Happe-Chair (Lemonnier)/Chapitre XIX

Louis-Michaud (p. 173-178).
◄   XVIII
XX  ►



XIX



Des pluies durèrent dix jours, croulant en lavasses presque ininterrompues d’un ciel brouillardeux, horriblement gris et lourd, où toute lumière semblait morte ; et à travers les guilées, de brusques tourmentes, comme des volées de mitrailles parties d’en haut, s’abattaient dans les rues, défonçaient les toits, émiettaient le long du pavé les cheminées. À Happe-Chair, un hangar fut d’un coup décoiffé de sa couverture de carton bitumé ; elle se rebroussa toute droite, brandilla un moment dans l’ouragan, finalement s’enleva par l’air, comme une aile d’oiseau, déchiquetée en morceaux qui allèrent s’accrocher aux arbres, dans la campagne.

La onzième nuit, la rivière déborda, grondante, avec une violence de marée. Toutes les basses rues furent inondées, la crue se rua dans les caves impétueusement, et comme en ces maisons sans étage, la majeure partie des ménages s’entassaient au rez-de-chaussée, on s’éveilla dans deux pieds d’eau, au floflottement des vagues battant les chalits. Pendant trois jours, l’usine chôma, transformée en lac dont les remous écumaient contre les piliers de fonte, les bâtis des marteaux-pilons, les maçonneries des fours. La Réunion des Fanfares, préservée par le mur de clôture de l’exploitation, demeura étanche, avec tout le tènement dont elle faisait partie, mais ne fut pas épargnée par le vent qui lui écorna son toit et lui rafla un rang entier de tuiles.

Comme toujours, d’ailleurs, le désastre frappa surtout les plus marmiteux. De pauvres diables qui chichement vivaient du produit de leur lopin, seigle, légumes et pommes de terre remisés depuis la dernière récolte, toute leur fortune et leur nourriture d’hiver, virent s’en aller dans le coup de balai du torrent et tourbillonner à vau-l’eau leur unique chevance. Quelques petits marchands, nouvellement remontés en provisions de boutique, furent ruinés net ; et des femmes, des enfants, des vieux, à mi-corps dans les houles limoneuses, râclaient avec des fourches et des râteaux les épaves pour s’en nourrir. Chez Leurquin, dont la maison se trouvait à une portée de fusil des berges, la rivière était entrée pendant la parturition de Sélénie qui justement donnait le jour à son seizième. La crue avait monté si rapidement qu’on n’avait pas eu le temps de déménager la patiente ; mais l’enfourneur l’avait roulée dans son grabat, puis hissée sur une table où, cinq minutes après, elle lâchait son faix qui, sans Leurquin, les mains ouvertes pour le recevoir et jusqu’aux genoux dans le flot, eût roulé à l’eau.

Dans le village, il fallut aviser pour conjurer la famine : la commune décréta des secours immédiats aux plus nécessiteux : une partie de la jeunesse en outre se dévoua, alla quêter des sols et des denrées chez les boutiquiers et les bourgeois. Zénon Zinque et Gaudot s’étaient partagé la grande rue, tandis que le reste de la bande manœuvrait dans les autres parties de l’agglomération.

Ce fut un saisissement pour Clarinette quand un matin, sur le coup de dix heures, le bel Achille entra brusquement. Huriaux ayant été consigné à l’usine, avec quelques ouvriers d’élite, pour le déblaiement, elle était seule à la maison et balayait le carreau, de vieilles savates lochant à ses pieds, dans un débraillé de saut de lit.

— Tiens, qui va là ? s’écria-t-elle dans un élan, le rire aux lèvres. Dirait not’ Gaudot !

Planté devant elle avec son balancement de tête familier, il lui déclina le but de sa visite. Il venait chez elle comme il allait chez les autres, la main tendue pour les malheureux du bord de l’eau. En même temps, pour renforcer sa quémande, il faisait le geste d’ouvrir la main. Elle y laissa tomber la sienne, en s’exclamant d’un air luron :

— D’abord que c’est comme ça, tope là !

