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Hadji Mourad et autres contes/Hadji Mourad
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Hadji Mourad et autres contesNelson (p. 12-22).




I


C’était à la fin de 1851. Par une froide soirée de novembre, Hadji Mourad entrait dans l’aoul[1]Machnet, d’où se dégageait la fumée odorante du kiziak[2] ; c’était un aoul non pacifié de Tchetchenz, sis à vingt verstes des possessions russes.

Le chant monotone du muezzin venait de cesser, et dans l’air pur des montagnes, imprégné de l’odeur de la fumée du kiziak, on entendait distinctement, à travers les meuglements des vaches et les bêlements des brebis qui se dispersaient parmi les huttes de l’aoul accolées les unes aux autres comme des alvéoles, les sons gutturaux de voix qui discutaient, des voix d’hommes, de femmes, d’enfants qui revenaient des fontaines.

Ce Hadji Mourad était le caïd de Schamyl, célèbre par ses exploits. Il ne sortait jamais sans ses insignes et escorté de quelques dizaines de murides[3]qui galopaient autour de lui, mais ce soir-là il était enveloppé d’un bachelik et d’un manteau de drap à col de fourrure, de sous lequel apparaissait son fusil, et il était accompagné d’un seul muride. S’efforçant d’être aussi peu remarqué que possible, il fixait de ses mobiles yeux noirs les visages des habitants qu’il rencontrait sur son chemin.

Parvenu au milieu de l’aoul, Hadji Mourad, au lieu de prendre la rue qui menait à la place, tourna à gauche, dans une ruelle étroite. Devant la deuxième cabane, enfoncée dans le sol, qui se trouvait dans cette ruelle, il s’arrêta, et regarda de tous côtés. Sous l’auvent, devant la cabane, il n’y avait personne, mais sur le toit, à côté des tuyaux fraîchement enduits d’argile, était couché un homme enveloppé d’un manteau de peau de mouton. Hadji Mourad toucha de sa cravache l’homme qui était couché sur le toit et fit claquer sa langue. De dessous le manteau de peau de mouton se souleva un vieillard en bonnet et vêtu d’un vieux bechmet[4] luisant. Les yeux du vieillard étaient rouges, chassieux, sans cils, et pour les décoller, il remua les paupières. Hadji Mourad prononça le salut habituel : Sélam-Aleikoum, et découvrit son visage.

— Aleikoum-Sélam ! prononça le vieillard en souriant de sa bouche édentée, car il avait reconnu Hadji Mourad.

Il se dressa sur ses jambes maigres, chercha ses socques qui se trouvaient près du tuyau.

S’étant chaussé, sans se hâter, il endossa son manteau usé et descendit à reculons l’échelle accotée au toit. Tout le temps qu’il s’habillait et descendait, le vieillard remuait la tête et son cou maigre, ridé, bruni, et mâchonnait de sa bouche édentée. Aussitôt à terre, il saisit hospitalièrement la bride du cheval de Hadji Mourad, ainsi que l’étrier de droite. Mais le muride d’Hadji Mourad, un homme leste, vigoureux, sauta rapidement de son cheval, et, écartant le vieux, prit sa place. Hadji Mourad descendit de cheval, et, en boitant légèrement, s’avança sous l’auvent. À sa rencontre un garçon d’une quinzaine d’années sortit vivement sur le seuil, et, surpris, fixa sur les voyageurs ses yeux brillants et noirs comme des cassis.

— Cours à la mosquée, appelle ton père, lui ordonna le vieillard, et, devançant Hadji Mourad, il ouvrit devant lui la légère porte grinçante donnant accès à la cabane.

Au moment où Hadji Mourad franchissait le seuil, il se trouva face à face avec une femme, pas jeune, mince, maigre, vêtue d’un bechmet rouge jeté sur une chemise jaune et d’un pantalon bleu. Elle portait des coussins.

— Heureuse soit ton arrivée ! dit-elle en s’inclinant profondément, et elle se mit à disposer les coussins contre le mur de devant, afin que les visiteurs pussent s’asseoir.

