, & qui, dans le moment qu’elles soulagent un malheureux, goûtent, à-peu-près, le même plaisir qu’elles auroient goûté dans le même moment à sa place. On ne prend certainement pas la compassion pour un sentiment voluptueux. D’où vient, cependant, que rien ne nous touche davantage que la beauté qui souffre ? Pourquoi l’imitation seule des plaintes de Phédre, fait-elle couler nos larmes tandis que la laideur dans l’angoisse ne nous cause que du dégoût ? Les plaisirs de la bienfaisance & de l’amour des hommes seroient-ils moins sensuels ? Si tu te représentes le tableau contrasté de ces deux villes qu’Homère grave sur le Bouclier d’Achille, dont l’une étoit dans l’anxiété & l’autre dans la joie, ce qui se passera en toi, à l’idée de ce tableau, te resoudra cette ques 25-->tion. Il n’y a que les hommes, que la jouissance du plaisir met dans le ravissement le plus vif, qui soient bien touchés de l’image riante d’une joie & d’une satisfaction universelle, & qui soient vraiment charmés de la voir éclater hors d’eux-mêmes. Le plaisir de la bienfaisance se rapportera toujours à celui que leur causera l’aspect d’un visage serein, d’une danse enjouée, d’une réjouissance publique. Plus cette scène sera universelle, & plus ils sentiront de plaisir. Plus le nombre des personnes joyeuses sera grand, plus la joie sera variée, & plus la volupté de ces hommes, dans lesquels tout est sentiment, cœur & ame, sera vive.

Avouons donc, Callias, que tous les plaisirs qui nous sont offerts par la Nature sont sensuels, & que l’imagination la plus exhaltée, la plus abstraite, la plus déliée, ne peut nous en procurer d’autres que ceux que nous pouvons sucer d’une maniére bien plus parfaite d’une coupe ornée des fleurs & des lèvres de la belle Cyane.

Il est vrai qu’il y a encore d’autres espèces de plaisirs qui, au premier coup d’œil, paroissent faire une exception à mes principes. On pouroit les appeller artificiels. En effet, nous ne les tenons point des mains de la Nature. Nous n’en sommes redevables qu’à de certaines conventions reçues parmi les hommes, & par lesquelles ce qui donne ces plai 27-->sirs, a reçu la signification d’un bien. Mais la plus petite réfléxion sufit pour nous convaincre que ces choses ne nous causent pas une autre espèce de plaisir que celui que nous inspire la possession de l’argent. Nous le regarderions avec indifférence, s’il ne nous répondoit pas de tous les plaisirs réels qu’il sert à nous procurer. Telle est la sensation qu’éprouve l’ambitieux, lorsqu’on lui témoigne une soumission apparente : elle lui est agréable parce qu’elle ci le signe de l’autorité & du pouvoir qu’il a sur les autres. Un Despote oriental se soucie fort peu de l’estime de ses sujets. Une soumission basse & rampante lui suffit ; au lieu que l’homme dont le bonheur dépend de personnes qui sont ses égales est obligé de se procurer leur estime. Mais cette soumission n’est agréable au Despote & cette estime au Républicain, que parce qu’elles leur fournissent le pouvoir ou l’occasion de satisfaire plus facilement leurs passions ou leurs désirs qui sont les sources immédiates du plaisir. Pourquoi Alcibiade est-il ambitieux ? C’est qu’il cherche une gloire qui puisse couvrir ses extravagances, son air arrogant, son luxe, ses festins & ses intrigues amoureuses ; qui rende suportable, à la vue des Athéniens, l’aspect de l’amour armé de la foudre de Jupiter sur le bouclier de leur chef d’armée ; qui éblouisse enfin tellement les yeux d’une Reine de Sparte, qu’elle se fasse une vanité de passer pour sa concubine. Sans ces avantages, la gloire & l’autorité lui eussent été aussi indifférentes que quelques menues monnoies de cuivre le sont à un Crésus de Corinthe.

Mais, dit-on, s’il est prouvé que les plaisirs des sens sont tout ce que la Nature nous a accordé, qu’y a-t-il de plus aisé & qui éxige moins d’art pour être heureux? Il faut si peu à la Nature pour être satisfaite ! Il est vrai que la Nature brute n’a besoin que de peu. Son ignorance est sa richesse. Du mouvement qui entretient l’agilité de son corps, une nouriture qui satisfait son appétit, une femme belle ou laide quand le besoin l’inquiéte, un gazon ombragé quand le sommeil le presse, & un antre pour se mettre â l’abri du mauvais temps, est tout ce qu’il faut à l’homme sauvage, pour ne pas seulement imaginer, dans le cours de quatre-vingt ou cent ans, qu’il auroit besoin de davantage. Les plaisirs de l’imagination & du goût ne sont pas pour lui, il ne jouit pas plus que les autres animaux, & il jouit comme eux. Il est heureux parce qu’il ne se croit pas malheureux : mais son bonheur ne peut, cependant, se comparer à celui d’un homme pour lequel les arts, l’esprit & le goût ont inventé la maniére la plus agréable de jouir des besoins de la Nature, & une multitude infinie d’amusemen pour les sens & l’imagination, dont la Nature n’a aucune idée dans l’état brute & telle que nous pensons qu’elle étoit aux temps les plus anciens. Il est vrai que cette comparaison n’a lieu que dans l’état d’une société qui, par un grand nombre de siécles, s’est enfin élevée à un certain degré de perfection : mais dans un état pareil, tout ce que le sauvage ne desire pas, parce qu’il ne le connoît pas, devient besoin. Diogène ne pouroit pas être heureux à Corinthe, s’il n’étoit pas fou. Quelques Poëtes ont créé un Age-d’or[II 2], une Arcadie, une vie pastorale & agréable qui, selon eux, doit tenir le milieu, entre la nature sauvage & la façon de vivre de l’opulence parmi un Peuple policé & ingénieux. Ils ont dépouillé la nature embellie de tout ce qui l’embellissoit, & ils ont appellé cet être idéal la belle Nature. Mais, outre que cette belle Nature n’a jamais éxisté, le genre de vie de l’âge d’or des Poëtes est aussi éloigné de celui que les arts ont enrichi & orné de tout ce que l’esprit est capable d’inventer, pour nous garantir de la satiété au milieu d’une volupté non interrompue, que le genre de vie du Sogdien[II 3] le plus sauvage est éloigné de celui de l’âge d’or même. S’il est plus agréable de vivre dans une cabane commode que dans le creux d’un arbre, il l’est encore plus d’habiter un palais spacieux pourvu des commodités les plus recherchées & les plus molles, & décoré d’image de plaisir de quelque côté qu’on tourne la vue. Une Phillis parée de rubans & de fleurs est, sans doute, plus charmante qu’une sauvage mal propre & dégoutante ; mais une de nos belles dont les charmes naturels sont relevés par une parure brillante, ne doit-elle pas plaire davantage qu’une Phillis ?

NotesModifier

  1. Héraclite, célebre Philosophe Grec. Il étoit d’Ephèse : ce n’est qu’à ses réfléxions qu’il dut sa science ; il n’avoit point eu de Maître. Il fit, entre autres ouvrages, un Traité de la Nature qui lui acquit une grande réputation : mais on ne connoît guère ce Philosophe, parmi nous, que par son humeur chagrine & mélancholique qui le faisoit pleurer sans cesse sur les miséres de la vie humaine.
  2. Age-d’or. C’est le nom qu’on a donné au règne de Saturne. On raconte mille belles choses de ce temps. Tout le monde vivoit dans l’innocence. La terre produisoit d’elle-mème & sans culture tout ce qui étoit nécessaire à la vie & au bonheur de ses habitans. Cela a bien changé. Aussi sommes-nous, dit-on, dans le siècle de fer. Cependant, comme dit Hippias, nos dames font bien plus aimables que du temps de Saturne.
  3. Les Sogdiens étoient un Peuple barbare qui habitoit une grande contrée de l’Asie, entre les deux Scythies, la Margiane, la Bactriane & la Mer Caspienne. On n’en connoit pas trop à présent les limites. Les uns aiment que c’est le Zagaray d’aujourd’hui ; les autres veulent que ce soit le pays des Tartares Usbecks, & il y en a qui prétendent que la Sogdiane fait partie du Royaume de Maweralnhar, tandis que d’autres qui ne sont pas plus instruits assurent que c’est le canton de la Tartarie Asiatique, dont Sarmacand, si fameuse par la naissance de Tamerlan, est la Capitale. Il faut avouer que nos livres de Géographie sont admirables par les certitudes qu’on y trouve.

CHAPITRE III. La Psychologie d’un vrai MatérialisteModifier

Nous avons demandé à la Nature, mon cher Callias, en quoi consiste le bonheur qu’elle nous a destiné. Elle nous a fait sa réponse. Une vie éxempte de douleur, le contentement le plus agréable de nos besoins, la jouissance variée de tous les plaisirs dont l’imagination, l’esprit, le goût & les arts peuvent flater nos sens. C’est-là tout ce que l’homme peut demander pour être heureux. S’il y a une espèce plus sublime de bonheur, nous pouvons, du moins, être sûrs qu’elle n’est pas faite pour nous, puisque nous sommes incapables de nous en former une idée. Il est vrai que la partie enthousiaste des adorateurs des Dieux se flate d’une félicité future, à laquelle l’ame ne doit parvenir qu’après la destruction du corps. » L’Ame, disent-ils, étoit autrefois une amie, une compagne des Dieux. Elle étoit immortelle comme eux : elle accompagnoit, à ce que Platon dit dans un de ses rives, le char ailé de Jupiter pour contempler, avec les autres immortels, les beautés éternelles & impérissables dont les espaces immenses font remplis. Une guerre, qui s’alluma parmi les habitans du monde invisible, l’enveloppa dans la chûte des vaincus. Elle fut précipitée du Ciel, & pour expier ses crimes, par la perte de son ancienne félicité, & dans un état qui est un enchaînement de tourmens & de douleurs, elle fut renfermée dans la prison d’un corps animal. Le desir sans borne, la soif insatiable d’une félicité qu’elle ne trouve en aucun objet terrestre est la seule chose qui lui soit restée de son ancien état pour la tourmenter. Il est impossible qu’elle retourne à cette béatitude parfaite qui, seule, peut la satisfaire, qu’elle ne s’éleve de nouveau à son état primitif, le pur élément des esprits. Elle n’est donc susceptible, avant la mort, d’aucune autre félicité que de celle qu’elle peut mériter par une séparation volontaire de toutes les choses terrestres, par l’extirpation de toutes les passions, par l’abdication de tous les plaisirs sensuels. Ce n’est donc qu’étant dégagée du corps qui en est animé, qu’elle est en état de contempler les choses essentielles dans lesquelles les esprits trouvent leur seule nouriture, & cette parfaite jouissance dont les hommes sensuels peuvent se former aucune idée. Ce n’est que de cette manière, après avoir été épurée de tout ce qui est animal et corporel, qu’elle peut remonter aux spheres de l’Empirée, vivre avec les Dieux & passer dans la contemplation perpétuelle du Beau essentiel & éternel, dont tout ce qui est visible n’est qu’une ombre imparfaite, des éternités ainsi peu bornées que la félicité oû elle se trouve plongée.

Je ne doute point, mon cher Callias, qu’il n’y ait des hommes en qui cet enthousiasmne n’ait montré ces idées comme une vérité. Les jeunes gens, sur-tout, s’enflamment si aisément, qu’il n’est rien de plus ordinaire, dans leur 39-->délire, que de les voir se laisser entraîner à ces chimères sublimes. Elles sont si propres à tromper leur imagination qui languit après le plaisir ! Plus les Phantômes qu’elles produisent font confus & obscurs, plus il semble que l’espêce de volupté qu’elle leur inspire est vive. Mais ces rêveries ont-elles quelque vérité, quelque réalité hors l’esprit de ceux qui les créent ou de ceux dont l’imagination est assez heureuse pour voler sur leurs traces ? C’est, certainement, là une question dont la décision, quand on en charge le bon sens, ne se termine pas à leur avantage. Moins les hommes sçavent, & plus ils imaginent & ont de crédulité.

