Hector Servadac/II/18

Hetzel (p. 261-276).
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CHAPITRE XVIII


DANS LEQUEL ON VERRA QUE LES GALLIENS SE PRÉPARENT À CONTEMPLER D’UN PEU HAUT L’ENSEMBLE DE LEUR ASTÉROÏDE.


Quelles pouvaient être les conséquences de ce grave événement au point de vue de Gallia ? Le capitaine Servadac et ses compagnons n’osaient encore répondre à cette question.

Le soleil revint promptement sur l’horizon, et d’autant plus promptement que le dédoublement avait tout d’abord produit ce résultat : si le sens du mouvement de rotation de Gallia n’était pas modifié, si la comète se mouvait toujours sur son axe de l’orient à l’occident, la durée de cette rotation diurne avait diminué de moitié. L’intervalle entre deux levers du soleil n’était plus que de six heures au lieu de douze. Six heures après avoir paru sur l’horizon, l’astre radieux se couchait sur l’horizon opposé.

« Mordioux ! avait dit le capitaine Servadac, cela nous fait une année de deux mille huit cents jours !

— Il n’y aura jamais assez de saints pour ce calendrier-là ! » avait répondu Ben-Zouf.

Et de fait, si Palmyrin Rosette voulait réapproprier son calendrier à la nouvelle durée des jours galliens, il en viendrait à parler du 238 juin ou du 325 décembre !

Quant à ce morceau de Gallia qui emportait les Anglais et Gibraltar, il fut manifestement visible qu’il ne gravitait pas autour de la comète. Il s’en éloignait, au contraire. Mais avait-il entraîné avec lui une portion quelconque de la mer et de l’atmosphère galliennes ? Se trouvait-il dans des conditions d’habitabilité suffisantes ? Et, en dernier compte, reviendrait-il jamais à la terre ?

On le saurait plus tard.

Quelles étaient les conséquences du dédoublement sur la marche de Gallia ? Voilà ce que le comte Timascheff, le capitaine Servadac et le lieutenant Procope s’étaient tout d’abord demandé. Ils avaient d’abord senti un accroissement de leurs forces musculaires et constaté une nouvelle diminution de la pesanteur. La masse de Gallia ayant diminué dans une proportion notable, sa vitesse n’en serait-elle pas modifiée, et ne pouvait-on craindre qu’un retard ou une avance dans sa révolution ne lui fissent manquer la terre ?

C’eût été là un irréparable malheur !

Mais la vitesse de Gallia avait-elle varié, si peu que ce fût ? Le lieutenant Procope ne le pensait pas. Toutefois il n’osait se prononcer, noyant pas des connaissances suffisantes en ces matières.

Seul, Palmyrin Rosette pouvait répondre à cette question. Il fallait donc, d’une manière ou d’une autre, par la persuasion ou par la violence, l’obliger à parler, et à dire en même temps quelle était l’heure précise à laquelle la rencontre aurait lieu.

Tout d’abord, pendant les jours suivants, on put constater que le professeur était d’une humeur massacrante. Était-ce la perte de sa fameuse lunette, ou ne pouvait-on en conclure ceci : c’est que le dédoublement n’avait point altéré la vitesse de Gallia, et que, conséquemment, elle rencontrerait la terre au moment précis. En effet, si, par suite du dédoublement, la comète eût avancé ou retardé, si le retour eût été compromis, la satisfaction de Palmyrin Rosette aurait été telle qu’il n’eût pu la contenir. Puisque sa joie ne débordait pas, c’est qu’il n’avait pas sujet d’être joyeux, — au moins de ce chef.

Le capitaine Servadac et ses compagnons tablèrent donc sur cette remarque, mais cela ne suffisait pas. Il fallait arracher son secret à ce hérisson.

Enfin, le capitaine Servadac y parvint. Voici dans quelles circonstances :

C’était le 18 décembre. Palmyrin Rosette, exaspéré, venait, de soutenir une violente discussion avec Ben-Zouf. Celui-ci avait insulté le professeur en la personne de sa comète ! Un bel astre, ma foi, qui se disloquait comme un joujou d’enfant, qui crevait comme une outre, qui se fendait comme une noix sèche ! Autant vivre sur un obus, sur une bombe, dont la mèche est allumée ! etc. Enfin, on imagine aisément ce que Ben-Zouf avait pu broder sur ce thème. Les deux interlocuteurs s’étaient réciproquement jeté, l’un Gallia, l’autre Montmartre, à la tête.

