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Hadji Mourad et autres contes/Hadji Mourad
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Hadji Mourad et autres contesNelson (p. 84-90).




X


Le lendemain, quand Hadji Mourad arriva chez Vorontzoff, le salon de réception du prince était plein de monde. Il y avait là, comme la veille, le général aux moustaches hérissées, en uniforme chamarré de décorations, qui venait prendre congé. Il y avait aussi un commandant de régiment menacé du conseil de guerre pour abus concernant des fournitures militaires. Il y avait encore un riche arménien, protégé du Dr Andréievski, adjudicataire des fournitures d’eau-de-vie, et qui, maintenant, faisait des démarches pour obtenir le renouvellement de son privilège ; la veuve d’un officier tué, toute vêtue de noir ; elle venait solliciter une pension ou au moins l’admission de ses enfants dans les écoles de l’État ; un prince grouzine ruiné, dans son magnifique costume national, qui faisait des démarches pour obtenir les biens expropriés d’une église ; un officier de police porteur d’une grande serviette qui contenait le projet d’un nouveau plan de conquête du Caucase ; un khan venu à seule fin de raconter aux siens qu’il était allé chez le prince.

Tous attendaient leur tour, et l’un après l’autre étaient introduits dans le cabinet du prince par l’aide de camp, un beau jeune homme blond.

Quand d’un pas alerte, en boitant légèrement, Hadji Mourad entra dans le salon de réception, tous les yeux se tournèrent vers lui, et, de différents côtés, il entendit son nom prononcé à voix basse.

Hadji Mourad était vêtu d’une longue tcherkeska blanche recouverte d’un bechmet brun bordé au col d’un fin galon d’argent. Il portait des sandales noires, et des bas de même couleur se moulaient sur ses pieds. Il était coiffé d’un bonnet entouré d’un turban, ce même turban à cause duquel, sur les dénonciations d’Akhmet Khan, il avait été arrêté par le général Klugenau, arrestation qui avait eu pour conséquence son passage à Schamyl.

Hadji Mourad marchait rapidement, en balançant son corps mince à cause d’une légère claudication tenant à ce que l’une de ses jambes était plus courte que l’autre. Ses yeux, largement écartés, regardaient tranquillement devant lui, et semblaient ne voir personne. Le bel aide de camp, après avoir salué Hadji Mourad, lui demanda de s’asseoir pendant qu’il allait l’annoncer au prince. Mais Hadji Mourad refusa de s’asseoir, et portant la main au manche de son poignard, les jambes écartées, il resta debout, en regardant avec un air de mépris toutes les personnes présentes. L’interprète, le prince Tarkanoff, s’approcha de Hadji Mourad et se mit à causer avec lui. Hadji Mourad répondait négligemment et brièvement. Du cabinet de Vorontzoff sortit un prince koumik, qui était venu se plaindre d’un officier de police ; et, après lui, l’aide de camp appela Hadji Mourad et le fit passer dans le cabinet du prince.

Vorontzoff reçut Hadji Mourad debout près de la table. Le vieux visage blanc du général en chef n’était pas souriant comme la veille, mais plutôt sévère et solennel.

En entrant dans cette énorme pièce, avec une grande table, de larges fenêtres aux jalousies vertes, Hadji Mourad porta à sa poitrine ses mains petites, brunies, et, sans se hâter, distinctement, respectueusement, les yeux baissés, il prononça un salut, en idiome koumik, qu’il parlait très bien.

— Je me mets sous la protection du grand tzar et sous la vôtre. Je promets de servir fidèlement, jusqu’à la dernière goutte de mon sang, le tzar blanc, et j’espère être utile à la guerre contre Schamyl, mon ennemi et le vôtre.

Après avoir écouté l’interprète, Vorontzoff regarda Hadji Mourad, et Hadji Mourad fixa les yeux sur le visage de Vorontzoff. Leurs regards se rencontrèrent et se dirent mutuellement beaucoup de choses non exprimées par la parole et tout autres que celles répétées par l’interprète. Sans paroles leurs yeux se disaient toute la vérité. Les yeux de Vorontzoff disaient qu’il ne croyait pas un seul mot de tout ce que lui exprimait Hadji Mourad, qu’il le savait l’ennemi de tout ce qui est russe, qu’il le demeurerait toujours et qu’il ne se soumettait maintenant que parce qu’il y était forcé. Et Hadji Mourad le comprenait, et cependant affirmait son dévouement. Les yeux de Hadji Mourad disaient que le vieux devrait penser à la mort et non à la guerre, mais qu’il était rusé bien que vieux et qu’il fallait être prudent avec lui. Et Vorontzoff le comprenait et néanmoins disait à Hadji Mourad ce qu’il estimait nécessaire pour la réussite de la guerre.

— Dis-lui, disait Vorontzoff à l’interprète — il tutoyait tous les jeunes officiers — dis-lui que notre empereur est aussi gracieux que puissant, et que, probablement, sur ma demande, il pardonnera et l’acceptera à son service. As-tu traduit ? demanda-t-il, regardant Hadji Mourad. — Dis-lui qu’en attendant la décision gracieuse de mon empereur, je prends sur moi de le recevoir et de lui faire le séjour chez nous aussi agréable que possible.

Hadji Mourad, de nouveau, porta les mains à sa poitrine, et se mit à dire quelque chose avec animation. Il disait, comme traduisit l’interprète, que même avant, quand il commandait en Abazie, en 1839, il avait servi fidèlement la Russie et ne l’eût jamais trahie si son ennemi Akhmet Khan, qui voulait le perdre, ne l’avait calomnié devant le général Klugenau.

