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Hadji Mourad et autres contes/Hadji Mourad
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Hadji Mourad et autres contesNelson (p. 47-56).




V


Le matin, de bonne heure, avant jour, deux compagnies, sous le commandement de Poltoradski, sortirent, munies de haches, pour se rendre à dix verstes au delà des portes de Chahguirinsk. Là on dispersa une chaîne de fusiliers, et, dès que le jour commença à poindre, les soldats se mirent à couper du bois. Vers huit heures, le brouillard, qui se confondait avec la fumée odorante des branches humides qui sifflaient et craquaient dans les bûchers, commença à se lever, et les coupeurs de bois, qui auparavant ne se voyaient pas à cinq pas mais entendaient seulement les coups, purent distinguer les bûchers et la route traversant la forêt remplie d’arbres coupés. Le soleil tantôt se montrait comme une tache claire dans le brouillard, tantôt disparaissait. Sur la clairière, à l’écart de la route, Poltoradski était assis sur un tambour, avec son officier subalterne, Tikhonoff, deux officiers de la 3e compagnie et un ancien officier de la garde, dégradé pour duel, le camarade de Poltoradski à l’école des pages, le baron Frézé Le sol près des tambours était jonché de papiers ayant enveloppé des victuailles, de mégots et de bouteilles vides. Les officiers avaient bu de l’eau-de-vie, mangé, et maintenant buvaient du porter. Le tambour débouchait la troisième bouteille.

Poltoradski, bien qu’il eut peu dormi, était dans cet état particulier d’énergie morale, de franche gaîté insouciante, dans lequel il se trouvait toujours parmi ses soldats et ses camarades, là où pouvait être un danger. Une conversation animée s’était engagée entre les officiers à propos de la dernière nouvelle : la mort de général Slieptzoff. Aucun d’eux ne voyait dans cette mort le moment le plus important de la vie — sa fin et le retour à la source d’où elle est venue. Ils n’y voyaient que la bravoure d’un officier courageux qui s’était jeté sur les montagnards, l’épée à la main, et les avait massacrés désespérément.

Bien que tous, surtout des officiers ayant déjà pris part à des batailles, sussent qu’à cette guerre du Caucase, comme du reste à n’importe quelle guerre, il n’y a point de corps à corps, l’épée à la main, comme on l’imagine et le décrit (si une telle rencontre se produit alors on ne tue et ne massacre que les fuyards), cette fiction était adoptée par les officiers et leur donnait cet orgueil satisfait et cette gaîté qu’ils possédaient là, assis sur les tambours, les uns dans des attitudes martiales, les autres, au contraire, dans des poses plus modestes. Et ils fumaient, buvaient, plaisantaient, narguant la mort qui pouvait, d’un moment à l’autre, frapper l’un d’eux, ainsi qu’elle l’avait fait avec Slieptzoff. En effet, comme pour confirmer leur attente, au beau milieu de leur conversation, le joli bruit d’un coup de fusil retentit à gauche de la route, et une petite balle, en sifflotant gaîment, vola quelque part dans l’air rempli de brouillard et vint frapper contre un arbre. Quelques coups de fusil des soldats répondirent aux coups ennemis.

— Ah ! ah ! cria d’une voix joyeuse Poltoradski. — Cela se passe dans la chaîne des fusiliers. — Eh bien, mon cher Kostia, s’adressa-t-il à Frézé, c’est ta chance. Va à ta compagnie, nous allons faire tout de suite une telle bataille que ce sera délicieux ! Une vraie représentation.

Le baron dégradé bondit sur ses jambes, et à pas rapides se dirigea du côté de la fumée, où était sa compagnie. On amena à Poltoradski son petit cheval bai de Kabardine, et, rassemblant sa compagnie, il la conduisit dans la direction de la fusillade.

La chaîne se tenait à la lisière de la forêt, devant le ravin nu. Le vent soufflait dans la forêt, et on voyait clairement, non seulement la descente du ravin, mais l’autre côté. Quand Poltoradski arriva près de la chaîne, le soleil se montrait à travers le brouillard, et du côté opposé du ravin, dans l’autre forêt qui commençait là-bas, on apercevait, à une centaine de sagènes, quelques cavaliers. C’étaient les Tchetchenz qui avaient poursuivi Hadji Mourad et voulaient voir son arrivée chez les Russes. L’un d’eux fit feu sur la chaîne, quelques soldats lui répondirent. Les Tchetchenz s’éloignèrent et la fusillade cessa. Mais quand Poltoradski arriva avec sa compagnie et ordonna de tirer, aussitôt l’ordre transmis, sur toute la ligne du cordon s’entendit le cliquetis ininterrompu, gai, des fusils, accompagné de fumée qui se dispersait gracieusement. Les soldats, heureux de la distraction, chargeaient rapidement leurs armes et lançaient balles sur balles. Évidemment les Tchetchenz sentirent la provocation, et irrités, bondissant l’un après l’autre, à leur tour ils firent feu sur les soldats. L’un de ceux-ci fut blessé. C’était ce même Avdeieff qui avait été envoyé au guet. Quand ses camarades s’approchèrent de lui, il était couché sur le ventre, tenant à deux mains sa blessure, et, se secouant d’un mouvement régulier, il gémissait doucement.

