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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 22 (p. 69-70).


HARANGUE

PRONONCÉE

LE JOUR DE LA CLÔTURE DU THÉÂTRE[1].



Messieurs,

Vous savez combien il est difficile de représenter dignement nos personnages ; mais oser parler devant vous en notre nom même, dépouillés des ornements[2] et de l’illusion qui nous soutiennent, c’est une hardiesse, je ne le sens que trop ici, qui a besoin de toute votre indulgence.

Jamais le public n’a été si éclairé en tout genre ; jamais les arts n’eurent besoin de plus d’efforts, et peut-être seraient-ils découragés, si vous aviez une sévérité proportionnée à vos lumières ; mais vous apportez ici cette vraie justice qui penche toujours plutôt vers la bonté que vers la rigueur. Plus vous connaissez l’art, plus vous en sentez les difficultés. Le spectateur ordinaire exigerait qu’on lui plût toujours ; semblable à l’homme sans expérience, qui attend des plaisirs dans toutes les circonstances de la vie. Le juge éclairé daigne se contenter qu’on le satisfasse quelquefois.

Vous démêlez et vous applaudissez une beauté au milieu même des défauts qui vous choquent ; telle est surtout votre équité qu’il n’y a point de cabale qui puisse soutenir ce que vous condamnez, ni faire tomber ce que vous approuvez.

Que ne puis-je, messieurs, étudier avec fruit votre goût sage et épuré, qui a banni l’enflure de l’art de réciter comme de celui d’écrire ! Vous voulez qu’on vous peigne partout la nature, mais la nature noble et embellie par l’art, telle que vous la représentait cet excellent acteur[3] qui vous plaisait encore au bout d’une si longue carrière.

Ici, messieurs, je sens que vos regrets redemandent cette actrice inimitable, qui avait presque inventé l’art de parler au cœur, et de mettre du sentiment et de la vérité où l’on ne mettait guère auparavant que de la pompe et de la déclamation.

Mlle Lecouvreur[4], souffrez-nous la consolation de la nommer, faisait sentir dans ses personnages toute la délicatesse, toute l’âme, toutes les bienséances que vous désiriez. Elle était digne de parler devant vous, messieurs.

Parmi ceux qui daignent ici m’entendre, plusieurs l’honoraient de leur amitié. Ils savent qu’elle faisait l’ornement de la société comme celui du théâtre ; et ceux qui n’ont connu en elle que l’actrice peuvent bien juger par le degré de perfection où elle était parvenue que non-seulement elle avait beaucoup d’esprit, mais encore l’art de rendre l’esprit aimable. Vous êtes trop justes, messieurs, pour ne pas regarder ce tribut de louanges comme un devoir ; j’ose même dire qu’en la regret- tant je ne suis que votre interprète.


  1. Cette harangue, pour la clôture du théâtre, en 1730, fut prononcée le 24 mars, et, suivant l’usage, par le dernier comédien reçu dans la compagnie. C’était Ch. Fr.-N. Racot de Grandval, reçu à demi-part le 31 décembre 1729, mort le 25 septembre 1784. Cette pièce, admise dans la Collection des Œuvres de Voltaire, Amsterdam, 1764, tome Ier, deuxième partie, page 698, avait été imprimée, avec le nom de Voltaire, dès 1730, dans le volume intitulé Lettre à milord ***, sur Baron et la demoiselle Lecouvreur, etc., par George Wink (l’abbé d’Allainval). Paris, Heuqueville, 1730, in-12. L’édition de 1764 des Œuvres de Voltaire était, jusqu’à ce jour, la seule, à ma connaissance, qui contînt cette harangue. (B.)
  2. L’acteur qui débite cette harangue est en habit de ville. (Note de l’éditeur de 1750.)
  3. Baron (Michel Boyron dit), né en 1653, retiré du théâtre en 1691, y remonta en 1720, joua pour la dernière fois le 3 septembre 1729, et mourut le 22 décembre de la même année. (B.)
  4. Adrienne Lecouvreur, née à Fismes en 1690, débuta au Théâtre-Français le 14 mai 1717, par le rôle de Monime, et mourut le 20 mars 1730. Languet, curé de Saint-Sulpice, lui refusa la sépulture ecclésiastique ; elle fut enterrée au coin de la rue de Bourgogne, à l’endroit où est la maison qui porte aujourd’hui (1829) le n° 109, dans la rue de Grenelle. (B.) — Voltaire a fait un petit poëme intitulé la Mort de mademoiselle Lecouvreur (voyez tome IX). Il parle assez souvent de cette actrice ; voyez entre autres dans les Mélanges, année 1761. la Conversation de M. l’Intendant des menus, etc.