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I


C’ÉTAIT l’automne. Le jour ne paraissait pas encore quand une télègue, faisant un grand bruit sur la route gelée, s’arrêta devant la maison couverte de chaume du pope Vassili Davidovitch. De la télègue descendit un paysan en caftan, le col relevé, et coiffé d’un bonnet. Ayant arrêté son cheval, il se mit à frapper avec le manche de son fouet dans la fenêtre de la chambre de la maison du prêtre où, comme il le savait, habitaient la cuisinière et le domestique.

— Qui est là ?

— Je suis venu chez le pope Vassili.

— Pourquoi faire ?

— Chercher pour une mourante.

— Mais qui es-tu ?

— Je suis du village Vozdremo.

Le domestique alluma la lumière, alla dans le vestibule et dans la cour, et laissa entrer le paysan par la porte charretière.

La femme du prêtre, une femme large et grosse, en camisole de nuit, en fichu et en pantoufles, sortit de la chambre des maîtres, et dit d’une voix rauque et fâchée :

— Quelqu’un est encore venu ?

— Je suis venu chercher le père.

— Et vous autres ! Pourquoi ronflez-vous encore ? Vous n’avez pas même allumé le poêle.

— Est-ce qu’il est déjà temps ?

— Je ne le dirais pas s’il n’était pas temps.

Le paysan entra dans la maison, se signa en regardant les icônes, salua la femme du prêtre et s’assit sur un banc près de la porte.

Sa femme, après des couches longues et pénibles, avait mis au monde un enfant mort, et elle-même se mourait.

Le paysan s’était assis et, en regardant ce qui se faisait dans la chambre, réfléchissait par quel chemin amener le prêtre : tout droit par Kossoié, comme en venant, ou en faisant un détour ? Près du bourg la route était mauvaise ; la rivière était gelée, mais pas assez pour les porter ; il avait failli se noyer.

Le domestique rentra, jeta un tas de bois de bouleau près du poêle, et demanda au paysan de tailler quelques copeaux de bois dans une bûche sèche. Le paysan ôta son caftan et se mit au travail.

Le pope s’éveilla gai, actif, comme toujours. Avant de sortir du lit il se signa et récita sa prière préférée, « Notre père qui êtes aux cieux… » et répéta plusieurs fois : « Seigneur, ayez pitié de nous ! » Après cela il se chaussa, se lava, peigna ses longs cheveux, mit son vieil habit, et s’installa devant les icônes pour réciter ses prières. Au milieu du Pater Noster, aux paroles : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés », il s’arrêta, se rappelant ce qu’avait dit le diacre qu’il avait rencontré, la veille, ivre et marmottant de façon à ce qu’on pût l’entendre : « Les pharisiens, les hypocrites ». Les mots, pharisiens, hypocrites, avaient particulièrement offensé Vassili Davidovitch, précisément parce qu’il se reconnaissait enclin à tous les vices sauf l’hypocrisie. Et il était fâché contre le diacre. « Comme nous pardonnons », prononça-t-il, et à part : « Dieu le garde ! » et il continua sa prière. Aux paroles : « Ne nous induis pas à la tentation », il se rappela que la veille, après le service qu’il avait célébré chez le riche propriétaire Moltchanoff, il avait pris avec plaisir du thé avec du rhum.

Sa prière terminée, il se regarda dans un petit miroir qui déformait le visage, sépara par une raie médiane ses cheveux blonds qui laissaient déjà au sommet de la tête une calvitie assez marquée, et avec plaisir il regarda son visage large, bon, avec une barbiche rare, jeune malgré ses quarante-deux ans, puis il passa dans le petit salon où sa femme venait d’apporter le samovar.

— Pourquoi fais-tu cela toi-même ? Et Thécla ?

— Quoi, moi-même ? répondit-elle. — Et qui donc le fera ?

— Pourquoi si tôt ?

— On est venu te chercher de Vozdremo. Une femme se meurt.

— Il y a longtemps qu’on est venu ?

— Oui, déjà un peu de temps.

— Pourquoi ne m’a-t-on pas éveillé ?

Le père Vassili but son thé sans lait (c’était le vendredi), prit le Saint Sacrement pour l’emporter, mit sa pelisse, son bonnet, et, d’un pas décidé, sortit. Le paysan de Vozdremo l’attendait dans le vestibule.

— Bonjour, Dmitri, dit le père Vassili, et, en soulevant sa manche, il fit un signe de croix sur le paysan, et lui donna à baiser sa petite main ferme aux ongles coupés courts, et alla sur le perron. Le soleil était déjà levé, mais on ne le voyait pas à travers les nuages très bas. Le paysan fit entrer la télègue et l’avança jusqu’au perron. Vassili Davidovitch, s’appuyant légèrement sur le moyeu de la roue de derrière, monta dans la télègue et s’assit sur le foin posé sur le siège. Dmitri s’assit à côté de lui et stimula sa jument aux longues oreilles. La télègue partit sur la route gelée. Une neige fondue tombait.


