Ouvrir le menu principal

Hadji Mourad et autres contes/Hadji Mourad
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Hadji Mourad et autres contesNelson (p. 65-68).




VII


Avdéieff blessé avait été transporté à l’hôpital aménagé dans une petite maison, couverte de planches minces, à la sortie de la forteresse, et on l’avait fait coucher dans la salle commune, sur un des lits vides. Dans la salle il y avait quatre malades : l’un était atteint de la fièvre typhoïde ; un autre pâle, les yeux cernés, tout fiévreux, ne cessait de bâiller ; les deux autres avaient été blessés trois semaines auparavant dans une rencontre, l’un au poignet, il était debout, l’autre à l’épaule, celui-ci était assis sur sa couchette. Tous, sauf le malade atteint de la fièvre typhoïde, entouraient le nouveau venu et interrogeaient ceux qui l’apportaient.

— Des fois on lance les balles comme des pois, et rien, et cette fois on n’a tiré que cinq coups, racontait l’un des porteurs.

— Oui, chacun sa destinée.

— Oh ! oh ! gémit Avdéieff, en s’efforçant de ne pas crier pendant qu’on l’installait sur la couchette. Quand il fut étendu, il fronça les sourcils, cessa de gémir mais se mit à agiter les pieds. Il tenait les mains sur sa blessure et, immobile, regardait devant soi. Le docteur vint et ordonna de retourner le malade pour voir si la balle n’était pas ressortie de l’autre côté.

— Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda le médecin en indiquant de grandes traces blanches qui se croisaient sur le dos et les reins.

— C’est depuis longtemps, Votre Seigneurie, prononça Avdéieff en gémissant.

C’étaient les traces de la fustigation qu’il avait subie pour avoir détourné de l’argent, dépensé à boire. On replaça Avdéieff sur le dos, et le docteur farfouilla longtemps dans le ventre avec la sonde. Il trouva la balle mais ne put l’extraire, et après avoir fait un pansement et bandé la blessure, le docteur s’en alla. Pendant que le docteur sondait la blessure et la pansait, Avdéieff était couché, les dents serrées et les yeux fermés. Quand le docteur fut parti, il ouvrit les yeux et regarda avec étonnement autour de lui. Ses yeux se portaient sur les malades et l’infirmier, mais il paraissait ne pas les voir. Il voyait autre chose, qui l’étonnait.

Les camarades d’Avdéieff, Panoff et Seréguine, vinrent le voir. Avdéieff était toujours allongé, regardant avec étonnement devant lui. Il demeura longtemps sans reconnaître ses camarades, bien que ses yeux fussent fixés sur eux.

— Eh bien, Piotr, ne veux-tu pas faire savoir quelque chose à la maison ? dit Panoff.

Avdéieff ne répondit pas, cependant il regardait le visage de Panoff.

— Je demande si tu ne veux pas envoyer un ordre quelconque à la maison ? demanda de nouveau Panoff en touchant sa main froide, osseuse, large.

Avdéieff parut se réveiller.

— Ah ! C’est toi, Antonitch !

— Oui, voilà. Je suis venu. Ne veux-tu pas faire savoir quelque chose à la maison. Seréguine écrira.

— Seréguine… dit Avdéieff en portant avec peine ses yeux sur Seréguine… Tu écriras… Alors écris : Votre fils, Piotr, a cessé de vivre. Voilà, j’enviais mon frère… Je l’ai raconté aujourd’hui. Et maintenant je suis content. Que Dieu l’assiste. Alors écris cela.

Ayant prononcé ces paroles, longtemps il demeura silencieux, les yeux fixés sur Panoff.

— Eh bien, et la pipe, l’as-tu retrouvée ? demanda-t-il tout à coup.

Panoff ne répondit point.

— La pipe, te dis-je, l’as-tu retrouvée ? répéta Avdéieff.

— Elle était dans mon sac.

— C’est ça. Eh bien, maintenant donne-moi un cierge. Je vais mourir, dit Avdéieff.

À ce moment entra Poltoradski. Il venait prendre des nouvelles de son homme.

— Eh quoi, mon cher, ça va mal ! dit-il. Avdéieff ferma les yeux et hocha négativement la tête. Son visage aux pommettes saillantes était pâle et sévère. Il ne répondit rien, mais seulement répéta de nouveau, s’adressant à Panoff :

— Donne-moi un cierge. Je vais mourir.

On lui donna un cierge, mais ses doigts ne pouvaient plus se plier, et il fallut lui placer le cierge entre les doigts et le tenir. Poltoradski partit. Cinq minutes après son départ l’infirmier approcha son oreille de la poitrine d’Avdéieff et déclara que c’était fini.

Dans le rapport envoyé à Tiflis, la mort d’Avdéieff était relatée de la façon suivante : Le 23 novembre, deux compagnies du régiment de Kourinsk sortirent de la forteresse pour couper du bois. Au milieu de la journée, une bande énorme de montagnards attaqua subitement les hommes qui coupaient le bois. Le cordon commença à se replier, et en même temps une seconde compagnie chargea à la baïonnette les montagnards et les mit en déroute. Dans cette attaque deux soldats ont été blessés légèrement ; un a été tué. Quant aux montagnards, ils ont perdu plus de cent hommes tués et blessés.