A quelle autre cause qu’à l’ignorance & à la superstition des Nymphes & les Faunes, les Nayades & les Tritons[III 1], ainsi que les ombres qui reviennent, sont-ils redevables de leur prétendue existence ? Plus nous apprenons à connoître ce monde matériel, 41-->& plus les bornes de l’empire des esprits se resserrent. Je n’examinerai point si les prêtres qui, de tout temps, ont formé parmi les hommes un ordre qui a toujours tenu le premier rang, ont découvert dès l’origne les grands avantages qu’ils pouvoient tirer du penchant qu’ont les Hommes pour le merveilleux, & de leurs passions les plus véhémentes, la crainte & l’espérance, je m’en tiens au sujet même. Sur quoi se fonde la sublime théorie dont nous parlons ? A-t-on jamais vu ces Dieux, ces esprits dont elle suppose l’éxistence ? Quel homme se ressouvient d’avoir autrefois voltigé sans corps, dans les régions aëriennes, qu’il ait accompagné le char ailé de Jupiter & qu’il ait bu du Nectar avec les Dieux ? Quel sixième ou septième sens avons nous pour reconnoître la réalité des objets dont on peuple le monde qu’habitent les esprits ? Sont-ce nos sens intérieurs ? Et que sont-ils autre chose sinon la faculté qu’a l’imagination d’imiter les sens extérieurs ? Que voit l’œil intérieur d’un homme né aveugle ? Qu’entend l’ouïe d’un homme né sourd ? Quelles sont donc ces scénes où l’imagination la plus sublime extravague & s’égare ? De nouvelles combinaisons qu’elle forme, de nouveaux arrangemens qu’elle fait, à peu prés comme une jeune fille rassemble des fleurs, dispersées dans un parterre, pour en faire un bouquet. Ce sont, à la vérité, des degrés plus hauts de ce que les sens ont réellement senti, mais dont, malgré cela, on reste toujours incapable de se former quelqu’idée claire ; car enfin, que sentons-nous de l’éclat aërien ou des parfums qui s’exhalent de l’ambroisie des Dieux d’Homère ? Nous voyons, si j’ose ainsi parler, dans notre imagination l’ombre d’un éclat, mais nous ne voyons réellement point d’éclat aërien & l’odeur de l’ambroisie ne frape point notre odorat. En un mot, qu’on défende aux créateurs des mondes surnarurels de se servir de matériaux sensuels et terrestres, & leurs mondes retomberont soudain dans le néant dont on les a tirés… Veux-tu, mon cher Caillas, encore une autre preuve pour te rendre suspecte toute cette théorie ? Elle réside dans la méthode que ces sublimes architectes prescrivent pour parvenir à cette félicité mystérieuse. Il faut sacrifier celle que la nature & les sens nous offrent. Nous devons nous soustraire aux choses visibles pour ne voir que les invisibles, nous devons cesser de sentir pour que nous puissions rêver plus vivement… « Bouchez vos sens, nous disent-ils, vous verrez, vous entendrez des choses dont ces hommes brutes qui, comme les bêtes, voient de leurs yeux & entendent de leurs oreilles, ne peuvent se faire aucune idée…» L’excellent regime! Hyppocrate diroit qu’on n’en peut prescrire un meilleur pour deve 45-->nir frénétique. Il paroit donc fort probable que tous ces Esprits, ces mondes, ces félicités qu’on espère après la mort, n’ont pas plus de réalité que les Nymphes, les Amours & les graces des Poëtes, que les jardins des Hespérides[III 2] & les Isles de Circé & de Calipso[III 3], & que tous ces jeux de l’imagination qui nous amusent sans que nous les croyions réels. La religion de nos peres nous ordonne de croire un Jupiter & une Vénus. Bon : mais quelle représentation nous en fait-on ? Jupiter doit etre un Dieu : mais le Jupiter de Phidias n’est qu’un homme héroïque. Vénus doit etre une Déesse : mais la Vénus de Praxitelles n’est autre chose qu’une belle femme. Personne en Grece n’a la moindre idée du Dieu & de la Déesse. On nous promet 47-->après la mort, une vie immortelle auprès des Dieux. Mais l’idée que nous nous en faisons est ou composée de voluptés sensuelles ou de plaisirs plus fins & plus délicats que nous avons gouté dans cette vie. Il est donc évident que nous n’avons aucune idée distincte de la vie des Esprits & de leurs amusemens. Je ne prétends, cependant, pas nier avec tout cela qu’il ne puisse y avoir ou, même, qu’il n’y ait des Dieux, des Esprits ou des Etres plus parfaits que nous. Tout ce que mon sytême semble prouver est que nous sommes incapables de nous en faire une idée juste, ou, en un mot, que nous ne sçavons rien d’eux. Et si nous ne sçavons rien de leur état ni de leur nature, n’est-ce pas la même chose pour nous que s’il n’éxistoient pas ? Anaxagoras[III 4] me disoit un jour avec tout l’enthousiasme d’un Astronome que la lune a des habitans. Il disoit peut-être la vérité : mais que nous font les habitans de la lune ? Penses-tu que Philippes[III 5] ait la moindre peur que les Grecs ne les appellent à leur secours contre lui ? Supposons la lune habitée : elle n’en est ni plus ni moins pour nous : elle n’est toujours à nos yeux qu’un petit globe lumineux & applati, qui éclaire nos nuits & mesure notre temps. 49--> Mais si les choses sont ainsi, & il n’est pas possible qu’elles soient autrement, n’est-il pas d’un sot de prendre des chimères pour les regles de sa vie, de renoncera la félicité, dont on peut jouir réellement, pour se repaître d’espérances incertaines, de perdre le fruit de son éxistence dans l’espoir de s’en dédommager quand on ne fera plus ? Car, enfin, si nous vivons, maintenant, notre vie n’en est pas moins limitée : il faut qu’elle finisse ; c’est ce que l’on sçait de certain. Mais sçait-on de même que nous commencerons alors une autre vie ? Ne seroit-il pas d’ailleurs impossible de déterminer ses rapports avec la vie présente ? Avons-nous quelque moyen pour nous en faire une idée juste ? … Ainsi, mon cher Callias, fondons le plan de notre vie sur ce que nous sçavons & connoissons. Nous avons vu ce que c’est que la vie humaine : cherchons, maintenant, le chemin le plus droit & le plus sûr pour y pouvoir parvenir.

NotesModifier

  1. Les Nymphes étoient des Déesses qui passoient pour filles de l’Océan & de Thétis, ou de Nérée & de Doris. Celles auxquelles ont donnoit le nom de Néréides habitoient la mer. Les Nayades étoient dans les Fleuves, les Fontaines & les Rivières. Les Dryades avoient les Forêts pour partage, tandis que les Hamadriades ne protégeoient chacune qu’un seul arbre. Les Napées régnoient dans les Boccages & les Prairies, & c’étoit sur les Montagnes que les Oriades étendoient leur empire.
    Les Faunes étoient des Divinités champêtres, qui habitoient les Forêts avec les Silvains. Les Peintres, les Sculpteurs, les ont toujours réprésentés avec un sourire malin.
  2. Hespérides. Les Hespérides étoient les filles d’Hesper qui fut changé en étoile. Elles étoient trois. Elles avoient un jardin qui n’étoit pas ordinaire : il rapportoit des pommes d’or. Hercule, tenté par un fruit aussi précieux, fut obligé de tuer un dragon qui défendoit l’entrée du jardin.
  3. Circé. Voyez la Note de la page 107 de la premiére Partie.
    Calypso étoit une Nymphe qui devoit le jour au Jour même. L’isle d’Ogygie fut son appanage. Ulysse y fut jetté par une tempête. Elle le reçut si bien, elle employa tant d’enchantemens pour le retenir, qu’il y resta sept ans. Mais à la fin il se ressouvint de Pénélope & voulut retourner voir sa femme, ce qui n’est surement pas fort ordinaire. Calypso au désespoir crut le tenter en lui promettant l’immortalité. Une chaîne éternelle ! … quel prétexte ! Calypso, quoique Nymphe ou Déesse, connoissoit bien peu le cœur humain.
  4. Célébre Philosophe qui fut le maître & le conseiller de Péricles. Il prétendoit que la lune étoit habitée.
  5. Roi de Macédoine. Il fut presque toujours en guerre avec la Grèce.

CHAPITRE IV. Dans lequel Hippias donne de meilleures conclusions.Modifier

Je t’ai fait remarquer que le bonheur ne se trouve que dans une société qui s’est déja élevée à un certain point de perfection. C’est dans une pareille société que se développent une foule de talens qui dans l’homme sauvage, dont les besoins sont si bornés & les passions en si petit nombre, demeurent des capacités toujours oisives. L’introduction de la propriété, l’inégalité des biens & des conditions, la pauvreté des uns, l’opulence, le luxe & la paresse des autres ; voilà quels sont les vrais Dieux des Arts, les Mercures, les Muses auxquels nous sommes redevables de leur invention ou, du moins, de ce qu’ils font poussés à leur perfection. Combien d’hommes sont obligés de réunir leur efforts pour la satisfaction d’un seul homme riche ? Les uns cultivent ses champs & ses vignes : les autres plantent ses jardins de plaisance. Ceux-ci taillent le marbre dont on construit son palais, une foule d’autres traversent les mers pour lui apporter les richesses étrangéres. Là se prépare la soie & la pourpre qui servent à son habillement, les tapis qu’il foule à ses pieds, les tapisseries qui ornent ses apartemens, les couches molles où il jouit d’un repos voluptueux. Ici l’on passe les nuits, sans sommeil, pour lui inventer de nouvelles commodités, de nouvelles voluptés & jusqu’à une maniére plus facile & plus agréable de faire les fonctions que la nature lui a imposées. On s’empresse de distraire son dégoût par les prestiges de l’art qui sçait donner aux choses les plus communes un air de nouveauté, & de reveiller ses sens assoupis par la jouissance. C’est 53-->pour lui que travaillent le Peintre, le Sculpteur, le Musicien, le Poëte, l’Historien, & qu’ils franchirent des obstacles sans nombre, pour pousser à leur perféction des arts qui augmentent ses amusemens. Mais tous ces hommes qui s’occupent pour l’homme heureux ne feroient rien, sils ne désiroient pas d’être heureux eux-mêmes. Ils ne travaillent que pour celui qui peut récompenser la peine qu’ils se donnent pour contribuer à ses plaisirs. Le Roi de Perse même ne seroit pas assez puissant pour forcer Zeuxis à lui peindre une Léda. La vertu magique de l’or, auquel les nations policées, par une convention générale, ont donné une valeur représentative de toutes les choses utiles & agréables, peut seule asservir le génie & l’industrie à un Midas[IV 1] même qui, sans ses trésors, seroit à-peine bon pour broyer les couleurs du peintre qu’il fait travailler. L’art de se procurer les moyens de parvenir au bonheur, est donc déja tout 55-->trouvé, mon cher Callias, dès que nous avons découvert celui d’avoir une quantité suffisante de cette pierre philosophale qui nous soumet toute la nature ; qui, de nos égaux, fait des milliers d’esclaves volontaires de notre luxe ; qui, de chaque bel esprit, nous fait un Mercure officieux, &, par l’éclat irrésistible d’une pluie d’or, une Danaë de chaque belle. Au reste l’art de s’enrichir n’est autre chose que de s’emparer de la propriété des autres de leur bonne volonté. Un Despote, par le moyen d’un préjugé[IV 2] qui ressemble beaucoup à celui qui faisoit déïfier le crocodile aux Egyptiens, a en cela un avantage particulier. Ses droits s’étendent aussi loin que sa puissance, & comme cette puissance n’est restrainte par aucuns devoirs, parce que personne ne peut le forcer d’en remplir, il peut, à son gré, s’approprier les biens de ses sujets. Il ne lui en coûte aucune peine pour acquérir des richesses immenses. Il peut prodiguer des millions en un jour par le luxe le plus immodéré : il n’a, pour cela, qu’à mettre au pain & à l’eau, pendant vingt-quatre heures, la portion de son peuple que l’indigence condamne à un travail perpétuel. Mais ce privilège, qui n’est pas d’ailleurs de nature à se faire envier par un homme sage, ne peut tomber en partage qu’à un petit nombre de mortels.

Le plaisir cesse d’être un plaisir 57-->dès qu’il est poussé au-delà d’un certain degré. L’excès des voluptés sensuelles détruit les organes de la sensation. L’excès des plaisirs de l’imagination corrompt le goût du vrai beau. De tout ce qui est renfermé dans les rapports & dans l’équilibre de la Nature, rien ne peut plaire à des désirs immodérés. C’est de-là que vient le sort ordinaire des Princes orientaux toujours renfermés dans l’enceinte de leur sérail : ils périssent de satiété & de dégoût entre les bras de la volupté ; c’est en vain que pour tromper l’imagination ardente de ces heureux malheureux, les parfums les plus délicieux de l’Arabie s’exhalent, que les vins spiritueux pétillent à leurs yeux dans des vases de crystal, que mille beautés, dont chacune obtiendroit un autel à Paphos[IV 3], prodiguent leurs charmes & toutes leurs agaceries pour ranimer leurs sens émoussés, que dix mille esclaves de leur luxure s’efforcent à l’envi d’inventer des voluptés inouies & énormes ; ils meurent dans la pauvreté de toutes les sensations. Ainsi, bien plus que l’on ne se l’imagine ordinairement, nous devons remercier la Nature de ce qu’elle nous a mis dans un état où nous sommes obligés d’acheter le plaisir par le travail. Elle nous force d’apprendre à modérer nos passions avant de nous faire arriver à la félicité : pourrionsnous jouir de ce bonheur sans cette modération ?

Mais puisque les Despotes & les voleurs de grand chemin sont les seuls auxquels il foit permis (à leurs risques cependant) de s’emparer par force du bien d’autrui, il ne reste à ceux qui veulent sortir de l’indigence & de la dépendance, qu’à se rendre assez habiles pour faciliter les passions & les plaisirs des favoris de la fortune. Il y a bien des maniéres différentes de réussir. Les unes font réservées à l’homme de génie à l’exclusion de tous les autres ; & on peut, selon leur but différent, les distinguer en deux classes, dont l’une a pour objet l’utilité, & l’autre les plaisirs de la partie la plus considérable d’une nation. La premiere qui renferme l’art de gouverner & l’art militaire, ne paroît avoir lieu, naturellement, que dans des états libres : mais l’autre n’a de bornes que le degré de richesse & de luxe de chaque peuple de quelque espèce que soit le gouvernenment. Dans Athènes pauvre un bon Général étoit infiniment plus estimé qu’un bon peintre. Mais dans Athènes riche & voluptueuse, on s’inquiéte peu d’éxaminer ce qui rend un homme plus capable de commander une armée qu’un autre : le hazard fait le choix. On a des choses plus importantes à décider avec réflexion. La prééminence d’une danseuse occupe tout le monde. On veut sçavoir exactement si la Vénus de Praxitelles l’emporte sur celle d’Alcamène[IV 4]. Au reste l’art des génies de la première classe mène très-rarement aux richesses par lui-même. Les grands talens, le grand mérite, les grandes vertus qui en font l’appanage, ne se trouvent ordinairement que dans des Républiques pauvres qui veulent s’élever & qui ne payent qu’en lauriers tout ce qu’on fait pour elles. Mais dans les états où les richesses & le luxe ont déja pris la supériorité, on n’a pas besoin de tous ces avantages quoique l’art de gouverner semble les éxiger : on peut, dans ces états, donner des loix sans être un Solon. On en peut commander les armées sans être un Léonidas[IV 5] ou un Thémistocle[IV 6]. Périclès, Alcibiade ont gouverné l’état à Athènes : ils commandoient les Troupes. L’un n’étoit qu’un Orateur, & l’autre n’avoit pour tout talent que celui de gagner les cœurs. Le peuple dans de pareilles Républiques réunit les qualités qu’a dans un état despotique le seul homme qui n’est point esclave : il suffit de lui plaire pour être ca pable de tout. Péricles, sans porter les signes extérieurs de la Royauté, dominoit dans Athènes libre aussi despotiquement qu’Artaxerces sur l’Asie esclave. Ses talens & les arts qu’il avoit appris de la belle Aspasie lui procurérent une prééminence d’autant plus illimitée qu’on la lui avoit accordée volontairement. L’art de donner une grande opinion de soi, de persuader, de tirer avantage de la vanité des Athéniens & de diriger leurs passions, étoit le seul art qu’il eût de gouverner. Il enveloppa la République dans des guerres malheureuses & injustes, il épuisa le trésor public, il souleva les Alliés par des extortions : mais il ne laissa pas le temps au peuple d’observer ce beau gouvernement. Il lui bâtit des salles de théatre, lui donna des spectacles, lui montra des statues, des tableaux, l’entretint de danseuses, de musiciens, & l’accoutuma si bien à la variété de ces amusemens, que la réprésentation d’une pièce nouvelle, la rivalité de deux virtuoses devinrent des affaires d’état, qui faisoient oublier celles qui en étoient vraiment. Cent ans plutôt Périclès eût été regardé comme la peste de la République : mais alors Périclès eût été un Aristide[IV 7]. Dans le temps qu’il vécut, & tout 65-->comme il étoit, la République n’avoit point de plus grand homme que lui. Il éleva Athènes au plus haut degré de puissance & de gloire auquel elle pouvoit atteindre. Il fut l’homme dont le temps sera marqué dans la postérité comme l’âge d’or des Muses, & ce qui étoit le plus intéressant pour lui, l’homme pour qui la Nature sembloit avoir réuni les Euripides<ref group="IV">Euripide, Poëte Grec. Il composa quatre-vingt-douze Tragédies, dont il nous en reste seulement dix-neuf. On lui donna le surnom d’Ennemi des femmes, parce qu’il ne les ménageoit pas dans ses Pièces. Il en eut deux fort libertines qui semblerent s’attacher à le punir de n’avoir pas fait l’éloge du beau sexe. On disoit de Sophocle & de lui, ce qu’on a dit de nos jours de Corneille & de Racine : que le premier représentoit les hommes tels qu’ils devoient être, & qu’Euripide les peignoit tels qu’ils sont.</ref>, les Aristophanes[IV 8], les Phidias[IV 9], les Zeuxis[IV 10], les Damon[IV 11] & les Aspasie, afin de rendre sa vie privée aussi agréable que sa vie publique étoit brillante.