II

La famille de Vassili Davidovitch Mojaïski se composait de sa femme, de la mère de celle-ci, et de trois enfants, deux fils et une fille. Le fils aîné avait terminé ses études au séminaire et se préparait à l’Université. Le cadet, le favori de la mère, Aliocha, qui était âgé de quinze ans, était dans une école ecclésiastique. La fille, Hélène, qui avait seize ans, restait à la maison ; elle secondait assez mal sa mère et était mécontente de sa vie. Mojaïski lui-même, en son temps, avait fait ses études au séminaire, et, en 1840, il en était sorti un des premiers. Il se préparait à entrer à l’Académie et rêvait du professorat, de l’archevêché ; mais sa mère, la veuve d’un diacre, qui avait encore quatre autres enfants, un fils ivrogne et trois filles, se trouvait dans une grande misère ; et la décision qu’il prit alors, devait donner à toute sa vie un caractère de sacrifice et de renoncement. Pour ne pas attrister sa vieille mère, il décida de renoncer à son rêve de l’Académie et de devenir prêtre de village. Il fit cela par amour pour sa mère, mais il s’expliquait tout autrement son acte. Il se l’expliquait par sa paresse, par son indifférence envers la science. La place de prêtre d’un bourg, point riche, ne pouvait être obtenue qu’à la condition d’épouser la fille de l’ancien prêtre. Le poste n’était pas rémunérateur et le vieux prêtre était pauvre ; sa famille — sa veuve et deux filles — était pauvre aussi. Annette, à laquelle était liée la réception de la place, était une jeune fille pas jolie mais très hardie. Elle enchanta littéralement Vassili Davidovitch, si bien qu’il l’épousa sans réfléchir. Vassili Mojaïski se maria et devint le père Vassili, d’abord avec des cheveux courts, ensuite avec des cheveux longs ; et il vécut heureusement avec sa femme, Anna Tikhonovna, pendant vingt-deux ans, malgré la courte intrigue romanesque d’Anna Tikhonovna avec un étudiant, fils de l’ancien diacre. Il était resté aussi bon pour elle qu’auparavant, et paraissait l’aimer plus tendrement encore, à cause du sentiment mauvais qu’il avait ressenti pour elle pendant son flirtage. Cette aventure avait été pour lui un prétexte à son besoin de sacrifice et d’oubli de soi-même, qui déjà l’avait poussé à renoncer à l’Académie, et lui avait procuré la même joie intérieure, imperceptible.


III

D’abord le prêtre et le paysan allèrent en silence. La route était si inégale que malgré l’allure au pas la télègue était jetée d’un côté sur l’autre, et le prêtre, à chaque instant projeté du siège, se serrait dans sa pelisse. Mais quand ils eurent franchi le bourg, la route étant devenue meilleure, le pope engagea la conversation.

— Alors, ta femme est très mal ? demanda-t-il.

— Je ne pense pas que nous la trouvions en vie, répondit peu volontiers le paysan.

— Le pouvoir de Dieu n’est pas l’œuvre de l’homme. Tout est dans la volonté de Dieu, dit le pope. Que faire ? Il faut supporter ; il faut souffrir.

Le paysan leva la tête et regarda le prêtre en face. Évidemment il voulait dire quelque chose de méchant, mais voyant le visage qui le regardait affectueusement, il se radoucit, hocha la tête et prononça seulement :

— Oui, c’est la volonté de Dieu. C’est entendu. Mais la vie est très difficile mon père. Je suis seul. Que faire des enfants ?

— Ne te décourage pas. Dieu t’aidera.

Le paysan ne répondit pas et se contenta de crier sur sa jument qui, du trot, s’était mise à aller au pas ; et il tira sur ses traits de corde. Étant entrés dans la forêt, où la route était partout très mauvaise, longtemps ils avancèrent en silence, en cherchant le côté de la route qui serait le meilleur. Ce n’est qu’une fois sortis sur la grand’route bordée de champs verts, que le prêtre engagea de nouveau la conversation.

— Le blé est beau, dit-il.

— Pas vilain, répondit le paysan, et il n’ajouta rien de plus. Ils arrivèrent à l’izba de la malade à l’heure du premier déjeuner.

La femme vivait encore. Elle ne souffrait plus, et, n’ayant pas la force de se retourner, elle restait allongée sur le lit, et la vie ne se manifestait en elle que par les mouvements des yeux. Elle regardait suppliante le prêtre, et ne regardait que lui seul. La vieille se trouvait près d’elle. Les enfants étaient sur le poêle. L’aînée des fillettes, en chemise sale, les cheveux embroussaillés, se tenait debout, la main droite appuyée sur la table, comme une grande personne, et, en silence, regardait sa mère.

Le prêtre s’approcha de la malade, récita les prières, l’administra et alla lire des prières devant l’icône.

La vieille s’approcha de la mourante, la regarda, hocha la tête, et lui couvrit le visage avec un morceau de toile. Ensuite elle s’approcha du prêtre et lui mit une pièce dans la main.