— Je commençais juste à charger mon fusil, j’entendis claquer quelque chose, tic… disait le soldat qui était dans le rang à côté d’Avdeieff. — Je regarde et il laisse tomber son fusil…

Avdeieff appartenait à la compagnie de Poltoradski. Ayant remarqué le groupe qui s’était formé autour d’Avdeieff, Poltoradski s’approcha.

— Quoi ! frère ! Tu as reçu le baptême du feu ? dit-il. Où ?

Avdeieff ne répondit pas.

— Je commençais juste à charger mon fusil… J’entends claquer quelque chose… tic… Je regarde, il laisse tomber son fusil… répéta le soldat qui était dans le rang à côté d’Avdeieff.

— Ta ta… claqua de la langue Poltoradski. — Eh quoi, Avdeieff, ça te fait mal ?

— Pas mal, mais ça m’empêche de marcher. Je prendrais bien du vin, votre Seigneurie.

Le vin, c’est-à-dire l’alcool que buvaient les soldats au Caucase, fut apporté, et Panoff, en fronçant sévèrement les sourcils, en donna une tasse à Avdeieff.

Avdeieff commença à boire, mais, aussitôt, de la main écarta la tasse.

— Le cœur n’en veut pas ; bois toi-même. Panoff vida la tasse.

De nouveau Avdeieff essaya de se soulever et de nouveau retomba.

On déplia un manteau sur lequel on le plaça.

— Votre Seigneurie, voici le Colonel ! dit un caporal en s’approchant de Poltoradski.

— Bon. Toi, veille sur lui, dit Poltoradski, et, faisant siffler sa cravache, il partit au grand trot à la rencontre de Vorontzoff.

Vorontzoff, qui montait un trotteur anglais, pur sang, roux, était accompagné d’un aide de camp, d’un cosaque et d’un Tchetchenz interprète.

— Que se passe-t-il ici ? demanda-t-il à Poltoradski.

— Voici : une bande de Tchetchenz s’est avancée et a attaqué le cordon, lui répondit Poltoradski.

— Bon, bon. C’est vous-mêmes qui avez commencé tout cela.

— Non, prince, pas moi, dit Poltoradski en souriant. Ce sont eux qui nous ont provoqués.

— J’ai entendu qu’un soldat était blessé ?

— Oui ; et c’est dommage ; un brave soldat. — Gravement ?

— Ça en a l’air ; dans le ventre.

— Et savez-vous où je vais, moi ? demanda Vorontzoff.

— Non, je ne sais pas.

— Est-ce que vous ne devinez pas ? Hadji Mourad va venir ici ; nous nous rencontrerons, dans un instant.

— Pas possible !

— Hier, l’émissaire est retourné le prévenir, dit Vorontzoff, retenant avec effort un sourire de joie. — À l’instant il va venir m’attendre dans la forêt, sur la clairière. Dispersez vos fusiliers jusque là, et ensuite venez me rejoindre.

— À vos ordres, dit Poltoradski, en portant la main à son bonnet.

Il retourna à sa compagnie, conduisit lui-même le cordon sur la droite, et ordonna à un sergent-major d’emmener celui de gauche.

Pendant ce temps les soldats transportaient à la forteresse Avdeieff blessé.

Poltoradski était en route pour rejoindre Vorontzoff quand il aperçut, derrière lui, des cavaliers qui venaient de son côté. Il s’arrêta et les attendit.