L’art de gouverner l’imagination des hommes, de diriger à notre gré les ressorts secrets de leurs actions, si souvent cachés à eux-mêmes, & d’en faire les instrumens de nos desseins dans le temps même que nous leur donnons l’opinion que nous sommes l’instrument des leurs, est donc l’art le plus utile, & c’est l’art qu’éxercent & qu’enseignent les Sophistes, l’art auquel ils sont redevables de l’autorité, de l’indépendance & des jours heureux dont ils jouissent. Tu t’imagines bien, sans doute, mon cher Callias, que cet art ne s’apprend pas dans un instant. Mon dessein n’est à présent que de t’en donner une idée générale. Ce qu’on appelle la sagesse des Sophistes est cette aptitude à se servir tellement des hommes qu’ils soient forcés de contribuer à ce qui nous fait plaisir, ou d’être en général des machines qui exécutent nos desseins. L’Eloquence, qui ne mérite ce nom que quand elle persuade, est, sans contredit, un instrument indispensable & le principal moyen qui conduit les Sophines à leur but. Les Grammairiens donnent des leçons aux jeunes gens pour tâcher d’en former des Orateurs ; les Sophistes font plus ; ils leur apprennent à persuader. C’est en cela que consiste le sublime de leur art, & personne, peut-être, ne l’a encore porté à un plus haut degré qu’Alcibiade, qui a tant fait parler de lui dans ces derniers temps. Le sage ne se sert jamais de ce don persuasif que pour de grands desseins. Aussi, tandis qu’Antiphon[IV 12] se tue à polir un discours distribué avec art, Alcibiade persuade-t-il à ses compatriotes qu’un homme comme lui, un homme aussi aimable, a le droit de faire tout ce qu’il lui plaît. Il persuade aux Lacédemoniens d’oublier qu’il a été leur ennemi & le redeviendra à la premiere occasion, il persuade à leur Reine Timée[IV 13] de coucher avec lui. Les Satrapes du Roi de Perse s’imaginent qu’il va trahir les Athéniens, tandis qu’il persuade à ceuxci qu’ils ont tort de le regarder comme un traître. Ce talent de persuader suppose à la fois l’habileté nécessaire pour saisir les moyens de plaire à ceux sur qui nous avons des desseins, & l’adresse de découvrir les replis les plus cachés de leur cœur, d’irriter, de flater leurs passions, &, si le cas l’exige, de fortifier l’une par l’autre ou de l’affoiblir ou même de la supprimer entiérement, s’il le faut. La persuasion exige encore une complaisance que les Moralistes appellent flaterie, mais qui ne peut obtenir ce nom que quand elle est mise en usage par les parasites qui vont assiéger la table des riches… Cette complaisance naît d’une profonde connoissance de l’homme. Elle est entiérement opposée aux prétentions ridicules de ces fantasques qui trouvent à redire que les hommes ne soient pas tels que ces étranges législateurs voudroient qu’ils fussent. Il seroit, peut-étre, possible d’acquérir, sans son secours, l’estime des hommes : mais on n’obtiendroit jamais leur amour. Nous ne pouvons aimer que ceux qui nous ressemblent, qui ont nos goûts, ou du moins, font semblant de les avoir. Il faut pour nous plaire que leur zèle contribue à nos plaisirs. C’est ainsi que la fameuse Aspasie se soutint jusqu’à la fin, dans la faveur de Périclès : elle étoit parvenue à l’âge où l’on n’aime plus dans les dames que leur ame : elle se retira dans les bornes d’un amour platonique pour laisser jouer à d’autres le rôle du corps.

Je lis dans tes yeux, mon cher Callias, toutes les objections que tu prépares contre ces arts. Elles s’accordent en effet si mal avec les préjugés qui te servent de principes que tu ne peux manquer d’avoir beaucoup de choses à dire.

Il est vrai que l’art de vivre des Sophistes est fondé sur des idées du beau & du bon dans le moral qui sont tout-à-fait différentes des tiennes. Ce beau idéal, cette vertu, cette félicité singuliere qui sont tes plaisirs ne sont point encore entrés dans leur esprit. Mais si tu n’es pas plus las de m’écouter que je ne le suis de parler, je vais te convaincre que ce beau idéal, cette vertu imagi naire ne font pas plus réels que ces esprits fabuleux dont nous avons parlé.

NotesModifier

  1. Midas étoit Roi de Phrygie. Il reçut Bacchus honorablement. Ce Dieu pour l’en récompenser lui promit de lui accorder ce qu’il demanderoit. Midas qui étoit aparamment enclin à l’avarice, souhaita que tout ce qu’il toucheroit se changeât en or. Il ne tarda pas long-temps à s’en repentir : ses alimens même prenoient la qualité de ce métail. Le beau secret, & qu’il seroit à souhaiter qu’un autre Bacchus enseignât jusqu’à un certain degré à nos Alchimistes ! Au reste Apollon fit pousser à Midas des oreilles d’âne pour avoir trouvé que Pan & Marsyas chantoient mieux que lui.
  2. Ce préjugé étoit la peur.
  3. Paphos, Ville de l’Isle de Chypre, fameuse par un Temple consacré à Vénus.
  4. Praxitelles étoit un célébre Sculpteur d’Athènes.
  5. Leonidas, Roi des Lacédemoniens, aussi célébre par sa valeur que par son esprit. C’est lui qui avec trois cens hommes défendit le fameux passage des Thermopyles contre l’armée prodigieuse de Xercès.
  6. Thémistocle, général Athénien. Il détruisit la Flote de Xercès dans le combat naval de Salamine.
  7. Aristide fut nommé le juste. Il avoit eu en maniment tous les revenus de la Grèce. Il les avoit administrés si fidélement que l’État fut obligé de payer ses obsèques & de marier ses filles.
  8. Aristophane, Poëte comique, dont il nous reste onze Comédies d’une cinquantaine qu’il avoit faites. Socrate & Euripide étoient presque sans cesse l’objet de ses railleries.
  9. Phidias, célébre Sculpteur Grec. Il avoit fait cette fameuse statue de Minerve dont les anciens parlent si souvent dans leurs écrits, & qu’on plaça dans la Citadelle d’Athènes. Il fut banni de cette ville & choisit pour son séjour celle d’Elide. C’est-là qu’il acheva une statue de Jupiter qu’on mit dans un Temple qu’il avoit à Olympie, & qui étoit un prodige de l’art. Phidias fut tué quelque temps après avoir fait ce chef-d’œuvre.
  10. Zeuxis, Peintre. C’est lui qui le premier sçut tirer avantage de l’opposition des jours & des ombres, & il excelloit dans le coloris. Ses talens lui acquirent des richesses immenses, & il cessa alors de vendre ses Tableaux, dont il avoit fait payer auparavant la simple vue. Il ne montroit son Heléne qu’argent comptant. Il disputa le prix de la peinture à l’arrhasius. Les Oiseaux voloient sur son tableau pour bequeter des raisins qu’il y avoit placés. Enchanté d’un ouvrage qui lui assuroit le succès, il voulut qu’on tirât le rideau qui cachoit le tableau de son antagoniste : mais quelle fut sa surprise quand il vit que ce rideau n’étoit que feint ! Il avoua la supériorité de son rival qui avoit trompé les Maîtres mêmes de l’art.
  11. Damon, célébre Musicien.
  12. Antiphon, célébre orateur. Il étoit de Rhamnus dans l’Attique. C’est lui qui, le premier, reduisit l’éloquence en art, & qui en donna des préceptes. Thucydide fut un de ses disciples.
  13. Cette princesse étoit femme du Roi Agis. Alcibiade en eut un fils qui fut appellé Léotychide. Le Roi qui sçavoit n’en pas être le pere ne voulut pas le reconnoître.

CHAPITRE V. L’Anti-Platonisme en abrégéModifier

QU’EST-CE que le beau ? Qu’est-ce que le bon ? Avant de repondre a ces questions, il me semble que nous devons demander ce que les hommes appellent beau ou bon. Commençons par le beau. Quelle variété infinie dans les idées que l’on se fait de la beauté chez les différens Peuples de la Terre ! Tout le monde convient qu’une belle femme est le plus beau de tous les ouvrages de la Nature. Mais comment faut-il qu’elle soit pour être regardée comme une beauté parfaite dans son espèce ? C’est-là que commence la contradiction. Représente-toi une assemblée d’autant d’amans qu’il y a de Nations différentes dans les différens climats. Il n’y en aura pas un qui ne prétende que sa maîtresse ne doive l’emporter sur toutes les autres. L’Européen préférera la blancheur du lys mêlée avec la couleur tendre des roses. L’Ethiopien donnera le prix à la couleur noire. Le Grec sera enchanté d’une petite bouche, d’une gorge qu’il ne faudroit, pour ainsi dire, que le creux de la main pour la couvrir, de l’agréable proportion d’une taille délicate. L’Africain aimera mieux un nez épaté, de grosses levres. De grands yeux, une taille dégagée obtiendront la préférence du Persan, tandis que le Sérien[V 1] aimera de petits yeux & des pieds presque ronds. N’en est-il pas de même du beau moral & de ce qu’on appelle convenance ? Les filles de Sparte ne rougissent point de se montrer dans un ajustement qui deshonoreroit à Athènes la femme du monde la plus vile et la plus mé 77-->prisable. Une Dame Persanne qui leveroit son voile dans un endroit public seroit regardée comme une femme de Smirne qui se montreroit toute nue. La décence exige chez les peuples Orientaux une multitude d’infléxions & de gestes de soumission : c’est par-là qu’ils annonçent leur respect aux personnes qu’ils honorent. Mais cette politesse passeroit en Grèce pour l’expression de la bassesse & le signe de l’esclavage, tandis que la politesse d’Athènes paroîtroit grossière & rustre à Persépolis. Une Grecque née libre seroit profanée si une autre main que celle de son mari touchoit à la ceinture qui fait le signe assez douteux de sa virginité. Mais vers le Gange, il est des Nations où les filles sont sans estime si plusieurs amans ne peuvent faire l’éloge de leurs charmes par expérience. Ces contrariétés dans les idées du beau moral, ne se montrent pas seulement dans les usages & les coutumes particulières des Nations différentes, mais encore dans l’idée même qu’elles ont, en général, de la vertu. La bravoure & la vertu sont synonimes chez les Romains ; mais chez les Athéniens ce mot de vertu renferme toutes les qualités utiles & agréables. A Sparte on ne Connoît d’autre vertu que l’obéissance aux loix. Celle des sujets d’un Despote est une aveugle soumission au Monarque & à ses Satrapes. Le plus vertueux sur la mer Caspienne est celui qui sçait le mieux éxercer le brigandage & tue le plus grand nombre d’ennemis : mais dans certaines contrées de l’Inde le plus haut degré de la vertu se signale par une inaction entiére. Que s’ensuit-il de tous ces exemples ? N’y a-t-il rien de beau & de juste en soi-méme ? Mais n’éxiste-t-il pas quelque modèle d’après lequel on doive juger ce qui est beau ou moral ? Voyons. S’il éxiste, il faut certainement qu’il soit dans la Nature ; car ce seroit une folie de s’imaginer qu’un Pygmalion pût faire une statue plus belle que cette Prhyné qui, pour rendre toute la Grèce juge de sa beauté, osa se présenter toute nue au milieu des jeux Olympiques, La Vénus de chaque Peuple n’en autre chose que l’image d’une femme qui, dans une assemblée générale de ce peuple, a paru réunir tout ce qui caractérise la beauté nationale au plus haut degré. Ainsi chaque Nation fera l’éloge de sa Vénus selon l’opinion qu’on y a de ce qui fait la beauté. Qui décidera ? Essayons de suspendre cette balance d’après les notions que nous donne la Nature. Je suppose une assemblée où chaque Nation envoie le plus bel homme & la plus belle femme comme des modèles de la beauté nationale, & qu’on laisse parmi tous ces concurrens de la beauté, le choix du plus bel homme aux femmes, & le choix de la plus belle femme aux hommes. Je soutiens que l’on distingueroit bientôt de tous les autres ceux qui sont nés dans ces climats doux & tempérés, où la Nature donne ordinairement à tous ses ouvrages une proportion plus délicate dans la forme & un mélange plus agréable dans le coloris. La beauté distinguée de la Nature s’étend dans les zones temperées depuis l’homme jusqu’aux plantes. Parmi les modèles qu’on auroit choisis dans les deux sexes, la préférence seroit long-temps douteuse. Mais enfin le plus bel homme se trouveroit au jugement des femmes, parmi ceux qui se distinguent le plus dans les différens éxercices Gymnastiques[V 2] poussés au plus haut degré de perfection. Les hommes de leur côté n’auroient qu’une voix pour choisir la plus belle des femmes parmi celles d’un peuple qui, dans leur éducation, s’occupe principalement du développement & de la culture de la beauté naturelle & porte ce soin au plus haut degré de la possibilité. Ainsi le Spartiate seroit probablement déclaré le plus bel homme, & la plus belle femme seroit une Persanne. Les Grecs qui préférent les graces à la beauté, parce que les dames Grecques sont plus jolies que belles, n’en choisiroient pas moins par goût une fille de Paphos ou de Milet. Le Sérien préféreroit de son côté l’embonpoint & le visage rond de sa compatriote : mais les uns & les autres, malgré leurs inclinations particuliéres, conviendroient que la Persanne est la plus belle. N’en est-il pas à-peu-près de même pour le beau moral ? La différence des idées dans les différentes zones est toute aussi grande à cet égard que pour la beauté. On ne peut nier pourtant que les mœurs de la Nation qui est la plus spiriruelle, la plus gaie, la plus sociable, la plus agréable n’ayent la préférence. La politesse sans affectation, les maniéres engageantes des Athéniens doivent-être plus agréables aux étrangers que la politesse mesurée, sérieuse & pleine de cérémonies des Orientaux. L’air obligeant, l’apparence d’aménité qu’ils sçavent donner à leurs moindres actions, leur doit faire obtenir sur la sérieuse roideur du Persan ou la rude bon hommie du Scythe la même préférence, qu’une dame de Smirne, qui ne cache & ne découvre pas entiérement à la vue sa beauté, doit avoir sur l’orientale voilée ou sur la nudité animale d’une sauvage. Le modèle de la Nation la plus éclairée & la plus sociable paroît donc être la vraie regle du beau moral ou de ce qui est décent : ainsi Athènes & Smirne sont les écoles où il faut former son goût & ses maniéres.

Mais après avoir trouvé une regle pour le beau, quelle route suivrons-nous pour trouver une regle a laquelle on reconnoisse ce qui est juste ? Les idées qu’on en a sont si différentes & si opposées parmi les hommes que la même acton qui, chez un peuple est ré compensée par des lauriers & des statues, est punie chez un autre par une mort ignominieuse. Il est à peine un vice qui n’ait quelque part un autel & ses prêtres.

