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Hadji Mourad et autres contes/Hadji Mourad
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Hadji Mourad et autres contesNelson (p. 182-188).




XXI


La vie des habitants des forteresses d’avant-garde sur la ligne de la Tchetchnia allait son train. Depuis, il y avait eu deux attaques, et des miliciens et des compagnies de soldats avaient marché contre les montagnards, mais, la deuxième fois, ceux-ci s’étaient enfuis sans qu’on ait pu les joindre, et, arrivés à Vozdvijenskaia, ils avaient volé huit chevaux des cosaques, après avoir tué le cosaque qui les conduisait à l’abreuvoir. Depuis que l’aoul avait été ruiné, il n’y avait pas eu d’incursion, mais on s’attendait à une grande expédition à la grande Tchetchnia, par suite de la nomination comme nouveau chef du flanc gauche du prince Bariatinski.

Dès que celui-ci, ami du général gouverneur, ancien commandant du régiment de Kabardine, fut nommé chef du flanc gauche et arrivé à Groznaia, il réunit un détachement afin de poursuivre les mesures prescrites par l’empereur et que Tchernecheff avait transmises à Vorontzoff.

Le détachement, réuni à Vozdvijenskaia, en sortit dans la direction de Verkourinsk, où les troupes coupaient du bois. Le jeune Vorontzoff avait là une magnifique tente de drap, et sa femme, Marie Vassilievna, souvent venait au camp et y couchait. Les relations de Marie Vassilievna avec Bariatinski n’étaient un secret pour personne, c’est pourquoi les officiers qui n’étaient pas de l’entourage immédiat et les soldats, entre eux, l’injuriaient grossièrement parce que, à cause de sa présence dans le camp, on les envoyait, la nuit, au guet. Ordinairement les montagnards avançaient des canons et lançaient des obus dans le camp ; dans la plupart des cas ces obus n’atteignaient pas leur but, aussi, en temps ordinaire, ne prenait-on aucune mesure contre ces attaques. Mais pour que les montagnards ne pussent tirer et effrayer ainsi Marie Vassilievna, on envoyait le guet. Et aller chaque nuit au guet pour que Madame ne soit pas effrayée, c’était offensant et révoltant, et les soldats et les officiers qui n’étaient pas reçus dans la haute société, injuriaient sans se gêner Marie Vassilievna.

Boutler, pour voir des camarades du corps des pages ainsi que d’anciens camarades de régiment qui servaient dans le régiment de Kourinsk et les aides de camp qu’il connaissait, de la forteresse se rendit un jour au camp. Tout de suite il se sentit très gai. Il s’installa dans la tente de Poltoradski, et retrouva beaucoup de connaissances qui l’accueillirent avec joie. Il alla voir aussi Vorontzoff qu’il connaissait un peu, parce que, à un moment donné, tous deux avaient servi dans le même régiment. Vorontzoff reçut Boutler très amicalement, le présenta au prince Bariatinski, et celui-ci l’invita au dîner d’adieu qu’il donnait à l’ancien chef du flanc gauche, son prédécesseur, le général Kozlovski.

Le dîner était splendide. On avait amené et installé une série de tentes, et, sur toute leur longueur, était disposée une table magnifiquement dressée. Tout rappelait la vie de la garde à Saint-Pétersbourg. À deux heures on se mit à table. Au milieu était assis, d’un côté Kozlovski et en face Bariatinski. Kozlovski avait à sa droite Vorontzoff, à sa gauche la femme de Vorontzoff. Tout le long, de chaque côté, avaient pris place les officiers du régiment de Kabardine et de Kourinsk. Boutler était assis à côté de Poltoradski ; tous deux bavardaient gaîment et buvaient avec leurs voisins. Quand on arriva au rôti, les ordonnances commencèrent à verser le Champagne. Poltoradski avec une véritable crainte et avec pitié dit alors à Boutler :

— Notre Kozlovski ne va pas pouvoir s’en tirer.

— Quoi ?

— Il doit faire un discours. Et que peut-il dire ? Oui, mon cher, ce n’est pas la même chose que de prendre un retranchement sous les balles. Et encore, à côté de lui, une dame, et ces messieurs de la cour. Vraiment, ça fait pitié de le voir, se disaient entre eux les officiers.

Le moment solennel était arrivé. Bariatinski se leva, prit sa coupe, et, s’adressant à Kozlovski, prononça un bref discours. Quand il eut achevé Kozlovski se leva, et d’une voix bégayante, sourde, commença : — Par la volonté de sa Majesté, je m’en vais… Je me sépare de vous, messieurs les officiers… Mais, regardez-moi toujours comme étant des vôtres… Vous, messieurs les officiers, vous connaissez cette vérité : qu’un seul sur le champ n’est pas un soldat. C’est pourquoi, de tout ce par quoi j’ai été récompensé dans mon service, de tout ce dont m’a gratifié la bienveillance de Sa Majesté, de toute ma situation ainsi que mon bon renom, de tout, absolument de tout… — Ici sa voix trembla, — je vous suis redevable, et suis redevable à vous seuls, mes amis ! Et le visage ridé se crispa encore davantage. Un sanglot monta dans sa gorge, et des larmes parurent dans ses yeux. — De tout mon cœur, je vous apporte ma reconnaissance la plus sincère et la plus cordiale.