Le hasard fit que le capitaine Servadac intervint au plus chaud de la discussion. Fût-ce une inspiration d’en haut ? mais il se dit que puisque la douceur ne réussissait pas avec Palmyrin Rosette, peut-être la violence agirait-elle plus efficacement, et il prit le parti de Ben-Zouf.

Colère du professeur, qui se traduisit instantanément par les paroles les plus aigres.

Colère, mais colère feinte, du capitaine Servadac, qui finit par dire :

« Monsieur le professeur, vous avez une liberté de langage qui ne me convient pas et que je suis résolu à ne plus supporter ! Vous ne vous souvenez pas assez que vous parlez au gouverneur général de Gallia !

— Et vous, risposta l’irascible astronome, vous oubliez beaucoup trop que vous répondez à son propriétaire !

— Il n’importe, monsieur ! Vos droits de propriété sont, après tout, très-contestables !

— Contestables ?

— Et puisqu’il nous est impossible, maintenant, de revenir à la terre, vous vous conformerez désormais aux lois qui régissent Gallia !

— Ah ! vraiment ! répondit Palmyrin Rosette, je devrai me soumettre à l’avenir !

— Parfaitement.

— Maintenant surtout que Gallia ne doit pas revenir à la terre ?…

— Et que, par conséquent, nous sommes destinés à y vivre éternellement, répondit le capitaine Servadac.

— Et pourquoi Gallia ne doit-elle plus revenir à la terre ? demanda le professeur avec l’accent du plus profond mépris.

— Parce que depuis qu’elle s’est dédoublée, répondit le capitaine Servadac, sa masse a diminué, et que, par conséquent, un changement a dû se produire dans sa vitesse.

— Et qui a dit cela ?

— Moi, tout le monde !

— Eh bien, capitaine Servadac, tout le monde et vous, vous êtes des…

— Monsieur Rosette !

— Des ignorants, des ânes bâtés, qui ne connaissez rien à la mécanique céleste !

— Prenez garde !

— Ni à la physique la plus élémentaire…

— Monsieur !...

— Ah ! mauvais élève ! reprit le professeur, dont la colère atteignait au paroxysme. Je n’ai point oublié qu’autrefois vous déshonoriez ma classe !…

— C’en est trop !..

— Que vous étiez la honte de Charlemagne !...

— Vous vous tairez, sinon…

— Non, je ne me tairai pas, et vous m’écouterez, tout capitaine que vous êtes ! Vraiment ! Les beaux physiciens ! Parce que la masse de Gallia a diminué, ils se figurent que cela a pu modifier sa vitesse tangentielle ! Comme si cette vitesse ne dépendait pas uniquement de sa vitesse primordiale combinée avec l’attraction solaire ! Comme si les perturbations ne s’obtenaient pas sans qu’on tint compte des masses des astres troublés ! Est-ce qu’on connaît la masse des comètes ? Non ! Est-ce qu’on calcule leurs perturbations ? Oui ! Ah ! vous me faites pitié ! »

Le professeur s’emportait. Ben-Zouf, prenant la colère du capitaine Servadac au sérieux, lui dit :

« Voulez-vous que je le casse en deux, mon capitaine, que je le dédouble comme sa fichue comète ?

— Eh bien, touchez-moi seulement ! s’écria Palmyrin Rosette en se redressant de toute sa petite taille.

— Monsieur, répliqua vivement le capitaine Servadac, je saurai vous mettre à la raison !

— Et moi, vous traduire pour menaces et voies de fait devant les tribunaux compétents !

— Les tribunaux de Gallia ?

— Non, monsieur le capitaine, mais ceux de la terre !

— Allons donc ! La terre est loin ! repartit le capitaine Servadac.

