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Hadji Mourad et autres contes/Hadji Mourad
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Hadji Mourad et autres contesNelson (p. 173-181).




XX


Hadji Mourad vivait depuis une semaine dans la forteresse chez Ivan Matvéievitch. Bien que Marie Dmitriévna eut souvent à se fâcher contre le velu Khanefi – Hadji Mourad n’avait amené avec lui que Khanefi et Eldar – et une fois même dut le chasser de la cuisine parce qu’il avait failli la tuer, elle nourrissait visiblement un sentiment particulier de respect et de sympathie pour Hadji Mourad. Maintenant ce n’était pas elle qui lui servait ses repas, elle avait laissé ce soin à Eldar, mais elle profitait de chaque occasion pour le voir et lui rendre service. Elle prenait également une part très vive dans les pourparlers engagés au sujet de sa famille. Elle savait combien il avait de femmes, combien d’enfants et leur âge ; et chaque fois que Hadji Mourad avait eu la visite d’un émissaire, elle l’interrogeait comme elle pouvait sur le résultat des pourparlers.

Quant à Boutler, pendant cette semaine, il s’était complètement lié d’amitié avec Hadji Mourad. Parfois Hadji Mourad venait dans sa chambre, parfois c’était Boutler qui allait chez lui ; parfois, ils causaient ensemble par l’intermédiaire d’un interprète, parfois ils s’entretenaient seuls, par des signes, des gestes, et surtout des sourires.

Évidemment Hadji Mourad aimait Boutler. Cela se voyait à la façon dont Eldar traitait Boutler. Quand celui-ci entrait dans la chambre de Hadji Mourad, Eldar allait à sa rencontre en montrant joyeusement ses dents brillantes et mettait hâtivement des coussins sur son siège ; puis il le débarrassait de son épée, s’il l’avait.

Boutler avait fait aussi la connaissance du velu Khanefi, le frère de sang de Hadji Mourad, et s’était lié avec lui. Khanefi savait beaucoup de chansons montagnardes et les chantait très bien. Hadji Mourad, pour faire plaisir à Boutler, ordonnait à Khanefi de chanter les chansons qui lui plaisaient. Khanefi avait une voix de ténor, très haute, et il chantait avec une netteté et une expression extraordinaires. Une des chansons qu’aimait particulièrement Hadji Mourad avait frappé Boutler par sa mélodie solennelle et triste. Boutler demanda à l’interprète de lui en traduire les paroles.

Il s’agissait dans cette chanson de la vengeance du sang, ce qui avait eu lieu entre Khanefi et Hadji Mourad. Voici quelles étaient les paroles de cette chanson :

« La terre séchera sur ma tombe, et tu m’oublieras, ma mère ! Le cimetière se couvrira d’herbe, et l’herbe étouffera ta douleur, mon vieux père ! Les larmes sécheront dans les yeux de ma sœur. La douleur s’envolera de son cœur. Mais toi, mon frère aîné, tu ne m’oublieras pas, tant que tu n’auras pas vengé ma mort ! Tu ne m’oublieras pas non plus, mon second frère, tant que tu ne seras pas couché à mes côtés ! Tu es chaude, ô balle, et tu portes la mort. Mais n’étais-tu pas ma fidèle esclave ! Tu es noire, ô terre, tu me couvriras. Mais ne t’ai-je point foulée avec mon cheval ! Tu es froide, ô mort, mais je fus ton maître. C’est la terre qui prendra mon corps ; c’est le ciel qui prendra mon âme ! »

Hadji Mourad écoutait toujours cette chanson les yeux fermés, et quand elle était terminée, après la longue note mourante de la fin, il disait toujours en russe :

— Bonne chanson, sage chanson.

La poésie de la vie particulière, énergique, des montagnards, depuis l’arrivée de Hadji Mourad et son amitié avec lui et ses murides, enflammait Boutler encore davantage. Il s’acheta un bechmet, une tcherkeska, des guêtres. Il lui semblait être lui-même un montagnard et vivre de la même vie que ces hommes.

Le jour du départ de Hadji Mourad, Ivan Matvéievitch réunit quelques officiers pour l’accompagner. Les officiers étaient assis, les uns à la table où Marie Dmitriévna servait le thé, les autres à une table chargée d’eau-de-vie, de vin, de victuailles. Hadji Mourad, en costume de route, à pas rapides, doux, en boitant, entra dans la chambre. Tous se levèrent, et chacun à son tour lui serra la main et le salua. Ivan Matvéievitch l’invita à s’asseoir sur le divan, mais il remercia et s’assit sur une chaise près de la fenêtre.

