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Hadji Mourad et autres contes/Hadji Mourad
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Hadji Mourad et autres contesNelson (p. 201-207).




XXIV


La seule consolation qu’avait Boutler, pendant tout ce temps, c’était la poésie de la vie guerrière à laquelle il s’abandonnait, non seulement pendant le service mais même dans la vie privée. Vêtu à la circassienne, il caracolait sur son cheval, et deux fois allait en embuscade avec Bogdanovitch ; mais ils ne prirent ni ne tuèrent personne. Sa liaison et son amitié avec le héros connu Bogdanovitch avaient pour Boutler quelque chose de très agréable et de très martial. Sa dette, il l’avait réglée en empruntant d’un juif à un taux énorme, c’est-à-dire qu’il avait seulement ajourné et un peu éloigné la difficulté inextricable, sans la résoudre. Il tâchait de ne pas penser à sa situation, et pour obtenir l’oubli, outre la poésie de la vie guerrière, il avait recours au vin. Il buvait de plus en plus, et, de jour en jour, devenait moralement plus faible. Maintenant il ne faisait plus le beau Joseph envers Marie Dmitriévna ; au contraire, il s’était mis à lui faire grossièrement la cour, mais, à son grand étonnement, il avait essuyé un refus des plus catégoriques, ce qui l’avait rendu fort honteux.

À la fin d’avril arriva dans la forteresse un détachement que Bariatinski envoyait pour opérer un nouveau mouvement à travers la Tchetchnia, réputée infranchissable. Deux compagnies du régiment de Kabardine faisaient partie de ce détachement, et ces compagnies, d’après la coutume établie au Caucase, étaient reçues en amies par celles qui se trouvaient à Kourinskoié. Les soldats se répartissaient dans les casernes, où on les régalait non seulement de soupe, de gruau cuit et de viande, mais aussi d’eau-de-vie. Les officiers, eux, étaient les hôtes des officiers de la place qui faisaient les honneurs aux nouveaux venus. Le régal s’était terminé par une beuverie et des chansons. Ivan Matvéievitch, non plus rouge, mais la mine terreuse tellement il était ivre, était assis à califourchon sur une chaise, et faisait le moulinet contre des ennemis imaginaires, avec son sabre qu’il avait tiré du fourreau. Tantôt il proférait des injures, tantôt éclatait de rire, tantôt embrassait les officiers, tantôt dansait au motif de sa chanson favorite.

Boutler aussi était là. Il essayait de voir en tout ceci la poésie de la vie guerrière, mais au fond de son âme il ressentait de la pitié pour Ivan Matvéievitch, qu’il ne voyait aucune possibilité de retenir. Sentant qu’à lui aussi le vin montait à la tête, Boutler sortit sans se faire remarquer et se dirigea vers la maison. La lune, alors dans son plein, éclairait les maisonnettes blanches et les pierres de la route, et sa lumière était si vive que les cailloux, les brins de paille, le crottin de cheval, tout apparaissait très distinctement. Non loin de la maison, Boutler rencontra Marie Dmitriévna, un fichu sur la tête et le cou. Depuis le refus qu’elle lui avait infligé, Boutler, honteux, évitait de se trouver seul avec elle. Mais ce soir, au clair de lune, et à cause du vin bu, Boutler se sentit joyeux de cette rencontre et fut repris du désir de lui conter fleurette.

— Où allez-vous ? demanda-t-il.

— Mais voir ce que fait mon vieux, répondit-elle amicalement à Boutler.

Elle avait repoussé très sincèrement et très catégoriquement les avances de Boutler, mais cependant elle était ennuyée de ce que, maintenant, il l’évitât…

— Mais pourquoi aller voir, il viendra.

— Viendra-t-il ?

— S’il ne vient pas on l’amènera.

— C’est ça, mais ce n’est pas bien… Alors, n’y pas aller ? fit Marie Dmitriévna.

— Non, n’y allez pas. Allons plutôt à la maison.

Marie Dmitriévna retourna sur ses pas, à côté de Boutler.

La lune éclairait si brillamment qu’une sorte d’auréole entourait les ombres sur la route. Boutler regardait cela et voulait dire à Marie Dmitriévna que, malgré tout, elle lui plaisait, mais il ne savait comment commencer. Quant à elle, elle attendait ce qu’il allait dire. Ainsi, en silence, ils étaient arrivés déjà tout près de la maison quand, au tournant, parurent des cavaliers. C’était un officier avec le convoi.

— Qui nous envoie-t-on encore ? dit Marie Dmitriévna en s’écartant de la route.

La lune éclairait par derrière les cavaliers, de sorte que Marie Dmitriévna ne reconnut l’officier que quand il était déjà presque à côté d’eux. C’était Kamenieff. Il avait servi autrefois avec Ivan Matvéievitch, c’est pourquoi Marie Dmitriévna le connaissait.

—  Piotr Mikhaïlovitch, c’est vous ! lui dit-elle. — C’est moi-même, répondit Kamenieff. — Tiens, Boutler ! Bonjour. Vous ne dormez pas encore ? Vous vous promenez avec Marie Dmitriévna ? Prenez garde, Ivan Matvéievitch n’est pas commode. Où est-il ?

