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Hadji Mourad et autres contes/Hadji Mourad
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Hadji Mourad et autres contesNelson (p. 189-194).




XXII


N’ayant pas atteint son but à la Tchetchnia, Hadji Mourad retourna à Tiflis, où chaque jour il venait chez Vorontzoff et le suppliait, quand celui-ci le recevait, de réunir les prisonniers et de les échanger contre sa famille. Il répétait que sans cela il était lié et ne pouvait, comme il le désirait, servir les Russes et anéantir Schamyl. Vorontzoff promettait vaguement de faire tout ce qu’il pourrait, mais remettait de jour en jour, disant qu’il prendrait une détermination aussitôt l’arrivée à Tiflis du général Argoutinski, avec lequel il en causerait.

Voyant cela, Hadji Mourad demanda à Vorontzoff l’autorisation de vivre pour un certain temps à Noukha, petite ville de la Transcaucasie, où il pensait avoir plus de facilités pour continuer les pourparlers avec Schamyl et avec les gens dévoués à lui et à sa famille. En outre, à Noukha, ville musulmane, il y avait une mosquée, et il pourrait plus commodément accomplir tous les rites exigés par la loi musulmane. Vorontzoff écrivit à ce sujet à Pétersbourg, et, en attendant la réponse, il prit sur lui d’autoriser Hadji Mourad à séjourner à Noukha.

Pour Vorontzoff, pour les autorités de Pétersbourg, ainsi que pour la majorité des Russes qui connaissaient l’histoire de Hadji Mourad, cet événement paraissait une circonstance heureuse dans la guerre du Caucase, ou, tout simplement, un cas intéressant. Mais pour Hadji Mourad, c’était, les derniers temps surtout, un terrible tournant de sa vie. Il s’était enfui des montagnes, d’une part pour sauver sa vie, d’autre part par haine pour Schamyl ; quelque difficulté qu’ait présenté cette fuite, il était parvenu à l’opérer, et, les premiers temps, il se réjouissait de ce résultat, et méditait un plan pour attaquer Schamyl. Mais il résultait que le salut de sa famille, qu’il croyait facile à réaliser, présentait des difficultés qu’il n’avait pas soupçonnées. Schamyl s’était saisi de sa famille, la tenait en captivité, et menaçait d’envoyer les femmes en différents aouls et de crever les yeux de son fils ou de le tuer. Maintenant, Hadji Mourad allait à Noukha avec l’intention d’essayer, avec l’aide de ses partisans du Daghestan, d’arracher sa famille, par ruse ou par force, des mains de Schamyl. Les derniers émissaires qu’il reçut à Noukha lui apprirent que les Abazes, qui lui étaient dévoués, se préparaient à enlever sa famille et à la conduire chez les Russes, mais comme ils étaient trop peu nombreux pour cette entreprise ils ne pouvaient la risquer tant que la famille de Hadji Mourad serait en captivité à Vedene ; ils attendraient pour cela que la famille fut transportée à un autre endroit. Alors, pendant la route, ils promettaient de le faire. Hadji Mourad ordonna de dire à ses amis qu’il y aurait trois mille roubles pour celui qui sauverait sa famille.

À Noukha on logea Hadji Mourad dans une petite maison de cinq pièces, située non loin de la mosquée et des palais du khan. Dans sa maison demeuraient aussi les officiers attachés à sa personne, l’interprète et ses serviteurs. La vie de Hadji Mourad se passait dans l’attente et la réception des émissaires montagnards et en promenades à cheval qu’il avait été autorisé à faire dans les environs.

Le 8 avril, en rentrant de la promenade, Hadji Mourad apprit qu’en son absence était arrivé de Tiflis un fonctionnaire de la part de Vorontzoff. Malgré tout son désir de savoir quelles nouvelles lui apportait le fonctionnaire, Hadji Mourad, avant d’aller dans la chambre où celui-ci l’attendait en compagnie du commissaire de police, se rendit chez lui et fit sa prière de midi. Sa prière faite, il alla dans la pièce qui servait de salon et de salle de réception. Le fonctionnaire qui venait de Tiflis, le conseiller d’État Kiriloff, transmit à Hadji Mourad le désir de Vorontzoff qu’il soit revenu pour le 12 à Tiflis, afin d’avoir une entrevue avec le général Argoutinski.

— Iakchi ! dit avec humeur Hadji Mourad. Le fonctionnaire Kiriloff lui déplaisait.

— Et l’argent, l’as-tu apporté ?

— Oui. je l’ai apporté, répondit Kiriloff.