Kozlovski, incapable de prononcer un mot de plus, se mit à embrasser les officiers. La princesse se cacha le visage dans son mouchoir. Le prince Sémion Mikhaïlovitch, la bouche crispée, clignotait des yeux. Plusieurs des officiers avaient les yeux humides. Boutler, qui cependant connaissait très peu Kozlovski, ne pouvait non plus retenir ses larmes. Tout cela lui plaisait énormément.

Ensuite commencèrent les toasts pour Bariatinski, pour Vorontzoff, pour les officiers, pour les soldats ; et les officiers sortirent de ce dîner animés par le vin et par l’enthousiasme militaire auquel ils étaient particulièrement disposés.

Le temps était merveilleux, doux, ensoleillé ; l’air frais, vivifiant. De tous côtés craquaient les bûchers, retentissaient les chansons. Il semblait que tous fêtaient quelque chose. Boutler, l’esprit dispos, un peu attendri, alla dans la tente de Poltoradski. Quelques officiers s’y étant réunis, on dressa une table pour le jeu et l’aide de camp mit en banque cent roubles. Deux fois Boutler sortit de la tente, tenant la main sur sa bourse, dans la poche de son pantalon. Mais, à la fin, il n’y put tenir, et malgré la parole qu’il s’était donnée, et avait donnée à ses frères, de ne pas jouer, il se mit à ponter. Moins d’une heure après, Boutler, tout rouge, en sueur, son uniforme taché de craie, était assis, les deux bras appuyés sur la table, et, sur une carte froissée, marquait les chiffres de ses mises. Il avait tant perdu qu’il avait peur de compter. Du reste, sans compter, il savait qu’il avait perdu tous les appointements qu’il pouvait toucher d’avance, et que, même en y ajoutant le prix de son cheval, il ne pourrait payer les sommes qu’avait inscrites, d’après lui, l’aide de camp qu’il ne connaissait pas. Il aurait continué à jouer, mais l’aide de camp, le visage sévère, avait déposé les cartes et s’était mis à compter la colonne des chiffres de Boutler.

Boutler, confus, demanda de l’excuser s’il ne pouvait payer sur le champ ce qu’il avait perdu, et dit qu’il l’enverrait de la maison. Mais, comme il disait cela, il remarqua que tous avaient pitié de lui, et que tous, même Poltoradski, évitaient son regard. C’était sa dernière soirée ; il devait ne pas jouer, aller chez Vorontzoff, qui l’avait invité, et tout eût été parfait, pensait-il. Et maintenant, non seulement ce n’était pas parfait, c’était épouvantable.

Ayant dit adieu à ses camarades et à ses connaissances, il partit chez lui. Aussitôt arrivé il se coucha et dormit dix-huit heures de suite, comme on dort ordinairement après qu’on a perdu aux cartes.

Marie Dmitriévna, à qui il avait demandé de lui prêter cinquante kopecks pour le pourboire du cosaque qui l’avait accompagné, comprit, à sa mine triste et à ses réponses brèves, qu’il avait perdu, et elle reprocha à Ivan Matvéievitch de l’avoir laissé partir.

Le lendemain Boutler s’éveilla à midi, et, se rappelant sa situation, il voulut se replonger dans l’oreiller qu’il venait de quitter. Mais cela n’était pas possible. Il fallait prendre des mesures pour trouver les quatre cent soixante-dix roubles qu’il devait à un inconnu. En fait de mesures, d’abord il écrivit à son frère, en se repentant de sa faute et le suppliant de lui envoyer pour la dernière fois cinq cents roubles, sur le compte de ce moulin qui restait encore en propriété indivise. Ensuite il écrivit à une parente, très avare, en lui demandant de lui prêter, à n’importe quel taux, les mêmes cinq cents roubles. Ensuite il alla trouver Ivan Matvéievitch, sachant que lui, ou plutôt Marie Dmitriévna avait de l’argent, et lui demanda de lui prêter cinq cents roubles.

— Moi je les donnerais bien, tout de suite, dit Ivan Matvéievitch, mais Marie ne les donnera pas. Ces sacrées femmes sont si serrées ! Et il faut pourtant, il faut, que diable, se tirer d’embarras ! On pourrait essayer chez ce satané vivandier.

Mais, chez le vivandier, il n’y avait même pas à essayer de faire l’emprunt. De sorte que le salut de Boutler ne pouvait venir que du frère ou de la parente avare.