— Que la vie garde tes fils ! répondit Hadji Mourad en se débarrassant de son manteau, de son fusil et de son sabre, et remettant tout cela au vieillard.

Celui-ci accrocha avec précaution le fusil et le sabre à un clou près des armes du maître, entre deux grands plateaux brillants suspendus au mur bien peint et très blanc.

Hadji Mourad, après avoir bien placé son pistolet à sa ceinture, s’approcha des coussins rangés sur le sol, et croisant soigneusement son vêtement, s’assit sur l’un d’eux. Le vieux s’assit près de lui, ferma les yeux et leva les mains, les paumes en dehors. Hadji Mourad en fit autant, puis tous deux récitèrent des prières tout en passant sur leurs visages leurs mains qui se rejoignaient à l’extrémité de la barbe.

— Nié khabar ? C’est-à-dire : Qu’y a-t-il de nouveau ? demanda Hadji Mourad au vieillard.

— Khabar-Yok. C’est-à-dire : Rien de nouveau, répondit le vieux en regardant de ses yeux rouges, éteints, non le visage d’Hadji Mourad, mais sa poitrine. – Je vis dans le rucher. C’est aujourd’hui seulement que je suis venu prendre des nouvelles de mon fils. Il sait.

Hadji Mourad comprit que le vieux ne voulait pas dire ce qu’il savait et que lui avait besoin de savoir, et, faisant un léger signe de tête, il ne le questionna pas davantage.

— Il n’y a rien de bon en fait de neuf, se mit à dire le vieillard. – La seule nouvelle : que le lièvre continue toujours à se demander comment s’y prendre pour chasser les aigles. Et les aigles déchirent toujours tantôt l’un, tantôt l’autre. La semaine dernière, les chiens russes, qu’éclatent leurs visages ! ont incendié le foin, chez les habitants de Miguitsk, râla le vieux.

Le muride d’Hadji Mourad entra, déplaçant, sans bruit et à grands pas, ses jambes fortes sur le sol d’argile. Comme l’avait fait Hadji Mourad, il ôta son manteau, son fusil, son sabre, ne gardant que son poignard et son pistolet, et les suspendit au même clou que ceux de son maître.

— Qui est-ce ? demanda le vieillard à Hadji Mourad en désignant le nouveau venu.

— Mon muride. Il se nomme Eldar, répondit Hadji Mourad.

— Bon, dit le vieux, et il indiqua une place à Eldar sur le tapis, près d’Hadji Mourad.

Eldar s’assit les jambes croisées, et fixa silencieusement ses beaux yeux de brebis sur le visage du vieillard devenu loquace. Le vieux racontait comment leur garçon avait capturé, la semaine passée, deux soldats, tué l’un et envoyé l’autre à Schamyl.

Hadji Mourad écoutait distraitement, en regardant la porte et prêtant l’oreille aux sons qui arrivaient du dehors. Sous l’auvent, devant la cabane, des pas se firent entendre ; la porte grinça, et le maître du logis entra. Il s’appelait Sado. C’était un homme d’une quarantaine d’années ; il avait une petite barbiche, le nez long, les yeux aussi noirs, bien que moins brillants, que ceux de son fils, le garçon de quinze ans qui courait derrière lui, et qui pénétra dans la cabane après son père, et s’assit près de la porte. Encore près de la porte, le patron ôta ses socques, rejeta sur sa nuque son vieux bonnet usé, découvrant ainsi sa tête qui n’avait pas été rasée depuis longtemps, et qui était couverte de cheveux noirs. Cela fait, il s’accroupit en face d’Hadji Mourad.

Ainsi que le vieux, il ferma les yeux, leva les mains, les paumes en dehors, passa ses mains sur son visage, et seulement alors commença à parler. Il raconta qu’il y avait l’ordre de Schamyl de se saisir de Hadji Mourad, mort ou vif, que les émissaires de Schamyl n’étaient partis que de la veille ; que le peuple avait peur de désobéir à Schamyl et qu’ainsi il fallait être très prudent.

