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Hadji Mourad et autres contes/Hadji Mourad
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Hadji Mourad et autres contesNelson (p. 107-115).




XIII


Quand Loris Melikoff entra au salon, Hadji Mourad le rencontra d’un air joyeux.

— Eh bien, faut-il continuer ? demanda-t-il en s’asseyant sur le divan.

— Certainement, répondit Loris Melikoff. — Et moi pendant ce temps, je suis allé chez tes serviteurs. J’ai causé avec eux. L’un d’eux est un très joyeux garçon, ajouta Loris Melikoff.

— Oui ; Khan-Magom, un esprit léger, dit Hadji Mourad.

— C’est le jeune et beau garçon qui m’a plu le mieux.

— Ah ! Eldar. Celui-ci est jeune, mais il a une volonté de fer.

Ils se turent.

— Alors, faut-il continuer ?

— Oui, oui.

— J’ai raconté comment les Khans avaient été tués. Eh bien : Gamzat après les avoir tués rentra à Khounzakh et s’installa dans le palais des Khans, poursuivit Hadji Mourad. — La mère des Khans restait. Gamzat la fit appeler chez lui. Elle se mit à lui adresser des reproches. Il fit un signe de tête à son muride Asaldar, et celui-ci la frappa par derrière et la tua.

— Pourquoi la fit-il tuer ? demanda Loris Melikoff.

— Mais comment pouvait-il en être autrement ? Une fois qu’on a fait avancer les jambes de devant, il faut faire avancer les jambes de derrière. Il fallait exterminer toute la famille. Ainsi firent-ils. Schamyl tua le cadet en le jetant du haut d’un précipice.

Toute l’Abazie se soumit à Gamzat, mais moi et mon frère nous ne voulûmes pas nous soumettre. Nous devions venger par le sang le sang des Khans. Nous feignîmes de nous soumettre mais nous n’avions qu’une seule pensée : nous venger de lui. Nous avons alors demandé conseil au grand-père et avons résolu d’attendre sa sortie du palais et de le tuer dans un guet-apens. Quelqu’un ayant surpris notre projet alla tout raconter à Gamzat. Il fit appeler chez lui notre grand-père et dit : « Prends garde ; s’il est vrai que tes petits-fils projettent quelque chose de mauvais contre moi, tu seras pendu avec eux à la même potence. J’accomplis l’œuvre de Dieu, et nul ne peut m’en empêcher. Va, et souviens-toi de mes paroles. »

Le grand-père s’en vint nous raconter tout. Alors nous décidâmes de ne pas attendre et de faire notre besogne le premier jour de fête, dans la mosquée. Les camarades ayant refusé, nous restâmes seuls, moi et mon frère.

Chacun de nous prit deux pistolets ; et, enveloppés de nos manteaux, nous nous rendîmes à la mosquée. Gamzat y entre escorté de trente murides, tous tenant l’épée nue. Asaldar, son muride favori, celui-même qui avait tranché la tête de la mère des Khans, nous aperçut. Il nous cria d’enlever nos manteaux et s’approcha de moi. J’avais mon poignard à la main ; je le tuai. Puis, aussitôt, je me jetai sur Gamzat. Mais mon frère, Osman, avait déjà tiré sur lui. Gamzat était encore vivant, et, le poignard à la main, il se jeta sur mon frère, mais je l’achevai d’un coup à la tête. Il y avait trente murides et nous n’étions que deux. Ils tuèrent mon frère Osman, moi je me débattis et, bondissant par la fenêtre, je m’enfuis.

À la nouvelle que Gamzat était tué, tout le peuple se souleva et les murides s’enfuirent. Ceux qui ne réussirent pas à s’enfuir furent tués.

Hadji Mourad s’arrêta et respira profondément.

— Tout cela était fort bien, continua-t-il, mais bientôt tout se gâta. Schamyl prit la place de Gamzat. Il envoya chez moi un messager me dire de m’unir à lui pour marcher contre les Russes ; en cas de refus de ma part, il me menaçait de ravager Khounzakh et de me tuer. Je répondis que je n’irais pas chez lui et ne le laisserais pas entrer chez nous.

— Pourquoi donc n’es-tu pas allé chez lui ? demanda Loris Melikoff.

Hadji Mourad fronça les sourcils et ne répondit pas tout de suite.