— Si loin qu’elle soit, s’écria Palmyrin Rosette, emporté au delà de toute mesure, nous n’en couperons pas moins son orbite au nœud ascendant, dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, et nous y arriverons à deux heures quarante-sept minutes trente-cinq secondes et six dixièmes du matin !…

— Mon cher professeur, répondit le capitaine Servadac avec un salut gracieux, je ne vous en demandais pas davantage ! »

Et il quitta Palmyrin Rosette, absolument interloqué, auquel Ben-Zouf crut devoir adresser un salut non moins gracieux que celui de son capitaine.

Hector Servadac et ses compagnons savaient enfin ce qu’ils avaient tant intérêt à savoir. À deux heures quarante-sept minutes trente-cinq secondes et six dixièmes du matin s’effectuerait la rencontre.

Donc, encore quinze jours terrestres, soit trente-deux jours galliens de l’ancien calendrier, — soit soixante-quatre du nouveau !

Cependant, les préparatifs de départ s’accomplissaient avec une ardeur sans pareille. C’était pour tous une hâte d’avoir quitté Gallia. La montgolfière du lieutenant Procope semblait être un moyen assuré de rallier le globe terrestre. Se glisser avec l’atmosphère gallienne dans l’atmosphère terrestre, cela paraissait être la chose la plus facile du monde. On oubliait les mille dangers de cette situation sans précédent dans les voyages aérostatiques ! Rien n’était plus naturel ! Et, pourtant, le lieutenant Procope répétait avec raison que la montgolfière, brusquement arrêtée dans son mouvement de translation, serait brûlée avec tous ceux qu’elle porterait, — à moins de miracle. Le capitaine Servadac se montrait, à dessein, enthousiasmé. Quant à Ben-Zouf, il avait toujours voulu faire une promenade en ballon. Il était donc au comble de ses vœux.

Le comte Timascheff, plus froid, et le lieutenant Procope, plus réservé, envisageaient seuls tout ce que cette tentative offrait de dangers. Mais ils étaient prêts à tout.

À cette époque, la mer, délivrée de ses glaçons, était redevenue praticable. La chaloupe à vapeur fut mise en état, et, avec ce qui restait de charbon, on fit plusieurs voyages à l’île Gourbi.

Le capitaine Servadac, Procope et quelques Russes furent du premier voyage. Ils retrouvèrent l’île, le gourbi, le poste, respectés par ce long hiver. Des ruisseaux coulaient à la surface du sol. Les oiseaux, ayant quitté la Terre-Chaude à tire-d’aile, étaient revenus à ce bout de terre fertile, où ils revoyaient la verdure des prairies et des arbres. Des plantes nouvelles apparaissaient sous l’influence de cette chaleur équatoriale des jours de trois heures. Le soleil leur versait ses rayons perpendiculaires avec une extraordinaire intensité. C’était l’été brûlant, succédant presque inopinément à l’hiver.

Ce fut à l’île Gourbi que l’on fit la récolte de l’herbe et de la paille qui devaient servir au gonflement de la montgolfière. Si cet énorme appareil n’eût pas été si encombrant, peut-être l’aurait-on transporté par mer à l’île Gourbi. Mais il parut préférable de s’enlever de la Terre-Chaude et d’y apporter le combustible destiné à opérer la raréfaction de l’air.

Déjà, pour les besoins journaliers, on brûlait le bois provenant des débris des deux navires. Lorsqu’il fut question d’utiliser ainsi les bordages de la tartane, Isac Hakhabut voulut s’y opposer. Mais Ben-Zouf lui fit entendre qu’on lui ferait payer cinquante mille francs sa place dans la nacelle, s’il s’avisait seulement d’ouvrir la bouche.

Isac Hakhabut soupira et se tut.

Le 25 décembre arriva. Tous les préparatifs de départ étaient terminés. On fêta la Noël comme on l’avait fêtée un an auparavant, mais avec un plus vif sentiment religieux. Quant au prochain jour de l’an, c’était sur terre que tous ces braves gens comptaient bien le célébrer, et Ben-Zouf alla jusqu’à promettre de belles étrennes au jeune Pablo et à la petite fille.

