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Hadji Mourad et autres contes/Hadji Mourad
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Hadji Mourad et autres contesNelson (p. 91-99).




XI


Hadji Mourad était depuis cinq jours à Tiflis quand Loris Melikoff, l’aide de camp de Vorontzoff, se rendit près de lui sur l’ordre du général en chef.

— Et ma tête et mes mains sont heureuses de servir le Sardar, dit Hadji Mourad, avec son expression diplomatique habituelle, la tête inclinée et les mains appuyées contre sa poitrine. – Ordonne, dit-il en fixant d’un regard doux les yeux de Loris Melikoff.

Loris Melikoff s’assit dans un fauteuil qui se trouvait près de la table, et Hadji Mourad prit place en face de lui sur le divan bas, les mains appuyées sur ses genoux et la tête inclinée, écoutant attentivement ce que lui disait Loris Melikoff. Celui-ci, qui parlait couramment le tatar, dit à Hadji Mourad que le prince, bien que connaissant déjà tout son passé, désirait apprendre de lui-même toute son histoire.

— Tu raconteras, moi j’inscrirai, je traduirai en russe et le prince enverra à l’empereur, dit Loris Melikoff.

Hadji Mourad se taisait (non seulement il n’interrompait jamais son interlocuteur, mais il attendait toujours s’il ne voulait pas dire encore quelque chose) ; ensuite il releva la tête, repoussa son bonnet en arrière, sourit de ce sourire particulier, enfantin, qui avait charmé Marie Vassilievna.

— Cela se peut, dit-il, évidemment flatté à l’idée que l’histoire de sa vie serait lue à l’empereur.

— Raconte (en tatar le vous n’existe pas) depuis le commencement, sans te presser, dit Loris Melikoff, tirant de sa poche un carnet.

— Cela se peut. Seulement il y a beaucoup, beaucoup à raconter. Il y a eu beaucoup d’événements, dit Hadji Mourad.

— Si tu ne peux pas tout raconter aujourd’hui, tu termineras un autre jour, dit Loris Melikoff.

— Faut-il commencer par le commencement ?

— Oui, dès la naissance : où tu es né, où tu as vécu…

Hadji Mourad baissa la tête et longtemps resta assis ainsi ; ensuite il prit une petite baguette qui était près du divan, tira de dessous son poignard un petit couteau à manche d’ivoire incrusté d’or, tranchant comme un rasoir, et se mit à taillader la baguette en même temps qu’il parlait.

— Écris : je suis né à Tselmess, un petit aoul, pas plus grand qu’une tête d’âne, comme on dit chez nous, commença-t-il. Non loin de là, à deux portées de fusil, se trouve Khounzakh, où les Khans vivaient. Notre famille était très liée avec eux. Quand ma mère mit au monde mon frère aîné, Osman, elle fut prise comme nourrice du fils aîné du Khan, Abounountzan Khan. Plus tard elle a encore nourri un autre fils du Khan, Oulim Khan. Elle l’a très bien nourri, mais mon second frère, Akhmet, mourut. Quand je naquis, la femme du Khan mit aussi un enfant au monde, Boulatch Khan. Ma mère refusa d’aller le nourrir. Mon père le lui ordonnait, mais ma mère refusait. Elle disait : cela tuerait encore le mien, je n’irai pas. Alors mon père, qui était très violent, la frappa de son poignard et l’eût tuée si quelqu’un ne fût venu à son secours. Et ainsi, elle ne m’abandonna point. Par la suite, elle composa sur ce sujet une chanson. Mais cela, il ne faut pas le raconter…

— Non, il faut tout raconter, dit Loris Melikoff.

Hadji Mourad devint pensif. Il se rappelait sa mère, quand elle le faisait coucher près d’elle sous sa pelisse, sur le toit de la cabane, et qu’il lui demandait de lui montrer sur son côté la trace de la blessure. Il se rappelait la chanson et la dit : « Ton poignard aigu a déchiré ma poitrine blanche. Mais moi, j’ai approché de cette blessure mon soleil, mon petit garçon. Je l’ai lavé avec mon sang chaud, et la blessure s’est fermée sans herbes ni racines. Je n’ai pas eu peur de la mort, et mon fils, qui sera brave, lui non plus n’en aura pas peur. » Voilà ; c’est ma mère qui est maintenant chez Schamyl, et il faut la sauver, dit Hadji Mourad.