Les Loix, à la vérité, sont la regle du juste & de l’injuste, pour le peuple auquel elles sont données. Mais ce qui est ordonné à ce peuple par la Loi est défendu chez un autre par la Loi. La question est de sçavoir s’il n’y a pas une Loi universelle qui détermine ce qui est juste en soi-même, & je reponds pour l’affirmative. Mais cette Loi ne peut pas être autre chose que la voix de la Nature qui crie à un chacun : « Cherche ton mieux », ou en d’autres termes : « Contente tes desirs & jouis d’autant de plaisirs qu’il te sera 87-->possible.» C’est la seule Loi que la Nature ait donnée à l’homme. Le droit qu’il a à tout ce que ses desirs éxigent ou à ce qui est bon, n’est borné que par la mesure de sa force, tant qu’il reste dans l’état de nature: il ose tout ce qu’il peut & il ne doit rien à personne. Mais l’état de société qui rassemble un nombre d’hommes a ajouté pour leur bien commun à cette Loi unique de la Nature: Cherche ton mieux, la restriction : sans faire de tort à autrui. Dans l’état de nature tout ce qui est utile à chacun est juste pour chacun : mais dans l’état de société la Loi déclare injuste & punissable tout ce qui fait du tort à la société : elle attache l’idée d’une préférence & d’un mérite digne de récompense à toutes les actions qui contribuent à l’utilité & au plaisir de la société. Ainsi les idées de vertu & de vice se fondent en partie sur la convention qu’une certaine société a fait entr’elle, & à cet égard elles sont arbitraires : & d’un autre coté sur ce qui est avantageux ou nuisible à chaque Peuple en particulier. Et de-là vient qu’il régne une si grande contradiction dans les Loix des différentes Nations. Le climat, la situation, la forme du gouvernement, la religion, le tempérament propre & le caractère national de chaque Peuple, sa maniére de vivre, sa force ou sa foiblesse, sa pauvreté ou son opulence, déterminent ses idées sur ce qui lui est bon ou mauvais.

De-là provient cette différence infinie du juste & de l’injuste entre les Nations les plus policées ; de-là ce contraste de la morale des zones brûlantes avec la morale des pays froids, de la morale des Etats libres avec la morale des Empires despotiques, de la morale d’une pauvre République, qui ne peut gagner que par l’esprit guerrier, avec celle d’une République opulente qui doit son bonheur au commerce & et la paix ; & de-là vient, en-fin, l’absurdité des Moralistes qui se cassent la tête pour déterminer ce qui est juste pour toutes les Nations, avant qu’ils aient trouvé la solution du problême comment il se pouroit que la même chose fût également utile à toutes les Nations.

Les Sophistes dont la morale ne se fonde pas sur des idées abstraites, mais sur la Nature & sur le véritable état des choses, trouvent les hommes à chaque endroit tels qu’ils peuvent être. Ils n’estiment pas plus en lui-même un homme d’Etat à Athènes qu’un Histrion à Persépolis, & une Matrone respectable à Sparte n’est pas un être plus précieux à leurs yeux qu’une Laïs à Corinthe. Il est vrai que l’Histrion à Athènes & la Laïs à Sparte seroient nuisibles : mais si un Aristide à Persépolis & une matrone Spartiate à Corinthe n’étoient pas aussi nuisibles, ils y seroient, du moins, tout-à-fait inutiles. Les Idéalistes, comme j’ai coutume d’appeller ces Philosophes qui veulent ab solument refondre le monde selon leurs idées, forment de leurs disciples des hommes qui sont par-tout déplacés, parce que leur morale suppose une législation qu’on ne trouve nulle part. Ils demeurent pauvres & mésestimés, parce qu’un Peuple n’accorde de l’estime & des récompenses qu’à ceux qui contribuent à son bien-être ou, du moins, paroissent y contribuer. On les regarde même comme des corrupteurs de la jeunesse, comme de secrets ennemis de la société. L’éxil ou la coupe empoisonnée est souvent même, à la fin, le salaire de tous les efforts ingrats qu’ils ont fait pour élever les hommes au-dessus de la matiére dans la classe des êtres idéaux. Les Sophistes sont plus prudens que ces Sages Imaginaires, qui, comme ce joueur de flûte d’Aspondus, ne chantent que pour eux-mêmes : ils laissent aux Loix de chaque Peuple à fixer aux Citoyens les règles du juste & de l’injuste. Ils n’appartiennent à aucun corps particulier, & jouissent par-là des priviléges d’un Cosmopolite. Ils témoignent, en apparence, une estime extérieure aux Loix & au Culte de chaque Peuple avec lequel ils vivent, mais c’est uniquement pour se garantir des véxations qu’ils éprouveroient de la part de ceux qui sont chargés de faire éxécuter les Loix ou des Ministres qui font observer le Culte. Ils n’ont dans le fonds aucune autre loi que cette Loi universelle de la Nature qui prescrit à l’homme son propre bien-être pour seul but. Tout ce qui met des bornes à leur liberté naturelle se réduit à une seule chose. C’est d’observer une prudence utile qui leur prescrit de donner à leurs actions l’apparence, le coloris & l’ornement convenables pour plaire à ceux auxquels ils ont affaire. Le beau moral est à nos actions ce qu’est la parure à une belle femme. Il est aussi nécessaire de modeler sa conduite d’après les préjugés & le goût de ceux avec lesquels on vit, qu’il est nécessaire de s’habiller comme eux. Un homme qui n’est formé que d’après un modèle particulier mérite d’être enchaîné à ses foyers comme ces statues de Dédale qui se promenoient[V 3]. Il n’est nulle part à sa place que parmi ses égaux. Un Spartiate ne joueroit pas mieux le rôle du premier esclave d’Artaxerxe qu’un Sarmate seroit en état d’être Polemarque[V 4] à Sparte. Le sage au contraire est l’homme universel ; l’homme à qui toutes les couleurs, toutes les circonstances, toutes les conditions, toutes les situations conviennent également. Il l’est parce qu’il n’a point de préjugés, point de passions particuliéres, enfin il l’est plus précisément encore parce qu’il n’est qu’homme. Il plaît partout, parce que par tout où il va il s’accommode aux préjugés & aux sottises qu’il rencontre.

Comment ne seroit-il pas aimé ? N’est-il pas toujours plein de zéle pour contribuer à l’avantage des autres ? Pour approuver leur idées ? Pour flater leurs passions? Ne sçait-il pas que les hommes n’aiment rien plus tendrement que leurs défauts ? Qu’il n’est rien dont ils soient moins convaincus que de leurs erreurs ? Il n’y auroit certainement pas de moyen plus sûr pour se faire détester d’eux que de leur découvrir une vérité qu’ils ne voudroient pas sçavoir. Ainsi bien loin de vouloir les détromper ou de leur présenter un miroir qui leur montreroit leur laideur, le sage fortifie les sots dans l’idée que rien n’est plus absurde que d’avoir de l’esprit, le prodigue dans l’opinion qu’il est généreux, l’avare dans la pensée qu’il est bon économe. Il entretient la laide dans la douce imagination qu’elle en est d’autant plus spirituelle. Il augmente sa persuasion qu’a l’opulent d’étre à la fois un politique, un sçavant, un héros, un protecteur des Muses, un favori des dames. Il admire le systême du philosophe, l’ignorance arrogante du courtisan, les grands exploits du général. Il accorde au Maître de danse, sans la moin 97-->dre contradiction, que Cimon eût été le plus grand homme de la Grèce, s’il eût mieux sçu poser ses pieds, & il convient avec le peintre qu’il faut plus de génie pour être Zeuxis que pour être Homère.

Cette maniére de fréquenter les hommes lui est d’un avantage infiniment plus grand qu’on ne le pense au premier aspect. Elle lui gagne leur amour, leur confiance. L’opinion qu’ils prennent de son mérite est toujours d’autant plus grande qu’il paroît en avoir du leur, & elle est le moyen le plus sûr d’arriver au plus haut degré de la Fortune ; car tu ne penses pas, sans doute, que ce sont les plus grands talens, le mérite le plus distingué qui fassent seuls un Archonte, un Général, un Satrape ou le favori d’un Prince ; tu serois dans une grande erreur. Jette les yeux sur les Républiques qui t’entourent. Tu verras que ce Magistrat ne doit son autorité qu’à l’air agréable dont il salue les Citoyens, un autre à la périphérie emphatique de son embonpoint, un troisiéme à la beauté de sa femme, un quatriéme à sa voix insinuante. Vas à la Cour des Rois, tu trouveras des gens qui doivent leur état brillant à la recommandation d’un valet de chambre, à la faveur d’une dame qui a cautionné leurs talens, à la facilité de s’endormir quand leurs femmes reçoivent certaines visites. Rien n’en plus commun dans ce pays d’enchantemens, que de voir un jeune homme encore imberbe métamorphosé en Général, un Pantomime en Ministre d’état, un Mercure officieux en Grand-Pêtre. Un homme sans talens, mais que la nature a heureusement doué d’une certaine perfection physique, parvient souvent à une fortune que le plus grand mérite brigue en vain. Qui pourroit donc douter que l’art des Sophistes ne fût suffisant pour procurer d’une maniére ou d’autre les faveurs de la fortune à celui qui le posséde ? Personne n’est plus sûr qu’un Sophiste de faire fortune sur le chemin même du mérite. Quel est l’emploi qu’il ne remplira pas avec honneur ? Quel homme est plus propre à gouverner les home mes que celui qui sçait le mieux manier leurs esprits ? Quel homme seroit plus habile dans les négociations publiques? Qui seroit plus en état d’être le Ministre d’un Prince ? Pour peu même que le hazard le seconde, qui commandera une armée avec plus de gloire que lui ? Qui sçaura mieux se faire récompenser pour l’habilité & le mérite de ses subalternes ? Faire mieux valoir que lui la prévoyance qu’il n’a pas eue ? Les arrangemens qu’il n’a point faits ? Les blessures qu’il n’a point reçues ?

Mais il est temps de mettre fin à un discours qui commence à devenir fatiguant pour tous deux. J’en ai dit assez pour dissiper le charme où le fanatisme a plongé 101-->ton ame. Si cela ne suffit pas, ce que je pourois dire de plus seroit superflu. Ne crois pas, au reste, Callias, que le nombre des Sophistes ne fasse pas une partie fort considérable de la société humaine. Il y en a beaucoup dans tous les états. A peine trouverois-tu parmi tous ceux qui ont fait une fortune brillante, une seule personne qui ne la doive à l’application bien entendue de nos principes. Ces préceptes constituent la maniére ordinaire de penser des Courtisans, des gens qui se sont voués au service des Grands, & généralement de cette classe d’hommes qui, dans tous les pays, sont les plus considérés, les plus nobles & tiennent le premier rang. Et, si l’on en excepte des cas peu fréquens où la fortune laisse tomber d’un jet aveugle un fou à la place d’un homme d’esprit, les têtes habiles, qui sçavent faire le meilleur usage de ces maximes, sont toujours celles qui vont le plus loin sur le chemin de l’honheur & de la gloire.

NotesModifier

  1. Sériens ou Séres habitans d’un vaste Pays qui portoit le même nom, entre le mont Imaüs & la Chine. Quelques modernes ont dit qu’il faisoit partie de l’ancienne Scythie, & d’autres ont prétendu qu’il en étoit séparé. On le comprend aujourd’hui dans une des extrémités de la grande Tartarie. C’est une chose merveilleuse que l’accord qui règne entre nos Géographes.
  2. Ces éxercices étoient bien propres à développer tous les avantages naturels de l’homme. Ils étoient ainsi nommés à cause de la nudité dans laquelle ceux qui les faisoient étoient obligés de paroître. Ils avoient deux parties principales, l’une étoit l’orquestrique & c’étoit la danse qui lui donnoit son nom. La Lute étoit la seconde & s’appelloit Palestrique. Il falloit dans ce dernier éxercice renverser son adversaire pour mériter le prix. Ce qu’on nommoit le Pugilat faisoit aussi partie de la Palestrique ; c’étoit une espéce d’assaut dans lequel on se combattoit à coups de poings ou avec des gantelets de cuir et même de plomb & de fer. Le Pugilat & la Lute réunis formoient un autre éxercice que l’on connoissoit par le nom de Pancrace. Il y avoit des courses à pied & à cheval & sur des chars, le Disque ou le Palet, le Javelot. Le Pentathle étoit la réunion ou le composé des cinq derniers.
    Nos anciens Tournois avoient de la resemblance avec quelques uns de ces éxercices. Mais je ne sçais si pour donner quelque prix à leur maniére de se battre la plus familiére nos voisins doivent s’autoriser de l’exemple des Grecs.
  3. Dédale étoit le Vaucanson de la Grèce. Il fit des statues mouvantes & des machines qui lui donnerent une réputation immortelle. Dans la crainte que Talus son neveu ne l’emportât sur lui dans son art, on dit qu’il le fit périr, & qu’il s’enfuit ensuite dans l’Isle de Crête, où il bâtit ce fameux Labyrinthe qui porte son nom.
  4. Polemarque, dignité militaire.

CHAPITRE VI. Indocilité d’Agathon.Modifier

HIPPIAS, qui vendit de se donner tant de peine, se croyoit en droit de prétendre à la reconnoissance d’Agathon. Ses efforts pour le rendre sage lui sembloient mériter des remercimens. Mais, il faut l’avouer, il avoit affaire à 103-->un homme qui n’étoit guère capable de voir l’importance de ce service, ou de sentir la beauté d’un systéme si opposé à ses sentimens imaginaires. Il fut donc bien trompé dans son attente, quand, après avoir cessé de parler, Agathon lui fit cette courte réponse. « Tu m’as fait un fort beau discours, Hippias. Tes observations sont très-fines, tes conséquences bien amenées. Tes maximes sont fondées sur l’expérience, & je ne doute pas que la route que tu m’as tracée ne mene effectivement à cette félicité. On ne peut mettre dans un jour plus clair, la préference qu’elle te paroit mériter sur ma manière d’être heureux. Malgré cela, je ne me sens pas la moindre en vie de l’être de cette façon. Je me connois & je peux t’assurer que jamais je ne deviendrai Sophiste que tu ne congédies tes Danseuses, que ta maison ne devienne un Temple public de Diane, & que tu ne te réfugies dans l’Inde pour te faire Bramine.»

Hippias rit de cette réponse, sans qu’elle lui en plût davantage. « Qu’as-tu donc à dire contre mon système? »

« Qu’il ne me convient pas.»

« Et pourquoi? »

« Parce que mon expérience & mes sentimens sont en contradiction avec tes conséquences.»

« Je l’avoue. Je voudrois bien sçavoir qu’elle est cette expé 105-->rience, ce sentiment qui s’opposent à ce que tout le monde aprouve.»

« A quoi cela serviroit-il ? Tu voudrois probablement me prouver que ce sont des chiméres ? »

« Et si je le prouvois ?…»

« Ce ne seroit qu’à toi-même que tu l’aurois prouvé, ou plutôt, tu ne prouverois rien autre chose sinon que tu n’es pas Callias.»

« Mais la question seroit de sçavoir si c’est Callias ou moi qui pense juste.»