Mais il haussa les épaules, toujours impassible, feignant de ne pas remarquer ses avances :

— Pour les pauv’ sans pain, voyons, mame Huriaux ! recommença-t-il de sa voix lente qui appuyait sur les syllabes.

Elle ne se dépita pas.

— C’est bon ! c’est bon ! les pauv’ auront leur argent ; mais faut ben rire un brin. D’vieux amis comm’no !

Il eut une moue, répliqua qu’il n’y voyait pas d’empêchement, mais tout de même que ça n’avançait à rien. Alors, sans se démonter, elle lui coula une œillade, et les bras croisés sur la gorge, provoquante, s’offrant presque dans une poussée en avant de son ventre, elle insinua crânement qu’on pourrait peut-être bien s’arranger, après avoir si longtemps boudé. Gaudot, dandiné sur ses hanches, les mains dans les poches, la regarda bien en face, en ricanant, satisfait de lui voir faire le premier pas.

— C’est ni d’moé que ça dépend, déclara-t-il, ses prunelles lourdes appesanties sur les siennes, en mettant dans le mot des sous-entendus.

— D’qui, alors ?

Il fit le tour du cabaret, sifflant entre ses dents, avec son éternel brandillement de casquette, puis s’en vint se piéter devant elle, de nouveau très froid, mais l’œil hardi et la déshabillant dans une plongée à pic de son regard au fond de son fichu. Et tout à coup il la tutoya, comme en une prise de possession.

— De toé, hé donc !

Elle crut le tenir, se livra dans un abandon parlé de sa personne : — Si c’est qu’ça dépendait d’elle, l’affaire était faite ; — mais quand le sournois eut tous les atouts dans sa main, il se dégagea par une volte-face imprévue, lui lâchant l’humiliation et la déconvenue de cet ultimatum :

— Ben ! on verra à voir !

Et quinaude, cette claque toute chaude sur son amour-propre avili, elle se mordit les lèvres. Comme il partait, elle l’accompagna jusqu’à la porte après lui avoir glissé entre les doigts une pièce de dix sous, la moitié de son avoir. Là, reprenant brutalement son cynisme devant la Marcotte qui la regardait, elle lui décocha, ironique et calme, ce trait :

— Salut, beau merle ! C’est co’ ni ton bec qui de c’coup-ci croquera la noisette !

Elle n’éprouvait plus ni gêne ni dépit de s’être prématurément avancée, se disant que maintenant qu’elle l’avait amorcé, il reviendrait mordre à l’hameçon.

La rivière mit trois jours à regagner son lit. Maison à maison, elle lâchait pied, engluant derrière elle les pavés et les planchers d’une bouse vireuse qui changeait en margouillis le dehors et le dedans des habitations. En aval, les gens du coupeau regardaient passer cette énorme coulée spumante, d’un ton jaune d’argile sèche, sur laquelle zigzaguaient à la dérive des flottaisons de souliers, de guenilles, de trognons, d’ustensiles, d’outils, et quelquefois une charogne ballonnée de chat, de chien ou de verrat.

Partout l’eau avait dévasté les ateliers et les caves ; les provisions avaient sombré dans l’inondation universelle ; ce qui était resté dans les coins à présent tournait en pourriture. La misère augmentant chaque jour avec la disette, il fallut se sustenter de ce rebut, manger des pommes de terre lépreuses, se mettre sous la dent du pain chanci ; et cette basse nourriture qui eût donné la foire aux bêtes, fut disputée par des créatures humaines, comme de la fouace et de la galette.