Il se rappelait la fontaine au pied de la montagne où, s’accrochant au pantalon de sa mère, il allait avec elle chercher de l’eau. Il se rappelait comment, pour la première fois, elle lui avait rasé la tête, et comment il aperçut avec étonnement sa tête ronde et bleuâtre, dans le plateau de cuivre brillant suspendu au mur. Il se rappelait le chien maigre, qui lui léchait le visage, et l’odeur particulière de fumée et de lait aigre, quand sa mère lui donnait des biscuits. Il se rappelait comment sa mère le portait à travers la montagne derrière son dos, dans un panier, pour aller au hameau où habitait le grand-père. Il se rappelait son grand-père, un homme ridé à barbe blanche ; il revoyait ses mains veinées incrustant l’argent, et se rappelait comment il l’obligeait, lui, son petit-fils, à dire les prières.

— Oui, ma mère n’alla pas nourrir le fils du Khan, reprit-il en secouant la tête. La femme du Khan prit une autre nourrice ; mais malgré cela, elle aimait ma mère, et, quand nous étions petits, ma mère nous amenait dans le palais du Khan et nous jouiions avec ses enfants ; et la femme du Khan nous aimait.

Il y avait trois Khans : Abounountzan Khan, frère de lait de mon frère Osman ; Ouhm Khan, et Boulatch Khan, le cadet, celui que Schamyl jeta dans un précipice. Oui ; mais cela, après.

J’avais environ seize ans quand les murides commencèrent à aller dans les aouls. Ils frappaient les pierres avec des bâtons et criaient : « Musulmans ! Khazavat ! » Tous les Tchetchenz passèrent aux murides, et les Abazes aussi commencèrent à se ranger de leur côté. Je vivais alors dans le palais. J’étais comme le frère des Khans. Je faisais ce que je voulais, et j’étais devenu riche, j’avais des chevaux, des armes, de l’argent. Je vivais pour mon plaisir et ne pensais à rien. Et je vécus ainsi jusqu’au jour où l’on tua Khaza-Mullah, et que Gamzat fut nommé à sa place. Gamzat envoya au Khan des émissaires, pour lui dire que, s’il n’acceptait pas le Khazavat, il ruinerait Khazenzak. Il fallait y réfléchir. Mais le Khan avait peur des Russes, il avait peur d’accepter le Khazavat, et la femme du Khan m’envoya avec son second fils, Oulim Khan, à Tiflis, pour demander au principal chef russe l’aide contre Gamzat. Le principal chef était le baron Rozen. Il ne reçut ni moi ni Oulim Khan, et nous fit dire qu’il nous aiderait ; mais il n’en fit rien. Seulement ses officiers commencèrent à venir chez nous, jouèrent aux cartes avec Oulim Khan. Ils lui faisaient boire du vin, le menaient dans de mauvais lieux et lui faisaient perdre aux cartes tout ce qu’il avait. Il était, de corps, fort comme un bœuf et courageux comme un lion, mais, d’âme, il était faible comme l’eau. Il eut perdu ses derniers chevaux et ses armes, si je ne l’avais emmené. Après Tiflis mes idées changèrent, et je commençai à pousser la femme du Khan et les jeunes Khans à accepter le Khazavat.

— Pourquoi tes idées avaient-elles changé ? demanda Loris Melikoff. — Est-ce que les Russes t’avaient déplu ?

Hadji Mourad garda le silence.

— Oui, ils m’avaient déplu, reprit-il résolument en fermant les yeux. — Et il y avait encore une raison pour laquelle je voulais accepter le Khazavat.

— Laquelle ?

— Près de Tselmess, nous nous heurtâmes, le Khan et moi, contre trois murides : deux s’enfuirent ; je tuai le troisième d’un coup de pistolet. Quand je m’approchai de lui pour le dépouiller de ses armes, il était encore vivant. Il me regarda et me dit : Toi, tu m’as tué. Moi, je me sens bien. Tu es un musulman jeune, jeune et fort ; accepte le Khazavat. Dieu l’ordonne.

— Et bien, est-ce que tu l’as accepté ?

— Non, je ne l’ai pas accepté, mais j’ai commencé à réfléchir, répondit Hadji Mourad, et il continua son récit.