« Et qui en seroit le juge? »

« Le genre humain entier.»

« Mais, que pouroit-il prouver contre moi ? »

« Beaucoup. Quand dix millions d’hommes décident que deux ou trois de leurs semblables sont fous, ils le sont : cela est sans réplique.»

« Sans replique ? Et si ces dix millions de sages, dont l’arrêt te paroît si décisif, étoient, au contraire, dix millions de fous & que les trois hommes qu’ils auroient condamnés à la folie fussent trois sages ? »

« Tu t’égares, mon cher ; car comment se pouroit-il faire ?…»

« Mais, n’est-il pas possible que dix millions d’hommes ayent la peste & Socrate se porte seul bien ? »

« Cela ne prouve rien du tout en ta faveur. Un peuple n’a pas toujours la peste, mais les dix millions d’hommes pensent toujours comme moi. Ils se trou 107-->vent par conséquent dans leur assiette naturelle quand ils pensent ainsi. Ceux qui pensent autrement appartiennent par conséquent à une autre espéce d’êtres ou aux êtres qu’on appelle fous.»

« Hé bien ! je me résigne à mon triste sort.»

« Non, non. Ce n’en pas là ton dessein, & je n’en suis pas la dupe : mais voici ce que c’est. Tu as honte de changer si vite de sentiment, ou tu es un hipocrite.»

« Je t’assure, Hippias, que ce n’est ni l’un ni l’autre.»

« Nies-moi, par éxemple, si tu le peux, que la belle Cyane, qui nous a servi à déjeuné, ne t’ait pas inspiré des desirs & que tu n’ayes pas lancé de temps en temps sur elle des regards furtifs.»

« Je ne nie rien.»

« En ce cas avoue donc que ces bras arrondis, blancs comme la neige, ce sein qui respiroit à travers la soie légere, ont excité tes sens & que tu aurois été ravi de les satisfaire par la jouissance de tous les appas de la belle Cyane.»

« La vue n’est-elle pas une jouissance ? »

« Ah ! tu veux éluder ma question.»

« Non, Hippias, & tu te trompes, s’il est permis de le dire à un Sage. Je n’ai pas besoin d’éluder ta question. Je fais seulement une distinction entre un 109-->instinct méchanique qui ne dépend pas entiérement de moi, & la volonté de mon ame. Je n’ai pas eu la volonté dont tu m’accuses.»

« Je ne t’accuse de rien si ce n’est de te moquer de moi. Mais je connois la Nature. Le fanatisme à ton âge ne peut la rendre insensible, & ce n’est pas une maladie qui puisse resister à l’appas du plaisir.»

« C’est pourquoi j’évite les occasions.»

« Tu conviens pourtant que Cyane est jolie.»

« Fort jolie.»

« Et que sa jouissance seroit un plaisir ? »

« Probablement.»

« Et pourquoi, je te prie, te tourmentes-tu pour éloigner un plaisir qui est à ta disposition ? »

« C’est que je me priverois par-là de bien d’autres plaisirs que je préfére.»

« A ton áge ?… Hé mais ! la Nature a donc réservé pour toi seul des plaisirs inconnus au reste entier des hommes ? Et tu en connois de plus vifs que de ?… Ah je te vois venir … Les esprits, le nectar, l’ambroisie … Mais nous ne jouons pas à présent une farce, mon ami. L’apparition d’une Cyane dans un des bosquets de mes jardins suffiroit pour donner des corps même à tes esprits.»

« Je te parle comme je pense, Hippias. Et je connois, en effet, des plaisirs que je préfère à ceux qui nous font communs avec les animaux ? »

« Par exemple ?

« Le plaisir de faire une bonne action ? »

« Et qu’apelles-tu une bonne action ? »

« Mais, c’est de contribuer au bien des autres, Soit en se donnant des mouvemens pour eux, soit en leur sacrifiant un avantage ou un plaisir.»

« Et tu es assez imbécile pour imaginer que tu dois plus aux autres qu’à toi-même ? »

« Non. Mais je trouve qu’il est bien de sacrifier un moindre plaisir pour s’en procurer un plus grand. La satisfaction d’ê tre utile à nos égaux est au-dessus du sacrifice.»

« Tu es officieux. Mais en supposant que cela puisse étre, quel rapport cela a-t-il à ce que-nous disions ? »

« Il est sensible. Je suppose que je m’abandonne aux impressions que les charmes de la belle Cyane pouroient faire sur moi. Je suppose qu’elle m’aime, & qu’elle me fasse goûter tout ce que la volupté a de plus enchanteur.»

« Hé bien? »

« Une liaison de cette nature ne seroit probablement pas d’une longue durée. Mais le souvenir de tant de plaisirs ne manqueroit pas de m’inspirer le desir d’en chercher de nouveaux. »

« Mais alors une nouvelle Cyane?…

« Oui. Et cette nouvelle Cyane me deviendroit peut-être encore indifférente & me laisseroit les mêmes desirs.»

« Et tu te plaindrois ?…

« Une variété continuelle est donc, comme tu vois, en cela, la Loi de la Nature. Et la chose iroit, peut-être, si loin que je ne pourois plus résister à aucun desir.»

« Et quel besoin aurois-tu d’y resister dès qu’ils seroient dans la Nature & dans les bornes de la modération ? »

« Quoi ! si la femme de mon ami ou telle autre que le nom respectable de mere doit mettre à l’abri de l’idée même de la séduire, si l’innocente jeunesse d’une fille qui n’a, peut être, d’autre dot que son innocence & sa beauté, devenoit l’objet de ces desirs, que je ne pourois plus vaincre à force de les avoir écoutés ?…»

« Hé bien ! tu n’aurois alors, du moins dans la Grèce, autre chose à craindre que les Loix ; mais quelle pauvre cervelle aurois-tu si, en pareille occasion, tu ne pouvois inventer de moyen pour contenter ta passion sans te brouiller avec la Justice ! Tu ne connois pas aparament les Dames d’Athènes & de Sparte.»

« Oh ! pour ce qui regarde ce point, je connois même les Prêtresses de Delphes. Mais est115-->il possible que tu m’aies parlé sérieusement ? »

« Je t’ai parlé conformément à mes principes. Les Loix dans de certains Etats, (car ce n’est pas dans tous : il y en a où elles sont plus indulgentes) mettent des bornes au droit naturel que nous avons sur toutes les femmes & sur chaque femme en particulier qui nous cause des desirs. Cela n’est fait que pour éviter certains inconvéniens qu’on auroit à craindre, dans de pareils Etats, de l’usage illimité de ce droit ; & tu vois clairement que l’esprit & le but de la Loi n’est point trahi quand on est assez prévoyant pour ne pas prendre de témoins des exceptions qu’on en fait.»

« Oh Hippias ! s’écria ici Agathon dans un transport de joie, je te tiens. C’est-là où je t’attendois. Tu vois les conséquences de tes principes. Si tout ce que mes desirs irrités peuvent éxiger de moi est juste en lui-même ; si, sous le nom d’utile, qu’elles ne méritent point, les prétentions extravagantes de la passion sont la seule règle de nos actions ; si, par la ruse & l’artifice, il est permis d’éluder les Loix & de faire tout ce qu’on veut dans l’obscurité ; si la vertu & les espérances de la vertu ne sont que des chiméres ; qui empêche les enfans de se conjurer contre leurs parens ? Qui empêche la mere de se livrer elle-même avec ses filles au plus offrant ? Qui m’empêche, si mon intéret m’y porte, d’enfoncer le poignard dans le sein de mon ami ? de voler les Temples des Dieux, de trahir ma Patrie, de me mettre à la tête d’une bande de voleurs, &, si j’en ai le pouvoir, de dévaster des Pays entiers, & de noyer toute une nation dans son sang ? Ne vois-tu pas que tes principes que tu appelles si impudemment sagesse & que tu tâches de rendre apparens par un mélange adroit du faux & du vrai seroient pernicieux s’ils étoient généraux ? Qu’ils changeroient les hommes en monstres beaucoup plus cruels que ne font les Hyénes, les Tigres & les Crocodiles? Tu te moques de la vertu & de la Religion. Apprends qu’elles ont leur source dans les traits ineffaçables avec lesquels elles sont gravées dans nos ames ; qu’elles doivent leur éxistence au charme secret & merveilleux qui nous entraîne à la vérité, à l’ordre, à la bonté, & qui assure bien plus l’éxécution des Loix, que toutes les récompenses & les punitions. Apprends qu’il y a encore des hommes sur la terre & que parmi ces hommes on trouve encore une ombre de moralité & de bonté. Tu regardes les idées de vertu & de perfection morale comme des extravagances & des 119-->fantaisies. Regardes-moi, Hippias.»

« Hé bien ? …»

« Tien, tel que me voilà, je brave les séductions de toutes tes Cyanes, les persuasions les plus apparentes de ta sagesse, & tous les avantages que tes principes & ton éxemple me promettent. Une seule de ces fantaisies suffit pour dissiper l’enchantement de toutes tes illusions. Que la vertu soit toujours un fanatisme, ce fanatisme me rend heureux. Il seroit aussi la félicité de tous les hommes, il seroit un Ciel de la terre entiére, si tes principes & ceux qui les enseignent ou les suivent, n’y repandoient pas la misére & la corruption aussi loin que leur poison épidémique peut s’étendre.»

Agathon étoit tout de flamme, & un Peintre qui auroit voulu peindre Apollon en colère eût dû le prendre pour modèle en ce moment. Mais le Sage Hippias, tranquile en apparence, ne repondit à cette ardeur zélée que par un sourire digne de Momus, & en disant sans changer le ton ordinaire de sa voix. « Je crois te connoître à présent, Callias. Tu n’auras plus rien à craindre de mes séductions. La saine raison n’est point faite pour des têtes aussi chaudes que la tienne. Avec quelle aisance pourtant, si tu m’avois bien compris, tu aurois répondu toi-même à cette objection que les principes des 121-->Sophistes & des gens du monde seroient pernicieux s’ils étoient généraux ! …La Nature a déjà mis bon ordre à ce qu’ils ne soient pas universels… Mais je serois ridicule à mes propres yeux si je voulois répondre à ton apostrophe animée & te montrer combien même la passion de la vertu peut falsifier la vue… Sois vertueux, Callias. Continue de briguer le suffrage des Esprits & la faveur des belles aëriennes. Mais, en même temps, prépares-toi à marcher magnanimement au devant des revers que ton Platonisme t’attirera dans ce monde visible ; & consoles-toi de ces malheurs par la pensée pieuse que ton tour viendra d’être heureux dans l’autre vie, & que tu verras les ames viles qui se repaissent ici de félicités terrestres expier ce crime dans les flammes du Phlégéthon[VI 1]

A ces mots Hippias se leva, jetta sur Agathon un regard mêlé de mépris & de compassion & lui tourna le dos pour lui donner à entendre, par cette politesse ordinaire à ses pareils, qu’il pouvoit se retirer.

NotesModifier

  1. Le Phlégéton est un des Fleuves de l’Enfer.
Fin du Livre troisieme.

LIVRE QUATRIEME.Modifier

CHAPITRE PREMIER. Dessein secret qu’Hippias forme contre la vertu d’Agathon.Modifier

NOUS soupçonnons que plusieurs de nos Lecteurs s’apperçoivent qu’Hippias, dans toute sa conduite avec Agathon, étoit persuadé qu’il avoit moins d’expérience & de connoissance du mon de qu’il n’en avoit véritablement acquis. Nous devons dire à l’excuse de ce Sage, qu’Agathon, par des raisons qui sont restées inconnues, avoit jugé à-propos de lui faire un secret de la partie brillante de ses aventures & lui avoit même caché son vrai nom ; car, quoiqu’Hippias, depuis qu’il demeuroit à Smirne, se souciât fort peu des affaires publiques de la Grèce, qu’il croyoit assez bien menées par ses amis & ses disciples, ce nom étoit devenu trop fameux par le rôle qu’Agathon avoit joué à Athènes pour que son indifférence lui en eût dérobé la connoissance. Il ignoroit donc absolument que notre héros eût jamais été autre chose qu’un des serviteurs attachés au Temple de Delphes : sa façon de penser ne pouvoit guère en faire juger plus favorablement. D’ailleurs des gens de son espéce peuvent avoir vécu dix ans de suite au milieu des hommes sans perdre cet air étranger & embarassé qui annonce au premier coup d’œil que ce pays-là n’est pas le leur. Ils sont encore bien moins capables de s’élever jamais à cette noble liberté qui rompt les chaînes de la raison ; à cette sage indifférence pour tout ce que les ames fanatiques appellent sentiment, & à cette finesse amollie du goût, par laquelle les gens du monde se distinguent si avantageusement.

Ils peuvent bien faire des observations : mais privés de cette espéce d’instinct, de ce sentiment sympathique qui fait que ces derniers se découvrent si subitement & si sûrement, ou, pour mieux dire, privés de la faculté de voir comme les autres, ils ne peuvent jamais, malgré leurs efforts, se mettre à leur place & leur ressembler. Ils restent toujours dans un pays inconnu où leurs pensées & leurs attentes sont trompées à chaque instant par des accidens imprévus ou des changemens inopinés.

Agathon, avec tous ses talens, n’en étoit pas moins de cette classe. Il n’est donc pas surprenant que, malgré les profondes méditations qu’il fit sur l’entretien d’Hippias, il ne devina point les pensées dont ce Sage étoit occupé, & qu’il ne sut pas davantage que le mau vais succès de son entreprise & le caprice extraordinaire qui l’avoit fit échouer avoit offensé sa vanité beaucoup plus qu’il ne le faisoit paroître. Hippias, en s’imaginant qu’Agathon fût effectivement ce qu’il sembloit être, le regardoit avec fondement comme une réfutation vivante de son systême. « Comment,» disoit-il, en se parlant à lui-même, circonstance qui lui arrivoit rarement, « j’ai vécu plus de quarante ans dans le monde. J’y ai vu une multitude d’hommes. Je n’en ai pas trouvé un seul qui n’ait applaudi à mes idées sur la nature humaine, & ce jeune homme m’aprendroit à croire à la vertu ?… Oh ! cela n’est pas possible… C’est un fanatique ou un hi pocrite… Quel qu’il soit je prétends le pénétrer… Il me vient une idée… Mais… oui… elle est excellente… ce moyen me réussira… Il ne poura échapper. Il succombera s’il est fanatique & si ce n’est qu’un charlatan il se démasquera. Il a résisté à Cyane. Il en est fier, il en a pris plus d’assurance, qu’importe ? Cela ne prouve encore rien. L’épreuve à laquelle je le destine est bien plus forte… S’il en triomphe je n’y conçois plus rien. Il faut qu’il soit… Mais je sçais le parti que j’aurai alors à prendre. Il a eu l’audace de me l’indiquer… Je chasserai toutes mes esclaves… Je donnerai mon palais aux Prétres de Cybèle… Je me retirerai sur les rives du Gange… Je me fourerai dans un vieux palmier, & là les yeux fermés & la tête baissée & entre mes genoux, je resterai dans la même posture jusqu’à ce qu’en dépit de mes sens je m’imagine que je n’éxiste plus…»

Ce vœu, sans doute, étoit dur : mais Hippias étoit convaincu qu’il ne seroit point obligé de l’accomplir, & pour ne point perdre de temps, il se prépara dès le même jour à exécuter son dessein.