Le silence qui s’était fait à son entrée ne paraissait point le troubler. Il examina attentivement tous les visages et arrêta un regard indifférent sur la table avec le samovar et les victuailles. Un officier très gai, Petrovski, qui voyait Hadji Mourad pour la première fois, lui demanda, par l’intermédiaire de l’interprète, si Tiflis lui avait plu.

— Ala ! dit-il.

— Il dit que oui, traduisit l’interprète.

— Qu’est-ce qui lui a plu ?

Hadji Mourad répondit quelque chose. Ce qui lui avait plu surtout, c’était le théâtre.

— Eh bien, et le bal chez le général commandant en chef, est-ce que cela lui a plu ?

Hadji Mourad fronça les sourcils.

— Chaque peuple a ses coutumes. Chez nous les femmes ne s’habillent pas ainsi, dit-il en regardant Marie Dmitriévna.

— Qu’est-ce qui lui a déplu ?

— Nous avons un proverbe, dit-il à l’interprète : Le chien nourrissait l’Iman avec de la viande, et l’Iman nourrissait le chien avec du foin. Tous les deux avaient faim. — Il sourit. — À chaque peuple sa vie est bonne.

Ensuite la conversation tomba. Les officiers se mirent à boire du thé et à manger. Hadji Mourad prit un verre de thé qu’on lui offrit et le posa devant lui.

— Voulez-vous de la crème ? du pain ? dit Marie Dmitriévna en lui avançant l’un et l’autre.

Hadji Mourad inclina la tête.

— Alors, quoi ! Adieu ! dit Boutler en lui touchant le genou. Quand nous reverrons-nous ?

— Adieu ! Adieu ! dit en russe, en souriant, Hadji Mourad. Ami, je suis ton fidèle ami. Il est temps de partir, dit-il ensuite en secouant la tête dans la direction où il devait aller.

À la porte de la chambre parut Eldar avec quelque chose de grand et de blanc sur son épaule, et un sabre à la main. Hadji Mourad l’appela auprès de lui. Eldar s’approcha à grand pas et lui remit le manteau blanc et le sabre. Hadji Mourad se leva, prit le manteau et l’offrit à Marie Dmitriévna, en disant quelque chose que l’interprète traduisit :

— Tu as trouvé ce manteau joli, prends-le.

— Pourquoi cela ? demanda Marie Dmitriévna en rougissant.

— C’est ainsi, répondit Hadji Mourad.

— Eh bien, je vous remercie, dit Marie Dmitriévna en prenant le manteau. Que Dieu vous aide à sauver votre fils, ajouta-t-elle. — Oulen Takyhi, dites-lui que je lui souhaite de sauver son fils.

Hadji Mourad regarda Marie Dmitriévna et hocha approbativement la tête. Ensuite, il prit des mains d’Eldar le sabre, et le remit à Ivan Matvéievitch.

Celui-ci prit le sabre et dit à l’interprète :

— Dis-lui qu’il prenne mon hongre bai. Je n’ai que cela pour le remercier.

Hadji Mourad agita la main devant son visage en signe qu’il n’avait besoin de rien et ne l’accepterait pas. Ensuite, montrant du geste la montagne et son cœur, il sortit. Presque tous le suivirent.

Les officiers qui étaient restés dans la chambre, aussitôt tirèrent le sabre du fourreau pour examiner l’acier, et ils décidèrent que c’était un vrai Gourda.

Boutler accompagna Hadji Mourad sur le perron. Mais ici il se produisit quelque chose que personne n’attendait et qui eût pu se terminer par la mort de Hadji Mourad, s’il n’eût été aussi adroit.

Les habitants d’un aoul Koumitzk, Tal-Katchou, qui tenaient en grande estime Hadji Mourad et, plusieurs fois, étaient venus à la forteresse uniquement pour voir le célèbre naïb, trois jours avant le départ de Hadji Mourad avaient envoyé chez lui des ambassadeurs pour le prier de se rendre le vendredi dans leur mosquée. Mais les princes de Koumitzk, qui demeuraient à Tal-Katchou, haïssaient Hadji Mourad et avaient contre lui la vengeance du sang. Ayant appris cela, ils déclarèrent au peuple qu’ils ne permettraient pas à Hadji Mourad de pénétrer dans la mosquée. Le peuple se révolta et une bagarre éclata entre le peuple et les partisans des princes. Les autorités russes étouffèrent la querelle des montagnards et envoyèrent à Hadji Mourad l’ordre de ne pas aller dans la mosquée.