— Dans ma maison, dit Sado, moi vivant, personne ne touchera à mon kounak[5]. Mais dehors, qu’arrivera-t-il ? Il faut y songer.

Hadji Mourad écoutait attentivement et hochait approbativement la tête. Quand Sado eut terminé il dit :

— C’est bien. Maintenant il faut envoyer chez les Russes un homme porter une lettre. Mon muride ira, seulement il lui faut un guide.

— J’enverrai mon frère Bata, dit Sado. – Appelle Bata, ordonna-t-il à son fils.

Le garçonnet bondit sur ses jambes agiles comme sur un ressort, et, en balançant rapidement les bras, sortit de la cabane. Dix minutes après il retournait avec un Tchetchenz au visage bronzé par le soleil, musculeux, les jambes courtes. Il était vêtu d’une tcherkeska[6] jaune, déchirée de tous côtés, les manches effrangées, et d’un pantalon noir tombant bas.

Hadji Mourad salua le nouveau venu, et aussitôt, sans paroles inutiles, lui dit :

— Peux-tu conduire mon muride chez les Russes ?

— Parfaitement, répondit gaîment Bata. On peut tout faire. Aucun Tchetchenz ne peut rivaliser avec moi. Un autre se chargera, promettra tout et ne fera rien. Mais avec moi ce sera fait.

— C’est bon, dit Hadji Mourad. Pour ta peine, tu recevras trois… – Il lui montra trois doigts. Bata hocha la tête pour indiquer qu’il avait compris ; mais il ajouta que ce n’était pas l’argent qui le tentait, qu’il était prêt à servir Hadji Mourad rien que pour l’honneur.

— Tous, dans les montagnes, savent comment Hadji Mourad a tué ces cochons de Russes !

— C’est bon, fit Hadji Mourad. La corde est bonne quand elle est longue, et le discours quand il est bref.

— Eh bien, je me tairai, dit Bata.

— Tu connais l’endroit où l’Argouna tourne en face du précipice, là-bas, dans la forêt, il y a une clairière où se trouvent deux meules. Tu connais ?

— Oui, je connais.

— Là-bas, trois de mes amis m’attendent, sur des chevaux, dit Hadji Mourad.

— Aya ! fit Bata en hochant la tête.

— Tu demanderas Khan-Magom. Khan-Magom sait ce qu’il faut faire et dire. Il faudra le conduire au chef russe, au prince Vorontzoff. Tu le pourras ?

— Je le pourrai.

— Le conduire et le ramener. Tu le pourras ?

— Oui.

— Tu le conduiras et tu retourneras dans la forêt. J’y serai.

— Tout sera fait, dit Bata, et il se leva, croisa les bras sur sa poitrine, s’inclina et sortit.

— Il faut aussi envoyer un homme à Tchekhi, dit Hadji Mourad au maître du logis, quand Bata fut sorti. – Voici ce qu’il faudra faire, continua-t-il en prenant un bouton de sa tcherkeska ; mais aussitôt il baissa la main et se tut, car il venait d’apercevoir deux femmes entrer dans la cabane. L’une était la femme de Sado, cette même femme pas jeune, maigre, qui avait posé les coussins. L’autre était une toute jeune fillette en pantalons rouges et bechmet vert ; une sorte de plastron fait de pièces d’argent lui couvrait toute la poitrine. À l’extrémité de sa natte noire, pas longue, mais épaisse, serrée, tombant entre ses épaules sur son dos maigre, était attaché un rouble en argent. Les mêmes yeux, noirs comme des cassis, que son père et son frère, éclairaient gaîment son visage jeune qui tâchait d’être sérieux. Elle ne regardait pas les visiteurs, mais on voyait qu’elle sentait leur présence.

La femme de Sado portait une table basse, ronde, sur laquelle se trouvaient du thé, des crêpes au beurre, du fromage, du pain coupé en tranches minces, et du miel. La fillette portait une cuvette, une cruche et des serviettes.