CHAPITRE II. Hippias rend visite à une DameModifier

LES Dames de Smirne avoient une coutume qui faisoit plus d’honheur à leur beauté qu’à leur modestie. Elles étoient dans l’habitude de prendre, les après-midi, pendant les mois chauds, des bains rafraichissans, & pour ne point s’y ennuyer, elles recevoient, pendant ce temps la visite des hommes à qui elles avoient accordé une libre entrée dans leurs maisons. Nos Dames aujourd’hui, les admettent à leur toilette : y ont-ils perdu ? Ce nouvel usage, ce semble, vaut bien l’autre. Il y a pourtant cette différence remarquable. C’est qu’à Smirne cette liberté ne s’accordoit qu’aux amis dans la rigueur du mot. Les amans en étoient entiérement exclus. Il falloit, du moins, qu’ils fussent tout-à-fait novices. Alors, la nécessité de les instruire, de les en 131courager & de vaincre leur timidité, forçoit de passer les bornes prescrites.

Hippias jouissoit de ce privilège chez presque toutes les beautés : mais elles ne lui inspiroient pas également le désir d’en faire usage. Il s’étoit fait un choix. Celle qui s’attiroit le plus sa préférence étoit la belle Danaë. Elle tenoit le premier rang dans la classe de ces Dames auxquelles les Grecs donnoient le nom d’amies, & qui n’étoient pas moins connues sous le titre de Dames de société. Ces Dames étoient, dans leur sexe, ce que les Sophistes étoient dans le leur. Elles ne jouissoient pas d’une moindre considération. Elles pouvoient se vanter, qu’excepté l’austère vertu, qui fait toujours bande à part, les modèles les plus parfaits de la beauté, les Aspalies, les Leontium, les Phryné[II 1] n’eussent point hésité à se mettre dans leur société. Danaë, de l’aveu de tous les hommes de Smirne, surpassoit en attraits toutes les autres Dames, 1es galantes, les prudes, les vertueuses & les dévotes. Il est vrai que l’histoire ne dit point que les Dames aient confirmé cette opinion par leur suffrage : mais il est certain qu’il n’y en avoit pas une qui ne convînt qu’à l’exception d’une certaine personne qu’elle ne se permettoit jamais de nommer publiquement, la belle Danaë effaçoit autant les autres qu’elle étoit elle-même eclipsée par cette modeste anoni me. Sa gloire étoit effectivement si bien établie de ce côté-là qu’on ne trouvoit rien d’extraordinaire au bruit qui s’étoit répandu que, dans les premieres années de sa jeunesse, elle avoit servi de modèle aux Peintres les plus célebres, & que c’étoit même de là qu’elle avoit obtenu le nom sous lequel elle étoit si connue en Ionie. Elle étoit déja à sa trentieme année ; mais sa beauté y avoit plus gagné que perdu. L’éclat éblouissant de la jeunesse, qui disparoit ordinairement, avec le Printems de la vie, étoit remplacé par mille autres charmes, qui au jugement des connoisseurs, lui donnoient un empire auquel il étoit impossible de résister. Hippias cependant, sous l’égide de l’indifférence dans laquelle le laissoient alors les plus belles femmes, ne craignoit point d’exposer souvent sa vertu à ce danger. C’étoit singulierement à titre d’ami qu’il plaisoit à la belle Danaë : mais, si l’on en croit l’Histoire sécrette, elle ne l’avoit pas autrefois trouvé indigne d’occuper près de sa personne une place plus intéressante, ce qu’elle ne confioit jamais qu’aux hommes les plus aimables. Enfin, c’étoit d’elle qu’Hippias vouloit emprunter le secours, dont il avoit besoin, pour l’exécution du projet qu’il avoit formé contre Agathon. Il vouloit, à quelque prix que ce fût, vaincre cette vertu fanatique qui contrarioit si fort ses opinions. Il se rendit donc chez elle à l’heure ordinaire ; c’est-à-dire pendant qu’elle étoit dans le bain, & que deux jeunes Esclaves plus beaux que l’Amour lui rendoient tous les petits services que cette situation éxigeoit. A peine le vit-elle qu’elle s’apperçut â l’air de son visage, qu’il étoit occupé de quelque chose d’extraordinaire.

« Mais qu’as-tu donc Hippias, lui dit-elle, tu parois rêveur.»

« Je ne sçais, répliqua-t-il, quand je viens voir une Dame au bain, ce qui pouroit me donner un air abstrait : mais je sçais bien que je ne t’ai jamais vue si belle qu’aujourd’hui.»

« Bon dit-elle. Cela me prouve que j’ai deviné juste. Je suis sure que je ne suis pas mieux aujourd’hui qu’hier. Mais ton imagination est montée sur un autre ton qu’à l’ordinaire, & tu attribues généreusement l’influence qu’elle a sur tes yeux à l’objet qui paroît devant toi. La plus laide de mes Soubrettes te paroitroit une des graces.»

« Ma foi, dit Hippias, tu te trompes. Eussai-je l’imagination plus vive & plus brillante que Zeuxis, je ne pourois me former l’idée d’un objet plus aimable que Danaë.»

« Mais tu prends le ton le plus recherché de la galanterie.»

« Et toujours, dit Hippias, celui de la vérité. Je t’assure que je voudrois en ce moment être Jupiter.»

« Ah ah ! Et que ferois-tu pour tromper à la fois ta chere Epou 137-->se, & ma timide vertu ? Toutes les métamorphoses sont épuisées, & grace aux Dieux, on ne pouroit pas trouver un seul Etre parmi les Animaux ailés, quadrupedes & rampans, qui n’eût déja servi à la séduction de quelque pauvre innocente.

« Oh ! j’en trouverois bien, moi, dit Hippias, & je ne réfléchirois pas longtemps : ce Moineau qui fait l’envie de tes Amans, qui, animé par les noms les plus tendres, voltige avec tant de liberté sur ton cou, qui becquete si amoureusement ton beau sein, ne seroit pas, je crois, une métamorphose qui te déplairoit.»

« Ce que je sçais de mieux, dit-elle, en souriant, c’est qu’il te seroit, peut-être, plus facile de mettre 1e Moineau à ta place, que de te mettre à la place du Moineau. Mais en voila assez sur les merveilles que tu attribues à ma beauté. Parlons d’autre chose. Sçais-tu que j’ai congédié le beau Hyacinthe ? »

« Hyacinthe…? s’écria Hippias avec étonnement.»

« Lui-même. Et je suis dans la résolution de ne jamais le remplacer.»

« Oh ! voila, certainement, sur quoi tu ne voudrois pas faire une gageure.»

« Oh! Pour cela si. Je suis décidée. Je n’y tenois plus. Je suis lasse d’esuyer toutes les absurdités de ces impertinens infatués d’eux-mêmes, qui veulent 139-->parler le langage du sentiment, & ne sentent rien, dont le cœur n’est pas seulement effleuré, quoiqu’ils parlent de passion, qui sont incapables d’aimer un autre objet qu’eux-mémes, & qui ne voudroient se servir de mes yeux, que comme d’un miroir pour y admirer le prix de leur petite figure. A peine croyent-ils avoir droit à nos bontés, qu’ils s’imaginent nous faire grace quand ils souffrent nos caresses avec un air distrait. Ils ne me jettent pas un regard qui ne me dise que je leur sers de jouet. La moitié de mes charmes est perdue pour eux, parce qu’ils n’ont point d’ame pour sentir la beauté d’une ame.»

« Voilà, dit Hippias, ce qui s’appelle un dépit bien fondé. Il est vraiment fâcheux de ne pouvoir faire comprendre aux hommes que l’ame est ce qu’il y a de plus aimable dans une femme. Mais tranquilise-toi. Tous les hommes ne pensent pas si matériellement, & j’en connois un qui te plairoit, si pour varier tes amusemens tu voulois essayer d’un amant qui est tout esprit.»

« Je t’écoute : mais en vérité, je conçois très-peu, malgré cela, ce que tu veux me dire avec ton Amant tout esprit. Quel est donc cet Etre singulier ? »

« C’est un jeune homme qui efface tous les Hyacinthes du monde. Il est plus beau qu’Adonis.»

« Ah ! Ne m’en parle pas, Hippias ! Tu ne sçais pas à quel point je suis dégoutée de tous ces jolis Seigneurs.»

« Celui-ci te plaira, je t’en réponds. Il n’a aucun des défauts de ces Narcisses qui te sont si odieux. A peine paroît-il sçavoir qu’il a un corps.»

« Comment ? Que dis-tu? »

« C’est un homme tout-à-fait extraordinaire. Beau comme Appollon ; mais si spiritualisé, que je le comparerois volontiers au Zéphir. Ce n’est qu’une ame, & tu ne sçais pas ?…»

« Quoi ? »

« Il te prendroit toi-même, & telle que te voilà, pour une ame pure, immatérielle… Hé bien conçois-tu l’idée que je t’en donne ? »

« Fort peu je te l’avoue. Malgre cela ce que tu m’en dis me plaît… Tu ris… Tu me trompes.»

« Non, vraiment. Je te parle sérieusement. Si tu as envie de goûter d’un amour métaphisique, j’ai ton homme. Il est plus platonique que Platon même… Car, si je me le rappelle bien, ce sage célébre, m’as-tu dit…»

« Oui, je me souviens, dit Danaë, en souriant, d’une petite distraction qu’il eut avec une de mes amies… Mais quel est l’esprit auquel une jeune Fille de dix-huit ans ne donneroit pas un corps ?

« Eh bien ! Tu ne connois donc pas encore le Galant que te je propose ? La Déesse de Paphos, ou plutôt toi-même, ne pouroit pas faire cet effet-là sur lui. Oh ! Tu peux, certainement, le garder autour de toi jour & nuit… tu peux le mettre à l’épreuve… Je dirai plus, tu peux aller jusqu’à le faire coucher avec toi. Ne crains pas qu’il te donne lieu de placer seulement la moindre petite exclamation. En un mot ta vertu peut sommeiller à côté de lui, fort tranquilement, & sans être exposée au danger d’être éveillée.»

« Ah ! je t’entends à présent, dit Danaë d’un air piqué. Il étoit inutile de pousser si loin le badinage. Je ne demande point un amant qui ne s’attache à mon ame, que parce que le reste ne peut être d’aucun prix pour lui.»

« Tu te fâches ? Eh! Mais celui dont je te fais l’éloge n’est point du tout de cette classe. Tu crois que son insensibilité est la suite de quelque accident Physique. Point du tout ; c’est l’effet de la vertu & de la sublime Philosophie dont il fait profession.»

« Je ne sçais toujours point si tu ne badines pas. Mais je t’avoue que tu me donnes une vive curiosité de le voir. Sçais-tu, cependant que ma vanité ne s’accommoderoit pas de me voir aimée si froidement ? Je suis excédée, à la verité, de toutes ces machines qui me disent qu’elles m’adorent : mais je serois également mécontente d’un Amant qui seroit tout-à-fait insensible. Une femme est toujours bien aise d’inspirer des desirs, quoique souvent elle ne se sente point d’humeur à les satisfaire. Les précieuses même ne font pas éxemptes de cette foiblesse, & qu’avons-nous besoin d’entendre un amant vanter nos charmes ? Nous voulons voir s’il dit vrai, par l’effet que nous faisons sur lui. Plus il est sage, plus il est flateur pour notre vanité de le faire sortir de lui-même. Non, tu ne conçois pas le plaisir que nous causent toutes les sottises que nous faisons faire à ces maîtres de la création. Un Philosophe qui soupire à mes pieds, qui, pour me faire plaisir se parfume & met tous ses soins à mon ajustement, babille avec mon petit Chien, & fait des odes sur mon Moineau… Ah ! Hippias, il faut être Femme pour sentir tout le plaisir que cause le ridicule…»

« Je te plains, » répliqua malignement le Sophiste en l’interrompant. « Tu seras forcée de renoncer à ce plaisir avec l’Amant dont je te parle. Il a déja résisté à des épreuves… Son cœur pourtant est bien tendre. Mais je te l’ai dit, ce n’est que pour l’ame des belles. Tout le reste ne fait pas plus d’impression sur lui qu’un tableau ou une statue.»

« Hé bien Nous verrons cela, dit Danaë un peu piquée. Je prétens que tu me l’amenes ce soir. Je n’aurai chez moi qu’une petite compagnie qui ne nous gênera point. Mais voilà une heure que nous parlons de cet homme extraordinaire, & tu ne m’as point encore dit qui il est…»

« Ce n’est qu’un Esclave,» repartit Hippias ; « que j’achetai il y a quelques semaines d’un Pirate Cilicien. Mais sous cet habit, c’est un homme comme on n’en voit nulle part. Il a été élevé dans le Temple d’Apollon, à Delphes…»

« Et, peut-être, dit, en souriant, Danaë, est-il redevable de son éxistence à quelqu’amourette anti-platonique de ce Dieu ? Oui, quelque bergére se sera hazardée à pénétrer trop avant dans ses bosquets de Laurier…»

« Mais, reprit Hyppias, quel que soit sa naissance, il a passé ensuite à Athènes un temps considérable. C’est là que les beaux discours de Platon ont achevé l’éducation romanesque dont il avoit reçu les principes dans les bois sacrés de Delphes. Il tomba, par accident, dans les mains d’une troupe de Pirates. Ils l’ont amené ici, & le hazard me l’a fait acheter. Il l’appellent Pythocles. Ce sont des noms que je déteste. Je le nommai Caillas, & je l’avoue : il mérite de porter ce nom ; je n’ai jamais vu d’homme mieux fait. Ses talens confirment la bonne opinion qu’il donne de lui au premier aspect. Il a de l’esprit, du goût, il est éloquent : il sçait beaucoup. Il aime les Muses, & il en est favorisé. Mais avec tous ces avantages ce n’est pourtant rien de plus qu’une tête singuliere, un fanatique, un homme inutile à la société. Il donne à son caprice le nom de vertu, parce qu’il s’imagine que la vertu doit être l’opposée de la nature. Il prend les extravagances de son imagination pour de la raison, parce qu’il les a mises en systême. Il se croit sage parce qu’il rêve d’une manière méthodique. Il me plut aussitôt que je le vis. Je pris la resolution d’en faire quelque chose, j’ai essayé : mais toutes mes tentatives ont été inutiles. Je crois qu’il n’y a qu’une femme qui puisse le corriger. On ne peut gagner son esprit que par son cœur & cette entreprise seroit assurément digne de toi, belle Danaë.»

« Et si je ne réussissois pas ?»

« C’est qu’il seroit incorrigible. Je l’abandonnerois à sa folie & à son sort.»

« Tu as irrité mon ambition. Amènes-le ce soir ; je veux le voir, & s’il est composé des mêmes élémens que les autres fils de la terre, ne t’inquiete pas. Danaë se rendra digne de celle qui l’a instruite dans l’art de les assujettir.»