Hadji Mourad n’y alla point et l’affaire paraissait terminée. Mais au moment même du départ de Hadji Mourad, comme il sortait sur le perron du bas duquel attendaient ses chevaux, le prince Coumitzk, Arelan Khan, que connaissaient Bouter et Ivan Matvéievitch, parut devant la maison.

Ayant aperçu Hadji Mourad, il tira de sa ceinture un pistolet et le dirigea vers lui. Mais avant qu’il ait eu le temps de tirer, Hadji Mourad, malgré sa claudication, bondissait du perron comme un chat et se jettait sur Arelan Khan. Celui-ci tira mais n’atteignit point Hadji Mourad. Alors Hadji Mourad, saisissant d’une main la bride de son cheval, de l’autre lui arracha son poignard et cria quelque chose en tatar.

Boutler et Eldar, tous deux en même temps, accoururent vers les ennemis et leur saisirent les bras.

Au bruit des coups, Ivan Matvéievitch sortit.

— Qu’est-ce donc, Arelan ? Dans ma maison tu commets une lâcheté pareille ? dit-il, ayant appris de quoi il s’agissait. Ce n’est pas bien, mon cher. Dans les champs faites ce que vous voudrez, mais ici, chez moi, organiser une tuerie pareille, ça non.

Arelan Khan, très petit, la moustache noire, tout pâle et tremblant, descendit de cheval, regarda avec colère Hadji Mourad et suivit Ivan Matvéievitch dans la maison. Hadji Mourad retourna près de ses chevaux en respirant lourdement et souriant.

— Pourquoi a-t-il voulu te tuer ? lui demanda Boutler par l’interprète.

— Il dit que chez eux, telle est la loi, transmit l’interprète. Arelan doit se venger de lui pour le sang versé. Voilà pourquoi il voulait le tuer.

— Et s’il le rattrape en route ? demanda Boutler

Hadji Mourad sourit.

— Eh bien ! s’il me tue, c’est la volonté d’Allah ! Allons, adieu ! dit-il de nouveau en russe, et, saisissant le toupet de son cheval, il embrassa du regard tous ceux qui l’accompagnaient, et rencontra avec tendresse le regard de Marie Dmitriévna.

— Adieu. Merci, lui dit-il. Merci.

— Que Dieu vous aide à sauver votre famille, lui répéta Marie Dmitriévna.

Il ne comprit pas les mots, mais il comprit sa sympathie pour lui, et lui fit un signe de tête.

— N’oublie pas ton ami ! dit Boutler.

— Dis-lui que je suis un ami fidèle, que je ne l’oublierai jamais, répondit-il par l’interprète. Et, malgré sa jambe boiteuse, à peine eut-il touché du pied l’étrier qu’il sauta rapidement et légèrement sur sa monture et s’installa sur la haute selle, en tâtant d’un geste habituel son pistolet et arrangeant son sabre. Puis, il s’éloigna de la demeure d’Ivan Matvéievitch, de cette allure fière particulière au montagnard à cheval.

Khanefi et Eldar montèrent aussi sur leurs chevaux, et, après avoir amicalement pris congé de leurs hôtes et des officiers, au trot ils suivirent leur chef.

Comme il arrive toujours, on se mit à parler de celui qui partait.

— Quel brave gaillard ! Il s’est jeté comme un loup sur Arelan Khan. Son visage s’est transfiguré.

— Il nous trompera. Il doit être une grande canaille ! dit Petrovski.

— Dieu fasse qu’il y ait beaucoup de pareilles canailles parmi les Russes, intervint tout à coup avec humeur Marie Dmitriévna. Il a vécu chez nous une semaine, et nous n’avons vu de lui rien que de bon, dit-elle. Délicat, intelligent, juste.

— Mais d’où savez-vous cela ?

— J’ai pu en juger.

— Elle est amoureuse de lui, dit Ivan Matvéievitch qui rentrait. Ça c’est sûr.

— Amoureuse ! Eh bien, qu’est-ce que cela vous fait ? Seulement, pourquoi dire du mal d’un brave homme ? Il est tatar, mais tout de même un brave homme.

— C’est vrai, Marie Dmitriévna, dit Boutler. Bravo de l’avoir défendu !