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Hadji Mourad et autres contes/Hadji Mourad
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Hadji Mourad et autres contesNelson (p. 69-74).




VIII


Ce même jour, quand Piotr Avdéieff rendait l’âme à l’hôpital de Vozdvijenskaia, son vieux père, la femme du frère aîné pour lequel il s’était engagé, et la fille de ce frère, une jeune fiancée, battaient l’avoine sur l’aire.

La veille une neige épaisse était tombée, et il y avait eu le matin une forte gelée. Le vieux s’était éveillé au chant du coq, et, voyant à travers la vitre gelée la lumière claire de la lune, il était descendu du poêle, s’était chaussé, avait mis sa pelisse, son bonnet, et s’était rendu à la grange. Après avoir travaillé deux heures, le vieux était retourné à l’izba et avait éveillé ses fils et les femmes. Quand la femme et la jeune fille arrivèrent à la grange, l’aire était bien nettoyée, la pelle de bois était enfoncée dans la neige blanche, fondante, à côté d’un balai, posé la tête en haut, et les meules d’avoine étaient disposées sur deux rangs, entourés de longues cordes. Chacun prit son fléau et se mit à battre en frappant régulièrement chacun trois coups. Le vieux frappait très fort, avec un lourd fléau, en écrasant la paille ; la jeune fille, à coups réguliers, frappait après lui ; la bru ramassait le grain.

La lune se couchait ; le jour commençait à poindre, et le travail touchait à sa fin quand arriva le fils aîné, Akim, en pelisse de peau de mouton et coiffé d’un bonnet.

— Que fais-tu là, à fainéanter ! cria sur lui le père en s’arrêtant de battre et s’appuyant sur le fléau.

— Il faut que quelqu’un soigne les chevaux.

— Soigne les chevaux, singea le père. La vieille les soignera. Prends le fléau ; tu deviens trop gras, ivrogne !

— Ce n’est pas toi qui m’as donné à boire, grommela le fils.

— Quoi ? demanda sévèrement le vieillard en fronçant les sourcils et manquant un coup.

Le fils, sans mot dire, prit le fléau, et l’on se mit à battre à quatre : tram, ta, pa, tam… tram… frappait le lourd fléau du vieillard.

— Regarde sa nuque ; il s’est coiffé comme un monsieur… Et voilà, moi, mon pantalon ne tient plus, dit le vieux, manquant encore un coup mais balançant en l’air le fléau pour ne pas perdre la mesure.

Une rangée était terminée, et les femmes se mirent à rassembler la paille avec des râteaux.

— Quel imbécile ce Piotr de s’être engagé pour toi ! Si tu avais été soldat, on te l’aurait chassée, ta paresse ! Et lui, s’il était resté à la maison, il en vaudrait cinq comme toi.

— Assez, père ! dit la bru en rejetant les liens.

— Oui, il faut vous nourrir tous ; six personnes, et aucun de vous n’est capable de travailler. Piotr, lui, travaillait pour deux. Ce n’est pas comme…

Par le sentier opposé à la cour s’approchait une vieille femme en faisant grincer la neige sous ses lapti neufs mis sur des bandelettes de laine très serrées. Les hommes mettaient le grain en tas ; la femme et la jeune fille aidaient.

— L’ancien du village est venu ; tous doivent amener la brique, pour la corvée, dit la vieille ; j’ai préparé le déjeuner. Allons, venez !

— Bon, attelle le cheval et va, dit le vieux à Akim, – et prends garde qu’on ne soit pas obligé comme l’autre jour de répondre pour toi. Rappelle-toi Piotr.

— Quand il était à la maison on l’injuriait, répondit Akim à son père ; mais comme il n’est plus là, c’est mon tour.

— Tu le mérites, répondit avec colère la mère. Ne te compare pas à Piotr.

— C’est bon, dit le fils.

— Oui, oui, c’est bon. Tu as vendu la farine pour boire, et maintenant tu dis : bon.

— Il ne faut pas parler deux fois du vieux levain, dit la bru.