« Voyez-vous, leur dit-il, c’est comme si vous les teniez ! »

Bien que cela soit peut-être difficile à admettre, à mesure que le moment suprême approchait, le capitaine Servadac et le comte Timascheff pensaient à toute autre chose qu’aux dangers de l’atterrissage. La froideur qu’ils se témoignaient n’était point feinte. Ces deux années qu’ils venaient de passer ensemble loin de la terre, c’était pour eux comme un rêve oublié, et ils allaient se retrouver sur le terrain de la réalité, en face l’un de l’autre. Une image charmante se plaçait entre eux et les empêchait de se voir comme autrefois.

Et c’est alors que vint au capitaine Servadac la pensée d’achever ce fameux rondeau, dont le dernier quatrain était resté inachevé. Quelques vers encore, et ce délicieux petit poëme serait complet. C’était un poëte que Gallia avait enlevé à la terre, ce serait un poëte qu’elle lui rendrait !

Et, entre temps, le capitaine Servadac repassait toutes ses malencontreuses rimes dans sa tête.

Quant aux autres habitants de la colonie, le comte Timascheff et le lieutenant Procope avaient hâte de revoir la terre, et les Russes n’avaient qu’une pensée : suivre leur maître partout où il lui plairait de les mener.

Les Espagnols, eux, s’étaient si bien trouvés sur Gallia, qu’ils y auraient volontiers passé le reste de leurs jours. Mais enfin Negrete et les siens ne reverraient pas les campagnes de l’Andalousie sans quelque plaisir.

Pour Pablo et Nina, ils étaient enchantés de revenir avec tous leurs amis, mais à la condition de ne plus jamais se quitter.

Restait donc un seul mécontent, le rageur Palmyrin Rosette. Il ne décolérait pas. Il jurait qu’il ne s’embarquerait pas dans la nacelle. Non ! Il prétendait ne pas abandonner sa comète. Il continuait jour et nuit ses observations astronomiques. Ah ! combien sa regrettable lunette lui faisait défaut ! Voilà que Gallia allait pénétrer dans cette étroite zone des étoiles filantes ! N’y avait-il pas là des phénomènes à observer, quelque découverte à faire ?

Palmyrin Rosette, désespéré, employa alors un moyen héroïque en augmentant la pupille de ses yeux, afin de remplacer tant soit peu la puissance optique de sa lunette. Il se soumit à l’action de la belladone, ingrédient qu’il emprunta à la pharmacie de Nina-Ruche, et alors il regarda, il regarda à se rendre aveugle !

Mais, bien qu’il eût ainsi accru l’intensité de la lumière qui se peignait sur sa rétine, il ne vit rien, il ne découvrit rien !

Les derniers jours se passèrent dans une surexcitation fébrile dont personne ne fut exempt. Le lieutenant Procope surveillait les derniers détails. Les deux bas mâts de la goëlette avaient été plantés sur la grève et servaient de support à l’énorme montgolfière, non encore gonflée, mais revêtue du réseau de son filet. La nacelle était là, suffisante à contenir ses passagers. Quelques outres, attachées à ses montants, devaient lui permettre de surnager un certain temps, pour le cas où la montgolfière atterrirait en mer, près d’un littoral. Évidemment, si elle tombait en plein Océan, elle coulerait bientôt avec tous ceux qu’elle portait, à moins que quelque navire ne se trouvât à point pour, les recueillir.

Les 26, 27, 28, 29 et 30 décembre s’écoulèrent. Il n’y avait plus que quarante-huit heures terrestres à passer sur Gallia.

Le 31 décembre arriva. Encore vingt-quatre heures, et la montgolfière, enlevée par l’air chaud raréfié dans ses flancs, planerait dans l’atmosphère gallienne. Il est vrai que cette atmosphère était moins dense que celle de la terre ; mais il faut considérer aussi que l’attraction étant moindre, l’appareil serait moins lourd à enlever.

Gallia se trouvait alors à quarante millions de lieues du soleil, distance un peu supérieure à celle qui sépare le soleil de la terre. Elle s’avançait avec une excessive vitesse vers l’orbite terrestre qu’elle allait couper à son nœud ascendant, précisément au point de l’écliptique qu’occuperait le sphéroïde.

Quant à la distance qui séparait la comète de la terre, elle n’était plus que de deux millions de lieues. Or, les deux astres marchant l’un vers l’autre, cette distance allait être franchie à raison de quatre-vingt-sept mille lieues à l’heure, Gallia en faisant cinquante-sept mille, et la terre vingt-neuf mille environ.

