Hiéron (Trad. Talbot)
Traduction par Eugène Talbot.
HiéronHachetteTome 1 (p. 319-321).
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CHAPITRE XI.


Tous les efforts du tyran doivent avoir pour but de rendre heureux ses concitoyens.


« Il faut encore, Hiéron, ne pas balancer à dépenser quelque chose de ton revenu pour le bien public : car je suis d’avis que les dépenses faites pour une ville sont parfois beaucoup plus utiles à un tyran que celles qu’il fait pour lui-même. Entrons dans le détail. Crois-tu d’abord qu’une maison bâtie à grands frais te donnerait plus de relief qu’une ville tout entière fortifiée de murailles, embellie de temples, de portiques, de places, de portes ? Paré d’armes formidables, semblerais-tu plus redoutable à tes ennemis que si la ville tout entière était bien armée ? Comment crois-tu pouvoir grossir tes revenus ? Sera-ce en faisant valoir ce qui t’appartient en propre, ou en trouvant l’art de faire valoir le bien de tous les citoyens ?

« Une des occupations les plus belles et les plus distinguées dans l’opinion, c’est l’élève des chevaux pour les courses de chars : crois-tu qu’il te sera plus honorable d’être celui de tous les gens qui nourrissent et envoient aux panégyries la plus grande quantité d’attelages[1], que si un grand nombre de tes concitoyens élèvent des chevaux et les envoient au concours ? Quel est le plus beau triomphe, selon toi, d’avoir un bel attelage, ou de faire le bonheur de la cité dont tu es le chef ? Pour ma part, je dis qu’il est malséant qu’un tyran le dispute à des particuliers. Vainqueur, tu n’exciteras point l’admiration, mais l’envie, comme si tes dépenses avaient été prélevées sur une foule de familles ; vaincu, tu seras la risée de tous.

« Je te le répète, Hiéron, entre en lice avec d’autres chefs de cité ; et, si tu rends heureuse entre toutes celle à laquelle tu commandes, tu seras vainqueur, sache-le bien, dans le plus beau et le plus glorieux des combats. Et d’abord tu obtiendras par ce moyen l’affection de tes sujets, but auquel tu aspires ; ensuite ta victoire ne sera pas préconisée par un seul héraut, mais tous les hommes chanteront comme un concert en l’honneur de ta vertu. Alors non-seulement environné du respect des hommes privés, mais chéri de villes nombreuses, on ne t’admirera pas seulement dans ton particulier, mais en public ; et tu pourras, exempt de crainte, aller partout à ton gré pour satisfaire ta curiosité, ou rester chez toi pour te procurer ce plaisir : car tu auras toujours autour de toi un cortége de gens prêts à étaler à tes yeux tout ce qu’il y a d’ingénieux, de beau et de bon, ou n’aspirant qu’à te servir. Présent, on te prêtera son appui ; absent, on souhaitera de te voir. Ainsi tu ne seras pas seulement aimé, mais chéri : tu n’auras point à courir après les beaux garçons, ce sont eux qui soupireront après toi ; tu n’auras rien à craindre ; ce sont les autres qui craindront qu’il ne t’arrive malheur ; tes sujets seront soumis à tes volontés ; tu les verras veiller d’eux-mêmes sur tes jours ; si quelque danger menace l’État, tu ne trouveras pas seulement en eux des alliés, mais des défenseurs pleins de courage ; comblé de présents, tu ne manqueras point d’amis avec qui les partager ; tous se réjouiront de ta prospérité, tous combattront pour tes intérêts comme pour les leurs, et tes trésors seront la richesse collective de tes amis.

« Courage donc, Hiéron ; enrichis tes amis, tu t’enrichiras toi-même : augmente ta puissance, et crée-lui des appuis[2]. Regarde ta patrie comme ta maison ; les citoyens comme autant d’amis ; tes amis comme tes enfants ; tes enfants comme ta propre vie : tâche de les vaincre tous par tes bienfaits. Si tu l’emportes sur tes amis par tes bons offices, aucun ennemi ne pourra te résister. Enfin, si telle est ta conduite, sache que tu posséderas le plus beau, le plus précieux des biens qui soit accordé aux hommes : heureux, tu ne seras point en butte à l’envie. »






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  1. Pindare le loue des victoires remportées par ses chevaux dans la 1re et dans la 2e Pythique.
  2. Quelques éditeurs croient qu’il y a une lacune dans cet endroit.