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Hadji Mourad et autres contes/Hadji Mourad
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Hadji Mourad et autres contesNelson (p. 23-30).




II


Cette même nuit trois soldats accompagnés d’un sous-officier quittaient la forteresse d’avant-garde, Vozdvijenskaia, sise à quinze verstes de l’aoul où passait la nuit Hadji Mourad, derrière les portes de Chahguirinsk. Les soldats étaient en pelisse courte de peau de mouton et bonnets de fourrure, leurs manteaux roulés mis en travers des épaules, et ils étaient chaussés de bottes dont la haute tige dépassait le genou, comme les portaient alors les soldats du Caucase.

Les soldats, le fusil à l’épaule, marchèrent d’abord sur la route ; après environ cinq cents pas, ils quittèrent la route, firent une vingtaine de pas sur leur droite, en écrasant sous leurs bottes les feuilles sèches, puis s’arrêtèrent près d’un platane brisé dont on apercevait le tronc noir dans l’obscurité. C’était là, près de ce platane, qu’on envoyait ordinairement le guet. Les étoiles brillantes qui semblaient courir au-dessus de la cime des arbres pendant que les soldats marchaient dans la forêt, maintenant paraissaient immobiles entre leurs branches nues.

— Sacrebleu ! dit rageusement le sous-officier, Panoff, en étant de son épaule son long fusil, armé de la baïonnette, et, avec un cliquetis, l’accotant au tronc de l’arbre.

Les trois soldats se débarrassèrent également.

— Ça y est ! Je l’ai perdue ! grommela avec humeur Panoff. — Je l’ai oubliée, ou perdue en route.

— Qu’est-ce que tu cherches ? demanda l’un des soldats d’une voix gaie, réjouie.

— J’ai perdu ma pipe, diable sait où !

— Et le tuyau, il est là ? demanda la voix enjouée.

— Le tuyau ? Le voilà.

— Alors enfonce-le dans la terre.

— Oh ! non ; ce n’est pas possible.

— Nous allons arranger cela d’un tour de main. Il était interdit au guet de fumer, mais celui-là n’était pas très rigoureux, c’était plutôt une garde d’avant-poste qu’on envoyait afin que les montagnards ne pussent, comme ils l’avaient fait autrefois, avancer imperceptiblement un canon et tirer sur la forteresse ; aussi Panoff ne trouvait-il pas nécessaire de se priver du plaisir de fumer, et acquiesça-t-il à la proposition du joyeux soldat.

Celui-ci sortit de sa poche un couteau, se mit à creuser dans le sol un petit trou dont il aplatit soigneusement toutes les aspérités, puis il mit du tabac dans le trou, y ajusta le tuyau et la pipe se trouva prête. Le briquet brilla, éclairant pour un moment le visage musclé d’un soldat qui était couché sur le ventre. Un sifflotement se fit entendre dans le tuyau et Panoff sentit l’odeur agréable du tabac.

— C’est fait ? dit-il en se relevant.

— Sans doute.

— Quel gaillard tu es, Avdeieff ! Un inventeur, ma foi ! Eh bien ! Laisse-moi.

Avdeieff s’écarta pour donner la place à Panoff, et laissa échapper la fumée de sa bouche. Panoff se coucha sur le ventre, et, après avoir essuyé le tuyau avec sa manche, se mit à fumer. Quand il eut fini de fumer, la conversation s’engagea entre les soldats.

— On dit que notre capitaine a de nouveau emprunté à la caisse ; il a perdu au jeu, commença l’un des soldats d’une voix paresseuse.

— Il rendra, dit Panoff.

— Sans doute. C’est un brave officier, confirma Avdeieff.

— Bon, bon, continua sombrement celui qui avait entamé la conversation. – Selon moi, il faut que la compagnie lui en touche un mot. S’il a pris il faut qu’il dise combien, et quand il rendra.

— Comme la compagnie décidera, dit Panoff, lâchant pour un moment la pipe.

— C’est certain que la communauté est un grand personnage, confirma Avdeieff.

— Il faut acheter de l’avoine, de nouvelles bottes pour le printemps ; on a besoin d’argent, et comme il l’a pris… insista le mécontent.

— Je dis, comme la compagnie décidera. répéta Panoff. Ce n’est pas la première fois ; il a pris et rendra.

À cette époque, au Caucase, chaque compagnie gérait ses affaires par ses élus. Elle recevait l’argent du trésor, six roubles cinquante kopecks par homme, et se nourrissait elle-même, plantait des choux, fauchait le foin, avait ses chariots et était fière de ses chevaux gras et bien nourris. Quant à l’argent de la compagnie, il se trouvait dans une caisse dont le commandant de la compagnie avait la clef ; et il arrivait souvent que celui-ci faisait des emprunts à la caisse. C’était précisément ce qui venait de se produire et dont s’entretenaient les soldats.

Le soldat mécontent, Nikitine, voulait qu’on exigeât des comptes du capitaine, mais Panoff et Avdeieff ne trouvaient pas cela nécessaire.

Après Panoff, ce fut au tour de Nikitine de fumer. Il mit sous lui son manteau et s’assit en s’adossant à l’arbre. Les soldats demeurèrent silencieux. On n’entendait que le frôlement du vent, très haut au-dessus des têtes, sur la cime des arbres. Tout à coup, à travers ce doux bruissement, s’entendirent le hurlement, le cri, les pleurs, le rire du chacal.

— Ah ! le maudit ! Comme il hurle ! dit Avdeieff.

— Il se moque de toi, à cause de ta gueule de travers, prononça d’une voix aiguë de petit-russien le quatrième soldat.