Hippias satisfait d’avoir si bien réussi dans le but de sa visite, se retira en promettant d’amener son jeune homme à l’heure indiquée. « N’y manque pas, au moins,» s’écria Danaë, comme il étoit presque déja hors de sa vue. « Certainement,» dit-il, en se retournant.

NotesModifier

  1. Fameuses Courtisanes.

CHAPITRE III Histoire de la belle Danaë.Modifier

LA Dame qu’on vient de voir, inspire sans doute, la curiosité de la mieux connoître. Nous nous prêtons d’autant plus volontiers à ce désir, que la suite de cette histoire paroît éxiger que l’on sçache bien qui est la belle Danaë.

C’étoit une opinion universelle à Smirne, qu’elle étoit fille de la fameuse Aspasie de Milet. Cette beauté célébre après avoir, comme on sçait, porté dans son pays natal, l’art de la galanterie au plus haut degré de perfection qu’il peut atteindre en y joignant le vernis de la Philosophie & le secours des beaux Arts, étoit venue s’établir à Athènes. Elle y avoit fait un usage si prudent de ses charmes, qu’elle étoit devenue la maîtresse absolue de Périclès, ou comme s’exprimoient les poètes comiques de son temps, la Junon de Jupiter Athénien. Il dominoit sur toute la Gréce, & elle dominoit sur lui. On prétendoit donc, à Smirne, que la belle Danaë lui devoir le jour : mais la certitude de l’his toire doit l’emporter sur l’opinion publique, sur-tout quand ce sont des historiens recommandables qui donnent un témoignage différent. Danaë, selon tout ce qui est écrit, avoit une autre origine. Elle étoit née dans l’Isle de Scios. Après la mort de ses parens elle vint avec son frére à Athènes ; elle n’avoit alors que quatorze ans. Tous les talens agréables étoient accueillis dans cette Ville. Elle en avoit plusieurs : il n’est pas rare que ce soit souvent là la seule fortune de ceux qui les possédent ; & c’étoit toute la sienne. Elle excelloit principalement dans l’art de la danse, & singulierement dans une espéce de danse Pantomime, qui étoit alors fort en vogue. Elle n’éxigeoit ordinairement qu’une ou deux personnes, qui, par des attitudes & des mouvemens réglés sur la modulation d’une flûte ou d’une lyre, figuroient quelques morceaux de la Mithologie ou de l’histoire des Héros Grecs. Mais cet art étoit si répandu, qu’il pouvoit à peine lui procurer une subsistance difficile. Elle eut recours à sa beauté. Les Artistes d’Athènes se disputerent l’avantage de l’avoir pour modèle. Indépendamment des profits assez raisonnables qu’elle en retiroit, & que cette émulation ne pouvoit qu’augmenter, elle jouissoit de l’honneur d’être souvent placée sur les autels, tantôt en Diane, tantôt en Venus, & de recevoir sous cette forme l’admiration des connoisseurs, & l’adoration du peuple.

Les Amateurs même ne pénétroient pas dans les ateliers des Artistes, quand ils travailloient ainsi d’après nature. Cependant le jeune Alcibiade, que le hazard favorisa apparament dans cette avanture, y surprit un jour la belle Danaë dans l’attitude de la Danaë d’Acrise. Elle lui parut charmante. Il s’indigna de ce que la vue de tant de beautés étoit accordée à un homme qui lui étoit inférieur. D’un autre côté, la figure, les manieres, le rang & les richesses de cet aimable séducteur prévinrent si favorablement la jeune Danaë en sa faveur, qu’il n’eut pas beaucoup de peine à la persuader de se mettre sous sa protection. Il la mena chez Aspasie. Sa maison étoit le rendez-vous des beaux esprits d’Athènes : c’étoit en même temps une école pour les Dames. Les jeunes filles, nées avec des dispositions, y recevoient sous l’inspection d’une maîtresse aussi accomplie, la plus belle éducation, & devenoient bientôt célébres par l’amusement qu’elles procuroient aux grands & aux sages de la République dans leurs heures de recréation. Danaë mit si bien à profit cet heureux évenement, qu’elle obtint l’amitié, & même à la fin, la familiarité d’Aspasie qui, n’étant point de ces ames communes & jalouses, se voyoit reproduite dans cette jeune personne, avec 157-->tant de plaisir, qu’elle donna lieu à cette opinion dont nous avons parlé, qu’elle étoit sa mere. Cependant Alcibiade jouissoit seul de cette brillante éducation ; il en dévoroit, pour ainsi dire, tous les progrès. Ils dévinrent si rapides que la belle Danaë s’attira bientôt la reputation d’une seconde Aspasie. Mais ce qui paroîtra, sans doute, fort étrange, c’est qu’avec ce nom, qui sembloit exiger d’elle qu’elle le méritât réellement, elle s’imposa le devoir d’observer envers Alcibiade la fidelité la plus scrupuleuse. Elle étoit en cela d’autant plus étonnante, qu’il s’en falloit beaucoup qu’il ne la payât de retour. L’inconstance étoit en lui un goût bien plus dominant que l’amour que pouvoit lui inspirer la plus belle des femmes. Tout ce que put faire Danaë, fut de se soutenir pendant quelque temps dans la premiere place : mais elle fut enfin obligée de la céder à une autre qui n’avoit pour tout mérite que le charme de la nouveauté. Elle aimoit Alcibiade & vit, sans murmure, la perte de sa prééminence. Enchantée de son Amant & de ses qualités, elle ne s’étoit jamais souciée de tirer avantage de ses richesses.

Elle n’auroit enfin eu de lui que le souvenir d’avoir été aimée du plus aimable homme de son temps: mais il étoit aussi fier & aussi généreux, qu’elle étoit desintéressée.

« Je te quite, ma chere Danaë,» lui dit-il un jour. « Mais je ne souffrirai pas que l’amie d’Alcibiade soit jamais forcée de donner au plus riche ce qui ne doit appartenir qu’au plus aimable.» Il la mit hors de tout danger de ce côté là, en la forçant d’accepter une somme considérable.

La mort d’Aspasie & les changemens qui la suivirent, lui firent prendre quelque temps après la resolution de quiter Athènes. Après quelques avantures, où son cœur n’avoit pas eu peu de part, elle vint fixer sa demeure à Smirne. Le Jeune Cyrus, dont les qualités aimables sont devenues aussi célébres par la plume de Xenophon, que la malheureuse issue de l’entreprise qu’il avoit formée pour s’élever au trône du premier Cyrus, la vit & ne put se défendre de l’aimer. Les éléves d’Aspasie étoient si différentes de ces Statues animées, qui dans l’Orient font destinées aux plaisirs des grands, & qui, en effet, n’ont pas besoin de plus d’ame pour le seul usage qu’ils en sçavent faire, que Danaë fit la plus vive impression sur le cœur de ce jeune Prince. Mais quelque plaisir que lui fit cette conquête, il ne put jamais la résoudre à l’accompagner à Sardes, & à sacrifier sa liberté, à l’honneur d’être sa première Esclave. Elle resta donc à Smirne. Mais Cyrus, qui ne vouloit pas qu’aucun Athénien pût se vanter de l’avoir surpassé en générosité, alla jusqu’à la prodigalité, dans les présens qu’il lui fit. Elle ne s’appliqua plus alors qu’aux soins de se procurer la vie la plus agréable, & de faire de sa fortune l’usage qu’éxigeoit la célébrité d’un nom aussi fameux que celui de la seconde Aspasie. Sa maison sembloit être le Temple des Muses & des Graces, & si l’amour n’étoit pas exclus d’une aussi aimable société, c’étoit cet amour charmant que les Muses dans Anacréon lient avec des guirlandes de fleurs, & qui trouve cet esclavage si agréable, que Venus le sollicite en vain de reprendre sa premiere liberté.

Les Jeux, les Ris & les Plaisirs, s’il m’est permis de parler la langue d’Homére, quand le langage ordinaire est trop foible, formoient autour d’elle avec les heures riantes des danses entrelacées, d’où n’approchoient jamais le chagrin, la tristesse, l’ennui & les autres ennemis du repos & du plaisir.

CHAPITRE IV. Combien il est dangereux d’avoir une imagination qui embellit les objetsModifier

UNE imagination vive procure, à quiconque en est doué, un nombre infini de plaisirs qui font refusés au reste des mortels. Sa vertu magique embellit même le beau à ses yeux, & le jette dans un ravissement où d’autres sentent à 163-->peine. Elle soustrait son ame aux chagrins qui suivent les évenemens fâcheux, en lui montrant l’ombre d’une parfaite félicité : mais si elle a tous ces avantages, il faut avouer qu’elle n’est pas moins une source d’erreurs, d’extravagances & de tourmens pour ceux qui se livrent à ses illusions. Le sage Hippias n’avoit certainement pas eu grand tort, d’attribuer à notre Héros une imagination de cette espèce. Nous sommes sans doute fort éloignés d’approuver les moyens par lesquels il vouloit la mettre en équilibre avec les facultés de son ame, ou plutôt avec la nature, mais la force de la verité ne nous permet pas de refuser cet éloge à sa pénétration.

Danaë s’étoit fait une telle idée d’Agathon qu’elle se croyoit sûre du succès, si elle pouvoit seulement enflamer pour elle son imagination. « Hippias, disoit-elle, a négligé cette ressource. Il a voulu le séduire par les sens. Quelle faute ! Je n’y tomberai certainement pas.» Dans cette supposition elle s’étoit formé un plan dont elle n’étoit pas peu satisfaite, & elle ne prévoyoit pas plus qu’elle seroit par-là un piege à elle-méme, qu’Agathon ne songeoit au danger qu’on lui préparoit. L’heure destinée arriva enfin. Hippias sortit, & se fit accompagner d’Agathon, qui ne sçavoit point où le menoit son maître. Ils entrérent dans un Palais soutenu par un double rang de colonnes Ioniques, & orné d’un nombre infini de Statues de Marbre & de Bronze doré. L’intérieur répondoit à la magnificence du dehors. Des Esclaves en grand nombre s’offroient de tous côtés à la vue d’Agathon. Ils étoient dans les deux sexes d’une beauté extraordinaire. Leur habillement présentoit à l’œil une agréable combinaison de monotonie & de variété. Les uns étoient habillés de blanc, les autres en bleu céleste. On en voyoit des troupes en couleur de rose, d’autres en d’autres couleurs, & chaque couleur sembloit désigner une classe particuliere & le genre de service auquel elle étoit destinée. Agathon, sur qui les choses faisoient ordinairement une impression plus forte qu’il ne falloit, fut tellement enchanté de tout ce qu’il voyoit qu’il se crut transporté dans un de ces mondes qu’il se créoit si souvent : mais Hippias ne lui laissa pas le temps de revenir a lui-même. Il le fit entrer dans un grand salon bien éclairé, où étoit la compagnie qu’ils dévoient augmenter. A-peine y avoit-il jetté les premiers regards, que Danaë vint au devant de lui avec une affabilité & une douceur qui n’étoient propres qu’à elle, & lui dit qu’un ami d’Hippias avoit droit de se regarder dans sa maison & en cette compagnie comme chez lui. Un compliment aussi obligeant auroit sans doute mérité une réponse dans le même goût. Mais Agathon hors de lui-même, ne put être poli dans ce moment. Un regard qui peignoit le plus haut degré d’un agréable étonnement fut sa seule réponse. La compagnie n’étoit composée que de personnes qui jouissoient de la plus grande familiarité dans la maison : elles possédoient, comme Danaë même, cette urbanité attique qui est si différente de la politesse précieuse, simétrisée & affectée de nos Européens modernes. Agathon, dans nos compagnies d’aujourd’hui, auroit donné lieu au premier moment qu’il se présenta à une infinité de remarques malignes & satyriques : mais il n’eut à essuyer ici qu’un de ces regards qu’on semble jetter au hazard. On continua la conversation comme si elle n’avoit pas été interrompue : on ne se chuchota point à l’oreille ; personne ne s’appercevoit de l’étonnement où il étoit, & de l’espéce d’avidité avec laquelle ses yeux sembloient dévorer la belle Danaë. En un mot on lui laissa tout le temps nécessaire pour revenir à lui-même, si l’on peut parler ainsi de la disposition dans laquelle il se trouva toute la soirée. Peut-être s’attend-on que nous donnions une idée plus particuliere de cette impression extraordinaire que faisoit Danaë sur notre Héros : mais nous ne sommes pas encore en état de satisfaire la curiosité du lecteur sur un point dont Agathon lui-même n’auroit guére pu rendre compte. Nous pouvons dire, cependant, que Danaë n’avoit jamais moins dû s’attendre à faire une pareille impression. A-peine avoit-elle pris quelque soin de mettre ses charmes dans un jour favorable par une parure bien ménagée. Une robe de taffetas blanc, à petites rayes pourpre, & une rose à demi-épanouie dans ses cheveux noirs composoient tout son ajustement, & son habillement étoit si éloigné de la transparence de celui de Cyane, qui avoit blessé les yeux d’Agathon, qu’on pouvoit plutôt se plaindre de ce qu’il étoit trop enveloppé. Il est vrai qu’elle avoit soin qu’un petit pied, qui surpassoit l’albâtre en blancheur, ne fût pas toujours caché à la vue; on eût dit qu’elle pensoit que les charmes de sa figure ne suffisoient pas pour fixer l’attention de notre Héros. Ce pied charmant, une main blanche comme la neige, le commencement d’un bras parfaitement beau, étoit tout ce que l’habillement jaloux ne déroboit pas aux regards curieux. De quelque nature que fût ce qui se passoit dans son cœur, on ne pouvoit découvrir la moindre chose dans sa personne, dans sa conduite & dans son maintien, qui pût faire soupçonner qu’elle avoit des desseins sur Agathon. Elle ne paroissoit pas même observer, soit par distraction, soit par modestie qu’il n’avoit des yeux que pour elle seule, & qu’il perdoit, à la voir, l’usage de tous ses autres sens.


CHAPITRE V. PantomimesModifier

Le soupé fut gai. Agathon n’y avoit pour ainsi dire, été que spectateur : à-peine fut-il fini, qu’on vit paroître un Danseur & une jeune Danseuse, qui aux accens modulés de deux flûtes, figurérent en dansant l’histoire d’Apollon & de Daphné[V 1].