Devant tous s’avançait, sur un cheval à crinière blanche, un homme à l’air imposant en tcherkeska blanche, le turban surmontant le bonnet, et dont les armes étaient incrustées d’or. Cet homme était Hadji Mourad. Il s’approcha de Poltoradski et lui dit quelque chose en tatar. Poltoradski souleva les sourcils, fit un geste de la main, indiquant qu’il ne comprenait rien, et sourit. Hadji Mourad répondit à ce sourire par un sourire qui frappa Poltoradski par sa bonté et sa naïveté enfantine. Poltoradski ne s’était pas représenté ainsi ce terrible montagnard. Il s’attendait à voir un homme morne, sec, étranger, et il avait devant lui un homme très simple, qui souriait d’un sourire si bon qu’il semblait être un ami connu depuis longtemps. La seule chose extraordinaire chez lui, c’étaient les yeux, très largement écartés, qui scrutaient attentivement, profondément, les yeux des autres.

La suite de Hadji Mourad se composait de quatre hommes.

Il y avait ce Khan-Magom qui, cette nuit, était venu trouver Vorontzoff. C’était un homme au visage cramoisi, rond, avec des yeux noirs brillants, sans paupières, et une expression pleine de la joie de vivre. Il y avait encore un homme, trapu, velu, dont les sourcils se joignaient ; c’était un Abaze, Khanefi, qui avait la charge de toutes les affaires de Hadji Mourad. Il conduisait avec lui un cheval chargé de sacs bien remplis. Les deux autres hommes de la suite étaient surtout remarquables : l’un était jeune, avait la taille fine comme celle d’une femme, de larges épaules, la barbiche blonde, naissante, et des yeux de brebis. Ce beau garçon, c’était Eldar. L’autre, borgne, sans cils ni sourcils, la barbe rousse taillée, le visage balafré, était un Tchetchenz, Gamzalo.

Poltoradski indiqua à Hadji Mourad Vorontzoff qui débouchait sur la route. Hadji Mourad se dirigea vers lui, en s’approchant posa sa main droite sur sa poitrine, puis prononça quelques mots en tatar et s’arrêta.

Le Tchetchenz interprète traduisit :

— Je me rends à la volonté du tzar russe. Je veux le servir. Je le voulais depuis longtemps, mais Schamyl m’en empêchait.

Vorontzoff tendit à Hadji Mourad sa main gantée. Hadji Mourad regarda cette main, eut une minute d’hésitation, mais ensuite la serra fortement et prononça encore quelque chose, en regardant tantôt l’interprète, tantôt Vorontzoff.

— Il dit qu’il n’a voulu aller chez personne d’autre que chez toi, parce que tu es le fils du Sardar. Il te respecte grandement.

Vorontzoff remercia d’un signe de tête. Hadji Mourad dit encore quelque chose en indiquant sa suite.

— Il dit que ses hommes, ses murides, comme lui serviront les Russes.

Vorontzoff le regarda et acquiesça de la tête.

Le Tchetchenz aux yeux sans paupières, le joyeux Khan-Magom, hochant aussi la tête, dit quelque chose à Vorontzoff, et probablement quelque chose de très drôle, parce que le velu Abaze sourit en montrant des dents d’une blancheur éblouissante. Quant au roux Gamzalo, il jeta seulement un rapide regard de son œil rouge sur Vorontzoff, et aussitôt le fixa de nouveau sur les oreilles de son cheval.

Tandis que Vorontzoff et Hadji Mourad, accompagnés de leur suite, retournaient à la forteresse, les soldats, réunis en groupes, faisaient leurs réflexions.

— Combien d’âmes a-t-il perdu, ce maudit, et maintenant, tu verras, on le flattera ! disait l’un.

— Comment en serait-il autrement. Il était le premier commandant de Schamyl. Maintenant c’est autre chose.

— Il a l’air d’un brave. Il n’y a pas à dire, un vrai cavalier !

— Et as-tu vu le roux ? Il louche comme une bête.

— Ça doit être un vrai chien.

Tous avaient remarqué particulièrement le roux.


Partout où l’on coupait la forêt, les soldats qui se trouvaient près de la route accouraient pour regarder. Un officier cria sur eux, mais Vorontzoff l’arrêta.

— Qu’ils regardent leur vieille connaissance. Sais-tu qui c’est ? demanda Vorontzoff au soldat qui se trouvait le plus près, en prononçant lentement et avec un accent anglais.

— Non, Votre Excellence.

— C’est Hadji Mourad. As-tu entendu ce nom ?

— Comment donc, Votre Excellence ! on l’a battu plusieurs fois.

— Oui, mais il nous le rendait aussi.

— Parfaitement, Votre Excellence, répondit le soldat, heureux d’avoir causé avec son chef.

Hadji Mourad comprit qu’on parlait de lui et un sourire satisfait brilla dans ses yeux.

Vorontzoff rentra à la forteresse dans la disposition d’esprit la plus joyeuse.