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Hadji Mourad et autres contes/Hadji Mourad
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Hadji Mourad et autres contesNelson (p. 152-154).




XVII


L’aoul détruit par l’incursion était ce même aoul où Hadji Mourad avait passé la nuit avant son ralliement aux Russes. Sado, chez qui s’était arrêté Hadji Mourad, s’apprêtait à partir avec sa famille dans la montagne au moment où les Russes s’approchèrent. Quand Sado retourna dans son aoul, il trouva sa cabane détruite, le toit enfoncé, la porte et les poteaux de la galerie brûlés et tout l’intérieur souillé. Et son fils, ce beau garçon aux yeux brillants qui regardait avec enthousiasme Hadji Mourad, était apporté mort, à la mosquée, sur un cheval bai : il avait été transpercé d’un coup de baïonnette dans le dos. La femme à la mine accorte qui avait servi le repas lors de la visite de Hadji Mourad, maintenant vêtue d’une chemise déchirée sur la poitrine, découvrant ses seins vieillis, pendants, les cheveux défaits, était penchée sur le cadavre de son fils, et, se déchirant jusqu’au sang le visage, ne cessait de hurler sa douleur. Sado, prenant une pelle et une pioche, alla avec ses parents creuser la tombe de son fils. Le vieux grand-père était assis près du mur de la cabane démolie ; il tailladait une petite baguette, en regardant stupidement devant lui. Il venait de retourner de son rucher. Les deux meules de foin qui se trouvaient là-bas avaient été incendiées. Les abricotiers, les cerisiers qu’il avait plantés et soignés, étaient brisés et brûlés, brûlées également ses ruches avec ses abeilles. De tous côtés s’entendaient les hurlements des femmes, les jeunes enfants pleuraient avec leurs mères, et le bétail affamé, auquel il n’y avait rien à donner à manger, criait aussi. Les plus âgés des enfants ne jouaient pas, et, avec des yeux inquiets, regardaient les grandes personnes. La fontaine avait été souillée, évidemment exprès, de sorte qu’on n’y pouvait puiser. De même des ordures avaient été répandues dans la mosquée, et le mullah et ses aides la nettoyaient. Personne ne parlait de la haine pour les Russes. Le sentiment qu’éprouvaient tous les Tchetchenz, des petits aux grands, était plus fort que la haine. Ce n’était pas de la haine. C’était l’impossibilité de voir en ces chiens de Russes des hommes, et un tel dégoût, une telle horreur, un tel étonnement devant la cruauté stupide de ces créatures que le désir de les exterminer, comme on a le désir d’exterminer les rats, les araignées venimeuses, les loups, était un sentiment aussi naturel que celui de sauvegarde.

Devant les habitants se posait ce problème : demeurer ici et reconstruire par des efforts inouïs tout ce qui avait coûté tant de travail et qui avait été détruit si facilement, si stupidement, et s’attendre à chaque moment à voir se répéter la même chose, ou, malgré la loi religieuse et le sentiment de dégoût et de mépris qu’ils inspiraient, se soumettre aux Russes. Les vieillards se mirent à prier, puis décidèrent à l’unanimité d’envoyer des ambassadeurs à Schamyl en lui demandant aide et protection. Et, aussitôt, on se mit à reconstruire ce qui avait été détruit.