— Tenez, vous entendez, dit Marie Dmitriévna en indiquant le côté d’où venaient les sons de la musique et les chansons. — Ils font la noce.

— Quoi ! Ce sont les vôtres qui font la noce ?

— Non. Ils sont venus de Kissif Iourta, et voilà, on les régale.

— Ah ! c’est bien. Je réussirai aussi. Je ne suis venu que pour une minute.

— Vous avez quelque affaire ? demanda Boutler.

— Oui, une petite affaire.

— Bonne ou mauvaise ?

— Cela dépend pour qui. Pour nous c’est bon, mais pour quelqu’un d’autre c’est mauvais.

Kamenieff se mit à rire.

Tous trois arrivèrent à la maison d’Ivan Matvéievitch.

— Tchikhirieff ! cria Kamenieff à un cosaque.

— Viens ici.

Un cosaque du Don se détacha du groupe et s’approcha. Il portait l’uniforme ordinaire des cosaques du Don ; il était chaussé de bottes, avait sur lui un manteau, et derrière sa selle un sac.

— Eh bien, tire-nous la chose ! dit Kamenieff en descendant de cheval.

Le cosaque détacha son sac. Kamenieff y plongea la main.

— Alors, voulez-vous que je vous montre la nouvelle ? Vous n’aurez pas peur ? s’adressa-t-il à Marie Dmitriévna.

— De quoi avoir peur ? fit-elle.

— Voilà ! dit Kamenieff en retirant du sac une tête d’homme et la montrant au clair de lune.

— Reconnaissez-vous ?

C’était une tête rasée, aux arcades sourcilières proéminentes, avec la barbe noire et la moustache taillée ; un des yeux était ouvert, l’autre à demi-fermé ; le crâne, rasé, était ensanglanté, fendu, et du sang noir était coagulé au bord des narines. Le cou était entouré d’une serviette sanguinolente. Malgré toutes ces blessures, le visage, dans le plissement des lèvres bleuies, gardait une expression enfantine, bonne. Marie Dmitriévna regarda, et, sans mot dire, se détournant, à pas rapides rentra à la maison. Boutler ne pouvait détacher ses yeux de l’effroyable tête. C’était la tête de ce même Hadji Mourad avec lequel, si récemment, il passait ses soirées en conversation amicale.

— Comment cela ? Qui l’a tué ? demanda-t-il.

— Il a voulu s’enfuir. On l’a rattrapé, dit Kamenieff ; puis il remit la tête au cosaque et lui-même entra dans la maison avec Boutler. — Et il est mort en brave, ajouta-t-il.

— Mais comment tout cela est-il arrivé ?

— Attendez. Ivan Matvéievitch va venir et je raconterai tout en détail. On m’a envoyé exprès. Je parcours toutes les forteresses et les aouls et je montre la tête.

On avait envoyé chercher Ivan Matvéievitch. Tout ivre, accompagné de deux officiers ayant eux aussi beaucoup bu, il arriva à la maison et se jeta dans les bras de Kamenieff.

— Et moi, dit Kamenieff, je vous ai apporté la tête de Hadji Mourad.

— Tu mens ! On l’a tué ?

— Oui. Il avait voulu s’enfuir.

— Je l’avais toujours dit qu’il nous tromperait. Alors où est-elle, la tête ? montre-la.

On appela le cosaque, qui apporta le sac contenant la tête. On la retira du sac, et Ivan Matvéievitch, les yeux ivres, la regarda longuement.

— Et tout de même c’était un brave ! dit-il. — Donne, je l’embrasserai.

— Oui, c’est vrai ; c’était un brave, dit l’un des officiers.

Quand tous eurent examiné la tête, on la remit de nouveau au cosaque, qui la replaça dans le sac, puis posa le sac sur le sol en tâchant de ne pas faire de bruit.

— Eh bien ! Kamenieff, est-ce que tu racontes quelque chose quand tu la montres ? demanda un officier.

— Non, laisse-moi, je l’embrasserai. Il m’a fait cadeau d’un sabre ! criait Ivan Matvéievitch.

Boutler alla sur le perron. Marie Dmitriévna était assise sur la seconde marche. Elle se tourna vers Boutler, mais aussitôt se détourna avec humeur.

— Qu’avez-vous, Marie Dmitriévna ? demanda Boutler.

— Tous, vous êtes des assassins. Je vous déteste. Je ne puis le supporter. Des bouchers, de vrais bouchers ! dit-elle en se levant.

— Mais la même chose peut nous arriver à nous. C’est la guerre, reprit Boutler, ne sachant que dire.

— La guerre ! Quelle guerre ? Des assassins, voilà tout ! Un cadavre… il faut l’ensevelir, et eux, plaisantent ! De vrais assassins ! répéta-t-elle, et elle descendit les degrés du perron et entra dans la maison par la porte de service.

Boutler retourna dans la chambre et demanda à Kamenieff de raconter en détail comment cela était arrivé.

Et Kamenieff se mit à raconter.