— On ne le pouvait pas. Schamyl avait sur lui le sang de mon frère Osman et celui d’Abounountzan. Je n’allai pas chez lui. Le général Rozen me donna alors le grade d’officier et m’ordonna d’être le chef de l’Abazie. Tout aurait très bien marché ; mais Rozen, au commencement, avait nommé chef de l’Abazie, le Khan de Nazikoumisk, Mahomet Mourza, et ensuite son frère Akhmet Khan. Celui-ci me haïssait. Il avait voulu que son fils épousât la fille de la Khan Saltanet, on ne la lui donna pas. Il pensa que c’était de ma faute. Il me haïssait et envoya ses serviteurs pour me tuer. Je parvins à leur échapper. Alors il fit une dénonciation contre moi au général Klugenau. Il lui dit que je défendais aux Abazes de donner du bois aux soldats. Il lui dit encore que j’avais mis le turban, — celui-ci, dit Hadji Mourad en indiquant le turban entourant son bonnet, — et que cela signifiait que j’étais entré au service de Schamyl. Le général ne le crut pas, et ordonna de ne pas me toucher. Mais quand le général partit pour Tiflis, Akhmet Khan mit à exécution un projet qu’il avait conçu : il me fit saisir par une compagnie de soldats, on m’enchaîna et m’attacha à un canon.

Durant six jours, ils me gardèrent ainsi. Le septième jour on me détacha et on m’amena à Ternir khan Choura. Quarante soldats, le fusil chargé, m’escortaient. On m’avait attaché les mains, et on avait donné l’ordre de tirer sur moi à la moindre tentative de fuite. Je le savais. En approchant de Monstch, il y avait un chemin très étroit bordé à droite d’un précipice d’environ cinquante sagènes de profondeur.

M’écartant des soldats, je marchai à droite, au bord du précipice. Un soldat voulut m’arrêter, mais je m’élançai dans le précipice en l’entraînant avec moi. Le soldat se tua, et moi, comme vous voyez, je suis resté vivant. Les côtes, la tête, les bras, les jambes, tout était brisé. Je voulus me traîner en rampant, impossible. La tête me tournait et… Je m’endormis. Je m’éveillai, j’étais tout trempé de sang ; un berger m’aperçut ; il appela à l’aide et on me transporta dans l’aoul. Les côtes, la tête guérirent ; la jambe se cicatrisa aussi, mais elle est restée un peu plus courte, — et Hadji Mourad étendit sa jambe courbée.

— Mais je puis m’en servir, et c’est encore bien, dit-il. Le peuple apprit qui j’étais et on commença à venir me voir. Je guéris et m’installai à Tselmess. Les Abazes m’appelèrent de nouveau pour les diriger, dit Hadji Mourad avec un orgueil calme et sûr. J’y consentis.

Hadji Mourad se leva rapidement, alla prendre dans un sac un grand portefeuille, duquel il tira deux lettres jaunies qu’il tendit à Loris Melikoff. Ces lettres étaient du général Klugenau. Loris Melikoff les lut. Dans la première il était dit : « Lieutenant Hadji Mourad, tu as servi sous mes ordres, j’étais content de toi, et te considérais comme un brave. Récemment le général Akhmet Khan m’a informé que tu es un traître, que tu portes le turban, que tu es de connivence avec Schamyl, que tu enseignes au peuple à ne pas obéir aux autorités russes. J’ai donné l’ordre de t’arrêter et de t’amener chez moi. Tu t’es enfui. Je ne sais si cela est mieux ou pire, car j’ignore si tu es coupable ou non. Maintenant, écoute-moi : Si ta conscience ne te reproche rien contre le grand tzar, si tu n’es coupable en rien, viens chez moi, ne crains personne. Je suis ton défenseur. Le Khan ne te fera rien, lui-même est mon subordonné. Ainsi donc, tu n’as rien à craindre. »

Plus loin, Klugenau écrivait qu’il tenait toujours sa parole, qu’il était juste, et exhortait Hadji Mourad à venir chez lui.

Quand Loris Melikoff eut terminé la première lettre, Hadji Mourad prit l’autre, mais avant de la remettre à Loris Melikoff, il raconta ce qu’il avait répondu à cette première lettre.

— Je lui écrivis que je portais le turban, non pas à cause de Schamyl, mais pour le salut de mon âme ; que je ne voulais point me rallier à Schamyl, et du reste ne le pouvais pas, car il était cause que mon père, mon frère, mes parents, avaient été tués, mais que je ne pouvais pas non plus me rallier aux Russes parce qu’on m’avait déshonoré. À Khounzakh, quand j’étais attaché, un lâche m’avait souillé, et que, par conséquent, je ne pouvais me rallier tant que cet homme ne serait pas tué ; et que, principalement, je craignais le menteur Akhmet Khan. Alors le général m’envoya cette autre lettre, dit Hadji Mourad, en tendant à Loris Melikoff une autre feuille de papier jaunie.