— Je sais, je sais, dit Vorontzoff — bien que si jamais il l’avait su, il l’avait oublié depuis longtemps. — Je sais, dit-il en s’asseyant et indiquant à Hadji Mourad le divan, près du mur. Mais Hadji Mourad ne s’assit point, il leva ses fortes épaules, en signe qu’il n’osait s’asseoir en présence d’un homme aussi considérable.

— Akhmet Khan et Schamyl furent tous deux mes ennemis, continua-t-il, en s’adressant à l’interprète : — Dis au prince qu’Akhmet Khan est mort sans que j’aie pu me venger de lui ; mais que Schamyl est encore vivant, et que je ne mourrai pas sans me venger, dit-il en fronçant les sourcils et serrant fortement les mâchoires.

— Oui, oui, fit tranquillement Vorontzoff. — Comment donc veut-il se venger de Schamyl ? demanda-t-il à l’interprète. — Mais dis-lui qu’il peut s’asseoir.

De nouveau Hadji Mourad refusa de s’asseoir, et à la question qui lui était transmise il répondit, qu’il était venu chez les Russes précisément pour leur aider à anéantir Schamyl.

— Bon, bon, dit Vorontzoff. — Mais que veut-il faire exactement ? Mais qu’il s’asseoie !

Hadji Mourad s’assit, et dit que si on l’envoyait à la ligne de Lezguine et lui donnait une armée, il se portait garant qu’il soulèverait tout le Daghestan et que Schamyl ne pourrait plus résister.

— C’est bon. C’est faisable. J’y réfléchirai. L’interprète traduisit ces paroles de Vorontzoff.

Hadji Mourad devint pensif.

— Dis au Sardar, reprit-il, que ma famille est entre les mains de mon ennemi, et que tant qu’elle sera dans la montagne je suis lié et ne peux servir. Si je marche contre lui, il tuera ma femme, ma mère, mes enfants. Que le prince sauve ma famille, qu’il l’échange contre des prisonniers, et alors je mourrai ou j’écraserai Schamyl.

— Bon, bon, dit Vorontzoff. Nous réfléchirons à cela aussi. Et maintenant, qu’on le conduise chez le chef de l’État Major, à qui il exposera en détail sa situation, ses intentions et ses désirs.

Par cela se termina la première entrevue de Hadji Mourad avec Vorontzoff.

Le même jour, dans la soirée, au nouveau théâtre orné en style oriental, on donnait un opéra italien. Vorontzoff était dans sa loge, et à l’orchestre parut la figure imposante de Hadji Mourad, boiteux, en turban. Il était accompagné d’un aide de camp de Vorontzoff, attaché à sa personne, Loris Melikoff, et il prit place au premier rang. Il écouta le premier acte avec toute la dignité orientale, musulmane, non seulement sans exprimer d’étonnement, mais avec un air d’indifférence absolue. Ensuite Hadji Mourad se leva, regarda tranquillement les spectateurs, et sortit en attirant sur soi l’attention de tout le public.

Le lendemain était un lundi, jour de la soirée hebdomadaire des Vorontzoff. Dans une grande salle brillamment éclairée, se faisait entendre la musique dissimulée dans le jardin d’hiver. Des femmes jeunes et d’un certain âge, en des toilettes qui dénudaient leurs cous, leurs bras, leurs poitrines, tournaient dans les bras de messieurs aux uniformes éclatants. Près des buffets, des valets, en habit rouge, culotte courte et souliers, versaient du Champagne et offraient des bonbons aux dames. La femme du Sardar, également demi-nue, malgré son âge respectable, circulait parmi les invités en souriant avec affabilité, et, par l’intermédiaire de l’interprète, elle dit quelques paroles aimables à Hadji Mourad, qui regardait les invités avec la même indifférence que la veille au théâtre. Après la maîtresse de la maison, d’autres femmes nues s’approchèrent de Hadji Mourad, et toutes, sans avoir honte en sa présence, lui demandèrent en souriant la même chose : Comment il trouvait ce qu’il voyait ?

Vorontzoff lui-même, en épaulettes et aiguillettes d’or, croix blanche au cou, le ruban en sautoir, s’approcha de lui et lui posa la même question, évidemment convaincu, comme toutes celles qui l’avaient interrogé avant lui, qu’il était impossible que tout ce qu’il voyait ne lui plût point.

Hadji Mourad répondit à Vorontzoff ce qu’il avait répondu à tous, que chez eux il n’y avait pas cela, sans dire s’il le trouvait bien ou mal — mais que, chez eux, il n’y avait pas cela. Ici, au bal, Hadji Mourad essaya de causer de son affaire avec Vorontzoff, mais celui-ci, feignant de ne pas entendre ses paroles, s’éloigna de lui ; et Loris Melikoff expliqua ensuite à Hadji Mourad que le lieu était mal choisi pour parler de ces sortes de choses.

Quand onze heures sonnèrent, Hadji Mourad, après avoir contrôlé l’heure à la montre, cadeau de Marie Vassilievna, demanda à Loris Melikoff s’il pouvait partir. Loris Melikoff lui dit que c’était possible mais qu’il serait mieux de rester. Malgré cela Hadji Mourad ne resta pas, et regagna, dans le landau mis à sa disposition, l’appartement qui lui était réservé.