Il savait que c’était cinq kopecks ; il les prit.

Le paysan entra dans l’izba.

— Fini ? demanda-t-il.

— Elle se meurt, répondit la vieille.

À ces mots, l’aînée des fillettes se mit à sangloter en prononçant quelque chose, et les trois enfants qui étaient sur le poêle, commencèrent eux aussi à hurler. Le paysan se signa, s’approcha de sa femme, souleva le morceau de toile et la regarda.

Le visage exsangue était calme et immobile.

Le paysan regarda la morte pendant deux minutes, puis, avec précaution, remit la toile sur le visage, et, se signant plusieurs fois, se tourna vers le prêtre et lui dit :

— Eh bien, on part ?

— Que faire ? Allons.

— Bon. Je vais seulement faire boire la jument. Le paysan sortit de l’izba.

La vieille priait et sanglotait ; elle parlait des orphelins sans mère, qui n’ont personne pour les faire manger ni pour les habiller, et disait que les enfants sans mère sont comme des oiseaux tombés du nid. Et, après chaque tirade, ses sanglots redoublaient ; elle priait bruyamment et, s’écoutant, parlait de plus en plus haut.

Le prêtre qui entendait cela devenait de plus en plus triste. Il eut pitié des enfants, et voulut faire quelque chose pour eux. Il tâta son porte-monnaie dans la poche de son habit et se rappela qu’il avait les cinquante kopecks reçus la veille chez les Moltchanoff. Il n’avait pas eu le temps de les remettre à sa femme, comme il le faisait toujours de tout ce qu’il recevait. Sans réfléchir aux conséquences, il prit les cinquante kopecks, et, les indiquant à la vieille, les déposa sur le rebord de la fenêtre.

Le patron entra, déshabillé, et dit au prêtre qu’il avait demandé à son compère de le reconduire tandis que lui-même irait chercher du bois pour la maison.


IV

Le parrain Dmitritch qui ramenait chez lui le père Vassili, était un paysan barbu, roux, très robuste, très sociable et très gai. Il avait accompagné son fils, qui partait au régiment, et, à cette occasion, il avait bu, et était d’une humeur particulièrement joyeuse.

— La jument de Dmitri n’en pouvait plus, dit-il. Pourquoi ne pas rendre service à un homme ? Il faut avoir pitié. C’est juste ce que je dis, n’est-ce pas ? — Hé ! toi, mon ami ! cria-t-il en fouettant son hongre dont la queue était relevée et ficelée.

— Plus doucement, dit Vassili Davidovitch, que les cahots de la route faisaient tressauter.

— Oui, on peut aller plus doucement. Alors, elle est morte ?

— Oui, elle est morte, répondit le prêtre.

Le paysan avait pitié, mais, en même temps, voulait blaguer.

— Bah ! Il avait une femme, il en prendra une autre, dit-il, cédant au besoin de plaisanter.

— Non, il est à plaindre, dit le prêtre.

— Comment donc ? Sans doute qu’il est à plaindre. La misère… Il est seul. Il est venu me trouver et m’a dit : « Reconduis le pope, ma jument ne peut plus marcher ». Sans doute il faut avoir pitié. C’est ce que je dis, mon père.

— Mais je vois que tu as bu déjà. N’est-ce pas ? C’est bien inutile, Fédor, ce n’est pas fête aujourd’hui.

— Quoi ! Est-ce que j’ai bu avec l’argent des autres ? C’est avec mon argent. J’ai accompagné mon fils. Pardonne-moi, mon père, au nom du Christ.

— Je n’ai pas à te pardonner. Je dis seulement qu’il est mieux de ne pas boire.

— Sans doute c’est mieux ; mais comment faire ? Si j’étais n’importe qui… mais moi, grâce à Dieu, je vis bien… Pour ce qui est de Dmitri, je le plains beaucoup. Comment ne pas avoir pitié… Cet été, on lui a volé un cheval. Quelle engeance au jour d’aujourd’hui !

Et Fédor se mit à raconter une longue histoire de chevaux volés à la foire, qu’on avait tués pour vendre la peau ; puis, avec un plaisir évident, il raconta que les paysans, ayant attrapé l’un des voleurs, le rossèrent d’importance.

— Pourquoi battre ? À quoi bon ?

— Comment ! Faut-il les caresser ?

En conversant ainsi, ils arrivèrent jusqu’à la demeure du pope.

Vassili Davidovitch voulait se reposer, mais malheureusement en son absence on avait reçu un papier du consistoire et une lettre du fils. Le papier était de peu d’importance, mais la lettre du fils provoqua une scène de famille, aggravée encore du fait que la femme réclamait les cinquante kopecks reçus la veille, et qu’il n’avait plus.

La perte de ces kopecks ne fit qu’accroître la colère de la femme.

Mais la raison principale de son mécontentement était la lettre du fils et l’impossibilité d’accéder à son désir, impossibilité dont la femme du prêtre voyait la cause dans l’insouciance de son mari.