Dans le ménage Leurquin, la faim s’installa à demeure. Tandis que le père turbinait à l’usine, la vorace et goulue Sélénie, mal refaite encore de ses couches, courait le voisinage, demandant l’aumône d’un quignon pour elle et les siens. Elle s’était levée au bout du quatrième jour, le sang fluant sous elle, mourante, n’ayant pas le loisir de s’aliter, parmi ces dix bouches qui remuaient toujours avec un éternel besoin de mastication et se mangeant l’un à l’autre les poux de la tête pour apaiser l’effroyable borborygme de leurs entrailles.

Toute cette floppée semblait avoir hérité de la mère la boulimie qui perpétuellement leur rongeait l’estomac. La marâtre nature avait mis en ces affamés, que la sueur du chef de famille sustentait à grand’peine de croûtes et de rogatons, la formidable gourmandise des ogres ; leur gésier était pareil au gueulard des hauts fourneaux où des montagnes de minerai et de coke s’entassent sans jamais le remplir ; et maigres comme des loups, hâves, en haillons, ils traînaient l’ironie de cet appétit monstrueux que rien ne gavait. L’aîné, Clodomir, avait dix-huit ans. Issu d’une gésine mortelle, le forceps l’avait à demi massacré. La tête déprimée, bancroche, trottant à l’aide de béquillons, Panpan, comme on l’appelait avait langui jusqu’à la dixième année, chétif, rabougri, toujours vagissant, avec une mine de petit singe rachitique. Puis tout à coup il s’était mis à pousser ; ses anguleuses épaules avaient pris de l’ampleur ; une dérision de santé vigoureuse s’était entée sur cette carcasse misérable qui, comme un saule pourri du pied, se reprenait à verdir par le haut. On l’avait alors envoyé à l’école ; mais toute la bonne volonté du maître avait échoué sur cet esprit revêche, par les trous duquel les choses et les mots passaient comme à travers un crible.

Cinq mises bas que Sélénie avait eues après Clodomir, toutes étaient allées pourrir en terre. Ses flancs semblaient n’engendrer que pour le cimetière, et elle s’acharnait dans des gésines coup sur coup, de suite reprise par la gestation après ses portées détruites. Puis la malchance tourna : elle eut des parturitions heureuses, ne cessa plus de tendre sa mamelle à l’un que pour ouvrir ses flancs à l’autre. Et les murs, les matelas, les chalits demeuraient éclaboussés du sang de ses couches, dans la maison empuantie d’une odeur fétide de nourricerie et où pêle-mêle grouillait, flaquait, piaillait, croissait parmi les chancres et les scrofules, toute la pouilleuse filiation sortie de sa matrice infatigable.

Au Culot, c’étaient de perpétuels étonnements à la vue du ventre de la Sélénie, un ventre phénoménal qui n’avait pas le temps de dégonfler.

— C’est-il possible ! La Sélénie qu’a cor’ une fois s’ballon ! s’exclamaient les commères.

De leur côté, familiarisés avec les gésines de leur mère, les petits, à chaque grossesse nouvelle, se la montraient en se poussant du coude et grommelant :

— V’là qu’é enfle cor’ une fois.

Même avant qu’il fût venu, ils se sentaient déjà de la haine pour cet intrus qui allait leur manger leur part de pain.

C’était sans goût, d’ailleurs, passive et machinale comme la taure, qu’elle se livrait au morbide érétisme de Leurquin, bien qu’au Culot, entre hommes, on lui prêtât une libidinosité sans répit et qu’on mît sur le compte de ses appétits déréglés l’épuisement du mari.

Les camarades d’usine, eux, constamment blaguaient Leurquin, le tourmentaient d’une même et sempiternelle question :

— Ben, vî, à quand le clos-cul ?

L’enfourneur avait ri d’abord, tout fier de sa paternité réitérée ; mais à la longue, la calamité de cette postérité débordante l’humiliant à l’égal de leurs moqueries et de leurs lazzis, il axait fini par souffrir presque comme d’une honte, du retour régulier des couches de Sélénie. Et quand elle enfantait maintenant, il se dérobait, évitait les rencontres, effaçait ses maigres épaules pour passer inaperçu.