— Quand Gamzat fut venu près de Khounzan, nous envoyâmes chez lui les vieillards avec mission de dire que nous consentirions à accepter le Khazavat, s’il voulait d’abord nous envoyer un savant quelconque pour nous expliquer comment il nous faudrait alors nous comporter. Gamzat ordonna de raser les moustaches aux vieillards, de leur percer les narines et de leur suspendre au nez des biscuits, puis il les renvoya. Les vieillards racontèrent que Gamzat était prêt à envoyer le cheik pour nous instruire du Khazavat, mais sous la condition que la femme du Khan lui envoie comme otage son fils cadet. La femme du Khan eut confiance et envoya Boulatch Khan chez Gamzat. Celui-ci le reçut bien et nous fit prier de venir chez lui ainsi que le fils aîné. Il avait ordonné de leur dire qu’il était prêt à servir le Khan, comme son père avait servi leur père. La mère des Khans était une femme faible, stupide et impertinente, comme toutes les femmes qui vivent à leur guise. Elle eut peur d’envoyer ses deux fils, et n’en envoya qu’un, Oulim Khan. Je l’accompagnai. Une verste avant l’arrivée, les murides nous rencontrèrent. Ils chantaient, tiraient des coups de fusil, caracolaient autour de nous ; et, comme nous arrivions, Gamzat lui-même sortit de sa tente, s’approcha de l’étrier d’Oulim Khan et le reçut comme on reçoit un Khan. Il lui dit : « Je n’ai fait à votre maison aucun mal et n’en veux faire ; seulement ne me tuez pas et ne m’empêchez pas d’amener les hommes au Khazavat. Et moi je vous servirai avec toute mon armée, comme mon père a servi votre père. Laissez-moi vivre dans votre maison ; je vous aiderai de mes conseils et vous en ferez ce que vous voudrez. » Oulim Khan était stupide en paroles ; il ne savait que répondre et se taisait. Alors je dis que s’il en était ainsi, Gamzat devait venir à Khounzakh ; que les Khans et leur mère le recevraient avec honneur. Mais on ne me laissa pas achever, et ici, pour la première fois, Schamyl se dressa contre moi. Il se trouvait là, près de l’Iman : — « Ce n’est pas à toi que l’on parle, mais au Khan, » me dit-il. Je me tus. Gamzat conduisit Oulim Khan dans sa tente. Ensuite il m’appela et m’ordonna de retourner avec mes envoyés à Khounzakh. Je partis. Les émissaires se mirent à supplier la mère de laisser partir son fils aîné chez Gamzat. J’avais flairé la trahison. Je lui conseillai de ne pas envoyer son fils. Mais il y a autant d’esprit dans la tête d’une femme que de cheveux sur un œuf. Elle eut confiance, et ordonna à son fils de partir. Abounountzan ne le voulait pas. Alors elle lui dit : « Évidemment, tu as peur ! » Comme l’abeille, elle savait en quel endroit la piqûre est la plus douloureuse. Abounountzan s’enflamma, et, sans rien dire à sa mère, ordonna de seller les chevaux. Je partis avec lui. Gamzat nous reçut encore mieux qu’il avait reçu Oulim Khan. Il vint lui-même à notre rencontre à la distance de deux portées de fusil de sa demeure, au pied de la montagne. Derrière lui marchaient des cavaliers portant des insignes. Ils chantaient, tiraient des coups de fusil, caracolaient. Quand nous arrivâmes au camp, Gamzat introduisit le Khan dans sa tente, moi je restai près des chevaux. Je me trouvais au pied de la montagne, quand, dans la tente de Gamzat, commença la fusillade. J’y courus. Oulim Khan était étendu sur le ventre, dans une mare de sang. Abounountzan se battait contre les murides. La moitié de son visage était coupée et pendait. Il la retenait d’une main ; et de l’autre qui tenait un poignard, il frappait tout ceux qui s’approchaient de lui. Sous mes yeux il tua le frère de Gamzat et allait se jeter sur un autre quand un muride tira sur lui. Il tomba… Hadji Mourad s’arrêta ; son visage bronzé rougit et ses yeux s’injectèrent de sang. — Saisi de frayeur, je m’enfuis…

— Ah ! ah ! fit Loris Melikoff. Moi qui pensais que tu n’avais jamais eu peur de rien !

— Dans la suite jamais. Depuis, je me rappelle toujours cette honte, et quand je me la rappelle, je n’ai plus peur de rien.