De nouveau tout redevint silencieux, seul le vent agitait les branches des arbres, tantôt découvrant, tantôt cachant les étoiles.

— Dis donc, Antonitch, demanda tout d’un coup à Panoff le joyeux Avdeieff, est-ce qu’il t’arrive de t’ennuyer ?

— Qu’est-ce que c’est que l’ennui ? répondit nonchalamment Panoff.

— Et moi, il m’arrive de m’ennuyer tellement, tellement, qu’il me semble que je ne saurais pas même que faire de moi…

— Tiens ! fit Panoff.

— L’argent que j’ai, autrefois, dépensé à boire, c’était l’ennui. Ça me saisit, ça me saisit, et je pense : si je me soûlais…

— Mais il arrive qu’après le vin c’est encore pire.

— Oui, cela arrive, mais qu’y faire ?

— Mais pourquoi t’ennuies-tu ainsi ?

— Moi ? Mais je m’ennuie après la maison…

— Quoi ! Est-ce qu’on vivait si richement chez toi ?

— Pas richement, mais on était à l’aise. C’était une bonne vie. Et Avdeieff se mit à raconter ce qu’il avait déjà raconté plusieurs fois au même Panoff.

— Je me suis engagé de plein gré, en place de mon frère, dit Avdeieff. Il avait cinq enfants, tandis que moi je venais de me marier. C’est la mère qui m’a supplié… J’ai pensé : Eh bien ! qu’est-ce que cela me fait ; ils se rappelleront peut-être le bien que je leur fais… Je suis allé trouver notre maître. C’est un bon maître… Et il m’a dit : Tu es un brave garçon, va ! Et voilà, c’est comme ça, je me suis engagé pour mon frère.

— Quoi ! C’est bien, dit Panoff.

— Oui, mais le croirais-tu, Antonitch, maintenant je m’ennuie. Et je m’ennuie surtout parce que je me suis engagé pour mon frère. Lui, maintenant, il règne, et moi, voilà, je me tourmente. Et plus j’y songe, plus ça m’ennuie. Évidemment c’est déjà un péché…

Avdeieff se tut.

— Veux-tu encore fumer ? demanda-t-il.

— Je veux bien. Arrange-moi ça.

Mais les soldats n’eurent pas le loisir de fumer. Pendant qu’Avdéieff se levait pour aller préparer de nouveau la pipe, on entendit, au milieu du bruit du vent, des pas sur la route.

Panoff saisit son fusil et poussa du pied Nikitine. Nikitine se leva et ramassa son manteau. Le troisième, Bondarenko, se leva également :

— Et moi, mes frères, qui faisais un tel rêve. Avdeieff lui fit un chut ! et les soldats se tinrent aux écoutes. Des pas sourds, d’hommes non chaussés de bottes, s’approchaient. On entendait de plus en plus distinctement, dans l’obscurité, l’écrasement des feuilles et des branches sèches ; puis on perçut une conversation en cette langue particulière, gutturale, des Tchetchenz. Maintenant les soldats non seulement entendaient, mais ils distinguaient entre les arbres deux ombres qui se déplaçaient. L’une d’elles était plus courte, l’autre plus allongée. Quand les ombres furent tout près des soldats, Panoff mit le fusil en joue, et ses deux camarades bondirent sur la route.

— Qui va là ? cria Panoff.

— Un Tchetchenz pacifique, prononça le plus petit. C’était Bata. — Fusil yok ! sabre yok ! dit-il en se montrant. – Il me faut arriver au prince.

L’autre, de plus haute taille, restait près de son compagnon sans mot dire. Lui non plus n’avait pas d’armes.

— C’est un émissaire envoyé au colonel, expliqua Panoff à ses camarades.

— Prince Vorontzoff… Grand besoin de lui… Affaire importante…

— Bon, bon, on va te conduire, dit Panoff. – Eh bien ! toi et Bondarenko, s’adressa-t-il à Avdeieff, conduisez-les, et quand vous les aurez remis au planton de service, revenez ici. — Mais prends garde, ajouta Panoff, ordonne-leur de marcher devant vous.

— Et ça, qu’est-ce que c’est ? dit Avdeieff, en faisant le simulacre de piquer avec la baïonnette ajustée au canon de son fusil. Je piquerai une fois et la vapeur sortira.

— Mais à quoi sera-t-il bon si tu le piques ? remarqua Bondarenko.

— Eh bien, en route !

Quand s’éteignit le bruit des pas des deux soldats qui accompagnaient les émissaires, Panoff et Nikitine regagnèrent leur poste.

— Le diable les emporte de marcher en pleine nuit ! dit Nikitine.

— Probablement une affaire urgente, dit Panoff. — L’air est devenu frais, ajouta-t-il, et, dépliant son manteau, il le mit sur lui et s’assit contre un arbre.

Deux heures plus tard Avdeieff et Bondarenko étaient de retour.

— Eh bien ! Les as-tu remis ? demanda Panoff.

— Oui. Chez le colonel on ne dormait pas encore ; nous les avons amenés directement chez lui. Et quels braves garçons, et quels drôles de corps, ils sont, continua Avdeieff. — Ce que nous en avons raconté avec eux !

— Toi tu es un bavard connu, dit Nikitine bourru.

— Vrai, tout à fait des Russes. L’un est marié. De brave garçons…

— Oui, braves ! dit Nikitine. Qu’ils te rencontrent seul, et ils te feront sortir les tripes !

— Le soleil ne va pas tarder à se lever, dit Panoff.

— Oui, les étoiles commencent à s’éteindre, dit Avdeieff en s’installant.

Et de nouveau les soldats se turent.