— Maintenant c’est pour deux semaines, dit Hadji Mourad en montrant dix doigts, puis quatre. — Donne.

— Tout de suite, dit le fonctionnaire en prenant une bourse dans sa sacoche. — Et pourquoi diable lui faut-il de l’argent ? dit-il en russe, pensant que Hadji Mourad ne comprenait pas.

Mais Hadji Mourad avait compris, et il regarda avec colère Kiriloff.

En sortant l’argent, celui-ci, qui désirait causer avec Hadji Mourad, afin de savoir ce qu’à son retour il devait dire au prince Vorontzoff, lui demanda, par l’interprète, s’il ne s’ennuyait pas ici.

Hadji Mourad regarda de côté, avec mépris, le gros petit homme, en civil et sans armes, et ne répondit rien. L’interprète répéta la question.

— Dis-lui que je n’ai pas à lui parler ; qu’il donne l’argent. Puis, ayant dit cela, Hadji Mourad s’assit devant la table, se préparant à compter l’argent.

Quand Kiriloff eut sorti de la bourse les pièces d’or, qu’il disposa en sept petites piles de chacune dix pièces (Hadji Mourad recevait cinq pièces d’or par jour), il les avança vers Hadji Mourad. Celui-ci fit glisser l’or dans la manche de sa tcherkeska, se leva, et, geste tout à fait inattendu, il donna un petit coup sur le crâne chauve du conseiller d’État, puis sortit de la chambre. Le conseiller d’État bondit et ordonna à l’interprète de dire qu’il n’ose pas se permettre cela, car il a un grade qui correspondait à celui de colonel. Le commissaire de police confirma la même chose ; mais Hadji Mourad fit signe de la tête qu’il le savait et sortit.

— Que faire avec un homme pareil ? dit le commissaire de police. Il te plongerait le poignard dans le dos, et voilà tout, avec ces diables on ne peut pas parler. J’ai vu qu’il commençait à se fâcher.

À la nuit arrivèrent deux émissaires montagnards couverts jusqu’aux yeux de leur bachelik. Le commissaire de police les conduisit dans la chambre de Hadji Mourad. Un des émissaires était un Taveline gras, noir ; l’autre un vieillard très maigre. Les nouvelles qu’ils apportaient n’étaient pas joyeuses pour Hadji Mourad. Les amis qui avaient voulu se charger de sauver la famille maintenant y renonçaient par peur de Schamyl, qui menaçait des supplices les plus épouvantables tous ceux qui viendraient en aide à Hadji Mourad.

Après avoir écouté le récit des émissaires, Hadji Mourad, les bras accoudés sur ses jambes croisées, la tête coiffée du bonnet, inclinée, demeura longtemps silencieux. Hadji Mourad pensait, et pensait résolument. Il savait qu’il réfléchissait maintenant pour la dernière fois et qu’une solution était nécessaire. Hadji Mourad releva la tête, puis, prenant deux pièces d’or, en donna une à chacun des émissaires et leur dit :

— Allez !

— Quelle sera la réponse ?

— La réponse sera celle que Dieu enverra. Allez !

Les émissaires se levèrent et partirent.

Hadji Mourad resta assis sur le tapis, les coudes appuyés sur les genoux. Il resta ainsi longtemps. Il se demandait ce qu’il fallait faire. « Croire Schamyl et retourner chez lui ? C’est un renard, il trompera. Et si même il ne trompe pas, on ne peut pas se soumettre à lui, à ce menteur roux. Cela est impossible, car, après que je suis venu chez les Russes, il ne se fiera pas à moi, » pensait Hadji Mourad. Et il se rappela ce conte taveline. Un faucon, ayant été capturé, vécut quelque temps chez les hommes. Ensuite, il retourna à la montagne chez les siens. Mais il portait aux pattes des entraves auxquelles étaient attachés des grelots. Et les faucons ne voulurent point l’accueillir. « Va-t’en là-bas où l’on t’a mis des grelots d’argent. Nous n’avons pas de grelots, nous n’avons pas d’entraves. » Le faucon ne voulait pas quitter ses parents et resta. Mais les autres faucons s’obstinaient à ne pas vouloir de lui, et ils le tuèrent à coups de bec.

« Ils me tueront ainsi, pensa Hadji Mourad. Rester ici, soumettre au tzar russe le Caucase, mériter la gloire, les honneurs, la richesse !… Cela est possible, pensa-t-il, se rappelant ses entretiens avec Vorontzoff et les paroles flatteuses du prince. Mais il faut prendre une résolution immédiate, sans quoi il fera périr ma famille. »

Hadji Mourad ne dormit pas de la nuit. Il réfléchissait.