Enfin, à deux heures du matin, les Galliens se préparèrent à partir. La rencontre allait s’effectuer dans quarante-sept minutes et trente-cinq secondes.

Par suite de la modification du mouvement de rotation de Gallia sur son axe, il faisait jour alors, — jour aussi sur ce côté du globe terrestre que la comète allait heurter.

Depuis une heure, le gonflement de la montgolfière était complet, Il avait parfaitement réussi. L’énorme appareil, se balançant entre les mâts, était prêt à partir, La nacelle, accrochée au filet, n’attendait que ses passagers.

Gallia n’était plus qu’à soixante-quinze mille lieues de la terre.

Isac Hakhabut, le premier, prit place dans la nacelle.

Mais, à ce moment, le capitaine Servadac remarqua qu’une ceinture, énormément gonflée, ceignait la taille du juif.

« Qu’est cela ? demanda-t-il.

— Ça, monsieur le gouverneur, répondit Isac Hakhabut, c’est ma modeste fortune que j’emporte avec moi !

— Et que pèse-t-elle, votre modeste fortune ?

— Oh ! une trentaine de kilos seulement.

— Trente kilos, et notre montgolfière n’a que la force ascensionnelle suffisante pour nous enlever ! Débarrassez-vous, maître Isac, de cet inutile fardeau.

— Mais, monsieur le gouverneur…

— Inutile, vous dis-je, puisque nous ne pouvons surcharger ainsi la nacelle !

— Dieu de l’univers ! s’écria Isac, toute ma fortune, tout mon bien, si péniblement amassé !

— Eh ! maître Isac, vous savez bien que votre or n’aura plus aucune valeur sur la terre, puisque Gallia vaut deux cent quarante-six sextillions !

— Mais, monseigneur, par pitié !

— Allons, Mathathias, dit alors Ben-Zouf, délivre-nous de ta présence ou de ton or, — à ton choix ! »

Et le malheureux Isac dut se délester de son énorme ceinture, au milieu de lamentations et d’objurgations dont on n’essayera même pas de donner une idée.

Quant à Palmyrin Rosette, ce fut une bien autre affaire. Le savant rageur prétendait ne pas quitter le noyau de sa comète. C’était l’arracher de son domaine ! D’ailleurs, cette montgolfière, c’était un appareil absurdement imaginé ! Le passage d’une atmosphère à l’autre ne pourrait s’opérer sans que le ballon flambât comme une simple feuille de papier ! Il y avait moins de danger à rester sur Gallia, et dans le cas où, par impossible, Gallia ne ferait qu’effleurer la terre, au moins Palmyrin Rosette continuerait à graviter avec elle ! Enfin, mille raisons accompagnées d’imprécations furibondes ou grotesques, — telles que menaces d’accabler de pensums l’élève Servadac !

Quoi qu’il en soit, le professeur fut introduit le second dans la nacelle, mais garrotté et maintenu par deux robustes matelots Le capitaine Servadac, bien déterminé à ne point le laisser sur Gallia, l’avait embarqué de cette façon un peu vive.

Il avait fallu abandonner les deux chevaux et la chèvre de Nina ! Ce fut un crève-cœur pour le capitaine, Ben-Zouf et la petite fille, mais on ne pouvait les prendre. Seul de tous les animaux, le pigeon de Nina avait une place réservée. Qui suit, d’ailleurs, si ce pigeon ne servirait pas de messager entre les passagers de la nacelle et quelque point de la surface terrestre ?

Le comte Timascheff et le lieutenant Procope s’embarquèrent sur une invitation du capitaine.

Celui-ci foulait encore le sol gallien avec son fidèle Ben-Zouf.

« Allons, Ben-Zouf, à ton tour, dit-il.

— Après vous, mon capitaine !

— Non. Je dois rester le dernier à bord, comme un commandant qui est forcé d’abandonner son navire !

— Cependant

— Fais, te dis-je.

— Par obéissance, alors ! » répondit Ben-Zouf.

Ben-Zouf enjamba le bord de la nacelle. Le capitaine Servadac y prit place après lui.

Les derniers liens furent alors coupés, et la montgolfière s’éleva majestueusement dans l’atmosphère.