« Tu m’as répondu à ma lettre, merci, lut Loris Melikoff. Tu écris que tu ne crains pas de retourner, mais qu’une souillure faite par un gaïour te l’interdit. Et moi, j’affirme que la loi russe est juste et que, de tes yeux, tu verras le châtiment de celui qui a osé te souiller. J’ai déjà ordonné une enquête. Écoute, Hadji Mourad, j’ai le droit d’être mécontent de toi, parce que tu mets en doute et ma parole et mon honneur, mais je te pardonne, connaissant la méfiance du caractère montagnard, en général. Si ta conscience est pure, si tu portes le turban uniquement pour le salut de ton âme, tu fais bien ; et tu peux tenir haut la tête devant les représentants du gouvernement russe et devant moi. Quant à celui qui t’a déshonoré, je t’affirme qu’il sera puni ; tes biens te seront rendus et tu connaîtras et verras ce que c’est que la loi russe. D’autant plus que les Russes regardent autrement toutes choses. À leurs yeux tu n’es pas du tout diminué, du fait qu’un lâche t’a souillé. J’ai permis moi-même aux Guillerintz de porter le turban, et je regarde leurs actes comme il convient. Je te répète que tu n’as rien à craindre. Viens chez moi avec l’homme que je t’envoie maintenant. Il m’est fidèle. Il n’est pas l’esclave de tes ennemis, mais c’est un homme qui jouit de l’estime particulière du gouvernement russe… »

Plus loin, Klugenau exhortait de nouveau Hadji Mourad à revenir aux Russes.

— Mais je ne l’ai pas cru, dit Hadji Mourad quand Loris Melikoff eut terminé la lecture de la lettre, et je ne suis pas allé chez Klugenau. Principalement je devais me venger d’Akhmet Khan, et je ne pouvais pas le faire par les Russes. À ce moment Akhmet Khan entourait Tselmess et voulait me saisir ou me tuer. J’avais trop peu de monde pour me défendre contre lui. Et voilà que, précisément à cette époque, Schamyl m’envoya un messager porteur d’une lettre. Il me promettait de m’aider à me défendre contre Akhmet Khan, et de le tuer, et mettait toute l’Abazie sous mes ordres. Longtemps je réfléchis… et je me ralliai à Schamyl. C’est depuis que, sans cesse, j’ai guerroyé contre les Russes.

Hadji Mourad narra alors tous ses exploits militaires. Ils étaient nombreux et Loris Melikoff les connaissait en partie. Toutes ses campagnes, ses incursions, étaient remarquables par la rapidité extraordinaire des marches, et par la hardiesse des attaques, toujours couronnées de succès.

— Il n’y eut jamais d’amitié entre moi et Schamyl, dit en terminant son récit Hadji Mourad, mais il avait peur de moi et je lui étais nécessaire. Mais une fois il arriva à quelqu’un de me demander qui serait Iman après Schamyl. Je répondis que serait Iman celui qui aurait l’épée la mieux affilée. Cela fut répété à Schamyl, et il résolut de se débarrasser de moi. Il m’envoya à Tabarassane. Je m’y rendis, j’enlevai là mille moutons et trois cents chevaux. Il trouva que je n’avais pas fait ce qu’il fallait, me retira mon commandement et m’ordonna de lui envoyer tout l’argent. Je lui expédiai mille pièces d’or. Il envoya ses murides et me fit enlever tous mes biens. Il exigeait que je vinsse chez lui. Mais je savais qu’il voulait me tuer, et je n’y allai point. Il envoya pour me faire saisir de force. Je me suis enfui et me suis rallié à Vorontzoff. Seulement je n’ai pas pu emmener ma famille. Ma mère, ma femme, mon fils, sont entre ses mains. Dis au Sardar que tant que ma famille sera là-bas je ne pourrai rien entreprendre.

— Je le lui dirai, promit Loris Melikoff.

— Tâche d’arranger cela. Ce qui est à moi est à toi, seulement prête-moi ton appui auprès du prince. Je suis lié et le bout de la corde est entre les mains de Schamyl.

Par ces paroles Hadji Mourad termina son récit.