Tout le temps que les femmes, en faisant tintinnabuler leurs piécettes, circulèrent sans bruit dans leurs pantoufles rouges, souples, sans semelle de cuir, et placèrent devant les hôtes ce qu’elles avaient apporté, Sado et Hadji Mourad se turent. Eldar, ses yeux de brebis fixés sur ses jambes croisées, resta immobile comme une statue tant que les femmes se trouvèrent dans la cabane, et il ne respira à l’aise qu’après qu’eut disparu derrière la porte le bruit léger de leurs pas.

Hadji Mourad tira une cartouche de la cartouchière de sa tcherkeska, et, dans la gaîne restée vide, prit un billet qui s’y trouvait.

— Donne cela à mon fils, dit-il en montrant le billet.

— Où faudra-t-il apporter la réponse ? demanda Sado.

— Chez toi, et tu me la fera parvenir.

— Ce sera fait, dit Sado, et il glissa le billet dans une des gaines à cartouches de sa tcherkeska. Ensuite il prit la cruche et avança vers Hadji Mourad la cuvette. Hadji Mourad releva les manches de son bechmet au-dessus du poignet musclé de ses mains blanches et les plaça sous le jet d’eau froide, claire, que Sado lui versa de la cruche ; puis il les essuya avec une serviette propre, raide, et s’approcha des mets. Eldar fit la même chose. Pendant que ses hôtes mangeaient, Sado, assis en face d’eux, les remercia de leur visite. Le garçon, qui était assis près de la porte, fixait sur Hadji Mourad ses yeux brillants, noirs, et souriait, comme pour confirmer par ce sourire les paroles de son père.

Depuis plus d’un jour Hadji Mourad n’avait rien mangé, cependant il ne prit qu’un peu de pain et de fromage, et tirant de dessous son poignard un petit couteau, il le plongea dans le miel qu’il étendit sur son pain.

— Notre miel est très bon. Cette année il y a beaucoup de miel et il est très bon, dit le vieux, visiblement content qu’Hadji Mourad ait pris de son miel.

— Merci, dit Hadji Mourad, et il s’éloigna des mets. Eldar aurait bien mangé davantage, mais, comme son chef, il s’éloigna de la table et présenta à Hadji Mourad la cuvette et la cruche.

Sado savait qu’en recevant Hadji Mourad il risquait sa vie, car depuis la querelle survenue entre Schamyl et Hadji Mourad, il était interdit à tout habitant de Tchetchnia, sous menace de mort, d’hospitaliser Hadji Mourad. Il savait que les habitants de l’aoul pouvaient d’un moment à l’autre apprendre la présence de Hadji Mourad dans sa maison et exiger qu’il le livrât. Mais cela non seulement ne troublait pas Sado mais le réjouissait. Pour lui c’était un devoir de défendre son hôte, dût cela lui coûter la vie, et il se réjouissait et était fier de lui, parce qu’il agissait comme il le devait.

— Tant que tu es dans ma maison et ma tête sur mes épaules, personne ne te fera rien, répéta-t-il à Hadji Mourad.

Hadji Mourad fixa sur lui ses yeux brillants, et, ayant compris qu’il disait vrai, il prononça solennellement :

— Que tu aies la joie et la vie !

Sado, sans mot dire, croisa ses mains sur sa poitrine, en signe de reconnaissance pour cette bonne parole.

Après avoir fermé les volets de la cabane et préparé des branches pour le feu, Sado, d’humeur particulièrement gaie et animée, sortit de la partie de sa demeure réservée aux hôtes et entra dans celle où vivait sa famille. Les femmes ne dormaient pas encore et parlaient des hôtes dangereux qui passaient la nuit chez eux.

  1. Village des peuplades du Caucase.
  2. Briquettes de fumier employées pour le chauffage.
  3. Sectaires musulmans.
  4. Vêtement de dessous des Tatars.
  5. Ami
  6. Vêtement de dessus des Circassiens.