La mésintelligence entre le père et le fils datait déjà de loin ; elle avait éclaté presque aussitôt après le départ de Piotr pour le régiment. Dès les premiers jours le père sentit qu’il avait échangé le coucou contre l’épervier. Il est vrai que d’après la coutume, que le vieux respectait, celui qui n’avait pas d’enfants devait s’engager à la place de celui qui en avait. Akim avait quatre enfants, Piotr n’en avait pas. Mais Piotr était un travailleur aussi bon que le vieux, habile, intelligent, fort, patient, laborieux. Il travaillait toujours. S’il passait devant des gens en train de travailler, il faisait comme le vieux, il leur donnait un coup de main : il fauchait deux rangées, ou ramassait le fumier, ou coupait un arbre, ou fendait du bois. Le vieux s’apitoyait sur lui, mais il n’y avait rien à faire. Le service militaire, c’était comme la mort. Un soldat c’était un membre retranché, et il ne fallait pas se le rappeler, raviver la vieille blessure. Aussi n’était-ce que très rarement, pour faire des reproches au fils aîné, comme aujourd’hui, que le vieux pensait à Piotr. Mais la mère se rappelait souvent son fils cadet, et depuis longtemps, depuis deux ans, elle demandait au vieux de lui envoyer de l’argent. Mais le vieux faisait la sourde oreille.

La famille des Kourenkoff était à son aise, et le vieux avait de l’argent caché quelque part, mais pour rien au monde il ne se serait décidé à toucher ses économies. Mais ce jour, quand la vieille entendit qu’il parlait du fils cadet, elle résolut de lui demander de nouveau d’envoyer à son fils au moins un rouble, quand on vendrait l’avoine. C’est ce qu’elle fit. Quand elle se trouva seule avec le vieux, après que les jeunes gens furent partis à la corvée, elle arracha à son mari la promesse d’envoyer un rouble à Piotr sur l’argent de l’avoine. Conséquemment, quand douze tchetvert[1] d’avoine mis dans des sacs soigneusement fermés avec des épingles de bois, furent placés sur le traîneau pour être portés en ville, elle remit au vieux une lettre écrite sous sa dictée par le sacristain, et le vieux lui promit d’ajouter à la lettre un rouble et de l’envoyer à l’adresse de son fils.

Le vieux, vêtu d’une pelisse neuve et d’un caftan, les jambes entourées de chaudes bandelettes de laine blanche, prit la lettre, la mit dans son calepin, et après avoir prié Dieu s’assit dans le traîneau de devant et se rendit à la ville. Son petit-fils conduisait le traîneau de derrière. En ville le vieux demanda à un portier de lui lire la lettre, et écouta attentivement en hochant approbativement la tête. Dans la lettre de la mère de Piotr on lui envoyait d’abord la bénédiction, ensuite le salut de tout le monde, la nouvelle de la mort du parrain, et, à la fin, la nouvelle qu’Axinia (la femme de Piotr) n’avait pas voulu vivre avec eux et était partie en service chez des étrangers : « Nous avons entendu qu’elle vit bien et honnêtement. » On mentionnait encore le cadeau, le rouble ; puis encore ce que la vieille, triste, les larmes aux yeux, avait ordonné au sacristain d’écrire mot à mot sous sa dictée : « Et encore, mon cher enfant, mon petit pigeon, mon Piotr, j’ai pleuré tout mes yeux en m’attristant sur toi. Mon soleil bien-aimé, à qui m’as-tu laissée ?… » À ce passage la vieille s’était mise à sangloter et avait dit qu’il fallait laisser cela ainsi. Et on l’avait laissé. Mais Piotr ne put recevoir ni la nouvelle que sa femme était partie de la maison, ni le rouble, ni les dernières paroles de sa mère. Cette lettre et l’argent furent retournés avec la nouvelle que Piotr avait été tué à la guerre en défendant le tzar, la patrie et la religion orthodoxe, comme l’écrivit le scribe militaire.

À cette nouvelle, la vieille commença par hurler tant qu’elle put, et ensuite elle se remit au travail. Et le premier dimanche qui suivit, étant allée à l’église, elle fit dire une messe et inscrire le nom de Piotr pour être mentionné parmi les défunts, puis elle distribua des petits morceaux de pain bénit aux braves gens afin qu’ils prient pour l’esclave de Dieu, Piotr.

Axinia sanglota aussi en apprenant la mort de son mari bien-aimé, avec qui elle n’avait vécu qu’une année. Elle plaignait son mari et toute sa vie perdue, et, au milieu de ses sanglots, elle mentionnait les boucles blondes de Piotr Mikhaïlovitch, et son amour, et sa triste vie avec l’orphelin Ivan, et elle reprochait amèrement à Piotr d’avoir eu pitié de son frère plutôt que d’elle qui était forcée de gagner son pain chez les étrangers. Mais au fond de son âme Axinia était heureuse de la mort de Piotr. Elle était de nouveau enceinte de l’employé chez qui elle travaillait, et maintenant personne ne pourrait plus l’injurier, et l’employé pourrait l’épouser comme il le lui disait quand il lui parlait d’amour.

  1. Le tchetvert vaut 2Hl,097.