La précision des Danseurs plut à tous les spectateurs. Tout, en eux, étoit ame & expression. « Comment trouves-tu cette Danseuse ? » dit Danaë à Agathon, qui étoit le seul jusqu’alors qui n’avoit pas remarqué qu’elle étoit d’une rare beauté, & qu’à peine elle étoit, comme Cyane, enveloppée dans de l’air tissu. « Il me semble, dit Agathon, qui commença à la regarder plus attentivement, que la trop grande envie de plaire l’a empêchée de saisir le caractère. Pourquoi regarde-t-elle derriere elle, & sur-tout avec des yeux qui semblent reprocher à son persécuteur qu’il ne court pas si vite qu’elle ?…»

« Bon !, très-bien ! » continua-til quand elle vint au passage où Daphné implore le secours du Fleuve… « Au mieux ! comme elle change au milieu de son invocation ! comme elle pâlit ! comme elle frémit ! Ses pieds prennent racine au milieu d’un mouvement de frayeur : elle veut en vain retirer ses bras étendus… Mais d’où vient ce coup d’œil tendre & timide sur son amant ?… Pourquoi cette larme semble-t-elle se condenser sur le bord de sa paupiére ?…» Un sourire général suivit la question d’Agathon… « Tu trouves à redire précisement à ce que nous admirons le plus, » répondit enfin, un des convives. « Une danseuse ordinaire n’eût pas été capable d’exciter ta critique, il est impossible de mettre plus d’ame, plus de finesse, & un contraste plus saillant que la petite Psyché n’en a mis dans son rôle » …Psyché !… Quel nom…! Daphné même n’avoit pas été plus étonnée au moment de sa métamorphose qu’Agathon ne le fut au nom de Psyché. Il perdit toute contenance : il ne put achever un mot qu’il vouloit prononcer : il rougit, & sa confusion devint si remarquable que Danaë, qui l’attribuoit à la honte d’avoir mal jugé, crut devoir venir à son sécours. « La critique de Callias, dit-elle, prouve qu’il a senti toute l’ame que Psyché & Phædrias ont mis dans leur jeu : mais, peut-être, n’en est-elle 175-->que plus juste. Psyché auroit dû jouer le personnage de Daphné, & ce n’est que le lien qu’elle a fait paroître. N’est-il pas vrai, Psyché, que tu as mis Daphné à ta place ? Tu ne pensois qu’à ce que tu aurois fait en pareille occasion.»

« Et comment aurois-je pu faire autrement ? », reprit la petite danseuse.

« Il falloit, dit Danaë, prendre le caractère que les Poëtes lui donnent, & ne pas lui donner le tien.»

« Mais quel caractère avoit-elle donc ? » repartit Psyché… « Demande-le à Callias, dit le sage Hippias. Il te dira que c’étoit une précieuse… Car c’est là ce qu’il aime…»

« Erreur!, re prit Agathon. Le caractère de Daphné doit être marqué, selon mon idée, par l’indifférence & l’innocence ; elle pouvoit avoir ces deux qualités sans être précieuse.»

« Psyché mérite d’autant plus d’éloges,» repliqua Phædrias ( pour lequel, à ce que dit l’histoire, elle étoit encore quelque chose de plus qu’une danseuse ) « qu’elle a embelli le caractére qu’elle devoit rendre. Le combat entre l’amour & l’honneur exige plus de génie pour être parfaitement imité : il est, en même temps, plus agréable & plus touchant pour le spectateur, que l’indifférence que Caillas imagine. Et quelle est 177-->d’ailleurs la Nimphe qui se montra jamais indifférente à l’amour d’un Dieu comme Apollon ? »

« Je suis de ton opinion, dit Hippias. Daphné fuit devant Apollon, parce qu’elle est une jeune fille ; & précisément aussi parce qu’elle est une jeune fille, elle souhaite secrétement qu’il puisse l’attraper. Regarderoit-elle si souvent deriere elle si ce n’étoit pour l’exciter à courir plus fort ? Enfin il l’atteint d’assez près pour qu’elle ne puisse plus lui échaper : elle implore en ce moment le Dieu du Fleuve. Pure grimace ! Il la métamorphose… L’en prioit-elle ? Pourquoi ne se jettoit-elle pas dans le Fleuve, si elle eût voulu sérieusement s’échaper ? Elle l’invoque. Cela est dans l’ordre : elle ne pouvoit faire autrement. Qu’auroit-on pensé d’elle ? pour qui eût-elle passé ? Mais il faut l’avouer : elle ne s’imaginoit pas qu’il viendroit si promptement lui donner le recours qu’elle demandoit, & qu’elle étoit certainement bien éloignée de désirer. En quel moment pouvoit-elle le souhaiter moins, que lorsque son amant la serroit déja entre ses bras ? Qu’y-a-t-il de plus naturel que le dépit, la douleur & la tristesse dont elle est affectée quand elle se sent changer en Laurier ? Son regard tendre, étoit même dans la nature. La feinte, la dissimulation disparurent au moment de la méta 179-->morphose, c’est-là ce qu’a rendu Psyché, & rien n’étoit plus dans la vérité. C’est le caractére d’une jeune fille : mais de ces jeunes filles qui ne sont pas, Mon cher Callias, comme celles dont tu te formes l’image. On n’en trouve point dans ce monde matériel.»

« Je me rends, dit Agathon. La Danseuse a fait tout ce qu’on pouvoit exiger d’elle, et j’étois ridicule de prétendre qu’elle exécutât l’idée que je m’étois formée d’une Daphné selon mon imagination.»

A peine eût-il achevé que Danaë, sans dire un mot, se leva, fit ligne à la Danseuse de la suivre, & disparut avec elle. Un instant après la Danseuse revint, les flûtes recommencerent leur jeu, & Apollon & Daphné reprirent de nouveau la Pantomime. Mais quel fut l’étonnement d’Agathon quand il vit que c’étoit Danaë même qui, sous l’habillement de la Danseuse, faisoit le personnage de Daphné ! Pauvre Agathon ! Trop charmante Danaë ! Qui auroit pu le croire ? Son jeu entier exprimoit exactement l’idée d’Agathon : mais avec des graces, un charme que son imagination même n’avoit point encore conçus. Les sensations dont son ame fut saisie en ce moment étoient si vives, qu’il essaya, mais en vain, de détourner les yeux d’un objet si ravissant. Une force à laquelle il lui étoit impossible de résister, les ramenoit tou jours. Quelle beauté ! quelle noblesse dans tous ses mouvemens ! Avec quelle simplicité touchante elle rendoit le caractére de l’innocence ! Il regardoit encore, dans un ravissement muet, l’endroit où elle s’étoit changée en Laurier qu’elle étoit déja disparue : elle n’avoit point voulu attendre les applaudissemens que les spectateurs enchantés alloient lui prodiguer : le vrai talent est toujours modeste. Elle reprit son premier habillement, & ne tarda point à reparoître. « Que Callias doit t’avoir d’obligation, belle Danaë, lui dit le sage Hippias lorsqu’il la vit rentrer ! Il n’y avoit que toi seule qui pût justifier sa critique, & par des traits aimables, ren dre charmante la précieuse même. Qu’Apollon eût été à plaindre si tu avois été sa Daphné ! »

Agathon, étoit si rempli de l’agréable étonnement que lui avoit causé Danaë, qu’il n’entendit rien de ce discours, & cette circonstance fut sans doute heureuse pour lui : cet éloge auroit pu produire une nouvelle rougeur qui l’auroit trahi. La compagnie resta encore quelque temps. On fit beaucoup de complimens à Danaë, & on discuta sur l’art de la Danse. J’espere que l’on me fera grace de cette conversation ; j’ai à parler de matières plus importantes. Je ne puis cependant taire une circonstance. C’est qu’Agathon devint à cette occasion aussi éloquent qu’il 183-->avoit été rêveur & taciturne pendant tout le temps qui avoit précédé. Une sérénité riante brilloit sur toute sa phisionomie, & son esprit n’avoit peut-être jamais paru avec autant de distinction. Il fut applaudi de tout le monde… Danaë même ne put s’empêcher de le regarder de temps en temps avec une expression de plaisir & de satisfaction.

NotesModifier

  1. Daphné étoit fille du Fleuve Pénée. Apollon en devint amoureux. Pour se soustraire à ses transports, elle eut recours à son pere, qui la changea en Laurier.
    Apollon voulut que cet arbrisseau lui fut consacré. Il s’en fit une Couronne qu’il porta toujours depuis.

CHAPITRE VI. Anecdotes.Modifier

Nous sçavons de notre ami Plutarque que de très-petits évenemens deviennent souvent remarquables par de grands effets. Il en est de même de nos actions.

Les plus légéres nous laissent souvent lire plus profondément dans le cœur des hommes, que les actions d’éclat auxquelles on s’attend d’avance, & qui sont exposées au jugement du public. C’est la vérité de cette observation qui nous a fait entrer dans tous les détails de la Pantomime d’Apollon & de Daphné. A quoi eût-elle été bonne sans les effets qui la suivirent ? On nous reprocheroit de nous être appésanti sur une chose qui paroît en elle-même aussi indifférente. Mais nous espérons nous justifier parfaitement. Il ne faut pour cela que parler de l’aimable Psyché, dont Agathon avoit été si cruellement séparé sur le vaisseau des Pirates. Elle avoir rempli jusqu’à présent la premiere place dans son cœur. Elle étoit la seule parmi tous les Etres qui affectent les sens ( & nous n’ajoutons pas, sans raison, cette restriction, toute étrange qu’elle puisse paroître à des Anti-Platoniciens ) dont il eût été touché. Il n’avoit vu aucune femme, depuis leur séparation, qui, au seul souvenir de Psyché, n’eût perdu tout pouvoir sur son cœur & même sur ses sens, dont les mouvemens, comme on sçait, ne sont pas toujours inséparables de ceux du cœur, comme certains faiseurs de Romans se l’imaginent assez mal-à-propos. A dire le vrai ce n’étoit point par l’effet de cette fidélité & de cette constance héroïque dont ces Messieurs, encore plus mal-à-pro pos, font toujours une vertu de la premiere classe, qu’elle avoit gardé cet empire. Elle ne l’avoit conservé uniquement que parce que le souvenir qu’il avoit d’elle lui étoit plus agréable que les impressions que toutes les autres beautés avoient pu faire sur lui, ou parce qu’il n’en avoit vu aucune qui convint plus à son cœur. Une expérience de quelques années l’avoit persuadé qu’il feroit toujours le même ; & c’est ce qui donna peut-être lieu à l’étonnement dont il fut saisi en voyant Danaë la premiere fois. Elle lui parut réunir tant de perfections que son imagination ne se forma point d’objet qui pût lui être comparé. Il auroit fallu qu’il n’eût pas été Agathon pour que 187-->cette apparition extraordinaire me se fût pas emparée de son ame entiere. La taille, les regards, le sourire, les gestes, la démarche, tout en Danaë avoit cette perfection que les Poëtes ont coutume d’attribuer aux Déesses. Il n’est donc pas surprenant que, pendant les premieres heures, il ne fût occupé que de son admiration, & que son ame enchantée n’eût pas encore eu le temps de refléchir sur ce qui se passoit en elle. En effet, toutes les autres facultés étoient tellement suspendues, que contre son ordinaire, il le souvint tout aussi peu de sa Psyché, pendant ce temps, que si elle n’avoit jamais éxisté. Mais lorsque la jeune Danseuse parut, quelqu’air de ressemblance qu’il lui trouva effectivement avec Psyché, lui remit, tout d’un coup, quoiqu’indistinctement, l’image de sa maîtresse absente devant les yeux. Son imagination, par un effet méchanique ordinaire, mit Psyché à la place de cette Daphné, & quand il trouva tant de sujets de critiquer la Danseuse, ce n’étoit au fonds, que parce que la comparaison lui fit voir l’illusion du premier coup d’œil, ou peut-être, parce que ce n’étoit pas véritablement Psyché. Quelqu’ordinaires que soient ces jeux de l’imagination, il est pourtant fort rare qu’on distingue bien l’influence qu’ils ont sur notre jugement & sur nos panchans. Agathon même, qui depuis son enfance, s’étoit fait une étude continuelle de suivre & d’apprécier les ressorts secrets de ses mouvement intérieurs, ne s’appercevoit, cependant pas, de ce qui se passoit, à cette occasion, dans son imagination. Ce ne fut qu’au nom de Psyché, à ce nom qui, tant de fois, avoit enchanté son oreille qu’il se sentit ému, & qu’il éprouva une confusion de sentimens qu’il eut peine lui-même à décrire, si nous en jugeons par l’obscurité qui regne à cet égard dans notre original. Quelque puisse avoir été la cause de cette impression, il est certain qu’il étoit bien éloigné de soupçonner que le génie de son premier amour y avoit quelque part. Il ne pensoit point qu’il pût étre choqué de trouver une rivale dans un cœur qu’il avoit toujours vu remplir par Psyché seule. Son illusion, si toutes fois, c’en étoit une, paroît d’autant plus excusable que ce nom chéri reveilla, effectivement, toute sa tendresse pendant quelques momens. Ce n’en que dans ce temps qu’il observa la ressemblance des deux Psychés. Il les compara avec un préjugé si favorable à l’absente que l’autre ne lui servit que d’ombre. Un souvenir si vif auroit peut-être même fait du tort à la belle Danaë si elle n’eût imaginé de se mettre à la place de la petite Danseuse ; si, par une espece d’inspiration, & comme si elle eût deviné ce qui se passoit dans l’ame d’Agathon, n’eût figuré la Daphné idéale qu’il avoit imaginée, & n’en eût saisi aussi vite & aussi promptement le caractère. En effet, elle ne pouvoit pas jouer un tour plus cruel à l’une & à l’autre Psyché. Toutes les deux furent effacées par son éclat comme les étoiles le sont par l’aurore. Et comment l’image de Psyché absente auroit-elle pu l’occuper plus longtemps? Toutes les facultés de son ame, tendues sur ce nouvel objet enchanteur, lui paroissoient à-peine suffire pour en sentir toute la perfection. Il croyoit voir en Danaë la Venus morale accompagnée de ses graces qu’il s’étoit créée, & dont Psyché, toute aimable qu’elle fût, ne lui avoit jamais paru que l’ombre.

Je ne sais s’il faudroit être précisément Hippias pour penser que certaines beauté plus palpables que cette Venus, mais aussi parfaites dans leur espèce, n’avoient pas contribué à cet enchantement beaucoup plus qu’Agathon même ne le croyoit. La Pantomime de Danaë l’avoit transporté dans un monde imaginaire : mais l’habit de Nimphe, qu’exigeoit cette danse, n’étoit que trop propre à développer dans toute leur étendue & dans tout leur jour des charmes dont la réalité avoit bien pu sécourir l’imagination. La Déesse de l’amour même n’auroit pu s’exposer, avec plus de confiance, a l’œil du connoisseur le plus sévére, & même à celui d’une rivale que Danaë n’en avoit dû prendre dans son ajustement. Le caractère de l’innocence qu’elle imitoit, avec tant de vérité, paroissoit recevoir d’elle une expression encore plus vive. Tout autre qu’Agathon eût, sans doute, couru trop de danger d’y perdre la sienne, mais tandis que tous les spectateurs seroient volontiers devenus des Apollons, ce qui se passoit en lui ne devoit inspirer aucune crainte à Danaë. Les beautés palpables qui se confondoient à ses yeux avec les beautés immatérielles, avoient beau animer la vivacité de ses sentimens, elles n’en purent changer la nature. Jamais ils n’avoient été plus purs, ni plus dépourvus de désirs, ni plus éloignés de matérialisme. En un mot, tout aussi paradoxe qu’il pourra le paroître à ces hommes qui ne voient qu’une femme dans la femme la plus parfaite, Danaë, avec un air & des graces, qui pour parler comme le sage Hippias, auroient pu changer en corps un esprit, changea ce jeune homme extraordinaire en un esprit si complet, que l’on peut dire que les substances aëriennes étoient plus palpables que lui.

Fin de la seconde Partie